partie de l'une des portes du salon
Il y eut un moment universel d'effroi.
— Ah çà, est-ce qu'on se moque de moi? s'écria Morillon en s'élançant du côté où il avait entendu la voix.
— Malheur aux assassins ! dit une autre voix avec éclat. Tout le monde s'arrêta ; Morillon lui-même. Lambert,
qui croyait le château désert, tomba à genoux en se signant et ajouta à la singularité de cette scène en s'écriant:
— Béni soit Dieu ! il fait sortir les morts de leur tombe pour défendre la demeure d'un de ses serviteurs.
Après un instant d'hésiution, Morillon revint vers le vieillard. Il était pâle de rage. Il sentait son impuissance contre des ennemis qui se cachaient, lorsqu'il n'avait près
de lui que des hommes frappés d'une terreur superstitieuse.
Ecoute, dit-Il à Lambert, si lu ne nous dis pas qui a parlé tout à l'heure, Je te brise le crâne.
— A votre aise, ear Je ne puis pas vous dire ce que je lie sai pas.
— Qu'on attache ce misérable, dit Morillon, et continuons notre recherche.
On attacha Lambert, et Morillon, levant son sabre, se mit à crier :
— Allons! en avant!
Il s'avança le premier, mais excepté Beysser, personne ne bougea. Barthe avait disparu.
— Je vous i'ai dit, Citoyen Morillon, dit tout bas le capitaine, vous n'en ferez rien si vous ne les faites pas boire.
— Ouest la cave? dit Morillon à Lambert.
— La cave... je ne sais pas.
— Serrez un peu ces cordes, dit Morillon.
Lambert fit semblant d'être vaincu par la douleur et répondit :
— En brisant ce panneau, vous trouverez la porte.
— El peut-être aussi celle des souterrains? dit Morillon.
— Malheur aux traîtres ! cria de nouveau une voix à la porte du salon.
— Vous pouvez causer à votre aise, dit Morillon en ricanant -, nous allons trouver ici de quoi conjurer les esprits.
— Et m®i je vous les amène en personne, dit Barthe en entrant et ett poussant rudement au milieu de la pièce la Châtaigneraie et Perbruck.
XUI.
Il paraît que Barthe avait deviné l'audacieuse plaisan terie des deux jeunes gens. Il s'était donc glissé hors du salon par la porte opposée à celle où ils avaient parlé. Bientôt il avait rencontré quelques soldats qui arrivaient d'une autre partie du château. Il était monté avec eux à l'étage supérieur; puis, ayant redescendu du côté par où les deux jeunes gens croyaient pouvoir s'esquiver, il les avait surpris par oerrière.
La Châtaigneraie et Perbruck se trouvèrent donc tout à coup au milieu des républicains.
— Ah! ah! dit Morillon en les voyant, c'est vous qui faisiez les revenans ?
— Qu'est-ce que c'est que ces gens-là ? s'écria Lambert d'un ton si naturel que Morillon fut convaincu que le vieux concierge ignorait leur présence dans le château.
— Eh ! pardieu! dit Morillon en regardant Césaire, qu'il reconnut à sa ressemblance avec Saturnin, c'est le comte de Perbruck.... et quant à celui-ci...
— Je m'appelle Henri de la Châtaigneraie.
— Peste ! dit Morillon ; voilà déjà un joli petit commencement, surtout grâce à celui-ci, ajouta-t-il en montrant Césaire.
M: is déjà le panneau désigné par Lambert était brisé, la porte qu'il cachait l'était de même, et l'on voyait s'ouvrir une longue et étroite voûte.
— Allons, vieux singe, dit Morillon à Lambert, conduis ces braves gens à la cave, et qu'ils soient contens.
Lambert, qui ne savait pas si la Rouarie n'avait pas chargé ces deux inconnus de se laisser arrêter, sortit du salon avec les soldats qui envahirent la cave.
— Qu'on fasse rouler les pièces ici, dit Morillon à Beysser, il faut surveiller l'ivresse de nos gens.
Beysser entra dans la cave avec les autres.
La présence des deux prisonniers avaii singulièrement rassuré la troupe. Celaient là des ennemis qu'ils comprenaient.
— A toi, d'abord, citoyen la Châtaigneraie, dit Morillon. Que faisais-tu dans ce château?
— Vous m'ennuyez, mon cher monsieur, reprit Henri en se détournant.
— Très bien, dit Morillon sans paraître étonné do la réponse ni du ton impertinent dont elle avait été faite. A vous, monsieur de Perbruck. Qu'ètes-vous venu faire dans ce château ?
— 11 est inutile de pousser vos questions plus loin, je ne vous répondrai pas.
— Un mot, lui dit tout bas Morillon. Connaissez-vous Leniaître?
Maigre lui Perbruck tressaillit à ce nom.
— Seriez-vous charmé que le secret d'une explication qui a eu lieu entre vous et lui fût connu?
Césaire ne répondit pas, et Morillon ajouta :
— Eh bien, répondez franchement à mes questions, et ce secret, ajouia-t-il en frappant sur l'épaule de Perbruck, je ne le dirai à personne.
— Que voulez- vous savoir? dit Perbruck pendant que la Châtaigneraie l'observait.
— LaRouarie est ici avec les conjurés, ils se sont cachés à notre approche dans quelque caverne de ce vaste château.
— Vous croyez?
— J'en suis sûr. Tous les environs sont gardés, et ils n'ont pu s'éloigner. Dites-moi comment je puis les surprendre, et sur mon honneur je vous promets que votre secret restera enseveli dans le plus profond silence. Et si au besoin, ajouta-t-il en parlant plus bas, vous deman diez le châtiment et la mort de celui qui vous a si ignominieusement traité, je puis vous les promettre.
— Sur votre honneur ?
— Sur mon honneur, dit Morillon.
— Eh bien, sur mon honneur, répondit Césaire en lui tournant le dos, si je le savais, je ne vous le dirais pas.
— Misérable ! s'écria Morillon furieux, car il avait beaucoup compté sur la terreur qu'il pouvait inspirer à Perbruck, penses-tu que je puis te déshonorer ?
— Je le sais, parbleu, bien : vous venez de me le proposer.
— Mais je dirai à tous que tu es marqué, que tu...
— Monsieur le républicain, dit la Châtaigneraie avec le plus protond dédain, vous n'êtes qu'un sot.
— Hein t s'écria Morillon.
— Tout le monde sait ça. Mais c'est un des titres d'honneur du comte de Perbruck.
— Ah! reprit Morillon, que le ton de la Châtaigneraie exaspéra, tu trouves cela un titre d'honneur? Eu bien ! si toi ou lui vous ne me dites pas à l'instant le secret des issues infernales de cette maison, je te fais marquer comme lui.
— Pardieu 1 dit la Châtaigneraie, cela vous obligera à avoir du feu, et je vous déclare que je suis gelé.
— Barthe! Barthe! s'écria Morillon d'une voix furieuse. Le digue serviteur de ce noble maître parut bientôt.
Il tenait une bouteille qu'il vidait. Des gardes nationaux le suhaient roulant deux ou trois pièces de vin.
— Laisse cela, misérable ! dit Morillon en arrachant violemment la bouteille à Barthe ; sois bon à quelque chose, et tâche, toi qui sais le métier de bourreau, de faire parler ces deux messieurs.
— Oh! oh! dit Barthe en ricanant, ça ne doit pas être bien dur, c'est jeune, c'est sensible, ça doit avoir la peau douce.
Une grande exclamation s'éleva. Une barrique avait été redressée et défoncée. Les soldats y plongèrent, les uns un verre, d'autres une cuvette, ceux-là des carafes.
— Voyons, voyons ! cria-t-on de tous côtés.
— Allons, dépêche-toi, lui dit Morillon.
— Oui, reprirent les gardes nationaux, il faut un peu leur faire souffrir ce qu'on faisait autrefois endurer aux manans.
— Eh bien! dit Barthe avec une joie sauvage, nous allons les faire jouer à la besace. C'est un jeu qu'avait
inventé le baron de Braguiche quand il était commandant général des galères. Donnez-moi un boul de corde.
On se rua sur les deux malheureux jeunes gens, et Barthe leur lia les bras au-dossus des poignets avec la même corde, mai s'en laissant un boutdc dix-huit pouces entre eux.
— Maintenant, dit Barthe, ouvrez-moi une fenêtre. On obéit.
Alors on fit asseoir la Châtaigneraie sur le parquet, le dos contre l'appui de la fenêtre, la face du côté de la pièce. On éleva ses mains au-dessus de sa tête de façon à ce qu'elles arrivaient juste à la hauteur de cet appui; et tout aussitôt on s'empara de Césaire et on le lit passer en dehors. Attaché par les poignets, il pendait ainsi de tout son poids sur les poignets de la Châtaigneraie et les appuyait à l'angle de la boiserie de façon à les lui briser Quanta lui, il flottait dans l'espace.
— Laissez-les là un petit moment, dit Barthe en allant du côté des buveurs, ils vont tout à l'heure nous prier de les écouter.
Beysser venait de rentrer et racontait à Morillon qu'il avait visité la cave dans tous les sens et n'avait rien découvert; les autres trinquaient autour d'une nouvelle barrique défoncée.
Tout à coup la Châtaigneraie poussa un cri sourd.
— Ah! ah! voilà que ça commence, dit Barthe sans se déranger.
Beysser et Morillon exploraient le plancher pour découvrir quelque trappe.
— Vous souffrez plus que moi, la Châtaigneraie, dit Perbruck.
— Césaire, dit Henri à voix basse, ils sont perdus
— Qu'y a-t-il? fit de même Perbruck.
~ Le passage de la voûte est ouvert. Comment cela se peut-il faire?
En effet, Césaire était suspendu à la croisée au-dessous de laquelle était caché le ressort qu'avait pressé la Rouarie pour ouvrir la voûte.
— Oui, dit Perbruck, je comprends, mon épaule porte sur quelque chose de mobile.
Il fit un violent effort pour s déranger. La Châtaigneraie vit la voûte se baisser d'abord un peu et remonter ensuite. Ses poignets craquèrent, il poussa un cri de douleur.
— Eh hien ! mes gars, dit Barthe en approchant, ça vous va-t-il de rester comme ça?
La Châtaigneraie voyait toujours le passage fatal ouvert devant lui et au-dessus de la tête des républicains. Un regard jeté de ce côté, et la R.ouarie était perdu.
— Vous ne répondez pas encore.... Bon, fit Barthe, ça va venir.
Il retourna boire. Beysser et Morillon inspectèrent l'intérieur de la cheminée.
— Changez de place , dit tout bas la Châtaigneraie quand Barthe fut. éloigné.
— Je ne le puis... Coupez la corde, dit Perbruck.
— Ce serait vous tuer...
— Faites-le donc, et que ma mort serve du moins à quelque chose.
— Je ne puis pas, dit la Châtaigneraie en essayant de se soulever sur les reins, mais je vous comprends.
A ce moment Lambert revenait de la cave. Barthe et quelques soldats s'étaient approchés et riaient des efforts impuissans de la Châtaigneraie. Lambert, en rentrant, parcourut le salon d'un regard furtif et vit la voûte ouverte. Il crut tout perdu, il crut (jueles jeunes gens avaient indiqué le passage, et, ne pouvant retenir son indignation, il s'écria :
— Oh! les lâches! les lâches!
Au moment où il prononçait ces mots, la Châtaigneraie était parvenu à se replier sur lui-même.
— Qu'est-ce donc ? fit Morillon en entendant le cri de Lambert.
Fiu;i>i-;mc nu lié.
11 sYlaura vert lui; mais aussitôt un cri terrible appela son lûentlon du côté de la fenêtre.
— Vive le roi i s'étaitôcrié la ciiatai gDertie avec vu accent de triomphe.
— Vive le roi ! avait répondu avec éclat une voix partie de la fenêtre.
Et la Châtaigneraie l'étant presque redressé entière"
nient parmi effort inouï, aida au poids de Perbruck, qui le lirait en dehors, en se précipitant en arrière, <■! tous deux disparurent en r.iènie temps en criant Vive le roi I
et allèrent se briser sur le pavé de la cour, tandis que la voûte, abandonnée a son propre poids, retombait rapidement et taisait retentir le salon, d'un bruit pareil à celui (le la tondre.
— Oh ! s'écria Lambert, qui comprit enfin ce sublime devoùment; oh! pauvres enfansî
Et il cacha sa tète dans ses mains.
Celle terrible disparition, ce bruit retentissant .avaient frappé tous les soldats d'unehorriblestupeur.Barihe était resté immobile, la bouche béante, devant cet acte de désespoir. Morillon et Beysser eux-mêmes étaient troublés.
— Infernal château ! s'écria Morillon. Pourquoi pleures-tu, misérable T reprit-il en s'adressant à Lambert.
— Parce que, s'écria le vieillard exaspéré, voilà deux braves jeunes gens... ils ont bien vu que... oui, ils l'ont vu, continua-t-il avec un désordre inexprimable; ils avaientle secret... alors... ils ont mieux aimé mourir que de rester et de...
— Et de... fitMorillon, qui épiait d'un regard anxieux les paroles du vieillard désolé.
— Et de parler, dit Lambert en se remettant.
— Vous voyez que mon moyen était bon ! s'écria Barthe; ils n'y auraient pas tenu trois minutes de plus. Je suis solide, et je le saisbien...
— Tais-toi, brute! dit Morillon, que le mauvais succès de cette cruauté exaspérait. Eh bien ! ajouta-t-il en s'a» dressant aux gardes nationaux, vous ne binez plus. Vous voilà épouvantés comme des renards pris aupiége parce que ces deux chiens n'ont pas eu le courage de souffrir une minute.
La recommandation de Morillon fut inutile. Les soldats déposèrent leurs pots, chacun reprit son fusil, se remit de lui-même à son rang et attendit avec effroi quelque nouveau prodige; car nul ne s'expliquait le bruit extraordinaire et l'ébranlement profond qui avaient accompagné la chute des deux généreuses victimes.
— Nous ne ferons rien avec ces hommes-là, dit Morillon à Beysser, il faut aller chercher Delbenne et ses gendarmes ; amenez-moi aussi du monde, il faut fouiller ce château jusque dans ses entrailles.
— C'est bien, fit Beysser; allons, toi, dit-il à Lambert, montre-moi le chemin pour sortir de ce repaire de brigands.
Lambert obéit.
— Brisez tous les panneaux de ce salon, dit Morillon, je vais visiter les caves... Allons, viens, Barthe.
Tous deux entrèrent dans les caves pendant que Beysser sortait avee Lambert. Tous deux, une torche et une pince à la main, interrogèrent les murs, et déjà ils désespéraient de rien trouver, lorsqu'ils crurent entendre un bruit sourd de l'autre côté de la muraille de la cave; tous deux y appliquèrent leur oreille. On parlait, on discutait de l'autre côté.
— Nous les tenons, dit Morillon, appelle tout le monde, et du silence.
Les soldats accoururent. On dérangea quelques tonneaux et l'on reconnut un bruit pareil à celui de gens qui essayent de briser un obstacle.
— Ils veulent passer par iei, ils doivent sans doute étouffer là-dedans, dit Morillon; aidons-les.
Lui-même et Barthe se mirent à l'ouvrage. Soit qu'ils eussent rencontré le secret qui faisait tourner sur un pivot un pan de mur de près de quatre pieds de large, soit
que ceux qui voulaient s'échapper les y eussent aidés,
un double passage s'ouvrit aussitôt.
— Vi\e la république! S'écria Morillon en tirant un coup de pistolet sur le premier qui parut devant lui.
— Vive la république ! répondit un individu qui passa de l'autre côté et s'élança dans la cave le sabre au poing.
C'était Delbenne, qui, du premier coup, renversa un (les gardes nationaux qui se trouvaient là, tandis que Morillon avait cassé la tète à un gendarme qui VOUlail entrer, ilyeut an moment de tumulte furieux, mais les cris: «C'est Delbenne! a poussés d'un côté; > (l'est Morillon 1 » poussés de l'autre, arrêtèrent la lutte.
— Mais d'où venez-vous donc, lieutenant ? dit Morillon.
— J'ai pénétré dans la caverne Saint-André. A force de la visiter, j'ai découvert une tissure dans le roc. .l'ai si bien fait que j'ai trouvé le secret. Alors j'ai découvert ce passage. Tout à l'heure j'ai entendu ici un bruit de voix... Je croyais les tenir, mais je n'ai attrapé que ce pauvre diable, lit-il en montrant le garde national qu'il venait de blesser.
— Et moi celui-ci, dit Morillon en poussant du pied le gendarme tué par lui. Ah 1 mais nous les aurons... nous les aurons!
— Où est donc Beysser ? dit Delbenne.
— Je l'ai envoyé vous chercher; car, ajouta-t-il avec mépris, tous ces bourgeois, ce n'est bon qu'à hurler... N'importe, il nous ramènera Dubain et sa bande.
— S'il les trouve encore.
— Ils sont partis?
— Je ne sais; mais je pense qu'ils ont envie de faire comme le détachement de Larmont et celui de Guyot, qui m'ont dit qu'ils voulaient venir se réchauffer un peu ici, où vous étiez sans doute à vous goberger pendant qu'ils se gelaient, les pieds dans la boue.
— Et qui gardera les environs? fit Morillon avec fureur. Allez les arrêter... mais non, j'y cours moi-même. Allons-y ensemble.
Tous deux s'élancèrent du caveau dans le salon et descendirent rapidement vcts le préau. Mais au moment ou ils allaient sortir du vestibule, ils virent que le préau était occupé parles détachemens au devant desquels ils allaient.
— A votre poste ! hurla Morillon. Que faites-vous ici?
— Qu'y avez-vous fait vous-même? lui cria-t-oa des rangs.
— Obéissez; à votre poste!
— Eh! tonnerre! cria le commandant de l'une des troupes qui avaient abandonné leur poste pour venir au château, voilà le lieutenant Delbenne... On se chauffe, on boit, on mange ici, chacun son tour... Allez au dehors si vous voulez... Nous resterons ici.
L'insubordination était flagrante. Morillon tira son sabre et s'avança vers une compagnie.
— Peloton ! cria-t-il d'une voix stridente, par le flanc droit, à droite!
Le peloton resta immobile, et le premier homme du premier rang tomba frappé par le sabre de Morillon. Un cri d'indignation et d'horreur retentit.
— Peloton ! s'écria Morillon de cette voix tonnante qui pouvait couvrir le murmure de dix mille voix, par le flanc droit, à droite 1
Le peloton hésita. Morillon leva son sabre. Le soldat qui était en face de lui obéit au commandement et tout le peloton le suivit.
— Delbenne, je vais reprendre nos postes autour du châteaw, dit Morillon, fouillez-le, et si vous ne trouvez rien, enfumez les terriers, chassez les renards : nous les tirerons au sortir des trous. Beysser, suivez-moi.
Le farouche commissaire se mit à la tête des troupes et s'avança vers la porte du mur d'enceinte. Il n'en était plus qu'à quelques pas, lorsqu'un bruit de chaînes et de fers se fit entendre, suivi d'un coup terrible et retentissant.
La herse de fer s'abaissa et ferma l'issue par laquelle ils voulaient passer
Il est impossible de peindre la rage de Morillon en rencontrant ce nouvel obstacle : il se précipita comme un forcené sur la herse et brisa son sabre en frappant avec fureur cette masse de bois et de fer.
— Enfoncez cette porte , s'écria-t-il , mettez le feu à cet exécrable château, brûlez tout... allez, allez !
Un long cri de joie répondit à ces ordres forcenés. Morillon trépignait... s'arrachait les cheveux. Tout à coup il s'arrête et prend sa course vers le château.
— Peut-être ne sont-ils pas morts, s'écria-t-il. Alors il va le long du mur en cherchant à terre. Tout
à coup il se heurte à une masse noire, il s'arrête et s'écrie :
— Les voilà ! de la lumière!
On apporte des torches, il se penche, et au lieu des deux cadavres qu'il cherchait, il ne voit qu'une statue renversée. Il regarde en haut, et reconnaît la fenêtre restée ouverte par laquelle Perbruck. et la Châtaigneraie s'étaient précipités. Alors, une sorte de vertige s'empare de lui. Il la foule aux pieds, cette statue inerte, lui crache au visage avec des blasphèmes.
— Eh bien, le feu... le feu partout ! dit-il.
Et lui-même, donnant l'exemple , court attacher la flamme aux boiseries, aux tentures des appartenions. Tous l'imitent et bientôt le vaste édifice s'éclaire. Les vitres se brisent avec éclat, une lourde et sombre fumée sort d'abord des fenêtres, puis quelques jets de flamme viennent rougir les immenses volutes de ces nuages brûlans! Bientôt l'incendie s'allume plus ardent ; chaque fenêtre vomit son volcan. Peu à peu commencent les écroulemens intérieurs. Les planchers s'abîment, en lançantau ciel des gerbes monstrueusesde débris étinnoelans; la flamme gravit l'édifice et arrive à l'immense tour qui le domine ; d'abord elle semble ne pouvoir rien sur cette masse de pierre fermée de portes de fer, mais, comme si elle eût obéi à l'ordre de destruction de Morillon, elle assiège sans cesse sa base, l'attaque et la calcine jusqu'à ce que cette masse noire qui ressemblait à une nef énorme portée sur une mer de feu, s'ébranle enfin sur ses fondemens, chancelé et sombre au milieu de l'édifice, entraînant avec elle ce qui reste de plafonds, de murs intermédiaires, et écrasant l'incendie lui-même, qui semble s'éteindre tout à coup.
Pendant ce temps, les deux cents gentilshommes enfermés avec la Rouarie avaient reçu ses ordres. Puis, après avoir disparu un moment, Armand était revenu bientôt leur annoncer que le moment de partir était venu. Alors il les avait guidés à travers de nouveaux détours, et tous étaient restés stupéfaits en se trouvant tout à coup dans un vaste hangar, à deux pas de la grande route. Leurs chevaux étaient prêts.
— Voyez, dit la Rouarie en leur montrant la sinistre lueur que l'incendie répandait au loin, les républicains éclairent notre retraite. C'est le commencement de notre iiiomphe.
Chacun s'éloigna, et tous étaient déjà bien loin de la ;iorlée des républicains que ceux-ci quittaient à peine ies ruines du château de la Rouarie. Quanta ia Rouarie, ;i peine le dernier de ses complices lut-il éloigné qu'il tomba évanoui. La force enthousiaste qui l'avait soutenu jusque-là s'affaissa tout à coup, et il fallut l'attacher sur un cheval uour qu'il pût à sou tour chercher un asile.
xrv.
Quelques jours s'étaient passés; Morillon avait profilé de ce temps pour avertir les autorités de Rennes, de Vannes, de Laval. Partout il dénonçait une vaste conspiration; mais nulle part il ne pouvait en apporter la preuve. Cependant Danton avait quitté le ministère et lie Siècle.
avait été remplacé par Lebrun, qui n'était pas aussi facile que son prédécesseur sur le choix de ses agens et qui répondait très froidement (quand il répondait) aux appels emportés que lui faisait le commissaire extraordinaire de la Convention.
Lebrun demandait à Morillon des noms et des preuves ; mais à l'exception de ceux qu'il avait appris, lorsque, caché lui-même sous le nom de M. de Venanccaux, il avait rencontré Champagnolles, la Guyomarais et quelques autres, il n'eût pu en dénoncer aucun au ministère. Ce n'était pas assez pour ce qu'il avait promis. Aussi les gardait-il pour lui. Quant aux preuves, il n'en avait aucune. Cependant, en février, il écrivait à Lebrun :
« Ils en sont tous; je ne le sais pas, mais j'en suis » sûr. Dans quelques semaines, demain peut-être, le » volcan éclatera ; je sens la terre de ce pays trembler » sous mes pas. Son calme m'épouvante. Ce calme est un » mensonge ! La façon dont s'éteignent les quelques ré- » voiles partielles, qui éclatent çà et là, prouve qu'il y a » une organisation puissante qui les fait rentrer dans » l'ordre comme des désobéissances imprudentes. Si vous » n'êtes pas persuadé à tous ces signes que la tempête » approche, c'est que vous êtes aveugles. »
Lebrun, comme nons l'avons dit, ne répondait pas à ces lettres. Alors Morillon s'adressa à Beurnonville. Celui-ci ne lui répondit pas davantage.
En effet, la Convention et ses ministres avaient alors à s'occuper d'affaires beaucoup plus graves qu'une conspiration dont on ne pouvait leur fournir la preuve.
Les Girondins avaient laissé condamner Louis XVI de peur d'être accusés de royalisme, etlaMontagneavait enfin jeté entre le passé et la révolution un abîme qui ne permettait plus à la France de reculer dans la voie révolutionnaire où elle s'était engagée. La guerre était imminente de toutes parts, et ce n'était plus seulement avec la Prusse et quelques Etats de second ordre, c'était avec l'Europe tout entière. L'Espagne, qui avait fait proposer son alliance en échange du salut de Louis XVI, l'Espagne venait de rappeler son ambassadeur; etPitt, qui jusque-là s'était tenu dans un système adroit de neutralité, venait défaire signifiera M. de Chauveiin, notre ambassadeur à Londres, d'avoir à quitter l'Angleterre en quarante-huit heures.
L'indifférence du ministère français donnait à Morillon des transports de rage, et vingt fois peut-être il eût abandonné la partie, s'il n'avait mis une sorte d'orgueil personnel à triompher de la Rouarie. Cet homme qui lui échappait sans cesse, cet homme qui complotait à côté de lui, autour de lui, et dont il ne pouvait découvrir la trace, cet homme, disons-nous, était devenu pour Morillon un ennemi insupportable.
Le républicain se croyait déshonoré, si la Rouarie ne tombait pas en son pouvoir. Ce n'était plus, de la pari de Morillon, l'ardeur d'un agent avide qui veut garnir la magnifique récompense qui sera due à son succès, c'était le besoin du triomphe: et peut-être si Morillon avait eu à choisir entre sa fortune et la défaite de la Rouai i \ son orgueil l'eût emporté sur son avidité, et il eût sacrifié le prix dont on devait lui payer sa capture à la vani é de la traîner à sa suite.
Cependant Beurnonville, fatigué des demandes incessantes de Morillon, avait fini par lui promettre sept mille hommes et six cent mille francs d'assignats; mais rien n'arrivait, ni les troupes ni l'argent. Alors Morillon se résolut à user des seules ressources que lui présentaient le pays et les hommes avec lesquels il s'était lié d'intérêt.
Comme nous l'avons dit , à la suite de l'incendie de la Rouarie, il avait parcouru les principales villes de la Bretagne , et partout il avait laissé les autorités bien averties d'un danger imminent. Espérant trouver dans fieysser un serviteur plus soumis et plus exalté que Delbenne, il l'avait fait nommer général.
Les précautions une fois prises pour résister au complot s'iléclatait, Morillon pensa à recommencer, sur nou>
' KUIC SOI Lllî.
veaux Irais, les m, m aines qui pouvaient le lui
faire découvrir.
Morillon sciait bien gardé de dénoncerai! pouvoir c\ecutif li ■> noms qu'il avail sinpr s. Le ministère n'en! pas
manqué d'ordonner l'arrestation «i. rateun <t
d'avertir ainsi l*assaclalion de ^acharnement qu • n meitaii à la poursuivre. C'était en lai saut libre* i eux qu'il
connaissait, et ai itti aanl ses easaona à leurs pas, que Moril on comptait arriver i nu\ qu'il Reconnaissait
pas. Ainsi la Gu>om:-iais itiil rentre paisiblement à Henu 's, taudis que Barthe, i l pa l'lax, ne
quittait pas les abords de son hôtel. Mais Mmil'on ne
pouvait se passer de Barthe. Ce misérable était la seari <|ii comprit ee que le commissaire de la convention appelait son génie. Singulière destinée dea plus puissantes entreprises! te fut à l'ennui que Morillon éprouvait d'être prhé de la soeié'e de Bartbe, qu'il dut i.n reMatgnement, en apparence bien insignifiant, niais qui le mit sur la vide qu'il cherchait avec tant d'ardem
Un matin. Barthe, couché sur le vaste banc de pierre qui bordait !a grande porte de l'hôtel la Cuyomara s. vit arriver un paysan qui entra dans la maison et en les o lit presque immédiatement. Tout ce qui semblait annoncer un message venant de la campagne était suspect à Barthe.
Par conséquent il voulut savoir ce que cet homme était venu faire chez laGuyomarais.il le suivit, l'aborda et lui proposa d'entrer au cabaret. Ce qu'il apprit ne valait pas le verre de vin qu'il paya au paysan. Celui-ci s'appelait Périn. Il était le jardinier du château de laGuyomarais et venait de perdre le garçon jardinier qui l'aidait clans ses travaux. Le malheureux était mort, et Périn était venu tout simplement en avertir son maître.
Barthe en était là desrenseignemens qu'il comptait tirer de ce paysan, lorsque Morillon, qui avait été chercher Barthe à son poste, se mit à battre les cabarets voisins, et finit par découvrir son digne associé attablé avec Périn. Il entra dans le cabaret
— Eh ! que fais-ta là ? dit-il à Barthe.
— Pas grand'chose, répondit celui-ci d'un ton significatif: je gelais à la porte de l'hôtel laGuyomarais, lorsque j'ai vu ce brave homme en sortir. Il ne m'avait pas l'air beaucoup pins réchauffé que moi, ce qui fait que je lui ai proposé de venir boire un verre de vin H a accepté, et nous causions en attendant que la bouteille soit finie.
— Et de quoi causiez-vous ? dit Morillon, en sassayant à table et en achevant la bouteille.
Barthe lui raconta ce que lui avait dit Périn, et il allait se lever afin de quitter une partie où il ne croyait avoir rien à gagner, lorsque Morillon l'arrêta en disant:
— Je crois, Dieu me damne ! que j'ai vidé votre bouteille sans vous en demander la permission; il faut que vous me laissiez vous en offrir une seconde.
Barthe accepta avec empressement pour plusieurs raisons : la première parce qu'il aimait àboire, la seconde parce qu'il supposa immédiatement que Morillon voulait tirer parti de la rencontre qu'il venait de faire.
En effet, à peine la seconde bouteille fut-elle apportée que Morillon remplit le verre du jardinier eu lui disant :
— Eh bien, mon pauvre homme, vous voilà probablement chargé tout seul maintenant de l'ouvrage que vous faisiez à deux autrefois.
— Oui, dame, fit Périn, et nous voilà au temps du labour et des semences, et deux bons bras de plus ne feraient pas mal au château.
— Voilà comme c'est, dit Morillon, en affectant une rusticité grossière, il y a des places sans occupans, et il y a de pauvres diables sans place. Tiens, par exemple, ton cousin de Nantes, dit-il à Barthe, je suis sûr que le pauvre malheureux entrerait pour pas grand'chose dans une bonne maison, comme doit être celle de M. la Guyomarais.
— Il voudrait y entrer pour rien, dit Périn, que cela ne lui ouvrirait pas la porte. Mon maître et moi, nous
voulons ib s bomrnes sûrs qui ne fréquentent pas de mauvais sujets.
— Alors, alors, dit Morillon, ce n'est pas là votre affaire. I n Ion gars, au fond, mais qui csl toujours fourté
:i\ | s icdiiis de ro\;ilist< s, un imbécile qui se I irai l
pendre pour les noblea, «i a qui on aurait déjà coupé le
cou, s'il n'était p.is si bêle, car je suis sur qu'il a pc la fuite d" trois mi Quatre émigrés. »
Barthe co .niait Morillon pour tàcherde le comprendre tandis que le paysan tremblait de tous ses membres ceiic violente sortie.
— Tu as beau me regarder de cetair tout ahuri, dil Moi ilbni à r.anbe, ton cousin Guillaume Poiré est ui ageai vendu aux aristocrates, et loi-même, tu pourrai bien tourner de ce côté-là, si on te laissait faire. A buvons, cl vive la république! dit Morillon, en vidant I. seconde bouteille, puis il se retourna vers Périn, el lui secoua la main en lui disant :
— Au revoir, mon brave homme, et, quant à toi, ditil en se tournant vers Barthe, chien de royaliste, tu es bien averti, tâche de ne pas te faire réj éter deux lois ce que je viens de te dire.
— C'est bon , c'est bon ! fit Barthe d'un ton de mauvaise humeur et en entrant enfin dans le rôle que Morillon venait de lui tracer. Morillon avait raison dédire que Barthe comprenait admirablement son génie.
En effet, à peine Morillon fut-il éloigné que Barthe se mit à jurer contre lui et à se lamenter sur le sort de son cousin Poiré.
— Qu'est-ce que c'est donc que ce monsieur? lui dit Périn.
— Ça ? dit Barthe, c'est un riche bourgeois de Nantes qui a une maison de campagne du côté, de la Houssinière. Guillaume Poiré, mon cousin, était son jardinier. Un soir, de pauvres nobles, poursuivis par des gendarmes, sont venus demander un asile dans cette maison. Guillaume les reçut et les cacha. C'est tout de même vrai, ajouta-t-il en baissant la voix, il les a sauvés. Mais ce n était pas une raison de le mettre à la porte et de le dénoncer à la commune. Heureusement il n'a pas pu lui prouver la chose. On l'a acquitté, mais il n'eu est pas moins sur le pavé.
— Pauvre diable ! dit Périn, que cette histoire parut intéresser vivement.
— Voilà un brave homme, dit Barthe, pour qui une place serait un bienfait du bon Dieu. S'il n'était pas si loin, je vous en aurais bien parlé, mais vous ne pourriez pas attendre, n'est-ce pas?
— Et, reprit Périn, il n'a pas quelques petits défauts?
— Ah ! pour ça, le bourgeois a raison, dit Barthe, le gars est enragé de royalisme; il se ferait plutôt hacher comme chair à pâté que de crier Vive la république!
— Eh bien, eh bien, dit Périn, si vous pouviez l'amener à laGuyomarais, nous pourrions peut-être bien lui trouver un petit coin dans ia maison.
Le rendez-vous fui pris, l'heure convenue, et Barthe alla annoncer à Morillon le succès de leur ruse.
— Bien, bien, dit Morillon ; j'ai besoin de toi, et je voulais cependant laisser dans la maison de la Guyomarais que qu'un sur qui je pusse compter; tu vas m'accompa^ner à Nantes, car il faut que tu ramènes ici l'honorable jardinier que je destine à M. la Guyomarais.
Barihe et Morillon partirent ensemble pour Nantes.
A peine furent-ils arrivés que Morillon se rendit au château. Il pénétra, après s'être fait reconnaître, jusque dans l'appartement de Guillaume Poiré, mais il ne trouva point le commandant. On le fit chercher de tous côtés. Personne ne put dire ce qu'il était devenu, quoique les gardiens de la porte fussent certains de ne l'avoir pas vu sortir. Enfin un porte-clefs ayant entendu les menaces de Morillon lui apprit que Guillaume devait être en visite du côté des femmes. Morillon jeta un sourire d'intelligence à Barthe; il se fit remettre un trousseau de clefs, et bientôt après les deux espions étaient dans l'intérieur
du bâtiment qu'on leur avait désigné. Us traversèrent plusieurs dortoirs où se trouvaient de nombreuses prisonnières, et sur leur indication ils se dirigé, ont vers une tour parieulière où Poiré, dirent-elles, venait tous les jours.
Morillon et son acolyte continuèrent leur marche, et arrivèrent au pied d'un petit escalier en spirale dont la porte était soigneusement fermée. Barthe eut bientôt trouvé dans le trousseau qu'il tenait la clef qui s'adaptait à la serrure de cette porte, et, avec la savante expérience qu'il avait acquise dans son métier de voleur, il ouvrit sans bruit. A peine Morillon eut-il monté une demi-douzaine de marches, qu'il put entendre un bruit de voix. Il se glissa jusqu'à une chambre dont Guillaume Poiré avait laissé la porte entr'ouverte, tant il se croyait sûr d'être bien gardé par la porte qui fermait l'escalier. Voici la première phrase qui frappa l'oreille de Morillon:
— Je te l'ai dit, Rose, il faut que tu te décides aujourd'hui même, ou bien ton père est dénoncé demain au tribunal révolutionnaire, et c'est toi qui l'auras envoyé à la guillotine.
C'était Guillaume Poiré qui parlait ainsi.
— Si mon père était un noble et un aristocrate, répondit celle qu'on avaitappeléeRose,vous pourriez me faire peur avec toutes vos menaces. Je sais qu'il n'en faudrait pas beaucoup pour le faire condamner, mais Louis R§bertin est un aussi bon patriote que vous
C'était RoseRobertin qui avait répondu.
— Un bon patriote qui a fait de l'accaparement, dit Guillaume en ricanant.
— Vons mentez, repartit vivement Rose, mon père vous prêtait de l'argent, et c'est vous qui achetiez les blés pour réduire le peuple à la famine. C'est vous qui êtes un traître.
— Ah çà! ah çà! dit Guillaume Poiré avec fureur, qu'est-ce qui lui a donc fourré cela dans la tête, à cette petite?
— Pardine, fit Rose, c'est la vérité, je le sais, et vous avez beau faire, je la dirai au tribunal, et s'il faut que mon père soit condamné, vous le serez aussi.
— Tu n'es qu'une folle, Rose, et tu ne sais ce que tu dis. Tu ne comparaîtras pas et tu ne diras rien. Tonpère sera condamné, et alors...
— Alors, dit Rose, je vous exécrerai comme un bourreau, voilà tout ce que vous y gagnerez.
— Tu n'aimes donc pas ton père, malheureuse ? dit Poiré avec fureur.
— J'aime mon père, repartit Rose, et si vous voulez m'envoyer à la guillotine à sa place, je suis toute prête à y marcher, j'aime mieux cela que de le sauver en épousant un scélérat comme vous.
—Tu aimes donc toujours ton Parisien? reprit Guillaume avec fureur. Ah ! que ce Saturnin Fichet nie tombe dans les mains, et son compte sera bientôt réglé. Alors tu me prieras pour le sauver, et à mon tour je te refuserai.
— Oui je l'aime, dit Rose, parce qu'il est jeune, parce qu'il est brave, parce qu'il est bon, mais sur mon âme, je ne le sauverais pas au prix que vous me proposez.
— Tu ne fais donc pas attention, dit Guillaume en grinçant des dents, que tu es en ma puissance, et que si je voulais...
— Laissez donc, laissez donc, dit Rose avec mépris, je n'ai pas peur de vous.
Guillaume exaspéré se précipita vers Rose, mais la vigoureuse jeune fille le repoussa si vivement qu'il trébucha, et alla tomber le long de la porte entr'ouverte, qui se referma sous le poids de son corps.
— Il me semble que nous en savons assez, dit Morillon à Barthe I et que nous pouvons opérer officiellement.
Us s'éloignèrent, et, à mesure qu'ils traversaient les dortoirs, Morillon ordonna le silence à toutes les prisonnières qui les avaient vus passer. Un guichetier fut chargé d'aller avertir Guillaume de l'arrivée du citoyen Morillon. Celui-ci fit également à cet homme la défense ex-
presse de dire qu'il fût entré dans le bàtimentoù se trouvait Guillaume Poiré.
Celui-ci parut bientôt. Il était sombre, mécontent, et c'est ii peine s'il rendit à Morillon les salutations empressées que celui-ci lui prodiguait ironiquement.
— Allons, vite au fait, dit-il en faisant entrer le commissaire de la Convention dans une petite salle de la geôle ; s'agit-il encore de faire sortir quelques prisonniers du château?
— Peut-être, fit Morillon d'un air sournois.
— En ce cas, reprit Guillaume Poiré, nous n'avons pas besoin de causer plus longtemps ensemble, car je ne délivrerai qui que ce soit.
— A moins qu'on ne vous remette un ordre précis de la commune ou de l'accusateur public ?
— C'est selon, dit Poiré, les patriotes surveillent les autorités, et il y a tel prisonnier qui ne sortirait pas d'ici, même sur un ordre de la commune.
— Diable! diable! fit Morillon, on disait à la Constituante qu'il y avait des gens plus royalistes que le roi; est-ce que vous seriez par hasard plus révolutionnaire que la révolution?
— Je suis de ceux qui pensent, avec Marat et Robespierre, que les modérés sont des traîtres.
— Vous avez peut-être raison, dit Morillon. Mais ce n'est pas deçà qu'il s'agit entre nous, il s'agit de quelqu'un que je suis venu chercher ici.
— Son nom? lit Guillaume brusquement!
— Vous le savez mieux que personne, reprit Morillon, il s'appelle Guillaume Poiré.
— Moi?
— Oui, je vous ai trouvé une place qui vous conviendra mieux que celle de commandant du château de Nantes.
— Je n'en veux pas.
— Je crois que vous en voudrez quand je vous aurai dit les raisons que j'ai pour que vous la preniez. D'abord la garde du château est trop lourde pour vous.Vous avez laissé s'échapper d'ici un certain Saturnin Fichet, et un certain Jérôme Robertin.
— Est-ce que vous vous moquez de moi? reprit Guillaume Poiré ; c'est vous qui m'avez ordonné de les laisser s'échapper.
— Voulez-vous me montrer l'ordre écrit que je vous ai donné.
— Est-ce que vous oseriez prétendre, dit Guillaume avec fureur, que cea'est pas vous...
— J'ose prétendre que vous êtes un sot et un insolent, dit Morillon en jetant à terre le chapeau de Guillaume Poiré. Qu'il me plaise de nier demain que je vous ai donné cet ordre, et je vous fais condamner comme vous étant laissé gagner par vos prisonniers.
— M?isce serait une infamie! dit Guillaume.
— Infamie que je n'ai pas besoin de faire, repartit Morillon, attendu que l'ordre que je vous ai véritablement donné ne comprenait pas un certain Sylvestre Landais que vous avez trouvé bon de mettre à la porte de votre propre autorité, parce que son amour pour Rose Robertin vous gênait.
— Ce n'est pas ma faute, dit Guillaume d'un ton bourru, si ce gars s'est échappé.
— Ou vous avez manqué de surveillance, ou vous avez abusé de votre pouvoir ; c'est assez pour que vous compreniez que vous n'êtes pas bien à la place oU vous èi
Guillaume commença à comprendre qu'il était entre les mains de plus fort que lui, et il repartit en grommelant :
— Et quelle est celle que vous venez m'offrir ?
— C'est une charmante place et qui va tout à fait à vos goûts et à vos habitudes, c'est une place de garçon jardinier.
Tout l'orgueil du républicain parvenu se révolta à cette proposition, et il s'écria :
— Moi, garçon jardinier! vous me prenez pour qui je ne suis pas.
FRÉDÉRIC soi I.IK
— Je vous prends parfaitement pour qui vous êics,
monsieur Gulllai >, repartit Morillon, et je trouve que
celui qui a été Jardinier <iu bourreau peul bien sans honte devenir jardinier d'un gentilhomme.
— [Moi, jamais ! dit Guillaume.
— Allons, allons, ni, Morillon, ne faites donc pas le cacholieravec mel; vous Dévouiez pas que je vous ennuie h vous raconter voire propre histoire; ce ne serait pas amusant pour vous, de vous entendre dire ce que vous savez ^1 bien; par exemple, que vous avez fait de l'acca parement avec l'argent du vieux Louis Robertin, ei que vous l'avez ensuite dénoncé comme accapareur, pour avoir à vous seul tous les bénéfices de l'opération; que, d'un autre eôié, vous menacez tous les jours la fille de votre ancien associé de l'aire raccourcir son père si elle ne veut pas devenir votre femme. Je n'ai pas besoin de vous dire tout cela, et bien d'autres petites eboses, pour que vous compreniez que la place que j'ai à vous Offrir est excellente et qu'il faut que vous l'acceptiez.
la façon dont parlait Morillon acbeva de prouver à Guillaume que ce qu'il avait de mieux à faire, pour son salut, c'était d'obéir; et soupçonnant qu'on réclamait de lui quelques services iinporlans, il dit à Morillon :
— El au service de qui faut-il que j'entre?
— Au service de monsieur de la Guyomarais.
— A quel endroit?
— Aux environs de Rennes.
— Qu'y a-t-il à faire?
— Ah ! ah ! dit Morillon, l'intelligence vous pousse, maître Guilaume Poiré. Il y aura beaucoup à faire, surtout beaucoup à regarder et à écouter.
— Et quels sont les gages? dit Guillaume.
— Le jardinier maître vous le dira; seulement, si nous sommes coniens de la récolte, il y aura de ma part dix mille livres de pourboire.
— C'est donc une place de confiance? dit Poiré, les yeux brillans comme des écus neufs.
— Et de défiance aussi, reprit Morillon, ne l'oubliez pas. Vous comprenez que nous aurons l'œil sur vous, et qu'à la moindre escapade, le commandant du château de Nantes nous répondra du peu de zèle du garçon jardinier. •
Celui-ci baissa la tête. Morillon donna ses ordres au malheureux Poiré, qui ne comprenait pas comment le commissaire de la Convention pouvait être si bien instruit de ses actions.
— Du reste, lui dit Morillon, je puis vous apprendre une excellente nouvelle, c'est que votre rival, M. Saturnin Fichet, ne vous causera plus de soucis.
— Est-ce qu'il a émigré, comme il en avait l'intention?
— Oui, dit Morillon, mais pour l'autre monde.
— lia été tué?..
— Je l'ai vu tomber de cheval... Allez... réussissez... et après le succès, nous viendrons bien à bout d'une pelite fille qui se permet de ne vous trouver ni jeune, ni beau, ni aimable.
Morillon confia Guillaume Poiré à Barthe son complice, et celui-ci se chargea de le conduire à Piennes et de le présenter au jardinier Pénn.
Le commissaire de la Convention leur recommanda surtout de se hâter et ne les quitta point que tous deux ne fussent en route. Il devait les retrouver la nuit suivante à Rennes.
— Pourquoi ne partez-vous pas avec nous? dit Barthe. Morillon lui répondit alors cette phrase historique:
« Amiibal va se reposer dans les délices de Capoue. Mais il ne s'y endormira pas. »
Voici ce que voulait dire celte poétique allusion.
Dès que l'.artlie et Poiré furent partis, Morillon écrivit un mot au procureur de la commune pour l'avertir qu'il venait de disposer du commandement du château de Nantes pour le service de la république, et qu'il proposait aux administrateurs de le remplacer par un certain Louis Robertin, indûment retenu dans la prison, sous une fausse accusation, et dont lui, Morillon, répondait sur sa tête. L'exprès qu'il avait envoyé à la commune revint bientôt avec la commission signée. Morillon avait employé tout le temps pendant lequel son émissaire avail été absent, à se raser, à se friser et à se faire le plus beau possible.
Dès qu'il eut la nomination de Louis Robertin, il se dirigea vers la prison de Rose en se rappelant ce mot divin, selon lui : « Annibal va se délasser dans les délices de Capoue. »
Morillon se fit précéder par un geôlier et se fit annoncer chez Rose sous son titre de commissaire extraordinaire de la Convention.
Lorsqu'il entra dans la prison de la jeune fille, elle était en larmes et priait dans un coin de l'étroite chambre oti elle était enfermée.
Morillon ordonna au geôlier de se retirer et regarda Rose d'un œil de convoitise.
— Eh bien, mon enfant, lui dit-il, j'ai appris qu'on vous menaçait, qu'on vous tourmentait.
Rose, à l'aspect de Morillon, s'était imaginé que Poiré avait enfin accompli ses menaces, et que non content de livrer son père au tribunal révolutionnaire, il voulait aussi la punir de ses refus. Elle fut donc très surprise de voir un homme qui lui parlait d'un ton doux et protecteur et elle le salua en rougissant.
— Que se passe-t-il donc, ma belle enfant, et que vous a-t-on fait pour que vous pleuriez ainsi?
Rose examina Morillon. Sa douceur ne lui inspira point une confiance complète; cependant, et pour s'assurer des projets de son protecteur inattendu, elle lui raconta les persécutions de Guillaume Poiré.
— On m'avait parlé de tout cela, dit Morillon en s'asseyant et en appelant Rose près de lui, mais je voulais entendre confirmer ces détails par votre jolie bouche.
Morillon était beau et savait donner à sa physionomie une expression hypocrite qui pouvait passer pour de la bonté. Cependant Rose se tint sur ses gardes tout en se laissant attirer près de lui.
— Votre père est innocent, n'est-ce pas ? lui dit Morillon.
— Ah ! pour cela , je vous le jure.
— Et je suis assuré que vous seriez reconnaissante à celui qui non-seulement vous rendrait la liberté, mais qui le mettrait à l'abri de toute persécution. .
— Oh ! oui, bien reconnsante , dit Rose , qui commença à avoir quelque espoir.
— Et vous aimeriez un peu celui qui vous ferait sortir de cette prison?
— Oh ! celui-là, oui, je l'aimerais...
— Eh bien ! mon enfant, vous êtes libre, et votre père aussi.
— Ah! monsieur... monsieur, s'écria Rose en tombant à genoux, vous êtes un saint.
Morillon ne put s'empêcher de rire.
— Pas tout à fait, dit-il; mais je veux être bon pour vous et votre père. Il est libre... et voici qui est mieux : voici le brevet qui le nomme commandant du château de Nantes.
— Mon père... dit Rose stupéfaite.
— Oui, votre père...
— Hélas ! vous le connaissez : il est impotent, malade, incapable de remplir une pareille place.
— Il aura en vous un aide de camo actif, jeune... vous le remplacerez...
— Moi?
— Oui, vous... Est-ce que vous refusez?
— Si c'est le seul moyen de le sauver...
— Le seul.
— Eh bien ! j'accepte, dit Rose, qui observait attentivement Morillon, et qui en le voyant s'emparer de ses mains et la contempler avec des regards enflammés, avait deviné que cet homme voulait arriver par la douceur au même but que Poiré avait voulu atteindre par la menace.
— Et vous ne me donnerez rien pour tout cela?... dit Morillon.
— Chut!... fit Rose, on entend tout ce qui se dit ici, du cachot qui est au-dessous.... D'ailleurs, dit-elle avec une mignardise qui attestait une grande force d'âme... de pareilles idées dans une prison...
— Vous en ferez un paradis, dit Morillon.
— Mais si vous me trompiez, fit Rose en l'arrêtant... Je ne suisjpas libre... Vous avez encore entre vos mains la commission de mon père...
— Elle est signée de la commune...
— Si c'est vous qui l'avez obtenue, vous pouvez bien l'anéantir...
— Il paraît que vous aimez à prendre vos garanties, ma belle enfant.
— Dame ! dit Rose d'un ton d'une niaiserie ravissante ou d'un coquinisme supérieur, ça en vaut la peine
— Quelles garanties voulez-vous donc?
— Je veux voir mon père, reprit Rose.
— Eh bien ï venez., suivez-moi, dit Morillon.
— Je veux lui voir remettre sa commission... dit Rose en suivant Morillon.
— Ce sera fait dans un quart d'heure.
— Je veux le voir installé.
— Vous n'attendrez pas longtemps... et alors...
— Ah! dame alors, dit Rose en baissant les yeux, je ne sais pas... Vous me direz... ce que...
— On vous dira tout, la belle, dit Morillon en cueillant triomphalement un baiser qui fit frissonner la pauvre fille.
Us sortirent de la petite chambre et traversèrent les dortoirs. Morillon avait un air vainqueur qui fit chuchoter plus d'une prisonnière. Il se félicitait tout bas, et s'il avait osé dire tout haut ce qu'il pensait, il se fût écrié :
« Dieu me damne ! il fallait être ce rustre de Poiré pour ne pas réussir. Il est vrai qu'indépendamment de sa maladresse et de sa brutalité, le drôle est abominablement laid, tandis que moi... »
Ace retour sur lui-même, Morillon trouvait qu'il avait été peut-être un peu loin pour obtenir les faveurs de Rose, et qu'il eût pu se dispenser de lui accorder la liberté de son père et une place importante; mais le républicain voulait faire les choses en gentilhomme.
Ils arrivèrent ensemble jusqu'au logement du commandant, et Morillon fit appeler le geôlier en chef et lui ordonna d'amener sur-le-champ Louis Robertin.
Le geôlier l'envoya chercher , et quelques minutes après, Louis Robertin parut.
Au commencement de ce récit on a vu que c'était déjà un homme impotent et dontgl'intempérance avait encore aggravé les infirmités. Depuis qu'il était en prison, il n'avait trouvé d'autre consolation à l'ennui de sa captivité que dans l'abus de l'ivresse. Il entra soutenu par deux porte-clefs, et alla tomber sur une chaise vers laquelle on le poussa. Sa fille s'approcha de lui. Ce fut à peine s'il la reconnut; il la regarda comme s'il l'avait Yue de la veille.
— Hélas ! dit Rose tout bas à Morillon , je m'en doutais.
Elle lui fit un signe, et il renvoya encore tout le monde.
— Vous voyez, monsieur, lui dit-elle, vous ne pouvez donner à mon père la place de commandant de cette prison.
— Ça me paraît difficile, dit le commissaire.
— Puisque vous voulez être bon pour nous, reprit Rose, laissez-nous sortir.
— Tout beau, ma belle, dit Morillon; ce ne sera pas cette fois avant d'avoir, moi aussi, reçu quelque gage pour prix de mes bienfaits.
— Est-ce qu'un homme comme vous a besoin de parler de ça? dit Rose, qui tremblait ; et puis, faites donc attention, mon père est là.
— Au diable le vieil ivrognel
— Et puis c'est toujours ici une prison, reprit Rose.
— Dont vous pourriez être le commandant, dit Morillon.
— Ne dites pas ça, fit Rose en minaudant; je vous y garderais prisonnier.
— Ah 1 sacrebleu ! dit Morillon en l'embrassant ; voilà un mot délicieux, voilà une brave fille ! Comment, ce cuistre de Poiré prétendait être aimé de toi ! Je te l'enverrai prisonnier quand je n'aurai plus besoin de lui.' Car décidément je ne sais que faire de cette commission, et il faut que le père Robertin occupe la place. Est-ce qu'il est toujours comme ça?
— Le soir seulement.
— Il a donc quelques heures de bonnes?
— Dix sur douze.
— Il y en a neuf de trop pour être un bon fonctionnaire public. D'ailleurs, ne seras-tu pas là !
— Sans doute, mais il faudrait avertir les geôliers, leur dire de m'obéir, fit Rose en se laissant prendre la taille.
— Tout ce que tu voudras, mon adorée, et alors tu m'aimeras.
— Attendez donc, chaque chose à son tour.
Rose sortit suivie de Morillon. On attendait les ordres extraordinaires du commissaire dans la salle voisine. Morillon prit une pose théâtrale et s'écria :
— Citoyens , la commune de Nantes nous a délivrés d'un traître. L'infâme Guillaume Poiré faisait servir son autorité à l'assouvissement de ses passions criminelles , mais le jour de la justice a lui. La commune a voulu que cette justice fût éclatante, et dans ce but elle a choisi la victime pour la mettre à la place du persécuteur. Le brave et infortuné citoyen Louis Robertin, victime des calomnies de Guillaume Poiré, remplace désormais ce misérable.
Les geôliers et les porte-clefs à qui s'adressait cette allocution en style 93, se regardèrent d'abord d'un air stupéfait; mais aussitôt, réfléchissant à tout ce qu'ils allaient gagner avec un chef ivrogne et à moitié imbécile, ils se mirent à crier d'un commun accord :
— Vive le citoyen Robertin l
— Si sa santé altérée par ses souffrances, reprit Morillon, qui était en veine de se moquer de ses auditeurs, ne lui permet pas de vous transmettre toujours directement ses ordres, voici sa fille à qui vous pourrez vous adresser et à laquelle le citoyen Louis Robertin, par mon ordre, a délégué une grande part de son autorité.
— Vive Rose Robertin 1 dit la valetaille geôlière. Rose remercia et sourit.
— Maintenant, dit Morillon, vous êtes instruits • allez et obéissez.
Chacun se retira avec de profonds saluts.
— Eh bien ! la belle, dit Morillon, es-tu contente?
— Mais oui, fit Rose, dont le cœur battait avec violence.
— Et tu m'aimes un peu?
— Qui ne vous aimerait pas? reprit Rose en gagnant doucement une porte de côté.
Morillon voulut prendre quelques libertés.
— Ah çà ! lui dit Rose, vous ne voulez donc pas que je connaisse le nouvel appartement que vais habiter?
— A quoi bon?
— Allons, allons, venez par ici, dit Rose, qui se défen.
FRÉDÉRIC SOI in
dait assez mal pour que Morillon se crût au ferma de ses V09UX,
Elle lui échappa, el entra dans une petite chambre «bs-
Clire et dans laquelle veillait une lumière, quoiquo on
fut en plein jom. Cette pièce était meublée à merveille.
— Dieu me damne 1 lit Morillon lout étonné, un boudoir...
— Oui, e'esl ici que m'a amenée une luis ee misérable Guillaume Poiré, dit R08e en baissant les yeux, et pendant que Morillon examinait la chambre en vainqueur. Plutôt la mort! reprit-elle, avec éclat, que d'acheter la, liberté OU la vie au prix de mon honneur.
Et comme Morillon allait s'élancer vers elle, Rose s'échappa lout a coup, et la porte de ce délicieux boudoir se referma sur Morillon avec un bruit de fer qui lui ap prit qu'il tenterait de vains efforts pour l'ouvrir. Le vainqueur pris au piège se mil à hurler, mais déjà Rose était bien loin et avait fermé derrière elle les portes de quatre ou cinq chambres. Elle regagna celle oh était resté son père.
— Allons, allons, lui dit-elle avec une énergie qui remua les sens engourdis de l'ivrogne, qui depuis longues années était habitué à obéir à la voix de sa fille, levezvous, mon père, et suivez-moi.
— Où allons-nous? dit le vieux Robertin en chancelant.
Rose hésita ; mais elle savait qu'il n'y avait qu'un mot qui fût tout-puissant sur cette nature dégradée et inerte.
— Nous allons dîner chez le compère Mathurin Fichet; vous savez, celui qui a de si bon vin.
— A la bonne heure, dit l'ivrogne.
Robertin suivit sa fille. Quelques minutes après , ils étaient dans la grande cour du château. Tout le monde s'entretenait de la nouvelle nomination. Rose s'avança résolument vers les geôliers et leur dit :
— Mon père a reçu ordre de se rendre à la commune pour y prêter serment, nous serons ici à la nuit tombante.
— Et le commissaire de la Convention? dit l'un des geôliers.
—Il s'est couché, repartit Rose; voilà trois nuits qu'il voyage à cheval. Ne le troublez pas dans son sommeil il nous l'a bien recommandé.
On la salua avec respect, et la brave fille sortit avec son père. En longeant les murs du château, elle se débarrassa des clefs qui fermaient toutes les portes par où il fallait passer avant d'arriver jusqu'à la chambre obscure où elle avait laissé Morillon. La nuit était venue, et l'intrépide jeune fille ayant loué une petite charrette, y plaça son père et sortit bientôt de la ville de Nantes.
Nou? avons raconté cet incident de la vie de Morillon tel qu'il est reproduit dans les documens de l'époque, parce que cette séquestration, qui ne parait au premier abord qu'une plaisanterie burlesque, eut sur les événemens de celte histoire et sur les événemens qui ébranlèrent la Bretagne une influence qui en a peut-être complètement changé la face.
Pendant que Morillon jouait son rôle de Céladon près de Rose Robertin, Barthe et Poiré s'étaient mis en route 'pour Rennes, et ils y étaient arrivés le lendemain, que Morillon hurlait encore dans sa cage. Une fois à Rennes, Guillaume échangea son uniforme contre ses anciens habits de paysan, et reçut les dernières instructions de Barthe. Celui-ci lui apprit alors que la Guyomarais était certainement l'un des associés de la Rouarie, et qu'il était impossible qu'il ne se passât pas dans son château quelques menées, grâces auxquelles on serait enfin sur la trace de la conspiration.
— Tu comprends, dit Barthe à Poiré, ta es annoncé comme un Furieux royaliste ; joue ton rôle en conscience,
gagne la COBflanCfi du jardinier et puis cette du mallir. Aille -noua ;■ découvrit cet enragé marquis ci iu ne regretteras pas d'avoir été destitue de tes fonctions de
commandant du i ■bateau de Nantes.
l.es deux espions prirent immédiatement la route du
château de la Guyomarais. Ils y arrivèrent à la nuit tombante.
Le château élait situé au bout d'uni! longue avenue d'ormes traversant des terres labourables. Le jardin qui entourait les bâtimens avait tout au plus sept ou huitarpens et se trouvai! au milieu de ers terres. Il élait défendu par une simple haie vive. La maisonnette qu'habitait Périn était située au bout de l'avenue et à rentrée de est endos naturel, comme serait la loge d'un concierge à l'angle d'une grille. Elle élait cependant en dehors de la haie, et se perdait dans l'ombre des arbres séculaires de l'avenue.
Lorsque Barthe et Poiré arrivèrent à la porte du jardinier de la Guyomarais, Périn répondit à leur premier appel. 11 élait seul dans sa maison et ne parut nullement étonné de voir arriver nos deux espions. Barthe comprit qu'on avait compté sur sa promesse et qu'ils étaient attendus, et à la façon amicale dont Périn l'accueillit, il vit qu'il avait cause gagnée.
Après les avoir fait asseoir et les avoir invités à se reposer, Périn demanda à Poiré où il avait servi, et celuici ne manqua pas de noms à citer.
Il n'y avait pas assez longtemps qu'il avait abandonné son élat de jardinier pour n'avoir pas d'excellens renseignemens à fournir sur son propre compte. Périn passa ensuite à l'examen de la science horticole de Guillaume, et reconnut avec plaisir qu'il avait affaire à un habile jardinier.
Le marché fut bientôt conclu, car Guillaume ne se montra difficile sur les gages, qu'autant qu'il le fallait pour n'avoir pas l'air d'avoir envie de la place à tout prix. Barthe, à qui Morillon avait donné rendez-vous à Rennes, n'accepta pas l'offre que lui fit Périn de passer la nuit dans la cabane, et repartit sur-le-champ pour la ville Il avait été convenu entre lui et Guillaume qu'à la première découverte celui-ci en enverrait avis à Morillon en expédiante Rennes un des gendarmes de la brigade, qui se trouvait à une lieue à peu près de la Guyomarais.
Le soir même, Guillaume fut installé dans un petit grenier situé au dessus de la chambre de Périn, qui occupait le rez-de-chaussée. Ce grenier avait une lucarne qui, ouvrant du côté du château, dominait par conséquent toute la partie du jardin qui séparait la demeure du maître de la petite maison du jardinier. Guillaume, qui avait le désrr de voir finir bientôt l'espèce de pénitence qui lui était imposée, se mit en embuscade dès qu'il fut retiré dans sa petite chambre, et examina le château. Il était exactement fermé, et nul bruit ne s'y faisait entendre.
Guillaume, après une heure d'attente, supposant qu'on lui avait confié une mission tout à fait inutile, allait se décider à se coucher, lorsqu'il entendit le pas d'un cheval qui entrait dans l'avenue. Bientôt après le cheval s'arrêta à la porte de Périn ; le cavalier mit pied à terre, et Guillaume put entendre une voix qui disait au jardinier:
— Eh bien ! comment va ce pauvre M. Gosselin ?
— La fièvre ne l'a pas quitté de la journée, monsieur le docteur, du moins à ce que m'a dit ma femme, qui aide la sienne à le veiller.
— C'est bien, reprit le docteur, je vais près de lui. Seulement, dites-moi, quelqu'un est-il venu le voir aujourd'hui?
— Ceux qui viennent d'habitude.
— C'est tant pis, dit le médecin, les conversations l'animent et lui font du mal.
— Il est encore plus agité quand il ne voit personne, répliqua Périn. Sa femme ne peut le calmer; et aujourd'hui même, comme M. Fontevieux est arrivé plus tard
qu'à l'ordinaire, M. Gosselin a voulu partir, il a demandé son cheval.
— Le malheureux se tuera, dit le médecin avec un soupir.
Aussitôt, et sans attendre la réponsede Périn, il entra dans le jardin et se dirigea vers le château.
Quoique la porte principale fit face à la maisonnette où se trouvait Guillaume Poiré, le médecin n'y alla point frapper; il fit le tour du château et entra sans doute par quelque porte de service.
Guillaume ne quitta point sa lucarne. Au bout de deux heures, il vit ressortir le médecin, accompagné d'une femme. Ils causaient avec action; mais à la distance où ils se trouvaient, Guillaume ne put d'abord entendre les paroles ; cependant ils s'approchèrent peu à peu, et cette femme accompagna le docteur jusqu'à la porte du jardinier.
— Demain soir, lui disait le médecin, je serai ici à pareille heure, etjenele quitterai plus.
— Je vous remercie de vos bons soins, monsieur Thaburel, repartit la dame; je n'ai pas besoin de vous dire combien nous vous serons tous reconnaissans de votre devoûment.
— Je n'aurais pas hésité à rester ce soir, repartit Thaburel, si je n'étais obligé de donner un prétexte à mon absence de Rennes. Puis il reprit : D'ailleurs, il faut que je passe à la Prémontrée pour voir le malheureux comte de Perbruck.
— Comment va -t-il ? dit la dame.
— C'est une visite d'adieu que je vais lui faire. Il n'y a plus aucun espoir
— Et son père est-il informé de l'état de son fils?
— Je lui ai envoyé deux messagers, mais aucun n'a pu l'atteindre. Vous comprenez qu'il ne dit pas où il se cache.
La dame ne répondit pas, et Thaburel reprit aussitôt :
— Adieu et à demain. Je ne quitterai plus notre malade.
— Vous le trouvez donc bien mal ? repartit la dame.
— Si monsieur Gosselin, répondit le médecin, voulait avoir pour lui-même la patience qu'il impose aux autres, il serait bientôt guéri, mais sa pensée le dévore. Il faut tout faire pour le calmer.
Le médecin appela Périn et remonta à cheval ; la dame retourna lentement vers le château. Dans cette première soirée, Guillaume Poiré avait recueilli trois noms. Celui de Gosselin, celui du médecin Thaburel et celui de Fontevieux, qui tous les trois lui étaient parfaitement inconnus. Mais on avait parlé de Perbruck, et c'était là un indice suffisant pour lui faire croire qu'il était sur la bonne piste.
Le lendemain, Périn désigna à Poiré ce qu'il avait à faire, et celui-ci fut obligé de bêcher un carré de jardin.
Il y était à peine depuis quelques minutes qu'il se mit à chanter à tue-tête. Périn accourut aussitôt et lui dit de la façon la plus naïve du monde:
— Eh ! mon gars, j'avais oublié de te dire que nous avions un malade dans le château. Ce n'est pas la peine de lui rompre la cervelle avec tes chansons.
— Ah ! ah ! dit Poiré en reprenant son ouvrage d'un air d'indifférence, c'est donc un de nos maîtres ?
— Non, répondit Périn , c'est un des amis de M. la Guyomarais.
— C'est drôle qu'il vienne se faire soigner dans une campagne ; il me semble qu'à la ville, il serait bien plus à portée des médecins.
— Bah ! dit Périn, il paraît que c'est un pauvre diable, à qui on a donné asile par pitié liens, ajouta-t-il, voilà ma femme qui vient de ce côté-ci, elle va nous en donner des nouvelles. Eh bien ! Mariolle, lui dit-il en l'abordant, comment va ton malade?
Il a eu la fièvre toute la nuit, dit la femme Périn, et il a parlé à tort et à travers. Je crois qu'il est fou, et, ma foi, je pense qu'il n'ira pas loin.
Puis elle se tourna vers Poiré et dit à son mari :
— Voilà donc le gars (pie tu as arrêté? Il me semble que tu aurais pu en choisir un plusjeune.
— Il me va comme ça, repartit le mari d'un ton aigre et jaloux.
La jardinière était jolie. Elle regagna sa maisonnette, et Périn alla se remettre à l'ouvrage de l'autre côté du jardin.
Tout cela avait été dit si naturellement, que Poiré dut penser qu'il n'y avait aucun mystère dans la présence de ce malade au château de la Guyomarais, ou du moins que les jardiniers n'en avaient pas d'idée.
La plus grande partie de la journée se passa sans qu'il remarquât rien d'exiraordinare. Vers les quatre heures, Poiré vit seulement arriver un jeunehommequi entra dans le château. Il supposa que c'était celui dont il avait été parlé la veille, et qu'on avait nommé Fontevieux.
Un moment après le jeune homme ressortit et vint droit à Poiré, qui était penché sur un carré dont il arrachait les mauvaises herbes, et lui dit :
— Eli ! père Périn !
Guillaume se redressa et répondit :
— Je ne suis pas monsieur Périn.
Le jeune homme parut stupéfait de rencontrer devant lui un visage étranger.
— AhJ lui dit-il en l'examinant, qui donc êtes-vous ?
Guillaume lui raconta comme quoi il était garçon jardinier et comme quoi il était arrivé de la veille. Le jeune homme ne fit pas d'observation et lui dit sans le quitter des yeux :
— Eh bien! va dire à la mère Périn que j'ai besoin de lui parler.
Guinaume fit sa commission.
Il paraît que la demande déplut à la jardinière, car elle répondit d'un ton d'humeur :
— Je comprends; maintenant que monsieur de Fontevieux est arrivé, il faut que j'aille veiller le malade pendant que madame va aller causer dans un coin avec le jeune homme.
Aussitôt elle se dirigea vers le château; Guillaume Poiré la suivit.
Mais ce qu'avait prédit la paysanne n'arriva pas. Fontevieux, carc'était bien lui, resta dans le jardin et sepro mena dans l'allée qui faisait face à la grande avenue.
Toutes les fois qu'il arrivait près de la barrière, il s'arrêtait, tirait sa montre comme quelqu'un qui attend avec impatience des gens qui n'arrivent pas.
Guillaume observa ce manège, qui dura jusqu'au moment où il vit venir plusieurs cavaliers bride abattue.
Le premier que Guillaume put apercevoir était le marquis de Perbruck; Poiré le reconnut pour l'avoir vu chez Fieliet. 11 était en compagnie d'un gentilhomme aussi âgé que lui, mais que Poiré ne connaissait pas, c'était M. de Paradèze. Fontevieux les introduisit dans le château. D'autres arrivèrent successivement: c'était Tinteniac, Tuflin, M. de Champagnolles, que Poiré ne connaissait pas. Fontevieux les introduisit de même daus l'intérieur du château.
Ceci ressemblait volontiers à une réunion de conspirateurs, et la présence de M. de Perbruck était pour Poiré une preuve suffisante du caractère politique de cette assemblée. Guillaume vit briller dans un prochain avenir les dix mille livres promises par Morillon.
Cependant la nuit était arrivée, et il fallut que Guillaume se retirât dans la maison de Périn. Ainsi une conférence avait lieu dans le château, et Poiré se désespérait en voyant qu'il lui serait sans doute impossible de savoir quel en était le but.
Il essaya d'en découvrir quelque chose en faisant causer le jardinier, tout e.i mangeant l'énorme morceau de p.iin qui iui servait Je souper. Poiré lui dit du ton le plus niais qu'il put prendre :
— Il me semble que tout ce monde-là va bien fatiguer votre pauvre malade.
FRÉDÉRIC soi MK.
— Ma loi, «Ut le jardinier, qui paraissait tOUjOUn de fort mauvaise humeur, un peu plus, un peu moins, an poiol où il «'" est, ,T,;| m loi farci r;ls grand'chose. il paratl qu'il > en t taire son testament, H 8'osl pour celi qu'on i r.iii venir le notaire el les témoins.
— C'est donc un homm« riche ce M. Gossclin? dit Poiré.
— Je ne le croyais pas, répondit le jardinier, mais il parait qu'il a de quoi.
— Et de quel pays «st-il ?
— Je B'en sale rien, rtj« ne m'en occupe pas, repartit la femme Périn avec on tel air d'indifférence que Poiré jugea que décidément elle ne savait rien.
— Allons, dit-elle un moment après, voila l'heure d'aller se coucher.
— Oui, lit Périn, pour vous autres; mais moi il faut que j'attende l'arrivée du docteur, qui n'est pas encore venu.
— Oh ! si vous voulez , dit Guillaume, je l'attendrai, moi , je n'ai pas envie de dormir.
— Tu ne sais pas où sont les écuries, dit le jardinier.
— Que si, dit Guillaume, je les ai vues là-bas, derrière le château, au coin du clos.
— Ah! fit la femme, vous savez déjà les êtres... Guillaume cul peur d'avoir été trop loin; mais Périn
reprit aussitôt, et sans montrer aucune défiance:
— C'est égal, le docteur est habitué à moi , et je l'attendrai. Monte dans ta chambre, mon gars, chacun son ouvrage.
Guillaume obéit et gagna le petit escalier extérieur qui montait à son grenier. Une fois chez lui, Guillaume se mit à marcher pesamment pendant quelques minutes jusqu'au moment où la paysanne impatiente lui cria à travers les planches :
— Eh ! dis donc ! toi, là-haut, vas-tu bientôt me laisser dormir ?
Guillaume s'arrêta, et bientôt après, au silence absolu qui régnait au rez-de-chaussée, il jugea que le sommeil avait gagné la jardinière. Bientôt après il entendit le bruit d'un cavalier qui arriva en quelques instans près de la maison Périn alla recevoir son cheval en lui disant :
— Bonsoir, monsieur le docteur.
Celui-ci ne s'informa pas, comme il avait fait la veille, de la santé de son malade et dit seulement à Périn :
— Tu peux te coucher, je ne partirai pas cette nuit. Périn lui répondit .
— Mme Gosselin m'en avait averti, et je vais conduire votre cheval à l'écurie.
Thaburel entra dans le clos et le traversa rapidement pendant que Périn longeait la haie pour arriver aux écuries par un petit sentier qui la bordait au dehors. Un moment après il revint, et Guillaume l'entendit se coucher. Alors notre espion se décida à tenter un grand coup.
Il quitta son grenier, tourna le clos par le sentier qu'avait suivi Périn, afin de découvrir quelque passage yar où il pût pénétrer sans être vu du château. Quelques instans après il arriva à une petite porte basse et qui ouvrait sur une grange déserte. Celte grange communiquait à l'écurie, qui ouvrait elle-même sur une bassecour qui n'était close que par des treillages mal joints.
Bientôt Guillaume se trouva dans le jardin, el quelques instans après il était à la porte du château.
Malgré l'épaisseur des volets, tant intérieurs qu'extérieurs, qui fermaient chaque fenêtre, Poiré reconnut que l'on parlait avec action dans une des salles basses du château, mais il ne put entendre ce qui s'y disait. Il écoula longtemps et finit par se décider à entrer. Il se glissa le long d'une allée et arriva à la petite porte par laquelle il avait vu pénétrer tous ceux qui étaient ai rivés dans la journée ; mais ce fut en vain qu'il essaya de l'ouvrir, elle était fermé* intérieurement. Guillaume, désespéré, allait se retirer, lorsqu'il entendit tourner la clef dans la serrure et tirer les verrous avec précaution.
Il se jeta derrière une i harmille, tremblant d'avoir été découvert, el s'attendent à voir sortir les personnages
qu'il avait vus entier.
8l Blupéfaction lui grande, en apercevant sur le seuil
ouvert une espèce de fantôme blanc, qui ferma lentement la porte derrière lui, el qui s'avança silencieusement vers la basse-cour. Guillaume le suivit, Cel étrange fantôme
cuira dans l'écurie, cl malgré l'Obscurité de la nuit, il
détacha on cheval qu'il fit sortir, puis il lui dit d'une voix que l'aniuial obéissant sembla reconnaître :
— Allons, César, tiens-toi tranquille, nous allons nous remettre en campagne,
Puis, il alla chercher la selle, puis la bride, harnacha complètement le cheval et l'enfourcha.
A peine ce singulier personnage enveloppé d'un long drap blanc fut-il en selle, qu'il lit entendre une sorte de rire satisfait, et qu'il s'écria :
— A moi, maintenant, mes fidèles Bretons. Guerre à la république, et vive le roil
Aussitôt il lança son cheval à travers le jardin en continuant ses cris. Mais déjà un tumulte extraordinaire s'était fait entendre dans le château. On criait, on appelait de tous côtés, et parmi ces voix confuses Poiré put entendre une voix de femme qui disait plus haut que tous les autres :
— Armand ! Armand ! oU es-tu P
— Ah! les voilà! répondit le cavalier en poussant un cri sauvage.
Il se précipita du côté du château au moment où en sortaient cinq ou six personnes parmi lesquelles était une femme.
— Le voilà, le voilà ! s'écrièrent-ils tous à la fois, en s'élançant vers le cavalier, qui lui-même se jeta au milieu de ceux qui venaient pour l'arrêter.
— Saisissez-le, arrêtez-le ! criait la femme que Poiré reconnut pour celle qui avait causé la nuit précédente avec le docteur.
Mais le cheval, lancé à toute bride, et animé par les cris de ceux qui le poursuivaient, se mit à courir à travers le jardin , emportant avec lui son cavalier enveloppé de son blanc linceul. Ce malheureux semblait s'exciter dans cette course furieuse par des rires et des cris extravagans. Enfin, Fontevieux se décida à s'élancer à sa rencontre, mais ce fut en vain, le cavalier lui asséna un coup de bâton qu'il tenait à la main et le renversa par terre tout étourdi. Ce fut alors que celle qui devait, selon Poiré, être Mme Gosselin, rentra dans le château. Elle reparut presque aussitôt tenant une paire de pistolets. Elle se plaça au milieu d'une allée par laquelle arrivait le cheval de toute sa vitesse, et lorsqu'il fut à quelques pas près d'elle, elle l'ajusta, tira, et le cheval, frappé à l'épaule, trébucha, se releva, et s'abattit tout à fait aux pieds de Thérèse Moëllien, car c'était elle.
— Ah! misérable! fit le cavalier en se relevant el en marchant sur elle.
— Tais-loi, Armand, lui dit Thérèse d'une voix écl ■ tante... tais-toi, le roi dort.
A ce mot, le terrible insensé laissa tomber le baron qu'il tenait à la main et resta immobile. Les autres personnes qui s'étaient répandues dans le jardin pour l'arrêter arrivèrent près de lui, et Poiré entendit la voix du M. de Perbruck dire à l'un de ceux qui l'accompagnaient et qui n'était autre que M. de Paradèze:
— Décidément il est fou! Nous ne pouvons marcher avec un chef tel que celui-là.
— Mais qui mettre à sa place? répondit le baron.
— Il ne manque pas de gentilshommes qui le valent, répondit hardiment M. de Perbruck.
— Je ne dis pas le contraire, reprit le baron de Paradèze, mais si la Rouarie nous manque, tout est perdu.
Guillaume tressaillit de joie à ce nom; un éclair aux reflets d'or l'éblouit. Il y avait dix mille francs dans ce nom.
— Que disiez-vous de M. Gosselin? dit Thérèse en
ÏJ.BIS, IMP. DE SCHILLER AINE, 11, RUE DU FAUBOURG-MOYIMAIi
s'approchan t de ces messieurs et en appuyant sur ce nom . . . de Gosselin.
— Ii est inutile de nous rappeler ce nom d'emprunt, repartit M. de Perbruck; ne connaissons-nous pas tous le vrai nom de celui qui le porte?
— Les murs ont des oreilles, et les arbres aussi peutêtre. Tenez, voyez, on est levé dans la maison du jardinier.
Le médecin, aidé de Fonlevieux, avait ramené la Rouarie dans le château. Thérèse et les deux vieux gentilshommes y rentrèrent immédiatement.
Guillaume poussa un soupir de tigre; il tenait enfin la Rouarie. Sa seconde pensée fut de se dire :
— Que ferai-je de mes dix mille livres? JL Aussitôt Guillaume reprit en toute hùte le cheminpar
où il avait pénétré dans le clos, et regagna son grenier. Il y était à peine qu'il entendit Périn sortir de sa maison et monter doucement.
— Hé ! lui dit le jardinier, est-ce que tu dors?
— Nenni! fit Poiré, j'ai entendu un bacchanal d'enfer et je n'ai pas osé bouger. J'ai cru qu'il y avait une légion de diables dans le jardin.
— Tu ne t'es donc pas couché, que te voilà habillé?
— C'est qu'au contraire je me suis relevé tout à fait, parce que je ne veux pas rester une heure de plus dans une maison où il revient des morts.
Le paysan se signa et dit à Guillaume :
— Tu attendras bien le jour -, mais puisque tu es levé, descends un peu en bas. Ma femme se meurt d'effroi, et moi-même.... Ah ! que le diable emporte ce M. Gosselin !
— C'est peut-être ce que le diable a voulu faire, dit Poiré en suivant le jardinier.
Ils rentrèrent dans la chambre basse et trouvèrent la femme de Périn à genoux et récitant ses prières pendant que ses dents claquaient d'épouvante.
On ralluma le feu, on se blottit autour du foyer et l'on causa sur l'événement de la nuit.
— M'est avis, dit le jardinier, que je devrais avertir M. la Guyomarais de ce qui se passe.
— Vous ne feriez pas mal, dit Poiré, qui cherchait un prétexte pour s'éloigner immédiatement, et si vous vouliez lui écrire un mot, je lui porterais la lettre. Ce serait le meilleur.
— Le meilleur, dit le jardinier, est que je parte tout droit pour Rennes, et que j'aille prévenir monsieur.
— Tiens, dit la femme, le meilleur encore, en y pensant bien, c'est de nous tenir tranquilles. Quand notre maître a amené ici ce monsieur Gosselin , il nous a dit, ce me semble : « Quoi qu'il arrive , quoi que vous entendiez, ne vous mêlez de rien. » Tu connais M. la Guyomarais, ajouta-t-elle en s'adressant à son mari, il veut être obéi dans tout ce qu'il dit, s'il nous a recommandé de ne nous mêler de rien, c'est que ça lui va qu'on fasse la course à travers ses carrés et ses- plates-bandes. Ainsi restons chez nous.
— C'est possible, dit Poiré, que ça vous aille. Mais ça ne me va pas de rester dans une maison pareille. Au revoir, la compagnie, dit-il en se levant et en se dirigeant vers la porte.
— Attends au moins que je te paie ta journée, lui dit Périn.
— Je vous en fais cadeau, dit Guillaume.
— Mais tu ne peux pas t'en aller comme ça, reprit le jardinier en voulant l'arrêter.
— Laisse-le partir, dit la jardinièreà son mari. Qui sait si monsieur ne nous aurait pas mis à la porte pour avoir pris un garçon jardinier sans le lui avoir présenté?
Guillaume Poiré s'éloigna. La passion qui animait les hommes de cette époque était extraordinaire. Ce misérable Poiré frémissait de joie à la pensée d'avoir découvert le terrible conspirateur, et si l'idée des dix mille livres promises entrait pour quelque chose dans son bonheur, l'idée d'envoyer le marquis de la Rouarie a l'échafaud le flattait peut-être plus. Dès qu'il eut quitté la maison de lie Siècle.
Périn, Guillaume courut en toute hâte vers la brigade où il devait trouver un homme qu'il pût expédier à Morillon, qu'il croyait à Rennes. Pendant que le misérable espion allait dénoncer le chef de tant de nobles conjurés, une bien triste scène se passait dans l'intérieur du château.
On avait recouché la Rouarie; le médecin l'avait saigné, et le transport furieux qui s'était emparé du malheureux Armand s'était subitement calmé. Pendant ce temps on s'était assemblé dans la chambre conliguë à celle où la Rouarie était conclu''.
Taburel ne le quitta que lorsqu'il le vit assoupi ; alors il entra dans la chambre où s'étaient formés plusieurs groupes: Thérèse et Fonlevieux d'un côté, Tinteniac et Tuffin de l'autre , MM. de Paradèze et de Perbruck dans l'embrasure d'une croisée ; on parlait bas, mais on discutait avec chaleur.
L'arrivée de Taburel fit cesser tous ces entretiens.
— Eh bien ! lui dit-on lorsqu'il parut, êtes-vous plus rassuré ?
— La maladie est terrible , répliqua-t-il ; mais la constitution de la Rouarie est si puissante qu'il est possible qu'il triomphe de son mal. Si la journée de demain et la nuit prochaine n'amènent pas de nouveaux accidens, je crois pouvoir répondre de lui ; mais il faut que cette journée et cette nuit se passent dans le plus absolu repos.
— N'oubliez pas, reprit M. de Perbruck, que ni moi ni M. de Paradèze ne pouvons rester longtemps dans ce château, et qu'il faut que nous sachions à quoi nous en tenir.
— Je ne vous demande que vingt-quatre heures, réponditTaburel ; dans vingt-quatre heures M. de la Rouarie sera mort ou sauvé.
— C'est bien ! fit M. de Perbruck en saluant.
— Messieurs, reprit Thérèse Moëllien en s'adressant à Tinteniac et à Tuffin, veuillez montrer à ces messieurs les chambres qu'on leur a préparées.
Tous sortirent, et Thérèse resta avec Taburel et Fontevieux. Elle se retourna vers le docteur, et sans lui adresser la parole, elle attacha sur lui un regard plein de tristesse. Taburel détourna les yeux.
— Quoi ! dit alors Thérèse à voix basse, il n'y a donc plus d'espoir?
— Il n'y en a plus, dit Taburel.
Thérèse cacha sa tête dans ses mains et se mit à fondre en larmes, en disant d'une voix étouffée :
— Nous sommes perdus !
— Mais pourquoi, dit Fontevieux, pourquoi avoir donné à nos amis l'espoir que d'ici à vingt-quatre heures le marquis pourrait être sauvé ?
— C'est, répondit Taburel, parce que demain doivent arriver ici la Châtaigneraie, Granville, Champagnolles et quelques autres, qui ne se croiront pas déliés de leur serment parce que la Rouarie sera mort. Il faut que son œuvre lui survive. C'est lui qui l'aura créée, ce sera nous qui l'accomplirons. N'attendez-vous pas , d'ailleurs, le jeune homme que vous avez envoyé à Desilles sous le nom du comte de Perbruck ?
Thérèse et Fontevieux ne répondirent que par un signe affirmatif. Tous deux étaient trop cruellement frappés dans leur affection et dans leur dévoûment pour avoir une autre pensée que celle de la perte immense qu'ils allaient faire.
— Et maintenant allez vous reposer tous deux, reprit Taburel, je resterai près de lui.
— Non, dit Thérèse, si sa fin est prochaine, je ne le veux point quitter, c'est moi qui veillerai à son chevet.
— Mais , dit Georges , voilà bien des nuits que vous passez sans sommeil ; si le dévoûment et le courage ne se
FREDERIC SOULÏE.
a ssent pas, les forces humaines .se. brisent. Allez, 'I h.--
i èse, noui avons besoin quavousaoyei forte. Je resterai
près du marquis.
— \ous, «lii Thérèse avec, un amer sourire, vous? Non, pas vous ; 0D 1 s'il doit mourir bientôt, ajotila-l-ellc
avec une pieuse exaltation, s'il doit mourir, el qu'une lueur de raison lui revienne, il faut qu'il me voie près de ui, il laul qu'il ne puisse pas croire «pie je l'ai abandonné un seul marnent.
Fontevieux baissa les yeux et s'inclina. Thérèse lui tendit la main, el rentra tout aussitôt dans la chambre de la Rouarie, Taburel resta avec Fontevieux dans la pièce contigué; ils se jetèrent sur des fauteuils , où la fatigue ne larda pas à les endormir l'un et l'autre.
Cependant Thérèse était debout devant le lit sur lequel gisait le marquis. Dormait-il, ou bien le repos dans lequel il paraissait plongé n'était-il que le résultat de l'anéantissement de toutes ses forces? Elle se pencha vers lui.
— Armand... Armand, dit-elle de cette voix qui avait coutume de l'éveiller du milieu du plus profond sommeil.
La Rouarie demeura Immobile. Thérèse poussa un profond soupir : la Rouarie devait être bien mal pour ne pas avoir répondu à cette voix aimée... Alors, Thérèse alla sur la pointe du pied jusqu'à la porte de l'antichambre où étaient restés Taburel et Fontevieux. Dès qu'elle fut assurée qu'ils dormaient, elle ferma cette porte, poussa le verrou et revint près du marquis. Elle se mit à genoux au chevet du lit ; mais ce n'était pas pour prier. A l'endroit du traversin et des oreillers elle glissa la main entre les deux matelas et attira doucement une petite valise qui s'y trouvait cachée. Malgré l'extrême précaution que Thérèse mita ce mouvement, il éveilla la Rouarie; il se releva brusquement, se retourna et chercha à arrêter la main qui s'emparait de son trésor. Il reconnut Thérèse et lui dit d'une voix presque éteinte :
— Pourquoi veux-tu me prendre ces papiers?
— Je voulais les consulter pendant que je suis seule, dit Thérèse d'une voix tremblante, je voulais calculer les forces sur lesquelles nous pouvons compter.
— Non, dit la Rouarie avec un sourire amer, je vois bien ce que c'est, tu veux les prendre, parce que... parce que... je... vais...
Il ne put en dire davantage, et il retomba dans le lourd assoupissement qui l'aceablait. Thérèse leva au ciel ses yeux mouillés de larmes. Cependant elle reprit courage et s'éloigna du lit avec la valise. Elle l'ouvrit et chercha rapidement parmi les nombreux papiers qu'elle renfermait. Enfin, elle trouva un cahier composé de cinq ou six feuilles de papier écolier cousues ensemble : c'était l'acte d'association de tous les gentilshommes de la Rretagne, du Maine et de l'Anjou; cet acte portait deux cent vingt signatures, et pouvait devenir l'acte d'accusation avec lequel on pouvait envoyer deux cent vingt têtes à l'échafaud. Thérèse remit dans la valise tous les autres papiers qui s'y trouvaient, tels que les pouvoirs en blanc signés par les princes, les diverses commissions qu'ils avaient données à la Rouarie, les brevets dont il pouvait disposer, enfin tout ce qui ne portait que son nom. Elle replaça la valise à l'endroit où elle l'avait prise, sans que cette fois la Rouarie s'aperçût de ce mouvement.
Cela fait, Thérèse feuilleta pendant quelques momens la liste des conjurés à la clarté d'une bougie qui brûlait dans un angle de la chambre, puis après l'avoir parcourue d'un bout à l'autre, comme pour se remettre en mémoire les noms qu'elle contenait, elle s'approcha de la bougie. Après une longue hésitation, elle se préparait à brûler cette liste terrible lorsqu'une nouvelle pensée la retint tout à coup, son œd s'illumina d'une espérance triomphante... elle murmura quelques paroles et prit une autre décision
Aussitôt elle ôla sa robe, et se mit à en découdre patiemment la doublure. Après cela- elle défit le cahier et retendit feuille à feuille sur le drap de sa robe, elle ra-
battit par dessus la doublure de soie, et cette main, depuis si longtemps accoutumée à ne manier que désarmes, reprit patiemment l'aiguille. Thérèse piqua soi-
gneusemenl chaque feuille, de manière h ce qu'elle ne put
point glisser entre la soie et le drap. 11 lui fallut ensuite recoudre la doublure, et refaire tout ce qu'elle avait défait, et le jour commençait à se lever au moment où Thérèse finissait ce patient travail. Pendant ce temps, pendant que Thérèse, après dix nuits de veille, trouvai! encore la force de veiller pour le salut de tous, Fontevieux, Taburel, MM. de Paradèze et de Perbruct dormaient à quelques pas d'elle. Quelle victoire remportée au milieu des cris des combattans et de l'ivresse de la lutte, sera plus méritante devant Dieu que ce dévoùmcnl infatigable, et qui domptait jusqu'à la nature?
Le jour venu, Thérèse s'habilla rapidement et rouvrit la porte de la chambre où elle avait laissé Fontevieux et Taburel.
Fontevieux était seul et vint à elle en lui disant :
— J'ai pensé que vous dormiez, j'ai respecté votre sommeil.
— Oui, dit Thérèse Moëllien avec douceur, j'ai dormi, et maintenant je me sens plus forte contre les dangers qui peuvent nous menacer.
J'ai dormi avait-elle répondu à Fontevieux; il y avait donc entre elle et la Rouarie, des secrets qu'elle cachait même à Georges : à moins qu'e le n'eût pour l'avenir des desseins qu'elle ne voulait confier à personne, pas même à celui qu'elle aimait. La femme n'avait pas absorbé l'héroïne.
Fontevieux lui annonça l'arrivée de M. de Champagnolles et de M. de Grandville, qui venaient d'arriver à la Guyomarais.
Les gentilshommes présens au château , avertis que Thérèse était visible, vinrent aussitôt pour la saluer. Taburel entra dans la chambre de la Rouarie et le trouva éveillé. Le médecin resta tout surpris, sinon satisfait, de voir l'homme qu'il avait condamné la veille, se lever sur son séant, lui tendre la main et lui parler d'une voix forte et libre. Le lourd sommeil de la nuit avait donné au malade ce repos de l'esprit que le médecin jugeait indispensable à son salut. La Rouarie demanda à voir les personnes présentes dans le château. Thérèse les introduisit près de lui. Le marquis causa avec calme de leurs projets et du prochain avenir qui allait s'ouvrir pour leur noble cause.
L'impatience fiévreuse qui le faisait s'irriter de sa maladie avait disparu. Il semblait qu'averti du mal qu'il se faisait à lui-même, il se fût résigné à sa maladie et eût ajourné ses espérances.
Tous ceux qui l'entendaient étaient dans la joie la plus vive. Taburel lui seul remarquait avec une sorte de terreur profonde ce changement dont se réjouissaient tous les amis de la Rouarie et de la royauté.
Cependant le marquis remercia MM. de Perbruck, de Paradèze, Champagnolles et Grandville de l'empressement qu'ils avaient mis à venir s'informer de ses nouvelles, puis il les engagea à retourner chacun chez soi, non-seulement pour être prêts au moment de l'insurrection, mais encore pour que leur présence dans le pays n'excitât aucun soupçon, si par hasard les gendarmes qui battaient sans cesse les routes rencontraient tant d'étrangers aux abords du château de la Guyomarais.
— J'ai supplié les maîtres de la maison de ne point venir ici, leur dit-il, car ils sont surveillés, j'en suis sûr. Je n'ai besoin que des soins de Thérèse, et dans quelques jours je serai debout, n'est-ce pas, docteur?
Thérèse et Fontevieux, pour qui la Rouarie était à la fois un héros et un ami, l'écoutaient avec un double désespoir, car d'une part ils savaient que ses espérances ne se réaliseraient pas, et d'une autre part ils étaient assurés que ce n'était pas le dévoùment qui avait amené près du marquis les nombreux visiteurs qui l'entouraient.
Cependant ceux-ci paraissaient embarrassés du conseil que venait de leur donner la Rouarie ; lui-même commençait à s'étonner de leur silence lorsqu'on entendit des voix nombreuses à la barrière qui fermait le clos de la maison du jardinier.
— Qu'est-ce que cela? dit la Rouarie avec un trouble qu'il n'avait jamais montré en présence d'aucun danger.
Thérèse, qui avait regardé par le trou d'un volet, répondit :
— Ce sont MM. de la Châtaigneraie et le comte de Perbruck.
— Mon fils! s'écria le marquis en s'élançant vers la fenêtre de façon à se trouver près de Mlle de Moëllien.
— Non, reprit Thérèse en parlant à M. de Perbruck seul, de manière à n'être entendue que de lui, ce ne peut être votre fils... mais c'est le brave jeune homme qui lui ressemble si exactement.
— Mais je trouverai donc partout ce misérable ! fit M. de Perbruck à voix basse.
— Silence, dit Thérèse, les voici qui entrent. N'oubliez pas que MM. de Champagnolles et deGrandvillene savent rien de cette étrange subtitution.
Presque aussitôt parurent la Châtaigneraie et Saturnin Fichet.
Malgré lui et sous le regard de M. de Champagnolles et des autres gentilshommes présens, M. de Perbruck fut obligé de recevoir Saturnin comme son fils. M. de Paradèze fit de même.
La Rouarie salua Saturnin en lui donnant seulement le titre de colonel, dont il lui avait remis le brevet.
Après les premières informations sur la santé de la Rouarie et lorsqu'il appelait Saturnin près de lui, la Châtaigneraie fit un signe à M. de Perbruck, et l'entraîna dans un angle du salon.
— Monsieur le marquis, lui dit-il tout bas, je désirerais avoir un entretien particulier avec vous.
— A quel sujet ? lui dit le marquis.
— Au sujet de votre fils.
— Pourquoi parlez-vous tout bas? dit la Rouarie, que toute conversation particulière alarmait.
— Il s'agit d'une affaire de famille, repartit la Châtaigneraie.
— Bien ! Je me doute de ce que ce peut être, dit la Rouarie en souriant, et si cela ne vous déplaît pas, je désire être présent à l'explication.
— Cela ne le fatiguera-t-il pas beaucoup ? dit Thérèse au médecin.
— Laissez-le faire, répondit Taburel, cela le distraira de la pensée dominante qui le poursuit.
Sur un signe de Thérèse, Tinteniac invita MM- de Champagnolles et M. de Grandville, arrivés dans la nuit, à prendre quelques rafraîchissemens. Ceux-ci se retirèrent, mais au regard qu'ils échangèrent entre eux, on eût deviné aisément qu'ils supposaient à cette réunion un autre motif qu'un intérêt de famille. Déjà les soupçons et la division s'étaient glissés entre les principaux chefs de la conspiration. La Rouarie contenait encore ces germes de division, mais sa mort devait les faire éclater.
Cependant MM. de Perbruck et de Paradèze, la Rouarie, Thérèse, Fontevieux, la Châtaigneraie et Saturnin, tous ceux qui savaient la double existence du comte Césaire, étaient demeurés ensemble.
— Monsieur le marquis, dit aussitôt la Châtaigneraie à M. de Pertruck , j'ai une fatale nouvelle à vous annoncer. Votre fils est en danger de mort.
— Mon fils, s'écria le marquis... mais... où l'avez-vous donc vu... il est donc retrouvé?
— Vous ignorez donc, reprit la Châtaigneraie, que j'étais resté dans le château de la Rouarie avec lui pendant l'assemblée des gentilshommes bretons?
— C'est-à-dire, reprit avec dédain M. de Pertruck, que vous êtes resté avec le misérable qu'avait flétri la main du bourreau.
— C'était votre fils, dit la Châtaigneraie.
— Non , s'écria le marquis , c'était impossible ! Ce n'est pas mon fils.
— C'est lui, je vous le jure, dit Thérèse Moëllien.
— Ecoutez, monsieur le marquis, reprit la Châtaigneraie avec une gravité qui lui était peu habituelle, il faut enfin que vous sachiez toute la vérité... Veuillez la raconter à M. de Perbruck, dit-il à Thérèse.
Celle-ci répéta au marquis ce qu'elle-même avait appris de Marguerite. M. de Perbruck resta anéanti.
— Ce secret, ajouta la Châtaigneraie, je le savais, et pour que vous ne puissiez en douter, monsieur que voici, ajouta-t-il en montrant Fichet, vous remettra une lettre écrite par le comte à son lit de mort.
— A son lit de mort! s'écria M. de Perbruck... Mais il n'est qu'en danger, m'avez-vous dit.
— On ne joue point avec la douleur d'un père, fit brusquement Taburel, on ne le trompe point avec des espérances qu'il faut lui arracher un instant après. Votre fils est perdu, monsieur le marquis. La gravité de ses blessures ne permet aucun espoir.
— La gravité de ses blessures ne permet aucun espoir? répéta M. de Perbruck, mais où... et comment les a-t-il reçues, ou bien est-ce un assassinat?
— Il les a reçues, dit alors la Rouarie d'une voix solennelle, dans le plus héroïque sacrifice que personne ait jamais pu accomplir, pour notre salut à tous. Je sais ce qui s'est passé, la Châtaigneraie, reprit la Rouarie, Lambert m'a tout dit. Mais apprenez-nous comment vous avez été sauvés de cette horrible chute.
— Quelle chute, et qu'est-ce que cela veut dire? reprit le marquis de Perbruck, qui ne savait rien de ce qui s'était passé entre Morillon et les deux héroïques jeunes gens.
La Rouarie reprit la parole, et il raconta ce dont Lambert avait été le témoin , jusqu'au moment où les deux jeunes gens avaient disparu par la fenêtre.
xvm.
Le récit de la Rouarie avait ému tous ceux qui l'écoutaient. M. de Perbruck était anéanti. Mais si l'on eût interrogé cette douleur accablée, on y eût trouvé peut-être qu'il pensait moins au courage et à la mort de son fils qu'à la perte des espérances ambitieuses qu'il avait fondées sur la vie de Césaire.
Cependant la Rouarie reprit bientôt en s'adressant à la Châtaigneraie:
—Et maintenant que j'ai dit par quel sublime héroïsme vous nous avez sauvés, dites-nous comment s'est accompli votre salut.
— Par un dévoûment non moins grand , reprit la Châtaigneraie.
— Oh ! s'écria la Rouarie, noble pays où tout malheur a son dévoûment près de lui.
— Vous devez comprendre, dit la Châtaigneraie, que dans la position où nous étions, le comte a dft atteindre la terre avant moi. Je tombai donc sur lui. Après le premier étourdissement causé par la violence de cette chute, j'essayai de me relever. Je pus d'abord me remettre sur les genoux, je me penchai sur Césaire, il respirait encore, je l'appelai doucement.
— Pourrez-vous marcher ? me dit-il.
— Je l'espère, lui répondis-je.
— Eh bien ! fit-il, si vous avez les mains libres comme moi, dénouez la corde qui nous tient et lâchez de vous sauver; j'ai les deux jambes brisées, ne pensez pas à moi.
— En effet, reprit la Châtaigneraie, on nous avait lié les poignets, mais je pouvais remuer les mains. Je parvins à défaire le nœud qui tenait liés les bras de Césaire. A son tour, et malgré les affreuses douleurs que lui causaient ses blessures , il parvint à me rendre le même service.
FREDERIC SOULIE
« — Maintenant, dit-il, partez, et dites 8 RIOO pi I 8 que
je meurs content d'avoir pu montrer en mourant que je n'étais pas Indigne du nuiir que je porte. »
RI. de l'erhrui k murmura quelques mots, et la Châtaigneraie reprit :
— Comme vous devez le croire, je ne voulus point abandonner eelui qui avait tant souffert; je parvins à le relever, et je le chargeai sur mes épaules. Je De savais de quel côté me diriger, lorsque des coups de feu partis dans l'intérieur du château jetèrent une telle alarme parmi les quelques gardes nationaux restes à la grande porte, que je pus la franchir avec mon précieux fardeau.
— Je comprends, dit la Rouarie; ce, lut sans doute au moment où Delbenne et Morillon s'attaquèrent en croyant nous aborder. Continuez.
— Hélas! reprit la Châtaigneraie, ma bonne volonté était plus grande que mes forces. Je fus obligé de m'arrêter avec Césaire à peu de distance du château. Nous y restâmes toute la nuit. C'est de là, reprit-il d'une voix îriste, que j'ai vu l'incendie de votre noble demeure, monsieur de la Rouarie; c'est de là que j'ai vu la retraite de ces brigands qui s'appellent entre eux citoyens. Ils passaient à quelques pas de nous, furieux de n'avoir trouvé ni femmes, ni vieillards, ni enfans à égorger pour pouvoir se vanter d'une victoire; dix fois je voulus élever la voix pour les insulter. Mais Césaire avait raison : c'était appeler la mort sans que notre sang versé profitât ù notre sainte cause. Nous les laissâmes passer.
Cependant ce repos, au lieu de ranimer nos forces, n'avait fait que rendre plus lourds nos membres endoloris. C'est à peine si je pouvais me relever; comment aurais-je pu sauver mon malheureux ami? Je prévoyais qu'il nous faudrait l'un et l'autre mourir de faim dans le champ de genêts où nous étions cachés, lorsque vers le soir même de ce jour épouvantable je crus entendre marcher à quelques pas de nous. Au risque de ni'adresser a des ennemis, j'appelai, et je vis paraître la jeune fille qui nous avait appris le matin même le malheur de Césaire.
— Quoi! Marguerite ? dit Thérèse Moëllien.
— Elle-même ! dit la Châtaigneraie.
—Pauvre et noble fille! reprit Thérèse avec des larmes, elle nous avait suivis, moi et Armand ; elle était présente au récit que nous fit Lambert de votre noble dévouaient. — « Ils doivent être morts, nous disait ce brave vieillard.— Mort ou vivant, s'écria Marguerite, je veux le revoir ; je trouverai son corps sous les ruines du château, et du moins il ne restera pas exposé aux injures de l'air ; il me semble qu'il doit avoir froid ! » Et aussitôt elle uous quitta.
— Marguerite nous a dit tout cela, fit la Châtaigneraie, lorsqu'elle nous eut retrouvés. Mais ce n'était pas assez pour elle, il fallait nous sauver. Mais que faire? Comment emporter Césaire? C'est tout au plus si je pouvais me traîner moi-même. Eh bien ! messieurs, dit la Châtaigneraied'une voix altérée parles larmes, cette héroïque fille courut, alla , chercha, et au bout d'une heure elle ramena du château une misérable brouette qu'elle avait découverte dans les bâtimens intérieurs que l'incendie n'avait pas atteints. Nous y assîmes l'infortuné Césaire. Oh ! quel courage d'un côté et quel dévoùment de l'autre ! Lui, Césaire, dont les jambes brisées pendaient en dehors de la brouette, dévorait ses douleurs, ne poussait pas un cri et plaisantait même, pour nous donner du courage, surl'étrange équipage avec lequel il voyageait; elle, Marguerite, poussait péniblementla brouette, évitant les ornières, les cailloux de la route pour épargner un cahot à •on amant, haletante épuisée, tombant quelquefois sous la fatigue, mais se relevant aussitôt pour reprendre sa route et ses efforts... Noble fille!
La Châtaigneraie s'arrêta et essuya une larme.
— Et vous? lui dit la Rouarie? vous?....
— Moi, dit la Châtaignerie en baissant les yeux, j'ai
fait une lieue sur mes genoux et sur mes mains, car mes pieds ne pouvaient plus me porter.
Tous ceux qui écoutaient ce récit avaient déjà beaucoup souffert, et cependant leur cœur se serra.
— EU cela | duré?... dit Thérèse.
— Une nuit et un jour, lit la Châtaignerie! Enfin nous nous étions retirés dans un bouquet de bois, et nous avions perdu tout espoir, lorsque nous rencontrâmes ce brave jeune homme
— RI. Saturnin Fichet, dit M. dePerbruck, en qui la douleur ne pouvait éteindre la haine qu'il portait à notre aventurier.
— Ah ! je comprends, dit la Rouarie... vous aviez gagné le bois du Vire et il allait à la Fosse-Infant.
— En quelle qualité? dit M. 'de Perbruck avec insolence.
— Comme votre fils, repartit la Rouarie avec te plus parfait dédain.
— Mais il es.t temps que cette comédie finisse, dit avec violence M. de Perbruck, et je m'étonne que M. de la Rouarie ait osé...
— Il me fallait envoyer quelqu'un de sûr à Désilles, dit sèchement la Rouarie. J'étais déjà malade et je n'avais près de moi que ce brave jeune homme à qui je pusse me fier. Désilles l'avait vu à notre grande assemblée. Je ne pouvais lui raconter la longue histoire de cet éternel quiproquo. Ce jeune homme est parti, il le fallait pour nous tous, et je l'attendais, car... Mais, reprit-il en faisant signe à Saturnin qui voulait parler, il nous dira tout à l'heure le résultat de son voyage. Continuez, la Châtaigneraie.
— Notre sauveur peut parler, dit la Châtaigneraie, car j'étais évanoui au moment où il nous a rencontrés.
— Eh bien ! dit Saturnin d'un ton dont la froideur et l'amertume contrastaient avec le caractère insouciant qu'il avait montré jusqu'à ce jour, j'allais à la Fosse Ingant, fort embarrassé du rôle que je joue, désirant trouver quelque part le comte Césaire pour lui remettre le brevet qui lui appartient, lorsque je fus appelé vers un pe tit bois par des gémisseinens. J'y pénétrai , et je ne fus pas peu surpris de me trouver en face de celui que je cherchais. J'appris de Marguerite, qui seule avait conservé la force de parler, l'héroïsme de M. de la Châtaigneraie et du jeune comte. La nature m'a heureusement doué de membres vigoureux; je chargeai M. de la Châtaigneraie sur mes épaules, je pris la brouette, et je parvins à conduire les deux blessés dans une assez pauvre cabane, où je les ai déposés.
— Et après ? dit la Rouarie.
Le docteur s'avança.
— Le lendemain, dit Taburel, un petit paysan venait me chercher à Rennes... C'était l'infatigable Marguerite... Toujours forte, toujours prête au salut des autres, elle
me conduisit près de ces messieurs... La Châtaigneraie n'avait besoin que de repos, mais le comte était incapable de supporter la seule opération qui eût pu le sauver.
— Ainsi donc?... dit le marquis de Perbruck avec an goisse.
— Veuillez lire la lettre qu'il vous écrit, reprit Saturnin.
M. de Perbruck la prit et lut à haute voix l'écrit suivant :
« Mon père, je vais mourir. Si j'avais pu être sauvé, je » l'aurais été par le dévoùment d'une femme que j'ai per- » due, par le courage d'un ami qui a voulu me rendre » l'honneur, par la générosité d'un frère, qui chargé par • le hasard de soutenir la dignité de votre nom et du » mien, l'a fait respecter mieux que je ne l'eusse faitmoi- » même.
» Ce nom qu'on lui avait imposé malgré lui, il a voulu » s'en dépouiller dès qu'il m'a eu retrouvé, mais il avait » encore une mission importante à remplir sous ce nom, » je l'ai supplié de Se garder. Il s'y refusait, mais la Châ-
» taigneraic lui a dit que cette mission était périlleuse. » Alors il n'a pas hésité, il est parti... ce malin il est re- » venu, espérant que mon salut était possible, et tout » prêta se dépouiller encore pour moi, non seulement de >» ce nom d'emprunt, mais de tout ce qu'il avait fait en » qualité de comte de Perbruck. Noble cœur ! Si j'avais » pu vivre, il m'eût légué ses droits à la confiance des no- » blés bretons.. Mais je meurs et je ne puis lui rien lé- » guer, moi, à moins qu'il ne garde ce nom qu'il a si bien » porté et qui a servi dans ses mains au succès de notre » association. Mon père, je ne veux pas vous parler des » bruits étranges qui ont couru sur la naissance deSa- » turnin. Je ne veux pas surtout approfondir le mystère » de la tendresse de ma mère pour ce jeune homme, qui, » ainsi que moi, a tous ses traits... Mais dans la posi- » tion oiise trouve notre association, il y aurait peut- » être un noble parti à prendre. Consultez le marquis de » la Rouarie, mon père, il se peut qu'il trouve utile, ce » que moi je trouve juste, il se peut qu'il trouve néces- » sairequece noble jeune homme conserve... » La lettre s'arrêtait là.
— Il a bien fait, dit le marquis, il n'a pas osé écrire toute sa pensée...
— Il ne Ta pas pu, dit la Châtaigneraie, la force lui a manqué. Saturnin avaitappris à la Fosse-Ingant que vous deviez vous rendre ici près de M. de la Rouarie, malade à la Guyomarais... J'ai voulu l'accompagner... J'ai voulu qu'il vous remît lui-même la lettre du comte Césaire.
— Et pourquoi? fit dédaigneusement M. de Perbruck.
— Le voici, dit Saturnin.
Il s'avança vers la Rouarie.
— "Voilà, dit-ii, ce que j'ai reçu à la Fosse-Ingant.
— Vingt mille livres en or, n'est-ce pas? fit la Rouarie.
— Il y manque deux livres six sous , dit Saturnin froidement. Je suis pauvre et il m'a fallu manger.
La Rouarie fit un mouvement comme pour lui tendre une poignée d'or, mais il s'arrêta.
— Non, dit-il, ce n'est pas ainsi qu'on paye les braves gens comme vous.
— Merci , reprit Saturnin, ce mot là me paye suffisamment; nous sommes quittes, et je ne vous demande maintenant que la permission de quitter ce pays.
— Vous, dit Thérèse, vous qui savez tous nos secrets ?
— Quel rôle voulez-vous donc que j'y joue? reprit dédaigneusement Saturnin. Celui du comte de Perbruck... je ne le puis pas... je ne le veux pas. Seulement, je désire qu'il soit bien constaté parmi vous, que le hasard seul m'a imposé ce rôle; que je l'ai quitté dès que cela m'a été possible, et qu'admis sans le vouloir à des complots que je ne cherchais pas, j'ai fait aussi bien que ceux dont ils sont l'espérance.
— C'est un témoignage que nous sommes tous prêts à vous rendre, dit la Châtaigneraie.
— Mais où voulez-vous aller ? dit la Rouarie.
— Je quitterai la France, dit Saturnin.
— C'est ce que vous avez de mieux à faire, fit le mar quis de Perbruck et vous, messieurs, ajouta-t-il, permettez que je vous quitte, permettez que j'aille près de mon fils.
Comme le marquis allait sortir, ils entendirent des voix nombreuses s'approcher de la chambre. Fontevieux alla vivement ouvrir la porte et aperçut une demi-douzaine de gentilshommes conduits par M. de Champagnolles, qui leur disait :
— Monsieur de la Rouarie va beaucoup mieux, je vous le certifie, je viens de le laisser avec MM. de Paradèze, Perbruck, le jeune comte et Fontevieux.
C'était une fatalité. 11 était impossible à Saturnin de sa débarrasser de son titre d'emprunt. Cependant le mar quis de Perbruck voulut en finir à tout prix et il allait sans doute faire un éclat, quand M. de Paradèze l'arrêta en lui disant tout bas :
— Songez à ce qui peut se passer tout à l'heure. Vous
voyez que chacun accourt pour s'emparer de l'héritage de la Rouarie.
— Vous avez raison, dit Perbruck, je ne leur donnerai pas l'avantage et la joie de mon absence.
Les nouveaux venus entrèrent dans la chambre de la Rouarie ; cependant Armand les reçut avec froideur, car il commençait à comprendre d'où venait l'empressement de ces visites.
— On nous a appris votre maladie, lui dirent les nouveaux venus, et nous désirions avoir par nous-mêmes de vos nouvelles.
— Je vous remercie, dit sèchement la Rouarie, mais trop d'empressement est souvent une imprudence. A moins que ce ne soit un acte de dévoûment à notre cause, ajouta-t-il amèrement.
On ne lui répondit pas. Il haussa les épaules et ajouta :
— Allez, messieurs, allez, je ne veux point gêner vos conférences.
— Que voulez-vous dire? reprit la Berillais, l'un de ceux qui venaient d'arriver.
— Je veux dire qu'il est juste, dit dédaigneusement la Rouarie, quand le chef est malade, que les soldats prennent un parti. Allez, messieurs, allez... vous aussi, Fontevieux... et vous, Tinteniac, allez ; ils vous oublieraient peut-être...
On parut hésiter.
— Allez! reprit la Rouarie d'une voix impérieuse, mais altérée, je désire rester seul avec Mlle de Moëllien.
Tous les gentilshommes sortirent et se réunirent aussitôt dans une salle assez éloignée de la chambre de la Rouarie. Saturnin les y suivit; M. de Paradèze s'en était emparé.
— Eh bien, Taburel, dit la Berillais, vous vous êtes trompé. A la façon dont parle la Rouarie, il semble qu'il ait repris toute sa force et que bientôt...
•— Occupez-vous de vos affaires, dit vivement Taburel. Cette liberté de l'esprit, cette force apparente, sont le dernier pronostic de la mort prochaine du marquis (L'excitation qui égarait le cerveau est tombée, grâce à l'abondante saignée que j'ai pratiquée ; mais ce n'a été qu'aux dépens delà force qui pouvait le sauver que j'ai obtenu ce repos. Ce matin, j'espérais le trouver encore agité et fiévreux : j'ai trop présumé de lui. La Rouarie ne s'en doute pas, mais il ne vit déjà plus que dans la moitié de lui-même. J'ai tâté ses pieds, en feignant d'arranger son lit... le froid et l'enflure les ont déjà gagnés... la mort a commencé son œuvre; elle peut l'achever plus ou moins lentement, mais elle ne reculera pas.
— C'est un affreux malheur, dit M. de Perbruck, mais nous ne devons pas le considérer comme irréparable. La devise de notre monarchie est : Le roi est mort, vive le roi! La nôtre, à nous qui sommes ses défenseurs, c'est de dire : Un chef périt, qu'un autre le remplace.
— C'est juste, dit la Berillais, mais quel est celui qui va prendre la place de la Rouarie ?
— Demandez, dit le marquis de Perbruck, quel est celui qui oserait la refuser si elle lui était offerte ; et, ajouta-t-il en s'inclinant, voici M. de Champagnolles ..
—Moi, dit le vieux gentilhomme, je la refuserais, non point à cause des dangers qui l'accompagnent, mais à cause de la faiblesse de mon âge. Quant à celui qui me l'offre, il y met trop de générosité... En effet, messieurs, ce que nous devons demander au nouveau chef que nous voulons élire, c'est un dévoûment inébranlable à notre cause, et aucun de nous n'en, a donné des preuves plus éclatantes que M. de Perbruck. Le premier il était près de nos princes exilés. Sa fortune n'a pas été epargnée, et notre trésorier, M. Désilles, vous a appris quels nombreux sacrifices il s'est imposes. Son expérience militaire vous est connue, son influence dans le pays est immense, et s'il faut tout vous dire, il est devenu, grâce à son fils, le nœud nécessaire de notre association.
Saturnin se trouvait donc encore mis en cause malgré lui. Il fit un mouvement d'impatience, et il allait récla-
DBRlL »01 UE.
mer, lorsque la Châtaigneraie el M. di
Imposèrent Bllence par un signe furtif. M. de Champ»-
gnollcs oontinua :
—Voua ne llgnorei pas, messieurs, la plupart du genlilsbommea du paya nantais at de l'Anjou ne se sont joints | l'association bretonne que sur la garantie de aj.de îvriinu-k le père, el sur les actives démarches de son liis c'est même à celui-ci, vous devez vous le rappeler, que le marquis de la Rouerie a dû d'être confirmé dans la place qu'il S'était choisie parmi nous. Ainsi donc, les nobles Nantais se sont soumis au Chef que
reconnaissaient mm. de Perbruck, mats ils ne se soumettraient peut-être plus à celui que vous choisiriez en dehors de leurs provinces. La Bretagne a donné son premier chef à l'association, les autres provinces l'ont accepté, c'est à notre tour d'en choisir un.
— C'est juste, dit la Berillais avec sécheresse, mais H. de Terbruck ne représente pas ici l'Anjou.
— Mais je l'y représente, moi, dit M. de Paradèze avec, hauteur, et je déclare que j'ai mission de donner les voix de nos provinces à M. de Perbruck le père, ou à son défaut...^..
M de Paradèze s'arrêta, et la Berillais reprit :
— A son lils, nous le savons.
M. de Perbruck tressaillit, et la Châtaigneraie ne peut s'empêcher de sourire. Saturnin était sur les épines.
— Ceci, messieurs, dit M. de Champagnolles, tranche toutes les difficultés. En élisant M. le marquis de Perbruck, vous mettez à la fois à la tête de l'association un homme qui possède toute laconfiancede la famille royale, un homme dont l'expérience et la sagesse modéreront les imprudens, et un jeune et brave gentilhomme dont l'ardeur les mènera à tous les dangers. Elire M. de Perbruck, messieurs, c'est récompenser à la fois les services du père à l'étranger, les services du fils en France...
— Oui, sans doute, dit la Berillais avec affectation. Mais nous avons passé à la Fosse-Ingant avant de venir ici, et nous y avons appris deDesilles que le jeune comte, soit qu'il désespérât de notre cause, soit qu'il ne fut pas content de la place qui lui avait été faite, lui avait laissé entrevoir que peut-être il quitterait bientôt la France, et en ce cas...
M. de Perbruck tourna un regard désespéré du côté de Saturnin qui se taisait et semblait plus que fatigué du rôle qu'il lui fallait jouer.
— Est-ce vrai, comte, lui dit M. de Champagnolles, voulez-vous nous abandonner? sont-ce là vos Intentions?
Saturnin ne répondit pas.
—Parlez, lui dirent à la fois tous ceux pour qui il était le comte de Perbruck.
Saturnin hésita encore.
—Parlez donc, mon fils, dit M. de Perbruck d'une voix presque éteinte.
Saturnin le regarda d'un air stupéfait. M. de Paradèze prévit le danger de la moindre exclamation, et lui dit avec intention :
— M. de la Berillais avait-il raison? N'êtes-vous pas content de la position qu'en vous a faite?... En effet, héritier d'une grande fortune et d'un grand nom, vous avez peut-être trouvé que vous n'étiez pas suffisamment récompensé des efforts que vous aviez faits. ..Mais aujourd'hui tout a changé de face, celui qui vous reléguait dans une position subalterne, n'est plus ou est bien près de mourir. Rien ne peut plus faire obstacle à votre juste ambition... Ne voulez-vous pas aider votre père dans sa glorieuse et périlleuse mission? Il y va de l'honneur de son nom, du vôtre...
— Youlez-vous m'abandonner ? dit le marquis de Perbruck d'une voix défaillante.
La Châtaigneraie dit tout bas à Saturnin :
— Acceptez.
— Non, monsieur, je ne vous abandonnerai pas, dit
gravement Saturnin. Jusqu'au jour où la mort frappera, ou bien jusqu'au jour où votre cause aura triomphé, je serai au r vus.... Après cela...
— Vous retournerex, al rote roules, dans la retraite où vous êtes resté si longtemps, dit le marquis de Par*
bruck.
Saturnin répondit par un sourire dédaigneux. La < taignerale, Indigné de l'implacable ingratitude du marquis, s'écria :
— Non, en paix comme en guerre, triomphans ou vaii eus, la place du comte de Perhruck esta côté de nous. S'il veut nous quitter, qu'il nous quitte a l'Instant même;
s'il se consacre à notre cause, il faut que ceux qui peuvent l'en récompenser lui assurent qu'il n'aura pas seulement travaillé pour l'ambition des autres.
En parlant ainsi, la Châtaigneraie regardait M. de Perbruck le père.
— S'il en est ainsi, dit Saturnin, je dois me retirer.
Cette réponse jeta un trouble étrange dans l'assemblée... M. de Paradèze parlait bas à M. de Perbruck, pendant que la Berillais et les autres gentilshommes bretons se disaient entre eux que si le comte se relirait, chacun restait le mai ire d'agir à sa guise.
— Mais c'est dissoudre l'association, dit toutbas Fontevieux à la Châtaigneraie.
— Prenez-vous-en à M. de Perbruck, repartit de même la Châtaigneraie; il veut absolument que ce garçon fasse sa fortune et il prétend ensuite le chasser comme un laquais.
Au milieu de ce tumulte, on entendit une voix qui appelait dans le jardin.
Fontevieux courut à la fenêtre.
— C'est Marguerite, dit-il tout bas à la Châtaigneraie.
— Eh bien, reprit celui-ci, faites-la entrer, il faut que tout cela finisse puisque M. de Perbruck ne se décide à rien.
Fontevieux alla ouvrir une porte qui de la salle basse ouvrait sur le jardin. Marguerite entra rapidement... Elle vit le marquis de Perbruck et courut à lui...
—Monsieur le marquis, lui dit elle sans prendre garde à ceux qui l'entouraient, votre fils...
— Eh bien? dit le marquis.
— Votre fils est mort, dit Marguerite en tombant, épuisée qu'elle était par la fatigue.
— Mort! s'écrièrent la plupart des gentilshommes. M. de Perbruck était pâle.
— Mort ! répéta la Berillais en s'approchant du marquis ; mais quel est donc ce jeune homme?
— Celte fille est folle ! s'écria violemment M. de Perbruck, voilà mon fils, ajouta-t-il en montrant Saturnin.
— Ah ! fit Marguerite en regardant Saturnin.
— Taisez-vous, lui dit tout bas M. de Paradèze.
— C'est juste ! murmura-t-elle en baissant la tête, c'était là la dernière volonté deCésaire.
Aussitôt, M. de Perbruck s'avança vers Saturnin.
— Eh bien , mon fils, lui dit-il. . eh bien, monsieur le comte, êles-vous toujours dans l'intention de quitter notre cause?... Voyez ce que vos hésitations ont déjà produit de troubles.
— Votre père a raison, dit M. de Paradèze, voulezvous rester avec nous ?
— Eh bien! soit, messieurs, dit Saturnin avec éclat. Mais je vous demande à tous, de vous rappeler un jour, chacun des mots qui a été prononcé dans celte enceinte. Je réclamerai ce souvenir de vous, si jamais j'en ai besoin ; puis-je compter sur votre témoignage?
— Assurément, lui répondit-on de tous côtés.
— Eh bien! donc, maintenant, reprit Saturnin le comte de Perbruck est avec vous jusqu'à la mort.
— Nous y comptons. .
Décidément Saturnin était tout à fait devenu le comte de Perbruck.
— Ceci 1ère fcmles les difficultés, dit M. de Paradèze,
et nous pouvons déclarer que M. de Perbruck est notre chef.
— Pas encore, dit une voix sépulcrale.
C'était la Rouarie qui paraissait appuyé sur Thérèse.
La Rouarie, chancelant, mais l'œil encore brûlant de vie et de résolution, s'avança jusqu'au milieu de la réunion et continua d'une voix vibrante :
— Vous vous hâtez trop, messieurs, je ne suis pas encore dans la tombe.
Chacun se recula devant cette apparition terrible, mais déjà tous les sinistres symptômes de la mort étaient répandus sur les traits de la Rouarie.
— Dans une entreprise comme la nôtre, dit M. de Perbruck avec assurance, la prévoyance est une nécessité impérieuse.
— Suis-je donc au pouvoir de mes ennemis? suis-je donc sur les marches de l'échafaud, que cette nécessité soit si impérieuse? s'écria le marquis.
Malgré tous ses efforts, la Rouarie, que Thérèse portait plutôt qu'elle ne le soutenait, sentit ses genoux fléchir et il tomba sur un siège.
A ce moment, Marguerite prit la parole et dit :
— Non, vous n'êtes pas encore au pouvoir de vos ennemis, mais je crains qu'ils ne soient sur votre trace, car en route j'ai rencontré un homme que je connais pour un républicain forcené. Il était déguisé en paysan. Vous le connaissez aussi, marquis de Perbruck : c'est eet homme qui était dans la maison de Mathurin Fichet le jour où je vous ai sauvé.
— D'où savez-vous qu'il est venu ici ?
— En sorlant de la chaumière oii j'ai laissé... (elle s arrêta, essuya quelques larmes, et reprit :) où j'ai laissé celui qui n'est plus, j'ai passé près de la brigade de gendarmerie qui est à Liffré. Un gendarme était à cheval. Le paysan lui disait :
« — Il faut que Morillon soit ici aujourd'hui même.
»— La Rouarie est donc à la Guyomarais? a répondu le gendarme.
» — Oui, a répondu Guillaume Poiré, il y est, et bon nombre de ses complices avec lui. »
Le gendarme est parti, et moi je suis accouru pour vous prévenir.
Cette nouvelle jeta un moment de stupeur dans l'assemblée.
— Mais qui peut nous avoir trahis? dit Thérèse.
— Ah ! s'écria Fontevieux, c'est sans doute ce misérable jardinier que j'ai vu hier ici ; il faut que je le sache.
Fontevieux courut chez Périn.
— Le nom de l'homme que tu avais pris à ton service.
— Guillaume Poiré.
— Il est ici ?
— Dame ! non, repartit niaisement le paysan. Apres la course qu'il a vue cette nuit, iî a prétendu comme ça qu'il ne pouvait rester dans une maison où il revient...
— Et il est parti?
— De la nuit passée.
Fontevieux jeta une exclamation de fureur et rentra dans la salle.
— Messieurs, il n'en faut plus douter, notre retraite est découverte ; il faut en chercher une autre.
Pendant tout ce temps, la Rouarie, enveloppé d'une longue robe de chambre, était resté sur le fauteuil où il était tombé. Tuffin son neveu, Tinteniae, Thérèse, lui faisaient respirer des vinaigres puissans, mais c'est à peine s'ils obtenaient quelques tressai llemens de ce corps inerte.
Ce que n'avaient pu les astringens les plus puiss
la nouvelle apportée par Fontevieux l'opéra. La Rouarie se leva tout à coup.
— Eli bien, messieurs, puisqu'il faut fuir encore, ditil, suivez-moi. Je sais des retraites inaccessibles. Allons, mon cheval... partons.
Il fit quelques pas et chancela. On le regardait dans une sombre stupeur.
— Mais suivez-moi donc! dit-il en faisant un nouvel effort.
Mais il ne put avancer, et il fût tombé si Thérèse et Fontevieux ne l'eussent soutenu. Le malheureux porta autour de lui un regard désespéré. L'attitude morne de tous ceux qui l'entouraient sembla le frapper pour la première fois.
— Taburel! Taburel! s'écria-t-il tout à coup, sois vrai, dis-moi, faut-il mourir?... suis-je perdu ?...
— Eh bien ! dit Taburel d'un ton résolu, si vous avez encore quelques ordres à donner, hâtez-vous, car la mort vient.
—La mort ! quoi ! la mort ! la mort !.. . s'écria la Rouarie avec une rage indicible. Mourir ! mourir !... répéta-t-il avec des sanglotsdéchirans. Pas encore... non... pas avant d'avoir vu le triomphe de notre cause... Fou que j'étais, d'attendre !... un autre sauvera la France, un autre aura ma gloire!... Non, non, cela ne sera pas. Sonnez le tocsin, reprit-il d'une voix haletante et en se débattant entre les bras de Thérèse... battez le tambour... Commençons... commençons... Aux armes!... aux armes!... je ne suis point mort, je ne mourrai pas!
Il s'échappa des mains qui le tenaient et parvint à se tenir debout; il parcourut la chambre et avait la tête haute, l'œil étincelant d'un feu vitreux, la voix rauque mais puissante.
— Vous, la Berillais, dit-il, vous guiderez vos soldats par Vannes et la Roche-Bernard. Vous, Perbruck, prenez d'abord Machecoul, c'est la tête de Nantes. Vous, Paradèze, vous irez... vous irez...
Tout à coup il trébucha et tomba à genoux. A ce moment un sourire convulsif erra sur ses lèvres livides ; il leva au ciel ses yeux, d'où coulèrent quelques larmes de rage, et il s'écria :
— Mon Dieu ! en me tuant vous désertez votre cause et celle des rois, vos représentans sur la terre.
— Oh !... ne blasphème pas ! lui dit Thérèse.
— Et maintenant, reprit la Rouarie avec un râle affreux... que les bourreaux triomphent! que prêtres et nobles périssent tous ! que la France soit effacée du livre des nations!... Voilà mon dernier vœu... Malédiction sur vous... Seigneur!...
—Silence! s'écria Thérèse en voulant l'arrêter. Il la repoussa.
— Et vous, lui dit la Rouarie, soyez heureuse, vous attendiez cet heureux événement. Où estdone votre Georges adoré?... Ah ! le voilà... Je te la laisse, Fontevieux... Tiens !... tiens !... prends-la!
Tout le monde restait silencieux et désespéré.
— Il est fou, dit la Châtaigneraie.
Ce mot fut comme un coup de foudre dans ce transport frénétique. Le malheureux tressaillit; il porta autour de lui un regard sombre. Il y eut un moment de silence solennel. La Rouarie appela d'un geste Tinteniac près de lui et se releva une fois encore. Il alla droit à la Châtaigneraie, qui resta immobile devant lui.
— Donnez-moi votre main, la Châtaigneraie. Oui, je viens d'être fou... mais... je ne le suis plus... Or, venez tous là et écoutez-moi bien. Ne vous hâtez pas... l'instant favorable viendra. Je vous le dis... attendez-le, mais alors, levez-vous tous à là fois... et point de mollesse, point de désaccord. Emparez-vous des principales villes... marchez à la fois sur Rennes, sur NaHtes, sur Angers. Mais pour en arriver là, n'oubliez pas que vous n'avez pas affaire à des soldats qui savent que leur devoir est de couvrir leurs officiers... Soyez toujours les premiers à
! - n feu en avant de vos braves pay-
FIIÈD] l;ic SOI LIÉ.
sans, mali une fols vainqueurs, laissez-les ;> leur colère : point de merci, point de pitié pour les vaincus... frapii, ii | frappei sans cesse I... habituez vos honunea des champs a l'Ivresse de la poudre el du sangl faites qu'ils ne puissent jamais compter sur une réconciliation avec. nos ennemis, el bientôt la France entière se lèverai noemple... La sainte cause de la royauté triomphera.. • et... el...
lue suiïocation horrible arrêta les paroles de la Rouarie.
— Alors, s'écria-t-il en reprenant soudainement sa rage el son desespoir... alors je serai mort... I Oh ! malédiction sur Dieu !
Ce fut son dernier mot; tout aussitôt il tomba dans d'affreuses convulsions, écumaut, râlant, poussant d'afreux gémissemens.
Thérèse à genoux prés de lui tenta de le relever.
— C'est inutile, dit Taburel, c'est le dernier effort de celte nature de fer.
— Du moins, dit la Châtaigneraie, nos ennemis ne le prendront pas vivant.
— La Châtaigneraie nous rappelle, dit M. deParadèze, que ce ehâic.ui peut être envahi a chaque instant.
— Tout secours est donc inutile? lit la Berillais.
— Inutile, repartit Taburel.
— En ee cas, reprit M. de Perbruek, notre présence n'est plus utile ici. A Nantes, messieurs, dit-il a Paradéze et à la Châtaigneraie.
— Ne voulez-vous pas aller voir au moins le cadavre de celui que vous appeliez votre fils? lui dit tout bas Marguerite.
Le marquis détourna la tête et dit à Saturnin :
— Suivez-moi, Césaire.
— Jusqu'à ce que le marquis de la Rouarie soit mort, dit Saturnin, c'est mon chef; j'attendrai qu'il ait rendu le dernier soupir.
La plupart sortirent. M. de Perbruek, qui avait obtenu de Saturnin tout ce qu'il en voulait, ne le pressa pas davantage. Marguerite s'échappa de son côté.
— Ne venez-vous point, madame? dit la Châtaigneraie h Thérèse.
— Il mourrait donc là, seul?
— Vous avez raison, reprit la Châtaigneraie, je reste aussi.
Taburel s'était trompé, les convulsions de la Rouarie se calmèrent, il jeta autour de lui un regard désespéré.
— Ah! dit-il, ils sont partis... toi seule es restée... Et ceux-là, ajouta-t-il d'une voix éteinte, qui sont-ils?
— La Châtaigneraie .. le comte de Perbruek.
— - Oui, oui, deux nobles cœurs ; et Fontevicux?
— Me voilà, dit le jeune homme en s'approchant.
La Rouarie prit la main de Thérèse et celle de Georges, et dit à travers les dernières expirations d'un souffle haletant :
— A bientôt!... à bientôt!
Ses lèvres tressaillirent, une écume sanglante sortit de sa bouche et il tomba mort.
Il y eut un moment de morne silence dans la maison, pendant qu'on entendait s'éteindre au loin le galop des cavaliers qui fuyaient le danger dont Marguerite les avait, avertis.
On releva la Rouarie et on le transporta sur son lit.
— Monsieur de Perbruek et vous, monsieur de la Châtaigneraie, dit Thérèse, il vous reste une importante mission à remplir.
Elle tira la valise qu'elle avait replacée entre les matelas.
—Vous irez porter ces papiers à la Fosse-tngant, leur dit-elle ; vous remettrez aussi cet argent à Desilles... II sait ce qu'il doit faire des uns et de l'autre.
— Ne voulez-vous pas nous suivre ?
— Non, dit Thérèse, il me reste un dernier devoir à remplir.
— Ne pourrons-nous vous y aider ? dit Saturnin.
— J'y suffirai seule.
— Me refuseiTz-vous aussi ? dit Fontcvieux. Thérèse parul ne pas l'avoir entendu.
— La nuit qui vient, dit-elle à Saturnin, protégera votre marche. Songez que vous portez avec tous tous les secret i de noire association, La Rouarie est mort; mais son œuvre s'élèvera sur sa tombe comme un hunier. Hâtez* vous, on peut surprendre cette maison.
— Pourquoi donc y restez-vous?
— Ce n'est qu'une lôle qu'ils prendraient; ce serait notre vengeance à tous dont ils s'empareraient avec ces papiers. Parlez... parlez.
Il fallut Obéir.
— Ou nous reverrons-nous ? dit la Châtaigneraie.
— A la Fosse-Ingant... après-demain, j'y serai, si ,r suis libre.
La Châtaigneraie ci Saturnin, devenu tout à fait le comte de Perbruek, s'éloignèrent aussitôt. Fontcvieux cl Thérèse restèrent seuls en présence du cadavre de la Rouarie.
— L'as-tu entendu, Georges ? dit Thérèse.
— Oui, reprit Fontevicux, il nous a dit : A bientôt.
— L'esprit des mourans voit dans l'avenir, reprit Thérèse d'une voix triste. Oui, la Rouarie, à bientôt ! et lorsque nous reparaîtrons devant toi... tu sauras que nous étions innocens tous deux, malgré l'amour fatal que tu avais deviné. Tu sauras que ni l'un ni l'autre nous ne t'avons trahi et que nous n'avons manqué à aucun des sermens que nous t'avions faits.
— Ni à aucun des devoirs qu'un ami doit à son ami, dit Fontcvieux. Ensevelissez ce corps, Thérèse, dit Georges ; je vais préparer sa tombe.
Un moment après, Fontevieux, seul et armé d'une bêche, creusait une fosse sous un chêne du bois voisin.
Dans l'ombre de cette forêt, un homme suivait avec attention tous les mouvemens de Fontcvieux : c'était Guillaume Poiré.
Le travail fut long et pénible pour le jeune gentilhomme, l'attente pleine de terreur pour le misérable espion. Enfin, et lorsque la nuit était déjà très avancée, Fontevieux quitta la fosse qu'il avait achevé de creuser et retourna vers la maison II arriva jusqu'à la chambre où gisait la Rouarie, et trouva Thérèse à genoux et priant au pied du lit.
— Est-ce fait? lui dit-elle après un moment de silence.
— C'est fait, répondit Fontevieux.
— Allons, dit-elle.
Ils prirent le corps sur le lit, mais à peine l'avaientils transporté hors de la chambre, que les forces de Thérèse succombèrent sous le fardeau. Le corps de la Rouarie lui échappa et fit un bruit froid et flasque en tombant sur le carreau de la salle basse. Thérèse tressaillit comme si elle venait de commettre une profanation.
— Mon Dieu ! murmura-t-elle avec effort, me refuserezvous la force que vous accordez à d'autres ?
Elle se rappelait Marguerite traînant l'infortuné Césaire.
— Je vais aller chercher le jardinier, lui dit Fontcvieux, car l'endroit que j'ai choisi pour déposer le corps de la Rouarie est encore loin d'ici.
— Non, dit Thérèse; personne ne doit être dans le secret de la tombe de celui qui n'est plus; ses ennemis insulteraient à sa dépouille s'ils pouvaient s'en emparer. Nous lui devons ce dernier effort.
Ils prirent ensemble l'inerte cadavre; ils parvinrent à grand'peine à le sortir de la maison , et cette fois encore Thérèse ne put suffire à ce pesant fardeau, et le cadavre retomba sur la terre humide du jardin.
— Vous avez entendu le récit de Marguerite, dit alors Thérèse; il faut faire, pour la Rouarie mort, ce qu'elle a fait pour son amant vivant.
Fontevieux obéit; il se rendit du côté des écuries et parvint à découvrir une de ces brouettes à civière sur lesquelles on roule le fourrage; il la ramena. Ils voulu-
rent y asseoir le corps de la Rouarie ; mais comme cette espèce de brouette n'avait pas de côtés, le corps de la Rouarie s'inclina au premier mouvement et fut sur le point de tomber. Il fallut alors se décider à le coucher en travers de la civière. Cela fait, Fontevieux prit la brouette et commença à la pousser dans la direction du bois. Les jambes pendaient d'un côté, la têle de l'autre ; le linceul dont Thérèse avait enveloppé le cadavre se déchirait aux ronces du chemin. C'était quelque chose de lugubre et d'effrayant que celte marche silencieuse à traversa nuit. Ils arrivèrent ainsi au bord de la fosse.
Ce respect que l'on doit aux morts, et qui semble supposer qu'ils sentent encore la manière dont on les traite, fait que dans les cérémonies funèbres on descend avec précaution les cercueils dans la tombe à laquelle on les confie. S'il arrive quelquefois qu'une corde s'échappe et que la bière aille se heurter avec un bruit sourd aux angles de la fosse, ce bruit retentit dans les cœurs et les serre d'un effroi et d'une douleur pénibles.
Quand Fontevieux et Thérèse furent arrivés au bord du trou profond préparé pour la Rouarie, ils s'arrêtèrent et restèrent un moment à se contempler tristement; en effet, ils ne pouvaient à eux deux descendre le corps dans cette fosse profonde; il fallait pour ainsi dire l'y jeter. Ils le comprirent tous les deux sans s'être parlé, car Thérèse dit à Georges :
— Non, non, pas ainsi.
Alors ils couchèrent le corps sur le bord de la fosse, et Fontevieux y descendit. Thérèse poussa doucement le corps du côté de la tête, et Georges le soutint sur ses bras; puis Thérèse essaya de faire glisser les pie 1s ; mais à peine eurent-ils perdu le point d'appui qu'ils avaient sur la terre, que le corps roula tout à coup, s'abaltit avec un bruit sourd et entraîna Fontevieux, qui tomba à genoux sous ce poids inattendu.
—Georges ! Georges! s'écria Thérèse d'une voix épouvantée.
Il lui avait semblé que la Rouarie avait entraîné Fontevieux dans sa tombe, comme la statue du commandeur précipite dans la sienne don Juan, le terrible impénitent.
— Ce n'est rien, répondit Georges d'une voix presque éteinte ; car lui-même avait éprouvé la terreur qui avait glacé le cœur de Thérèse, car la même pensée lui était venue.
Il sortit rapidement de la fosse, et, comme si l'aspect
de ce cadavre l'eût épouvanté, il rejeta avec précipitation la terre déposée sur le bord de la tombe.
Pendant tout ce temps, Guillaume Poiré était à deux pas, couché parmi les ronces, regardant d'un œil de tigre, écoutant d'une oreille avide.
Le labeur fut encore long et l'attente fut encore plus épouvantée, car déjà le jour commençait à poindre, triste et lugubre, et l'on pouvait apercevoir peut-être l'espion.
— Et maintenant, dit Fontevieux quand il eut répandu la dernière pelletée de terre, oîi allons-nous?
— Maintenant, dit Thérèse, à la Fosse-Ingant, ils doivent être arrivés, et les papiers sont sans doute en sûreté.
— Leur avez- vous donc confié, dit Fontevieux, la liste de tous les conjurés?
Thérèse regarda Fontevieux, mais après un moment de silence elle répondit :
— S'ils ont suivi les conventions faites entre nous, les papiers doivent être enterrés dans un endroit secret, jusqu au jour où ils pourront nous être nécessaires.
— Partons donc, reprit Georges; n'oublions pas que cette maison a été dénoncée aux républicains et qu'elle sera bientôt envahie.
— Eh bien! dit Thérèse, allez préparer les chevaux, je suis a vous dans quelques minutes.
Elle se mit à genoux et commença une prière. Fontevieux resta un instant immobile de l'autre côté de la tombe, et dit enfin d'une voix pleine de larmes :
— Adieu, la Rouarie, ma vie entière a été à toi; elle appartient maintenant à ta mémoire et à ceux que tu as aimés.
Thérèse continua de prier pendant que Fontevieux s'éloignait; lorsqu'il eut complètement disparu, elle se releva, et tendant la main au-dessus de la tombe fermée, elle dit à haute voix :
— Je te jure de n'être à lui que le jour où la cause pour laquelle tu es mort aura triomphé.
A son tour elle quitta ce bois où venait d'être déposé furtivement le corps d'un homme que Dieu avait fait à la taille de ceux qui remuent le monde.
Quelques minutes après, tous deux prenaient rapidement le chemin de la Fosse-Ingant, et Guillaume Poiré s'écriait :
— Mais que fait donc ce fameux Morillon? Il y a dix heures qu'il pourrait être ici.