‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 60 sur 169 · Troisième Partie · texte numérisé non relu

Troisième Partie

On se rappelle que Morillon avait promis à Rarlhe de venir le rejoindre à Rennes dès que (selon ses propres jarolcs) Annibal se serait délassé dans lesdélices de Capoue. Mais on se rappelle aussi sans doute à quelle myslificalion s'étaient réduites les voluptueuses espérances de Morillon, et l'on n'a pas oublié qu'il était resté enfermé, hurlant et jurant dans ce même boudoir qui devait être pour lui le temple devenus.

D'après les ordres de Rose Robertin, on avait respecté le prétendu sommeil du commissaire de la Convention ; en conséquence, le reste du jour et toute la nuit s'étaient passés sans qu'on songeât à s'informer ni du nouveau commandant du château ni de son hôte. Mais le lendemain on commença à s'étonner de ne les voir reparaître lie Siècle.

ni l'un ni l'autre. Le geôlier, le concierge et le porte-clefs s'assemblèrent; il fut constaté que Robertin et sa fille n'étaient pas rentrés dans le château, et que Morillon n'en était pas sorti. Alors on trembla pour le salut de la patrie; à cette époque deux polissons qui se battaient dans la rue étaient arrêtés au nom du salut de la patrie; bientôt on parla de pénétrer dans l'appartement du commandant, mais personne n'osa s'aventurer à ouvrir les portes d'autorité, et il fut décidé qu'on en référerait à la commune.

11 fallut y envoyer un émissaire, il fallut que la commune prît une délibération, il fallut nommer un commissaire chargé de faire briser les portes. Enfin tout cela prit une partie de la journée du lendemain, et la nuit était presque venue quand on trouva Morillon dans un état de rage inexprimable.

FRÉDÉRIC SOtl.tK.

Cependant, s'il fol parti à l'instant même pour Rennés, il \ sciaii irrivé assez iôi pour recevoir l'avis que Guillaume Poiré lui avait envoyé el qui avail été reçu par Barthe. Mais Morillon perdit un lon^ temps à jurer, à accuser le geôlier, la commune, tous ceux qui étalent Innoccns, enfin, de la faute que lui seul avait commise; il demandai! qu'on lui amenai Rose Rob 1 Un; il voulait la faire Juger, la faire condamner, la faire exécuter, séance tenante. 11 envoya dans toutes les directions pour découvrir sa trace, et il passa encore presque

toute cette nuit à donner des ordres inutiles et à épouvanter les plus féroces par la férocité de ses menaces. La colère fatigue, surtout lorsqu'elle esl Impuissante.

Après tous ces furieux transports, Morillon se jeta sur un lit, el il s'endormit si bien, que ce fut Barthe qui l'éveilla en lui apportant la nouvelle qui lui avait été transmise par Guillaume Poiré. Morillon bondit de fureur et de désespoir. Mais il ne se tint pas pour battu; des chevaux furent amenés, et tous deux, Barthe et son maître, (initièrent Nanles, précisément au moment où la Rouarie expirait. Telle fut cependant la rapidité de leur course, qu'ils arrivaient a Rennes au moment où Thérèse et Fontevieux quittaient la Guyomarais.

Là, et sans se donner le moindre repos, le commissaire de la Convention assemble quelques volontaires républicains, il expédie Barthe à Sainl-Malo pour amener tous ceux qui voudraient le suivre, et ignorant encore la mort de la llouarie, ne sachant s'il le trouverait seul ou entouré d'amis prêts à le défendre, Morillon part à la tête d'une vingtaine de volontaires et de quelques gendarmes soss les ordres de Delbenne.

Arrivé à la Guyomarais, il y trouve Guillaume Poiré qui lui raconte la scène dont il a été témoin dans la nuit. Aussitôt Morillon se fait conduire à la fosse où reposait la Rouarie. La terre est enlevée ; le cadavre est retiré; Morillon déchire lui-même le linceul et cherche avec anxiété s'il ne découvrira pas quelques papiers enfouis avec le malheureux Armand. Trompé dans son espérance, Morillon repousse insolemment le cadavre du pied en décriant :

— Rien ! rien !

Qu'était-ce, en effet, qu'un cadavre qu'il ne pouvait envoyer au bourreau ?

Ce fut alors que Guillaume Poiré s'approcha de lui.

— Citoyen Morillon, fit-il de la voix la plus obséquieuse, j'ai rempli parfaitement la mission que vous m'aviez donnée, j'attends la récompense que vous m'avez promise.

— Une récompense, à toi ! répondit brutalement le commissaire de la Convention ; qu'as-tu fait pour l'obtenir?

— J'ai découvert l'homme que vous m'aviez dit de découvrir, et je vous en ai donné avis assez à temps pour que vous eussiez pu vous en emparer avant sa mort, ainsi que de tous ceux qui l'accompagnaient, et qui ont mis en sûreté les papiers que vous cherchez, si vous vous étiez un peu plus pressé.

Morillon frémissait de rage, dupe d'une petite fille, il voyait le succès qu'il avait poursuivi si longtemps lui échapper, grâce à une ruse à laquelle on n'eût pas pris un enfant.

— Oh ! ces papiers ! ces papiers ! s'écria-t-il en levant les poings au ciel.

— Il ne serait peut-être pas impossible de se les procurer, reprit Guillaume Poiré, mais pour cela il faudrait beaucoup d'argent.

— Tu sais où ils sont ? dit Morillon en regardant fixement Guillaume.

— En donnant d'abord vingt mille livres, repartit celui-ci, on pourrait peut-être forcer à parler celui qui sait où sont ces papiers.

— Ah! c'est comme ça, fit Morillon, tu veux imposer des conditions; oublies-tu que j'ai eu les moyens de te

1 tire venir ici, cl que C68 moyens je puis m'en servirpour te forcer à parler?

— Ne parlez pas si haut vous-même, dit Guilliumi

Poiré, voyez tous ces paysans qui viennent et qui semblent sortir un à un de derrière les arbres de ce buis, je n'aurais qu'à leur dire qui vous êtes, je n'aurais qu'a leur dire le iimn de celui de qui mois \t ne/ de déterrer le

cadavre, el je crois qu'ils vous feraient taire de façon à ce que vous ne puissiez répéter à personne ce que vous voulez que je vous apprenne.

En effet, Morillon, que Poiré attendait au bord de la route, était arrivé jusqu'à la tombe de la Houarie aver, les hommes qui l'escortaient sans que le jardinier Périn lui-même eût été averti de l'apparition d'un magistrat républicain. Il avait donc pu commencer et achever l'exhumation sans autres témoins que ceux qu'il avait amenés. Mais Périn les avait aperçus. Epouvanté de voir une troupe d'hommes armés qui venaient fouiller le bois attenant au château, il s'était réfugié chez un voisin. De là, le bruit de cette arrivée s'était répandu de proche en proche, de champ en champ, de cabane en cabane; bientôt les plus intrépides, armés de fléaux, de fourches et de faux, s'étaient glissés dans le bois pour connaître les intentions de ces nouveaux-venus. En les voyant si peu nombreux, les plus braves s'étaient avancés, les plus timides s'étaient enhardis, et au moment oli Guillaume Poiré parlait à Morillon du danger qui le menaçait, plus de cinquante paysans faisaient un cercle curieux et indigné autour du cercle plus resserré que les républicains faisaient eux-mêmes autour de la fosse ouverte.

Parmi ces paysans, il s'en trouvait un qui observait plus attentivement que les autres l'opération à laquelle Morillon venait de procéder. C'était Jacques Pèlerin, ou plutôt Marguerite.

Après être venue apprendre à M. de Perbruck la mort de son fils, et avertir la Rouarie de l'espionnage dont sa retraite était l'objet, elle était retournée à la cabane ou elle avait laissé le corps du malheureux Césaire. Elle aussi avait voulu accompagner son amant jusqu'à sa dernière demeure, mais d'autres mains que les siennes avaient pris le terrible soin de creuser sa tombe. C'était pendant qu'elle priait avec ceux qui l'avaient suivie dans cette cérémonie funèbre, que la nouvelle s'était répandue de l'arrivée d'un corps de républicains. Tous les paysans avaient quitté le cimetière, et Marguerite, à qui aucune espérance pour elle-même ne restait en ce monde, les avait suivis pour s'assurer si une fois encore elle ne pourrait pas se dévouer au salut de quelqu'un. Elle était parmi les assistons, qui se demandaient avec terreur et avec colère quels étaient ces hommes qui venaient arracher les morts à la terre; mais Marguerite seule le savait, car elle avait à la fois reconnu Guillaume et Morillon. Elle avait compris aussi que c'était la Rouarie qui devait être sous ce linceul boueux et déchiré. Alors elle dit tout bas aux hommes qui l'entouraient, que c'étaient là les' agens de la république, que ces violateurs des tombeaux étaient des hommes qui avaient juré d'anéantir toute la noblesse de la Bretagne et ceux qui lui étaient restés fidèles.

Ces révélations circulèrent rapidement, et les murmures commencèrent à se faire entendre.

— Ecoutez, dit Guillaume Poiré à Morillon, voilà les gars qui commencent à se fâcher; n'oubliez pas que je suis des leurs, et que je sais le langage qu'il faut leur parler, et à votre tour, comprenez que si vous avez eu les moyens de m'amener ici, j'en ai, moi, de vous empê cher d'en sortir.

Morillon resta calme, et après avoir examiné l'attitude menaçante des paysans, il s'écarta de quelques pas de Guillaume Poiré, et lui dit d'une voix ass<?z haute pou que tout le monde l'entendît, quoiqu'il ne parût s'adresser qu'à lui seul :

— Crois-moi, mon gars, les quinze cents hommes que j'ai laissés à un quart de lieue d'ici auront bientôt

mis à sac toutes les fermes des environs, si je leur en donne Tordre.

Il prit un pistolet à sa ceinture et l'arma.

— Et je n'ai qu'à tirer un coup en l'air, ajouta-t-il en levant l'arme à la hauteur de Guillaume Poiré, pour que cinq cents d'entre eux cernent ce bois et fassent mainbasse sur tout ce qui s'y trouve.

Il n'en fallut pas davantage. A l'instant même, de gauche, de droite, quelques hommes se détachèrent de ce groupe menaçant, chacun gagnant peu à peu les arbres plus lointains, si bien qu'au bout de quelques minutes tous les paysans avaient disparu dans diverses directions.

— Eh bien ! dit Morillon à Guillaume Poiré, ne penses-tu pas que je ferais bien maintenant de l'attacher à la queue de mon cheval et de te traîner à ma suite comme un voleur de grand chemin?

-r- La place serait mal choisie pour que je puisse vous montrer votre route, reprit Guillaume Poiré résolument, et sans avertir Morillon qu'un paysan était resté caché derrière le feuillage d'un houx.

— Tu sais donc la route qu'il faut prendre? dit Morillon.

— Je sais cela, et je sais autre chose encore.

— Eh bien ! reprit le commissaire de la Convention, tu le diras ou, par tous les diables! je te fais sauter le crâne.

— Ce ne sera pas le moyen de me faire parler, reprit Guillaume.

Morillon n'eût pas hésité à payer les renseignemens qu'il voulait obtenir de Guillaume Poiré, mais sa vanité se refusait à se laisser imposer un marché, dont il voulait dicter lui-même les conditions.

Cependant il jugea prudent de céder, et il dit a ?oiré :

— Mais je ne puis pas te compter ici les dix mille francs que je t'ai promis, ni les dix mille francs qui te reviendront quand j'aurai découvert les papiers que je cherche.

— Où faut-il que nous allions pour cela? repartit Guillaume Poiré.

— Il nous faudrait retourner à Rennes, dit Morillon.

— Il n'y a pas si loin d'ici à la Fosse-Ingant, reprit Poiré, et je suis sûr que là nous trouverons de l'argent.

— A la Fosse-Ingant? répéta celui-ci, mais il n'y a pas de payeur public.

— N'importe, dit tout bas Poiré, promettez une gratification de vingt mille livres devant tous les témoins ici présens, et je vous promets de vous mettre à même de me les payer aujourd'hui à la Fosse-Ingant.

Guillaume n'avait pas achevé cette phrase que déjà Marguerite s'était glissée hors de sa cachette ; elle était déjà loin de toute atteinte lorsque Morillon finissait de signer un des bons en blanc que le comité de sûreté générale lui avait confiés.

A peine Poiré eut-il ce bon entre les mains qu'il s'é- 'cria, en se tournant du côté de l'arbre où il avait vu Marguerite :

— Et d'abord arrêtez ce...

Mais il se tut soudainement en reconnaissant qu'elle n'y était déjà plus, et dit à Morillon :

— Les papiers de la Rouarie sont à la Fosse-Ingant; ils ont été remis au nommé Desilles par ordre de ceux qui ont attiré ici le marquis de la Rouarie.

— A la Fosse-Ingant 1 s'écria Morillon avec éclat.

— Prenez garde, dit Poiré ; vous trouverez là une population plus nombreuse que celle qui entoure le château.

— Est-ce que je n'ai pas avec moi , dit Morillon d'un ton de fanfaronnade superbe, les quinze cents hommes qui devaient saccager cette campagne, et les cinq cents qui devaient entourer le bois : cela fait deux mille hommes ; j'ai encore le courage et le sang-froid, j'ai l'audace et la rapidité, cela peut compter encore pour deux mille; donc, à mon compte, cela vaut quatre mille hommes, et c'est beaucoup plus qu'il n'en faut pour réduire la nombreuse population dont tu me parles. En route, en route!

reprit-il vivement; et quanta toi, dit-il en s'adressant à Guillaume Poiré, souviens-toi que si je ne trouve pas les papiers où tu me dis qu'ils sont, tu pourras allumer ta pipe avec le bon de vingt mille livres que je viens de te donner. Il est au porteur, mais il n'est payable que sur une lettre d'avis que je pourrais oublier d'écrire si par hasard je ne trouvais pas à la Fosse-Ingant ce que je vais y chercher.

Guillaume, inquiet de ce qu'allait devenir sa fortune, suivit Morillon qui se dirigea en toute hâte vers la fosse Ingant.

Pendant que cela se passait à la Guyomarais, des scènes non moins agitées se succédaient à la Fosse-Ingant. C'était là qu'était, à vrai dire, \i> quartier général de la conspiration ; c'était là qu'aboufissait la correspondance des principaux chefs lorsqu'ils voulaient faire parvenir des renseignemens à la Rouarie, et qu'ils ignoraient où il pouvait se trouver. C'était de là que lui-même leur expédiait se~ ordres. En effet, aucun d'eux ne changeait de résidence sans envoyer à Desilles l'itinéraire du voyage qu'il allait faire et l'indication des lieux où on pourrait le retrouver. C'était là aussi que Calonne expédiait d'Angleterre des instructions secrètes. C'était encore entre les mains de Desilles qu'étaient versées les cotisations de tous les associés, et les millions de faux assignats que l'ex-ministre de Louis XVI faisait fabriquer à Londres. Ce fut là aussi que se rendirent les quelques gentilshommes qui avaient assisté à la mort de la Rouarie, et d'autres qui, avertis de la maladie de leur chef, y venaient chaque jour savoir de ses nouvelles.

Quand la Châtaigneraie et Saturnin arrivèrent, rapportant les papiers de la Rouarie et les vingt mille francs que Thérèse Moëllien leur avait remis, une tumultueuse assemblée avait lieu chez Desilles. La Rouarie était mort, on avait fait choix d'un nouvean chef, et ceux qui avaient pris cette initiative, et par dessus tous celui qui en profitait, avaient hâte de proclamer cette grande mesure.

Mais ceux qui n'étaient point présens à la délibération ne ratifiaient point ce choix et n'entendaient pas qu'on imposât aussi légèrement un chef, quel qu'il fût, à une association de gentilshommes dont cinquante étaient plus renommés, plus riches et plus puissans que M de Perbruck. La mort delà Rouarie portait ses fruits; déjà la division se glissait entre tous ces hommes qu'il avait réunis par sa puissante volonté. D'un autre côté, une grande nouvelle donnait une importance et une agitation extrêmes aux délibérations de cette assemblée. Le matin même, le Moniteur avait apporté le décret de la levée de trois cent mille hommes prédit par la Rouarie. Le 10 mars avait été fixé pour le tirage des soldats que devait atteindre cette mesure extraordinaire. Le 10 mars était donc le terme où devait éclater l'insurrection.

« Le jour est prochain, disaient .es uns ; ne se peut-il pas qu'il faille cacher jusque-là la mort de la Rouarie, et ne se peut-il pas qu'on oblige ainsi les tièdes à tenir un serment dont ils pourraient se croire dégagés parce qu'ils supposeraient que la preuve de leur serment a disparu avec le chef à qui ils l'ont confié. »

Ce fut sur ces entrefaites qu'arrivèrent la Châtaigneraie et Saturnin apportant ces papiers que leur avait confies Thérèse.

Us les remirent à Desilles, qui, sommé de les montrer, Oivrit la valise et en lit un inventaire exact. Comme nous l'avons dit, on y trouva les pouvoirs donnés à la Rouarie, sa correspondance avec Calonne et les princes exilés, de nombreux brevets en blanc signés par eux et par lui ; mais la pièce importante, celle qui faisait pour ainsi dfe*i toute la force de l'association, la liste auto-

FRÉDÉRIC SOtJtffi.

graphe dM conjurés, liste signée par chacun d'eux, cette liste oe se trouva point.

Ci fui un grand effroi parmi loua ceux qui étalent présens-, et quelques uns su demandèrent déjà si cette liste n'avait pas été perdue, si peut-être elle Savait pas été soustraite, si même clic n'était pas tombée entre h s mains desagens delà république*

c'eût éié la un effroyable malheur, et les alarmes les

plus sérieuses tenaient l'assemblée dans une horrible Incertitude, lorsque Fontevieux et Thérèse Moëllien arrivèrent a leur tour.

Mille questions leur furent adressées au sujet de cctlc pièce importante, et Thérèse put reconnaître à la terreur qui perçait dans ces questions que peut-être les conjurés eussent anéanti cette liste si elle avait été en leur possession. Elle les laissa donc parler, et lorsqu'ils eurent épuisé toutes les suppositions, elle leur répondit enfin :

— L'acte de votre association, messieurs, est entre des mains trop prudentes et trop dévouées pour que jamais vos ennemis puissent s'en emparer. Tant que le secret devra être gardé, il le sera fidèlement et sûrement, mais je vous en préviens, messieurs, ajouta-t-elle d'une voix haute et ferme, quand le jour sera venu où chacun de nous sera appelé a tenir le serment qu'il a signé de son nom, cette liste sera aflichée aux carrefours de tous les villages, aux arbres de tous les chemins ; chacun saura alors quels sont les hommes qui se sont engagés à sauver la France. Ne vous inquiétez donc pas de ce qu'est devenue cette liste, inquiétez-vous de ce que vous avez promis. Si vous avez besoin d'un chef pour guider vos opérations militaires, choisissez-le, mais celui qui vous appellera au combat et qui vous forcera à y marcher, ce sera la Rouarie. Du fond de sa tombe il criera l'un après l'autre les noms de ceux qui ont juré de combattre pour Dieu et le roi, et la France pourra compter les braves qui répondront à l'appel et les lâches qui y manqueront.

La Châtaigneraie et Fontevieux applaudirent, mais ils furent à peu près les seuls. Le marquis de Perbruck se fit l'organe du mécontentement général en prenant la parole.

— C'est nous dire, madame, reprit-il avec un respect glacé, que vous possédez cette liste, c'est nous autoriser à vous la demander personnellement, car malgré les services que vous avez rendus à notre cause, services que nous nous plaisons tous à reconnaître, c'est par d'autres conseils que ceux que vous pouviez donner au vaillant marquis de la Rouarie que nous devons nous diriger maintenant.

— Quoi! déjà! dit Thérèse Moëllien avec un suprême dédain. Ainsi, le malheureux la Rouarie n'avait pas rendu le dernier soupir, que vous l'abandonniez sur le pavé où se débattait son agenie, et son corps est encore chaud dans la tombe, où il a fallu qu'une pauvre femme et un ami fidèle le conduisissent seuls, que déjà on me parle comme à une étrangère.

— Vous vous trompez, madame, reprit plus gracieusement M. de Paradèze, vous vous trompez sur les sentimens que vous nous supposez. Mais chacun de nous, en engageant sa fortune et sa vie dans l'entreprise dont M. de la Rouarie fut le chef, chacun de nous, madame, se confiait à un homme dont il connaissait la prudence, le courage, le génie. Cet homme n'est plus. Avec lui sont tombées toutes les garanties que nous donnait sa vie. Ces garanties, nous les trouvons dans un autre, et c'est à lui que doit être remis l'acte de notre association.

—Cet acte, dit Thérèse d'une voix brève et impérieuse, vous ne l'aurez pas.

— Nous l'aurons ! reprit Perbruck avec violence.

— Tous ne l'aurez pas ! dit Thérèse d'une voix encore plus résolue.

— ■ Prenez garde, madame ! reprit M. de Paradèze, vous seule avez assisté le marquis dans sa cruelle maladie, c'est vous qui avez donné à M. de la Châtaigneraie et à M. le comte de Perbruck les papiers qu'ils viennent de

nous remettre : l'acte d'association faisait partie de ces papiers, c'esl donevous qui vous eu êtes emparée, c'est donc vous qui les possédez encore. Vous ne voudrez pas aana doute nous forcer à nous en assurer.

a cette menace, Fontevieux, la Châtaigneraie al Saturnin l'avancèrent vivement vers mai. de Paradèze, Per« bruck ci quelques autres qui avalent approuvé ces paroli • .

Mais avant qu'ils eussent exprime leur Indignation, 'I lu rèse les contint d'un geste et reprit la parole avec une hauteur qui étonna les plus insolens.

— Messieurs, dit-elle, l'entreprise h laquelle le noble marquis de la llouarie s'était voué, n'était pas une entreprise sans danger. Un soir que nous parcourions les landes de la Bretagne, lui déguisé en colporteur, moi habillée comme une femme du peuple, nous lûmes arrêtes par une brigade de gendarmerie, qui voulut savoir qui nous étions Cette brigade était commandée par un homme qui a acquis parmi vous la réputation d'être impitoyable, c'était ce Delbenne dont le nom vous a fait souvent trembler au fond de vos châteaux. Il se montra digne de la réputation qu'il avait déjà. La Rouarie fut fouillé, dépouillé. La val'se qu'il portait fut déchirée en lambeaux pour s'assurer qu'elle n'enfermait aucun secret. Le panier oh je portais le pain que nous mangions durant ces pénibles marches me fut enlevé et fut brisé comme la valise de la Rouarie. On ne trouva rien. Alors un des soldats de ce Delbenne s'écria en s'approchanf de moi : « Nous n'avons pas encore visité les habits V ceuC fî^me ». et il allait porter la main sur moi lorsque ce farouche républicain, ce féroce Delbenne le repoussa rudement et retendit à ses pieds en s'écriant : « Quel est le lâche qui ose toucher à une femme? »

M. de Perbruck pâlit, M. de Paradèze se mordit les lèvres.

— Eh bien! messieurs, continua Thérèse, ce que n'ont pas fait ces brigands dont vous parlez avec tant de mépris, plus encore pour leur brutalité que pour leur férocité ce que n'ont pas fait ces buveurs de sang sortis de la boue du peuple, voulez-vous le faire, messieurs les gentilshommes de la Bretagne ? Me voilà, je suis prête, je ne me défendrai pas et personne ne me défendra, car je ne permets à personne de me défendre.

En disant ces paroles, elle se posa fièrement en face de M. de Paradèze et de ses amis ; mais personne ne bougea, pas un n'osa régondre à ce hautain défi.

A ce moment la Châtaigneraie s'avança.

— Messieurs, dit-il dédaigneusement, ce qui se passe ici entre les chefs les plus dévoués de l'association, doit nous apprendre ce qui se passerait bientôt parmi ceux qui y occupent une place moins élevée, s'ils apprenaient la mort du marquis de la Rouarie. Le marquis de la Rouarie n'est point mort, ajouta-t-il avec éclat, il vit encore pour nous commander à tous, pour nous imposer à tous sa volonté et nos sermens. Le jour où chacun de nous aura accompli l'engagement sacré qu'il a pris, le * jour où nous serons tous debout les armes à la main, le jour où nous aurons pu compter les fidèles et les traîtres, les braves et les lâches, le jour où nous serons forts enfin, nous pourrons dire à la France que la Rouarie est mort. Alors ce sera un homme, un grand homme de moins dans notre entreprise-, mais elle sera debout, elle Vivra.

Les conjurés se regardèrent entre eux; la Châtaigneraie" reprit avec plus de vivacité :

— Croyez-moi, messieurs, si nous avouons que la Rouarie est mort, toutes nos espérances descendront dans la tombe où il est enfermé. Imitons les nobles espagnols, messieurs, qui, au moment de se disputer le commandement des armées castillannes, lirère le cadavre du Cid de son cercueil, le revêtirent de ses armes, l'attachèrent sur son cheval de bataille et le firent marcher devant eux au combat. Les soldats, qui hésitaient à suivre de nouveaux chefs, se précipitèrent à la suite d'une ombre, et l'Espagne dut à cette noble ruse la plus belle

des victoires qui servirent à la délivrer de ses tyrans. La Rouarie n'est pas mort, messieurs, nous devons à son ombre l'honneur de nous conduire à notre premier combat.

Cette vive allocution du jeune et brave gentilhomme électrisa les âmes ardentes et généreuses qui se trouvaient dans l'assemblée; elle dispensa les ambitienx de reconnaître l'élection du comte de Perbruck et sjiuva à celui-ci et à ses amis, l'humiliation d'avoir à rétracter les menaces qu'ils avaient faites à Thérèse, et l'humiliation bien plus grande encore d'avoir à les exécuter.

Ce fut alors que fut prise la résolution de cacher la mort de la Rouarie. Tout devait rester dans le même état; chacun s'engagea à retourner dans son canton pour y préparer les esprits au grand mouvement insurrectionnel, dont le jour était maintenant fixé au 10 mars par le décret de la Convention.

Des brevets en blanc et signés la Rouarie furent remis aux gentilshommes présens; ils devaient être distribués de semaine en semaine et avec toutes les lenteurs qui pouvaient faire croire à l'existence du marquis. Ainsi, on devait compter tant de jours pour envoyer la demande d'un brevet à la Rouarie, tant de jours pour avoir sa réponse, de façon que celui qui recevait le brevet pût croire qu'il avait été signé sur sa demande seulement. Cette manœuvre, habilement distancée et habilement répétée, devait faire croire à l'existence du marquis, dont personne ne savait jamais la résidence. Il fut également décidé que les papiers remis à Desilles seraient enfermés dans un bocal de verre et enterrés dans le jardin de la maison.

Au pied d'un saule situé à l'angle d'un carré, un trou perpendiculaire de plus de six pieds de profondeur avait été creusé depuis longtemps. A deux pieds du sol une pierre fermait ce trou ; une énorme masse de gazon recouvrait la pierre. Les longs filamens d'un lierre couché avec précaution étaient ramenés sur le gazon, des feuilles sèches y étaient répandues. C'était là que Desilles cachait l'argent des conjurés, c'est là qu'on cacha les papiers.

Après quelques autres mesures, l'assemblée se sépara, et Thérèse resta seule avec Fontevieux dans la maison de Desilles. Quant à la Châtaigneraie et à Saturnin, ils se réunirent à M. de Perbruck et à M. de Paradèze et se dirigèrent du côté de Nantes. Ils avaient choisi pour y passer la nuit la maison de l'un des fermiers de M. de Perbruck, c'était celle du troisième de ces Robertin dont nous avons déjà parlé, et qu'on appelait le Robertin aux six gars ou le Robertin de Blain.

Arrivé à ce point de notre récit, nous abandonnerons pendant quelque temps Saturnin, devenu pour tous le comte de Perbruck, et nous raconterons ce qui arriva de ceux qui s'étaient plus intimement attachés à la fortune de la Rouarie.

Maintenant, et pour quelques instans seulement, nous sommes obligé de faire apparaître un nouveau personna, ge. Pareil à ces météores lumineux qui traversent l'espace en quelques secondes, et qui l'illuminent d'un éclat qui s'éteint presque aussitôt, ce personnage n'occupera que quelques lignes de cette longue histoire, mais nous voudrions que ces lignes pussent faire briller de tout leur éclat le calme courage, le saint dévoùment, l'héroïque sacrifice d'une chaste enfant de seize ans.

Elle s'appelait Angélique Desilles, et malgré son âge elle était si faible, si frêle, si chétive, que c'est à peine si on lui eût donné douze ans, et cependant jamais âme plus résolue, esprit plus présent n'anima aucune des héroïnes de cette époque, qui en enfanta presque autant que de bourreaux.

Cependant, tous les gentilshommes qui avaient assisté à l'assemblée dont nous venons de pa/ler étaient partis, la famille Desilles avait offert alors à Thérèse ces soins que réclame sans cesse la faiblesse d'une femme, et dont la noble tille était privée depuis si longtemps. Un bain lui avait été préparé, elle avait pu y reposer ses membres

endoloris par l'insomnie et la fatigue. Louise Desilles, la fille aînée de la maison, avait apporté à Thérèse sa plus belle robe ; mais ce fut en vain qu'elle s'étonna de la voir préférer l'amazone de drap qu'elle avait quittée et qui était tout humide encore de la pluie glacée qu'elle avait soufferte. Thérèse refusa obstinément. Cette amazone ne portait-elle pas son trésor !

De son côté, Fontevieux avait réparé le désordre de sa toilette. Toute la famille était réunie.

Il y avait une grande douleur au milieu de ces honnêtes gens ; mais telle avait été la misère de Thérèse et de Fontevieux, que tous deux éprouvaient une sorte de bien-être indicible à se trouver assis dans une chambre close, autour d'une table servie, vêtus de linge blanc, avec une heure de calme et de sécurité devant eux. Ils avaient passé tant de nuits et tant de jours dans la marche, dans l'insomnie, sous la pluie, sous le froid, avec la soif et la terreur pour compagnes, qu'ils semblaient s'oublier dans le bonheur de se sentir vivre comme ils avaient vécu autrelois. Mais c'était trop pour ces victimes consacrées à toutes les souffrances. Tout à coup on frappe rapidement à la porte de la maison, et déjà la terreur recommence. On ouvre avec précaution, un jeune paysan se précipite tout haletant au milieu du salon et s'écrie aussitôt :

— Fuyez ! fuyez ! les républicains sont sur vos pas, Morillon les commande, Morillon sait que les papiers de la Rouarie ont été transportés à la Fosse-Ingant.

Cependant Thérèse et Fontevieux avaient reconnu Marguerite; on l'interroge, et alors elle apprend à la famille Desilles l'arrivée de Morillon à la Guyomarais, l'exhumation de la Rouarie et l'avis important donné par Guillaume Poiré.

Le danger était imminent, il fallait fuir. Fontevieux et Thérèse, comme les plus compromis, prennent d'abord les chevaux les plus vigoureux et s'éloignent à toute bride dans la direction de Saint-Malo. Desilles le père les suit, son fils va se cacher dans un bois voisin, et les demoiselles Desilles, Louise, âgée de vingt ans, et Angélique, sa sœur, restent seules dans la maison avec l'infortunée Marguerite, dont la force se refuse à taire un pas de plus. On lui donne des habits de femme, elle va se coucher dans une étable ; si elle est découverte, elle passera pour une fille de basse-cour attachée depuis longtemps à la maison.

A peine étaient-ils partis, que Picot Limoëlan, le beaufrère de M. Desilles, arrive auprès de ses nièces; il avait appris de quelques paysans l'expédition qui avait eu lieu à la Guyomarais, et il venait en prévenir la famille Desilles qu'il ne savait pas avertie. A peine Louise l'a-t-elle aperçu, qu'elle se précipite vers lui en lui disant de fuir. Elle lui apprend que Morillon et les républicains vont arriver, mais Picot Limoëlan pense qu'il ne doit rien avoir à craindre, et s'obstine à demeurer pour être témoin de ce qui va se passer. Il ordonne à ses nièces d'affecter le plus grand calme, s'asseoit à la table qu'on vient de quitter avec tant d'empresssement, se fait servir, et force les deux jeunes filles à se placer à ses côtés et à continuer le repas interrompu. Vingt minutes n'étaient pas passées, que Morillon, à la tête seulement de douze gendarmes commandés par Delbenne, arrive à la Fosse-Ingant, toujours accompagné de Guillaume Poiré. A ce moment, il eût suffi d'un signe à Picot Limoëlan pour assembler en une demi-heure plus de deux cents paysans armés, e pour exterminer Morillon et ceux qui l'avaient accompagné. Mais celui-ci, avec l'audace qui en faisait un homme si redoutable, commence par descendre à une auberge du village. Cinq minutes après, il avait fait appeler près de lui le maire de la Fosse-Ingant; c'était un de ces magis-

Î4tî

FRÉDÉRIC SOULIÉ

trais entantes par l.i république, un ancien maître d'école

nommé Denis, qui avait trouvé moyen d'établir autour de lui la terreur deeon petit pouvoir.

— Citoyen, lui dit Morillon dès qu'il lut entré, vous

aile/ prendre Immédittemenl les mesures nécessaires pour

le logemenl de deux mille hommes qui vont arriver d'un moment à l'autre. Faites avertir les haluians du pa\

son de tambour qu'ile aient a se tenir prêtai loger et ;'» héberger les soldats de la république, il noue faut aussi

des écuries pour cent chevaux. Les deux pièces de canon qui nie suivent, ajouta-t-il en s'adressant à Delbeni e, resteront dans la eour de cette auberge, et les artilleurs qui les servent demeureront avec moi.

Quelques minutea après, tous les babitana de la Fosse* [ngant assemblés Mtour du tambour communal apprenaient que leur village allait être envahi par deux mille fantassins, cent hommes de cavalerie et deux pièces de canon.

A quoi pouvait tendre un pareil développement de forces dans un pays demeuré jusque là fort tranquille ? Tout le monde l'ignorait, mais tout le monde fut frappé de stupeur. Chacun rentra chez soi et ferma soigneusement portes et fenêtres. Ceux qui n'habitaient pas le village, se retirèrent en toute bftte et portèrent aux environs la nouvelle de ce grand événement. Ce fut ainsi que se répandit à plus d'une lieue à la ronde la terreur qui protégea Morillon dans l'expédition qu'il osait tenter presque seul au milieu d'un pays ennemi, et qui appartenait tout entier à l'association qu'il venait y frapper au cœur.

Lorsque le commissaire de la Convention eut jugé que l'effroi qu'il voulait inspirer avait suffisammeat agi, il sortit, accompagné de ses douze gendarmes , du maire Perrin, de Delbenne qui ne l'avait pointquitté, et il se rendit directement à la maison Desilles.

Picot Llmoëlan, qui savait tout ce qui s'était passé dans le village, l'attendait à table, entre ses deux nièces. Morillon frappa :

— Qui est là ? avait dit Picot sans se déranger et en entendant parler à la porte de la rue.

— - Ouvrez, au nom de la loi, répondit Morillon.

— Ouvrez, cria Limoëlan à un domestique. Morillon entra, ceint d'une écharpe tricolore et portant

à son chapeau les plumes aux trois couleurs qui n'appartenaient qu'aux membres de la Convention nationale.

— Qui êtes vous ? monsieur, dit Limoëlan sans se déranger plus qu'il n'avait fait.

— Je suis un magistrat de la république, repartit brusquement Morillon, et je viens pour découvrir et arrêter les traîtres qui habitent cette maison.

—De qui voulez-vous parler, monsieur? dit froidement Limoëlan.

— N'est-tu pas le citoyen Desilles, reprit Morillon, affectant de tutoyer celu» qu'il prenait pour le maître de la maison.

—Non, monsieur, répondit Limoëlan du même ton calme, je ne suis pas M. Desilles? mon beau-frère est parti pour lu enasse ce matin, de très bonne heure, et comme il est tort amoureux de ce plaisir, il est possible qu'il reste avec ses amis et qu'il ne revienne pas d'ici quelques jours.

— Est-ce là véritablement le beau-frère de M. Desilles ? dit Morillon au maire qui l'avait suivi.

— Oui, c'est bien M. Picot Limoëlan, répondit Denis.

— Je venais de vous le dire, monsieur, reprit Picot. Vous pensez donc, ajouta-t-il d'un air tout étonné, que je voulais vous tromper?

Morillon examinait avec soin l'oncle et les nièces ; l'aisance des réponses de M. Limoëlan, le calme des jeunes tilles commençaient à lui faire penser que Poiré avait peut-être voulu le tromper. Il lui lança un regard terrible. Poiré sourit d'un air narquois.

Mais Morillon était de ces hommes auxquels il ne faut qu'un soupçon pour accuser, et qui ont bestàu rfVwair

\n- t fois la certitude de l'Innocence d'un homme avant

de le laisser aller en liberté.

— Ainsi, reprit-il, M. Desilles est à lâchasse? Son lils l'y a suivi, sans doute?

— Oui, monsieur.

— Je suis heureux que vous ne les ayez pas accompagnés, ci que je trouve ici quelqu'un avec, qui je puisse m'exujiquer.

— Ma loi, dit Limoëlan d'un ton fort dégagé, il fait iroid, j'ai paressé ce matin, et j'ai préféré le coin du feu.

Ce mot, ce seul mot sullit à perdre bien des victimes, car ce fut ce mot qui apprit à Morillon qu'on lui mentait.

— Ah ! vous êtes bien heureux, dit Morillon d'un ton indifférent, d'avoir pu paresser toute la matinée au coin du feu?

— C'est vrai, dit Limoëlan; les chemins doivent être exécrables.

— Vous avez raison, dit Morillon, et il y paraît à vos bottes, qui sont encore couvertes de boue toute fraîche.

Puis il s'écria aussitôt avec éclat, pendant que Limoëlan se troublait.

— Vous n'étiez pas ici ce matin ; vous n'êtes point resté ici pour y paresser au coin du feu; vous venez d'arriver dans cette maison, car vos bottes fument encore de la boue des chemins. Vous avez menti : Desilles n'est pas à la chasse; il est caché ou en fuite. Vous saviez mon arrivée, et vous l'en avez averti. Delbenne, ajouta-t-il avec colère qu'on s'assure de cet homme et de ces deux filles. Nous allons procéder à une perquisition.

A cet ordre, les gendarmes s'emparèrent de Picot Limoëlan, de Louise et d'Angélique.

— Citoyen maire, reprit Morillon, as-tu amené les hommes que je l'ai demandés?

— Ils attendent tes ordres, répondit Denis, qui se mit à tutoyer Morillon pour se conformer à la mode républicaine.

— Eh bien ! qu'ils me suivent, répliqua celui-ci.

— Pardon, monsieur, dit Picot Limoëlan, mais la loi ne vous autorise à faire aucune perquisition dans le domicile d'un homme absent qu'autant que vous seriez assisté de témoins qui puissent attester de quelle manière ces perquisitions sont faites.

— Eh bien ! lui dit Morillon d'un ton moqueur, vous serez l'un de ces témoins, mesdemoiselles Desilles seront les autres; et puisque vous invoquez la loi, je suppose que vous devez être satisfait de la façon dont je l'applique. Il me semble que M. Desilles n'eût pas choisi de meilleurs représentans que ceux que je lui donne.

— Des prisonniers ne peuvent pas être témoins, dit Limoëlan.

— Relâchez ce monsieur et ces demoiselles, dit Morillon aux gendarmes. Et maintenant, parlez monsieur, ajouta-t-il en s'adressant à Picot, faites les réserves que vous croirez convenables , elles seront consignées au procès-verbal que va rédiger M. le maire. Parlez aussi, mesdemoiselles, faites vos plaintes, dites vos protestations, je veux que tout se passe légalement, et que si j'ai outrepassé mes pouvoirs, ce procès-verbal puisse vous servir à me faire condamner.

Picot Limoëlan se tut et ses nièces firent comme lui.

A ce moment, le maire rentra avec sept ou huit hommes armés de pioches et de pelles, Morillon les conduisit dans le jardin, ou tout le monde le suivit.

— Allons, mes gars, dit-il, retournez-moi cette terrelà, et à là première résistance que vous trouverez, que ce soit une pierre ou quelque chose qui ressemble à du bois, à du plâtre ou à du verre, je vous promets un bon pour boire.

A cet ordre, Angélique Desilles et Limoëlan restèrent impassibles, mais Louise ne put avoir sur elle-même un empire assez grand pour cacher son émotion; une pâleur glacée m «réoandit sur son visage,

— Prends garde! prends garde! lui dit tout bas Angélique.

— Laissez, laissez, ma belle enfant, dit Morillon en ricanant, la pâleur de mademoiselle votre sœur ne m'apprend rien ; je sais que les papiers du marquis de la Rouarie sont enfouis dans ce jardin.

— Cherchez, lui dit Angélique, froidement.

— Tenez, vous feriez bien mieux, fit Morillon d'un ton patelin, do nie dire tout de suite où ils sont que de me forcer à gâter vos jolis arbustes, vos belles bordures de buis, etvos allées si soigneusement ratissées.

— Ah bien ! si c'est comme ça, dit Angélique en affcctan! un air ingénu, vous n'avez pas besoin de les chercher, papa les a emportés.

Morillon ne doutait pas que Desilles n'eût été averti de sa venue, il lui était donc facile de croire que sa fille disait vrai, et que Desilles avait emporté avec lui des papiers d'une telle importance. Mais la soudaine pâleur de Louise lui laissa croire que le jardin renfermait quelque 3hose.

Le travail des terrassiers commença. Pourtant, et quoique le jardin ne tût pas d'une grande étendue, c'était une rude et longue besogne que de fouiller partout.

Morillon ne voulut pas seulement employer son temps à examiner les ouvriers. Il ordonna à Picot Limoëlan d'appeler et de faire comparaître tous les domestiques de ia maison. Limoëlan, qui les connaissait tous, les appela par leur nom. Malheureusement, dans le désordre de cette tournée, on avait oublié de le prévenir de l'arrivée de Marguerite, et de sa présence dans retable.

Lorsque tous ceux que Limoëlan avait mandés furent dans le jardin, Morillon les examina attentivement, leur adressa quelques questions, et s'assura rapidement qu'il ne pouvait rien apprendre d eux et qu'ils n'étaient pour rien dans les secrets de leur maître. Il allait leur ordonner de se retirer, lorsqu'il dit à deux de ses gendarmes :

— Avant cela, parcourez un peu la maison, les granges, les écuries, et voyez s'il n'y reste pas encore quelqu'un.

Angélique Desilles pensa alors à Marguerite et dit :

— Il y a encore dans l'étable à vaches une pauvre fille de basse cour; elle est malade et couchée, et vous seriez bien bon d'aller jusqu'auprès d'elle pour l'interroger, au lieu de la faire venir ici.

— J'en suis désolé, ma belle enfant, dit Morillon; mais je tiens à examiner les progrès de mes ouvriers. Delbenne, ajouta-t-il, allez me chercher cette servante; je reste avec ces gaillards-là.

Les terrassiers avaient déjà retourné un carré du jardin, mais inutilement. Poiré, qui les suivait de l'œil, haussait les épaules à tout moment.

— Qu'y a-t-il donc, citoyen Poiré? dit Morillon, et que désapprouvez-vous dans notre manière de procéder?

— Rien, absolument rien, dit Poiré, si ce n'est que je vous défie de trouver dans ce jardin rien de ce qui peut y être enterré.

— Je vous remercie de vos leçons, maître Poiré ; mais je veux que le diable m'emporte si je ne finis par découvrir ce qu'il y a, dussé-je retourner la terre jusqu'à vingt pieds de profondeur.

— Allez donc! dit Poiré en ricanant.

Delbenne revint; il était seul.

— Ah ! ah ! dit Morillon, est-ce que notre pauvre malade se serait enfuie?

— Non, répliqua le lieutenant de gendarmerie, mais elle dort, et elle est si pâle, elle a l'air d'être si faible, qu'en vérité c'est pitié d'éveiller cette pauvre jeune tille. On ne dort pas si bien quand on est coupable.

— Je ne crois pas au sommeil du juste, dit brutalement Morillon. Amenez-la moi.

A ce moment les terrassiers attaquèrent le carré où se trouvait le vieux saule au pied duquel on avait enterré le bocal renfermant les papiers de la Rouarie.

Guillaume se promenait dans les petits sentiers ménagés à travers les [dates-bandes. Louise Desilles le suivait d'un regard plein d'anxiété, Guillaume s'arrêta un moment devant le saule. Louise faillit tomber. Heureusement (pie Morillon, qui ne la quittait pas des yeux, venait de voir arriver Marguerite , qu'il avait reconnue au premier coup d'œil.

Il ne put dissimuler la joie que lui causait cette découverte, et il courut à elle d'un air railleur et galant.

— Comment! s'était-il écrié en s'avançant gracieusement vers elle, mademoiselle Marguerite Lemaîlre, ou Marchand, ou tout autre nom, car monsieur votre père en a, je crois, une demi-douzaine ; comment ! la fille d'un fonctionnaire public, ajouta-t-il avec le geste horrible d'un homme qui abat une tête; comment! une jeune personne bien élevée en est réduite à être servante de basse-cour!

— T'aime mieux faire ce métier que celui que vous faites, lui dit Marguerite en le regardant avec un souverain mépris.

— Mon métier est celui d'un bon patriote, ma belle citoyenne.

— Tant pis pour les patriotes si, pour leur ressembler, il faut être comme vous espion, délateur et assassin!

— Prends garde à ce que tu dis, misérable! s'écria Morillon furieux.

— Je dis la vérité, repartit Marguerite. Vous avez pris d'ignobles déguisemens pour voler les sperefs de vos ennemis, et après avoir réussi, vous qui êtes, à ce qu'on dit, envoyé ici pour faire respecter la loi, vous avez assassiné un homme dans un chemin...

— Tu mens, misérable !

— Cet homme vit, et il le dira

— Tu mens !

— C'est moi qui l'ai sauvé.

— Toi!

— Oui, moi, et c'est moi qui ai été avertir le marquis de la Rouarie de ta ruse infâme.

— Malheureuse! fit Morillon exaspéré.

— Et c'est moi, dit Marguerite avec une farouche persistance, qui ai encore averti les gens de cette maison de ton arrivée...

— Toi ! fit Morillon au comble de la fureur. Arrêtez cette malheureuse... cette...

Morillon, à qui l'injure manquait, s'élança sur Marguerite le poing levé.

— Obéissez donc, dit Marguerite aux gendarmes, sans cela cet homme va me traiter comme on le traitait au bagne.

Cette scène violente, imprévue, avait appelé l'attention de tout le monde. Les travailleurs eux-mêmes s'étaient arrêtés et considéraient avec effroi et stupeur cette jeune fille qui bravait si courageusement l'agent suprême d'une autorité qui basait son pouvoir sur l'échafaud. Morillon s'en aperçut et s'écria avec violence :

— Eh bien ! que faites vous là, malheureux, qu'avezvous à me regarder?

Puis il se retourna et reprit:

— Oui, oui... arrêtez cette fille.

Elle était déjà entre deux gendarmes.

— Liez-la, attachez-la.

— C'est inutile, fit Delbenne, elle ne nous échappera pas.

Morillon regarda Delbenne comme s'il ne pouvait comprendre qu'on pût résister à l'un de ses ordres.

— M'avez-vous entendu? reprit-il.

Delbenne fit un signe à l'un des gendarmes , qui attacha les mains de Marguerite.

— Serrez les cordes, dit Morillon.

— La torture est supprimée, monsieur, fit Limoëlan.

— Attachez aussi ce conspirateur, ce traître, cet aristocrate !

A cet ordre îes ouvriers, qui étaient des paysans que

ri;i:i.i;r,K soi i n .

le maire av.iii requis dans le village, s'arrêtèrent encore, et deux ou trois levèrent leurs bêches d'un air menaçant.

— Gendarmes, reprit Morillon, préparez vos armes., en Joue... si tues le premier qui bouge.

i.es paysans restèrent Immobiles, mais ils ne reprirent point leur travail.

— A l'ouvrage ! lit Morillon exaspéré, à l'ouvrage! litil en B'armant d'un pistolet.

Que Limoèlan eût fait un signe, et ees paysans se fussenl élancés sur les gendarmes avant que ceux-ci eussent pu aire usage de leurs armes. La lutte se fût engagée, et si Morillon el les siens eussent triomphé dans la maison de Desilles, ils ne seraient pas sortis du village, qui se lïu levé au bruit de cette scène. Mais Limoëlan se crut sauve, car on avait dépassé le saule au pied duquel se trouvaient les papiers; la bêche négligemment enfoncée n'avait pu atteindre la pierre placée à deux pieds de profondeur, et le terrain, d'abord si soigneusement recouvert par Desilles, mais maintenant bouleversé par ordre de Morillon, ne gardait plus aucune trace qui pût designer l'endroit fatal.

— Allons, mesenfans, obéissez et travaillez, dit Limoèlan, c'est à nous a supporter le malheur des injustes soupçons qu'on a contre nous.

Les terrassiers reprirent leur travail. Poiré s'était assis sur la mardelle du puits et siffloiait un petit air moqueur. Les deux demoiselles Desilles se tenaient droites et les yeux baissés pour cacher la joie qu'elles éprouvaient aussi, car elles se croyaient sauvées. Quant à Marguerite, elle regardait Morillon d'un air de triomphe. Limoëlan se demandait ce qui pouvait pousser cette jeune fille à braver ainsi la colère de Morillon. Celui-ci contenait mal sa rage, se promenait activement et pressait les ouvriers avec des injures et des menaces. Tout à coup, Mlle Louise Desilles pousse un cri.

—Qu'est-ce que c'est? dit Morillon en suivant le regard de la jeune tille.

— C'est le platane qu'on a planté le jour de la naissance d'Angélique, dit Louise, ne l'abattez pas.

— Brisez-le, arrachez-le, fouillez-le à six pieds! cria le farouche commissaire, supposant que celte pieuse religion d'un souvenir de famille n'était que l'effroi qu'avait éprouvé Louise en voyant les ouvriers approcher de l'endroit fatal.

Et Morillon lui-même se met à l'ouvrage. On creuse, on creuse encore. On trouve un banc de pierres qui évidemment n'avait pas été dérangé depuis la formation de ces terrains. Morillon, de plus en plus irrité, y brise la bêche qu'il avait prise et sort du trou profond comme une bête fauve qui cherche une victime.

Il aperçoit Marguerite qui, rompue de fatigue, s'était appuyée contre un arbre.

Il va vers elle et la pousse brutalement en lui disant :

— Allons, debout!

Un cri d'horreur s'échappe de la bouche des spectateurs à cet acte de férocité.

— Qui ose parler ? dit Morillon.

— Moi ! s'écrie Delbenne, et je vous préviens d'une chose, c'est que si vous recommencez des brutalités pareilles, je me retire à l'instant même.

— Gendarmes, arrêtez ce rebelle ! s'écrie Morillon.

— Gendarmes, à vos rangs ! reprend Delbenne avec autorité.

Les gendarmes obéissent, et Delbenne s'avance alors fers Morillon, que la colère suffoque. Le lieutenant, après lui avoir fait le salut militaire, lui dit alors d'un ton froid et sévère :

— Citoyen commissaire, je suis le cVef immédiat de ces hommes, ils ne peuvent et ne doivent recevoir d'ordres que de moi. Je suis prêt à prendre les vôtres ; je les leur transmettrai.

— Nous aurons à compter ensemble, citoyen lieutenant, répondit Morillon, et je vous ferai voir...

Delbenne resta immobile, et Morillon, voyant que c'était un parti pris, se contint el reprit :

— Vous me répondes de ces prisonniers, lieutenant, faites-y bien attention.

Aussitôt Delbenne lui tourna le dos. Guillaume Poiré

continuai! a Siffler d'un air railleur. La moitié du jardin était retournée, et les ouvriers n'avaient lien trouvé.

\i ■ niioii consulte sa montre, la lin du jour approchait, et s'il laissait venir la nuit sans que les babilans de la Fosse-Ingant vissent arriver les troupes qu'on leur avait

annoncées, il se pourrait qu'ils découvrissent la ruse Mille autres circonstances pouvaient trahir Morillon, ne fût-ce que l'arrivée de quelques autres bahitans qui déclareraient n'avoir rencontré aucune loue armée. Dans ce cas, le danger de Morillon devenait imminent.

Plus d'un exemple lui faisait craindre d'être attaqué et massacré sans pitié. Les paysans de la Bretagne n'avaient pas encore appris à jouer avec le sang, mais déjà ils avaient tué quelques employés du pouvoir qui s'étaient présentés pour lever les impôts. Morillon avait beau presser les ouvriers, ils n'avançaient que lentement, ou bien, s'ils voulaient se hûler, ils ne faisaient qu'effleurer la terre de quelques pouces seulement. Morillon commençait à se désespérer. Tous les visages étaient mornes et immobiles devant lui ; personne à qui demander conseil. Il aperçut alors Guillaume Poiré toujours assis sur la mardelle du puits, toujours sifflotant et balançant ses jambes d*un air distrait. Morillon alla à lui.

— Tu m'as dit que les papiers avaient dû être enterrés dans le jardin...

— Je vous ai dit ce que j'avais entendu.

— Mais penses-tu qu'ils y soient?

— Je le parierais.

— Comment faire pour les trouver?

— Vous avez votre manière, qui vaut mieux que la mienne, dit Poiré insolemment, faites retourner le jardin à vingt pieds de profondeur et vous arriverez. Seulement, il vous faudra quarante hommes et quinze jours de travail.

— Comment t'y serais-tu pris, toi?... fit Morillon qui joua le tigre faisant patte de velours.

— Ah ! dame, je ne sais pas trop... mais d'abord je n'aurais pas fait toucher à un brin d'herbe... regardez, les voilà qui vont retourner ce carré de carottes... à quoi bon?...

— Ma^spour le visiter...

— M'est avis que si on y avait fait un trou... les carottes manqueraient, ou que si on en avait repiqué d'autres, les fanes ne seraient ni si vertes ni si droites...

— C'est possible; mais ce qui est fait est fait... Voyons, y a-t-il moyen de procéder autrement?...

— Dame, fit Poiré, m'est avis que si vous écriviez la lettre d'avis au payeur de Nantes, pour les vingt mille francs en argent, ça m'ouvrirait l'esprit et les yeux

Morillon réfléchit-,... il reconnut enfin .qu'il fallait céder.

— Eh bien! dit-il, je l'écrirai ce soir.

— Tout de suite ; il doit y avoir de l'encre et des plumes dans la maison

— Laisser ces gens-là seuls...

— Il n'y pas de danger, dit Poiré, ils se croient sauvés. Morillon demanda de quoi écrire ; Louise l'accompagna

dans la maison, et lui donna tout ce qu'il fallait.

Morillon écrivit; il lut tout haut à mesure qu'il écrivait. Poiré suivait le mouvement de la plume et de la voix pour s'assurer que Morillon n'écrivait pas autre chose que ce qu'il disait... Celui-ci finit en disant :

— Et maintenant, le salut d'usage... Je te salue, liberté, égalité, fraternité ou la mort... et je signe.

Mais, au lieu de cela, il avait ajouté à sa lettre : ■ Vous ferez arrêter immédiatement l'homme qui vous remettra cette lettre. »

—Tiens, dit-il en la donnant à Guillaume, lis.

Morillon se souvenait de l'embarras de Poiré, lors-

liEIS, IMP, DE SCHILLER AINE, 11, RUE DC FAUBOLRG-MO

qu'il avait voulu lui faire lire sa commission dan» Î5 *,iiâteau de Nantes, et il profilait de son ignorance. Poiré fat pris à cette ruse.

Guillaume lit semblant de lire et rendit à Morillon la lettre, que celui ci cacheta.

— Et maintenant, dépêchons, fit le commissaire de la Convention.

— Venez donc, dit Guillaume, ce sera bientôt fait.

Morillon avait tellement" hâte d'atteindre enfin ce précieux dépôt, qu'il oublia Louise, et rentra dans le jardin. A peine la jeune fille fut-elle libre, qu'elle s'éVlappa et courut se réfugier dans une maison voisine.

Guillaume rentré dans le jardin alla droit au saule, et s'écria :

— La cachette est là!

Limoëlan tressaillit; Angélique seule resta impassible.

— Mais on y a déjà fouillé là, dit un paysan. —Vrai ! lui dit Guillaume, et c'est toi qui as fouillé

là...

—Oui, c'est moi.

—Et ta n'as pas été étonné de la facilité avec laquelle la bêche entrait dans la terre ?

— Quand il a plu, toutes les terres sont molles

— Vrai! reprit Guillaume, et la pluie détache le lierre du sol, n'est-ce pas ? et la pluie amasse au pied d'un saule des feuilles de charme et de platane plus épais qu'il n'y a de feuilles de saule... Va, va, mon gars, j'ai remué la terre, et je vas t'apprendrequeje n'ai pas oublié mon métier.

Guillaume s'arma sur-le-champ de la bêche, et en trois ou quatre coups, il arriva à la pierre.

— Nous y sommes, s'écria-t-il.

Il dégagea rapidement la pierre, la releva, et montrant le trou qui descendait à une grande profondeur, il dit ù Morillon :

— Est-ce qu'il n'y a rien au fond de ça ?

— Oui, oui, fitMerillon ravi : je vois quelque chose qui reluit; c'est un coffre de fer.

— Non point, dit Guillaume, qui élargissait le trou pour pouvoir parvenir au fond... ce n'est ni du fer ni du cuivre.

Il se coucha sur le sol, enfonça son bras dans le trou et relira le précieux bocal . qu'il remit à Morillon.

— Ce sont des papiers, s'écria celui-ci avec une sorte de délire et embrassant le bocal. Nous tenons enfin les preuves... Monsieur de Limoëlan, ajouta-t-il avec un sourire insultant, vous convienl-il d'assister à l'inventaire que nous allons faire?

— Je le demande, monsieur.

Morillon, Delbenne, le maire et les gendarmes rentrèrent dans le salon avec les prisonniers. Morillon ouvrit le bocal, relira une liasse et se mit à la feuilleter. Il éclatait en transports joyeux à chaque papier qu'il consuliait. D'abord, il trouva le plan de l'association écrit de la main de Thérèse Moëllien, puis la commission donnée par les princes à la Rouarie, les lettres de Galonné, les brevets signes en blanc... des lettres écrites par Louise Désilles à la LÀnuarie, et qui lui apprenaient les démarches faites par son père, le compte rendu des dépenses et des recettes de l'association.

Morillon prenait chacun de ces papiers les uns après les autres, les numérotait, les classait; il ne tenait pas sur son siège, il parlait et gesticulait: arrivé aux lettres de Louise, il s'écria :

— Ah ! ah! oU est-elle donc celte demoiselle qui tient les livres de la conspiration? Assurez-vous de Mlle Louise Désilles.

— OU est-elle? dit Delbenne.

Limoëlan la chercha des yeux.

— Oh! s'écria Morillofl... elles étaient deux... où est l'autre?... où est cette Louise?

— C'est moi! dit Angélique en se présentant froidement.

— Je m'en doutais, la belle, dit Morillon, l'autre n'é-

ILe SiècS».

tait pas de force... mais ne vous alarmez pas, vous serez en bonne compagnie, je l'espère.

Et en disant cela, il se mit à feuilleter, à ouvrir, à parcourir rapidement les papiers qu'il n'avait pas encore classés. Cependant, au bout de quelques minutes, son visage s'assombrit, il reprit tous les papiers, il les examina de nouveau, les retourna, les déplia l'un après l'autre. Ce qu'il cherchait avant toutes choses manquait à sa découverte... La liste des conjurés n'était pas dans le bocal.

L'insatiable cruauté de Morillon fut frappée d'un tel désappointement, qu'après s'être enfin bien convaincu que ce documeut précieux lui avait échappé, il tomba accablé sur son siège, comme un homme frappé par un horrible malheur.

— Rien ! s'écria-t-il avec désespoir, rien ! Morillon ne comptait donc pour rien d'avoir découvert

les preuves fiagranles de cette conspiration à laquelle à Paris on s'obstinait à ne pas croire. Cependant il avait en mains le plan de cette dangereuse entreprise, les pièces qui montraient que la plupart des nobles de la Bretagne conspiraient avec les princes exilés à l'étranger; il savait que Galonné leur envoyait des fonds; enfin, grâce à lui, la Convention pouvait justifier celte imputation de Danton, que l'Angleterre repoussait comme une calomnie, c'est-à-dire la fabrique permanente de fauxassignats; tant de documens importans, une découverte si grave, ne lui semblaient rien, du moment qu'il ne pouvait traîner à sa suite une foule de coupables pour les jeter au tribunal révolutionnaire etde là à l'échafaud.

C'est que Morillon avait rêvé un effroyable triomphe. Il comptait apprendre tous les noms des conjurés et alors les poursuivre, les attaquer, les saisir; puis, lorsqu'il en eût assemblé deux cents, demander à la Convention une armée pour les conduire jusqu'à Paris, et là faire son entrée à la tête des régimens qu'on lui eût donnés, traînant entre deux files de soldats quarante charrettes chargées de prisonniers avec le nom de chacun inscrit sur de larges écriteaux.

Pource;te entrée triomphale, Morillon s'était arrangé un terrible cosiume, il avait tracé l'ordre de la marche, il avait vu son arrivée à la Convention, il avait préparé son discours. Enfin il se rappelait avoir vu jadis un général rapportant dans une pompeuse cérémonie des drapeaux pris sur l'ennemi et il s'était écrié :

— Je ferai mieux que d'offrir à un roi des chiffons déchirés, je ferai hommage à la patrie de la tête de ses ennemis.

Tel était ce misérable saltimbanque ; monstre de férocité qui épouvanta assez la Bretagne pour qu'elle s'imaginât avoir rencontré le plus terrible persécuteur que la Convention put lui envoyer. Malheureux pays! qui devait oublier le nom de Morillon, effacé sous le souvenir sanglant de Carrier!

La consternation de Limoëlan et d'Angélique à la découverte du bocal avait dû faire creire à Morillon qu'il avait trouvé tout ce que cette maison renfermait d'important. Après quelques recherches infructueuses dans diverses parties de la maison, il se résigna à la découverte qu'il avait faite et donna ses ordres pour le départ.

Il était temps ; comme il l'avait prévu, les habilans de la Fosse-Ingant, après avoir vainement attendu les troupes annoncées par Morillon, s'étonnèrent de ne point les voir arriver; quelques habilans, plus curieux ou plus intrépides, avaient été dans Les environs et en étaient revenus, assurant qu'on ne voyait d'aucun coté la moindre apparence d'une prochaine arrivée de troupes.

Cependant Morillon resta avec Delbenne dans la m son Désilles, tandis que les gendarmes allaient chen h les chevaux à l'auberge où ils les avaient déposés et » ramenaient avec eux. *

Que'ques groupes observaient déjà de loin la maison. En voyant les chevaux bridés et harnachés, on devina que les gendarmes allaient quitter la Fosse-Ingant. Aussitôt on s'appela, on s'excita, et bientôt une troupe assez

FREDERIC SOI LIE

nombreuse s'amassa itriibordsde le demeure de ! les Pi ndani ce temps, Isa gendarmes étalent rentré i dans la courdecotte maison, donl on avall fermé Isa portes.

Plooi Llmoéltn avall été mi^ en croupi' de Delbenne, les iiKiins attachées derrière le doi et lié «'i lui par une forte sangle. Angélique Desilles, qui continuait à M Buter bous le nom de Louise, avait légalement i.i e in croupe derrière Morillon , liée el enchaînée comme son oncle. Marguerite, également enchaînée, avait été confiée à Guillaume Poiré.

Lorsque toute la troupe fui à cheval, quatre dos gendarmes uni la composaient se mirent en tête; Dolbenne, Morillon si Poiré ee placèrent au centre avec un gendarme sur, chaque flanc ; les quatre autres cavaliers formèrent l'arrière-garde dé celte escouade.

A un si^no de Morillon, le maire ouvrit rapidement et a deux baltans la grande porte de la cour, et la cavalcade sorti! au grand trot, le sabre au poing. A cette brusque apparition, le groupe assez peu nombreux qui était es face de la maison se dispersa avec épouvante. 1 a trOupe s'élança au galop, et Morillon était déjà hors île poiice avec ses prisonniers, (pie les paysans s'informaient encore de ce qui s'était passé dans la maison et du nom de ceux que le commissaire de la Convention emnienait avec lui.

Mais ce ne fut pas là l'atteinte la plus cruelle que reçut la vaste conjuration de la Rouarie.

Fontevieux et Thérèse, échappés de la Fosse-Ingant, avaient refusé de suivre Desilles, qui, après les avoir rejoints, poursuivit son chemin jusqu'à la plage deSaint- Alalo et y trouva une barque qui put le transporter jusqu'à Jersey. Fontevieux avait cédé, en cette circonstance, à la volonté de Thérèse Moëllien, qui comptait trouver un asile assuré dans la forêt de Fougères. Pour elle, le moment de l'insurrection approchait, et elle voulait être présente au jour annoncé par la Rouarie; d'ailleurs, elle comptait sur tous les paysans des environs de Fougères, qui la connaissaient personnellement.

Ils se détournèrent de la route suivie par Desilles, et, après deux heures de marche, ils se crurent hors de toute atteinte. Ils continuèrent paisiblement leur chemin, de façon qu'à la nuit tombante ils se trouvèrent à une petite distance de Fougères. Il était six heures du soir. Fontevieux et Thérèse arrivèrent à l'emb-anchemcnt d'un chemin qui conduisait d'un côté à la ville, de l'autre à une ferme appartenant à la famille Moëllien.

Il avait été convenu entre eux qu'ils se rendraient à cette ferme; mais avant de s'engager tout à fait dans le chemin qui devait les y mener, Thérèse arrêta son cheval et resta un moment silencieuse.

Fontevieux attendit pendant quelques minutes, et, voyant que la rêverie de Thérèse continuait, il lui dit doucement :

— Eh bien 1 ne voulez-vous pas poursuivre notre marche?

Thérèse étendit doucement la main vers la ville de Fougères et lui dit:

— Là, Georges, à deux pas de nous, est la maison où ma mère est morte, la maison où je suis née, la maison oh j'ai vécu innocente et pleine de douces rêveries; ne la reverrai-je donc pas avant de mourir?

— Vous la reverrez, dit Fontevieux; mais alors vous y rentrerez en maîtresse et non pas en fugitive ; vous la reverrez, et alors elle retentira de cris de joie et d'admiration, car ce jour-là votre cause aura triomphé, ce jourlà le succès aura couronné vos héroïques efforts.

— Je ne lo crois pas, Georges; vous avez entendu la Rouarie : « A bientôt, » nous a-t-il dit, en rendant le

dernier soupir. Georges, je ne verrai pas le triomphe de notre cause.

— Chassez ces funestes pensées, reprit Fontevieux, je prévoyais qu'elles Brrtveraléul à voire esprit en approchant de ces lieux où la Joie à été la compagne de votre jeune

Thérèse n'entendait pas Fontevieux, elle était sous l'empin'. d'une de ces pensées qui s'emparent douloureusement du cœur, et elle reprit avec une voix pleine de larmes :

— Georges, je veux voir la maison de ma, mère.

— C'est une imprudence, Thérèse, une grave imprudence. Fntrer dans une ville où il y a une garnison républicaine, c'est aller chercher le puéril à plaisir.

— Je n'y resterai qu'une heure et j'irai seule; cette nuit, je vous le jure, je vous aurai rejoint à la ferme.

— Allons donc à Fougères, Thérèse, dit Fontevieux, allons.

— Merci, Georges, reprit Thérèse en s'élançant rapidement dans la direction de la ville, merci.

[ Au bout d'une heure de marche ils y arrivèrent. La nuit était close, la plupart des boutiques étaient fermées, c'est à peine si on voyait de rares lumières luire ù travers les vitres de quelques maisons bourgeoises. Les rues étaient désertes et ils ne rencontrèrent que des passans attardés qui ne parurent nullement bétonner de voir deux cavaliers traverser rapidement la ville.

La maison de Thérèse Moëllien était située à quelques pas de l'église : du côté de la campagne, le vaste jardin qui en dépendait bordait le mur du cimetière el n'en était séparé que par une ruelle étroite ; du côté de la ville, la façade de la maison ouvrait sur une espèce de. carrefour, à l'angle duquel était un calé fréquenté parles officiers de la garnison. Il eût été imprudent de se présenter à la porte principale de la maison ; Thérèse et Fontevieux résolurent d'y entrer par la porte qui ouvrait sur la ruelle déserte.

Ils parvinrent aisément à la petite porte du jardin, mais c'e-sten vain qu'ils frappèrent à plusieurs reprises, les gens de la maison ne les entendirent pas.

Malheureusement pour eux, quelqu'un les avait entendus. Le gardien du cimetière, dont la maison était à quelquedistance et de l'autre côté de la ruelle, fut éveillé par le bruit des coups frappés à la porte du jardin. Il se leva, se plaça à une petite lucarne, et put voir deux personnes qui essayaient de pénétrer dans cette demeure depuis si longtemps inhabitée, et dont la garde était confiée à un vieux domestique et à sa femme.

Sans comprendre le but de ceux qui voulaient entre.' dans cette maison, le gardien resta à sa lucarne pour les exaniiner ; et, dans l'ombre de la nuit, il vit un des cavaliers franchir le mur de clôture, ouvrir la porte, et tous deux pénétrer immédiatement dans le jardin. En effet, Fontevieux avait préféré ce moyen au danger de se présen:er à la porte principale.

Le gardien du cimetière s'imagina avoir découvert une tentative de vol et se demanda s'il ne devait pas aller prévenir l'autorité, mais la peur de passer dans la ruelle le retint chez lui, toute la nuit du moins.

Cependant Thérèse et Fontevieux eurent bientôt traversé le vaste jardin attenant à la maison. Thérèse laissa son cheval aux mains de Fontevieux et s'avança seule du côté d'une petite basse-cour sur laquelle ouvrait la fenêtre du logement des vieux domestiques. Elle put les voir à travers les carreaux, assis au coin d'une cheminée à moitié éteinte, et s'entretenant à voix basse. Elle fiappa doucement aux carreaux, à travers la grille qui les défendait. Les deux vieillards se levèrent avec épouvante à ce bruit inattendu. Ellefrappade nouveau, et le vieux Fampoux viut ouvrir la fenêtre, en demandant d'une voix menaçante :

— Qui est là?

— C'est moi, dit Thérèse.

— Mademoiselle! s'écrièrent-ils avec éclat.

Et les deux pauvres gens, oubliant que leur maîtresse était dehors et leur avait ordonné de lui ouvrir, tombèrent à genoux en sVcrianf :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! soyez béni !

— Pas de bruit, leur dit Thérèse en se penchant à la croisée, et calmez-vous tous deux. Toi, Marlhe, va m'ouvrirla porle du salon, du côté du jardin, et tei, Baptiste, va prendre nos chevaux, que tu trouveras sous le grand poirier à côté du puits.

Thérèse éprouvait un singulier bonheur à donner ces ordres; il lui semblait retrouver tout le calme de sa vie passée en parlant du grand poirier qu'elle avait si souvent escaladé dans son enfance, en parlant du vieax puits dont sa mère lui défendait toujours de s'approcher.

La vieille femme se hâta d'entrer dans l'intérieur pour ouvrir à sa maîtresse, elFampoux suivit Thérèse, qui revint dans le jardin pour gagner la portedu salon

— Tu trouveras monsieur Fontevieux, dit-elle à Baptiste, qui tient les chevaux, et tu lui diras de venir me retrouver.

— Ah ! dit le vieux domestique, c'est ce brave monsieur de Fontevieux; tenez, je le disais tout à l'heure à ma femme, qu'il ne vous abandonnerait pas, lui.

Thérèse monta les marches du perron, sur lequel le salon de sa maison ouvrait par une vaste porte-fenêtre. Elle entendit bientôt la vieille Marlhe détachant à grand' peine la grosse barre de fer qui maintenait les volets intérieurs; puis il fallut ouvrir la porte, puis les volets qui la défendaient extérieurement, et ce fut un travail si difficile, que Fontevieux était déjà près de Thérèse, lorsque Marlhe détacha le dernier verrou, et s'élança joyeusement vers sa jeune maîtresse, en lui disant :

— Entrez, entrez.

Marthe avait déposé une misérable chandelle à l'angle de la cheminé? de ce vaste salon boisé. L'aspect en était triste et sombre, il s^laça Fontevieux. Mais Thérèse était toute à la joie de revoir sa maison ; elle courut jusqu'au milieu du salon, s'y arrêta, le regarda longtemps, et puis se dirigeant vers un cadre posé à l'un des côtés de la cheminée, elle tomba à genoux et se mit à fondre en larmes, en disant :

— Oh ! ma mère, ma mère !

Marthe cependant s'informait à Fontevieux de ce qu'il fallait à mademoiselle; elle lui demandait si elle avait faim, si elle avait soif, si elle avait froid, et Georges, qui ne voulait pas troubler Thérèse dans le pieux épanthement de son cœur, répondit à Marthe qu'elle préparât tout ce qu'elle voudrait.

Un moment ;:près, la vieille entrait avec un énorme fagot qu'elle jetait dans la cheminée, pendant que Thérèse se relevait calme et heureuse, et tendait la main à Fontevieux en lui disant :

— Merci, Georges, maintenant que j'ai prié et pleuré devant l'image de ma mère, je me sens plus de courage pour souffrir, si je dois souffrir encore; pour mourir, si la mort doit me venir bientôt.

Mais déjà le feu flambait au foyer avec ce joyeux pétillement qui semble saluer l'arrivée du maître. Les bougies allumées éclairaient le salon, etdeux fauteuils, approchés de chaque côté du feu, invitaient les voyageurs à réchauffer leurs membres glacés et endoloris.

— Asseyons-nous un moment, dit Thérèse à Georges.

Et tous deux prirent place aux deux côtés de la cheminée éclatante de flamme. Le vieux Baptiste était revenu, et son bonnet à la main, incliné devant Thérèse, il la regardait à travers de grosses larmes.

— Ah ! pauvre mademoiselle, pauvre mademoiselle, lui disaii-il, que de fois nous avons pleuré en pensant à vous ! Bonté du ciel! est-ce une vie que celle que vous menez? toujours en route, souvent sans toit et sans lit, n'ayant pas toujours du pain à manger, quand moi <H ma femme, de pauvres paysans, qui sommes nés pour le travail et la peine nous nous voyons ici bien à l'aise et faisant bonne

chère! Ah! je me suis bien souvent reproché notre sommeil et le pain que nous mangions.

— Eh bien, mon bon Baptiste, luj dit Thérèse en souriant, puisque vous faites si bonne chère en mon absence, tâchez deme la faire partager, maintenant que me voilà. Monsieur de Fontevieux et moi nous sommes à cheval depuis sept heures, et nous avons besoin de réparer nos forces pour repartir.

— Quoi ! vous voulez nous quitter? dit la vieille Marthe. Oh ! vous resterez ici, maintenant ; nous vous soignerons, nous vous servirons, et vous verrez qu'on est toujours mieux dans la maison de son père et de sa. mère que dans celle des autres, fussent-ils des princes et des rois.

— Ma maison est proscrite, et me cacherait mal, dit Thérèse ; je repartirai cette nuit, mais je vous eu prie, servez-nous quelque chose.

— Eh ! dit Baptiste en s'adressant à sa femme, que peux-tu donner à mademoiselle ?

— Tout ce qu'elle voudra ; je vais aller chez le boulanger, chez le boucher, partout.

— Ne faites point cela, fit vivement Fontevieux; ce serait hors de vos habitudes, ce serait avertir tout le monde que quelqu'un est arrivé dans la maison.

— C'est vrai, di-L Thérèse; mais ajouta-t-elle en souriant, il doit vous rester quelque chose de votre bonne chère.

— Dame, dit la vieille Marthe, un petit brin de lard avec des choux, et un morceau de pain bis, voilà ce qu'il y a dans la huche.

— Nous ne sommes pas accoutumés à de meilleurs repas, dit Thérèse avec un soupir douloureux, allez nous chercher voire pain bis.

Cette misère qui n'avait jamais occupée mademoiselle deMoëilienau milieu de ses courses errantes, lui fut pénible et douloureuse dans sa propre maison, mais ce sentiment s'effaça bientôt devant les soins empressés des deux vieillards. L'ingénieuse activité de Marthe parvint à organiser un souper presque splendide, comparativement à ce qu'elle avait d'abord annoncé. Une volaille, des œufs, quelques fruits, aussi précieusement conservés que si la maîtresse de la maison avait présidé à leur arrangement, firent de ce repas une sorte de régal pour ceux qui depuis quelque temps ne vivaient que d'un morceau de pain, qu'ils parvenaient à acheter par hasard. Et puis le linge était blanc, la vaisselle resplendissait, le feu continuait à flamber joyeusement dans la vaste cheminée.

Ce sentiment de bien-être fut si puissant sur Thérèse qu'elle s'écria tout à coup et avec un accent heureux :

— Oh ! on est bien ici !

Thérèse avait ordonné à Baptiste et à sa femme de rentrer chez eux et d'attendre ses ordres. Elle et Fontevieux étaient de chaque côté de la table, les pieds tournés vers le feu, et ce mot seul de Thérèse avait troublé le silence qu'ils gardaient depuis quelques instans.

En l'entendant, Georges fut sur le point d'avertir Thérèse qu'il fallait songer à quitter le plus tôt possible cette maison où elle se trouvait si bien, mais un contentement si vif et si mélancolique à la fois rayonnait sur le visage de Thérèse, son regard semblait caresser avec une si douce joie chacun des objets jadis accoutumés et qu'elle retrouvait enfin, qu'il ne se sentit pas le courage de l'arracher à celle charmante contemplation.

Thérèse arrêta tout à coup ses regards sur une tache qui se trouvait au plafond. Elle la regarda longtemps et sembla lui sourire. Puis elle la montra du doigt à Fontevieux, et lui dit sans la quitter des yeux :

— Vous souvenez-vous décela, Georges?

— De quoi donc? dil-il en regardant à son tour.

— Comment, reprit Thérèse toujours les yeux fixés au plafond et en souriant à ses souvenirs, vous ne vous i appelez pas? il y a bien longtemps de cela, le jour de la tête de ma mère, les gens delà maison tiraient des coups de

fusil dans le Jardin pendant que nous étlens tous ici dans la mIoo -, l'étais toute petite Bile, la peur me prit, et

à vous aussi, cl nous allâmes nous cacher lOUS deUX derrière le fauteuil de mon grand-père, M. de Hoéllien.

Vous ne vous rappelé/, pas, dil elle en s'animaiit, que

mon grand-père nous ni honte de vos frayeurs pendant (jue ma mère ne grondait doucement pour avoir dérangé le fauteuil de mon grand père? \ mis ne vous souvenei pas, reprit-elle encore, qu'à ce moment la Rouerie, qui

était déjà un homme lorsque nous n'étions tous deux que des enfans, prit votre défense, et dil à mon père : " Je vous promets que ee petit gaillard là sera brave un jmir et qu'il n'aura pas plus peur du bruit d'un fusil que de celui de cette bouteille de Champagne. » En pai lanl ainsi il en lit sauterie bouchon, qui alla frapper le plafond. Oui, oui, je me le rappelle, ajouta-l-elle, car mou père gronda la Rouerie de venir déboucher le vin de Champagne dans le salon, car il se fâcha de la petite tache qu'on venait de faire au plafond, qu'on avait repeint quelques jours auparavant. Cette tache, la voila.

Thérèse poussa un profond soupir, et perdue dans la vague pensée qui s'était emparée d'elle, elle continua d'une voix douce et plaintive : <-

— Quelle charmante vie c'était alors, Georges 1 quels plaisirs innocens et quels innocens chagrins ! quelle joie, quelle sécurité et quelles espérances I

— Oui, dit Georges, que cette mélancolie de Thérèse gagna à son tour -, oui, je me rappelle la noble et chaste maison de votre mère, et l'hommage respectueux qui l'entourait, et la joyeuse hospitalité de votre père, et toute votre famille, si nombreuse, si vénérée, si unie; ces longues soirées si gravement occupées par des dissertations sur un coup de tric-trac ou de piquet mal joué la veille, pendant que là-bas, dans le coin de ce salon, vous et moi, et vos belles cousines, et mon pauvre frère, qui est mort en exil, nous écoulions laRouarie, qui nous racontait des histoires de revenant, et qui s'amusait bien plus de nos rires et de nos jeux que de la conversation qui se tenait au coin du feu.

— Et il est mort aussi, cenoblecœur, dit Thérèse avec un accent profond; le beau jeune homme d'alors, si célèbre par ses magnifiques chevaux, ses grandes meules, sa vie qui avait le luxe de celle d'un prince, il est mort d'avoir supporté trop longtemps la misère et la faim, il est mort dans une maison étrangère, sur le pavé d'une chambre, et il est dans la terre humide et glacée, sans avoir un cercueil pour le défendre de la pluie et du froid.

— Oui, oui, dit Fontevieux, dont la voix s'altéra à ce souvenir, et nous sommes tous deux proscrits, tous deux condamnés à la vie qu'a menée la Rouarie.

— Est-ce qu'elle ne vous épouvante pas, Georges ? dit Thérèse.

Fontevieux ne répondit pas ; il contempla Thérèse ; son œil s'anima à voir sa beauté rayonner d'un sourire de joie. Son cœur se gonfla alors ; il se leva brusquement et dit:

— Partons, Thérèse, partons, il est temps.

— Déjà, dit-elle tristement.

— La prudence le veut, reprit Fontevieux.

— Encore un moment, reprit Thérèse d'une voix pleine de prière ; je suis si heureuse ici !

— Heureuse ! dit Fontevieux en essuyant une larme.

— Mais pourquoi cette tristesse?

— Un jour viendra, repartit Fontevieux amèrement, où je vous dirai ce que je souffre maintenant, ce que j'avais espéré, et ce qui n'était qu'une illusion.

— Parlez tout de suite, Georges, dit Thérèse. Ne sommes-nous pas proscrits tous deux, vus le disiez tout à l'heure, orphelins tous deux, tous deux enchaînés aux mêmes devoirs, exposés aux mêmes dangers, poursuivant les mêmes espérances, inséparables, je l'espère du moins, dans notre bonne comme dans notre mauvaise fortune?

— Est-ce tout, Thérèse ? dit Fontevieux ; et à ces espérances que nous poursuivons depuis si longtemps en-

M-inl li , ne s'en est-il mêlé aucune depuis ce malin?

— Oh! Georges, dil Thérèse avec épouvante, si pies

de la tombe de la Rouarie... Ah ! c'esl mal ce qu« vous \. iir/ de iiin là. ni i Ile en paissant la tête.

— Eh bien ! oui, reprit Fontevieux a\ee une exaltation fébrile, c'esl mal, mais je dois VOUS le dire, dut ma Irun-

clilse voue épouvanter, cette espérance m'est venue a l'instanl même où la Rouarie rendait le dernier saupii

— Taisez-vous I taise/, vous! s'écria Thérèse avec un plus terrible effroi.

— oh! reprit Fontevieux en pleurant, Dieu sait si jusqu'à ce moment la pensée d'être a vous m'est venue

une seule luis l.a ROUI rie est moi t, Thérèse; m;:is s'il

eût vécu, il m'eût toujours trouvé prêt ;i vi\iv ou à mourir pour lui ; sa volonté était la mienne, son esprit s'était enchainéle mien. J'apparteriis a ses projets comme son bras à son corps*; il s'était emparé de tonl mon être, excepté démon cœur, qui était allé à vous. S'il eût yéc le supplice que j'ai supporté si longt mps,je l'aurais supporte encore sans me plaindre et s^ns chercher à y échapper ; mais quand cette barrière infranchissable qui me séparait de vous a été brisée par la main inexorable de la mort, je dois vous le dire pour que vous sachii /. toule mon âme, je n'ai pu contenir une sorte de joie fatale ctcoupabli et je n'ai pensé qu'à vous à côté du cadavre de celui pour qui j'aurais donné ma vie, si j'avais pu sauver la sienne, pour qui je la donnerais encore, si je pouvais la lui rendre

Thérèse se taisait, les yeux baissés, le cœur ému, la rougeur au front.

— Vous n'avez point pensé à moi, vous, reprit Georges, et je vous ai excusée dans la première heure de votre désespoir; je vous ai excusé encore lorsque vous défendiez la pensée de la Rouarie contre les esprits étroits qui veulent se partager son héritage; je vous ai encore excusé lorsque la fuite nous a forcés de reprendre nos fatigues ei nos dangers; mais depuis que vous êtes dans cette maison, depuis que vous ouvrez votre urne aux doux souvenirs de votre passé, j'ai attendu un mot, un regard ; mais rien! rien!... Depuis cette heure falaie oii ma\ie n'est plus qu'en vous, vous n'avez pas pensé un seul moment à moi.

Thérèse pleurait ; mais elle avait trop peur de l'émotion qu'elle éprouvait pour oser se hasarder à parler ; elle ne répondit pas encore.

— Non, reprit Fontevieux, vous n'avez pas pensé à moi, vous ne vous êles pas souvenue de cette nuit où nous mourions tous deux, perdus et abandonnés par tous, et oU vous me disiez que vous m'aimiez.

— J'y cai si bien pensé, Georges , s'écria Thérèse en laissant éclater ses larmes, que j'ai juré sur la tombe de la Rouarie de n'être à toi que le jour où notre cause aurait triomphé, tant je me suis sentie faible désormais contre le toi amour que j'éprouve.

— Est-ce vrai? dit Georges en tombant à genoux devant elle.

— Oui, c'est vrai, répliqua-t-elle, ce que vous avez éprouvé avec effroi, je l'ai éprouvé avec horreur.

— Vous avez raison, Thérèse, reprit Georges, mais l'avenir nous appartient, l'avenir qui apporte avec lui, non pas l'oubli de ceux qu'on a aimés, mais le dToit de penser à son propre bonheur. Ce serment que tu as fait àlaBouarie, je le prends pour moi; tu as juré de ne m'appartenir que le jour où notre cause aurait triomphé, et moi je ne me croirai digne d'être à toi que lorsque j'aurai combattu et vaincu pour elle.

— Oh ! merci, Georges, merci! dit Thérèse en le regardant ainsi prosterné à ses pieds; ils veulent un chef, reprit-elle avec ardeur, et ils ne t'ont pas choisi, et ils n'ont pas compris que toi seul au monde pouvais achever tout entière l'œuvre dont tu as déjà fait la moitié!

— Celle place, dit Foiite\ieux, je ne veux pas la devoir à un choix toujours cruellement disputé, cette place, je veux la devoir à mes actions, et si Dieu n'a pas mar-

que ma tombe au premier pas de ma carrière, cette place je l'aurai bientôt conquise.

— Elle est à toi, et c'est moi qui te la donnerai, répri t Thérèse avec enthousiasme. Ecoute, Georges, écoute : cet acte que se disputaient encore ce matin les chefs de notre entreprise, cette liste de tous les conjurés, qui est la force même de la conjuration, ce levier avec lequel on peut jeter d'un seul coup dans la révolte tous les villages de trois provinces, c'est moi qui l'ai, Fontevieux, et je te la donnerai. Ah ! disais-tu, je n'ai pas pensé à toi depuis que la barrière qui nous séparait est tombée; oh ! Fontevieux, que je l'aime bien plus que toi, j'y avais pensé avant, moi! et cette liste, je l'ai volée à la Rouarie, vivant encore pendant que tu dormais à côté de la chambre où ie veillais pour toi, près du lit de celui qui se mourait.

— Oh! sois bénie, Thérèse, dit Fontevieux, sois bénie, et maintenant demande-moi tout ce que tu voudras, dis-moi quel péril il faut braver, quels travaux il faut entreprendre; oh! que nai je déjà une armée pour délivrer la France*ile ses bourreaux et t'en taire proclamer la libératrice; oh ! je te le jure, Thérèse, jeté le jure, j'aurai de la gloire, je serai digne de toi !

— Et alors, n'est-ce pas, dit Thérèse, nous reviendrons dans cette maison, car vous qui me reprochez de ne pas avoir pensé a veus , Georges, vous ne savez pas qu'à l'instant où je me replongeais avec tant de bonheur dans les souvenirs du passé, je faisais en moi-même l'histoire de notre avenir. Comprenez-vous le charme d'être ici, à l'abri de toute crainte, de toute séparation, au milieu de la famille dont nous serons à notre tour les anciens, et de pouvoir nous rappeler ces jours funestes d'à-présent;cet orage sanglant et fatal, arrachant, brisant, détruisant lès plus puissans du royaume, et nous poursuivant aussi dans notre obscure existence, prêt à nous anéantir sous sa furie, et auquel nous aurons échappé ? Ne trouvez-vous pas que ce sera là un bonheur qui n'est réservé qu'à ceux qui ont souffert, et tremblé, et pleuré comme nous ?

— Oh! oui, Thérèse, répondit Fontevieux, et ce jour je me rappel. erai tout, et je raconterai comment tu fus plus forte et plus aimante que moi, comment je te soupçonnai et comment lu me rassuras. Car je t'aime, entends* tu, comme nulle femme n'a pu être aimée...

— Taisez-vous, Georges, dit Thérèse avec ce bonheur embarrassé que donne l'amour que l'on aime.

— Car, reprit Georges, aucune femme ne vous a jamais égalée, Thérèse. Oh ! laissez-moi vous dire tout ce que j'éprouve !... laissez parler ce cœur si longtemps comprimé!.. Ne savez-vous pas que le prisonnier qui croit que sa captivité sera éternelle, s'y résigne, et n'éprouve plus qu'un désespoir calme et sans combat?... Mais vienne le jour où un événement lui apporte l'assurance de sa liberté, oh ! alors, il éclate et heurte sans cesse la porte de sa prison ; il appelle, et se fait répéter sans cesse qu'il sera bientôt libre, et il demande à chaque minute : «Est-ce dans huit jours? est-ce demain? est-ce aujourd'hui ? » Eh bien, moi, je suis ainsi; il faut, après ce silence affreux de trois ans, que je parle et que je dise sans cesse : « Je t'aime ! je t'aime ! et toi, m'aimes-tu ? m'aimes-tu ?...»

— Oh ! oui, Georges, je vous aime... oui... mais prenez garde, ami, nos vieux serviteurs sont là près de nous... Que diraient-ils s'ils entraient tout à coup, et qu'ils vous trouvassent là âmes pieds, mes mains dans les vôtres, mon front incliné vers le tien. Oh! tais-toi, Georges! tais-toi!...

— Eh bien 1 dis-moi encore que tu m'aimes...

— Oh ! ne le vois-tu pas ! ne le sens-tu pas !... Mets ta main sur mon cœur... il m'étouffe, tant je suis heureuse... Mais écoute-moi, Georges, c'est à mon tour d'être prudente, et il est temps de partir; vois, déjà la nuit est moins épaisse et le ciel noir s'éclaire de teintes grises ; à peine aurons-nous le temps de quitter cette ville dangereuse.

— Oh ! pas encore, Thérèse, pas encore, reprit à son

tour Fontevieux ; mais où serions-nous mieux cachés que dans cette maison, que les maîtres ont désertée depuis si longtemps? Reste, Thérèse, reste, il te faut du repos... Un jour, un seul après tant de fatigues, tant de cruels événemens... Oh! restons, je t'en supplie, restons...

— Non, non ! dit Thérèse, il faut partir ; je le veux, je vous en prie. N'oubliez pas mon serment, Georges, n'oubliez pas que moi aussi j'ai eu longtemps à me taire, que moi aussi je sens que la vie commence à ce moment pour moi. Oh! non, non! reprit-elle en se dégageant vivement, un jour entier dans cette solitude, un jour en tier en proie à tes aveux et à tes prières... je ne le veui pas !...

Georges la prit dans ses bras et la ramena doucement.

Elle avait la poitrine haletante, les yeux baissés, les lèvres de Georges effleuraient son front. Elle le repoussa avec tristesse.

— C'est mal, Georges, lui dit-elle; oh! laissez-moi garder envers vous la chasteté que je dois à celui qui me donnera son nom. Parlons, j'ai honte, j'ai peur; ne me faites pas rougir devant vous!

— Viens donc, Thérèse, viens, dit Fontevieux; allons, et Dieu nous soit en aide pour le salut de la France et pour noire bonheur I

— C'est bien, Georges, c'est bien... Va, sois-en sûr, Dieu nous protégera!

A ce moment le marteau fit résonner avec violence H porte cochère de la rue.

A ce bruit, Georges et Thérèse tressaillirent, tou» deux se regardèrent avec épouvante. Dieu envoyait-il un démenti à leurs douces espérances, leur envoyait-il un châtiment du bonheur imprudent auquel ils venaient de se livrer, quand une si sainte cause était dans leur* mains?

Us écoutèrent. Baptiste accourut tout tremblant, et leur dit qu'il avait aperçu une troupe armée qui stationnait à la porte de la maison.

— Va leur ouvrir, lui dit Thérèse, et retiens-les quelques minutes seulement, le temps nécessaire pour que nous puissions gagner la porte du jardin.

Aussitôt Fontevieux et Thérèse coururent rapidement vers la porte par laquelle ils étaient entrés ; mais au moment où ilsallaient l'ouvrir, ils entendirent des voix dans la rue et des bruits d'armes qui leur apprirent que la maison était cernée.

— Nous sommes perdus ! dit Thérèse résolument.

— Oh ! dit Georges, je te défendrai contre une armée f

— Non, dit Thérèse, tu ne leur résisteras pas. Dieu nous délivrera de leurs mains, s'il ne s'est pas détourné de tous ses serviteurs ; mais avant que nos ennemis ne s'emparent de nous, il nous reste un dernier devoir à remplir ; suivez-moi.

Ils rentrèrent immédiatement dans le salon, refermèrent les volets extérieurs de laporte-fenêtre, les volets du dedans, et les assurèrent par la barre de fer que la vieille Marthe avait détachée.

— Et maintenant, dit-elle à Fontevieux, traînez ces meubles contre la porte qui ouvre sur le vestibule; maintenez-la fermée jusqu'à ce que j'aie accompli le sacrifice.

Pendant que Fontevieux lui obéissait, Thérèse ramassa rapidement les restes du foyer, les ranip»*c et y jeta tout le bois qu'elle trouva sous sa main.

Cependant la flamme se rallumait à peine. Thérèse, éperdue, cherchait, de tous côtés des alimens à la flamme.

Pendant ce temps, Fontevieux entassait devant la porte les consoles, les sièges, tout ce qui pouvait opposer une résistance à l'entrée de ceux qui avaient déjà envahi la

FRÉDÉRIC SOI LIÉ

Hkiismi. l'en lant M leinps aussi , 00 les entendait parler

bruyamment fc la porto du vestibule, donl Baptiste voulait absolument leur défendra l'entrée.

— Le gardien du cimetière, B'écriait-ll, eet un tmbeV elle ! il n'est point entré de voleur dans la maison cette

nuil ; tOUl y est parlailomeiil en ordre, cl je ne demande

l'assistance de personne.

— Ce no sont pu dei voleurs qui y sontentrés, ré« pendil une voix qui n'étall autre que celle de Marthe, ce sont des ennemis de la république.

— Je vous dis qu'il n'v esl entré personne, ni voleurs ni ennemis de la république, repartit Baptiste.

— Pour ça vous avez tort, dit le gardien du cimetière qui avait acoompagné ceux qui venaient faire cette perquisition, je suis sûr d'avoir vu hier BOir, dans la nuit, deux individus pénétrer par la petite porte du jardin de la petite ruelle; c'est si vrai que je n'en ai pas dormi de la nuit, et comme ce matin au premier point du jour je ne vous ai point vu comme d'ordinaire travailler dans le clos, j'ai craint qu'on vous eût surpris dans votre sommeil, qu'il vous fût arrivé malheur, et j'en ai été avertir monsieur le maire.

En effet, c'est dans cette bonne intention que ce malheureux avait été éveiller la sollicitude du magistrat républicain. Si le maire avait été seul chez lui, lorsque le gardien du cimetière lui apporta cet avis, il est probable que ce magistrat n'eût pas mis un très vif empressement à aller s'assurer de l'existencce de deux vieillards dont personne ne s'occupait, il est probahle encore qu'en les trouvant dans la maison il s'en fût tenu là, et qu'il eût renvoyé le gardien, en lui reprochant de l'avoir dérangé si inutilement. Mais lorsque cet officieux maladroit alla chez le maire, Barlhe s'y trouvait, Barthe qui, en vertu des ordres qu'il avait reçus de Morillon, allait de ville en ville pour ramener toutes les troupes disponibles.

A peine eût-il entendu l'avis qui venait d être donné au magistrat municipal, que Barlhe y vfc tout autre chose que ce qu'y avait vu le gardien du cimetière. Il savait, lui, que la Rouarie était sur le point de mourir, il savait que Morillon l'avait été surprendre à la Guyomarais, où il était avec quelques-uns de ses associés et avec Thérèse Moëllien. Il supposa donc que c'étaient des fugitifs et non des voleurs qui avaient pénétré dans cette maison. Aussitôt il prit des mesures ra[ ides pour que la maison fût cernée de tous côtés. C'était lui qui insistait, comme nous l'avons dit, pour entrer dans les appartemens.

— Je vous dis qu'il n'y a personne, répétait sans cesse le vieux Baptiste, et que voilà plus d'un an que cette maison n'a été ouverte.

— Vous mentez ! dit un garde national qui entrait dans ce moment dans le vestibule, car il y a au beau milieu du toit une cheminée qui fume, et vous n'avez pas l'habitude de faire votre cuisine dans le salon ou dans la chambre à coucher de la maison.

— En voilà assez comme ça, repartit Barthe, et brisez les portes si cet homme ne veut pas ncas en donner les clefs.

— Eh bien, eh bien, dit Baptiste qui, ne sachant pas que la maison était cernée, voulait gagner quelques minutes pour donner à Thérèse et à Fontevieux le temps de sortir par le jardin, je vais vous les chercher.

— Que diable brùle-t-on donc là-dedans , s'écria un garde national du fond de la cour, on dirait qu'ils veulent mettre le feu à la maison.

En effet, le feu s'était enfin animé, grâce à tous les alimens que lui avait fournis Thérèse. Ecrans, corbeilles de femme, petits meubles précieux, elle avait tout jeté dans la cheminée. Enfin, quand elle vit la flamme briller ardente et active dans le foyer:

— Garde la porte ! cria-t-elle tout à coup à Fontevieux, et fais-toi tuer s'il le faut, mais qu'ils n'entre»

Aussitôt elle se dépouilla de sa robe et la jeta dans les flammes.

a ce moment même Barthe s'écriait de l'autre côté:

— On brûle quelque chose, enfoncez les portes, n'attendes pas les clefs.

Les premiers COUDS de crosse de fusils se firent entendre

— 'liens bon, dit Thérèse, qui voyait avec désespoir

que la flamme était presque complètement éteinte sous le

drap lourd et humide dont elle venait pour ainsi direde l'envelopper.

l,i s gardes nationaux commencèrent à frapper avec colère. Fontevieux, les dena mains on avant, mai n tenait contre la porto les meubles qu'il y avait accumulés, et Thérèse demi-nue courait dans le salon, cherchant d'antres élément a la flamme qui se mourait. D'une main désespérée elle brisa les (baises, les fauteuils, en jeta les (iemis dans le feu. Mais une lourde fumée sortait seule de ce foyer élcmlfé. Aiors Thérèse désespérée, s'arrêta devant le portrait de sa mère, le contempla un moment, puis le détacha du mur, et ayant l'ait le signe de la croix, elle lejeta dans le feu en murmurant :

— C'est pour voire sainte cause, mon Dieu !

Enfin elle poussa un cri de joie en voyant la flamme s'emparer de cette toile et de ces bois desséchés par Ls années.

La porte pliait cependant, et quelques-uns des meubles entassés par Fontevieux, cédant à 1 ébranlement que leur donnaient les coups multipliés des agresseurs, avaient roulé avec fracas par dessus la tête de Georges; Thérèse les avait ramassés et les avait minée jusqu'au foyer de la vaste cheminée. La flamme pétillait, l'épaisse fumée qu'exhalait le drap commençait à emporter avec elle quelques jets de flamme, qui s'allumaient comme des éclairs dans ce sombre nuage.

— Encore une minute! s'écriait Thérèse, encore une minute I

Mais à cet instant la porte céda aux efforts de ceux qui l'attaquaient-, les meubles furent renversés, Coorgcs fut repoussé au loin, et c'est seulement alors qu'il aperçut Thérèse à demi nue, qui se jeta dans ses bras en lu» disant:

— Cache-moi ! cache-moi !

Cependant, la porte ouverte en face la cheminée, lui livra un courant d'air glacé qui s'engouffra dans les flammes et leur donna une activité dévorante.

— Ils sont sauvés, murmura tout bas Thérèse, pendant que Barthe criait :

— Eteignez le feu ! éteignez le feu 1

On arracha au foyer les meubles à moitié consumés, dont les cuivres s'étaient tordus dans la flamme, les débris de toiles, et enfin quelques iambeaux de drap, que le feu avait calcinés sans les réduire en cendre.

Barthe avait entendu dire que Thérèse Moëllien portait dans ses habits les papiers de la Rouarie; il s'empara de ces morceaux de draps et put reconnaître la cendre blanche et terne du papier qui les doublait; mais toute tra< e d'écriture avait disparu, tout nom était effacé.

Aies il se tourna vers Thérèse Moëllien, qui se tenait confuse derrière Fonlevieux.

Il fallait, au digne agent de l'infâme Morillon, une lâcheté à faire, a défaut d une cruauté , et comme on venait de lui arracher la pieuve grâce à laquelle il eût pu envoyer plus de deux cents victimes à l'échafaud, il eut recours à l'insulte pour se venger de son désapointement.

— Ah ! par Dieu ! Ja belle, dit-il en se tournant vers Thérèse, il paraît que nous vous avons dérangée au bon moment, car d'après le costume où nous vous trouvons, je dois vous rendre cette justice de dire que vous n'employez pas tout votie temps à conspirer contre la république.

— Misérable ! s'écria Fontevipus on c'élançanf sur Barthe*

LES A.VENTURES DE S \ ' L RMN FICHE'!'

— Laissez-le dire, Georges, répliqua Thérèse en l'arrêtant, ce n'est plus qu'à Dieu que nous devons compte de nos aciions.

— Oh ! oh ! dit Barthe, Georges, Georges de Fontevieux, sans doute. — Très bien ! ajouta-t-il; je vous remercie, la belle, de m'avoir appris le nom de votre amant.

— Puisque vous savez mon nom, dit Fontevieux, il faut que vous sachiez aussi qui je suis : voici des papiers, veuillez en prendre connaissance.

Depuis longtemps Georges de Fontevieux était muni d'une commission du prince des Deux-Ponts, qui l'avait accrédité comme son agi nt diplomatique auprès de la république française, celte commission l'avait plus d'une fois tiré d'embarras, et il espérait encore y trouver son salut, et surtout celui de Thérèse.

Barthe fut vivement contrarié à la lecture de ces papiers, qui donnaient à l'arrestation de. Fontevieux une importance politique qu'il n'avait pas prévue.

— Quoique je ne sache pas trop ce que peut venir faire dans ce pays l'envoyé du prince des Deux-Ponts, dit Barthe, je dois reconnaître que ces papiers sont en règle, mais quant à cette fille

— Elle voyage avec moi, dit Georges en regardant Thérèse d'un air suppliant.

— En quelle qualité, reprit Barthe, comme votre femme ou comme votre maîtresse ?

— Comme ma f mime, repondit Georges.

— M. le maire, reprit Barthe, la fille Thérèse Moëllien a-l-elle fait afficher, dans celte commune, les bans de son mariage avec ie sieur Fontevieux, comme la loi l'ordonne.

Le maire répondit négativement.

— En ce cas, répondit Barthe, ce prétendu mariage est faux ou nul, vous ne pouvez tout au plus réclamer celte tille que comme votre servante ou comme votre maîtresse, choisissez.

— INi comme l'une ni comme l'autre! s'écria tout à coup Thérèse avec une indignation exaltée. Oh ! Georges, Georges, la vie ne vaut pas qu'on souffre une pareille injure: allez, vous êtes libre, moi je reste, et je le dis tout haut : j'ai conspiré, et je conspirais encore à l'instant même, en brûlant ce vêtement où était cachée la preuve de ma conspiration.

— A la bonne heure, dit Barthe, voilà de la franchise, ce n'est pas comme vous, monsieur Georges de Fontevieux, qui vous prétendez un envoyé respectable d'un prince allié; que faisiez-vous ici, monsieur l'ambassadeur, ajoula-l-il avec ironie?

— J'aidais mademoiselle de Moëllien, dit Georges, à vous arracher toutes les traces de cette conspiration qui éclatera sur vous et vous dévorera tous; je conspirais avec elle, et s'il faut mourir pour cela, je mourrai avec elle.

— Ah ! s'écria Barthe avec joie, il me semble que nous n'en avons pas besoin de plus pour arrêter ces deux infâmes aristocrates et les conduire à Rennes sous bonne escorte. A cheval , à cheval ! et gagnons le chef-lieu du département. Ça vous fera plaisir, ajouta-t-il en se tournant vers Georges et Thérèse; car, si je ne me trompe pas, vous y trouverez des gens de votre connaissance. Allons, dépêchons-nous, nous n'avons pas une minute à l'cidre.

Immédiatement on attacha la main de Fontevieux à la main de Thérèse, et on les plaça au centre d'une troupe de garde nationale.

— Marthe... dit tout bas Thérèse à la vieille servante. La pauvre servante s'avança en pleurant.

— N'as-tu pas un vieux manteau à me jeter sur les épaules? dit Thérèse.

— Ah bah! ah bahl fit Barthe en leur montrant la porte de la rue, il n'y a pas de mal à ce que vous régalicz un peu les habitans de Fougères de la vue de vos charmes. Eh ! eh ! ajouta-t-il avec un rire féroce, voilà des épaules blanches comme l'ivoire; ça fait un beau brin de fille, n'est-ce

Et l'ignoble agent poursuivant ses plaisanteries obscènes, força la malheureuse Thérèse à traverser ainsi à moitié nue toute la ville de Fougères; elle parcourut ainsi sous le froid toute la distance qui sépare celte ville de Rennes. Et ce ne fut qu'au moment d'arriver qu'un garde national, ému des larmes silencieuses que la pudeur et non pas la souffrance lui faisait verser, lui jeta un manteau dont elle put s'envelopper.

A l'heure oti Thérèse et Georges arrivaient à la prison de Rennes, sous l'escorte de Barthe, Picot Lemoëlan et Angélique Desillesy avaient été déjà écroués par ordre de Morillon. Quant à Marguerite, elle avait été remise à Guillaume Poiré, avec ordre de la transférer dans les prisons de Nantes, car pour prix des renseignemens que lui avait donné Lemaître au sujet de Césaire Perbruck, Morillon lui avait promis de lui envoyer sa fille si jamais il parvenait à l'arrêter.

Cependant Morillon déçu dans ses vastes espérances, Morillon, à qui échappaient les chefs les plus importans de l'association, qu'il avait si ardemment poursuivis, Morillon voulut s'emparer du petit nombre de ceux dont le hasard lui avait livré les noms.

Avant que la Chauvenais et Morin Delaunay, qui habitaient Rennes, eussent pu être avertis de ce qui s'était passé à la Fosse-Ingant v ils étaient arrêtés dans leurs maisons. Malheureusement pour eux, leurs noms se trouvaient dans les papiers dont Morillon s'était emparé. Presque en même temps Loquet de Grandvitle et Grou de la Mothe étaient surpris dans leur château. Ceuxci durent leur arrestation au souvenir que Morillon garda de les avoir rencontrés lorsqu'ils se rendaient à la grande assemblée du château de la Rouarie. Plus tard on s'empara de madame Lafauchais, dont Morillon intercepta une lettre adressée à Loquet de Grandville, lettre dans laquelle cette dame l'avertissait de ce qui venait de se passera la Fosse-Ingant. Mais ce n'était pas assez pour Morillon- il lui fallait d'autres victimes, puisqu'il connaissait d'autres hommes qu'il pouvait accuser. Il connaissait M. de Perbruck et M. de Paradèze, Champagnolles, les deux Desilles, la Châtaigneraie, et il considérait toutes ces têtes comme lui appartenant.

En conséquence, deux jours après l'arrestation de Thérèse Moëllien et de Fontevieux, il reprit ses courses en compagnie de Barthe, qui lui avait triomphalement amené ces deux prisonniers. Mais tout en poursuivant les nobles royalistes, le farouche commissaire pensait à ses vengeances personnelles, et il arriva que ce fut en voulant satisfaire une haine particulière qu'il se retrouva sur la piste de quelques uns des personnages de ce récit.

En effet, Morillon n'avait pas oublié la résistance de Delbenne, et il avait juré de se venger du mouvement d'humanité qui avait poussé le lieutenant de gendarmerie à protéger Marguerite contre d'odieuses brutalités. Pour y parvenir, Morillon essaya d'abord de faire un rapport défavorable contre cet officier; mais les services de celui-ci parlèrent plus haut que la dénonciation de Morillon , et les membres de la.commune de Bennes poussèrent le courage jusqu'à dire à Morillon qu'il était inutile de battre une femme pour l'arrêter.

Cet échec devint un nouveau grief contre Delbenne. Ce fut donc dans le but d'atteindre, d'un autre côté, la vengeance qui lui échappait, que Morillon, accompagné de Barthe, se rendit à la demeure de Marie-Jeanne. Il savait que cette fille avait assassiné son frère pour protéger la venue de Delbenne, son amant; il avait appris, d'une autre part, que la Rouarie se trouvait dans la grange du ^alheureux Lefort, la nuit ou lui-même se rencontrait

FRÉDÉRIC soi LIÉ.

dans la ferme arec Saturnin Fichât, les frères Robertln et L'infortunée Marguerite ; et il espéra faire jaillir de toutes ces circonstances une accusation où il envelopperait Delbenne.

Aiii^i, trois Jours après sa dernière expédition, Morillon, toujours Infatigable, arrivait a l'angle du bols de Blaln, à quelques pas de Guéménée. 11 alla droit à la ferme de Marie Jeanne. Lorsqu'il y entra, il ne trouva qu'une servante qui s'occupait aux soins de la maison, et lui demanda à parlera sa maltresse.

— Elle n'habite plus cette ferme, lui répondit cette fille. Depuis le jour où son frère y a été assassine avec Sylvestre et les deux gars Robertln, elle l'a abandonnée, et ne veut plus en entendre parler.

— El a qui appartient-elle maintenant, dit Morillon?

— Dame! reprit la fille d'un air niais, je pourrais bien dire qu'elle est a moi et a mon frère, car le lendemain de ce terrible jour... lorsque nous sommes revenus de Guéménée, où elle nous avait envoyés passer la nuit, elle nous a dit commerça : « Prenez la ferme, faites en ce que vous voudrez, je vous la donne. »

— Elle- est donc bien malheureuse, la pauvre fille? reprit IMoiillon.

— Oh ! oui, et sans un voisin qui l'a recueillie et chez qui elle est placée comme servante, je crois bien qu'elle serait morte de froid et de faim dans le bois, où elle passait toute la journée à pleurer et a se lamenter.

— Pardieu! dit Morillon, qui voulait absolument atteindre Marie-Jeanne, voilà qui est d'un brave homme, et je voudrais bien le connaître, car les honnêtes gens sont rares par le temps qui court.

— Puisque vous connaissez Marie- Jeanne , reprit la paysanne, vous connaissiez peut-être les Roberlin, ceux qui sont morts ici.

— Oui, oui, dit Morillon, c'étaient mes bons amis; je connaissais Jérôme et Paul.

— Eh bien ! répliqua la servante, c'est leur oncle, c'est le frère de leur père qui a recueilli Jeanne.

— Ah I je sais, je sais, dit Morillon, celui qui demeure tout près d'ici.

— Eh bien! oui, dit la paysanne, celui qui tient une ferme de M. Perbruck, et dont les terres sont enclavées dans la lisière du bois.

— Je vois cela d'ici, reprit Morillon, dont l'instinct de limier se réveilla à ce nom de Perbruck.

Puis voulant apprendre où était située la ferme, sans avoir l'air de questionner la servante, il reprit :

— N'est-ce pas à gauche, en sortant de la maison et en allant du côté de Nantes ?

— C'est ça.

— Puis, au milieu du bois, continua Morillon de l'air d'un homme qui cherche à se rappeler un chemin qu'il a suivi il y a longtemps; puis, au milieu du bois, il me semble qu'on prend à droite...

— Oh! non, non, reprit la servante; c'est pas si loin que ça; c'est au premier chemin de détourne à gauche dans le. bois, et plus encore à gauche, comme qui voudrait regagner la route de Niort et d'Ancenis.

— Je me souviens à présent, reprit Morillon, à qui ces renseiguemens parurent suflisans pour le diriger dans la recherche qu'il voulait faire. Eh bien ! ajouta-t-il, dites à Marie-Jeanne, quand vous la reverrez, que je suis bien fâché de ne l'avoir pas trouvée; mais il faut que ce soir, moi et mon camarade, nous soyons à Nantes, et nous n'avons pas le temps de nous détourner de notre route pour aller rendre visite à la pauvre fille.

— Si elle vient, messieurs, je le lui dirai ; mais si elle me demande qui est-ce qui est venu, que faudra-t-il que je lui réponde?

— Ah ! diable, dit Morillon ; eh bien ! répondez-lui que ce sont les amis du lieutenant Delbenne, elle saura ce que cela veut dire. ,

Morillon et Barthe s'éloignèrent, pendant que la servante grommelait entre ses d en»* :

— En voilà a qui je n'aurais pas faits! bon accueil, si j'avais su qu'ils lussent les amis de ce gendarme qui a perdu l'espril de noire pauvre mattn

Lorsque Barthe et Morillon lurent à quelque distance de la ferme, le premier, après et avoir reçu l'ordre de Morillon, lii un détour, gagna Guéménée à toute bride,

cl porta aux gendarmes du pays l'ordre de venir les rejoindre à la ferme de François Roberlin. Morillon ralentit le pas de son cheval pour alUudre le retour de ttarthe, qui reparut bientôt.

— Eh bien! vonl-ib. venir?

— Ils y seront dans une heure, -reprit Barthe.

Puis, mettant son cheval à côté de ci lui de Morillon, Barthe lui dit avec une familiarité à laquelle il si: < royait des droits authentiques depuis l'arrestation de Thérèse Moëllien :

— Ah çà ! que comptez-vous aller faire chez cet homme et près de cette fille?

— Cet homme s'appelle Roberlin, lui dit Morillon d'un ton sentencieux, c'est l'oncle de ces Robertin qui se sont si doucettement entr'égorgés dans cette maison que nous venons de quitter, c'est l'un des fermiers de ce marquis de Carabas que l'on appelait marquis de Perbruck. Crois moi, Barthe, ceux que nous avons dérangés à laGuyomarais et plus tard à la Fosse-Ingant doivent se promener dans ces parages-ci pour s'y cacher: quelque chose me dit que c'est encore une remise à gibier aristocrate. Et puis, comme je te le disais, c'est un Robertin, et à défaut de celui, ou plutôt de celle qui m'a laissé vingt-quatre heures dans le château de Mantes, je ne serai pas fâché d'en trouver un à qui je puisse faire payer le mauvais tour de la petite Rose. D'ailleurs, j'y trouverai la Marie-Jeanne et j'ai un compte à régler avec son amant : je la chargerai de m'acquitter.

— Elle? dit Barthe, mais elle était pour les républicains.

Morillon jeta on regard de mépris sur son digne ami, et daignant enfin lui dévoiler les profonds calculs de sa politique, il répondit:

— Elle a beau avoir été pour les républicains, elle n'en a pas moins assassiné son frère. Ça a passé inaperçu, au milieu du carnage qui s'est fait dans celle maison, et notre ami Delbenne n'en a rien dit à l'accusateur public, mais il faut que justice se fasse, et elle se fera. Si nous voulons que l'on respecte la république, il ne faut pas y souffrir de fratricides. Les ennemis de la nation ne manqueraient pas de la calomnier à ce sujet.

— Sais-tu bien, dit Barthe en examinant Morillon, que tu es un atroce gredin avec ta justice et la peur que tu as que l'on calomnie la nation ! Qu'est-ce qu'elle t'a fait cette malheureuse Marie-Jeanne?

— Elle, dit Morillon, rien du tout, et si la municipalité de Rennes avait fait casser le lieutenant Delbenne, comme je le lui demandais, la pauvre fille aurait tranquille et heureuse tant qu'elle aurait vouiu;

je n'ai pas réussi, et j'en suis pour les insolences que cet homme m'a dites. Ah! tonnerre! il faut que je l'en punisse, vois-tu; ça coûtera peut-être la vie à cette fi le, mais elle le méritait bien et lui aussi. J'arrangerai cela drôlement, sois tranquille, ajouta-t-il, ça sera comme pour la fille de Marchant, ton bon ami, le bourreau de Nantes.

•—Hein! fit Barthe, est-ce que celui-là aussi t'a fait quelque chose?

— Non pas lui, dit Morillon, mais son honorée demoiselle s'est permis de me dire des douceurs dont lu aurais pu avoir ta part si lu avais été àv£c moi à la Fosse-Ingant.

— Ah çà ! est-ce que tu voudrais faire perdre sa piace à ce brave Marchant? dit Barthe; n'oublie pas que je lui ai donné ma parole qu'il ne 'serait pas tourmenté pour le passé, et entre gens d'honneur, tu comprends, une paio'e c'est sacré.

— N'aie pas peur, n'aie pas peur, répliqua Morillon,

qui souriait à quelque idée féroce qui lui pasifc par l'esprit, je ne le ferai pas destituer.

Les deux amis, causant et plaisantant de cette agréable façon, continuèrent leur route vers la maison qui leur avait été désignée.

Sans doute un mauvais esprit dirigeait Morillon; il avait l'instinct de la bête fauve, car il ne s'était pas trompé en supposant que la ferme où s'était retirée Marie-Jeanne cachait quelques unes des victimes qui lui avaient échappé.

En eûet, c'est là , qu'après la réunion de la Fosse- Ingant, MM. de Perbrurk, de Paradèze, la Châtaigneraie et Saturnin Ficbet avaient été chercher un asile. Par un hasard encore plus étrange, d'autres proscrits contre lesquels Morillon avait un profond ressentiment, mais qu'il n'eût pas cherchés là, s'étaient aussi réfugiés dans cette maison. C'étaient le vieux Louis Robertin et sa tille Rose. François Robertin de Blain était en effet le seul parent qui leur demeurât, et ils s'étaient rendus près de lui après leur fuite du château de Nantes.

Rose et son père avaient été reçus à bras ouverts, on avait donné au vieux Louis Robertin un coin de grange d'où il pouvait se traîner jusqu'au cellier où l'on gardait le cidre. Dès le matin, il y allait remplir une sorte de damejeanne qui contenail la valeur de trois ou quatre pintes et l'emportait sur sa paille, la buvait en une heure et dormait; puis il s'éveillait et allait chercher à boire, il buvait encore et se rendormait: il est im» ossiblc d'avoir un hôte moins gênant. Quant à Rose, elle avait été installée dans ses fonctions de surveillante de la ferme, fonctions qu'elle devait partager avec Marie-Jeanne.

Avant de raconter les événemens que, fit naître l'arrivée de Morillon dans cette famille, il nous faut donner à nos lecteurs quelques détails sur ses antécédens et expliquer comment Marie-Jeanne s'y était retirée.

Depuis longtemps, François Robertin, de Blain, était veuf : six gars, dont le plus âgé avait vingt-six ans, et le plus jeune dix-huit, composaient la famille. C'étaient de rudes et durs jeunes gens, qui avaient été plus d'une fois rôder autour de la ferme de Marie-Jeanne , et dont les plus âgés avaient essayé de lui parler d'amour, avant que la révolution eût mis le désordre dans les familles. Repoussés les uns après les autres, ils ne s'étaient point dépités de n'avoir pas été accueillis, et ils avaient continué à aimer Marie- Jeanne comme une bonne et belle voisine, destinée à devenir la femme d'un fermier plus aimable, plus adroit ou plus riche qu'eux.

Mais lorsqu'ils avaient appris que les refus de la fermière venaient de la préférence qu'elle accordait au maréchal des logis Delbenne, qui commandait alors la brigade de Guéménée, ils s'étaient éloignés avec mépris de Marie-Jeanne et de son frère, qui souffrait, disaient-ils, cette indignité.

Delbenne était devenu lieutenant, et ses relations avec la belle fermière de Blain avaient cont;nué, quoique le (h mgement de résidence du lieutenant les eût rendues moins fréquentes. A celte époque, c'était avant l'horrible épisode que nous avons raconté, Marie-Jeanne avait cru s'apercevoir que le coeur de son amant lui échappait, et elle avait voulu se rapprocher de ses anciens voisins. Elle s'était donc rendue un jour chez eux sous prétexte d'affaire; elle avait trouvé le vieux François au milieu de la cour de sa forme, flirigeant les travaux de ses fils, occupésàchaig r dis voitures attelées, selon l'usage du pays, de deux | air*, s de l;œurs et d'autant de chevaux.

— Bonjour, voisin, avait dit Marie-Jeanne en abordant le vieillard, pendant que les fils étaient tous restés immobiles, en voyant cette belle fil le revenir ainsi chez eux.

— Continuez votre travail, dit sévèrement François Robertin, Marie-Jeanne n'a rien à vous dire, je suppose. Puis il se tourna vers la jeune fille et reprit rudement :

— Qu'est-ce que vous me voulez?

— Je venais pour vous dire, répliqua Marie-Jeanne, interdite de l'accueil glacé du vieillard... aue mon frère est

J&e Siècle.

malade et qu'il ne peut mener ses grains au marché de Guéménée, il m'a chargée de vous prier de venir tes prendre en passant, et de les vendre avec les vôtres.

— J'irai les prendre demain.

— Vous ne deviez point aller au marché, dit l'un des fils.

— J'irai prendre les blés; mêlez-vous de vos affaires, répliqua le père.

— Mon frère espère, dit Marie- Jeanne tremblante, que vous entre rez lui dire bonjour et que vous déjeunerez avec lui.

— J'irai prendre les blés... répéta Bobertin d'un ton glacé, faites charger les voilures, de façon à ce que je les trouve sur la route."

— Vous ne voulez donc pas entrer dans la maison? reprit la pauvre fille en pleurant.

— Ça n'est pas nécessaire.

— Ça fera plaisir â mon frère, et je n'y serai pa^ dit Marie-Jeanne.

Le vieillard la regarda un moment et parut ému de la douleur qu'elle éprouvait, mais il se retint et lui dit en la reconduisant du celé de la porte de sortie :

— Allez, Marie-Jeanne... allez... dites à votre frère que je suis à son service, à lui...

Ils arrivèrent ainsi jusqu'à la barrière qui fermait la cour ; là, et lorsqu'il fut hors de la vue de ses fils, le vieux Robertin prit la main de Marie- Jeanne et lui dit avec plus de bonté :

— Va, ma fille ! va... faut que ce soit comme ça... Si je l'avais parlé doucement, il y en aurait eu un de ces six beaux gars-là qui serait retourné rôder autour de la ferme, et tu sais bien que ce n'est plus possible maintenant... C'est ta faute, Marie-Jeanne, c'est ta faute... Va, je ne le maudis point, car tu étais une bonne fille ; mais dame!... ton frère a fait le vaniteux, il t'a habituée à voir des gens qui n'étaient point des paysans. C'est aussi un peu sa faute. Dieu vous pardonne à tous deux !

Ce petit événement s'était passé quelques jours avant la funeste rencontre qui avait amené le crime de Marie- Jeanne et la mort des frères Robertin. Il n'avait pas peu contribué à exaspérer l'esprit de la pauvre fille, qui avait compris qu'il n'y avait plus d'espoir pour elle que dans l'amour *Je Delbenne. Cette insulte faite à sa sœur avait aussi poussé le frère de cette infortunée, à se montrer plus sévère envers elle et avait aidé à amener cette collision oU Lefort avait trouvé la mort. Il nous faut expliquer maintenant comment, après avoir été si positivement éeonduite par François Robertin, Marie- Jeanne avait trouvé un asile près de lui.

Le lendemain de la nuit sanglante que nous avons racontée, le vieux Robertin, en se rendant au champ, aperçut une femme à genoux sur le bord d'une mare; il reconnut de loin Marie-Jeanne qui priait. Il l'observa et s'approcha doucement. Tout à coup il la vit se lever, tendre ses bras vers le ciel et se précipiter dans la mare. Lorsque le courageux vieillard parvint à l'en arracher, elle était évanouie. Il la fit porter chez lui, où il trouva la servante dont nous avons parlé tout à l'heure et qui couiait après sa maîtresse.

En effet, la pauvre fille, en entrant le matin dans la ferme, avait trouvé les cadavres des Robertin, celui de Sylvestre, celui de Lefort, et elle pouvait supposer que Marie-Jeanne avait péri dans cet horrible massacre. Elle raconta tout cela à François Robertin; elle lui apprit aussi que la gendarmerie, avertie par Delbenne, s'était rendue dans la maison. Mais, comme le soupçonnait Morillon, le lieutenant avait déclaré que le frère de Marie- Jeanne avait succombé dans la lutte où avaient péri les trois frères Robertin.

Pendant que la servante racontait tout cela, Marie- Jeanne était revenue à elle; elle avait entendu ce récit, et une seule chose l'avait frappée, c'est que Delbeune ne l'avait pas dénoncée. Il lui pardonnait donc son crime, il pouvait dot -re. Avec cet espoir, l'amour de

DERÏC SOI LIÉ.

ni revint ; cite QQltta la maison du Vieux Roi pour aller ôi outer à la mairie de Guémei ée la l< i ture du

.il i lie déclara qu'en voyant loi le horrible elle était devenue folle, el qu'< Ile ne te rappelai! plui rien, .^a tentative do suicide donnai! an certain poids à celte déclaration, et elle fut acceptée sans op« posiûon.

Mais en quittant Guéménée pour se rendre à la ferme, Marie-Jeanne ne se sentit pas le courage de retourner dans sa maison. Ce fut alors que dans un moment de délire elle du a sa servante: « Prends cette ferme, fais-en ce que tu voudras, Je te la donne. » Alors, ne sachant où aller, elle se mit à errer dans la campagne. Deux des fils Rcbertin la rencontrèrent assise sur le bord 6?un chemin qui menait a leur ferme C'était l'heure où toute la famille Robertin revenait (les champs.

— Ah! lui dit l'un, tu pleures maintenant... Voilà où ça mène de faire la hère. Va, tu es perdue et ma ulile.

— Maintenant que tu es eneore plus riche qu'autrefois, lui dit le second, tu peux épouser ton officier, à moins qu'il ne veuille plus d'une fille pareille à loi

Elle ne répondit rien et ils s'éloignèrent.

Un autre en rentrant dans la maison de son père la rencontra encore et lui cria :

— Si tu n'avais pas ouvert la porte aux républicains, ton frère n'aurait pas été tué.. Va, Marie- Jeanne, tu seras damnée !

Ils passèrent tous les six les uns après les autres, chacun avec une malédiction ou un reproche, si bien que Maria-Jeanne se demandait s'il ne valait pas mieux mourir que de vivre dé.-ormais maudite et méprisée. Peut-être allait-elle s'abandonner eneore à cette funeste pensée, lorsque par cette route passa encore le vieux François Robertin, marchant en avant d'un attelage de six bœufs qui traînaient une charrue. Le vieillard était pensif et triste, il songeait au sort de ses infortunés parrns qui s'étaient égorgés les uns les autres pour différences d'opinion ; et lui, qui avait déjà vécu soixante-dix ans, qui passait pour un homme d'expérience, se demandait quelles étaient ces opinions nouvelles qui bouleversaient la France. Il se demandait pourquoi le peuple se levait... Il se demandait ce que signifiait cet acte inouï d'un roi jugé par une assemblée... Et en se mettant en face de ces grands événcmens qui lui semblaient impossibles, il se siunait avec ferveur, murmurant une prière, et se disant: «La fin du monde est venue* le jugement dernier approche; prions et remplissons nos devoirs de chiétiens. »

Comme il allait passer absorbé dans ces pensées, il aperçut tout à coup Marie- Jeanne; il s'arrêta, et ses bœufs accoutumés à la main puissante qui les guidait, s'arrêtèrent aussi en voyant s'appuyer à terre le long aiguillon que Robertin tenait à la main.

— Que fais-tu là? Marie-Jeanne, dit-il à la pauvre fille qui pleurait la tête dans ses mains.

— J'attends que le bon Dieu envoie quelqu'un pour me tuer, après en avoir tant de fois envoyé pour me maudire.

— Qui donc t'a maudite ainsi ?

— Ce sont vos fils qui m'ont dit que j'étais maudite, et que je serai damnée.

— Lequel t'a dit cela?

— Tous les six.

Le vieux Robertin se signa, et pria mentalement.

— Et vous me maudissez aussi au fond de votre âme, dit Marie Jeanne.

— Viens avec moi, ma fille, repartit !e vieux Robertin, car je neveux pas que la malédiction de mes enfans reste sur toi ; peut-être, le jour viendra bientôt où Dieu la leur rejeiterait sur leur tête.

Marie-Jeanne obéit à Robertin , elle arriva avec le Vieillard dans la ferme au moment où les six fils rangés autour du loyer causaient entre eux et à voix basse. A l'aspect de leur père, tous se levèrent en ôtant leurs longs

bonnets de laine; ;i l'aspect de Marie Jeanne, ils se recul entre eux.

le père commença par le pn eux qui avaient

rencontré Marie-Jeanne el le força a répéter le pa qu'il ivait dites, puis II reprit d un ton év re;

— Pourquoi as tu insulté celle malheureuse ?Ta-t-elle

fait du niai et d'où vient que tu l'es lait SOOJU

l.e fils, habitué à l'obéissance et au respect, baissa la tête. Le vieillard continua :

— Si Marie-Jeanne a fait uni; faute, ce n'est point à nOU I à la juger et à la maudire. Pensez à prier cl à VOUS

humilier, les gars. Quant a celui de nous qui insultera jamais une pauvre Bile qui se repent el qui pleure, je le chasserai de ma maison.

Les enfans s'inclinèrent.

— Et maintenant retourne dans ta ferme, dit Robertin à Marie-Jeanne; il ne faut pas qur tu abandonnes ceux qui vivent de les champs et de leur travail.

— Ma ferme, je la donne à qui la veut, dit Marie-Jeanne; la maison, je n'y rentrerai jamais, il me semble que j'y verrais toujours le cadavre de mon frère... là, dans le milieu de la chambre, la tête fendue.

— Eh bien! dit Robertin, jusqu'à ce que ta ferme soit vendue et que tu en aies une autre, reste ici. Il y a toujours un coin dans ma maison pour ceux qui se repentent.

Marie-Jeanne était donc, restée chez Robertin, mais elle n'avait voulu demeurer qu'à la condition d'être traitée comme une servante; elle avait choisi sa place dans un coin de fétable et ne paraissait jamais aux heures des repas ; un morceau de pain qu'elle mangeait dans un coin lui suffisait. Elle était à peine établie dans la maison, lorsque Rose arriva avec son père et vint demander asile au vieux François.

Le soir même, au milieu de ses six cousins qui avaient la bouche béanie, admirant, chacun à part soi, cette charmante fille, Lien autrement vive, accorte et gracieuse qu'aucune des femmes qu'ils avaient vues jusque-là, Rose racontait comment , deux mois avant, elle avait sauvé le gentil Saturnin Fichet, le fils de l'intendant du marquis de Perbruck, qui, disait-elle, ressemble, à ce qu'il parait, à M. le comte comme deux gouttes d'eau. Elle racontait aussi la manière dont elle avait échappé à Morillon, et les gars riaient d'une grosse voix en disant que leur cousine était fine comme une mouche.

Le père Robertin écoutait d'un air mécontent et observait l'admiration brutale de ses fais, tout en pensant qu'il venait d'introduire dans la maison un germe fatal de désordre. Tout à coup, on appela de l'autre côté de la cour. Le vieux Robertin se lève et va ouvrir.

vn.

M. de Perbruck se présente seul d'abord, et après s'être assuré qu'il n'y a dans la ferme personne dont on puisse soupçonner l'indiscrétion, il apprend à son vieux fermier qu'il vient loger chez lui avec son fils, le comte de Perbruck, et deux de ses amis. Le vieillard rentra chez lui et annonça cette importante nouvelle. Au nom de leur maître les six gars se levèrent et attendirent avec une sorte d'effroi l'apparition de leur seigneur. Il leur semblait qu'ils allaient être confondus par l'éclat de sa personne ; une seule voix osa se faire entendre, ce fut celle de Rose, qui s'écria joyeusement :

— Ah ! je ue serais pas fâchée de voir si c'est vrai que le jeune comte ressemble à Saturnin Fichet.

— Taisez-vous donc, taisez-vous donc, murmurèrent de tous côtés les jeunes gars, c'est notre seigneur !

L'apparition de Dieu n'aurait pas été attendue avec plus de trouble et de respect.

Cependant M. de Perbruck entra le premier, à sa suite

M. de Paradèze, puis ensemble la Châtaigneraie et Saturnin. Les six gars, sur un signe de leur père, se mirent à genoux, tandis que Rose, à l'aspect de Saturnin, s'écriait d'une voix éclatante :

— Ah ! mon Dieu, c'est lui!

Cette exclamation appela l'attention des gentilshommes sur la jeune fille qui l'avait poussée. Saturnin avait reconnu Rose et n'avait pu cacher son troub+e. Le vieux Robertin la regardait d'un air courroucé; quant à M. de Perbruck, il avait froncé le sourcil; M. de Paradèze, plus maître de lui, s'avança vers Rose et lui dit d'une voix 'mielleuse:

— De qui parlez-vous, ma belle enfant?

— Pardon... monsieur... dit Rose toute tremblante de l'effet qu'elle avait produit. C'est M. le comte de Perbruck, qui ressemble tant à un jeune homme que j'ai vu chez mon père...

— A M. Saturnin Fichet? dit M. de Paradèze.

— Oui .. oui... à Saturnin Fichet.

— C'est vrai... c'est vrai, reprit M. de Paradèze, et lorsqu'ils étaient l'un près de l'autre, il était même difficile de les reconnaître... Mais maintenant il est impossible de s'y tromper, car.ee pauvre Saturnin Fichet est mort.

— Mort! s'écria Rose avee désespoir; mort!... Ah! mon Dieu! mon Dieu ! que vais-je devenir?

Aussitôt elle alla se cacher dans un coin pour pleurer, tandis que, sur l'ordre du père Robertin, les gars prenaient les manteaux des voyageurs, et allaient conduire les chevaux à l'écurie.

La salle basse où l'on se trouvait contenait trois lits occupés d'ordinaire par le vieux Robertin et quatre de ses fils, qui couchaient deux dans chaque lit. A la voix du père de famille, il fallut que Rose s'arrachât à ses larmes pour préparer les lits des seigneurs. Mai ie-Jeannc fut appelée, elle arriva la tête basse, et se mit en devoir d'aider Rose.

M. de Perbruck et M. de Paradèze s'étaient assis au coin du feu, tandis que la Châtaigneraie causait dans un coin avec Saturin.

— C'est une de vos anciennes passions, lui disait la Châtaigneraie ; je vous en félicite, la tille est jolie.

Saturnin lui raconta que c'était précisément Rose qui l'avait engagé dans cette intrigue insoluble.

— Et que je voudrais voir finir, ajouta-t il avec humeur, car si je pèse à M. de Perbruck, je vous déclare que M. de Perbruck m'ennuie étrangement.

De son côté le marquis disait tout bas à M. de Paradèze :

—Vous voyez, c'est une chose impossible, ce misérable sera reconnu à tout instant et nous perdra. Croyez-moi, il faut prendre un parti décisif.

A ce moment, et comme si le hasard eût voulu venir en aide aux paroles de M. de Perbruck, un cri perçant se fit eutendre dans la salle basse ; c'était Marie-Jeanne qui venait de se trouver en face de Saturnin; et qui le montrait du doigt, en s'écriant d'une voix épouvantée :

— Il y était!. ..il y était!...

Elle avait reconnu Saturnin pour un de ceux qui étaient venus dans sa firme le soir du meur.re de son frère.

— Encore! dit M. de Perbruck en frappant la tene du lii ed ; il faut en finir, ajouta-t-il tout bas, oui, ici même.

Marie-Jeanne était sortie après avoir reconnu Saturnin Fichet. Le vieux Robertin s'approcha humblement de M. de Perbruck, en lui disant:

— Il y a trois lits dans cette chambre. Un sera pour vous, monseigneur, un autre pour M. le comte, le troisième pour M. de Paradèze. Quanta monsieur, ajouta-t-il en montrant la Châtaigneraie, il faudra qu'il couche dans la chambre au-dessus.

C'était celle de Rose.

—M. de la Châtaigneraie, dit vivementM. de Perbruck, restera avec nous. Quant à monsieur... mon fils, il prendra la chambre au-dessus.

— Vous voyez, dit Saturnin à la Châtaigneraie, c'est plus fort que lui, il ne peut s'empêcher de me traiter en manant. Je vous préviens que demain je m'en vais de mon côté.

— A votre aise, lui dit la Châtaigneraie, qui se rapprocha de MM. de Perbruck et de Paradèze.

Pendant ce temps Saturnin examinait Rose, qui ne pouvait s'empêcher de le regarder à travers ses larmes; elle était jolie à ravir, et il se disait qu'il aimerait mieux vivre à son aise avec une charmante femme comme cellelà, dans une belle petite maison, que de jouer le rôle de comte de Perbruck, pour être molesté à tout propos par son noble père, qu'il n'aimait pas du tout ei qu'il respectait fort peu.

On servit un souper improvisé aux nouveaux hôtes qui venaient d'aï river, et chacun fut ensuite engagé à se retirer. Voici les dispositions qui avaient été prises parle vieux François : ses six fils devaient loger dans le cellier ou fermentait, ivre du matin au soir, le père Louis, et Rose, pour cette nuit, devait se retirer dans l'étable, à côté de Marie-Jeanne. Quant au vénérable fermier, il avait annoncé qu'il ne se coucherait pas, et qu'il passerait la nuit à veiller aux environs, pour s'assurer que personne n'approcherait delà ferme. Lorsque tous les paysans eurent quitté la salle basse, M. de Perbruck se retourna vers Saturnin, et lui dit brusquement:

— Vous pouvez aussi vous retirer.

— Pas encore, monsieur le marquis, dit Saturnin ; il est bon que nous ayons ensemble une expli<ation. Du reste, ajouta-t-il en vo>ant le mouvement d'impatience que lit M. de Perbruck, ce sera la dernière.

—Parlez, monsieur, je vous écoute, dit M. de Perbruck avec humeur.

— Monsieur le marquis, dit Saturnin d'un ton très cavalier, vous êtes fort ennuyé de m'avoir pour fils... et moi je ne suis pas moins ennuyé de yous avoir pour père.

— Prenez garde au ton dont vous me parlez, dit le marquis.

— Je vous parle du ton qui me convient, reprit Saturnin. Nous sommes, ce me semble, deux hommes, dont l'un, qui est vous, doit quelque chose à l'autre, qui esî moi.

— Mais vous, fit M. de Perbruck avec un profond mépris, vous n'êtes rien, et moi je suis le marquis de Perbruck.

— C'est avec ces façons-là que vous avez fait les républicains, monsieur le marquis, dit amèrement Saturnin. Je ne suis pas des leurs, je n'ai aucune envie d'en être ; mais je suis un homme, après tout, un homme qui a sa dignité, et qui ne serait pas fâché de la défendre comme il a défendu la dignité d'emprunt que le hasard lui a imposée. Ne me faites pas des yeux menaçans, je vous prie, parce que je parle librement à un gentilhomme. Ce rôle de noble, je l'ai joué assez bien, ce me semble; et, en vérité, il n'est pas si difficile qu'on voulait nous e faire croire jadis. En tout cas, je m'en suis tiré à votre avantage, vous ne pouvez le'nier.

— Ahl çà, dit M. de Perbruck, où voulez-vous en venir?

— A vous dire ceci : c'est que ce rôle m'ennuie, que j'en ai assez, et que demain matin je vous souhaiterai le bonjour à tous les trois, et que je vais de mon côté.

M. de Perbruck regarda Saturnin d'un air stupéfait; il ne pouvait s'imaginer ijii'un garçon qui n'était rien pût i énoncer si aisément à l'insigne honneur de porter, ne fût-ce qu'un jour de plus, le nom de comte de Perbruck. Cela dépassait de si loin la vaniteuse sottise du marquis qu'il s'imagina qu'il y avait un motif secret aux paroles de Saturnin, et qu'il lui dit:

— Je vois ce que c'est, vous prétendez me dicter des conditions.

— Moi! dit Saturnin. Et à quel propos? pourquoi! Non, monsieur le marquis, je n'ai point de conditions à vous faire. Je veux m'en aller, et je vous en préviens, non

i REDERIC SOI i II'.

point dans mes Intérêts, mais dans 1rs vôtres, a trente pis d'Ici, Jo ne suis plus le comte de Perbruck, Je redeviens Saturnin Fichet. il m'en arrivera ce qu'il plaira A Dieu, mais si Je dois être pendu, Je veux que ce soil pour mon compte.

— Mais c'est impossible, dit m. de Paradera, nous avons du partoul que Saturnin Fichet était mort.

— Il ressuscitera, dit Saturnin.

— Mais on demandera ce qu'est devenu le comte de Perbruck.

— il aura été tué par accident.

— Mais, dii M. do Perbruck, que comptez-vous faire ane fois que vous aurei repris votre vrai nom?

— Voilà ce que Je ne sais pas moi-même, monsieur le marquis.

— Vous comptez sans doute, dit le marquis, aller vendre les secrets que vous nous avez surpris, et vous enrichir...

Saturnin donna sur la table un tel coup de poing, que les trois gentilshommes restèrent stupéfaits. Aus.-iiôt il se leva, passa ses mains dans ses cheveux, se promena un moment et revint.

— C'est passé encore une fois, dit-Il; mais pour voire sûreté, ne recommencez pas à me dire une pareille chose. . Vous êtes le marquis de Perbruck, et moi un manant; mais sur mon âme, si cla vous arrive encore, je vous étranglerai sur plaCJ.

— On pourrait vous en empêcher, dit la Châtaigneraie.

— Vous savez que deux hommes à porter ne me font pas peur, dit Saturnin, je vous préviens que je ne suis pas plus alarmé d'en avoir deux à battre, et au besoin trois.

— Vous devenez insolent pour tout le monde, dit la Châtaigneraie.

— C'est que tout le monde le devient pour moi, s'écria Saturnin ; non-seulement insolent, mais ingrat, enlenaezvous, messieurs?

— Allons ! allons! fit M. de Paradèze, calmons-nous et expliquons-nous. Ainsi , monsieur Fichet , vous voulez nous quitter?

— Oui.

— Et que demandez-vous pour cela?

— Mais rien, monsieur, rien.... Mais de quelle pâte êtes-vous donc faits que vous vous imaginez que nous autres, les gens du peuple, nous soyons a vendre au premier sou. Eli! mon Dieu, vous êtes nobles, restez nobles; moi je ne le suis pas et je ne veux pas l'être. Est-ce que vous croyez que je ne vous comprends pas, depuis deux jours que je suis seul avec vous? Si vous n'aviez pas besoin de moi, vous m'auriez laissé crever au coin de la première route. Vous, M. de Perbruck et M. de Paradèze, vous marchiez toujours devant, parlant bas et me chassant de votre conversation ; vous, M. de la Châtaigneraie vous restiez quelquefois près de moi, car vous avez un fond de justice, et vous trouviez qu'on agissait mai à mon égard. Mais ça été bon une heure ou deux... ça vous a ennuyé... vous étiez gêné. Je ne suis pas de votre peau, vous m'avez planté là, à votre tour, et vous m'avez laissé derrière comme un laquais qui suit ses maîtres.

Personne ne répondit, et Saturnin continua.

— Ce soir encore, ce brave homme de paysan s'est imaginé, qu'après avoir donné les bonnes places aux plus vieux, ce qui est juste, il devait honneur et bon gîte au fils de son seigneur... Vous m'avez exclu sur-le-champ de votre société. Mais vous croyez donc que j*y tiens beaucoup?... Détrompez-vcss : je ne demande qu'à vous laisser faire vos affaires vous-mêmes; seulement, je n'ai pas voulu m'en aller sans vous prévenir, sans vous avertir que vous K'avez plus de comte de Perbruck- à montrer comme une bête curieuse, qu'on renvoie à son bouge quand la représentation est Unie. Sur ce, arrangez-vous en conséquence. Je ne vous demande rien, je ne veux rien

de VOUS, niais laissez-moi partir... TOilà — bonsoir... et (pie Dieu vous garde....

Après ces paroles, Saturnin se relira sans attendre de

répon e. \i de Paradèze voulut se lever pour le retenir, mai, m. de Perbruck l'arrêta, las trois gentilshommes

• Ut seuls.

— Savez-vous que ced est grave? dit M. de Paradèze...

— Très grave, dit la Châtaigneraie, d'autant mieux que ce garç m a raison ; du momen qu'il prenait le nom de comte de Perbruck, il fallait le traiter comme tel; niais vous l'ave/, repoussé avec un dédain...

— Il me semble, lit M. de Paradèze, que VOUS ne l'avez pas beaucoup mieux traité.

— C'est vrai, dit. la Châtaigneraie ; tant que j'ai rencontré ce garçon au milieu de graves circonstances, son courage, sa présence d'(sprit,sa générosité, m'ont l'ail illusion, et j'ai cru sentir que je pourrais m'imaginer qu'il était mon égal. Mais quand nous av ns été sens, Je ne puis pas vous dire pourquoi, mais je ne pouvais me faire à lui parler comme un ami. Le Saturnin, le bourgeois, l'homme de rien, ne revenait au nez comme une lâcheuse odeur. Ce n'est pas la un des nôtres, il le sait, et comme ces gens-là se croient quelque Chose, il ne veut pas être traité comme nous le devons traiter. Qu'y faire? La position est délicate.

— Sans compter tous les inconvéniens qui peuvent résulter pour nuis de ce que sait ce malheureux, dit M. de Paradèze. Il peut nous trahir.

— Non, dit la Châtaigneraie, je l'en crois incapable.

— Et si, fit M. de Perbruck d'un ton mystérieux, s'il s'avisait de gardiree nom dont il a l'air de ne pas vouloir ; si, armé de ce nom, il se mettait à la tête d'un parti, s'il combattait pour notre cause, s'il y acquérait de la gloire, car il est hardi et aventureux, que deviendrais-je, moi? Comment rendre compte à nos amis de l'existence de ce comte de Perarurk que tout le monde reconnaîtrait, applaudirait, suivrait peut-être, et qui serait séparé de son père? Pourquoi? me dirait-on ; comment? où? Et, d'un autre côté, s'il abandonne véritablement ce nom, ne peut-il pas être rencontré par mes amis? Que dira-t-il? Qu'il est Saturnin Fichet. Mais on ne le croira peut-être pas. La Bretagne va se soulever, et quand il s'agira de reconnaître le nouveau chef de l'association, on se rappellera que la présence de mon fils a déterminé le choix, et l'on me demandera pourquoi il n'e^t pas avec moi à l'heure du danger. Faudra-t-il que je dise : Il a déserté notre cause? Faudra-t-il salir mon nom d'une désertion? Il faudra donc que je dise qu'il est mort? Je le dirai; mais le lendemain il peut plaire à cet homme de venir me donner an démenti. Oh ! tenez, tenez, il n'y a qu'un moyen de sortir de cette fâcheuse position : il faut que ce misérable disparaisse!

— C'est grave, dit M. de Paradèze, qui observait sur la Châtaigneraie l'effet des paroles de M. de Perbruck.

— C'est un crime infâme! dit la Châtaigneraie, et je ne le permettrai pas.

— Mon (ils est mort, reprit M. de Perbruck sans s'occuierde ce que venait de dire M. de la Châtaigneraie; ma fortune, mes litres n'ont plus d'héritier... Tout cela, Paradèze, devait appartenir à l'époux de votre fille, et tout cela appartiendra à celui qu'elle épousera et qui me sauvera de la déplorable situation où je me trouve.

— C'est grave, dit Paradèze, en regardant la Châtaigneraie ; mais il est bien difficile de se tirer de ce mauvais pas d'une façon ordinaire.

— Dans celte maison dont tous les habitans me sont dévoués, dont le silence m'est assuré, fit le marquis, mon prétendu fils peut expirer sans que jamais un mot soit révélé.

— El qui l'assassinera, monsieur le marquis? dit la Châtaigneraie d'une voix éclatante; ce stra donc vous?

— Silence I... s'écria M. de Perbruck.

— Silence!. . répéta M. de Paradèze.

— En vérité, reprit la Châtaigneraie, c'est à ne pas

LES AVENTURA vtl SATURNIN FICHET. y

croire! trois gentilsbommss discutant pour assassiner un homme qui s'est dévoué pour eux! M. Saturnin Fichet ne veut pas être des nôtres, je le conçois; il a trop d'honneur dans le cœur pour cela. Messieurs, reprit la Châtaigneraie en se levant, pas une parole de plus à ce sujet, ou je jure Dieu que je ne quitte plus ce garçon, et que je lui dis vos sinistres projets. -*

— Mais que faire ? dit alors M. de Paradèze.

— Eh bien! qu'il parte s il le veut, dit la Châtaigneraie, il en arrivera ce qu'il plaira à Dieu.

— La Châtaigneraie a raison, dit M. de Perbruck d'un ton mielleux ; seulement il ne faut pas que ce jeune homme puisse nous quitter avant demain. Je pense même que nous ferions bien de partir avant lui; nous pourrions ainsi répandre le bruit de la mort du comte.

— Faites comme il vous plaira, dit la Châtaigneraie en se jetant sur un lit, mais rappelez-vous une chose, c'est que si l'on touche un cheveu de la tête de ce jeune homme, aujourd'hui, ou demain, ou dans quelques jours, ou jamais, je dis tout ce qui t'est passé.

— C'est juste, c'est juste, lit M. de Perbruck; n'en parlons plus.

Saturnin était remonté dans la chambre qui lui avait été désignée; à travers le plancher, il avait entendu le bruit des voix qui causaient avec activité, il avait bien supposé qu'on s'occupait de lui, mais il avait trop de franchise et trop de générosité dans le cœur pour croire qu'on tramât quelque complot contre lui. D'ailleurs il était brave, jeune, et ne connaissait guère ni la crainte ni le soupçon. Il se jeta donc sur son lit, et ne tarda pas à s'y endormir.

Pendant que la scène que nous venons de raconter se passait, une autre avait lieu à l'étable. Pose et Marie- Jeanne y étaient rentrées toutes deux. Marie-Jeanne s'était blottie sur la paille P>ose était restée assise sur la sienne. IN i l'une ni l'autre ne dormaient. Enfin, Rose, qui avait le cœur gros de douleur, mais qui cependant ne pouvait se persuader qu'elle se trompait et qu'elle îr'eùt pas reconnu Saturnin Fichet, Rose se décida à parler.

— Marie Jeanne, dit-elle doucement, dormez-vous?

— Je ne dors plus, lui répondit Marie-Jeanne d'une voix sombre.

— Dites-moi, reprit Rose, est-ce que vous connaissez le comte de Perbruck?

— Qui est-ce ça, le comte de Perbruck? dit Marie- Jeanne.

— Ce beau jeune homme qui est arrivé ce soir.

— Ils étaient deux, jeunes et beaux, répondit Marie- Jeanne d'une voix sombre.

— Je veux parler de celui dont vous avez dit d'un air épouvanté : « Il y était... il y était !... »

— Ai-je dit ça? fit Marie-Jeanne en se soulevant sur son lit... Oui, reprit-elle avec un sourire sauvage, je l'ai dit, et c'est vrai : il y était.

— Où cela? dit Rose.

— A la maison... la nuit où mon frère est mort... où vos cousins les Robertin se sont égorgés en criant : Il n'y a plus de frères.

— Vous êies sûre que c'est lui ?

— Qui ça , lui?

— Le jeune homme de ce soir...

— Oui, c'est lui... Oh ! je l'ai bien reconnu. — Mais qu'allait-il donc faire chez vous?

— Vous êtes bien curieuse.

— Ah! si vous saviez, Marie- Jeanne, c'est que j'avais un amoureux qui lui ressemblait tant, que je crois encore que c'est lui , quoiqu'on le nomme à présent le comte de Perbruck.

— Et comment s'appelait le vôtre?

— 11 s'appelait Saturnin Fichet.

— Attendez donc, attendez donc, dit Marie-Jeanne. Oh ! voyez-vous j'étais folle, mais je me souviens de tout .. Attendez... il est arrivé avec un de vos parens... avec Sylvestre...

— Svlvestre, en effet, dit Rose, Sylvestre s'est échappé de prison la même nuit que Saturnin ; c'est le lendemain que nous y sommes entrés avec mon père.

— Il y avait un homme qui les attendait et qui leur a demandé d'où ils venaient ; ils ont répondu qu'ils venaient du château de Nantes. ^

— C'est cela... oui, c'est cela, et après?...

— Et après, ils se sont mis à causer, et cet homme lui a demandé s'il voulait être riche, avoir un grand nom. un titre...

— Est-ce possible? dit Rose, et cet homme qui lui proposait cela comment se nommait-il ?

— Il a dit à Saturnin qu'il s'appelait le marquis de Venanceaux. Mais je sais, moi, qu'il ne s'appelait pas comme ça... Nous avons soupe ensemble, et 11 criait : Vive la république!...

— Mais son nom ?... son nom? dit Rose toute tremblante.

— Attendez... il s'appelait... ils l'ont pourtant souvent nommé devant moi... 11 s'appelait Morillon.

— Morillon ! s'écria Rose; le commissaire delà Convention ! qu'est-ce que ça veut dire ?

— Je ne sais pas, dit Marie- Jeanne ; mais c'était bien celui-là qui y était...

— Et, dit Rose épouvantée, qu'a-t-il répondu quand on lui a proposé d'être un grand seigneur, un noble?

— A ce moment ils sont sortis, et c'est alors que la querelle a commencé entre les Robertin.

— Oui, dit Rose qui ne l'écoutait plus;la querelle entre mes cousins et votre frère...

— Mon frère... Ah! dit Marie-Jeanne en se rejetant sur sa paille ; mon frère 1 ne me parlez pas de mon irère l

Rose ne remarqua pas ce cri de désespoir, sa pensée était toutà Saturnin. Elle se demandait si Saturnin n'avait pas accepté le rôle qu'on voulait lui faire jouer, et surtout s'il l'avait accepté de Morillon. Rose avait vu le trouble de Saturnin à son aspect, et le désir de son cœur, aidant aux circonstances qu'elle venait d'apprendre, elle ne doutait plus que ce ne lût là celui qui lui avait parlé d'amour. Seulement elle ne pouvait deviner s'il trompait M. de Perbruck, ou si le marquis était de moitié dans la supercherie.

La tête de Rose se perdait en mille suppositions, lorsqu'elle entendit ouvrir la porte de la maison, elle courut à la lucarne de l'étable et vit un homme sortir de la salle basse de la ferme. Cet homme parcourut toute la cour et fit plusieurs appels à voix basse; enfin il sortit, et Rose, tourmentée de cette curiosité que les femmes ont dans le cœur autant que dans l'esprit, Rose, disonsnous, s'échappa de l'étable et se glissant le long des murs, gagna la grande haie qui fermait la oo'jv et put suivre la marche de l'homme qui était sorti de la maison. Une fois à une certaine distance des bàlimens, il appela d'une vuix moins discrète. On lui répondit et bientôt le vieux Robertin parut et dit assez bas:

— Que me voulez vous, monseigneur ?

—.Je vais te le dire...

— Voulez-vous entrer dans la grange?...

Non... non... en plein air; personne ne peut nous

entendre... Ecoute-moi bien.

Ils étaient deux à l'écouter, car cette recommandation aiguillonna la curiosité de Rose.

vm:

Rose écoutait de toutes ses oreilles.

— Sais-tu quel est le jour où il faudra que tes fils se rendent à Chateaubriand pour y tirer au sort? dit le marquis à son vieux fermier.

— On m'a dit que c'était le 40 mars, monsieur le marquis -, mais cela ne m'importe guère.

ittf

FREDERU SOI LIT.

— Et pourquoi?

Ccsi ,|ii,. pas un d'eux n'ira. J';ii besoin do mes entons pour travailler la terre qui me nourrit.

— Est-ce donc là toul m que tu prétends faire pour combattre la tyrannie abominable qui pèse sur nous?

— Je ferai ce que lea circonstances voudront, monseigneur] mon parti csi pria, n mes précautions aussi. Que les gendarmes viennent pour arrêter mesfllB comm

lia. taires, el ils trouveront ici sept hommes résolus, si pt fusils ci deux mille cartouches, s'ils mais attaquent, nous nous défendrons, et s'ils assiègent la ferme, ils y trouveront des cendres ci des ossemenB broies. Voila tout. Oh ! ce ne sera pas ici comme chez mon frère de

MacbeCOUl, les uns ne sont pas d'un côté et les autres d'un autre. Avant ça, je casserai la tête à celui qui osera il me désobéir.

Le marquis de Perbruck laissa échapper une exclamation de Joie que le vieux Robertin traduisit différemment, car il reprit aussitôt :

— N'ayez pas peur, monsieur le marquis, j'ai déposé en lieu sûr le prix des bâtimens, et si je les brûle, vous ne perdrez rien.

— Ce n'est pas cela qui m'occupe, dit le marquis, mais il ne faut pas attendre qu'on vous attaque, il faut attaquer. Le 10 mars, dans tous les chels-lieux de canton, comme ils disent maintenant, la résistance éclatera. Nous y serons tous, nobles et paysans, car la loi des tyrans de la France nous atteint et nous frappe comme vous ; nous y serons avec des armes cai liées. 11 y aura un signal donné, les mairies seront envahies et les autorités renversées, et nous planterons le drapeau blanc au cri de Vive le roi!

— Est ce vrai? dit le vieillard avec une sorte de rugissement joyeux.

— Oui, et ce sera partout ainsi.

— Et les nobles ne nous abandonneront pas? ils ne se cacheront pas dans leurs châteaux comme ils font depuis deux ans?...

— Ils se mettront à votre tête.

— Oli ! les gars!.. ]fs gars!., la bonne nouvelle, fit le vieux Hobertin en se tournant vers le cellier oU dormaient ses fils.

— Silence! dit le marquis, ce n'est pas tout... Ecoutemoi bien, et tâche de me comprendre. Tu as vu ce jeune homme qui est arrivé te soir avec nous ?

— Oui, ce beau blond qui est couché dans la chambFe de Rose ?

— Ce n'est pas celui-là... l'autre...

— Votre fils?... monsieur le marquis?

— Ce n'est pas mon (ils.

— Bah! lit Robertin.

Cette exclamation bruyante couvrit heureusement le cri de joie échappé à Rose.

— Tuas peut-êire entendu parler de la ressemblance extraordinaire qui existe entre le comte et un certain Saturnin Ficha, le tils de mon intendant?

— Oui. . dà... monsieur le marquis; la petite cousine Robertin nous parlait de ça il n'y a pas trois heures.

— Eh bien ! ce jeune homme que tu as vu ce soir c'est ce Saturnin Fichet.

— Vraiment? lit le vieux paysan. Alors, pourquoi donc dites-vous que c'est monsieur le comte, votre fils !

— Ceci serait une histoire beaucoup trop longue à te aconter. Seulement, il faut que tu saches que ce misérable, profitant de cette* ressemblance extraordinaire, s*est fait passer pour mon fils auprès de quelques-uns des gentilshommes de la Bretagne. 11 a pu, grâce à celte perfide adresse, pénétrer dans les secrets de notre conspiration.

— Vous le savez, et vous le souffrez dans votre compagnie, dit le fermier.

— Riais ce n'est rien, répliqua le marquis, il a déjà dénoncé quelques-uns de ceux qu'il est parvenu à tromper; ainsi tu as sans doute entendu parler de l'incendie

du chùieau de la r.ouaric. Eh bien! c'est lui qui y avait ((induit les républicains, ajoute le marquis en liaissaut la voix, comme s'il eût été "pouvante lui-même du mensonge qu'il faisait.

— Vous savez cela, et vous ne lui avez pas fait sauter la tête? repli I encore François Hobertin.

— (Je n'est pas tout, dit encore le marquis: il était parvenu à tromper M. de Paradêze el la Châtaigneraie que j'ai rencontrés aujourd'hui même, nous étions à quelques pas de Guémenée, et ai J'avais fait semblant de reconnaître ce. Saturnin Fichet pour ce qu'il est, en une minule nous pouvions être entourés par la brigade du bourg et nous étions tous prisonniers. Tout au contraire, j'ai fait sémillant d'être sa dupe comme les autres, J'ai dil que je me rendais à ma ferme où nous devions rencontra beaucoup de gentilshommes engagés dans notre conspiration j l'espoir de les reconnaître, de pouvoir les dénoncer l'a empêché de deviner ma ruse, tant ce misérable est avide du sang royaliste. 11 nous a suivis, il est Ici.

— Eh bien? dit Robertin en baissant aussi la voix. Le marquis de Perbruck parut hésiter à traduire en

paroles les sinistres pensées qui le préoccupaient. Après un moment de silence, il reprit :

— Dans cinq minutes M. de Paradêze, la Châtaigneraie et moi nous quitteronsla ferme; ce Saturnin Fichet restera. Je l'ai envoyé dans la chambre de ta niôce. Tu dois savoir ce que tu auras à faire pour qu'il ne puisse plus dénoncer personne, ni te dénoncer toi-même.

— C'est dit, monsieur le marquis, dit François Robertin, pariez le plus tôt possible, car il me tarde de faire justice de ce scélérat, et je comprends que vous n'aimiez pas à voir loger une demi-douzaine de balles dans la tête d'un gueux qui, après tout, a toute la ressemblance de votre fils. Je sais qu'à moi ça me ferait mal.

— Tu as raison, répliqua le marquis en se détournant, car tout en l'accomplissant, il avait horreur de l'action qu'il venait de faire. Fais-nous préparer nos chevaux.

— C'est mon affaire, repartit le vieillard.

Il entra dans les écuries pendant que M. de Perbruck venait dans la salle basse, où il avait laissé MM. de Paradêze et la Châtaigneraie profondément endormis.

— Messieurs, dit le marquis en les réveilLnt doucement, hâtons-nous, il faut partir, le vieux Robertin vient de me prévenir qu'il avait entendu au loin du bruit qui lui annonçait que les gendarmes sont sortis de Cuéméiîée , il est possible qu'ils dirigent leurs recherches de ce côté, et ce n'est pas le moment de nous laisser surprendre, lorsque dans quelques jours il faudra nous mettre à la tête de nos braves paysans.

En quelques instans, MM. de Paradêze et la Châtaigneraie furent debout et habillés.

— Et ce malheureux qui est au-dessus de nous, dit Châtaigneraie, pouvons nous l'abandonner ainsi?

— Ne vous a-t-il pas dit, repartit M. de Perbr qu'il voulait se séparer de nous? Dans les dispositi où nous l'avons laissé, il serait tout au moins imprud de l'avertir de nos projets de départ.

— Mais, dit la Châtaigneraie d'un ton soupçonne il est dans sa chambre, vous en êtes sûr, monsieur Perbruck ?

— Il ne tient qu'à vous d'y monter, dit M. de Perbruck.

— C'est ce que je vais faire, dit la Châtaigneraie.

11 sortit de la salle basse et gagna l'escalier extérieur, qui conduisait à l'étage supérieur.

La Châtaigneraie monta, et dans l'obscurité delà nuit il aperçut une porte entre ouverte.

— Monsieur Salurnin Fichet?... dit-il à demi-voix.

— Qui est là? dit Salurnin Fichet en se levant rapidement sur son séant, pendant que la Châtaigneraie croyait voir une ombre légère et rapide se glisser derrière un immense bahut.

— Peste ! fit la Châtaigneraie en souriant. Mais il s'arrêta aussitôt et reprit :

— C'est moi, la Châtaigneraie.

— Ah ! dit wSatumin. Eh bien ! qu'y a-t-il ? en quoi puis-je vous être utile?

— A rien désormais, dit la Châtaigneraie, puisque vous avez résolu de quitter le rôle que vous avez si noblement joué jusqu'à ce jour; mais ce n'est pas une raison pour que j'oublie ce que vous avez fait pour moi et pour nous tous. Nous partons. M. de Peibruck vient de nous apprendre qu'on entend au loin des bruits de mauvais augure. Si c'est un danger pour nous, cela peut en être un aussi pour vous, et il peut vous convenir de chercher votre salut d'un côté pendant que nous allons le tenter de l'autre.

— Je vous remercie, monsieur de la Châtaigneraie, repartit Saturnin, je ne partirai pas de cette maison, j'y ai retrouvé une jeune fille dont j'ai pardé un bon souvenir. Si j'en crois le cri qu'elle a poussé en me reconnaissant et les larmes qu'elle a versées en apprenant que le pauvie Saturnin Fichet est mort, elle ne m'a pas non plus oublié; je ne la connais guère, mais c'est un de ces cœurs ouverts au fond desquels on voit tout de suite. Elle n'a rien ni moi non plus, eh bien ! si elle n'a pas peur de ma misère, j'accepterai la sienne et nous lâcherons de faire un bon ménage, tranquille au milieu de tous les orages qui vont agiter ce pays.

— Eh ! quoi, vous, jeune, brave, loyal comme vous l'êtes, vous vous séparerez d'une cause à laquelle vous avez déjà rendu de véritables services ! voulez-vous donc vous ranger du côté des républicains?

— Non, monsieur le comte, non, répondit Saturnin, peut être si j'étais resté à Paris, je me serais laissé aller aux idées généreuses qu'ils proclament, car ce sont celles que doivent aimer les gens de ma race, mais je les ai vus de près dans ce pays-ci, et j'avoue que je ne veux pas d'une bonne cause lorsqu'elle marche à son triomphe par l'espionnage, le meurtre et l'incendie. Je n'ai pas oublié le coup de pistolet de Morillon après qu'il m'eut persuadé de jouer le rôle de Perbruck, rôle que, vous le savez mieux que personne, j'ai gardé bien malgré moi.

— Eh bien, puisque vous êtes décidé à ne pas servir les républicains, pourquoi ne pas venir avec nous avec votre vrai nom de Saturnin Fichet. Le courage, la loyauté et l'esprit sont bien reçus partout.

— Je vous remercie, monsieur de la Châtaigneraie, repartit Saturnin, mais je ne suis pas des vôtres-, vous avez beau taire, je ne suis pour vous qu'un vilain, et j'aurais beau faire, vous serez toujours pour moi des aristocrates qui ne doivent qu'au hasard de leur naissance le droit de se croire plus que nous ; vous ne m'accepteriez pas comme votre égal et je ne voudrais pas vous servir comme votre inférieur. Je me battrais, et on vous donnerait les grades; n'en parlons plus, je suis bourgeoisie reste bourgeois et j'attendrai les événemens.

— Comme il vous plaira, répliqua la Châtaigneraie; cependant laissez-moi vous dire que vous vous trompez sur nos intentions. Tous les hommes de cœur, quelle que soit leur naissance, seront reçus avec honneur parmi nous.

— Oui, oui, tant que vous en aurez besoin, comme vous avez fait pour moi, comme a fait le marquis de Pcrbruck qui m'appelait son fils, parce que ça servait son ambition, et qui maintenant me tourne le dos parce que je l'embarrasse. Je crois, Dieu me damne I dit Saturnin en se recouchant brusquement, que s'il avait osé, il m'aurait traité comme Morillon m'a traité, de façon que j'aurais eu dans la tête une balle républicaine d'un côté et une halle royaliste de l'autre, pouravoir rendu service aux deux partis. Adieu, monsieur de la Châtaigneraie, adieu, et Dieu vous aide, car vous êtes un brave jeune homme. Quant à moi, ajouta-t-il en s'accolant dans ses couvertures, je dis comme la chanson:

« J'aime mieux ma mie, 6 gué, » J'aime mieux ma mie. »

— Eh bien ! cria d'en bas la voix impatiente de M. de Perbruck, venez-vous, la Châtaigneraie?

— Me voilà, répondit celui-ci. Adieu, Saturnin, ajouta-t-il, et il s'éloigna aussitôt.

A peine eut-il franchi la porte et descendu l'escalier, que Saturnin entendit fermer à double tour la serrure de sa cliambrc, et presque aussitôt une voix de femme poussa un cri d'effroi à côté de lui.

— Eh hien ! qu'est-ce qu'il y a encore, dit Saturnin, qui est-ce qui est là?

— C'est moi, dit Rose d'une voix tremblante, moi qui étais venue pour vous avertir des infâmes projets de ce scélérat de marquis de Perbruck.

— Quoi ! c'est vous, ma petite Rose ; je vous remercie, dit Fichet, qui, s'étant couché tout habillé, fut bientôt debout. Mais que diable me parlez-vous de crime et de marquis de Peibruck?

Ace moment on entendit les chevaux s'éloigner, et Rose s'écria d'une voix désolée.

— Ah ! mon Dieu ! C'est fini ! vous êtes perdu 1

— Comment! perdu! dit Saturnin Fichet. Expliquezvous un peu plus clairement ! expliquez-moi ce qui arrive !

Rose courait par toute la chambre en poussant des gémissemens et des sanglots ; enfin Saturnin finit par l'arrêter, et il lui dit:

— Le meilleur moyen d'être perdu, c'est de perdre la tête; je me suis trouvé dans des circonstances probablement plus embarrassantes que celle oà je suis, et grâce au ciel, je m'en suis tiré; je ne vois pas pourquoi je ne m'en tirerais pas encore.

— Eh bien ! reprit Rose toute haletante, écoutez-moi donc. Ce soir, quand vous êtes entré, je vous ai reconnu tout de suite, moi, et j'ai bien vu que vous me reconnaissiez; puis, quand on a dit que vous étiez mort, vous avez vu comme j'ai pleuré.

— Oui, Rose, je l'ai vu, ça m'a fait bien plaisir, allez. Tenez, j'en parlais tout à l'heure, là, à monsieur de la Châtaigneraie

— Oh ! je vous ai bien entendu, reprit Rose, et ça m'a fa t pla;.sir aussi.

— Comment ! reprit Saturnin, vous étiez là !

— Oui, j'étais venue pour vous provenir à tous risques, car moi, voyez-vous, je ne pouvais pas vous croire coupable.

— Coupable de quoi? repartit Saturnin? Mais parlez donc! parlez donc!

—Eh bien ! voilà ce qui est arrivé, reprit Rose ; j'étais dans l'étable avec Marie-Jeanne, qui m'avait racontée vous avoir vu chez elle avec ce gueux de Morillon.

— Oui, oui, dit Saturnin, je me rappelle maintenant le visage de cette folle, que je n'avais pas d'abord reconnue.

— Elle m'avait raconté comme quoi Morillon' vous avait proposé de devenir un grand seigneur; alors vou; comprenez, moi, en vous voyant paraître sous le nom d ! comte de Perbruck, je ne savais que penser, que croire, lorsque j'ai entendu tout à coup du bruit dans la cou. \ je me suis glissée dans les haies, et j'ai entendu M. d • Perbruck qui disait à mon oncle Robertinque vous éti ' un espion, que vous aviez déjà trahi M. le marquis de \.\ Rouarie, que vous vouliez trahir tout le monde, et qu'il fallait se défaire de vous.

— Comment ! s'écria Saturnin en bondissant avec fureur, ce misérable a osé dire cela?

— Mais je ne l'ai pas cru, moi, repartit Rose tout en larmes, et j'étais venue dans votre chambre pour vous avertir. C'est alors que M. de IarCliâtaigneraie est entré et que je me suis cachée dans ce grand bahut.

— Et vous ne m'avez pas averti sur-le-champ, pendant que la Châtaigneraie était encore là.

— Je n'ai pas osé, dit Rose en sanglotant amèrement, j'ai eu peur dédire que j'étais entrée la nuit. toute seule, dans votre chambre ; ce gentilhomme eût été capable de ne pas croire que c'était pour autre chose que pour vous sauver.

— Vous avez raison, Rose, dit Saturnin, et vou avez

2tt4

FRl DKIUC SOI I ''"

bien i.iii, mais quelque danger que Je puisse courir, Il ue faul pas que personne puisse vous calomnier, allezvous-en tout de suite. Rose, allez-vous-en ;Je pourvoirai seul à mon salul ou ;i ma défense, car ils onl beau nombreux, J'en descendrai plus d'un avanl qu'ils ne me tou< lu m Parler, Rose, partez, Je vous en prie.

— Mais voilà ce qu'il y a d'affreux, s'écria Rose avec ie lésespoir l • plus violent, ils onl fermé la porte à double our,et si vous êtes perdu, Je suis perdue aussi. Ils vous

tueront, et Dieu sait ce qu'ils diront de moi en me trouva ni ici.

— r, h bien, Rose, dit Saturnin, 11 faul lâcher de nous sauver ensemble, et Je voue Jure (levant Dieu, ajouia-t-il en la prenant dans ses bras, Je vous jure que vous serez ma femme, el que personne ne dira jamais rien contre tous

— Je le sais bien, Je lé sais bien, dit Rose en pjeurant toujours, vous l'avez dit il M. de la Châtaigneraie, el j'é tais si contente au milieu «le ma terreur que j'ai perdu la lête et que je n'ai rien dit,

A ce moment, ils entendirent monter.

— Ce sonl les pas de, mon oncle ! s'écria Rose.

-Eh bien, cachez-vous là dans ce bahut, et n'en sortez pas nue je ne vous appelle.

— Que voulez-vous faire?

— Je n'en sais rien, fil Saturnin... mais nous allons voir.

On s'étonnera peut-être que le vieux François Robertin, qui avait compris si vite et accepté si tacilement les ordres de M. de Perbruck, fût si lent ù les exécuter ; mais durant cette nuit, il s'était passé dans le cellier de la ferme uwe scène qu'il nous faut raconter et qui était la première cause de ce retard.

Comme on le sait déjà, les fils de Robertin avaient été forcés d'aller se coucher dans le cellier où l'on avait logé l'oncle Louis avec la permission de se griser tout à son aise. Les gars le trouvèrent accroupi sur la paille et te* nant un pot de cidre à la main.

— Ah! ah! lui dit l'un d'eux, toujours le cidre à la main ; c'est pas étonnant si, pendant que vous buvez comme ça toute la journée, votre fille est devenue si délurée.

— Ma fille est une brave fille, répondit Louis, et vous êtes six grands imbéciles qu'elle mènerait tous les six par le bout du nez plus facilement que vous ne conduisez un,atMage de trois paires de bœufs.

L'ivrogne se mit à rire de sa plaisanterie et ajouta :

— Le fait est que vous êtes plus bêtes que les bœufs vous menez à la charrue, car ils ne sont pas plus

mis au joug qui pèse sur leurs têtes que vous ne l'ê-

au moindre regard et à la moindre parole de votre

; dites-moi donc, mes gars, continua Louis avec le

hébété de l'ivresse, lui a-t-il pris quelquefois fantai-

de vous appareiller deux à deux et de vous mener aux

mps avec une herse ou une charrue pendue après vous,

de vous aiguillonner comme des bêtes de somme.

Les six gars s'étaient assis en demi-cercle devant leur

oncle et l'examinaient avec une curiosité étonnée.

— Taisez-vous, mon oncle, lui dit l'un d'eux, vous êtes ivre.

— Je le sais, reparti t*Louis, et je m'en vante, parce que moi je suis un homme et que vous n'êtes rien. Il n'y en a pas un de vous capable de boire d'un trait un pichet de cidre.

— J'en ai bu un, dit avec orgueil l'aîné des six jeunes gars, à la dernière foire de Guémén e.

— Et ton père ne t'a pas donné le fouet pour cela? reprit Louis.

ne le lui ai pas dit, répliqua le paysan. L'ivrogne se prit à rire el B'écria en lui tendant le pot

de cidre qu'il (ruait à la m. un :

— Je parie que lu ne recommencerais pas? Le jeune gars hésita.

— Quel Age as m? lui dit Louis.

— J'ai vingt six ans.

— Et lu te ci ois un homme? reprit Louis, va dene mettre des jupons c traire les vaches, In n'es hou qu'à cela.

— Je le bplrais bien si je voulais, repartit brusquemenl le paysan.

— Bois-le donc; tu n'oses pas , et je t'en délie

Le paysan prit un parti d Ssespéré • t avala li pot de cidre d'un seul coup.

— Eh bien l eh bien ! dit Louis en suivant les mouvemens du buveur, ça va ! ça va!

Puis quand il eut fini, il ajouta :

— Comment trouves lu cela, mon gars?

— Ma foi, dit celui-ci, c'esl bon ; ça m'a tout échauffé le cœur.

Les cinq frères l'avaient regardé avec une profonde anxiété, n'osant croire que leur aîné aurait le courage de boire un pol de cidrësans la permission de son père.

— Il l'a bu, toul de même, se dirent-ils entre eux avec un gros rire satisfait.

— Eh bien, dit le plus jeune, nous autres est-ce que nous n'aurons rien ? ,

— Ma foi, j'ai vidé le pot, dit l'aîné.

— Est-ce que le tonneau n'est pas là? fit Louis en se levant; attendez-moi, je vas vous servir.

Et il alla d'un pas chancelant remplir la dame-jeanne qui était près de lui, et la rapporta au cercle ébahi des jeunes paysans en leur disant :

— Avalez-moi ça, mes gars, avalez-moi cela. N'est-ce pas que c'est bon ? Eh bien, maintenant que vous en avez tûté, vous viendrez quelquefois le soir avec moi, et nous boirons une goutte. Il n'y arien d'en-nuyeux comme de boire tout seul.

Une fois le premier pas fait, il était facile en effet à Louis Robertin d'entraîner ces jeunes gens, si sobres jusque-là, à des excès qui devaient leur faire perdre toute raison. Ils continuèrent à boire, poussés à la fois par l'exemple de leur oncle et par la soif même que donne l'excès, si bien qu'au bout d'une heure ils s'étaient tous couchés sur le sol et endormis dans l'ivresse la plus profonde.

Revenons maintenant à notre récit.

Lorsque François Robertin leur père eut fermé derrière la Châtaigneraie la chambre de Saturnin, \\ accompagna le marquis de Perbruck et les deux autres gentilshommes jusqu'à la porte de la cour extérieure. Il rentra lotit aussitôt, et assura cette porte au moyen de longs pieux disposés en arcs-boutans. 11 ferma aussi la porte de l'élable, où il croyait Rose dormant à côté de Marie-Jeanne, et de là il se rendit au cellier pour y réveiller ses fils.

— Eh ! les gars! dit-il en entrant.

Rien ne lui répondit.

Cependant la voix de leur père les éveillait d'ordinaire au milieu du sommeil le plus lourd, tant cette voix était redoutée par eux.

— Eh ! les gars ! reprit François d'unevoix plus haute. Quelques groiinemens sourds répondirent seulement,

et tout rentra immédiatement dans le silence. Le père entra dans le cellier, décrocha un long fouet pendu au mur, et se mit à frapper à coups redoublés à l'endroit où il supposait ses fils couchés, mais aucun d'eux n'avait eu la force de se traîner jusqu'au lit qu'ils s'étaient préparent Robertin s'aperçut qu'il ne frappait que sur la paille. Alors il avança rapidement dans le cellier et se heurta contre un corps étendu à terre. Il le frappa rudement ; u pied. Celui à qui il s'adressait d'une façon si paternelle se souleva sur son séant en laissant échapper quelques mots inarticulés. Ce fut seulement à ce moment

que Robertin comprit dans quel état se trouvaient ses fils, et alors une terrible colère s'empara de lui.

H se jeta au milieu d'eux frappant à tour de bras avec le long fouet qu'il tenait à la main, et les arracha enfin à leur sommeil. Mais dans le désordre de ce réveil subit la voix du père ne fut pas entendue de tous, et l'aîné de ses fils, se sentant frappé par un bras qu'il ne voyait pas, sauta à la gorge de l'ennemi qui l'attaquait, et malgré la résistance du vieillard, il l'eût bientôt renversé à terre, et Dieu sait ce qui allait advenir de cette lutte terrible, si tout à coup un homme n'eût paru à la porte qui conduisait dans l'intérieur de la maison, tenant une chandelle à la main.

C'était Louis Robertin, qui, plus habitué que ses neveux à supporter les fumées du cidre, avait été éveillé par le premier appel de François, et qui, voyant la tournure que prenaient les choses, s'était échappé et revenait pour voir le spectacle du tumulte dont il entendait le bruit. A l'aspect de leur père renversé par terre, tous les fils de Robertin se reculèrent avec épouvante, tandis que le vieillard se relevait. Il s'approcha de celui qui l'avait ainsi maltraité, et le regarda longtemps en silence... Pendant quelques momens, il est certain que cet homme discuta avec lui-même comment il punirait le fils qui avait osé porter la main sur lui, mais à un pareil crime il n'y avait dans la pensée du vieillard qu'un seul châtiment, c'était la mort.

Il recula devant cette extrémité, et ne pouvant pas punir selon la faute, il préféra paraître l'ignorer, et il dit brusquement au jeune gars, qui attendait en tremblant la première parole de son père :

— Tu es un imbécile de t'être ainsi couché par terre : tu m'as fait tomber et tu es aussi tombé sur moi.

Les idées du fils n'étaient pas bien lucides, celles de ses frères non plus : ils crurent ce que leur disait le vieux Robertin, et il n'entra dans la tête d'aucun, pas même dans celle du coupable, que l'un d'eux eût osé lever la main sur son père.

Une grande faute restait encore à punir : c'était l'orgie à laquelle s'étaient livrés les six jeunes gens ; mais peutêtre le vieux Robertin n'était-il pas fâché de les trouver dans une position douteuse, attendu ce qu'il avait à leur dire et à leur demander. Le vieux Robertin pensa qu'il trouverait une obéissance d'autant plus prompte et d'autant plus aveugle que ses fils avaient une faute à faire oublier, et qu'ils étaient incapables de comprendre la gravité de l'action qu'il allait leur faire commettre.

— Suivez tous, leur dit-il.

Ils sortirent ravis de ce que l'on ne s'était pas aperçu, à ce qu'ils pensaient, de leur ivresse.

A ce moment le jour commençait à paraître.

Le père Robertin conduisit ses fils dans la grande salle basse.

— Où sont vos fusils? leur dit-il.

Chacun d'eux alla chercher le sien dans la cachette particulière où il le mettait d'ordinaire avec ses provisions de cartouches.

— Chargez-les, leur dit François.

Ils obéirent avec assez de rapidité pour que leur père pût juger que déjà ils se dégageaient de l'alourdissement hébété oU l'orgie les avait plongés.

— Maintenant, mes gars, écoutez-moi. Veus avez vu l'homme qui loge dans la chambre d'en haut?...

-- Oui.

— Qu'est-ce que c'est que cet homme selon vous?

— Dame, on nous a dit que c'était le fils à notre seigneur.

— Eh bien! ee n'est pas vrai... Cet homme est un espion, un scélérat!

— Ça doit être vrai, puisque vous le dites.

— Je vais monter chez lui...

— Rien...

— Mais comme il pourrait tenter de s'échapper, deux de vous se tiendront à la porte du petit escalier, deux autres au pied de la fenêtre, deux autres à la porte de la 1a« Siècle. " —

cour. S'il s'échappait de la chambre, tirez dessus comme sur un chien enragé.

— C'est bon, on le fera, dirent les jeunes gens.

Et sans autre observation chacun d'eux alla se mettre à son poste, et le vieux François, son fusil sous le bras, monta dans le chambre de Saturnin.

En entendant gravir l'escalier, Rose, comme bous l'avons dit, s'était cachée dans le vaste bahut placé à l'angle le plus obscur de la chambre. Saturnin avait couru jusqu'à la fenêtre et avait aperçu les factionnaires posés par le père Robertin. Il reconnut sur-le-champ qu'il n'avait aucun espoir à fonder sur une lutte et qu'il fallait recourir à la ruse. Mais quelle ruse employer contre ces esprits brutes qui avancent dans une pensée qu'on leur a suggérée avec une confiance aveugle, qui ne s'en laissent détourner, ni par les prières, ni par les menaces, ni par le raisonnement.

Malgré son assurance, Saturnin était fort embarrassé, et à tout événement il avait visité exactement ses pistolets, renouvelé les amorces, épingle les lumières, bien décidé à faire sauter le crâne au vénérable François Robertin, si celui-ci voulait aller trop vite en besogne, ou bien à s'emparer du vieillard, à le garder en otage et à parlementer ensuite avec les fils.

Cependant il essaya de voir dans quelles dispositions François montait chez lui. Il regarda par une fente de la porte. Il le vit arriver au haut de l'escalier, puis s'arrêter tout à coup; il remarqua le fusil dont le vieillard était armé et s'imagina que François Robertin s'arrêtait parce qu'il hésitait à commettre le crime dont il était chargé. Mais il dut comprendre que tout au contraire le vieillard s'affermissait dans sa résolution; Il avait fait le signe de la croix et murmurait une prière d'une voix sourde et d'un air où il n'y avait ni le moindre doute ni la moindre émotion. Sa prière finie, Robertin fit encore le signe de la croix.

— Ah! c'est comme ça, dit Saturnin.

Il courut vers le bahut et dit tout bas à Rose.

— Faites attention à ce qui va se passer et dites comme moi.

Pendant ce temps Robertin prit son fusil, l'examina avec autant de soin que Saturnin avait fait de ses pistolets, et ouvrit la porte qui se trouvait en face du lit que Saturnin venait de quitter. Celui-ci se rangea derrière le vantail pour laisser passer François Robertin afin de prendre son avantage pendant que le paysan marcherait vers le lit, où il devait croire que son hôte était encore couché. Saturnin s'imaginait que le vieux Rreton allait procéder ainsi , afin d'assassiner sans danger et pendant son sommeil la victime qui lui avait été désignée par monsieur de Perbruck.

Le jour commençait à luire, mais une demi obscurité régnait encore dans cette chambre, qui n'était éclairée que par une étroite croisée dont le vitrage en plomb laissait difficilement pénétrer la lumière.

Lorsqu'il fut arrivé à peu près au milieu de la chambre, le vieillard posa la crosse de son fusil sur le plancher et cria d'une voix forte :

— Eh! debout, mon gars, nous avons à causer ensemble.

Saturnin, qui était resté derrière la porte dont le battant l'avait caché en se développant sur lui, la referma vivement et poussa l'énorme verrou qui la défendait dans l'intérieur; François se retourna à ce bruit et fut très étonné de se trouver en face de Saturnin, qui lui dit du j ton le plus dégagé :

— Eh bien, me voilà, mon vieux bonhomme, qu'avez- j vous donc à me dire?

— Ne t'appelles-tu pas Saturnin Fichet? lui dit le vieillard.

— C'est mon nom, repartit celui-ci, et c'est le nom \ d'un honnête homme de père en fils, car puisque vous êtes le fermier de M. le marquis de Perbruck, vous devez

-- ggi ^ SATURNIN FICIIET. — 34.

•2(Wi

FREDERIC Sol LIÉ.

avoir eu quelquefois à faire avec mon père, qui est sou intendtnt.

— \ OUI ave/ raison, c'est le nom d'un honnête homme iii m . 1 1 1 1 oOOMnM votre père, reprit le pa\san, mais vous .ive/. lait mentir le proverbe qui dit que bon i liien «liasse «le race.

— Qu'esUce qui vous a dit cela ? reprit Saiurnin.

— Ça ne vous regarde pas, repartit François; il suffit que vous sachiez que je le sais, et QUI \ous m'avez dit «lue vous êtes Saturnin Fichât, car c'est bien votre nom.

— C'est du moins mon nom d'aujourd'hui, dit Saturnin , car hier, vous avez pu le voir, on m'appelait le comte de Perbruck.

— Ah! vous l'avouez donc, reprit Robertin en soulevant son fusil, comme si cet aveu le dispensait de chercher d'autres preuves du crime de Saturnin.

— L'avouer, dit Fichât, et pourquoi diable voulez-vous que je m'en cache, est-ce que votre naître lui-même ne m'a pas présenté ici sous ce nom?

— Il avait ses raisons pour cela, repartit Robertin d'un ton sombre.

— Le marquis de Perbruck a toujours de bonnes raisons pour faire ce qu'il fait, dit Fichet,«iui, à la sombre expression du visage de Robertin, jugea qu'il était temps de donner une autre tournure à cette explication. Oui, continua t-ii, hier M. le marquis de Perbruck me laissait porter ce nom comme il me l'a laissé porter, et comme il me l'a donné lui-même tant qu'il a eu besoin de moi.

— M. le marquis de Perbruck a eu besoin de vous ? lui dit Robertin d'un air d'étoanement et de dédain.

— Oui, reprit Saturnin, il a eu besoin de moi pour se tirer de plus d'un mauvais pas, comme il a besoin de vous aujourd'hui pour vous faire commettre un crime.

Le vieillard recula à ce mot; mais il reprit aussitôt :

— Il n'y a pas de crime à tuer comme un chien un espion et un traître.

— Ah ! ah ! dit Saturnin, il vous a parlé comme ça, à ce qu'il paraît. Mais vous ne me dites pas tout; vous ne me dites pas qu'il a fait partir avant le jour messieurs de Paradèze et la Châtaigneraie, qui l'auraient empêché de joindre ce crime à tous ceux qu'il a déjà commis.

— Comment ! reprit le vieux Robertin, qui ne comprenait pas qu'on osât parler avec une telle irrévérence de son seigneur; comment! tu oses accuser ton maître, malheureux !

— Ah çà, dites-moi donc, reprit Saturnin en élevant la voix, comment vous appelez-vous, vous?

— Je m'appelle François Robertin.

— Ah ! reprit Saturnin , vous vous appelez Robertin, et vous demandez quel crime a commis le marquis de Perbruck? Vous vous appelez Robertin, et vous avez oublié qu'il y a un homme de ce nom qui a été traîné sur la place du Bouffay et qui a été marqué à l'épaule parce que sa sœur n'a pas voulu se donner à son maître. Vous devez bien savoir cependant que Jérôme était innocent, ce qui n'a pas empêché le marquis de jurer la main sur le Christ que Jérôme avait levé le fusil contre lui.

— D'où savez-vous cela? reprit Robertin troublé de ce souvenir qui avait longtemps grondé au cœur de cette famille, qui avait fini par s'y endormir sous une longue habitude d'obéissance et de respect aveugle, mais que Saturnin venait de réveiller.

— Qui m'a dit cela? reprit Saturnin, profitant du trouble du vieillard. C'est la voix qui raconte tous les crimes, quelque cachés qu'ils soient; le marquis et Jérôme étaient seuls dans le bois, comme nous sommes seuls dans cette chambre, et cependant la vérité en est sortie eomme elle sortirait d'ici. Dieu a toujours à côté du crime un témoin caché qui l'entend, qui le voit et qui le révèle.

Le vieillard baissa la tête et réfléchit pendant quelques instans ; mais c'était un travail bien fatigant pour «et esprit plié à l'obéissance que de discuter avec luimême la valeur de l'action qu'il allait commettre. Il avait

reCU un ordre de son seigneur, cet ordre était pour le salui de la cause «le Dieu et du roi, et si le meurtre qui lui était ordonne riait un crime, c'était sou maître qui en ierall responsable devant le roi «-1 devant Dieu.

Rnhartin voulut M débarrasser tout de suite du doute «lui etaii BUtré t^lM son esprit et du murmure qui parlait dans sa eonsriem B.

— Kn voila assez, dit-il brusquementà Saturnin ;je sais que ceux de ton espèce ont des paroles mielleuses pour mentir et tromper les pauvres gens comme nous : c'est comme ça que tu as trompé le marquis delà Rouarrie et que tu as fait brûler son château; c'est comme ça que lu veux dénoncer M. le marquis de Perbruck et ses amis, et le faire exterminer par les républicains. Allons, dépl che-tei, fais la prière, et surtout n'espère pas m'ensorceler par tes paroles.

— Ce n'est pas à moi de prier, dit Saturnin, qui, au fond de ces menaces, voyait le trouble du vieillard; car si tu me tues, Dieu me recevra dans son sein comme une victime , tandis que toi tu seras damné comme un assassin.

— Moi! damné! dit Robertin.

— Oui , répéta dans l'ombre une voix qui n'était pas celle de Saturnin ; oui, tu seras damné comme un assassin !

Rose avait compris enfin la recommandation de Fichet, et celui-ci n'avait pas en vain compté sur ce moyen, emprunté à quelque pièce alors fort en vogue à Paris.

En entendant cette voix, dont le vieillard ne put s'expliquer le mystère, son fusil s'échappa de ses mains, et il s'écria tout tremblant :

— Qui est-ce qui a parlé?

— C'est la voix de Dieu, dit Saturnin, qui observait avec inquiétude les mouvemens de Robertin. C'est la voix de Dieu qui veut t'empêcherdecommettre un crime, parce qu'il a pitié de toi, parce qu'il sait que jusqu'à ce jour tu l'as humblement et saintement adoré. Demande-lui pardon de ta mauvaise pensée, et il te pardonnera.

Robertin croyait avoir été le jouet d'une illusion ; il se demandait s'il était vrai qu'il eût entendu une autre voix que celle deFichet, et déjà il cherchait à surmonter l'indicible effroi qu'il éprouvait, lorsque Rose lui cria du fond de sa cachette :

— Demande pardon, et Dieu te pardonnera.

La tête du pauvre paysan breton ne résista point à cette nouvelle preuve d'une admonestation surnaturelle; il tomba à genoux et se frappa la poitrine en s'écriant:

— Pardon, mon Dieu ! pardon !

Malgré la gravité de sa situation, Saturnin fut sur le point de rire du succès de sa ruse, et il se croyait sauvé lorsqu'il entendit tout à coup un bruit de pas qui gravissaient l'escalier.

A ce moment François se releva et dit aussitôt :

— Monsieur Saturnin Fichet, puisque Dieu vous protège, vous n'avez besoin de l'assistance de personne. La porte de la maison est ouverte, allez où vous voudrez. Je dirai à M. de Perbruck ce qui en est arrivé.

Saturnin profita de la permission : il rouvrit la porte, et déjà il était au bout de l'escalier, lorsqu'il aperçut deux des fils qui se tenaient au bas le fusil à la main. Au même instant il vit près de lui un homme qui le regarda sous le nez et lui secoua joyeusement la main. C'était le père Louis Robertin... le vieil ivrogne.

— Tiens ! c'est vous, monsieur Saturnin Fichet ? dit-il en le ramenant dans la chambre ; nous ne nous sommes pas vus depuis le jour où vous avez soupe chez moi. Ah ! dame, je ne suis pas riche ; on m'a pillé, on m'a emprisonné ; votre père ne penserait plus à vous marier avec ma fille. Tout est bien changé, allez, si ce n'est la pauvre Rose, qui pense toujours à vous et qui m'en parle toujours... Je venais précisément ici pour savoir... où elle est...

— Elle est enfermée dans l'étable avec Marie-Jeanne, dit François.

2fiT

— Elle n'y est pas, repartit Louis, j'en sors. J'ai trouvé la porte fermée, c'est vrai, mais l'oiseau était déniché. Où diable s'est-elle cachée? Eh ! Rose, Rose! se mit-il à crier de toutes ses forces. Ah çà, ajouta-t-il en prenant Saturnin au collet, vous n'avez pas été tourner autourd'elle, au moins; c'est que je vous connais, vous autres gens de Paris, vous êtes capables de tout.

Pendant' ce temps François était sorti de la chambre et avait crié du haut de l'escalier:

— Allez à votre ouvrage, mes gars, il n'y a plus rien à faire à la maison. Allez, et dites à Marie-Jeanne de conduire le bétail aux champs.

Les fils s'éloignèrent avec cette impassible obéissance qui ne leur permettait pas de chercher le motif des ordres qu'ils recevaient.

Saturnin, assuré des bonnes disposilions de François, n'était plus inquiet que pour Rose, toujours cachée dans le grand bahut.

Cependant Louis ne sortait pas de la pensée qui l'avait amené dans la chambre de Saturnin et s'écriait avec la persistance que mettent les ivrognes à poursuivre l'idée qui les préoccupe :

— Mais où diable est donc ma fille?

Aussitôt il se mit à la recherche de Rose comme il se fût mis à la recherche d'un objet perdu, et fureta dans tous les coins de sa chambre, regarda sous les rideaux du lit, souleva même les couvertures, en répétant sans cesse :

— Où diable est-elle donc?

Il arriva jusqu'au bahut dont il ouvrit un des côtés, et aperçut Rose blottie dans un coin,toutepâle ettoutetremblante.

Louis arracha brusquement sa fille du fond du bahut et la poussa violemment au milieu de la chambre en criant d'une voix menaçante :

— Qu'est-ce que tu faisais là, malheureuse?

Fichet aurait pu profiter de l'étonnement et du trouble de Louis pour s'échapper, mais il vit que la pauvre fille, qui avait voulu le sauver, allait être en butte aux accusations de son père et de son oncle et peut-être à leurs mauvais traitemens, et quelque danger qu'il y eût pour lui à rester dans cette maison, il s'écria en se plaçant entre Rose et son père :

— Votre fille était ici pour empêcher cet homme de m'assassiner.

François Robertin se passa la main sur le front et s'écria tout à coup avec un sourd rugissement de colère:

—Ah! c'est donc ça que tout à l'heure j'entendais une voix qui me criait de pardonnera cet espion, à ce traître; ah ! c'est comme ça !

Et furieux d'avoir étépris pour dupe, il se baissa pour ramasser son fusil qu'il avait laissé sur le plancher, mais avant qu'il eût eu le temps de l'atteindre, Saturnin, profitant du moment où le paysan était baissé vers la terre, l'y renversa tout à fait, et lui appuyant la gueule d'un de ses pistolets sur la tête, il s'écria :

— Au premier effort que tu fais, au premier cri que tu pousses, je te fais sauter h? crâne.

Mais Saturnin avait oublié l'ivrogne; Louis n'entendit pas lamenace de Fichet, qui eût peut-être arrêté un homme de sang-froid, et il se précipita sur lui.

Cela donna le temps à François de se relever, et une lutte terrible allait sans doute s'engager, lorsque des cris perçans partis du milieu de la cour détournèrent l'attention de tout le monde. Presque aussitôt on vit se précipiter dans la chambre Marie-Jeanne, pâle, éperdue, tremblante.

A peine entrée dans la chambre, Marie-Jeanne se mit à crier d'une voix mourante :

-- Les voilà, les voilà ! Cachez-moi, c?<-hez-mn; '

Robertin courut à la fenêtre, et aperçut deux hommes à cheval au milieu de la cour.

— Qui êtes-vous et que voulez-vous ? s'écria le fermier.

— IN'êtes-vous pas le vieux François Robertin, répondit une voix, et n'avez-vous pas dans votre ferme une fille qui s'appelle Marie-Jeanne Lefort ?

— Oui-dà, répondit Robertin, et elle est ici.

Rose s'était glissée jusqu'auprès de la croisée, car elle avait cru reconnaître la voix qui parlait, et tout aussitôt elle se retira avec terreur, en disant d'une voix épouvantée :

— C'est Morillon. Le voilà qui monte.

— Oh ! dit Saturnin, c'est ce misérable. De par tous les diables, il me paiera le coup de pistolet qu'il m'a tiré.

Aussitôt il se plaça derrière la porte.

— Peste, dit François en regardant Rose et Saturnin, vous connaissez cet homme, et toi aussi, à ce qu'il paraît, Marie-Jeanne ?

Avant que celle-ci eût pu répondre, Morillon et Barthe parurent à la porte de la chambre. Le commissaire de la Convention s'arrêta sur le seuil et dit, après avoir parcouru la chambre d'un regard rapide :

— Diable ! je ne croyais pas rencontrer ici tant de gens de connaissance. Ah ! ah ! c'est toi, vieux Robertin, ditil à Louis, c'est toi que j'ai nommé commandant du château de Nantes et qui as si vivement déserté ton poste, et c'est vous aussi, la belle Rose, qui changez si lestement en prison les boudoirs où vous vous laissez conduire !

Louis était resté abasourdi, et Rose avait perdu toute sa présence d'esprit.

— Vous m'oubliez, monsieur Lalligant Morillon, dit Saturnin en frapppant rudement sur l'épaule du commissaire.

Celui-ci se retourna avec colère, et à son tour il resta stupéfait en reconnaissant Saturnin.

Mais presque aussitôt il repartit :

— Le comte de Perbruck....

— Non pas, non pas ! Je suis Saturnin Fichet ; et tenez, ajouta-t-il en frappant Morillon du bout de son pistolet, vous m'avez marqué à la tête de façoH à ce qu'on ne puisse plus nous confondre l'un avec l'autre.

— Ah çà, dit Morillon, est-ce que nous voulons jouer avec des balles?... A votre aise, mes braves, nous sommes en mesure de vous répondre.

Aussitôt il s'arma à son tour d'une paire de pistolets, et Barthe se rangea près de lui.

— Bas les armes! cria François d'une voix tonnante; bas les armes ! ou j'appelle des gars qui vous feront obéir. Et d'abord, dit-il à Morillon, qui êtes-vous, et que voulez-vous?

— C'est un scélérat, mon oncle! s'écria Rose; c'est lui qui poursuit partout les royalistes, c'est lui qui a voulu persuader à Saturnin de se faire passer pour le comte de Perbruck... N'est-ce pas vrai, Marie-Jeanne?

— Je ne sais pas, dit celle-ci qui se tenait tremblante et cachée dans un coin.

— Qui je suis? dit Morillon qui comprenait que sa position pouvait devenir très dangereuse s'il ne jetait l'attention d'un autre côté, je suis délégué par la république pour poursuivre etatteindre lescrimesquels qu'ils soient, et je viens ici pour arrêter Marie- Jeanne Lefort , accusée d'avoir assassiné son frère.

Morillon avait espéré beaucoup de cette diversion et il avait eu raison.

— Assassiné son frère! répétaient à la fois les deu* Robertin, Saturnin et Rose.

— Ce n'est pas vrai ! s'écria Marie-Jeanne, ce n'ej>i pas vrai 1

— Quoi! lui dit Morillon, oublies-tu que tu t'en es vantée devant nous?

— Oublies-tu, dit Barthe, que pendant que les frères Robertin s'égorgeaient entre eux, tu criais comme une

: \l!ez, allez, il n'y a plus de frères ! Oublies-tu

FRÉDÉRIC SOI LIÉ

que tu avais caché son cadavre dans récurie où nos chevaux ne voulaient pas entrer?

Marie-Jeanne, accablée par ces paroles, la tête courbée et le corps tremblant, répondit alors d'une voix sourde :

— Eh hien donc, tuez-moi tout de suite, tuez-moi !

— François Robertin, dit Morillon, je vous somme de me livrer cette femme !

— Prenez-la, dit l\obertin, cmmcnez-la. Et toi, sois maudite, Marie Jeanne, sois maudite!

— Mon Dieu! mon Dieu! s'ecria celle-ei en se tordant les mains, il y a donc toujours quelqu'un qui veille pour punir le crime !

— Nos hommes arrivent-ils? dit tout bas Morillon à Barthe qui jetait un regard furtif par la fenêtre.

— Les voila ! dit de même Barthe.

— Allons, dit Morillon à Marie-Jeanne, marche, malheureuse !

Au même instant, un cri lointain se fit entendre.

— Gare aux gendarmes! disait ce cri.

Tout aussitôt les fils de Robertin, qui avaient aperçu de loin les gendarmes que Morillon avait envoyé chercher par Barthe, rentrèrent dans la cour et se jetèrent vivement dans la haie qui lui servait d'enceinte.

A ce cri • Gare aux gendarmes! le vieux François Robertin oublie le crime de Marie, et se rappelle seulement qu'il a juré que jamais les soldats de la république ne mettraient le pied dans la ferme. Il ne doute plus que ce ne soit Saturnin qui les y ait appelés, et veut à la fois tenir le serment qu'il a fait à son maître et celui qu'il s'est fait à lui-même ; il arme son fusil et crie d'une voix tonnante:

— Eh ! les gars, sus aux gendarmes !.. et vive le roi ! Aussitôt il ajuste Saturnin ; mais celui-ci, rapide comme

la pensée, se jette de côté, le coup part et va blesser Marie-Jeanne, qui tombe en s'écriant:

— Merci, mon Dieu ! merci.

— Bas les armes ! crie Morillon aussitôt en s'élançant sur le vieux Robertin, pendant que Rose se précipite sur le corps de la pauvre blessée et que l'ivrogne se secoue dans son ivresse.

La scène menaçait de devenir aussi affreuse que celle qui s'était passée chez Marie-Jeanne, et même elle était déjà plus meurtrière. Au moment où le coup de fusil du père Robertin retentissait dans la chambre, six coups de fusil partaient dans la cour,et trois gendarmes tombaient. Ceux qui étaient restés debout tiraient dans la direction d'oii étaient partis les coups de feu, mais leurs balles s'égaraient dans les buissons où s'étaient réfugiés les jeunes gars.

Cependant Morillon avait saisi Robertin; une lutte terrible s'engagea entre eux.

Barthe, voulant mettre les autres gendarmes à l'abri des attaques des gars de la ferme, courut aussitôt vers la fenêtre et leur crie :

— Montez ici ! montez, l'escalier est à droite...

Mais à l'instant même Saturnin ferme la porte, y met le verrou, et, s'élançant sur Barthe qui, penché à la croisée, montrait aux gendarmes l'escalier qu'ils devaient prendre, il le saisit par les jambes, le soulève et le lance par la fenêtre; puis se retournant vers Morillon, qui luttait toujours avec le vieux François, il le renverse, et, lui appuyant un pistolet sur la tête, il lui dit:

— Maintenant, parlementons.

L'aspect de la scène changeait à chaque instant.

Cependant les gendarmes, qui ne savaient pas ce qui' se passait dans l'intérieur de la chambre, avaient escaladé l'escalier et s'apprêtaient à briser la porte.

—Arrêtez... arrêtez... s'écria Morillon.

—Vous autres, dit Saturnin à François et à Louis, tenez-moi ce gaillard-là en respect et nous allons voir.

Les deux paysans lui obéirent. Saturnin s'approcha aussitôt de la porte à laquelle on frappait avec violence.

— Ecoutez, dit-il aux gendarmes qui étaient de l'autre côté; nous tenons ici votre chef en notre pouvoir, le pre-

mier coup que vous frapperez à cette porte sera le signa, de sa mort.

— Enfonces la porte, enfoncez la porte, s'écria une voix furieuse du bas de l'escalier.

C'était Barthe qui, relevé de la Chute cruelle qu'il venait de taire, gravissait, (lupin dopant, jusqu'à lacham-

bre "ii Morillon était enfermé avec ses ennemis.

Des qu'il lut arrivé prèe de la porte, il la heurta avec fureur, en excitant les gendarmes qui, obéissant à Barthe, ae mirent en devoir de la faire sauter. Saturnin prit un pistolet, l'arma et le dirigea sur Morillon.

— Allons, dit-il, ce sera un scélérat de moins dans le monde.

— Arrêtez, arrêtez! s'écria Morillon d'une voix de stentor ; gendarmes, arrêtez.

— Ne l'écoutez pas, dit Barthe de l'autre côté de la porte ; faites votre devoir !

— Mais, misérable, tu vas me faire tuer, cria Morillon, qui trouvait que le zèle de Barthe l'emportait trop loin.

— Vive la république ! répondit Barthe ; et tout aussitôt, frappant à la porte avec plus de fureur, il se mit à entonner le refrain :

Mourir pour sa patrie, Est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.

— Te tairas-tu, infernale canaille, dit Morillon avec un tel éclat, qu'il couvrit la chant de Barthe ; gendarmes, saisissez ce misérable, emparez-vous de lui.

Les gendarmes, reconnaissant enfin la voix de Morillon, obéirent, et bientôt les coups cessèrent ; Barthe jurait, hurlait, mais on s'était emparé de lui.

Morillon, échappé au danger que lui avait fait courir 6on digne acolyte, demanda alors à Saturnin ce qu'il exigeait.

— Vous êtes le maître de moi, lui dit-il ; vous pouvez me tuer ici, mais vous comprenez trop bien que vous y passerez tous si vous forcez mes gendarmes à venger ma mort. Demandez-moi donc des choses que je puisse vous accorder, car s'il en était autrement, s'il me fallait faire des concessions injurieuses à mon honneur, je préférerais mourir ici.

— Et d'abord, dit Saturnin, monsieur l'homme d'honneur, vous allez déclarera ce brave homme que voilà que je ne suis pas un agent des républicains.

Morillon haussa les épaules et repartit :

— Il me semble que vous ne nous traitez pas en amis. Allons, ferme, dépêchons-nous, reprit-il avec fureur. Ne me faites pas rappeler que sans vous j'aurais peut-être surpris la Rouarie dans son château avec tous ceux qui s'y trouvaient réunis.

— Vous l'entendez, dit Saturnin à François Robertin. Celui-ci ne répondit pas, et Saturnin continua :

— Et maintenant vous allez me donner deux passeports. Vous en avez de tout prêts dans vos poches, je le sais, et vous avez aussi tout ce qu'il faut pour écrire. Je veux le premier au nom de Louis Robertin et de sa fille, le second en mon nom.

— Pour quelle destination les voulez-vous ? dit Morillon en tirant son portefeuille.

— Laissez la destination en blanc, reprit Fichet; je me chargerai de l'écrire, moi, quand je serai assez loin pour que vous ne sachiez pas de quel côté nous faire poursuivre.

— Soit, dit Morillon en remettant les passeports à Sa turnin.

— Et maintenant, ajouta ce dernier, veuillez ordonner à vos gendarmes de descendre, de déposer leurs armes dans la cour et de se tenir enfermés dans la salle basse pendant que nous sortirons avec celte jeune fille et Louis Robertin.

— Et qui m'assurera, dit Morillon, qu'une fois mes gendarmes désarmés, les fils de cet homme ne les attaqueront pas et moi aussi. Voici tout ce que je peux accepter :mes gendarmes se rangeront d'un côté de la cour

elles gars de la ferme de l'autre, nous descendrons tous ensemble, nous sortirons de la maison, tous ensemble, et alors chacun sera libre de s'en aller de son côté.

— Eh bien 1 soit, dit Saturnin ; ordonnez à vos hommes de descendre.

Morillon leur répéta l'ordre convenu ; cet ordre fut exécuté, les gendarmes se portèrent d'un côté de la cour.

— Faites venir vos gars, dit Saturnin à François. Celui-ci, qui semblait rester étranger à tous ces arran-

gemens, mais dont le regard annonçait quelque sinistre projet, s'empressa de faire ce qu'on lui demandait; il se mit à la fenêtre, appela ses fils, et les six jeunes gens, armés, se rangèrent de l'autre côté de la cour.

— Maintenant, dit Morillon, nous pouvons sortir.

— Pas encore, dit Saturnin. Rose, et vous, Louis, prenez ce passeport.

Il écrivit sur le passeport le nom de Nantes et le passa à Rose.

— Ne vous inquiétez pas de moi, leur dit-il, demain je vous aurai rej oints où vous serez, ou bien on m'aura tué.

Puis il se tourna vers Morillon et lui dit : — Nous allons commencer par laisser sortir cesdeux -là. Rose ne voulait point partir, mais Fichet l'en supplia vivement et lui dit tout bas :

— Attendez-moi à Guéménée.

Rose et son père quittèrent la chambre, descendirent dans la cour, et la traversèrent entre les deux lignes armées des gars et des gendarmes, et s'éloignèrent rapidement.

— A votre tour, maintenant, dit Saturnin en s'adressant à François et à Morillon; descendez tous deux, et que chacun de vous aille se mettre du côté des siens.

— Et vous, dirent-ils à Saturnin, ne venez-vous pas?

— Un moment, fit celui-ci, je prends ma valise et je pars.

Le paysan et Morillon descendirent et allèrent se mettre chacun d'un côté de la cour.

Mais Saturnin avait compté s^ns la passion féroce du républicain et du royaliste. En effet, à peine Morillon futil rangé près des siens, qu'il leur dit tout bas :

— Gendarmes, quand ce misérable passera tout à l'heure, tirez dessus, et sus aux paysans!

Et en même temps le vieux François disait de même à ses fils :

— Mes gars, quand l'espion se sauvera, tirez dessus, et sus aux gendarmes.

Ils s'apprêtèrent ainsi de part et d'autre, et Saturnin allait périr victime du fanatisme et de la férocité qui animait alors victimes et bourreaux, lorsque Marie-Jeanne, qui s'était traînée jusqu'au pied du lit, l'appela doucement.

— N'allez pas là, lui dit-elle, ils vous tueront. Tenez, levez cette trappe, là, dans le coin de la chambre; il y a une issue... vous descendrez, et vous trouverez une porte qui ouvre sur les champs, derrière la ferme.

— Merci, ma fille, lui dit Saturnin, mais après le service que vous venez de me rendre, faut-il donc que je vous abandonne?

— Laissez-moi, dit Marie-Jeanne, j'aime mieux mourir ici que de vivre comme j'ai fait depuis que j'ai tué mon frère ; seulement, si vous voulez me récompenser du bon avis que je vous donne, prêtez moi un de vos pistolets, ça me sauvera la honte de mourir sur l'échafaud, car je le sens, le vieux François ne m'a pas tuée.

— C'est donc vrai, lui dit Saturnin, vous avez tué votre frère ?

— Je l'ai tué, dit Marie-Jeanne, et je vais m'en punir 1 Saturnin se détourna et laissa tomber un pistolet près

de la pauvre fille; il souleva la Irappe, vit l'échelle et descendit. A peine avait-il ouvert la porte, à peine l'avait-il franchie, qu'il entendit de violentes interpellations.

— Eh bien ! descendrez-vous? avait crié Morillon, impatient de ne pas voir Saturnin.

— Dépêchez-vous donc! avait crié François.

Un coup de feu leur répondit ; c'était Marie-Jeanne qui venait d'essayer de se frapper au cœur, mais dont la main mourante n'avait ajouté qu'une blessure légère à celle que lui avait faite Robertin.

— Il s'est tué ! s'écria Morillon. |

— Eh bien, alors, dit François, tirez, les gars.

Mais l'ordre de François n'était pas achevé que les gendarmes, irrités de la perte qu'ils venaient de faire, firent une décharge générale. Trois des fils Robertin tombèrent ; le père et les trois autres se précipitèrent sur leurs ennemis, et un combat corps à corps s'engagea eu-, tre les survivans. Morillon s'était précipité dans la chambre, où il ne trouva plus que Marie-Jeanne, qui s'était levée pour en finir avec la vie en essayant de se précipiter par la fenêtre.

— J'aurai du moins celle-là! s'écria Morillon. Cependant les gendarmes se défendaient difficilement

avec leurs sabres contre des hommes armés de longues fourches. Plusieurs étaient déjà blessés, et c'en était fait peut-être de la troupe de Morillon et de lui-même, lorsqu'un nouveau renfort parut tout à coup. Les paysans, surpris à l'improvisle, furent frappés avant d'avoir pu faire face à ces nouveaux ennemis, et le père Robertin et ses six fils étaient gisans dans la cour lorsque Delbenne, qui commandait cette troupe, monta dans la chambre où était Morillon.

— Ah! c'est vous, lieutenant, lui dit Morillon. C'est bien!

— J'ai appris à Guéménée que vous étiez ici, dit Delbenne. Je me suis hâté de venir, car je savais que M. de Perbruck, son fils et d'autres nobles s'y étaient cachés. En avez-vous arrêté quelques-uns ?

— Non, dit Morillon, nous n'avons arrêté que cette malheureuse...

— Marie-Jeanne ! s'écria Delbenne.

— Accusée d'avoir assassiné son frère, et qui en a fait l'aveu.

— Marie- Jeanne ! répéta Delbenne.

— Je vous charge de la conduire à Nantes, où elle doit être jugée, reprit Morillon, qui avait enfin atteint la plus chère de ses vengeances Puis, comme il craignait la désobéissance de Delbenne, il ajouta :

— Barthe vous accompagnera.Quantà moi, je retourne à Paris.

— Seul ?

— Je comptais augmenter mon cortège , dit Morillon avec un accent d'affreuse vanité, mais il faut se contenter de ce qu'on a. Je pars avec mes prisonniers.

— Ne seront-ils pas jugés à Rennes? fit Delbenne.

— Un tribunal de département, une guillotine de département... fit Morillon avec un dédain féroce, c'est bon pour des criminels de l'espèce de Marie-Jeanne. Mais moi j'ai Thérèse Moëllien, j'ai Fontevieux, j'ai Louise Desilles, j'ai Picot de Limoëlan et bien d'autres. Je veux montrer les miens à Paris. Je leur ferai voir la capitale, ajouta-t-il avec un rire féroce. C'est là seulement qu'on fait bien les choses. Adieu, lieutenant... Vous répondez de votre prisonnière sur votre tête.

Une heure après Morillon retournait à Rennes pour préparer son départ, et Delbenne, accompagné de Barthe, escortait la charrette sur laquelle on avait jeté Marie- Jeanne.

Après le récit que nous venons de faire et en conside rant ce qui nous reste encore à raconter à nos lecteurs, nous sommes saisi d'une crainte sur laquelle nous demandons la permission de nous expliquer.

Lorsqu'un écrivain fait ce qu'on appelle un roman d'imagination, il peut arriver qu'on l'accuse de pauvreté, mais on l'accuse rarement d'invraisemblance. Ceci peut

FR1 DÉRIC 801 l II .

put .ii i it* un pinéftifi \ c'ait cependant la qu'est latérite.

En ciifi ,1'iiii.ikuiumiim la i>lus bardie se soustrait dtflli il îiiciii aux règles de la logique vulgaire h n'admet comme pi ientables «i 1 1 «^ les faits qua la commune raison lui dé» mirftre possibles. Par un oMtrasta bizarre, l'éerhrata qui prétend encadrer des faits hlatoriques dans un réi kl avant les allures d'un roman, s»' trouve à chaque pas arrêté par PeiUfaganta invraisemblance de la vérité.

Ainsi (et sans ajM personne cependant nous en ait averti) nous sommes eertalB que le massacre de la t'amille des Robertin a paru à beaucoup de nos la leurs une invention sanglante et impossible; ainsi les scènes qui nous restent à raconter sembleraient être k ri 'l'un < enean malade {xgri somnia) si elles n'avaient pour elles l'authenticité de l'histoire. Qu'on veuille donc bien continuer la lecture de ce livre avec cette pensée que partout ci toujours nous avons été au-dessous de la réalité, qu'on veuille bien se rappeler aussi l'époque dont nous racontons quelques épisodes, et peut-être nous blàmerat-on d'avoir choisi un pareil sujet, mais du moins ne nous accusera-t-on pas d'invention extravagante.

Reveno- s à notre récit.

Nous av. i:s laissé Saturnin Fîchet s'échappant de la ferme de Robertin de BlaiB et bien résolu à ne plus se mêler en rien des affaires des royalistes. Mais le pauvre garçon avait compté sans les circonstances, il avait compté surtout sans ses ennemis. Cependant on ne saurait l'accuser d'imprévoyance, car assurément personne au monde n'eût pu prévenir l'épouvantable scène à laquelle il fut mêlé, et qui fit, pour lui, du jour où il croyait enfin arriver au bonheur et au repos, un jour de deuil qui poussa sa vie dans une voie toute contraire ù celle qu'il voulait suivre.

On était au 10 mars, il était huit heures du matin. Dans une petite maison sise à Pont-Rousseau, on faisait les modestes préparatifs d'une noce. Les deux ; turs étaient assis l'un près de l'autre dans une petite chambre toute i-Mnche et toute neuve.

— Eh bien, Rose, dit Saturnin Fichet, c'est doue aujourd'hui que vous devenez ma femme.

— Qui sait? répondit Rose avec un profond soupir, qui sait? ..

— Eh! qui diable voulez-vous qui vous en empêche? dit gaiement Fichet.

— Ne savez-vous donc pas, reprit Rose, qu'on s'est battu à Bressuire.

— Rose, s'écria Saturnin, je ne le sais pas et je ne veux pas le savoir... Qu'on se batte, qu'on se tue, pourvu que ce ne soit pas dans notre maison, peu m'importe. Je ne mettrais pas le nez à la fenêtre peur voir ce qui se passe dans la rue, quand on dirait qu'on s'y égorge au nom de la république ou au nom du roi. J'en ai tàté et j'en ai assez. Donc, si vous ne voulez pas troubler la joie de cette journée, ne me parlez de rien.

— Vous savez bien pourquoi j'ai peur, dit Rose d'un a caressant, si je ne tenais pas tant à vous, je ne m'oc-

. jperais guère de ce qui peut se passer etîde ce qui peut '■oubler notre mariage. Vous avez été dans tous ces com- "ots royalistes.

— C'est pour cela que je me suis procuré pour témoins ■s patriotes qui répondent de moi.

— Etes-vous bien sûr de votre oncle Fichet?

— N'ayez pas peur, Rose; ce n'est pas pour rien que maintenant que mon père est mort en me laissant une assez jolie fortune, je lui ai promis, en ma qualité d'héritier, d'accepter les comptes qu'il m'avait fait signer, il y a quelque temps, comme mandataire de mon père.

— Mais pourquoi, reprit Rose, avoir choisi aussi pour témoin ce misérable Poiré?

— Parce que je ne puis pas avoir de meilleur répondant près de la municipalité de Nantes. Jugez de soncré dit ! Dénoncé par Morillon, il s'est fait réclamer par le tlub breton et a été mis en liberté.

— Mais qu'a-t-il dit, quand vous avez été lui proposer cela... a lui... qui voulait m'épousert...

Ali dame ' il est deVI nu Ti il. Mais mon ourle Fichet,

qui le déteste de toute la peurqu*ll en a, m'a mis dans le sei rel de certain commerce de blée dont j'ai les prenvea»Je les lui ai moulin », el alors il est devenu doux comme un agneau.

— Il aéra donc à la mairie? reprit Rose.

— Le maire ne vous l'a donc pas dit?

— A quelle heure la cérémonie?

— Elle dépend des deux autres témoins.

— Qui sont?

— Le capitaine DMbennc : il a un service extraordinaire ce matin, et il doit me dire à quelle heure il sera libre dans la journée. C'est un brave homme, quoique enragé républicain. Il était avec moi à la ferme de Marie- Jeanne, dans la nuit où les Robertin s'y sont égorgés, et il sait mieux que personne comment Morillon m'a fait prendre le rôle de comte de Perbruck... C'est lui qui m'a pi< curé mon quatrième témoin, l'adjudant général Beyss r, celui qui commandait la garde nationale à la llouarie, et qui a vu le comte de Perbruck se précipiter par la fenêtre et se tuer. J'ai bien pris mes précautions, et j'espère que personne ne me jettera ma malencontreuse ligure au visage pour dire que je suis un autre que moi. Mais voulez-vous que votre père m'accompagne à la mairie?

Rose secoua tristement la tête.

— Hélas ! rien n'y fait, répondit-elle : il est encore comme tous les jours.

— Eh bien, nous nous servirons du consentement dont je me suis précautionné. A tout à l'heure, ma jolie fiancée, dit joyeusement Saturnin. Je cours et je reviens... Je ne sais, mais tout me sourit aujourd'hui... Voyez comme le ciel est pur et le soleil brillant... Non... non... un jour si joyeux là-haut ne peut être un jour de deuil ici-bas.

— Dieu le veuille! dit Rose avec un soupir. Allez, allez, et souvenez-vous que je vous attends.

Saturnin partit aussitôt et suivit cette longue suite de ponts qui forme un des faubourgs le plus bizarre qui existe. Jusqu'aux environs de l'hôtel de ville, Saturnin ne vit rien de particulier; les rues étaient tranquilles et chacun allait ou venait comme à l'ordinaire ; mais dès qu'il approcha du temple municipal, il remarqua une certaine animation Saturnin se rappela alors que le 10 mars était le jour marqué pour le tirage des soldats de la levée de trois cent mille hommes décrétés par la Convention.

« Ah ! se dit-il mentalement, si quelqu'un que je sais bien n'était point mort, c'eût été un bien grand jour que celui-ci ; et pourtant, ajouta-t-il en regardant des groupes animés répandus çà et là aux environs de l'hôtel, tous ces gens-là ont l'air ravi d'aller à l'armée. La Rouariese trompait ! »

Saturnin traversa la vaste cour de l'hôtel au milieu: d'une foule immense et arriva à la salle destinée aux ma riages. Un garçon de bureau s'y trouvait seul, ce fonctionnaire regarda notre aventurier d'un air fort étonné et lui dit :

— Que diable venez-vous faire ici ?

— Eh parbleu ! répondit Saturnin, vous devez bien le savoir, c'est à vous que j'ai donné mes nom et prénoms, ceux de ma future, ceux de mes témoins qui vont arriver, enfin tous les papiers nécessaires à mon mariage, et par dessus le marché deux belles pièces de cinq francs pour que Tacte fût tout prêt, et que lemaire ou un de ses adjoints nous expédiât à l'heure qui devait être décidée par le capitaine Delbenne lui-même ; c'est cette heure que je vous prie de me dire.

— Ah! ma foi, dit le garçon de bureau, il s'agit bien de mariage aujourd'hui ; la municipalité a bien d'autres choses à faire que d'unir des amoureux. Cependant vous pouvez attendre là, il est possible que le capitaine en ait

parlé au maire, et nous le saurons tout à l'heure; les municipaux sont en séance, et dès qu'ils auront fini, je tâcherai d'arrêter quelqu'un de ces messieurs au passage, et il vous aura bientôt expédiés.

— Reste à savoir, dit Saturnin, si ça ne sera pas trop tard.

— Ça vous regarde, dit le garçon de bureau en lui tournant le dos ; la patrie est en danger, et il s'agit de la sauver avant tout.

Ces mots : la patrie est en danger ! étaient la formule proposée par la Législative et décrétée plus tard par la Convention, formule en vertu de laquelle les directoires et les municipalités s'établissaient en permanence, et en vertu de laquelle aussi, tout citoyen prenait les armes et avait le droit de pourvoir au salut public. C'était toujours un signal de désordre.

A peine Saturnin avait-il fait cette réflexion, qu'un violent tumulte éclata dans la cour de l'hôtel. Poussé par la curiosité autant que par l'inquiétude, il courut vers la fenêtre qui donnait sur la cour et fut très surpris en voyant entrer presqu'en même temps Delbenne désarmé et entouré de gardes nationaux commandés par l'adjudant général Beysser.

A quelques pas marchait Guillaume Poiré en uniforme; il donnait le bras au vieux Mathurin Fichet. Enfin venait une charrette sur laquelle se trouvaient deux femmes etunhomme,tous trois garrottés. Dans ces deux femmes, Saturnin reconnut tout d'abord Marie-Jeanne et Marguerite, et dans cet homme, enchaîné comme elles, l'homme chez lequel il avait vu M. de Perbruck, le terrible Marchand, le farouche Lemaitre, en un mot le bourreau de Nantes. On l'accablait des plus indignes outrages, on lui jetait la boue au visage, et sans l'intervention de la force armée, qui le protégeait, la tourbe populaire, ameutée autour de la charrette, l'eût dix fois mis en pièces. D'ignobles huées, parmi lesquelles s'élevaient de féroces vociférations, accompagnèrent l'entrée de ce cortège dans la cour de la maison commune. La foule s'y rua avec lui, de taçon que la charrette se trouva au milieu d'une enceinte armée, entourée de toutes parts par une multitude en fureur.

Delbenne, Beysser, Mathurin Fichet et Guillaume Poiré entrèrent immédiatement dans l'hôtel accompagnés de quelques soldats, et suivis d'une trentaine de furieux qui parvinrent à forcer les portes et qui montèrent tumultueusement jusqu'au premier étage, ou se trouvaient à la fois, la salle des mariages et la grande salle où la municipalité était en séance. Ces deux salles étaient contiguës , et il fallait traverser celle où se trouvait Saturnin pour arriver à la seconde. Il vit donc passer devant lui ses quatre témoins, dont l'un, le capitaine Delbenne, paraissait être prisonnier des trois autres.

Avant que Saturnin fût revenu de sa surprise et eût pu en aborder un seul , ces quatre personnages furent introduits dans la salle des séances, et on allait fermer les portes de communication, lorsque la foule, qui s'était ruée dans l'hôtel, exigea impérieusement qu'elles restassent ouvertes. Bientôt, quelques-uns des plus audacieux de cette foule irritée pénétrèrent jusqu'à la salle des séances malgré la résistance des gardes nationaux. Us y entraînèrent Saturnin , qui d'ailleurs désirait savoir s'il n'allait pas perdre dans cette bagarre quelqu'un des témoins nécessaires à l'expédition de son bonheur.

Cependant le magistrat qui présidait la séance s'était couvert et avait déclaré qu'il ne pouvait délibérer en présence d'une multitude insurgée. Des vociférations nouvelles, des menaces éclatèrent de toutes parts, etGuil laume Poiré, qui paraissait commander ce mouvement, répondit insolemment que la municipalité de Nantes pouvait bien faire ce que faisait la Convention, qui admettait les sections de Paris durant ses séances, et qui écoutait les députations qui venaient lui apporter leurs réclamations.

Des applaudissemens furieux accueillirent ces paroles

de Guillaume Poiré, et le magistrat qui présidait la séance, ne se voyant pas soutenu par ses collègues, se décida à écouter les accusations de la populace.

— Eh bien, dit-il à Cuillaume Poiré, qu'avez-vous à demander à la municipalité, et pourquoi le capitaine Delbenne est-il amené ici comme un prisonnier?

Guillaume Poiré fit un geste, et les murmures s'apaisèrent comme par enchantement. C'était un pouvoir terrible qu'avait ce misérable, et Saturnin eut un moment la pensée de s'échapper. Mais au milieu de l'attention solennelle qu'avait obtenue le farouche républicain, le moindre mouvement eût été une imprudence. Saturnin se fit le plus petit qu'il put, pendant que Guillaume Poiré répondait, avec une insolence qui montrait combien la commune était à la merci des passions populaires.

— Ce matin, dit Guillaume, on est venu m'apperler au château l'ordre d'exécution de deux femmes condamnées à mort il y a quelques jours; l'une était Marie-Jeanne Lefort, l'autre Marguerite Marchand. Les voici toutes deux. La charrette est entrée, comme à l'ordinaire, dans la cour du château, accompagnée par un piquet de gendarmerie commandé par le capitaine Delbenne : comme d'ordinaire aussi, quelques patriotes dévoués avaient été admis dans la cour, car je veux que tous les actes de ma vie se passent au grand jour, fit Guillaume Poiré d'un ton sentencieux, afin que personne ne puisse les calomnier ; comme d'ordinaire encore, reprit-il après cette espèce de déclaration, l'exécuteur des hautes œuvres et les aides étaient au pied de la charrette. L'ordre était formel, et j'obéis comme tout bon patriote doit le faire. J'allai donc chercher moi même les .condamnées dans leur cachot, je les amenai moi-même jusqu'au pied de l'escalier de la tour ; c'était là tout mon devoir et je l'ai rempli. Mais vous devez penser quelle a dû être ma surprise en entendant aussitôt le capitaine Delbenne s'écrier à l'aspect de l'une des deux coupables :

«Non, non, je n'assisterai pas à cette horrible exécution ! »

A cette révélation de Poiré, la rumeur populaire gronda sourdement.

— Mais ce n'est pas tout, cria Poiré d'une voix retentissante. Au moment où le capitaine Delbenne s'insurgeait contre la loi et refusait d'accomplir son devoir, l'exécuteur des hautes œuvres, imitant ce funeste exemple, cherchait à s'échapper en s'écriant :

« Jamais ! jamais ! jamais I »

Un mugissement profond des patriotes entassés dans les salles delà maison commune vint glacer Saturnin, car il savait, lui, d'où venaient le refus de Delbenne et celui de Marchand.

Les magistrats se regardèrent entre eux, et le président reprit, en s'adressant à Guillaume Poiré :

— Quelle mesure avez vous prise pour remplacer le capitaine Delbenne et assurer l'exécution de la loi ?

Cette question avait pour but de rejeter sur Guillaume Poiré la responsabilité de ce qui s'était passé. En effet, il eût pu remettre les condamnés à un officier inférieur, et le refus de Delbenne eût été ensuite porté devant l'autorité chargée spécialement de juger ce manque d'obéissance ; mais Guillaume Poiré repartit avec insolence :

— Je n'ai pas de mesures à prendre au delà des pouvoirs qui me sont conférés ; j'ai représenté au capitaine Delbenne que j'avais reçu l'ordre de lui remettre les deux condamnées, et que je ne pouvais les remettre à nul autre... mais il m'a répondu par un refus constant; il a même voulu s'éloigner.

— Et vous l'avez arrêté? dit le président.

— Il a été arrêté par les patriotes, dont j'ai eu beaucoup de peine à maintenir l'indignation, répliqua dédaigneusement Poiré.

— Oui ! oui ! crièrent quelques voix furieuses, c'est nous. .

— C'est un acte illégal, dit le président en se levant ; nul n'a le droit de faire justice en dehors des autorités

Fni;ui;iuc SOI lie.

constituées. Il vous fallait envoyer un messager il II municipalité; et, dans tous les cas, c'est une taule grave que d'avoir laissé pénétrer dans la prison, dont le <<>m- Baodement vous est confié, d'autres personnes que les agens de l'autorité.

— Quand le peuple est ici, repartit Poiré, je ne vois pas pourquoi je serais si coupable de l'avoir laissé entier dans le château.

Des applaudissemens éclatèrent en faveur de Poiré, parmi lesquels on put entendre quelques cris contre la municipalité. C'était en petit une de ces scènes de violence où les tribunes de la Convention, envahissant quelquefois jusqu'aux sièges des députés, dictaient les volontés de quelques féroces démagogues «1 la souveraine puissain e des représentons de la nation. De même que la Convention subissait quelquefois ces tyrannies, la municipalité de Nantes fut obligée d'y céder. Elle se tut devant les cris de la populace, et le président, continuant de s'adresser à Guillaume, reprit:

— Dans tous les cas, votre présence était inutile ici, un ivis suffisait, et un autre officier eût été désigné par nous pour remplacer le capitaine Delbenne.

— C'est ce qui est facile de dire, mais c'est ce qui n'était pas facile de faire, reprit Guillaume; à l'instant même ou j'avais calmé la juste indignation du peuple, un second refus d'obéir à la loi rallumait cette indignation ; l'exécuteur des hautes œuvres voulait aussi se soustraire à l'accomplissement de son devoir. J'ai dû requérir immédiatement son arrestation, et c'est en ce moment que la révolte a insolemment levé la tête. J'ai trouvé parmi les gendarmes du capitaine Delbenne la plus coupable désobéissance ; mes ordres sont restés sans exécution, et plusieurs de ses soldats m'ont répondu qu'ils n'avaient d'ordre à recevoir que de leur capitaine. Citoyens, reprit Poiré, c'est aujourd'hui le 10 mars, c'est aujourd'hui un jour immortel... Permettrons-nous aux traîtres d'en faire un jour de révolte et de trahison?

— Non ! non ! répondit-on de tous côtés.

— J'ai pensé comme vous, reprit Poiré, et c'est pour le salut de la patrie en danger que j'ai eu recours à la fois à l'intervenlien magnanime des patriotes dévoués et à celle de l'adjudant général Beysser, que j'ai fait requérir de me prêter main-forte. C'est alors que la volonté du peuple s'est fait entendre, et je lui ai obéi comme nous devons tous lui obéir.

Cette dernière phrase prononcée d'un ton menaçant fut encore converte par les applaudissemens de la populace.

— L'exécuteur des hautes œuvres vous a donc accompagné? reprit le président, qui, ne pouvant réprimer ces féroces démonstrations, faisait semblant de ne pas les apercevoir.

— Oui, répondit un homme du peuple, qui d'une main portait au bout d'une longue perche une culotte déchirée, tandis que de l'autre il brandissait un sabre nu. Oui, nous l'avons amené, et avec lui les deux coupables.

— Pourquoi, reprit le président avec sévérité et en parlant toujours à Guillaume Poiré, pourquoi n'ont-elles pas été réintégrées dans la prison ?

— Parce qu'on prépare une trahison ! s'écria ce même homme, parce qu'on veut faire échapper les condamnées, parce qu'on veut priver le peuple de sa vengeance! Il faut qu'elles marchent tout de suite à la guillotine, il faut que Delbenne les accompagne et que le bourreau les exécute.

— A la guillotine! a la guillotine I crièrent les furieux qui avaient pénétré dans la salle.

Ce cri gagna de proche en proche, descendit l'escalier que la foule avait envahi, et la cour retentit immédiatement de hurleraens prolongés disant : A la guillotine! à la guillotine!

A ce moment, Saturnin, qui était près de l'une des fenêtres, se pencha pour regarder dans la cour, pendant que les membres de la municipalité restaient immobiles et silencieux. Le misérable bourreau était assis par tefre-

la tête liasse, niais sans pouvoir dérober aux regards avides qui l'entouraient les larmes qui roulaient de ses veux. Marie-Jeanne, à genoux dans la charrette, cachait son visage dans les plis de la robe de Marguerite, tandis que celle-ci, debout, le front haut, le regard assuré, répondait aux vociférations et aux menaces de la foule par un sourire de mépris.

— Mais on va les égorger! s'écria imprudemment Saturnin.

Guillaume Poiré l'aperçut et un sourire féroce glissa sur ses lèvres.

— Qu'on fasse monter ici l'exécuteur des hautes œuvres, reprit le président, et qu'on introduise aussi les condamnées dans celte salle. Citoyens, ajouta-t-il en se levant, la municipalité connaît ses devoirs; elle les remplira, soyez-en certains, et forcera à les remplir ceux qui voudraient se soustraire à la rigueur de leur mission. Adjudant général Beysser, faites évacuer la salle des séances, s'écria-t-il avec autorité, et amenez ici les condamnées et l'exécuteur des hautes œuvres.

— Non! non ! répondirent quelques voix en tumulte. Beysser tira son sabre, et, s'avançant vers les mutins,

leur dit d'une voix tonnante :

— Si vous voulez que les autres obéissent à la loi, commencez par y obéir vous-mêmes !

Et sans attendre la réponse des mutins, il ordonna à ses soldats de les repousser hors de la salle des séances, et s'avança le premier contre eux le sabre au poing.

— N'oubliez pas que le peuple attend! crièrent quelques hommes en se retirant.

Beysser repoussa la foule jusque dans la cour. Arrivé là, il fit descendre les deux condamnées de la charrette, on détacha Marchand, une compagnie prit position au travers des portes de l'hôtel, et Beysser regagna la salle des audiences avec les nouveaux personnages qu'il avait été chercher d'après les ordres de la municipalité.

Cependant Guillaume Poiré s'était approché de Saturnin Fichet.

— Quand cette affaire sera finie, lui avait-il dit, nous arrangerons la tienne.

L'air de Guillaume donna à réfléchir à Saturnin, mais il n'était plus temps de s'échapper : on avait fermé les portes de la cour et on avait introduit dans la salle des séances les victimes que Beysser venait de soustraire à la fureur de la populaee. Delbenne et Mathurin Fichet étaient restés aussi. Marie-Jeanne se détourna en voyant Saturnin, et Marguerite attacha sur lui un long regard comme pour contempler encore une fois la vivante image de celui qu'elle avait tant aimé. Lemaître semblait devenu idiot. Cependant le président avait repris sa place.

— Eh bien ! citoyen Delbenne, dit-il en s'adressant enfin au capitaine, je pense vous avoir montré combien nous savons apprécier les services que vous avez rendus à la cause publique, en ne vous interrogeant pas devant des hommes dont l'exaltation eût pu prêter à vos paroles un sens que vous ne voudriez peut être pas leur donner ; mais maintenant, j'espère que vous nous direz d'où vient votre refus de remplir les ordres de la commune?

— Messieurs, repartit Delbenne d'une voix triste, mais grave, si trois ans de ma vie passés à poursuivre les ennemis de la république, si plus de vingt combats soutenus contre les révoltés, si de nombreuses blessures reçues dans ces périlleuses expéditions m'ont valu, comme vous le dites, votre estime, j'en demande une seule preuve; et peut-être, ajouta-t-il d'une voix amère,ai-je le droit de vous la demander, car de moindres services et de moins longs que les miens ont obtenu à d'autres un grade et -' <>mp uses qui m'étaient dus.

LES A\ E M t RES DE SATURNIN FICHET.

— Si c'est pour moi que vous dites cela, capitaine Delbenne, reprit Beysser, vous avez tort, attendu que je n'ai rien demandé et que je n'ai empêché personne de préférer vos services aux miens.

— Ce n'est pas pour vous que je le dis, reprit Delbenne, mais pour ceux qui m'ont fait votre inférieur quand ce serait à moi de vous donner des ordres.

— Nous savons qu'on a été injuste envers vous, dit le président, et vous pouvez être sûr que cette injustice sera réparée.

— Eh bien, dit Delbenne, l'occasion est toute venue, dispensez-moi du service que je devais faire aujourd'hui, et ne me demandez pas la raison de mon refus.

— C'est impossible, reprit le président, nous ne pouvons vous dispenser de ce service, qu'autant que les raisons que vous nous donnerez pourront être répétées au peuple et satisfaire à ses justes exigences.

— S'il en est ainsi, dit Delbenne, faites-moi arrêter, faites-moi juger, car je ne répondrai pas.

— Comme il vous plaira, capitaine, répondit le président •, c'est vous qui l'aurez voulu. Et vous, ajouui-t-il en se tournant du côté du bourreau, n'avez-vous pas refusé aussi de faire votre devoir ?

— Oui, dit Marchand d'un ton sombre, je l'ai refusé, je le refuse et je le refuserai toujours.

— Et comme le capitaine Delbenne, sans doute, vous prétendez taire la cause de votre refus?

— Jamais vous ne la saurez, reprit Marchand.

— Ceci devient étrange, citoyens, dit l'un des membres de la municipalité, et cela doit nous faire supposer que quelques complots se trament dans l'ombre contre la liberté: Ce sont deux traîtres !

— Envoyez-moi seul contre une armée d'insurgés, dit Delbenne, et j'irai.

— Qu'on me livre trente têtes par jour, reprit Marchand d'un air sinistre, et je les ferai tomber; mais pas celle-là, ajouta-t-il en se détournant.

—Quelles sont donc ces condamnées, dit le président, et quels rapports y a-t-il entre elles et ces deux hommes? Nous allons les interroger, et peut-être obtiendronsnous d'elles une réponse catégorique à nos questions.

La première à laquelle il s'adressa était Marie-Jeanne.

— Connaissez-vous cet, homme? dit le président en lui montrant Marchand.

— Oui, répondit-elle : je le connais pour être le bourreau, depuis qu'on Ta garrotté sur notre charrette pour avoir refusé de nous exécuter.

— Mais, celui-ci; ajouta le président en lui montrant Delbenne; ne le connaissez-vous pas?

Marie-Jeanne regarda Delbenne, qui resta immobile et les yeux baissés.

— Non, dit-elle alors avec dédain, non, je ne le connais pas.

— Tu te trompes, Marie-Jeanne, dit Guillaume Poiré, tu le connais : il était avec Morillon le soir où tu as assassiné ton frère ; il savait ton crime, et il t'a laissée libre, et lorsque l'on t'a jugée pour ce crime, il n'est pas venu déposer contre toi.

— Pourquoi avez-vous agi ainsi, capitaine? dit le président.

— Parce qu'il était l'amant de la fratricide, repartit Guillaume Poiré avec emphase.

— Est-ce vrai? dit le président.

— Oui, c'est vrai, répondit Delbenne en s'arrachant à son abattement, et s'il y avait quelque justice au tribunal révolutionnaire, cette malheureuse eût dû être acquittée, car c'est en voulant ouvrir sa maison aux républicains qu'obligée de se défendre contre les brutalités de son frère, elle l'a involontairement atteint d'un coup mortel.

— Ceci change la question, dit le président, et si le citoyen Delbenne veut jurer...

Delbenne levait la main et s'apprêtait à parler quand Marie- Jeanne l'arrêta tout à coup.

JLe Siècle»

— Merci, Delbenne, fit-elle avec hauteur, merci, il n'est plus temps. Quand tu m'as trouvée mourante à la ferme de François Robertin, et que je t'ai demandé une arme pour m'aehever, il fallait me la donner ; si tu l'avais fait, je ne monterais pas aujourd'hui sur l'échafaud, et toi tu ne craindrais pas de voir mourir celle que tu as livrée toi même au bourreau -, tu ne te serais pas compromis en refusant de faire ton métier de gardien de la guillotine, tu ne m'aurais pas humiliée en prenant si tardivement et si inutilement ma défense, et tu n'aurais pas manqué au premier des devoirs d'un homme d'honneur comme tu viens de le faire, en disant devant tout le monde que j'avais été ta maîtresse.

Delbenne baissa la tête sans répondre ; Marie-Jeanne se tourna du côté des magistrats et s'écria avec une violente exaltation :

— Soyez justes, citoyens, cet homme m'a déshonorée, et cet homme, en me déshonorant, m'a poussée au crime pour lequel j'ai été condamnée ; n'est-il pas juste que celui qui m'a valu ce malheur et cette infamie me mène mourir, et alors même que ce ne serait pas son devoir, n'en ferez-vous pas son châtiment?

Les magistrats se regardaient étonnés de cette fière résolution. Pendant ce temps, Marchand regardait aussi Marguerite d'un air éperdu et suppliant. Il semblait lui demander grâce ; mais a peine la pauvre Marie- Jeanne eut-elle fini de parler que Marguerite reprit :

— Elle a raison, citoyens, chacun aujourd'hui doit faire son devoir. Celui des victimes est de bien mourir, et nous sommes prêtes toutes deux ; celui des vaillans soldats de la république est de servir d'escorte à des prison, niers et de garde d'honneur aux échafauds. Que le capitaine Delbenne l'accomplisse. Quant au devoir des bourreaux, c'est de couper des têtes... et j'attends que cet homme vienne remplir le sien ! ajouta-t-elle eu désignant son père.

— Jamais ! Marguerite ! jamais 1 s'écria Marchand en se traînant vers elle.

— Yous connaissez donc cette femme? dit le président. Marchand se tut... Marguerite le mesura du regard avec un sourire de mépris.

— Oh ! oui, reprit-elle avec une farouche résolution, il me connaît!., il me connaît, et il a été sans pitié lorsque je lui demandais grâce pour celui que j'aimais; il a été sans pitié tant qu'il a espéré que le désespoir me ferait courber la tête... mais maintenant qu'il faut la faire tomber, il a peur et il refuse ; mais heureusement il n'est pas permis au bourreau de choisir ses victimes.

— Non, s'écria Marchand, mais il est permis à un père de préférer la mort à l'horreur d'être le bourreau de sa fille.

Cette déclaration jeta un nouvel étonnement et une terreur glacée dans l'assemblée. Les magistrats n'osaient pas ordonner un si épouvantable sacrifice. A ce moment, Guillaume Poiré, qui se taisait depuis quelque temps, reprit la parole. Ses yeux brillaient d'un éclat sanglant, une écume rougeâtre bordait ses lèvres minces.

— La patrie est en danger ! s'écria-t-il d'une voix stridente, il faut que ces femmes soient exécutées. Oubliezvous, ajouta-t-il avec une rage croissante et en montrant Marguerite , oubliez-vous que celle-ci a épouvanté ses juges par l'audace de ses aveux; elle s'est vantée d'avoir participé de tout son pouvoir à la conspiration delaRouarie... Le peuple l'attend, le peuple la veut, et le peuple, en voyant les délais apportés à sa mort, se demande si les autorités sont les complices de cet infâme complot. Quant à celle-là, dit-il en désignant Marie- Jeanne, il faut aussi qu'elle meure pour l'honneur de la république: déjà les aristocrates disent de toutes parts que la république protège l'assassinat quand il est commis au profit de ses amis. Si vous épargnez la maîtresse de Delbenne, ces propos des aristocrates ne seront plus une calomnie, mais une vérité. Il faut que ces femmes meurent et à l'instant même, il faut que chacun fasse son

FREDERIC SolJLIF.

devoir... Nul sentiment ne doil passer avant celui de la patrie, et Brutus, condamnant son fils a mort, doit servir d'exemple a ceux ti'iin l'âme trop faillie s'abandonne aux lâches tendresses de l'amour el de la paternité.

Les gardes nationaux applaudlrenl & cette violente apostrophe en style maratlste. La municipalité \it qu'il fallait céder.

— Kh bien! dit le président, justice sera faite. Adjudant Beysser, conduisez ces femmes à la place du Bouffay.

A peine le président avait-il prononcé ces paroles, qu'un tumulte effroyable s'éleva dans la cour ; les portes furent de nouveau forcées et envahies aux cris de : A la guillotine I â la guillotine I Presque aussitôt un homme tend la foule... c'est Barthe; il s'élance au milieu de la salle, el, promenant autour de lui des yeux fauves et étincelans, il s'écrie :

— Que viens-je d'apprendre, citoyens! Quoi! les complices de la Houarie vivent encore, lorsque déjà la sainte guillotine a effacé du nombre des vivans les brigands qui avaient voulu désoler ce pays par la guerre civile I

— Grand Dieu! s'écrie malgré lui Saturnin, Thérèse Moëllien...

— La fille Moëllien , reprit Barthe, Fontevieux, Laguyomarais, la fille Louise Desilles (c'était la noble Angélique, dont ils ignoraient le nom), Limoëlan el vingthuit autres, tous ont payé ce crime de leur tête. Paris, en les frappant avec la rapidité de la foudre, a voulu protéger vos départemens que menaçaient leurs menées incendiaires;... et vous, vous hésitez! Faut-il donc que je retourne à Paris pour y dire que le département de la Loire-Inférieure abandonne la cause du peuple et fuit lâchement au moment du danger? Car vous ne savez donc pas qu'à l'heure où vous êtes ici paisiblement assemblés, les contre-révolutionnaires et les aristocrates se lèvent de tous côtés ! Vous ne savez donc pas que pour arriver jusqu'ici il m'a fallu traverser des villages oU l'on a arboré le drapeau blanc !

A cette déclaration, tout le monde se lève. Alors Barthe, parodiant le mot célèbre de Mirabeau parlant de la banqueroute, s'écrie d'une voix de tonnerre :

— L'insurrection est debout, elle vous entoure, elle vous presse, elle bat vos portes au cri de vive le roi, et vous délibérez !

■ A cette apostrophe, le président s'écrie :

— Faites votre devoir!

— A la guillotine l'aristocrate ! reprend la foule avec fureur.

— Marche, capitaine Delbenne ! s'écrie Poiré.

Delbenne oublie Marie-Jeanne en apprenant que l'insurrection menace Nantes; il reprend son sabre des mains de Beysser. Le malheureux Marchand, éperdu, reste seul incertain et tremblant.

— Allons!... allons I... s'écrie Marguerite, hâtonsnous ! La Rouarie, Thérèse, Césaire et les autres m'attendent au ciel... Hâtons-nous... pour que je leur apporte la nouvelle que le règne des tyrans touche à son terme. Vive le roi et meure la république ! s'écrie-t-elle.

A ce cri répondent les plus féroces vociférations. Le peuple veut s'emparer de Marguerite : mais elle se place d'elle-même au milieu des soldats.

— L'échafaud m'attend et je le réclame ! s'écrie-t-elle. Beysser et Delbenne, à la tête de soldats, font reculer

la foule qui cependant s'est emparée du malheureux Marchand et qui le pousse avec brutalité du côté de l'extérieur en lui disant :

— A ton ouvrage 1... va...

On traversa ainsi la première salle et bientôt on atteignit l'escalier. Alors commença un nouveau tumulte. Les hommes qui avaient suivi Barthe, apprenant qu'enfin les coupables vont être exécutés, descendent avec rapidité et portent l'heureuse nouvelle à la multitude demeurée dans la cour et dans les rues adjacentes. L'annonce d'une victoire sur les armées coalisées eût été moins joyeusement reçue. Des cris, des acclamations, des vivats éclatent

de tous cotés, et lorsque les deux malheureuses condam nées paraissent , un effroyable tonnerre d'applaudisseniens les accueille.

Quelques voix demandent le bourreau, et l'on force l'infortuné Marchand a monter sur l'odieuse cliarreite. Alors la marche commence au milieu des chants de triomphe, des transports de joie, des danses et des hurlemens de la populai e.

Cependant Delbenne et Beysser s'étaient éloignés pour reprendre le commandement de leurs soldats. Saturnin comprit qu'il ne fallait pas compter sur ses témoins pour ce jour-là, et quitta la municipalité. Mais, à vrai diic, ce n'était pas la pensée de son mariage qui l'occupait à ce moment. La scène qui venait de se passer, celle qui allait se dénouer à quelques pas, pesaient sur son espi it. Il marchait au hasard comme un homme ivre, sans savoir où il allait; il ne voyait point les femmes tremblantes et effarées rentrer dans leurs maisons; il ne voyait pas les hommes en sortir tout armés. Il n'entendait pas la générale qui battait au loin et qui passait près de lui promenant dans toute la ville son appel triste et désolé. Il n'entendait pas le tocsin qui sonnait incessamment dans les clochers. Tous ses regards, toute son attention, toute sa vie, étaient fixés sur l'image de ce père condamné à exécuter sa fille. Il croyait avoir repris le chemin de sa maison, et il cherchait à s'arracher à cette affreuse pensée, lorsque , entraîné par la foule, il arriva ainsi jusqu'à la place du Bouffay, où l'avait précédé la charrette emportant l'exécuteur et les deux victimes. Au moment oU Saturnin mit le pied sur le pavé de cette place sanglante, un hurlement si féroce ébranlait les airs que le malheureux s'arrêta et leva la tête. Il était en face de la guillotine. La sanglante bascule se relevait, et Marguerite était seule, debout sur l'échafaud. Un homme présentait au peuple une tête coupée. C'était celle de Marie-Jeanne !

Saturnin chancela et tomba appuyé contre un mur; mais ce charme épouvantable qui enchaîne le regard de l'homme à ce qui le torture cloua pour ainsi dire les yeux de Saturnin sur l'infernale machine. Il regardait Marguerite qui, le visage calme, le seurire à la bouche et les yeux pleins d'enthousiasme, se présentait aux aides de l'exécuteur comme une fiancée s'abandonne aux mains qui vont présider à sa parure. Marchand était debout derrière elle, son visage était pourpre, ses yeux sortis de leur orbite jetaient sur la foule un regard immobile et sans raison. Cependant l'œuvre des aides fut bientôt achevée. Marguerite était liée sur la planche fumante encore du sang de Marie- Jeanne. La bascule s'abaissa et présenta la tête au couteau. Aussitôt les aides se reculèrent pour laisser à Marchand le soin de venir détacher le cordon qui soutenait en l'air le glaive pesant de la guillotine. Ils l'avertirent qu'il était temps, mais il demeura immobile, et la populace se mit à l'appeler avec d'effroyables hurlemens.

Comme si ces cris eussent éveillé le bourreau au milieu de son désespoir, il releva la tête, fit un pas, tendit le bras pour détacher le fatal cordon ; mais tout à coup il chancela, tourna sur lui-même, et tomba sur le plancher de l'échafaud.

Marguerite, cependant, attendait le coup mortel.

— Le bourreau 1 le bourreau ! cria-t-on de tous côtés.

—Il est mort, répondit un des aides du haut de l'échafaud.

Et tout aussitôt les sifflets et les huées d'éclater, car le peuple avait été privé de la grande joie qu'il se promet tait en voyant un père exécuter sa fille. On se rua vers l'échafaud, la ligne de soldats qui l'entourait fut brisée, quelques forcenés gravirent l'échelle, ils repoussèrent les aides, les précipitèrent du haut de la guillotine et se mirent à entonner la Carmagnole en dansant sur l'estrade.

Marguerite attendait toujours.

— Achevez-la ! achevez-la ! crièrent quelques voix pitoyables.

Mais les monstres qui s'étaient emparés de la guillotine trouvaient trop de joie à laisser ainsi languir leur victime, et voulant montrer au peuple comment ils s'entendaient à venger la république de ses ennemis, ils relevèrent la bascule, de façon qu'on pût voir en face le visage de la malheureuse Marguerite.

Elle était calme, et un fier sourire animait encore ses lèvres. A cet instant, les gendarmes, refoulés par la populace, se précipitèrent à leur tour vers l'échafaud , et ils eurent bientôt chassé les misérables qui l'occupaient, et l'ordre parut se rétablir un moment. Des cris tumultueux, dictés par la fureur d'une part, par la pitié de l'autre, demandaient qu'on achevât l'exécution; mais le bourreau étaiumort, les aides exécuteurs avaient disparu, et aucun de ceux qui portaient l'uniforme n'eût voulu salir sa main au contact du cordon qui tenait la mort suspendue.

Marguerite attendait toujours!

Tout à coup les tambours, dont la populace n'avait pu entendre le bruit qu'elle étouffait sous ses cris, pénétrèrent de tous côtés sur la place du Bouflay en battant la générale. En même temps une compagnie de la garde nationale, courant au poste qu'on venait de lui assigner, passe en criant :

— Ahx armes! voilà les brigands!

Le bruit des tambours, les cris des soldats, l'aspect d'une pièce de canon que les artilleurs amènent au pas de course, tout cela produit sur la multitude une terreur si soudaine, qu'elle s'échappe par toutes les issues en criant :

— Aux armes, aux armes ! voilà les brigands ! Cependant Saturnin était resté immobile à sa place ; le

flot des fuyards le heurte, le pousse ; il n'entend rien et ne tente rien, tant est puissante la fascination qu'exerce sur lui l'aspect de cette tête promise à la mort.

La place était déjà vide, quelques gendarmes seuls, demeurés au pied de l'échafaud, se demandaient ce qu'il fallait faire, lorsque tout à coup, au-dessus des murmures lointains des tambours et du peuple, Saturnin entend une voix qui crie :

— Mon Dieu, mon Dieu ! n'aurez-vous pas pitié de moi!

C'était Marguerite qui attendait toujours !

A cette voix un vertige furieux s'empare de Saturnin; il court vers l'échafaud, y monte à son tour. Les gendarmes, le prenant pour un de ces forcenés qui, au besoin, usurpent l'office du bourreau, le laissent passer, espérant que la férocité de cet homme va les arracher à leur embarras ; mais Saturnin, à peine arrivé sur la plate-forme, se sert de la force athlétique dont il était doué, brise les courroies qui retenaient la victime, l'enlève sur ses épaules, et, chargé de ce précieux fardeau, il descend l'échelle fatale.

Les gendarmes se précipitent à sa rencontre pour l'arrêter; mais tout à coup Delbenne paraît criant: En avant! on attaque les faubourgs. Les soldats le suivent, satisfaits de n'avoir pas à rendre à la guillotine la victime qui vient de lui échapper. Saturnin passe donc, et gagne une rue détournée. Le désordre lui permet de poursuivre sa marche, car de tous côtés ce sont des hommes qui courent aux armes, des femmes emportant leurs eDfans dans leurs bras, si bien que personne ne fait attention à lui; et il traverse ainsi l'île Feydeau, gagne les ponts et court comme un insensé du côté de sa demeure. Il arrive enfin épuisé de fatigue, haletant, la poitrine prête à se bri- I ser sous les pulsations violentes de son cœur. Des cris ! perçans et son nom pronencé d'une voix déchirante l'ap- I pellenttout à coup; il laisse échapper son précieux far-

Jdeau, il court, et un spectacle horrible s'offre à ses yeux: sa maison, qu'il avait quittée quelques heures avant si calme et si souriante, était en proie aux flammes. Rose, sa jeune et belle fiancée, se montrait à l'une des

croisées ouvertes, et appelait vainement à son aide. Cependant les hommes ne manquaient pas, mais déjà ils étaient sourds à tout sentiment d'humanité. En effet, c'étaient d'un côté les paysans des enviions de Pont-Rousseau conduits par M. de Cliampagnolles, et de l'autre \a gardes nationaux de Nantes, commandés par Guillaume Poiré, engageant les uns contre les autres une lutte désespérée.

La maison de Saturnin se trouvait au centre de ces deux groupes qui s'envoyaient réciproquement la mort. Saturnin oublie qu'il lui faut passer entre les feux des royalistes et des républicains pour aniver jusqu'à sa fiancée; il s'élance, mais à l'instant même un coup de feu parti des rangs des gardes nationaux l'atteint et le blesse. La douleur l'arrête ; il se relève, il essaie encore d'avancer, mais à ce moment il voit Rose porter la main à son front, il voit le sang inonder son visage, elle chancelle, elle tombe, et de son dernier regard, de son dernier geste, elle désigne à Saturnin celui qui l'a frappée; il se retourne ivre de douleur et de vengeance, et reconnaît Guillaume Poiré. C'en était fait du misérable si tout à coup les paysans, entraînés par M. de Cliampagnolles, ne se fussent élancés vers Saturnin et ne l'eussent enlevé pendant que les gardes nationaux reculaient devant cet fA r.f,aque imprévue

— Rose, Rose !... criait Saturnin en se débattant parmi ceux qui l'avaient arrêté, Rose, je te vengerai 1

Mais bientôt la force lui manqua et il tomba évanoui.

Quand il revint à lui, il était assis sur le revers d'un fossé, une foule de paysans l'entouraient, et devant lui se tenaient Marguerite et M. de Champagnolles.

— Où suis-je et que s'est-il passé ? murmura Saturnin .

— Comte de Perbruck, répond aussitôt M. de Champagnolles, votre père, le baron de Paradèze et le brave la Châtaigneraie viennent d'être tués à l'attaque de Machecoul. Leur sang crie vengeance 1

— Et celui de Rose aussi, ajouta tout bas Marguerite.

— Mais que voulez-vous donc que je fasse? dit Saturnin l'œil éperdu.

— Nous voulons que vous soyez notre chef, lui criet-on de tous côtés.

On lui tend des armes, et, pendant ce temps, Margue rite s'approche de lui et lui dit tout bas :

— Venez! il n'y a plus au monde que nous deux • qui sachions ce secret.

— Eh bien ! soit, dit Saturnin en se levant avec un élan furieux, vive le roi, et meure la république !

— Vive le comte de Perbruck! répondent les paysans. Ce fut ainsi qu'une fois encore Saturnin se trouva engagé dans cette lutte qu'il avait toujours voulu éviter.

A la même heure, plus de huit cents communes arboraient le drapeau blanc et commençaient cette guerre terrible qui coûta tant de sang à la France.

xm.

Un an s'était écoulé depuis que Saturnin, arrivé à Nantes, avait été mêlé malgré lui aux complots qui se tramaient en silence pour le soulèvement des provinces de l'Ouest. Au 10 mars -1793, cette insurrection avait enfin éclaté, et les hommes capables avaient surgi pour cette guerre, comme ils avaient surgi quelques années auparavant pour les délibérations de la Constituante et la réforme de la vieille monarchie. Admirable pays que la France : toujours prête à tous les événemens, et qui porte dans son sein tous les courages et toutes les intelligences.

Lorsque Louis XVI, forcé par la pénurie du trésor à en appeler au peuple, se résolut à convoquer les états généraux, la noblesse, le clergé, la cour, se demandaient ce qu'on pouvait espérer d'une réunion de bourgeois

iiTli

FRÉDÉRIC >t LIÉ.

i ' s .us, plus tard, lorsque les états tarent assemblés, ces privilégiés s'obstinèrent à ne voir dans cette illustre assemblée qu'un ramassis de factieux qu'il fallait chas- 1er .1 coups de cravache. Ce fut alors que la Constituante leur répondit par Mirabeau, Barnave, Baillj, et

(dit autres, et abattit d'un revers de sa main les privilèges de la noblesse et du clergé. Elle laissa la monarchie

debout, mais tellement affaiblie, tellement minée et sapée dans ses antiques bases, qu'il était facile de prévoir sa

chute.

Le pouvoir qui la remplaça eut à son tour ses beurcs d'aveuglement. Ainsi, lorsqu'on lui sigualaitdc tous côtés les projets de la Vendée,!! se demandait à son tour oU étaient les hommes qui pourraient tenter une pareille insurrection contre la France entière. L'insurrection lui répondit par Bonehamp, Stofflet, Lescure, Larochejaquelein, Del bée, et cent autres dont les noms moins illustres peut-être appartenaient cependant a des hommes d'un courage, d'une persévérance et d'un héroïsme qui les eussent mis au premier rang dans une époque moins féconde en héros de tous genres.

Un an s'était à peine écoulé, avons-nous dit, et cent combats divers avaient déjà signalé l'insurrection des insurgés de l'Ouest. A Bressuire, à Machecoul, à Thouars, à Fontenay, à Saumur, à Nantes, à Villiers, dans vingt autres endroits, les Vendéens avaient fait reculer les troupes de la république et leur avaient vendu chèrement d'incertaines victoires. Les généraux vaincus se succédaient rapidement. Westermann,Biron,Santerre, Beysser, tous ceux qui avaient promis la soumission de la Vendée, avaient chacun à son tour reçu de cruelles leçons. Enfin, la défaite de l'armée de Mayence, qui devait anéantir en quelques jours cette misérable insurrection, avait donné la mesure de cette guerre à laquelle il ne manqua ni le courage des chefs ni celui des soldats, ni la science militaire, ni l'audace des attaques, mais à laquelle il manqua un homme qui résumât dans une volonté unique la volonté de tous^ un homme qui pût faire participer l'armée entière aux succès de quelquesuns et donner à ce vaste mouvement une impulsion unique, persistante et toujours présente.

Cet homme qui manqua aux Vendéens, la Convention le trouva : ce fut le général Marceau.

Cependant lorsqu'il arriva dans les provinces insurgées, ce n'était déjà plus la guerre telle qu'il avait pu la voir sur les frontières françaises et telle qu'elle s'était faite dans ce pays même.

Il y avait encore des combats, il y avait encore des batailles; mais il y avait surtout des massacres. Républicains et royalistes ont vainement essayé de répudier les hommes qui se rendirent coupables des cruautés inouïes dont les provinces de l'Ouest furent le théâtre, les uns et les autres ont beau faire, Bouchu appartenait au parti royaliste, comme Carrier au parti républicain. C'est le sort des guerres civiles de se déshonorer par leurs excès, et c'est une vérité qu'il faut reconnaître avec douleur, c'est que les mêmes hommes qui égorgent impitoyablement leurs concitoyens, armés ou désarmés, reculeraient devant la pensée de commettre de pareilles atrocités envers des ennemis étrangers.

Avant de reprendre ce récit, nous voudrions bien faire comprendre à nos lecteurs quelle était la position de ces malheureuses provinces : partout dans les villes la mort organisée par des tribunaux révolutionnaires, partout dans les campagnes les paysans armés, et des deux côtés un esprit de rage et de férocité qui semblait avoir oublié les mots de victoire et de défaite, pour les remplacer par ceux de massacre et de martyre. Les nobles cris de ralliement qui menaient d'ordinaire les Français au combat avaient été remplacés des deux côtés par un seul et même mot :

Page 1