‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 61 sur 169 · ÎLE ! TUE · texte numérisé non relu

ÎLE ! TUE

On ne faisait plus de prisonniers sur le champ de bataille tant qu'on avait la force de les immoler ; et quand

il fallait absolument quela fatigua arrêtât les vainqueurs,

la mort des vaincus était seulement renvoyée, au lendemain ; seulement, le lendemain, le massacre suspendu la

'appelait exécution.

Mais ce n'était pas tout, la cruauté avait fini par pénétrer jusque dans les Indifférons. Une partie de la population, également fatiguée des excès des républicains et des royalistes qui vivaient à ses dépens, leur distribuait une exacte et sanglante justice. Malheur aux vaincus, de quelque parti qu'ils fussent, lorsqu'ils criaient fugitifs et poursuivis dans les campagnes du Maine et de l'Anjou, les paysans les tuaient sans pitié, comme des animaux malfaisans qui la veille avaient dévasté leur grange et pillé leur basse cour.

En effet, depuis longtemps les royalistes eux-mêmes ne trouvaient plus dans les campagnes le même empressement à les approvisionner, et il leur fallait, pour se procurer des vivres, commettre les exactions qu'ils avaienttant reproches aux républicains.

Voilà où en étaient les choses à la fin du mois de décembre 1793.

A cette époque, la ferme du vieux François Robertin n'était déjà plus qu'une ruine. Après avoir exterminé le père et les six enfans, les républicains avaient détruit la demeure par l'incendie. Cependant, dans la même salle basse où nous avons vu M. de Perbruck, M. Paradèze et la Châtaigneraie se cachant après la mort de la Rouarie, gisait dans un coin et sur un tas de paille pourrie une vieille femme couverte de vêtemens déchirés. Une partie du plafond échappé à l'incendie couvrait en le menaçant de sa chute, le misérable grabat où grelottait la misérable, tandis que le vent, qui s'engouffrait dans la chambre, chassait sur elle une pluie froide et glacée. Des cendres éteintes annonçaient qu'il y avait eu récemment du feu dans cette demeure, mais la pauvre vieille femme n'avait pas eu la force de l'entretenir.

Tout à coup elle se souleva sur sa misérable couche, et parut écouler au loin. Alors on put voir son visage. Il avait dû être d'une beauté remarquable, et, en l'examinant de près, on eût deviné aussi que la douleur, bien plus que l'âge, en avait altéré les traits et creusé les rides.

Elle écouta longtemps, et parut se convaincre qu'on approchait. Mais la force lui manqua, et elle retomba sur la paille en murmurant quelques paroles.

Bientôt après, le long du même chemin que Barthe et Morillon avaient suivi, pour venir de la ferme de Marie- Jeanne à la ferme de François Robertin, on vit s'avancer une longue file de paysans armés, marchant sans ordre, les pieds nus, les vêtemens en lambeaux, et s'arracliant à grand'peine à la boue épaisse dans laquelle ils plongeaient jusqu'à mi-jambe.

De distance en distance, quelques hommes, qu'à leur contenance, plus encore qu'à leurs habits, on recounaissaitpour des chefs, excitaient les traînards, gourmandaient ceux à qui la fatigue et le désespoir faisaient abandonner leurs armes, les relevaient s'ils tombaient, les soutenaient s'ils ne pouvaient avancer, les excitaient ou les menaçaient.

C'était à la fois le spectacle le plus bizarre et le plus désolé.

Quelques-uns de ces hommes étaient vêtus de longues robes noires pillées dans quelque présidiaL D'autres étaient coiffés de chapeaux de femmes, d'autres de turbans enlevés au théâtre des petites villes qu'ils venaient de traverser, un assez grand nombre avaient dépouillé les soldats républicains de leurs uniformes, et s'en étaient revêtus, après les avoir tournés à l'envers. Il y en avait de drapés clans des couvertures pour tout vêtement, plusieurs dans de simples rideaux de lit. Quelques chevaux sans cavaliers venaient ensuite, la plupart sans selle et sans bride ; puis, au milieu de cette troupe en désordre, se trouvaient quatre pièces de canon de médiocre calibre, traînées par des hommes at-

télés à des cordes de paille, à des draps roulés en guise de traits ; enfin, aux derniers rangs deux ou trois charrettes sur lesquelles étaient le peu de munitions que possédait cette misérable troupe. Aucun blessé n'y avait trouvé place, et on en voyait à peine quelques-uns parmi ces malheureux : ceux qui n'avaient pu suivre avaient été abandonnés, c'est-à-dire livrés à la mort.

A la tête de cette troupe marchait un homme d'une noble taille, d'une prestance fière, elqui, plongé dans de profondes réflexions, semblait ne pas s'apercevoir des obstacles de la route. Il portait un habit bleu sur lequel, au côté gauche de la poitrine, était brodée une croix surmontant un cœur; il avait une ceinture de soie blanche soutenant une paire de pistolets, et à laquelle pendait un sabre pesant à lame recourbée, et une cocarde blanche ornait son chapeau. C'était Marigny.

De temps en temps il regardait en arrière pour examiner celle troupe qui le suivait dans un silence désespéré. Ils arrivèrent ainsi jusqu'en face de la ferme. Le chef s'arrêta, la mesura de l'œil, et fit signe à l'un des officiers qui marchaient sur le flanc de la ligne. Celui-ci accourut.

— Cadi, lui dit-il, nous allons camper ici quelques heures. Qu'on se pose, et qu'on mange.

— Ils mangeront donc le peu de cartouches qui leur restent, répondit Cadi. Pourquoi n'allons-nous pas jusqu'à Blain?

— Tïenriot et Lyrot y sont avec plus de quatre mille hommes, et doivent avoir épuisé le pays. Qu'on tue les chevaux et qu'on les mange.

L'ordre donné par Marigny fut aussitôt exécuté par la colonne ; on se réunit en masse au devant de la ferme pendant, que des vedettes étaient placées de loin en loin dans les avenues du bois. On coupe des branches aux haies voisines et on allume des feux de tous côtés. Déjà on avait distribué les chevaux pour être tués et dépecés.

Pendant tout ce temps, Marigny était demeuré devant la porte de la ferme donnant les ordres nécessaires, s'assurant qu'on ferait tout ce qu"il était possible de faire. Une heure à peu près se passa de cette façon. Alors, il appela près de lui le même officier auquel il avait déjà parlé et lui dit :

— Cadi, allez leur demander un peu de bois et un peu de feu pour moi.

— N'avez-vous pas faim? lui dit l'officier.

— Nous verrons plus tard, lui répondit Marigny. Aussitôt il entra dans la salle basse par une brèche du

mur écroulé; mais il était tellement plongé dans ses réflexions qu'il ne vit ni le grabat ni la femme couchée sur cette misérable paille : il s'assit sur un monceau de décombres, et là appuyant ses coudes sur ses genoux et sa tête dans ses mains, il laissa échapper d'une voix désolée quelques paroles sans suite. Bientôt quelques soldats entrèrent pour allumer du feu ; l'un d'eux ayant voulu s'emparer de vieux débris de la charpente, aperçut enfin le grabat, et la femme qui y était étendue. A ce moment Cadi apportait à Marigny un morceau de viande de cheval grillée.

— Qu'est-ce qui est là? qu'est-ce? s'écria le soldat en apercevant la pauvre femme couchée sur la paille.

Marigny se détourna et répondit:

— C'est quelque malheureuse morte de faim et de froid, comme nous en avons tant rencontrées depuis le Mans jusqu'à Ctiàteaubriant, et depuis Châteaubriant jusqu'ici.

A ces mots la malade se souleva, et dit d'une voix mourante :

— Vous venez du Mans, messieurs, avez-vous quelques nouvelles de l'armée royaliste?

Marigny tressaillit à celte question et repartit :

— Avant de vous répondre, ma bonne f^nime, laissezmoi vous approcher un moment de ce feu, el vous donner à manger ce peu de viande qui m'est inutile.

Marigny, aidé de Cadi et de ses soldais, apporta la

malade près du foyer, l'assit sur quelques poutres ramassées à la hfite, et lorsque la chaleur l'eut ranimée, il la força à manger ce que lui-même ne devait qu'à la générosité d'un de ses officiers. Enfin la vieille paraissant un peu remise, il lui dit :

— Comment se fait-il que vous ayez été abandon née seule dans cette maison ; quelque parti républicain aurait-il passé de ce côté?

— Non, monsieur, répondit la femme, j'ai débarqué il y a un mois au Croisic, où j'avais appris la marche triomphale de l'armée royaliste de l'autre côté de la Loire ; car j'arrive d'Angleterre ; la marée m'avait horriblement fatiguée, la marche que j'ai été obligé de faire pour atteindre cette ferme qu'habitaient autrefois des serviteurs fidèles et dévoués, et que j'ai trouvée en ruine, a épuisé mes forces : je suis tombée malade.Un fidèle domestique qui m'a acecompagnée jusqu'ici m'a prodigué ses soins pendant près de quinze jours ; mais enfin, n'apprenant aucunes nouvelles, je l'ai envoyé il y a trois jours jusqu'à Châteaubriant, pour tâcher d'apprendre quelque chose, mais il n'a pas encore reparu, et, sans doute, il aura succombé dans quelque fâcheuse rencontre.

— Pardon, madame, dit Marigny, mais quel motif si puissant a pu vous faire quitter l'Angleterre où vous étiez en sûreté, pour venir dans ce pays désolé par la guerre, et où chaque pas est un danger?

— Peut-êire pourrais-je vous le dire, dit la vieille, si je savais à qui je parle. Votre costume me dit que vous êtes un des généraux de l'armée royaliste ; mais les motifs de mon arrivée en France sont si extraordinaires, que je n'oserais les confier à tous, quoique je ne doute de la loyauté d'aucun d'eux.

— Je m'appelle Marigny, madame, et je suis...

. — Yous êtes Marigny, reprit la vieille femme avec énergie, alors vous êtes un des plus braves et des plus nobles défenseurs delà cause royale. Je vous connais, monsieur, je sais que chez vous le courage est une vertu pleine d'humanité ; je sais que pour vous le malheur est un titre à votre bienveillance, et la faiblesse un droit à votre protection.

— Je vous remercie, dit Marigny tristement, j'ai fait mon devoir de gentilhomme comme les autres, j'ai fait mon devoir de chrétien coaime beaucoup, mais si quelque chose peut apporter un adoucissement aux terribles souffrances qui nous frappent aujourd'hui, c'est de voir qu'il y a au moins quelque justice dans ce monde, pour ceux qui ont loyalement fait leur devoir ; et, maintenant, madame, si cette bienveillance, si cette protection dont vous parliez tout à l'heure, peuvent vous être de quelque utilité, mettez-les à l'épreuve.

— Eh bien, monsieur, ne vous ai-je pas demandé déjà des nouvelles de l'armée royale ?

Marigny secoua tristement la tête.

— L'armée royale n'existe plus, madame, ou du moins il n'en reste que des débris dispersés, et qui, comme celui que je commande, cherchent leur salut dans la fuite.

— Est-il possible, mon Dieu! dit la vieille femme; par quelle trahison cette armée victorieuse à Laval a-t-elle été ainsi dispersée?

— Ce n'est point par une trahison, madame, quoiqu'on puisse dire que nous nous sommes abandonnés nous-mêmes. Oh! je le disais bien à mes collègues etLarochejaquelein leur disait comme moi : « La victoire n'est » pas un garant de sécurité, le repos n'est jamais per- » mis àceux qui ont mis les armes à la main.» Nous nous étions emparés du Mans, madame. Malheureusement ce succès inspira à presque tout le monde une confiance imprudente, on s'imagina que ces remparts, ces fossés, ces redoutes enlevées, en quelques heures, à la garnison de cette ville seraient inexpugnables pour les ennemis que nous avions si facilement battus. Les ordres, les plus précis de Larochejaquelein ne purent empêcher les troupes royales d'abandonner leurs quartiers, de se répandre dans la ville, de loger dans les maisons des

FKF.nFRlC S<H UÉ.

particuliers, de sViiimvi' dans les Cabarets. I 0 lendl main ■OUI ('lions investis par le général Marceau .1 h tét*

de toutes les forcée républicaines. Larochejaquelein, sorti de la ville pour observa* les mouvemens de l'armée

ennemie, osa l'attaquer à la lète seulement de trois mille Immines, et \\ eMeiniann, surpii s, recula devant le choc de nos lir.ive s \ mule eus. Mais Marceau SCCOUrait,

Il arrive, il rétabli! le combat el force LarocbejaqueleiB

à rentrer dans le Mans, aide du général klebcr qui

amenai! de nouvelles troupes. Jugez, madame, du dé* sespoir du noble Henri, lorsqu'au lieu de retrouver dans la ville vingt-cinq mille soldats tout prêts à combattre, il ne rencontra de tous côtés que des hommes ivres, qui ont abandonné leurs armes, d'autres plongée dans un sommeil auquel rien ne put les arracher, presque tous se refusant à croire que l'ennemi soit aux portes de la ville, et disant qu'après tant de jours de fatigue, on doit bien leur permettre quelques heures de repos.

Cependant quelques-uns finirent par nous croire, car Larochejaquelein nous avait fait tous appeler, et nous secondions de notre mieuxses héroïques efforts. Tout à coup la charge sonne et la générale bat. Nous appelions encore nos troupes auxarmes, que le prince de Talînont était renversé du haut d'une barricade qu'il avait élevée. C'en était fait de nous dès ce moment sans son héroïque courage; il se relève, rallie les siens et arrête Westermann. Cela donne le temps à Larochejaquelein d'envoyer contre les républicains quelques canons que je commandais. Secours inutiles ! car bientôt après Marceau accourt de son côté, et neus sommes obligés de nous retirer, pour reformer nos rangs, décimés par le feu de nos ennemis. Us étaient à nous dans ce moment, leur rage les avait emportés trop avant. Une heure de cet enthousiasme qui animait autrefois les royalistes, etKléber ne serait arrivé devant le Mans que pour recueillir les débris de l'armée républicaine. Mais Dieu avait marqué celle journée pour qu'elle servît de châtiment à ceux qui, au lieu de le remercier à genoux comme ils faisaient autrefois après leur victoire, se plongeaient maintenant dans les mêmes excès que nous avons tant reprochés à nos ennemis.

Pendant que nos soldats dormaient, Kléber arrive à trois heures du matin , sans s'arrêter à prendre le repos que réclamaient ses fatigues , il s'avance impétueusement dans la ville. Alors, madame, ça n'a plus été un combat, mais un massacre. Vainement quelques hommes intrépides ont essayé de résister à ce torrent exterminateur, tout a été inutile. Aucun ordre ne pouvait se faire entendre dans cette effroyable surprise, les royalistes eux-mêmes ne se connaissaient plus dans l'obscurité de la nuit et s'attaquaient avec acharnement. Il n'y avait plus qu'un cri : Tue ! tue !

Que vous dirai-je, madame? quand le soleil se leva, il ne restait des vingt-cinq mille hommes que commandait Larochejaquelein, que six à sept mille hommes, actuellement désunis dans cette iforêt, et auxquels nous allons bientôt donner un chef, pour combattre et pour mourir, car l'espoir de la victoire nous est interdit à tout jamais, et aucun salut ne nous attend même dans la fuite.

xrv.

La vieille femme avait écouté le récit de Marigny avec une angoisse profonde. Enfin, elle lui dit d'une voix tremblante :

— Parmi tous ceux qui ont péri dans cette fatale journée, il se trouve sans dqutedes chefs illustres?

—Il s'en trouve moins que je ne le supposais, repartit Marigny; les républicains ont eu assez à faire à massacrer les malheureux désarmés qui fuyaient devant eux et les

biches qui leur demandaient grlce. Tous ceux qui ont eu le courage de résister un moment a leur attaque ont pu assurer leur retraite. Si les avis que J'ai reçus ne m'ont pas trompé, Laroi bejaquelein, Stofllet, Talment et beau coup d'autres sont ''il sûreté.

—Et voua, monsieur, vous? dit la pauvre Femme.

— Moi, m. ni; une, j'ai essayé d'attacher à ma poursuile toutes les troupes républh aines, alin que les géné-

raux de notre armée pussent repasser la Loire el rentrer

dans le pays d'où ils D'eUSSCut jamais dû sortir.

— Et sans doute ces troupes sont sur vos pas? dit la vieille dame.

■—Elles nous avaient attendues, il y a quelques heures, a Cbâteaubriaot, et probablement s'en était fait des débris de notre armée si nous n'avions été sauvés par l'intervention presque miraculeuse d'un nomme qui, depuis quelque temps, paraît sur presque tous les champs de bataille, à la tête de quelques centaines de soldats aguerris, sans que jamais personne ait pu savoir son nom, sans que jamais personne ait pu voir son visage, presque toujours caché par un masque rouge.

— C'est étrange , dit la femme ; mais parmi tous les nobles gentilshommes de ce pays, n'en connaissezvous aucun que des circonstances fatales aient forcé à prendre un pareil déguisement ?

— La cause pour laquelle je combats, madame, reprit Marigny, est tellement sacrée, que je n'ai jamais désiré connaître celui qui se cachait pour la servir.

La pauvre femme se tut à cette réponse et sembla hésiter.

Cependant elle reprit courage, et se tournant vers Marigny, elle lui dit d'une voix profondément altéré.

Monsieur, c'est une mère qui vous parle , une mère qui vient savoir si son fils est mort ou vivant. Depuis qu'il a quitté notre maison, les récits qu'on me fait de sa conduite sont si étranges et si contradictoires, queje ne sais ce que j'en dois croire. Je vous supplie donc, monsieur, de me dire la vérité, quelle qu'elle soit. Dites-moi s'il est vrai, comme me l'ont dit les uns, qu'il se conduit en gentilhomme; dites-moi s'il est vrai, comme d'autres me l'ont assuré, qu'il a lâchement abandonné le champ de bataille au jour du danger-, dites-moi enfin, si, comme la nouvelle m'en a été apportée en Angleterre, il a péri peu de jours après l'incendie du château de la Rouarie.

— Yoilà d'étranges questions, madame, dit Marigny, qui douta delà raison de celle qui lui parlait.

— Je m'appelle la marquise de Perbruck, monsieur, et ce nom doit vous expliquer toutes les questions que je vous adresse.

— Quoi ! madame, s'écria Marigny, vous êtes la marquise de Perbruck ?

— Oui, monsieur, j'ai subi déjà l'exil, la prison, et je n'appelais que la mort lorsqu'on m'a dit que mon fils, disparu depuis près de six ans, avait été revu tout à coup à Nantes.

— Votre fils, dit Marigny en l'interrompant, oui, madame, il est reparu un moment, et moi-même, je l'ai vu à côté de la Rouarie le jour de la réunion générale des conjurés. Mais par une bizarrerie inexplicable, un vieux serviteur de la Rouarie m'a raconté l'avoir vu à la même heure se dévouant avec la Châtaigneraie. Plus tard, le marquis de Perbruck a annoncé sa mort, et cependant depuis la mort de votre mari, Champagnolles l'a relrouvé vivant et a combattu à ses côtés à la prise de Machecoul. Champagnolles est mort, sa troupe s'est dispersée, et personne n'a plus entendu parler du comte de Perbruck.

— Mon Dieu! qu'est-ce-que cela veut dire! fit la marquise avec douleur. N'est-ce pas bien étrange?

— Mais ce qui l'est encore plus, madame, reprit Marigny, c'est qu'il n'y a pas deux mois,à la lande de la Croix- Bataille, Talmont, enveloppé par les hussards républicains, fut tout à coup dégagé par un homme qui, à la tête de quelques cavaliers, dispersa les ennemis qui l'enveloppaient , et Talmont m'a affirmé avoir reconnu

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positivement auprès de cet homme, un jeune garçon qui ne quittait jamais votre fils, et que quelques-uns prétendaient être une femme Enfin, madame, aujourd'hui même, à Châteaubriant, quelques-uns de nos soldats ont reconnu parmi les compagnons du chef à masque rouge ce jeune homme ou cette femme si dévouée à votre fils. Serait-ce donc lui qui est le chef de cette troupe déterminée qu'on rencontre partout à l'heure du danger.

— Oh ! c'est lui ! je l'espère du moins , s'écria la marquise avec exaltation. Oh ! dites-moi, monsieur, où je pourrais trouver cet homme?

— Je vous ai dit que j'ignorais où il se retirait. Mais je le prévois trop, madame, deux jours ne se passeront pas sans que nous soyons attaqués de nouveau par les républicains, et s'il en est ainsi, vous pourrez être sûre de rencontrer cet inconnu, mais ce sera au milieu et au plus fort du comhat.

— N'importe, dit la marquise de Perbruck, j'irai jusqu'à lui sous les balles de l'ennemi, car enfin il faut que je sache la vérité.

—Eh bien, lui dit Marigny, suivez-nous, madame la marquise. Je vais me réunir Fleuriot; Lyrotdoit nous rejoindre aussi... tous ceux enfin qui ne désespèrent pas du salut de notre cause, et ceux qui en désespèrent assez pour ne pas vouloir lui survivre, seront à Blain dans une heure.

— Mais vous, monsieur de Marigny, dit Mme de Perbruck, pensez-vous donc qu'il n'y ait plus qu'à mourir?

— Madame, repartit Marigny, j'ai un devoir à accomplir et je n'y manquerai pas ! si Bien, pour qui nous combattons, veut nous sauver, ce sera une grâce que nous lui devrons ; quant à devoir notre salut aux forces humaines seulement, il ne faut pas y penser.

Mme de Perbruck ne répondit pas, et Marigny s'éloigna pour donner des ordres.

Un moment après, la troupe se mit en marche, et le soir même elle était à Blain. Là un conseil des principaux chefs se réunit, et leur choix s'arrêta sur Fleuriot. Marigny, en se retirant et en proposant lui-même Fleuriot au choix de ses collègues, voulut éloigner tout principe de dissentiment dans le conseil, et tout prétexte de désertion dans les troupes. En effet, du moment que Marigny acceptait le second rang, tout le monde devait se trouver honoré d'y être comme lui. Ce noble désintéressement ne put cependant faire taire toutes les prétentions. Le prince de Talmont, qui avait rejoint les royalistes à. Blain, avec quelques cavaliers et un certain nombre de femmes échappées au massacre du Mans, ne voulut point accepter d'autre chef que lui-même; il quitta les royalistes qui allaient combattre et mourir, et se retira dans les bois pour porter bientôt après sa tête sur l'échafaud.

Cependant on s'était barricadé à Blain ; l'on avait promis quarante-hnit heures de repos aux malheureuses troupes royalistes, car la journée du lendemain paraissait devoir être tranquille. En effet, ce jour-là Marigny, Fleuriot et quelques autres chefs étaient rassemblés dans la maison d'un paysan. Des femmes , parmi lesquelles était Mme de Perbruck, avaient été admises à partager le misérable feu qui brûlait dans la cheminée. Un triste et douloureux silence régnait dans cette assemblée, et cependant chacun éprouvait une sorte de bonheur à se trouver pendant quelques heures assis sous un toit hospitalier et près d'un feu où il pouvait sécher ses vêtemens. De temps en temps on annonçait l'arrivée de quelques fugitifs; on les faisait entrer, et chacun apportait son tribut de fatales histoires. La première qui arriva ainsi était une pauvre fille qui avait fui du Mans avec vingtsept de ses compagnes. A quelque distance de la ville elle avait été reconnue par un savetier, qui l'avait dénoncée à ses camarades et ramenée dans la ville ;là elle avait été réclamée par un soldat républicain du régiment d'Aunes, dont son père avait été lieutenant; mais le brave soldat n'avaitpu obtenir la grâce de sa protégée qu'à la condition qu'elle assisterait à l'exécution de ses

compagnes. Parmi celles-là s'était trouvée une pauvre femme portant sur son sein un enfant de quatre ans ; quelques voix avaient réclamé pour qu'on arrachât cet enfanta la mort, mais les cris des tricoteuses du Mans couvrirent les réclamations des soldats eux-mêmes. L'officier, intimidé, ordonna le feu, et l'enfant tomba fusillé avec les vingt-six compagnes de l'infortunée qui, en faisant cet horrible récit, tomba à son tour épuisée d'épouvante et de lassitude.

Bientôt arriva Forestier qui, blessé de cinq coups de sabre, était cependant descendu de son cheval pour y placer Mme de Lépinay et ses deux enfans. Dans la journée encore, on annonça un convoi de plus de soixante femmes qui s'étaient cachées dans l'auberge de l'Ecud'Or, située à l'embranchement des deux routes de Laval et d'Alençon. L'abbé Chayot les avait trouvées à genoux priant et chantant de saints cantiques, au moment où déjà les républicains approchaient. A cet aspect, le prêtre avait arrêté les fuyards qui encombraient la route; trente seulement avaient obéi à sa voix, et, formés en peloton, avaient barré la route et arrêté pendant deux heures la poursuite de deux cents républicains. Cette vaillante protection avait sauvé les soixante femmes, mais les trente Vendéens avaient péri.

Ainsi, c'était à chaque instant de nouveaux récits d'épouvantables désastres, partout c'était le viol, l'incendie, l'extermination, c'était enfin un tribunal militaire établi au milieu de la grand'route. Là, tandis que les soldats répandus au loin dans les campagnes rabattaient de ce côté les malheureux Vendéens, comme on fait pour le gibier dans les chasses royales ; là ce tribunal accusait, condamnait et exécutait immédiatement ses victimes.

Qu'on se figure les sentimens qui devaient agiter les hommes qui écoutaient de pareils récits : à ceux dont la résolution n'était pas bien arrêtée, il fallait une bien ferme conscience du devoir qu'ils avaient juré de remplir, pour ne pas fuir devant une pareille guerre; à ceux chez qui le courage faisait préférer la mort à la fuite, il fallait toute la prudence que leur commandait leur position pour ne pas aller se jeter le sabre au poing à la rencontre de ces bêtes féroces qui se gorgeaient de sanghumain. Tout à coup, et lorsque la nuit s'approchait déjà, un vieillard demanda à voir madame de Perbruck. Sur l'ordre donné par Fleuriot, on l'introduisit.

C'était un homme d'une taille élevée, dont les cheveux blancs tombaient en boucles ondoyantes sur ses épaules, un air de commandement et de dignité respirait dans tous ses traits.

— Eh bien, Michel ! s'écria vivement madame de Perbruck, n'as-lu rien appris ?

— Avant de vous répondre, madame, lui dit-il d'une voix grave, permettez-moi de répéter à ces messieurs l'avis qu'on m'a chargé de leur donner.

Fleuriot et Marigny s'approchèrent.

— Messieurs, leur dit le vieillard, vous ne devez point compter sur le repos que vous vous êtes promis dans cette position. Dans quelques heures l'armée républicains sera aux portes de ce village, et de même qu'au Mans, elle compte sur la nuit pour achever l'œuvre de destruction qu'elle a commencée dans cette ville.

— Mais, s'écria Fleuriot avec colère, ces hommes sont donc faits de marbre et d'acier, ils ne dorment donc jamais !

— Vous devez le savoir, répondit Michel d'un ton sévère, ils vous l'ont déjà appris plus d'une fois.

— Mais, reprit Marigny en s'approchant, êtes-vous bien sûr de la véracité de celui qui vous a donné cet avis?

— J'ai pensé comme vous, repartit le vieux serviteur, que l'homme qui m'a donné cet avis pouvait se tromper ou me tromper; j'ai donc voulu m'en assurer par moimême; je suis retourné sur mes pas, et j'ai rencontré les avant-gardt s républicaines, marchant rapidement et chas-

FREDERIC SOUL1É

saut devant «Iles tout ce qui tentait de leur opposer la moindre résistance.

— Eh bien, rtfuriot? dit Marigny, en le regardant tristement.

Fleuriot rattacha son sabre, prit son chapeau et répondit en sortant:

— Allons voir ce que nous pouvons encore faire. Tout le monde les suivit. Le vieux serviteur et madame

de Perbruck restèrent seuls ensemble dans la cabane.

— Eh bien! Michel, dit la marquise, qu'avez-vous découvert?

— Rien, lui répondit le vieillard, rien.

La marquise poussa un soupir désespéré, et Michel reprit :

— Et cependant, cet homme qui m'a donné l'avis que viens de rapporter au chef de l'armée, cet homme avait e voix qui m'a singulièrement troublé.

— Quel est donc cet homme ? dit la marquise.

— J'étais arrivé à rentrée de la forêt de Blftin, dit Michel, et j'allais m'engager dans le sentier du Chêne-Royal peur atteindre la ferme de Robertin, oii je vous avais laissée, lorsque je vis tout à coup sortir du bois deux hommes a cheval. Le premier me parut d'une taille élevée, mais je ne pus voir son visage, car il était masqué.

— Masqué! s'écria la marquise.

« — Où vas tu? me dit-il.

» — Que vous importe! lui répondis-je.

» — Tu vas à la ferme des Robertin ? Celle que tu y as laissée n'y est plus, elle est à Blain avec Marigny. Va! bâte-toi , et dis-lui, de la part du chef masqué, que dans quelques heures, les républicains seront arrivés. »

Il avait à peine prononcé ces paroles qu'il s'éloigna au galop de son cheval.

Madame de Perbruck baissa la tête avec tristesse. Michel jeta autour de lui un regard furtif et reprit à voix basse :

— Amélie, Amélie, cette voix m'a frappé au cœur ; cette voix c'est celle de votre fils, Amélie !

— Sa voix! s'écria madame de Perbruck, mais vous savez, ajouta-t-elle tristement, que tous deux avaient la même voix, comme le même visage. Lequel des deux vit encore, mon Dieu! si toutefois ils ne sont pas morts l'un et l'autre.

Ces paroles de la marquise ne parurent pas étonner celui à qui elles s'adressaient. Comment se faisait-il cependant qu'elle ne séparât pas dans sa douleur le comte Césaire de Saturnin Fichet ?

— Mais vous, reprit Michel, n'avez-vous rien appris? La marquise lui répéta ce que lui avait dit Marigny et

elle achevait à peine son récit, qu'on entendit de tous côtés un bruit confus, de longs et sourds murmures, et presque aussitôt Fleuriot, Marigny et les principaux chefs de l'armée rentrèrent dans la cabane.

— Madame, dirent-ils à la marquise de Perbruck, la retraite vient d'être ordonnée, partez, il en est temps. Déjà un convoi de charrettes a emmené la plupart des femmes qui accompagnent notre armée ; je vous ai fait réserver une place sur une des voitures du second convoi. Elle vous attend à la porte.

Madame de Perbruck remercia Marigny, et alla prendre sa place sur cette misérable charrette.

Elle s'y trouva à côté de madame de Lescure, qui avait miraculeusement échappé au massacre du Mans.

Cependant les chefs de l'armée étaient restés les derniers dans la maison qu'ils avaient occupée toute ajournée; ils s'aperçurent que le vieux serviteur de madame de Perbruck ne s'élait pas éloigné, et Marigny lui dit avec douceur :

— Vous pouvez aller rejoindre votre maltresse.

— Je sciai près d'elle quand il le faudra, dit le vieux Michel; mais s'il n'est permis de vous donner un avis, croyez-moi, ne tentez poini une retraite Impossible. Vous •"les placée entre la Loire et la vilaine, dont tous les

pouls ont été coupés, Je le sais; vous êtes placés de l'autre côté entre l'Océan et l'armée républicaine, il vous est impossible de franchir aucun de ces obstacles avec un

nombre d'hommes aussi considérable que celui «pu: vous (oui mandez ; mais ce (pie vous ne pouvez faire en masse sera peut-être possible à chacun de vous. Licenciez l'armée, laissez à chacun le soin de son salut, et ces sept mille soldais que vous allez sûrement condamner à la mort en les gardant autour de vous, parviendront peutêtre ù s'échapper dans un pays si semblable au leur-, la Bretagne leur est ouverte, et ils y trouveront facilement des asiles. Mais ce qui peut les sauver chacun en particulier est un obstacle pour tout corps nombreux. Licenciez vos troupes; demain, au point du jour, les républicains, ignorant de quelle façon vous avez évacué cette petite ville, continueront leur route dans l'espoir de vous atteindre, et s'acharneront à poursuivre une ombre. Laissez-les alors s'engager dans les landes de la Bretagne, laissez-les se disperser de toutes parts à la poursuite de quelques fuyards, qu'ils atteindront peut-être, mais dont le plus grand nombre leur échappera, et alors recommencez patiemment la guerre par laquelle vous les avez si souvent vaincus. Que chaque chemin devienne une embûche, chaque buisson un retranchement ; abandonnez le système de bataille rangée, où, maigre les avantages que vous avez remportés, la supériorité de la discipline donnera toujours en délinilive la victoire aux républicains. Combattez comme vous avez déjà combattu, et toutes les armées de la république viendront se perdre et se fondre pour ainsi dire dans nos landes. Il est vrai que de cette façon aucun lieu ne pourra donner un nom à vos victoires, mais aussi vous ne compromettrez jamais par une défaite pareille à celle du Mans le salut de la cause royale et la confiance de habitans de ce pays.

Quelques chefs avaient écouté avec attention les paroles du vieux Michel; plusieurs avaient même approuvé du geste l'opinion qu'il venait d'émettre.

Parmi ceux-là était Marigny. Fleuriot lui-même était incertain, lorsqu'un homme qui venait de rentier depuis quelques minutes, et qui jusque-là n'avait pas pris la parole, s'écria d'un ton brusque :

— Licencier l'armée pour que les généraux écrivent demain à la Convention que la Vendée est anéantie, et que cette nouvelle, répandue dans nos provinces, y porte le découragemeut. C'est une lâcheté ! Que dira Charette et que pourrons-nous lui demander, lui que nous accusons de se séparer de nous, s'il nous voit ainsi abandonner notre propre cause ? Que deviendra La ochejacquelein et les quelques fidèles demeurés autour de lui ? Que pensera surtout la Bretagne, qui vous attend et qui est prête à se lever tout entière?

— Oui ! oui ! s'écria-t-on de tous côtés, il faut combattre jusqu'au dernier jour, combattre jusqu'au dernier homme !

— Tout autre conseil, dit celui qui était si violemment intervenu, est d'un lâche ou d'un traître.

Le maintien de l'armée fut voté par acclamations.

Cependant le vieillard à qui s'adressait l'insultante supposition de lâcheté ou de trahison s'approcha de ce. lui qui venait de parler ainsi, et le mesurant du regard, il lui dit :

— Je comprends que vous osiez tenir un pareil langage, vous ne portez point d'armes.

— Et quand j'en porterais, répondit celui-ci, je ne jugerais pas que ce fût contre un ennemi tel que vous que je dusse les employer.

— Laissons cela, monsieur l'abbé, dit vivement Fleuriot; et quanta vous, mon ami, reprit-il en s'adressant

VtBIS, IMP, BE SCHIU.BR AINE, 11, RUE DC FACB0CRG-M0 NlMAl

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k Michel, votre zèle vous a fait oublier que ce n'est pas ici votre place.

— C'est juste, messieurs , reprit le vieillard ; mais si vous repoussez le conseil que je viens de vous donner, si vous vous obstinez à accepter encore le combat que vont vous offrir les républicains, je me mettrai, je l'espère, à une place où personne ne me trouvera sans doute de trop.

Il était décidé que l'armée resterait réunie. Le vieillard s'éloigna et l'abbé Bernier, car c'était lui qui venait de parler, dit aussitôt à Marigny :

— Quel est cet homme?

— Un vieux serviteur de la marquise de Perbruck. — Un vieux serviteur de la marquise de Perbruck, avez-

vous dit?... c'est impossible... c'est... L'abbé s'arrêta et reprit avec un air soucieux :

— Il faut vous assurer de cet homme, il faut que la marquise de Perbruck s'explique. C'est peut-être un traître que vous avez admis aujourd'hui parmi vous.

— La trahison n'est plus guère à craindre, dit dédaigneusement Marigny. D'ailleurs quand on en est réduit à se battre pour mourir, qu'importe de quelle façon on arrive à la défaite ou au martyre.

— Désespérez-vous ainsi de la cause de Dieu? reprit l'abbé Bernier avec hauteur.

— Dieu protège ceux qui commencent par se protéger eux-mêmes, repartit sèchement Marigny. Mon avis était celui que vient de nous donner cet homme. Mais, ajoutat il, il n'a pas prévalu. Il est inutile de revenir sur une résolution prise... seulement je pense que puisque la retraite est décidée sur Savenay il faut nous hâter de la commencer. Si les républicains continuent à nous poursuivre avec la même ardeur qu'ils viennent de déployer, ils seront à Savenay presque en même temps que nous, et il nous faudra au moins quelques heures pour prendre les positions où nous puissions espérer de combattre avec avantage.

— A la bonne heure, Marigny, dit l'abbé Bernier, ces paroles annoncent que vous avez au fond du cœur plus d'espoir que vous ne vouliez en montrer.

— Monsieur l'abbé , répondit Marigny sévèrement, quand on monte à l'échafaud, il faut tâcher d'y monter le front calme et le pas assuré. Quand on marche à une défaite il faut au moins être vaincu en brave.

— Allons, allons, dit Fleuriot, si les Bretons tiennent la parole qu'ils nous ont donnée, ce sera peut-être un jour de victoire que celui qui se lèvera demain.

Aussitôt les chefs quittèrent la maison. Le mouvement de retraite était déjà commencé.

— OU est la marquise de Perbruck? dit l'abbé.

— Sur la charrette où se trouvent mesdames de'Lépinay et de Lescure.

— Il faut que je rejoigne la marquise, dit l'abbé, il faut que je lui parle.

Aussitôt il s'avança d'un pas rapide dans le chemin boueux que l'armée venait de prendre.

L'abbé Bernier était un homme de résolution, mais d'un esprit obstiné, àvues courtes et persuadé deson immense supériorité. Ce fut lui qui mit en avant le fameux évêque d'Agra, intrigant subalterne, qui n'avait aucun droit à ce titre d'évèque, mais qui fut accepté les yeux fermés par les chefs les plus éclairés de l'armée royale, parce qu'ils avaient besoin de montrer aux paysans un dignitaire de l'Eglise associé à leur entreprise. Ce fait suffit à montrer que l'abbé Bernier n'était pas très scrupuleux sur les moyens qu'il employait pour réussir.

Après une heure de marche rapide, l'abbé atteignit la voiture où se trouvait madame de Perbruck. Il y demanda une place pour l'aire part à celte dame de quelques nouvelles qui pourraient l'intéresser. Déjà on se pressait pour l'admettre sur la charrette. Mais les paysans qui l'entouraient s'opposèrent à ce qu'il y montât.

— Mais c'est l'abbé Bernier, dit une de ces dames.

— Abbé ou général, repartit un des paysans, c'est un homme comme nous et il a des jambes comme nous. Que

Le Siècle.

les femmes restent sur la voiture, c'est trop juste, et si la voilure casse, nous les porterons sur nos épaules, mais il faut que les hommes marchent.

Tel était à ce moment l'esprit d'insubordination des paysans, et ce qu'il y a de remarquable dans cette guerre étrange, c'est que la tyrannie, le despotisme, l'insolence, habitaient dans le camp des républicains en la personne des représentais du peuple qui commettaient les actes les plus arbitraires au nom de la liberté et de l'égalité, tandis que l'esprit d'égalité et de liberté dominait surtout dans le camp des royalistes, où l'on se battait à vrai dire pour le rétablissement du pouvoir absolu et les privilèges abolis par la révolution.

L'abbé Bernier fut obligé de céder à une volonté que subissaient les autres chefs de l'armée, car ceux-ci marchaient à pied à côté des chevaux qu'ils avaient conservés, quelques restes de cavalerie seuls se servaient de leurs montures, et le plus souvent encore les officiers qui la commandaient mettaient-ils pied à terre pour donner l'exemple et se mettre au niveau des plus misérables.

Cependant l'abbé avait dit à madame de Perbruck qu'il lui apportait des nouvelles qui pouvaient l'intéresser ; elle se décida donc à descendre de la charrette où elle était et se mit à marcher dans la boue à côté de l'abbé.

— Quelles nouvelles avez-vous donc à me dire, monsieur l'abbé?

— Madame la marquise, lui répondit celui-ci, je n'ai point de nouvelles à«*-ous apprendre, mais j'ai une question à vous faire. C'est à vous à me répondre assez franchement pour que je juge si je dois vous servir dans la recherche que vous venez faire en France.

— Je vous écoute, monsieur l'abbé, dit la marquise d'une voix tremblante.

— Eh bien! madame, pouvez-vous me dire quel est l'homme qui est venu vous trouver ce soir à Blain?

— C'est un vieux serviteur de ma famille, dit madame de Perbruck d'une voix si mal assurée, que l'abbé put aisément comprendre qu'elle ne lui disait pas la vérité.

— Pardon, madame, dit l'abbé Bernier, je vous avais demandé une réponse franche -, vous me la refusez, je n'ai plus rien à vous dire.

— Mais, monsieur l'abbé, cet homme est ce que je vous dis ; que voulez-vous donc qu'il soit ?

— Je neveux rien, madame; mais, dans la cruelle extrémité où nous nous trouvons, toutes les précautions sont permises et toutes les représailles aussi, si toutefois on peut considérer comme une représaille la condamnation d'un espion qui se serait introduit dans nos rangs sous votre patronage.

— Un espion, monsieur ! s'écria madame dePerbruck ; un espion ! Mais qui vous le fait croire? Et quel intérêt, moi, veuve et mère de braves gentilshommes, aurais-je à introduire un espion dans l'armée royale?

— Pardon, madame, reprit l'abbé Bernier, et comprenez-moi bien : si vous avez un intérêt personnel à ce que cet homme soit ici ; si vous pouvez expliquer, par des relations qui ne regardent que vous et qui peuvent tout excuser, sa présence dans le camp royaliste, je n'ai rien à dire. Autrement, madame, cette présence parmi nous ne peut être qu'une trahison.

— Mais cet homme dont vous semblez suspecter la bonne foi, monsieur... qui croyez-vous donc que ce soit? dit madame de Perbruck d'une voix tremblante.

— C'est à vous que je l'ai demandé, madame , c'est à vous que je le demande encore. Si vous voulez me répondre franchement, ce sera entre vous et moi un secret que je ne trahirai pas. Si vous refusez de faire taire mes craintes en me disant la vérité, il faudra que j'informe mes collègues de mes soupçons. C'est alors à lui que nous nous adresserons, et ce sera à lui de nous prouver qu'il est véritablement un ancien serviteur de votre famille. Maintenant, réfléchissez, madame, que s'il en était autrement on pourrait aussi vous demander compte à vous-même de l'apparition de cet homme.

FHliDEKIC SOLLIÉ.

La marquise de Perbruck garda quelque tftnps le silence, puis après uiio assez longue hésitation elle reprit d'une voix étêtntfl :

— Monsieur l'abbé, voulez-votis entendre ma confession ?

— (-'est mon devoir, madame, lui repartit l'abbé, niais souvenez vous d'une chose, c'est que ce que voua conlit tcz au prêtre n'arrêtera pas le chef dans les mesures qu'il croira devoir prendre pour le salut commun. Je vous avertis aussi, madame, que si d'autres ont les mêmes soupçons que moi, que si d'autres accusaient ce prétendu serviteur de votre famille, je ne pourrais répéter aucune des paroles que vous m'aurez dites dans la confession, alors même qu'elles m'eussent donné la conviction de l'innocence de celui qu'on accuserait -, le cœur du prêtre, madame, est un tabernacle qui ne doit rien laisser sortir de ce qui lui est confié, ce n'est que dans les prières qu'il adresse à Dieu qu'il peut avoir un souvenir de ce qu'il a entendu au tribunal de la pénitence. Vous êtes trop instruite des principes de votre religion, madame, pour ignorer la rigueur de nos devoirs à cet égard.

— Eh bien! monsieur, dit la marquise de Perbruck avec résolution, agissez comme vous croyez devoir le faire. Cet homme se défendra devant le conseil si on l'accuse, et je me défendrai de même s'il le faut.

Ceci est un trait tout particulier de l'esprit religieux et de ses singulières subtilités. Ainsi la même femme refusait de confier à l'honneur de l'homme ce qu'elle eût avoué aisément au prêtre.

— Comme il vous plaira, madame, reprit l'abbé Dernier en s'éloignant.

Cependant la marche continua, mais jamais peut-être il ne fallut à des hommes plus de courage et de résignation pour vaincre les difficultés d'une pareille route : les chemins ordinaires étaient rompus par les pluies continuelles du mois de décembre, et ce fut en marchant le plus souvent dans l'eau jusqu'à la ceinture, que les débris de l'armée royale parvinrent à s'avancer péniblement vers Savenay. C'était à chaque pas des fondrières où les charrettes disparaissaient jusqu'à l'essieu, et dont il fallait les arracher avec des efforts et des peines inouïs. Cependant tous ces obstacles furent vaincus parla patience et la résignation des Vendéens, comme ils le furent quelques heures plus tard par l'audace et l'enthousiasme des républicains.

En effet, le lendemain, Fleuriot et Marigny arrivèrent à Savenay avec à peu près sept mille hommes. Il semblait, d'une part, que quelques heures de repos dussent être accordées à cette armée épuisée par tant de fatigue, mais les Vendéens avaient trop bien appris que c'était pour n'avoir pas voulu veiller qu'ils avaient été surpris et massacrés au Mans, et à peine arrivés ils exécutèrent avec empressement l'ordre donné par Marigny d'élever des retranchemens autour de la petite ville de Savenay. On eût pu croire, d'une autre part, qu'à ce suprême moment aucun autre soin que celui du combat ne devait préoccuper les royalistes. Cependant, au moment où le conseil était assemblé, l'abbé Bernier tint la parole qu'il avait donnée à madame de Perbruck et demanda sa comparution et celle de l'homme qui l'avait accompagnée.

Une des causes de la perte des royalistes tut en effet cette lutte perpétuelle des haines privées et des jalousies particulières qui les occupait à l'heure des plus pressans dangers. Cette dénonciation de l'abbé Bernier en est une preuve.

— Pour des raisons qu'il est inutile que je révèle, ditil au conseil, je soupçonne que l'homme dont je vous parle est un de nos plus ardens ennemis. S'il en est ainsi, que vient-il faire dans notre camp, comment s'y trouvet-il sous la sauvegarde de madame de Perbruck?

Pendant que cela se passait d'un côté, la marquise avait été rejoindre Marigny, qui n'avait pas un moment quitté le terrain sur lequel il faisait élever des retran-

cliemens, et lui avait rendu compte de l'entrevue qu'elle avait eue avec l'abbé Dernier.

— (ju'espi ri ■■/. -vous de moi et en quoi puis-je vous servir en pareille circonstance? repartit Marigny. Si l'abbé

Dernier ne se trompe pas, si l'homme qui vous a rejointe hier n'est pas, comme vous l'avez dit, un serviteur de votre famille, il faudra qu'il explique sa présence dans le camp, et si vous refusez d'en faire connaître les motifs, il n'y a plus que votre parole qui puisse le défendre. Pour ma part, Je veux y croire , madame, mais je ne puis répondre de la conviction de mes collègues.

— Eh bien, monsieur, lui dit madame de Perbruck, j'espère que lorsque je vous aurai dit la vérité, vous pourrez faire passer celle conviction dans l'esprit des autres chefs de l'armée, et que lorsque M. de Marigny affirmera sur l'honneur qu'il n'y a pas et qu'il ne peut y avoir trahison ni de la part de cet homme, ni de la mienne, personne n'hésitera à le croire.

— Mais, reprit Marigny, ce secret vous l'avez refusé à l'abbé Bernier.

— J'aurais pu le confier au prêtre à qui la religion commande le silence, mais je ne voulais pas le dire au chef de parti toujours prêt à user des révélations qui lui ont été faites pour les mettre au service de son ambition ; mais ce que j'ai refusé à M. Bernier, je ne crains pas de le dire à M. Bernard de Marigny.

— Ce secret, dit une voix qui parla près d'eux, la marquise ne doit le dire à personne.

C'était le vieillard lui-même dont il était question qui avait entendu les dernières paroles de madame de Perbruck et qui venait s'opposer à cette confidence.

— On vient de me dire, ajouta-t-il, que je suis mandé au conseil ainsi que vous, madame; laissez-moi le soin de répondre.

— Mais ne savez-vous pas de quoi l'on vous accuse? dit tout bas la marquise ; ne savez-vous pas qu'on parle de trahison, d'espionnage?

— Eh bien ! madame, répondit le vieillard, à quoi cela memènerat-il?A la mort, sans doute. Ma vie ne vaut pas ce que vous lui sacrifierez de votre honneur pour la défendre. Laissez-les faire, ce sera peut-être justice.

Marigny suivit l'étranger et madame de Perbruck jusqu'au conseil et y entra avec eux. Les chefs étaient rangés autour d'une vaste table et regardèrent celui qui entrait avec une singulière curiosité.

Il parut à madame de Perbruck que l'abbé Bernier avait non seulement porté l'accusation, mais avait été plus loin, en disant probablement le véritable nom du coupable. Fleuriot présidait en qualité de général en chef. Marigny prit place à côté de ses collègues. Fleuriot s'adressa a madame de Perbruck :

— Madame, lui dit-il. quelques circonstances nous font craindre que votre confiance n'ait été surprise par l'homme qui vous accompagne. Nous ne doutons pas de votre loyauté, ainsi donc ne considérez pas comme pouvant vous devenir personnel l'interrogatoire que nous croyons devoir faire subir à cet étranger.

— Pardon, messieurs, dit madame de Perbruck, ma cause est inséparable de celle de monsieur : en effet, c'est moi qui lui ai écrit à Louans où il se trouvait il y a quinze jours pour lui apprendre mon arrivée en France. Il est venu à mon appel et m'a servi de guide dans les marches pénibles que j'ai été obligée de faire pour gagner un asile. Arrivée à la ferme du bois de Blain, je croyais y retrouver d'anciens serviteurs qui m'auraient aidée dans les recherches que je venais faire en France. J'ai trouvé la ferme détruite et déserte. La fatigue m'a forcée à m'y arrêter pour quelques heures, mais la maladie m'a atteinte et m'y a retenue pendant près de dix jours. Pendant tout ce temps cet homme est resté près de moi ; enfin, sur mes pressantes sollicitations , il s'est avancé du côté de l'armée royaliste pour tâcher d'y découvrir celui que je suis venue chercher en France. Si je n'avais été rencontrée par M. de Marigny à la ferme de

Blain, c'est là qu'il m'eût sans doute apporté la réponse qu'il est venu me dire au milieu de vous ; mais j'avais suivi M. de Marigny, et cet homme, fidèle à sa promesse, a dû me suivre. Tout sou crime sera donc d'avoir voulu secourir dans son abandon une femme dont la famille et la fortune ont péri pour la cause que vous soutenez. Voilà la vérité indépendant c de tout ce qu'on a pu vous dire contre celui qu'accuse l'abbé Bernier.

— Je n'accuse pas cet homme, reprit celui-ci d'un ton sombre, je demande seulement qu'il nous dise son nom.

— Quel est votre nom, en effet ? dit Fleuriot.

— Je m'appelle le comte de X..., répondit fermement le vieillard.

Qu'on nous pardonne de n'écrire que cette initiale, mais ce nom appartient à une famille qui depuis cette époque a acquis trop de droits à la reconnaissance publique pour qu'il nous soit permis de le faire connaître.

Mais telle était la funeste renommée de celui qui le portait alors, qu'au moment où les chefs royalistes l'entendirent ils se levèrent d'un mouvement spontané, comme eussent fait les apôtres de Dieu si Judas était venu au milieu d'eux se vanter de son nom déshonoré.

— Et vous avez osé venir parmi nous ? s'écria Fleuriot.

— Madame la marquise de Perbruck vous a raconté comment j'y avais été ameké, je n'ai pas autre chose à vous répondre.

Les chefs se regardèrent entre eux ; ils éprouvaient un vil embarras. En effet, ils avaient à leur merci l'un des hommes qui ont le plus marqué dans les fastes révolutionnaires par leurs excès et leurs crimes. Il avait été le promoteur le plus ardent de la révolution du \0 août, et on prétendait l'avoir yu se mêler aux massacres des infâmes journées de septembre. Ce n'était pas le sort de cet homme qui embarrassait les juges, car il n'entrait dans J'esprit d'aucun d'eux le moindre doute sur la condamnation qu'ils devaient prononcer contre lui ; mais ce qui causait à la fois leur surprise et leur embarras, c'est que cet homme eût des relations avec madame de Perbruck et qu'elle osât les avouer. L'abbé Bernier devina cette disposition des esprits, et s'adressant à madame de Perbruck, il lui dit :

— Ainsi que vous l'a affirmé M. de Fleuriot, aucun de nous, madame, n'a le moindre doute sur la loyauté de vos intentions et de votre conduite ; mais nous sommes tous responsables du salut de cette armée, et lorsque nous découvrons un traître dans son sein, ii doit nous être permis de demander à celle qui l'y a introduit quel a été le motif d'une pareille imprudence.

— Je croyais déjà vous avoir répondu à ce sujet en vous disant que si M. le comte de X... m'avait apporté jusqu'à Blain la réponse qu'il m'avait promise, c'est qu'il ne m'avait pas trouvée à la ferme du Bois.

— Cela peut répondre pour vous, madame, reprit l'abbé Bernier, mais d'où vient alors qae le comte de X... nous a donné un avis que sa conduite antérieure doit nous faire croire une trahison.

— Assez, monsieur, reprit le comte de X... avec hauteur, je n'ai trahi personne, vous le savez. Arrivé au Mans quelques jours après votre départ, j'ai vu les dispositions prises par les généraux républicains, j'ai entendu les sermens d'extermination qu'ils ont faits, et j'ai eu pitié des malheureux qui étaient sous vos ordres. Cependant je m'étais éloigné du Mans, j'avais été chercher à Laval les informations que je n'avais pu recueillir au Mans. En ne retrouvant plus de ce côté aucune trace de votre armée, j'ai cru qu'elle s'était prudemment dispersée, et je revenais à Blain, lorsque j'ai été rencontré par l'homme masqué qui m'a appris à la fois votre retraite vers ce pays et la poursuite des républicains. Je vous ai donné cet avis par pitié pour vous, et par pitié pour vous aussi je vous ai donné le conseil de licencier votre armée. Oh ! reprit-il alors avec un mouvement de mépris, misérable sot que j'ai été à ce moment ! en pré^nce de vos malheurs, j'ai oublié les longs ress^tiuiens de ma vie ; je me suis

demandé si ma place n'était pas plutôt au milieu de vous qu'au milieu de ceux à qui j'ai voué mes services. Vous prenez soin de me détromper, messieurs. C'est toujours chez vous les mêmes hommes imprévoyans et orgueilleux poussés et égarés par des prêtres obstinés. Pourquoi allez-vous combattre aujourd'hui? Est-ce pour la victoire? Vous savez qu'elle est impassible. C'est donc pour l'orgueil de commander une dernière bataille?

— C'est pour mourir avec honneur ! dit Fleuriot en se levant. Voilà ce que vous ne pouvez comprendre, monsieur; et ce que vous ne comprendrez pas non plus, sans doute, c'est que nous ne voulons pas que les armes des royalistes soient salies par le sang d'un homme tel que vous. Vous quitterez l'armée à l'instant même.

A celte proposition, une sourde rumeur éclata dans toute l'assemblée. L'abbé Bernier se récria avec violence et demanda de quel droit Fleuriot se permettait de prononcer la mise en liberté de l'accusé. Le tumulte était grand lorsque le comte de X... reprit :

— C'est ma mort que vous voulez, n'est-ce pas, messieurs? Eh bien! je n'ai pas besoin de votre jugement, je le prononce moi-même, et j'exécuterai moi-même l'arrêt. Je ne vous demande qu'une faveur: c'est une heure de répit pourconlier à madame de Perbruck un secret qui n'intéresse qu'elle seule au monde. Quelque jugement que vous portiez de moi, ajouta-t-il en élevant la voix, aucun de vous ne peut dire que j'ai manqué à la parole que j'ai donnée. Je vous promets ma mort, vous l'aurez.

La journée s'avançait cependant, et à l'époque de l'année où on se trouvait, c'était au 23 décembre, la nuit venait si vite que les travaux ordonnés par Marigny menaçaient d'être bientôt interrompus. Quelques officiers inférieurs venaient avertir le conseil que les paysans murmuraient de l'absence des principaux chefs, et déjà l'ou répétait de tous côtés qu'ils se livraient au repos pendant qu'ils laissaient les pauvres soldats s'exténuer dans des fatigues que tout le monde devait partager.

— Allez dire aux soldats de l'armée catholique, dit Bernier en se levant, que dans quelques instans nous serons près d'eux; maintenant, ajouta-t-il en se tournant vers le conseil, je demande qu'il soit définitivement décidé du sort de cet homme. C'est un traître, vous ne pouvez en douter; aucun de vous ne croit au conte qu'il a inventé pour vous tromper, et si vous hésitez à le frapper, c'est que vous craignez d'enfermer dans la même condamnation la marquise de Perbruck, qui, pas plus que lui, n'explique son arrivée dans l'armée royale d'une façon satisfaisante. Messieurs, continua t-il encore, dans la position désespérée où nous sommes, nous devons à ceux qui sont morts , nous devons à ceux qui périront aujourd'hui, nous devons à ceux qui nous survivront de f ■■. ne pas laisser impunie la trahison qui a pénétré jusque M dans le sein de notre armée. Je demande donc la condam- $ nation immédiate de cet homme, et je demande que la j marquise de Perbruck soit constituée prisonnière jusqu'à '\ plus amples renseignemens. Je demande à ce que cette condamnation soit publiée dans toute l'armée, afin qu'elle apprenne à nos soldats que nous veillons à leur sûreté.

Immédiatement après ces paroles les chefs se consul tèrent à voix basse, et l'arrêt de mort fut décidé. Chacun repritsa place, et on ordonna au comte de X... de se préparer à mourir.

— Soit, dit le comte; mais les soldats qui combattent, disent-ils, pour Dieu et le roi, ne me refuseront pas un prêtre à l'heure de ma mort, et M. l'abbé Bernier ne dédaignera pas d'écouter la confession d'un coupable.

Le ton de raillerie hautaine dont cette demande fût faite ne fit qu'irriter les chefs royalistes. A ce moment madame de Perbruck se leva.

— Eh bien, messieurs, dit-elle, je ne vous laisserai pas commettre un assassinat; il est innocent aujourd'hui comme il l'était le jour où il fut condamné et dégradé de sa noblesse.

— Silence, madame, dit le comte de X... d'une voix

FREDERIC SOULIE

émue, Je ne demande ni no veux aucune justification. Proscrit et renié par ceux de ma caste, Je me suis vengé autant que je l'ai pu. Notre douleur, madame, m'avait attendri sur leurs misères et j'avais pénétré Jusqu'au milieu d'eux pour les sauver de leur propre aveu; lemenU Ils répondent a ma pitié par un arrêt de mort. Je l'accepte et j'en suis lier. Ecoutez, dit-il en se tournant vers ses juges, je vous ai demande une heure d'entretien ave madame pour lui apprendre un secret qui n'intéresse qu'elle, cette heure voulez-vous me l'accorder?

— Il est temps que justice soit laite, dit l'abbé Dernier.

— Eh bien! ce secret, je le dirai tout haut; écoutezmoi, madame, reprit le vieillard. C'est l'abbé Bernier qui a reçu la confession du marquis de Perbruck lorsqu'il fut laissé pour mort a l'insurrection de Saint-Florent.

— C'est vrai, dit l'abbé.

— Ehbiew! monsieur, reprit le comte de X..., vous avez appris dans cette confession le secret de ma vie et de mon innocence, et cependant c'est vous qui m'avez traîné devant ceux à qui je pardonne de me croire coupable et de disposer de ma vie comme de celle du dernier misérable.

— Vous êtes fou ! dit l'abbé Bernier avec colère, et quel intérêt puis-je avoir à cela?

— Vous avez reçu une mission de vengeance que vous voulez remplir et que vous eussiez déjà remplie contre celui qu'on vous a donné à poursuivre, si un avis secret ne l'eût averti de vos sinistres projets.

— Assez d'injures ! s'écria l'abbé, dont la pâleur était livide ; il faut en finir avec ce traître !

— Monsieur l'abbé, lui dit le comte de X... en le forçant à baisser les yeux sous l'éclair de son regard, je vous défie de jurer sur le christ que vous me croyez coupable!

— Qu'êtes-vous donc venu faire ici? dit l'abbé 6ans répondre à cette solennelle question.

— Vous le savez bien, vous.

A ce moment un grand tumulte eut lieu au dehors. Un messager arrivé en toute hâte vint avertir l'assemblée que les républicains n'étaient plus qu'à une demi-lieue de Savenay.

— Eh bien ! dit Fleuriot, que décidez-vous du comte?

— C'est moi qui en ai décidé, repartit celui-ci.

Et avant que personne eût pu faire un mouvement pour l'arrêter, le comte s'était appuyé un pistolet sur le cœur et tombait sur le sol.

Des cris Aux armes ! poussés de tous côtés retentirent alors au loin. Les chefs s'élancèrent hors de la maison.

— Venez, madame, dit Marigny, entraînant madame de Perbruck, il faut fuir. Car quelle que fût la honte du comte de X..., il avait raison lorsqu'il nous disait de licencier cette armée : on a voulu la garder comme une dernière espérance... Cette espérance sera anéantie datas quelques heures.

— Monsieur de Marigny, dit madame de Perbruck, on vient de pousser au suicide l'âme la plus généreuse qui ait été, avant que la vengeance ne l'ait poussée au crime.

Nous ne'prétendons pas écrire dans ce livre l'histoire des batailles de la Vendée, mais quelques incidens du désastreux combat de Savenay sont trop intimement, liés à ce récit pour que nous ne soyons point obligé de le raconter. Peut-être devrions-nous placer aussi à cet endroit les explications qui pourraient apprendre à nos lecteurs quel était le comte de X.. , quels avaient été ses rapports avec madame de Perbruck et comment tout ceci se

rattache à l'existence de notre héros, Saturnin Ficliel; mais C8S explications trouveront leur place plus tard et au moment où madame de Perbruck flic im'uie dut les donner à celui qu'elles Intéressaient avant tout et que nous allons voir apparaîlre dans ce même combat.

Il était trois heures du soir, Lyrot se plaçai l'avanlgarde et s'apprêta a recevoir les républicains qui s'avançaient par la principale route. Ceux-ci étaient commandes par le bouillant "Wcstermann , qui ne connaissait guère d'autre tactique que de toujours crier : En avant! et (iui avait dû à ce système d'éclatantes victoires et de terribles défaites. MaisKlébcr était avec lui, et au lieu de permettre à Westermann de s'abandonner à son ardeur, il suspendit la marche pendant que lui-même cachait une partie de son infanterie dans les bois qui bordent la route.

Lyrot, qui n'était pas accoutumé à cette apparente incertitude de la part des républicains, s'imagine que Westermann est arrivé seul avec sa cavalerie ; il fait avertir Marigny et Fleuriot, qui étaient encore dans Savenay et leur annonce qu'il a l'espoir d'écraser l'avantgarde républicaine. Il s'élance au pas de course et repousse la cavalerie de Westermann; mais au moment où, emporté par son ardeur, il a dépassé les troupes cachées dans la forêt, celles-ci se démasquent tout à coup et l'attaquent avec fureur. Lyrot ne démentit pas en ce moment la réputation de courage qu'il avait acquise dans ■vingt combats. Il reforme ses rangs un moment ébranlés par cette attaque imprévue et lutte à la fois contre Kléber et Westermann. Mais malgré la résistance opiniâtre qu'il oppose, il eût peut-être succombé si tout à coup il n'eût entendu une vive fusillade s'engager dans le bois même d'où les républicains l'écrasaient de leur mousqueterie. Ceux-ci se troublent à leur tour, et, forcés de répondre à l'ennemi inconnu qui les attaque, ils se détournent de la troupe de Lyrot. Le brave Vendéen, au lieu d'opérer sa retraite, profite de cette diversion, attaque à son tour et fait reculer à la fois la division de Kléber et la cavalerie de Westermann.

Peut-être ce premier avantage, poussé avec ce courage désespéré qui animait les malheureux Vendéens, eût-il changé complètement la face de cette bataille, car déjà Fleuriot et Marigny étaient arrivés, et la fusillade s'engageait de tous côtés. Mais la nuit est survenue, un brouillard épais vient ajouter à l'obscurité. Aucun des chefs royalistes ne s'aperçoit qu'un bataillon républicain, attaqué par des ennemis inconnus, est en pleine déroute, et que la division de Marceau qui vient d'arriver, ne reconnaissant pas ceux qui se rabattent ainsi en désordre de son côté, les reçoit à coups de fusil.

Des engagemens partiels s'établissent sur une ligne étendue, et ce n'est plus que sous les balles républicaines que tombent les républicains désorganisés. Une attaque furieuse, désespérée, lancée à tout hasard au milieu de ce désordre, eût peut-être dispersé cette armée épuisée de fatigue: mais les généraux royalistes n'avaient plus ce* te confiance qui commande à la victoire. Assez braves pour mourir, ils n'avaient plus l'enthousiasme qui fait vaincre. Ils cherchent à se reconnaître, reprennent les excellentes positions qu'ils avaient abandonnées pour se porter en avant, et permettent à Marceau et à Kléber de rétablir l'ordre dans leur armée. Ce ne fut qu'en faisant cesser le feu sur toute la ligne que les républicains reconnurent qu'ils ne faisaient, depuis près d'une heure, que se fusiller entre eux ; mais la cause même de ce désordre le rendit moins grave, peu d'hommes avaient été tués. Marceau reforma ses bataillons, et bientôt le silence de la nuit ne fut interrompu que par quelques fusillades qui éclataient tout à coup, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. Cependant Lyrot, réuni à ses collègues, portait de l'un à l'autre ses remercîmens pour la diversion courageuse qui l'avait sauvé de l'embûche où son ardeur l'avait entraîné; mais chacun s'excusait de ne pas avoir eu cette pensée... Et bientôt on fut à se demander quel était l'ami

inconnu qui s'était si audacieusement et si heureusement mêlé au combat.

— Ce doit être un des bataillons que le Morbihan a promis de nous envoyer, dit l'abbé Bernier.

— Ne savez-vous pas, reprit Marigny, que les habitans de Montluc se sont joints à l'armée républicaine? Ne comptons que sur nous-mêmes, messieurs, et peut-être aussi sur cette troupe de braves qui nous a dégagés à Chàteaubriant.

— Sur l'homme au masque rouge ? dit Lyrot. Vous avez raison, ce doit être lui, car, parmi le fracas du combat, j'ai entendu quelques-uns de ces longs cris lugubres avec lesquels les soldats se transmettent les commandemens sans qu'on puisse en deviner le sens.

Cependant la nuit avançait. Les généraux royalistes avaient donné à leurs soldats quatre heures de repos sur le champ de bataille même. De cette façon, et durant cette nuit de quinze heures, un tiers des troupes dormait tandis que les deux autres tiers veillaient. Le jour n'était pas levé que toute l'armée était debout. Mais, hélas! cette vigilance, qui eût peut-être sauvé l'armée du Mans, ne devait pas lui servira Savcnay. Ce n'étaient plus d'ailleurs d'inhabiles et timides généraux, comme ceux que la Convention avait d'abord opposés à des ennemis qu'elle trouvait méprisables, qui commandaient l'armée républicaine : c'étaient Marceau, Kléber , Beaupuy , Canuel , et dans les rangs inférieurs Ménars, Savary, tous destinés à laisser des noms célèbres dans l'histoire.

A huit heures du matin, après une nuit passée sous une pluie glaciale, qui, selon l'expression de Benaben, entrait dans la moelle des os, les royalistes, espérant que l'armée républicaine aura eu moins de constance qu'ils n'en ont eu, s'avancent dans la pénombre de celte funeste matinée. Vain espoir ! déjà les positions étaient envahies par les républicains. On croyait les surprendre, et tout à coup on entend retentir de toutes parts l'ordre de l'attaque. Toutefois, les royalistes ne veulent pas paraître avoir attendu qu'on vienne les chercher, ils s'avancentàgrands pas, et avec tant d'impétuosité, qu'une fois encore l'avant-garde des républicains plie et se débande. Mais Kléber accourt, il se jette au milieu des bataillons qui hésitent.

— En avant ! crie-t-il de sa voix tonnante.

— Nous n'avons plus de cartouches, répond l'officier auquel il s'adressait.

— Servez- vous de la baïonnette !

— Beaucoup de soldats les ont perdues.

— Ecrasez-les à coups de crosses, crie Kléber en se jetant en avant.

A ce moment, le combat s'engage avec fureur ; mais déjà la division de Tilly et celle de Kléber avaient profité de la nuit pour filer au delà des lignes des Vendéens et se porter dans les bois et sur les hauteurs qui commandaient le flanc des royalistes. Pendant que Marceau, multipliant les attaques, lient occupées à la fois les divisions de Fleuriot, de Lyrot et de Marigny, Kléber rejoint sa division et ordonne à Tilly de continuer sa route afin de tourner complètement la ville de Sa\enay, de façon à y pénétrer par le côté opposé à celui qui est occupé par les royalistes. A peine Tilly s'est-il mis en devoir d'exécuter cet ordre, que Kléber débouche de ses forêts et attaque en flanc Flcurioi et Marigny, qui, décidés à mourir, se tournent vers ce nouvel ennemi et laissent ainsi Lyrot soutenir seul l'attaque de Marceau.

Vainement Fleuriot et Marigny opposent la plus héroïque résistance pour couvrir Savenay, ils voient les rangs entiers des Vendéens tomber autour d'eux, et déjà les munitions leur manquent. A ce moment, des femmes, la plupart à cheval, sortaient de Savenay pour porter des secours aux blessés ; elles vont d'abord du côté de Lyrot, mais déjà il reculait sous les attaques successives de Marceau. Parmi elles se trouvaient Mme de Lescure et madame de Perbruck. Elles retournent du côté de Marigny.

— Rentrez à Savenay t leur crie-t-il, tout est perdu l Madame de Lescure veut rester.

— Madame, s'écrie alors Marigny, souvenez-vous de ce que je voi-s ai promis dans des jours heureux, c'est qu'ils n'auraient ce drapeau qu'avec ma vie!

Il prend alors des mains du jeune Savoyry le drapeau que madame de Lescure avait brodé de ses propres mains, et dédaignant de répondre aux attaques de Kléber par le feu inutile des Vendéens, il s'élance à leur tête et attaque à son tour les [républicains à la baïonnette.

Quatre fois il s'avance jusque sur leurs rangs, quatre fois le feu impassible des républicains renverse les soldats qui le suivent et l'épargne seul. Fleuriot imite cet exemple sur un autre point, et, deux fois repoussé, il revient encore à la charge. Il semblait que sa tentative dût être aussi inutile que les précédentes, mais tout à coup la ligne des républicains s'ébranle, s'entr'ouvre et laisse apparaître une troupe nombreuse qui a fait dans leurs rangs une large trouée. Un homme masqué commandait cette troupe ; il la précipite dans la brèche qu'il vient d'ouvrir, ei semble l'élargir pour le passage des Vendéens. Fleuriot s'y élance avec le reste de sa division, et peut ainsi gagner le bois. Mais déjà les républicains se resserrent, et ceux qui viennent de délivrer si audacieusement la division de Fleuriot sont ramenés à l'endroit même d'où ils venaient de dégager les Vendéens.

Marigny, témoin de celte héroïque intervention, reforme les rangs pour tenter une nouvelle charge. Mais il n'était plus temps, Lyrot avait été obligé de se retirer devant Marceau, qui, marchant toujours en avant, allait pouvoir prendre Marigny à revers.

— A Savenay! s'écrie celui-ci.

Toutes les troupes se précipitent de ce côté, culbutant les premières compagnies de Marceau qui veulent se placer entre elles et la ville. Mais tous ne réussissent pas. Préside quinze cents hommes sont séparés de la colonne de Marigny et se trouvent enveloppés par Kléber et Marceau. Ceux-là, sommés démettre bas les armes, obéissent en criant : Vive la nation ! vive la république ! et ils sont faits prisonniers. A la vérité ils étaient entre les mains de Kléber et de Marceau, qui n'avaient pas appris comme tant d'autres à salir la victoire par des massacres inutiles. Mais six cents autres se trouvèrent cernés par Westermann. Parmi ceux-là se trouvaient un grand nombre de femmes, et au milieu d'elles madame de Perbruck, qui avait été témoin de la délivrance de Fleuriot. Au masque rouge qui couvrait le visage de l'intrépide chef qui commandait cette petite troupe, elle avait reconnu cet homme étrange dont lui avait parlé le comte de X..., et dont lui avait aussi parlé Marigny.

Celui-ci lui avait dit qu'elle le retrouverait au milieu des balles et elle avait répondu qu'elle irait l'y chercher; et, en effet, elle s'était approchée de lui pendant qu'il rassemblait ses soldats et qu'il plaçait au centre du carré, qu'il avait fait former, les femmes éperdues, qui couraient de tous côtés, rencontrant de tous côtés aussi des ennemis furieux qui tuaient sans pitié. Déjà cette petite troupe, toujours combattant et toujours marchant, se glissait entre la division de Kléber et Savenay, et était prête d'atteindre un petit bois, qui eût dérobé sa marche aux républicains, lorsque Westcrmann débouche tout à coup, et lechef inconnu, ses six cents soldats, deux cents Vendéens qui se sont joints à lui, cent femmes à peu près, qu'il avait réunis au centre de son bataillon, se trouvent tout à coup enveloppés.

On leur crie de se rendre. Le chef masqué répond vainement qu'il faut mourir ou se faire jour à travers les républicains. Les soldats épouvantés jettent bas leurs armes et se jettent à genoux. Aussitôt l'implacable Westermann ordonne le feu, et plus des trois quarts de cette troupe tombe assassinée.

Madame de Perbruck avait enfin pu s'approcher du chef masqué, elle allait l'interroger, lorsqu'elle le voit s'a-

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battre à ses c6tës : Il l'entraîne dans m chute, el reste étendue BUr la terre, quoiqu'elle n'eût pat été atteinte. Elle ne comprenait pas ("(1111 lui irrivait, lorsqu'elle entend crier,:

— Qnt ceux qui ne sont pas morts se relèvent, il leur sen pardonné.

Lee malheureux Vendéens croient à celte prom faite par un officier républicain, ils se relèvent. Madame de Perbruck allait faire comme eux, mais la main dn chef masqué la retient fortement el l'attache a la terre. Cet homme connaissait bien les ennemis auxquels il avait affaire. En effet, à peine les malheureux vendéens échappés à la première décharge se sont-ils relevés que le feu éclate encore et anéantit ce reste de victimes. Un eri féroce de Westermann célèbre cette horrible victoire. Mais il voit encore s'agiter sur le sol quelques malheureux que la mort n'a pas encore tout à fait achevés, il lance sa cavalerie au galop sur ce tapi» de cadavres et les foule aux pieds des chevaux, puis il continue sa course vers Savenay, où Lyrot et Marigny venaient de rentrer.

Là c'était peut-être un plus horrible massacre.

Comme nous l'avons dit, Tilly avait tourné la ville, et pendant que les royalistes en désordre s'y réfugiaient d'un (ùié, Tilly l'envahissait de l'autre. Il reçoit à la baïonnette les restes des divisions de Lyrot et de Marigny, poursuivis maintenant par Marceau, Kléber et Westermann réunis : ce ne fut plus alors un combat, ce fut un carnage. Lyrot est percé de vingt coups de baïonnette, les canonniers vendéens sont tués sur leurs pièces.

— Grâce pour ceux qui se rendront, criait Savary, qui, nouvellement arrivé, ne comprenait pas les épouvantables furies de cette guerre.

— J'aime mieux les tuer aujourd'hui que de les fusiller demain, lui répond un soldat...

Et le carnage continue.

Marigny, plus heureux que Lyrot, culbute quelques soldats, qui déjà se répandaient dans la ville et gagne la route de Guérande, où il avait relégué toutes les femmes. Celles qui avaient obéi à l'injonction qu'il leur avait faite de ne point quitter ce faubourg, furent sauvées. Il retourne les deux canons qui devaient protéger cette route en cas d'attaque, se place entre eux et laisse pendant une demi-heure passer les femmes, les enfans, les vieillards, qui fuient avec épouvante. Tout à coup la fuite devient plus terrible, elle entraîne avec elle les vingt canonniers qui devaient servir les pièces sous les ordres de Marigny. Il reste seul avec un paysan nommé Chollet. Tous deux, la mèche à la main, et lorsque le dernier de ceux qui fuient est passé, ils se trouvent en face d'un bataillon de républicains.

Marigny et Chollet lèvent la mèche pour mettre le feu aux pièces, mais tout à coup un jeune officier s'élance devant les républicains et les arrête.

— Ils ont peur, s'écrie Chollet.

Pour toute réponse le commandant fait ranger son bataillon à vingt pas des canons et lui fait mettre l'arme au bras. Lui-même, se plaçant en tête de ses soldats, reste immobile en face des canons pointés contre eux.

Marigny reste immobile de son côté. Plus d'un quart d'heure se passe ainsi.

• — Monsieur de Marigny, crie alors le jeune commandant, pensez-vous que les femmes soient assez loin?

] Marigny regarde au loin et s'incline sans répondre.

' Alors le commandant se retourne vers son bataillon, immobile devant la gueule des canons

— En avant I s'énie-t-ll.

Chollet lève la ' tèche pour mettre le feu à sa pièce, mal Mai Igny la lui arrache, jette la sienne, et tous deux s.- retirent sans qu'un seul coup de fusil trouble leur retraite.

Le 1 ommandant do ce bataillon s'appelait Savary.

Mais déjà c'en était fait dans Savenay, tout avait été tue.

Comme le soldat l'avait dit à Savary, ceux qui tuèrent ce jour-là eurent raison, car le lendemain, les quinze cents hommes sauvés par Kléber et Marceau, el tous ceux qui d'un autre côté avaient été faits prisonniers furent fusillés. C'estque les représentans du peuple arrivaient toujours à la suite de la victoire.

Mais l'histoire a suflisamment consacré ces atrocités à l'abomination de la postérité. Il faut que nous revenions aux événemens particuliers de ce récit.

Par la présence d'esprit du chef au masque rouge madame de Perbruck avait échappé à la mort, et, par un hasard providentiel, les chevaux lancés par Westermann sur ces tas de cadavres ne l'avaient pas atteinte.

Déjà le combat était loin, et madame de Perbruck essayait de se relever lorsque la main qui l'avait retenue une première fois l'arrêta encore.

— De la patience, madame, lui dit la voix de l'inconnu, ne savcz-vôus pas qu'un geste, un mouvement, peuvent attirer sur nous quelques-uns de ces misérables pour qui un assassinat est considéré comme une victoire.

— Ah ! s'écria madame de Perbruck, qui tressaillit malgré elle à l'accent de cette voix, qui êtes-vous? vous qui nie parlez ainsi.

— Silence ! lui répondit l'inconnu, n'entendez-vous pas marcher à quelques pas de nous?

En effet, et presque aussitôt, parut un paysan qui avait sans doute imité l'exemple de son chef et qui comme lui avait échappé à la mort.

A l'instant où il s'approchait de madame de Perbruck et de l'inconnu, un coup de feu partit de derrière un buisson et le renversa sur eux. Mais, il faut le dire, ce n'était déjà plus les républicains qui commettaient ces cruautés, c'étaient les habitans du pays qui venaient achever l'œuvre des vainqueurs. Du reste, ce qu'ils faisaient contre des royalistes vaincus, ils l'eussent fait de même contre des républicains. Cet avertissement fit taire madame de Perbruck. Il lui fallut rester près de cet homme dont la voix l'avait tellement troublée, immobile, muette, couchée dans la boue, couverte de sang et inondée par la pluie glaciale qui ne cessa de tomber pendant toute cette journée. Enfin la nuit arriva, le bruit des fusillades s'éteignit dans Savenay, et bientôt on entendit partir du bois qui longeait la prairie où avait eu lieu cette sanglante exécution, un cri doux et prolongé.

A ce bruit le chef se souleva.

— Il est temps, dit-il à voix basse à madame de Perbruck ; il est temps, répéta-t-il plus haut.

Aussitôt quelques gémissemens répondirent à cet ordre, et des six cents hommes qui avaient occupé cet étroit espace, sept ou huit tout au plus se relevèrent, mais madame de Perbruck resta immobile.

— Ah ! murmura le chef, la pauvre femme est morte.

— Non, lui répondit un de ceux qui venaient de se relever, le froid et la terreur l'ont fait s'évanouir.

— Eh bien, reprit le chef, nous la sauverons.

Il la prit dans ses bras et l'emporta à travers ce char;: p jonché de cadavres.

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