‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 62 sur 169 · Quatrième Partie · texte numérisé non relu

Quatrième Partie

Durant cette même journée, où périssaient à Savenay les restes tic l'armée royale, une scène non moins sinistre se passait dans un somptueux hôtel de Nantes. Dans la partie la plus reculée de cet hôtel, trois hommes étaient assemblés. L'un d'eux se promenait activement, les mains derrière le dos. Il était d'une taille élevée mais légèrement voûtée. Ses cheveux noirs et huileux tombaient sur ses épaules, sa démarche était brusque, son teint basané; ses yeux petits et hagards ajoutaient à l'expression farouche et commune de son visage. Cet homme était Carrier.

— Nous ne sommes que des enfans, dit il d'une voix brusque et rauque, Billaud-Yarennes et Maillard ont tué douze mille prisonniers a Paris en moins de cinq jours, et je n'en ai pas encore deux mille.

— Cependant, répondit l'nn des deux autres hommes, le tribunal révolutionnaire va aussi vite que possible pour les condamnations ; les prisonniers ne font qu'entrer et sortir, c'est à peine si on leur demande leur nom, ils sont immédiatement condamnés.

— Tais-toi, Lamberly, dit brusquement Carrier, j'ai beau le presser, j'ai beau le menacer, je n'ai pas pu obtenir plus de deux cents condamnations par jour. A ce compte il nous faudra plus de trois mois pour débarrasser un peu les prisons et faire place à de nouveaux brigands. Guillotin était un imbécile, et son invention n'est bonne que pour les voleurs et les assassins, mais ce n'est pas ainsi qu'on peut arriver à exterminer rapidement les ennemis de la république.

— N'êtes vous pas le maître de les faire fusiller? dit le troisième personnage.

— Ne sais-tu pas, Fouquet, répondit Carrier à celui qui venait de lui parler, que les soldats hésitent et que le plus souvent ils refusent de recommencer pour ceux qui ne sont pas tombés du premier coup. Non, non, pas de fusillade, il nous faut autre chose.

Les deux affidés de Carierr se regardèrent tout épouvantés eux-mêmes des desseins de leur maître.

— J'attends quelqu'un, reprit Carrier après un moment de silence, et j'espère avoir découvert le moyen d'expédier la besogne. Mais parlons d'autre chose. Ayez-vous trouvé les hommes que je vous ai demandés ? ajouta-t-il en s'asseyant près de la table où se tenait le terrible conseil.

— Ils doivent venir ici dans une heure ; vous les passerez en revue et vous leur direz ce que vous attendez d'eux.

— C'est bien, dit Carrier; et quels sont ceux que tu as choisis?

— Je suis allé, répondit Lamberty, dans les cabarets de la Basse-Fosse, où se réfugient les déserteurs de la marine ; j'ai recruté là une douzaine d'hommes déterminés et que rien n'épouvante.

— Ceux-là, dit Carrier, nous accompagneront dans l'expédition du projet que je médite, mais ce n'est pas là précisément les nommes qu'il me faut. Je veux des hom-

mes qui sachent lire et écrire. Si j'ai besoin de bras qui exécutent, il me faut aussi des intelligences capables de me comprendre.

— Je crois avoir trouvé votre affaire mieux que Lamberty, reprit Fouquet avec une vanité féroce; je suis allé à la prison pour dettes, j'ai rencontré là quelques-uns de ces malheureux à qui la rigueur des aristocrates fait expirer le malheur d'avoir fait des affaires qui n'ont pas réussi; je les ai avertis de vos projets et j'ai laissé les portes ouvertes. Vingt se sont échappés et seront ce soir ici. Je, ne suis pas descendu dans les cabarets de la Basse-Fosse pour en recruter d'autres, mais je suis allé dans la maison de jeu du quartier Graslin. Jy ai trouvé quelques fils de famille ruinés par nos bonnes a mies, quelques bons vivans qui ont coutume de répondre à leurs créanciers par des coups de bâton et au besoin par des coups d'épée; vous en aurez au moins trente ce soir, et s'il vous en faut davantage...

— Ce sera assez, dit Carrier, s'ils sont actifs: du reste tout le monde aura ses fonctions, vos hommes comme ceux de Lamberty. Je leur taillerai de l'ouvrage à tous.

Une heure après on introduisit dans un vaste salon cinquante ou soixante misérables; c'était le rebut delà société, non pas en ce sens que ces hommes appartinssent aux plus basses classes du peuple, mais parce qu'il n'en était pas un, qui dans des temps plus calmes, n'eût été condamné, pour ses crimes, au bagne ou au gibet : c'étaient desescrocs, des banqueroutiers, des faussaires, c'étaient des caissiers qui avaient volé leur patron , c'était, enfin, cette écume de la société moyenne, bien plus infâme et bien plus cruelle que l'écume même de la populace. Presque tous étaient jeunes encore, mais tous paraissaient dégradés par la débauche.

Lorsque Carrier entra il se promena silencieusement au milieu d'eux, comme un général dans les rangs de ses soldats, et de même que le général sourit en voyant la bonne tenue de ses troupes, de même Carrier parut content à l'aspect de ces visages farouches, de ces regards abjects, de cette dégradation anticipée imprimée sur le front de ces misérables.

— C'est bien, dit-il en se retournant d'un air d'approbation vers celui de ses deux infâmes lieutenans qui lui avait amené cette troupe immonde.

Carrier se plaça bientôt au milieu du salon et fit faire le cercle autour de lui.

— Soldats de la compagnie de Marat, leur dit-il, car c'est là le nom pur et illustre que vous porterez désormais, vous êtes appelés à sauver la patrie, à purger la Bretagne de tous les traîtres et de tous les brigands qui l'infestent; vous arroserez de leur sang l'arbre de la liberté pour qu'il s'élève grand, fort et impérissable.

Un hurlement d'approbation répondit à ces premières paroles.

— Mais vous n'êtes pas seulement des soldats, ajouta Carrier, vous êtes encore des magistrats.

Ce nom honorable appliqué à celte bande de misera* blés fit reculer quelques-uns d'entre eux.

aïs

fiœdeiuc sot mis.

— Voici, continua Carrier, les fonctions dont Je vous investis : partout oiï vous soupçonnerez des coupables, partout ou \ous croirez qu'il y a dea suspects, des étrangers, des malveillana ou des modérés, vous devez être présens, interrogez-les, arrétex-les. si l'on vous ferme

les portes, faites les ouvrir au non, de la loi: si vous

n'êtes pas en force suffisante, requérez la gendarmerie, les gardes nationaux, la troupe rlV-nièiiie. .le les place tous sous votre commandement. Voua voyez quels sonl vos pouvoirs. Si vous voulez être fidèles à votre mandat, aucun des ennemis de la république ne pourra vous échapper. Surtout, point de pitié 1 N'écoutez ni les larmes ni les prières! Ne vous laissez attendrir ni par la vieillesse ni par l'enfance, et si quelqu'un de vous ne pouvait résister aux attraits de la beauté, je fermerai les yeux durant quelques jours, pourvu que celle que vous aurez distinguée soit restituée au bourreau lorsque vous en serez las.

Si l'histoire n'avait juridiquement attesté ces épouvantables horreurs, nous hésiterions a les détailler.

\ ces paroles de Carrier répondirent des acclamations furieuses, on battait des mains, et chacun de ces forcenés faisait au milieu des plus affreux juremens le serment d'être implacable.

— Braves amis, reprit Carrier, toute peine mérite salaire, les appointemens de chacun de vous sont fixés a trois cents francs par mois et je laisse à votre probité de remettre à la commune tout ce que vous saisirez dans la demeure ou sur la personne de ceux que vous arrêterez.

Ce fut un nouvel enthousiasme et de nouveaux sermens.

— Et maintenant, leur dit Carrier, allez, et dès ce soir vous entrerez en fonctions. Une ceinture rouge et un plumet rouge vous désigneront au respect du peuple et aux autorités.

Après ces paroles, ces misérables se retirèrent conduits par Lamberty. Fouquet se rendit à la commune pour y apporter la nouvelle de cette exécrable institution.

Carrier était seul depuis quelques momens lorsqu'à la porte du cabinet où il s'était retiré se montra une femme d'une rare beauté.

Celui qui écrit ces lignes était bien jeune la première fois qu'il vit cette femme. Elle était à la fenêtre d'une maison isolée : sa pâleur livide, son excessive maigreur, n'avaient pas encore effacé cette beauté célèbre. De longs cheveux noirs, des yeux bleus, des lèvres minces, un nez légèrement courbé, lui donnaient un air de hauteur remarquable.

Ce fut un hasard bien rare qui permit à l'auteur de ce livre de voir cette femme, car sa maison était constamment fermée. Jamais les persiennes ne s'ouvraient, jamais une personne étrangère ne venait frapper à cette porte, et il se souvient encore que lorsqu'il passait devant cette maison avec le domestique qui le conduisait à l'école, jamais celui-ci ne manquait de l'entraîner du côté opposé de la rue, en disant d'un ton épouvanté et comme s'il eût passé devant une tombe ou un échafaud :

— Ne touchez pas à ces murs, c'est la maison de la maîtresse de Carrier.

Cependant près de vingt ans étaient écoulés depuis que la tyrannie féroce de Carrier avait passé sur la ville de Nantes. Mais le souvenir de ses crimes était encore si vi- | vant qu'il pesait comme un analhème sur la misérable femme sortie encore plus sanglante que flétrie desembrassemens de ce monstre.

Mais à l'époque dont nous parlons elle n'était pas proscrite, elle régnaiten souveraine sur le bourreau de Nantes.

Lorsqu'elle parut devant Carrier, celui-ci se retourna vers elle et lui dit d'une voix brusque :

— Eh bien ! que veux-tu, Angélique ?

— Tu nous avais promis une fête pour ce soir, répondit cette femme, voici la soirée qui s'avance et je ne vois rien de prêt.

— Allons, allons, lui dit Carrier, ne soit pasti impa-

tiente; attends un peu, et si cette fois lu n'es pas contente, je ne sais plus en vérité qu'inventer pour satisfaire les caprices.

— Ne viens-tu pas ■» la comédie avec moi? reprit Angéliqueel me laisseras lu seule dans ma loge comme tu fais depuis quelques jours?

— Tu sais, répondit Carrier d'un ton sombre, que 10 bais les remuons publiques, on vient m'y assiéger de tous côtes de demandes queje ne veux pas entendre.

— T'a-t-on dit, reprit Angélique, que le préaident du tribunal révolutionnaire s'est présenté trois lois, et que les membres de la commune sont venus aussi quatre fois dans la journée?

— Et que leur as tu fait répondre? dit Carrier.

— Comme à l'ordinaire, répondit Angélique, je leur ai fait dire (pie tu étais malade, et que tu ne pouvais recevoir personne. Mais la commune et le tribunal étant remontés ensemble dans l'hôtel, ils ont dit qu'ils reviendraient ce soir encore.

— Que me veulent-ils? qu'ont-ils à me dire? dit Carrier avec colère, je leur transmets mes ordres, qu'ils les exécutent. Je leur désigne les coupables, leur affaire c'est de 1rs condamner elde les mener au supplice. Je ne veux point les voir.

— Il faut que je te prévienne a jssi, dit Angélique d'un ton railleur, que ces messieurs (et ce mot était une dénonciation dans la bouche de celle qui le prononçait), je dois te prévenir que ces messieurs ont déclaré qu'ils ne quitteraient pas l'hôtel sans l'avoir vu.

— Ah! ils veulentme voir absolument, s'écria Carrier, eh bien! dis qu'en les laisse entrer, ils sauront ce que c'est que de pénétrer dans l'antre du lion.

— Ah! puisque c'est ainsi, dit Angélique en se jetant sur un canapé, j'aime autant cela que d'aller au théâtre, je suis curieuse de savoir comment tu vas les arranger.

— Non, dit Carrier, il faut que tu paraisses ce soir à la comédie. Si tu rencontres Francastel, invite-le à souper pour ce soir; rassemble aussi quelques-uns de nos fidèles -, n'oublie pas d'amener celles de tes amies qui aiment le plaisir et la joie. Je t'ai promis une fête, Angélique,jeveuxqu'ellesoitdigne de mon impératrice, ajoutat il avec un sourire hideux. Ya, et je te réponds que tu seras contente de moi.

Angélique se retira, et bientôt après on vint annoncer à Carrier qu'un homme se disant patron d'une barque hollandaise demandait à lui parler.

— Enfin ! s'écria Carrier en se levant avec unejoie sauvage.

Immédiatement entra un homme d'une taille colossale; son visage aplati avait un air d'idiotisme et presque d'imbécillité.

— Eh bien! lui dit Carrier, est-ce prêt, Notron? L'homme répondit par un signe de tête affirmalif.

— As-tu bien pris tes précautions?

— Oui, répondit Notron d'une voix caverneuse.

— Les soupapes sont pratiquées ?

— J'ai fait l'ouvrage moi-même. Au signal qu'il vous plaira de me donner, le bateau coulera avec toutes ses marchandises.

Carrier ouvrit un secrétaire, y prit quelques rouleaux d'or, et reprit :

— Le prix de ton bâtiment a été payé; voici pour ton silence.

Il lui remit l'argent, que l'autre compta exactement. I! y avait cinquante louis. C'était le prix de plus de huit cents têtes; la république ne les estimait pas très haut.

— Mais ce n'estpas tout, dit Carrier ; il faHt que tu me trouves d'autres navires et que tu me les disposes de même.

Notron le regarda.

— Savez-vous, lui dit-il en baissant la voix, que vous pouvez loger huit cents personnes dans ma barque ?

— C'est bien peu, dit Carrier. Mais,ajouta-t-ilen riant, quand il y a place pour huit il y a place pour neuf, quand

'1 y a place pour neufily a place pour dix, ils y mettront de la complaisance et se serreront un peu.

— Et quel jour faites-vous votre expédition? reprit Notron.

— Attends-moi ce soir vers minuit au plus tard, mais attends-moi.

Le patron se retira et Carrier fut averti que les membres de la commune et ceux du tribunal révolutionnaire l'attendaient dans le même salon où quelques heures auparavant il avait reçu les misérables qu'il avait investis d'exorbitans pouvoirs.

Avant d'entrer, Carrier s'arrêta à la porte et entendit Lamberty qui disait insolemment:

— Les gens de la maison se sont trompés, le citoyen Carrier ne peut vous recevoir, il est malade.

— Il a cependant reçu, il y a peu de temps, une troupe d'hommes.

— Qui te l'a dit? fit Lamberty en s'adressantà celui qui avait pris la parole.

— Mais les gens même de la maison.

— Eh bien ! que t'importe, Carrier reçoit qui il veut.

— Mais, reprit un autre, il est impossible d'administrer ainsi. Le citoyen représentant devient invisible ;a-til peur de nous?

A ces mots Carrier entra violemment dans le salon.

— Qui dit que j'ai peur ? s'écria-t-il en promenant sur l'assemblée un regard farouche ; qu'il parle, qu'il se mon-> tre, et, ajoula-t-il en frappant sur la poignée de son sabre, je lui apprendrai si j'ai peur.

Carrier, comme tous les scélérats, était un lâche, mais il savait au besoin, jouer l'audace au point d'intimider les plus résolus.

A son aspect le plus profond silence succéda aux murmures qui éclataient un moment avant. Il reprit tout aussitôt avec l'accent du plus profond mépris •

— Eh bien, vous vous taisez maintenant; c'est vous qui avez peur. Parlez donc, que me voulez-vous ? Est-ce une trahison que vous venez me proposer, que vous n'osez parler?

— Citoyen représentant, répondit un des membres du comité, le tribunal révolutionnaire demande qu'on lui laisse quelque répit. Il désire porter plus d'ordre et de mesure dans ses jugemens ; à peine s'il a le temps de. constater l'identité des coupables, et il a appris avec douleur que plusieurs individus avaient été condamnés sous des noms qui n'étaient pas les leurs.

— Les noms qu'ils avaient pris les ont-ils fait connaître pour de bons patriotes? reprit brutalement Carrier. Non, puisque vous les avez condamnés. Eh bien! les noms qu'ils vous cachaient vous les eussent montrés plus coupables, encore. Frappez, frappez, vous dis-je, c'est votre devoir.

— Mais, citoyen, dit vivement un membre de la commune, sommes-nous donc des instrumens aveugles?

— Aveugles et slupides, repartit Carrier; car vous n'êtes bous à rien, vous ne faites rien, mille complots se trament dans l'ombre, les prisons regorgent et menacent, il me faut d'autres bras pour agir.

— Est-ce donc dans l'intention de nous destituer que vous avez établi cette compagnie de Marat, dont vous nous avez fait signifier la création.

— Non, messieurs les élus du peuple, non, dit Carrier en ricanant ; c'est au contraire pour vous laisser dormir en paix dans vos places. Ils feront la besogne que vous ne savez pas faire, ils donneront les ordres que vous ne savez pas donner.

— Et, s'écria l'un des membres de la commune, il faudra leur obéir?

— Ne m'o'>éisez-vous pas! s'écria Carrier Sachez donc, tièdes patriotes! misérables modérés que vous êtes! sachez donc que chacun de ces hommes est un autre moi-même et que vous lui obéirez comme à moi. Qui donc a parlé de désobéissance ici? Lamberty, Fouquet, ajouta-t-il, en se tournant vers ses deux lieutenans,

JLe Siècle.

oh sont les traîtres qui murmuraient quand je suis ar* rivé? quel est celui qui veut voir s'il vaut mieux être assis au banc des juges ou sur celui des accusés. Ah ! je vous comprends! Quelques-unes de vos créatures se trouvent parmi les prisonniers, ce que vous appelez des parens, des amis, et vous demandez du répit, et vous éprouvez de la douleur des jugemens que vous avez pro nonces. Ah ! c'est ainsi ! eh bien! eh bien ! ce sera votre tour. Les clubs me sollicitent ; je résistais. Ils me demandent votre tête, je la leur promets... Ah ! c'est ainsi que vous tenez compte de ma douceur et de mon humanité.

Un ricanement échappa à l'un des membres de la commune à ce mot prononcé par Carrier.

— Ah! tu ris, misérable aristocrate! fit le féroce pro* consul.

Et à l'instant même il frappa le malheureux d'un soufflet.

— C'est trop! s'écria l'insulté en prenant une position menaçante.

Carrier tira son sabre et reprit avec la rage d'une bête fauve aux abois :

— Et vous venez tous ici pour m'assassiner sans doute? A moi, Lamberty ! Fouquet! à moi, les patriotes !

Une douzaine de sans-culoites qui servaient de gardes du corps à cet infâme parurent aussitôt le sabre et le pistolet au poing.

— Eh bien ! continua Carrier, est-ce là ce que vous voulez? à nous tous donc.

Et il s'avança le sabre levé contre les membres de la commune et du tribunal révolutionnaire qui se reculèrent avec épouvante en s' écriant:

— Nous obéirons, citoyen Carrier.

— Allez donc, indignes patriotes, froids amis de la liberté, allez et tâchez de mériter le pardon que je vous accorde.

Tous se retirèrent alors sans qu'aucune voix osât protester contre cette exécrable tyrannie, sans qu'un sentiment d'honneur s'élevât contre de si sanglans outrages.

Encore une fois il faut à de pareils actes le témoignage de l'histoire, pour qu'on puisse y croire. Et cependant, alors même qu'on est obligé de les admettre comme certains, ils restent incompréhensibles. Si la commune et le tribunal révolutionnaire eussent o^éi aux ordres de Carrier avec la passion et l'aveuglement d'hommes qui poursuivent avec la même fureur une même pensée, on comprendrait leur férocité. Mais ces hommes avaient horreur des excès dont ils étaient les instrumens, ils s'arrêtaient malgré leur terreur dans la voie sanglante où on les poussait, ils comprenaient leurs crimes, et les prenaient en horreur. Alors ils croyaient se sentir le courage de ralentir cette terrible extermination dont ils étaient les agens ; alors ils venaient frapper à coups redoublés à la porte de Carrier pour lui faire entendre la vérité ; ils y venaient décidés à mourir ; mais une fois en sa présence ils hésitaient, ils tremblaient; les fureurs tragiques du tigre les glaçaient d'effroi. Et cependant quel était leur suprême danger ? La mort. La mort, ils l'avaien'. prévue, ce n'était donc pas décela qu'ils avaient peur.

De quoi donc avaient-ils peur ? d'un homme ; oui, d'un homme, et surtout d'un mot.

Voilà ce qui semble inexplicable, et voilà cependant ce qui est vrai : la terreur régnait... la terreur! quelque chose de bas, de rampant, de glacé qui asservissait to :s les cœurs, dégradait tous les courages, brisait toutes lus volontés.

L'effroi que peut inspirer un monstre comme Carrier est indicible : c'est le serpent vénéneux dont l'œil sanglant enlève au malheureux, qui le découvre près de lui, la force de fuir et de se défendre. Et qu'on ne s'imagine pas que ce fût là le sentiment de quelques-u;-is et de quelques instans, toute la population nantaise frémissait au nom de Carrier, ce dieu sanglant de la terreur.

FREDERIC SOI Llfi.

Ce nom, on in> ail la prononcer dans II secret dM lamiiics, il semblait que lei murs allaient l'écrouler et l'abattre aur la téta deceui qui eussent parié du proconsul. Quinaa aai aprèa la passage sanglant de Carrier .1 Nantes el lorsqu'il avait été puni de lea forfaits, es BouYenir était eneora si puissant danal'espril daoaux qui avaient survi-cu à cette afltoyable tempête, que ai

un homme lui entré dans un saion en criant : Voici CAMUDM ! tOUt II monde, d'il pâli, et les lemiues et les timides se fussent levés pour s'enfuir.

Cependant les membres delà commune et du comité révolutionnaire l'étalant retirés, et Carrier était pesté seul avec ses lieutenans Fouquet et Lamberty.

— Ah! s'écria-t-il, ils hésitent, eh bien, ils marcheront ou ils seront emportés parle torrent révolutionnaire que j'ai enfin mis à mes ordres.

— La felouque de patron est-elle prête? dit Fouquet.

— Oui, répondit Carrier en s'asseyant devantune table où il écrivit quelque! mots. Mais aussitôt il se leva, déchira le papier, jeta les morceaux au feu et les suivit des yeux jusqu'à ce que le dernier fut entièrement brûlé.

Lamberty et Fouquet se regardèrent. Carrier, en effet, s'était oublié. Jamais il n'avait voulu donner un écrit, jamais il n'avait voulu laisser entre les mains de personne la trace d'un de ses forfaits.

On a osé dire que Carrier fut un de ces féroces aveugles qui croyaient servir de bonne foi les projets de la Convention. Ce n'était pas vrai : Carrier avait la conscience de ses crimes; il savait aussi bien que personne qu'il dépassait les plus farouches intentions de l'assemblée souveraine, et la meilleure preuve qu'on puisse en donner, c'était le soin minutieux qu'il mettait ù faire disparaître toutes traces de ses ordres sanguinaires.

— Fouquet, dit-il lorsque le dernier morceau de papier fut consumé, tu iras à la prison du château et tu diras que l'on délivre mille a douze cents prisonniers.

— Quel prétexte donnerai-je?

— Tu diras au commandant que je viens d'ordonner leur translation à Paimbeuf pour prévenir un trop grand encombrement.

— Le navire est donc prêt? dit encore Fouquet. Carrier le regarda d'un air familier et caressant.

— As-tu envie de l'essayer? lui dit-il. Fouquet pâlit.

— Où est-il? reprit Lamberty.

— En face du vieil hôpital

— Qui conduira les prisonniers?

— Eh parbleu ! la garde nationale, les volontaires ; le reste nous regarde. Où sont vos hommes?

— Au café de la Comédie, repartit Lamberty.

— Qu'ils soient tous ici à une heure du matin; je veux les installer moi-même dans la plus agréable de leurs (onctions. A propos, j'ai oublié de nommer un chef à ma compagnie de Marat. Y as-tu pensé, Fouquet?

— J'ai fait espérer ce grade à un nommé Gabriel Chevelin, qui a envoyé son père et sa mère à la guillotine parce que c'étaient des aristocrates.

— Je le nomme, fit Carrier. Ah 1 Lamberty, tu te laisses battre par Fouquet.

— Tu te trompes, citoyen représentant, dit Lamberty d'un air de vanité, car c'est moi qui l'ai désigné à Fouquet.

— A la bonne heure ! à la bonne heure ! dit Carrier, je vois que vous me comprenez tous les deux. Et maintenant, hâtez-vous, nous soupons à dix heures.

— Nous y serons, reprirsnt les deux lieutenans, et ils s'éloignèrent.

Un moment après Angélique parut.

— Seule? lui dit Carrier.

— Le grand salon est plein, répondit gracieusement Angélique; jamais Je n'ai trouvé tant d'empressement;

va, (arrier, va! tu triomphes, lu es véritablement le représentant d'un grand peuple.

— Tu me Haltes, Angélique, dit Carrier en s'asseyant amoureusement pies d'elle; est-ce que tu me trompes?

Angélique le regarda avec attention, et après un moment de silence, elle lui (lit:

— Est-OS que lu me soupçonnes?

A son tour Carrier l'examina et lui dit :

— Et si je te soupçonnais ?

— Si tu me soupçonnais, Carrier, je ne serais déjà plus ici ; tu m'aurais déjà envoyée au tribunal révolutionnaire. Tu n'attendrais pas pour cela d'être sûr que je te trompe.

— Tu me crois donc bien méchant?

— Non... mais je t'aime assez, moi, pour comprendre toutes les vengeances, repartit amoureusement Angélique. Oh! si tu me trompais, toi, Carrier, je te tuerais... ou je te dénoncerais!

Le tigre sourit avec vanité.

Ces deux amans, qui se promettaient la mort, étaient dignes l'un de l'autre. Bientôt ils passèrent dans le salon. Une agitation singulière y régnait.

— Qu'y a-t-il donc de nouveau? dit Carrier en se mettant le dos à la cheminée.

— Quoi, dit l'un des assistans, n'as-tu pas appris que les royalistes ont été écrasés aujourd'hui même à Savenay?

— A-ton fait des prisonniers ? dit Carrier.

— On a fusillé jusqu'à la nuit.

— Ah ! dit Carrier avec amertume, Bourbotte et Priur sont jaloux de moi.

— Cependant on dit que Marceau et Kléber ont promis leur pardon à quelques milliers d'hommes qui ont mis bas les armes.

— De quoi se mêlent-ils ? s'écria Carrier avec fureur ; qu'ils se battent, c'est leur affaire. Ah ! Bourbotte se laisse intimider.

— Les prisonniers sont dirigés sur Nantes, répondit quelqu'un.

— Vraiment! s'écria Carrier avec joie ; voilà une bonne nouvelle. Ah! on les envoie à Nantes! Les logemens seront faits. C'est bien... c'est bien, ajouta-t il en se frottant les mains; la soirée commence bien, j'espère qu'elle finira de même.

Alors Carrier se mit à papillonner.

C'était une société étrange et dont nous n'avons aucune idée que celle d'un pareil salon. Ce n'étaient pas seulement des courtisanes éhontées qui se trouvaient là, il y avait aussi quelques femmes appartenant à d'honorables familles et qui n'avaient pas oublié toute retenue; mais elles venaient s'associer aux joies de Carrier sous l'impulsion du même sentiment qui avait fait accepter aux membres de la commune les menaces et les outrages de ce misérable.

Avant d'entrer dans cette maison, on avait versé bien des larmes. En effet, Angélique, en arrivant au théâtre, avait promené un regard impérieux sur toute la salle, et, dans un instant, elle avait choisi ses favorisés et ses victimes. Quelques furieux avaient été appelés dans sa loge par un sourire gracieux ; il étaient accourus avec empressement et avaient accepté 1 invitation comme une faveur ; d'autres avaient été avertis, par un regard si menaçant, qu'Angélique s'étonnait de ce qu'ils n'étaient pas encore venus déposer leurs respects aux pieds de la souveraine de Nantes. Il avait fallu céder, et, à leur tour, ils avaient reçu des invitations pour eux et leurs femmes.

Celles-ci, comme de coutume, s'étaient d'abord révoltées contre la faiblesse de leurs maris. Ce n'était pas seulement l'horreur qu'inspiraient à tout le monde les crimes de Carrier qui les poussait à vouloir refuser, c'était encore l'impureté des orgies auxquelles il fallait assister ; mais après le premier mouvement de révolte on

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