‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 63 sur 169 · KM URES T)E SATURNIN FICIIET · texte numérisé non relu

KM URES T)E SATURNIN FICIIET

avait du réfléchir un refus ; c'était la mort, la mort pour soi, pour ses enfans si on en avait, pour sa mère, pour son père s'ils vivaient encore. Alors on cédait, on se rendait dans le salon de Carrier et l'on effaçait la trace de ses larmes, car cet homme avait plus, d'une fois dit au sérieux ce mot devenu plus lard si bouffon dans une illustre parade : « Le premier qui ne s'amuse pas, je lui fais couper la tête. »

Carrier, heureux d'une victoire qui lui promettait de nouvelles victimes, s'était approché d'une femme qu'il ne connaissait pas. Cette femme était d'une éclatante beauté, et Carrier, l'avait remarquée tout d'abord.

— En vérité, citoyenne, je suis charmé que lu sois des nôtres, lui dit-il galamment. Qui es-tu, dis-moi, pour que je sache à qui je dois tant de reconnaissance?

— Je m'appelle Louise, lui répondit gracieusement cette femme.

— Est-ce là ton seul nom ?

— J'ai oublié l'autre.

— Comment cela? lu ne sais pas le nom de ton père?

— Le nom de mon père était celui d'un aristocrate, je ne veux plus le savoir.

— Ah ! voilà qui est d'une brave et bonne patriote, la belle; mais n'as-tu pas une famille, des frères, des sœurs que tu veuilles protéger?

— Je suis orpheline.

— Et tu n'es pas mariée ?

Cette femme regarda Carrier d'un air de coquetterie :

— J'attends un mari qui me plaise.

— Ou un amant.

— Le nom n'y fait rien.

Pendant que Carrier causait ainsi dans un coin, Angélique l'observait d'un air soupçonneux.

— Lamberly, dit-elle en appelant près d'elle ce lieutenant de Carrier, quelle est cette femme qui est là au coin de la cheminée?

— Je ne la connais pas.

— Qui l'a amenée?

— Je vais le savoir, dit le lieutenant, et il se promena dans les groupes.

— Allons, citoyen Carrier, disait cette femme, ne me parlez pas de si près ; voilà la belle Angélique qui tourne de notre côté des regards menaçans.

— Laisse-la s'irriter, repartit Carrier, si elle veut faire la jalouse d'une manière gênante, je saurai la faire taire.

— Toi, allons donc ! tu n'oserais pas. Tu es déjà tout embarrassé de l'audace que tu as eue de m'approcher ; je parie que tu n'oserais rester avec moi jusqu'au souper.

— C'est ce que tu verras.

— Me mettras-tu à table à côté de toi.

— Certainement.

— Et si je te demande un moment d'entretien particulier me l'accorderas-tu ?

— A l'instant, dit Carrier.

— Plus lard, repartit Louise, je ne veux pas la faire mourir de jalousie.

Cependant Lamberty s'était approché de la plupart des invités et les avait questionnés sur la belle inconnue. Personne ne savait qui elle était, personne ne l'avait amenée.

Lamberty alla porter cette réponse à Angélique, qui se leva et alla droit à l'étrangère.

— Dis-moi, je te prie, citoyenne, lui dit-elle, quel est celui de ces messieurs qui est ton amant, ton frère ou ton père, pour que je puisse lui faire mon compliment.

— Je n'ai ni frère, ni mari, ni père ni amant dans ce salon, repartit Louise, je suis venue seule.

— Et sur quelle invitation es-tu venue ?

— Sur l'invitation du citoyen Carrier, répondit cette femme avec une rare résolution.

— Ah ! vraiment ! lu ne m'avais pas annoncé cetteaimable visite, citoyen Carrier, dit Angélique la pâleur sur le ront.

— Tu vois, dit Carrier, qu'elle s'annonce très bien d'elle-même.

Cette réponse fut accompagnée d'un regard si menaçant qu'Angélique se retira.

Mais aussilôt elle prit Lamberty à part.

— Il faut que cette femme ne sorte pas vivante de cet hôtel, lui dit-elle.

— Mais..., dit Lamberty en hésitant, si Carrier la protège...

— Tu as raison, dit Angélique ; n'en parlons plus. Puis elle reprit tout haut :

— L'heure se passe et le souper n'arrive pas. Je m'envais le presser.

Elle quitta aussitôt le salon, mais au lieu de s'occuper du festin, elle courut dans sa chambre, ouvrit une cassette cachée au fond d'un secrétaire à secret, y prit de l'or, des diamans, quelques papiers, les mit dans ses poches et choisit dans sa garde-robe un manteau dont elle s'enveloppa. Mais presque aussitôt elle entendit un bruit de pas, et la porte de sa chambre s'ouvrit. Elle jeta son manteau.

— Que fais-tu là ? lui dit Carrier.

— J'étais venue ajouter quelques bijoux à ma parure, répondit Angélique. Ah ! Carrier, je ne suis plus assez belle.

— Je ne veux pas de scènes de jalousie, entends-tu; je suis venu pour t'en prévenir... Allons, rentre au salon, et prends garde à la façon dont tu te conduiras. Du reste, je te préviens que les portes de l'hôtel sont fermées.

— Elles le sont tous les jours.

— Oui, pour ceux qui entrent; mais, ce soir, elles le. sont pour ceux qui veulent sortir.

— Ah ! dit Angélique en riant, tu croyais donc que je voulais partir? tu te trompes, Carrier. jNe sais-tu pas ce que je t'ai dit : Si tu m'es jamais infidèle, je te tuerai.

— C'est bon, dit Carrier; en attendant, je t'avertis que le souper nous attend.

— Je te suis, dit Angélique.

Et profitant d'un moment où Carrier gagnait la porle, elle s'empara d'un couteau et le cacha dans l'une de ses poches.

Tous deux rentrèrent au salon. L'empressement de tous les invités autour de la nouvelle venue dut prouver à Angélique que chacun pensait que son règne était prêt de finir. Elle supporta le coup de bonne grâce et invita gai ment les convives à passer dans la salle à manger.

Il se trouva là heureusement pour Angélique un homme qui fut assez intrépide ou assez peu clairvoyant, pour lui donner le bras; sans cela elle fût restée seule. Quant à Carrier, il offrit triomphalement la main à sa nouvelle adorée en lui disant :

— Sais-tu que lu as été admirable de sang-froid, en répondant à Angélique que c'était moi qui t'avais invitée à souper.

— N'inspires-tu pas le désir de te connaître, à tous ceux qui ont un cœur véritablement républicain, à tous ceux qui admirent et qui aiment le courage uni à la force.

Carrier élait ivre de sa nouvelle conquête. Angélique, de son côté, voulant affecter l'indifférence et la sécurité, redoubla de gaîté et de joyeuses provocations envers ses convives. Depuis une heure, les vins circulaient avec profusion, les paroles les plus licencieuses et les plus féroces à la fois couraient d'un bout de la table à l'autre. Carrier, poussé hors des limites de toute raison, tenait à la belle Louise dos propos que celle-ci accueil'ai en riant, mais en même temps de façon à faire croire au terrible proconsul qu'il avait trouvé une âme encore plus capable que celle d'Angélique de comprendre ses féroces passions.

Cependant celle-ci avait profité du désordre du souper pour en accélérer le service ; Carrier ne s'occupait que de sa voisine et semblait oublier tous ses autres convives.

! 1,1 DER1C SOI LIE

An ;-■ lique, qu'une cruelle Impatience semblait agiter, finit par m1 lever el s'écria d'une voix éclatante:

— Au Bueola de laftle qae Carrier nous a promise pour colle nuit 1

— Unefétel reprit celui-ci, (rouble dans l'entretien qu'il poursuivait arec ardeur, luaa raison en effet! J'ai promis une fête à n Impératrice, el c'est à toi que Je la

dédie, ajouta-l-il tout lias en se penelianl vers I. nuise.

— Et où doii se passer cette fête? reprit celle-ci.

— Sur la Loire, ma belle! e'esi une leleaux lambeaux I Louise se détourna d'un air dépité, et Carrier lui dit

d'un ton sombro :

— Cela te déplaît-il? citoyenne.

— Je supposais, reprit celle-ci froidement, que lu préférais rester avec moi.

— Allons, frères et amis, s'écria Carrier, en se le vaut de table, l'heure est venue. Les barques sont prêtes, n'est-ce pas Laniberly?

Celui-ci répondit afiirmativement.

— Eh bien, partez ! j'irai vous rejoindre bientôt. N'oubliez pas que j'espère vous retrouver tous, ajouta-t-il avec un de ces regards menaçans qui promettaient la mort à celui qui osait désobéir à ses ordres.

Puis pendant que tout le monde se levait il s'approcha de Fouquet et lui dit tout bas :

— Dès qu'Angélique sera sortie de l'hôtel, tu l'arrêteras et tu la conduiras au dépôt des prisonniers.

Angélique observait Carrier, et, au regard qu'il jeta de son côté, à lasurprisequi parut sur le visage de Fouquet, elle jugea que quelque ordre sinistre venait d'être donné contre elle. Elle quitta le salon avec les autres convives, mais avant que Fouquet eût pu l'atteindre, elle gagna rapidement l'intérieur des appartemens, et de chambre en chambre elle revint jusqu'à la porte du salon où Carrier et Louise étaient rentrés seuls.

Angélique tenait à la main le couteau qu'elle avait caché dans la poche de sa robe. Certaine d'être vouée à la mort, elle ne voulait pas mourir sans vengeance.

La porte qui conduisait du petit boudoir où elle avait pénétré au salon où se trouvaient Louise et Carrier était légèrement entrouverte.

Au moment où ils se dirigeaient du salon vers le boudoir, Angélique se retira pour les laisser passer et frapper à son aise. Louise et Carrier entrèrent. Louise était du côté d'Anglique, de façon qu'il était difficile à celle-ci d'atteindre Carrier. Cependant Louise résistait. *

— Pourquoi tant de façons ? dit Carrier à Louise, n'estu pas venue ici pour être à moi?

La jeune fille se recula, et, profitant de l'obscurité pour tirer de sa poche un poignard qu'elle y avait caché, elle le leva sur Carrier en s'écriant :

— Je suis venue pour délivrer Nantes d'un monstre tel que toi !

Mais au moment où Louise allait frapper, son bras fut arrêté par la main d'Angélique. Louise se débattit, mais presque aussitôt elle tomba frappée du couteau destiné à Carrier.

Pendant que celui-ci, tremblant et épouvanté, se reculait lâchement dans un coin de ce boudoir, Angélique s'approchait de lui et lui disait avec colère :

— Yoilà donc celle que tu me préfères et pour qui tu as voulu me faire guillotiner !

— Ce n'est pas vrai ! ce n'est pas vrai ! répondit Carrier, lâche et tremblant qu'il était.

— Oh ! tu peux le faire, maintenant que je t'ai sauvé i dit Angélique ; tu n'as qu'à appeler Fouquet, je sais qu'il m'attend en bas.

— Tais-toi ! tais-toi ! dit Carrier d'une voix rauque et

altérée; |e sais qu'il n'y a que toi qui m'aimes. Oh! s'éci ia-i-ii eu sortant (lu beudoir ci eu allant s'emparer d'un flambeau, J'allais donc rire assassine' assassinai assassine1 ic|i- la-l-il plusieurs lois avec plus de terreur peutétre qu'il n'en avail jamais inspiré aux autres. Mais quelle et! donc cette Femme ? s'écria-t-il avec rage et en retournant près (le Nioroique vieliine qui respirait eut (tic. Ah ! elle n'est pas morte... elle n'est pas morte, ajoula-t-il en tirant son sabre el en la poussant du pied.

— Ne l'achève pasl s'écria tout à coup Angélique; et peut-être apprendras-tu qui a tramé ce complot.

— Tu as raison, dit Carrier en souriant cruellement. Ah ! c'est ainsi que messieurs de la commune veillent à la sûreté des représentons du peuple-, cela leur coilicra cher. Mais appelle quelqu'un pour qu'on prenne soin de cette femme; je l'interrogerai moi-même. Appelle Fouquet.

Angélique fit dire à Fouquet de monter. Celui-ci parut bientôt, et Carrier, qui se promenait le sabre à la main autour du corps immobile et sanglant de Louise, se mit à crier dès que Fouquet parut :

— Tiens, regarde, on a voulu m'assassiner, et sans ma bonne Angélique, que j'aime bien, tu le sais, toi! sans elle j'étais tué, massacré, poignardé... poignardé! répéta-t-il avec horreur. Oh ! les buveurs de sang ! les buveurs de sang! ils veulent donc me tuer I

— Tu prendras soin de cette femme, dit Angélique à Fouquet, nous découvrirons qui elle est, et son crime servira à découvrir bien des coupables.

Fouquet était resté immobile et silencieux pendant qu'Angélique et Carrier avaient parlé.

— Je ne suis pas de cet avis, dit-il alors : il ne faut pas apprendre aux Nantais qu'il ne suffit que d'un cœur résolu et d'un coup de couteau pour débarrasser les ennemis de la république d'un homme comme toi.

A ces paroles, Carrier s'arrêta plus épouvanté, plus tremblant qu'il ne l'avait été jusque-là.

— 11 a raison, reprit-il d'une voix sourde, il a raison ! Non, non ! il ne faut parler de ceci à personne. Mais qu'allons-nous faire de ce cadavre?

— Il me semble, dit Fouquet, que nous allons à une fête où il est facile de le faire disparaître.

— C'est bien, c'est bien ! dit Carrier. Qu'on monte ma chaise à porteurs, et nous y placerons cette femme Tu la descendras avec Lamberty jusqu'à la porte de l'hôtel. Là, tes hommes la prendront et la porteront jusqu'à la Fosse, et une fois là nous la conduirons jusqu'à la gabare de Notrou.

Fouquet descendit pour exécuter les ordres de Car. rier, et ce fut à ce moment seulement que celui-ci pensa à demander à Angélique comment elle s'était trouvée à la porte du boudoir.

— Oh ! dit celle-ci avec une amertume admirablement jouée, j'avais deviné cette femme, et j'ai eu un moment la pensée de la laisser accomplir son crime pour me venger de ton infidélité. Mais je me croyais plus forte que je ne le suis, reprit-elle en sanglotant, et quand j'ai pensé que tu allais mourir, je suis revenue pour te sauver.

— Pourquoi ne m'as-tu pas averti? lui dit Carrier.

— Est-ce que tu m'aurais cru ! Car tu ne m'aimes plus, reprit Angélique, tu ne m'aimes plus...

Carrier se mit à genoux devant elle, protesta de son amour, implora sa grâce et finit par l'obtenir. Mais Angélique savait que Carrier avait voulu l'envoyer à l'échafaud, eteelui-ei venait d'apprendre qu'Angélique ne craignait pas de donner un coup de couteau à ceux dont elle voulait la mort, et que sa main n'avait pas tremblé pour frapper Louise. La haine et la terreur veillaient près d'eux.

— Ya, lui dit Angélique, et n'oublie pas qu'on t'attend sur le bord de la Loire.

— Tu vas venir, lui dit Carrier; je veux que tu sois la reine de la fête. Ah! ilsveulent m'assassiner, repi it-il avec fureur ; eh bien! eh bien ! nous verrons. Je veux que celte

ville n'ose plus élever la voix ; je veux qu'on m'aborde en tremblant et à genoux; je veux qu'ils se mettent à plat ventre lorsque je passerai dans la rue; je leur cracherai au visage, je leur marcherai sur le corps ! Viens, viens, Angélique, tu vas voir passer la justice de Carrier.

Us sortirent ensemble, pendant que quelques hommes de la compagnie de Marat emportaient dans une chaise à porteurs exactement fermée la victime que Lamberly et Fouquet y avaient déposée. Une vingtaine de coupe-jarrets marchaient en avant et en arrière de Cairier et de sa maîtresse.

Lorsqu'on a vu de nos jours des hommes murmurer hautement, parce que quelques gardes du corps ou quelques gendarmes écartent les passans de la marche rapide d'une voiture royale, on peut se demander ce qu'était devenu le peuple français lorsqu'il subissait les insultes sanglantes des promenades de Carrier. En effet, les sicaires qui l'accompagnaient lui faisaient comme à un roi la route facile, et c'était l'insulte à la bouche, le sabre à la main, c'était en frappant indistinctement hommes, femmes, vieillards, enfans, qu'ils écartaient les citoyens du passage de Carrier. Lorsque ceux-ci ne pouvaient fuir assez vite, ou qu'ils ne trouvaient pas de rues latérales pour échapper à la fureur de ces cannibales, on les sabrait le long des murs, et le plus souvent les malheureux tombaient en criant: Vive Carrier! vive la république! espérant ainsi détourner le coup qui les menaçait. Mais il fallait du sang a ces hommes dont Carrier faisait ses gardes du corps; et tel était le degré de férocité et d'abrutissement où ils élaient arrivés, qu'ils disaient naïvement n'avoir rien fait, lorsqu'une journée se passait sans qu'ils eussent commis quelque assassinat.

Carrier gagna ainsi la Fosse et la parcourut dans presque toute sa longueur. Us atteignirent quelques groupes de prisonniers escortés de gardes nationaux, et que de légers canots conduisaient du rivage au navire de Notron, qui était à quelque distance du bord.

— Nous arrivons à temps, dit Carrier à Angélique. Allons, Lamberty, ajouta-t-il tout bas, va leur porter cette malheureuse; tu leur diras qu'elle est malade.

Quelques hommes de la compagnie de Marat prirent Louise et la déposèrent dans un canot. D'après les ordres de Lamberty ils ramèrent vivement vers le navire de Notron.

Celui-ci était sur le bord de son bateau, du côté où on embarquait les prisonniers.

— En voilà assez, s'écriait-il, en voilà assez; il n'y a plus de place, le navire va couler.

Mais les malheureux prisonniers qu'on amenait, croyant être sauvés en quittant une ville où régnait Carrier et où les exécutions se succédaient si rapidement, se précipitèrent en foule sur le navire. Tous ceux qui étaient dans le canot où se trouvait Louise, purent y arriver, mais celle-ci était encore évanouie, et les satellites de Carrier se préparaient à la monter sur la gabare lorsque Notron repoussa vivement la barque où ils étaient en disant :

— En voilà assez.

Le corps de Louise retomba au fond du canot, et les hommes qui le montaient regagnèrent le bord en disant : « Ce sera pour demain. »

— Je crois, dit l'un d'eux, que c'est bien inutile, car il me semble que celle-là est morte.

Pendant ce temps, Carrier avait retrouvé ses compagnons de débauche, et ils étaient montés tous dans des batelets dont ils s'étaient emparés. La fête allait commencer.

Les gendarmes et les gardes nationaux, les troupes qui avaient accompagné les prisonniers avaient reçu l'ordre de regagner leur caserne. A l'exception du bâtiment de Notron, sur lequel étaient entassées plus de huit cents personnes, et qui avait levé l'ancre au commandement de Carrier; à l'exception des coupe-jarrets qui lui servaient de gardes du corps, et de quelques hommes de la compagnie de Marat, personne ne veillait sur la Loire. Pas

un feu n'était allumé dans les quelques navires qui étaient amarrés le long des quais. La Fosse était déserte; c'est qu'on avait vu passer des soldats et des prisonniers, et que personne n'eût osé sortir de sa maison à pareille heure et pour faire de telles rencontres ; aucune lumière même ne brillait à aucune fenêtre. En effet, il pouvait déplaire à Carrier que quelqu'un veillât si tard. La fenêtre pouvait être signalée, la maison reconnue, et ceux qui l'habitaient punis d'avoir déplu au proconsul ! et le proconsul n'avait qu'un châtiment pour toutes les fautes... c'était la mort !

Déjà le navire de Notron descendait lentement le cours de l'eau. Lamberly avait appelé à lui les hommes delà compagnie de Marat pour suivre la marche de la gabare le long du rivage. Ceux qui avaient conduit le canot où était Louise avaient été des premiers à accourir, et ils avaient laissé au fond de la barque la malheureuse qu'ils croyaient morte.

Cependant les prisonniers sentaient la joie poindre à mesure qu'ils s'éloignaient de cette ville où régnait l'extermination. Us s'imaginaient que partout où on pouvait les conduire ils seraient moins exposés que dans la ville de Nantes. Toutefois ils s'étonnaient en voyant autour de leur navire fourmiller cette foule de canots d'où s'élevaient des cris joyeux et des rires étouffés. Us supposèrent cependant que c'étaient des soldats qui les suivaient pour s'opposer à toute tentative d'évasion, et tel était le désordre de cette époque, qu'ils ne furent point surpris d'entendre des voix de femmes parler au milieu du sombre murmure qui les accompagnait.

Mais un nouvel étonnement, une cruelle inquiétude, arrêtèrent bientôt la joyeuse espérance des prisonniers lorsqu'ils virent tout à coup Notron et les matelots, qui devaient diriger le navire, remonter de la cale et descendre rapidement dans une petite chaloupe amarrée à la suite de la gabare.

— Veut-on, dirent-ils entre eux, nous abandonner ainsi au courant de la Loire jusqu'à ce que nous allions nous perdre dans l'océan ?

— Fasse Dieu que cela soit, s'écria un jeune homme, le navire est bon, facile à gouverner, et je me charge avec quelques hommes de le mener dans un endroit où Carrier ni aucun des siens ne pourra nous atteindre.

Cependant l'amarre avait été coupée, et la chaloupe de Notron s'éloignait du navire et manœuvrait pour rejoindre les canots où étaient Carrier, ses amis et ses sicaires. En passant ils heurtèrent une barque qui filait seule au cours de l'eau ; un des matelots voulut l'arrêter.

— Laisse-la se perdre, lui dit Notron, moins il y en aura, plus on nous les paiera cher.

Et la barque continua à aller en dérive pendant que le navire poursuivait sa marche qui se ralentissait à chaque instant.

— La gabare n'obéit plus au gouvernail, s'écria tout à coup une voix du haut du pont.

Puis on entendit un horrible tumulte de cris et de malédictions.

A ce tumulte répondit un cri sinistre' parti de l'un des batelets qui accompagnaient le navire.

— Allumez les torches ! dit la voix rauque de Carrier. A l'instant tous les canots s'illuminèrent, et. l'on put

voir dans toute son horreur l'effroyable spectacle de ce qui se passait sur le navire de Notron.

Déjà la lourde machine était aux trois quarts enfoncée dans l'eau; tous les malheureux prisonniers, réunis sur le pont, levaient les bras au ciel en poussant d'effroyables cris ; les uns grimpaient sur les cordages, d'autres s'accrochaient aux mâts, d'autres gravissaient les échelles de corde. Le navire coulait toujours lentement, mais également. Enfin l'eau arriva au ras du pont ; ce fut alors un tumulte encore plus horrible : des impiécations, des cris, des gémissemens auxquels se mêlaient des voix exaltées entonnant solennellement l'hymne des morts, entin quelques-uns de ces malheureux, qui défen-

daient leur vie jusqu'à la dernière extrémité, se précipitèrent à la nage. Ce fui alors que commença une horrible citasse,

Les canots illnminês de torches couraient vers les endroits où (m voyatl s'agiter les têtes de ceux qui tentaient leur salut; a l'approche de ces barques, ils élevaient les mains pour implorer du secours ; on leur répondait en les frappant à COUps redoublés et on les

replongeait dans l'abîme d'où ils avaient espéré se tirer. L'un de ces malheureux parvint à s'attacher d'une main

à la barque où était Carrier, Carrier abattit celle main d'un coup de sabre, la main tomba dans la barque, le corps disparut sous l'eau.

Mais déjà c'en était fait, le navire de Nolron était complélement enfoncé j 00 ne voyait plus que le haut du COrps de tous ces condamnés entasses encore sur le pont, et comme si l'espoir du salut ne pouvait quitter l'homme qu'à son dernier souille, des mères élevaient leurs cnlans au-dessus de leur tête pour prolonger leur existence de quelques secondes. Mais on n'entendait plus ni cris ni gémissemens : une voix sublime composée de mille voix adressait cet holocauste au Seigneur ; les chants de mort du chrétien, oubliés depuis si longtemps, éclatèrent tout a coup et couvrirent de leurs saintes harmonies les hurlemens des bourreaux.

Enfin l'eau dépassa toutes ces mains tendues vers le ciel, étouffa toutes ces voix qui priaient, et bientôt on ne vit plus rien sur la surface unie de la Loire que quelques corps qui surnagèrent d'abord et que les sicaires de Carrier s'empressèrent d'enfoncer dans l'abîme.

— Eh bien! es-tu content, Carrier ? lui dit Angélique.

— Comme ça... répondit Carrier brusquement; c'est joli, mais ça fait trop de bruit et ça coûte trop cher ! Je chercherai autre chose.

Aussi, plus tard, ce ne fut pas toujours en coulant des navires que Carrier exécuta ses épouvantables proscripti ns. Il essaya de précipiter par des trappes ouvertes ceux qu'il avail condamnés à boire à la grande lasse, selon son expression, et il arriva que ni l'un ni l'autre de ces moyens ne répondant à son impatience, il Ht massacrer sur un de ces navires qui coulait trop lentement, plus de huit cents prisonniers.

La première de ces horribles noyades venait d'être exécutée, Carrier assembla autour de lui les amis qu'il avait invités à cette fête, et il leur dit en les congédiant dédaigneusement :

— Voilà un accident bien grave et que toute la prudence humaine ne pouvait prévoir. Si on en parle demain dans la ville devantes, je suppose que tous ceux qui en ont été témoins reconnaîtront, que le hasard seul a été juste cette fois.

Chacun s'éloigna après avoir félicité Carrier, et le lendemain les autorités demandaient encore si l'on n'avait pas reçu des nouvelles du navire expédié à Paimbeuf. Ce ne fut que le surlendemain que la commune apprit que ce navire trop chargé avait malheureuseaient sombré en pleine rivière.

Cependant la barque repoussée par Notron et abandonnée au courant par les soldats de la compagnie de Marat, continuait à descendre paisiblement la Loire.

A la même heure, et à quelques lieues de là, un homme portant une lemme sur ses épaules entrait dans une petite cabane perdue au milieu des hautes broussailles et des marais qui bordent la Loire aux environs de Donges. Cet homme était suivi d'un jeune paysan auquel il avait remis ses armes, qui consistaient en deux paires de pistolets, un fusil de chasse et un long sabre, ils pénétrè-

rent dans la cabane et posèrent la pauvre femme esaiiniiie sur un lil de paille, et après avoir battu le briquet

Ils allumèrent du reu.La femme qui venait d'être ainsi portée dans cette cabane A travers plus de deux lieues

de mai vra e était la marquise (le l'erbruck. L'bomine qui avait porté ce fardeau était le chef au masque rouge qui s'était Jeté si vaillamment dans le combat de Savenay. Le jeune paysan qui l'accompagnait était de ceux qui s'étaient relevés avec lui du champ d'honneur OU tant de victimes étaient restées couchées. Ce chef était Saturnin Fîcbet, ce Adèle paysan c'était Marguerite.

Des qu'elle eut allumé une chandelle, elle s'approcha de la malheureuse femme pour lui donner les soins que nécessitait l'état désespéré où elle se trouvait.

Pendant que Marguerite détachait les habits de la marquise, Fichet allumait du feu et Marguerite lui disait :

— Reposez-vous, Saturnin, je prendrai soin de cette pauvre femme.

— Non, dit-il, je ne suis point fatigué. La vie que je me suis imposée a eu des jours bien plus durs et bien plus terribles que celui-ci. Oh! mon Lieu Seigneur! ajouta-t-il, vous avez donné la victoire aux républicains ! était-ce donc justice?

Avoir l'homme qui parlait ainsi le visage hâve, les yeux cernés, le corps amaigri, on n'eût pu reconnaître le joyeux jeune homme qui moins d'un an avant cette époque se mêlait si indifféremment et si cavalièrement aux complots delà Rouarie.

L'horreur desévénemens dont il avait été le témoin, ou peut-être quelque profonde désillusion, avait passé, comme un souffle brûlant, sur celte existence si légère, si facile, si souriante, et semblait l'avoir flétrie pour toujours.

Marguerite avait enfin déshabillé madame de Perbruck et l'avait couchée dans un des deux lils placés au centre de cette misérable cabane.

— Quelle peut être cette femme? dit-elle à Saturnin au moment où celui-ci rentrait pour jeter encore dans le ieu quelques morceaux de bois qu'il avait été chercher sous un hangar attenant à la maison.

— Qu'importe, dit Saturnin, que ce soit isae duchesse ou une mendiante! fallait-il la laisser mourir quand je pouvais la sauver?

— A ces vêtemens, dit Marguerite en apportant ceux delà marquise pour les faire sécher, il est difficile de croire que ce soit là autre chose qu'une pauvre paysanne.

— Mieux vaut être une pauvre paysanne qu'une duchesse par le temps qui court, dit Saturnin, quoique les unes et les autres puissent aller également sur les champs de bataille pour y chercher leurs enfans tués. Croyezvous donc que notre œuvre s»it finie, Marguerite, et que nous ne pourrons plus combattre les républicains.

— Silence, reprit celle ci, il me semble que celle pauvre femme se plaint.

— Tâchez de lui faire boire un peu de vin, dit Saturnin en en versant dans un verre et en sapprochant du lit.

Il prit la chandelle pour éclairer Marguerite, et pour la première fois il se trouva en face de la pauvre femme qu'il avait sauvée. A son aspect, il poussa un cri et se prit ù trembler.

— Elle! murmura-t-il d'une voix effarée; ce n'est pas possible!

Il rapprocha la lumière du visage de la malade pour mieux la considérer; il écarta ses cheveux blancs qui pendaient en longues mèches sur son visage, et répéta d'une voix haletante :

— C'est elle! c'est elle!

— Mais qui donc ? s'écria Marguerite qu'étonnait le trouble de Saturnin.

— La marquise de Perbruck, ma...

Il s'arrêta et tomba à genoux au pied du lit, pendant que Marguerite se reculait avec épouvante en disant :

— La marquise de Perbruck, la mère de Césaire I Madame de Perbruck ouvrit les yeux, et après avoir re-

gardé avec étonnement l'endroit où elle se trouvait, elle dit d'une voix faible et mourante :

— Ne m'a-t-on pas appelée ?

Saturnin releva la tête et lui dit doucement:

— N'êtes-vous pas la marquise de Perbruck, madame? A cette voix et à l'aspect du visage de Saturnin, la

marquise se recula au fond du lit sur lequel elle était couchée.

— Et vous! et vous? s'écria-t-elle.

— On m'appelle Saturnin Fichet, répondit le jeune homme d'une voix douce et émue.

— Oh! c'est lui, dit la marquise en lui tendant les bras.

Mais presque aussitôt elle s'arrêta en voyant Marguerite, et elle dit à Saturnin :

— Quel est ce jeune homme ?

— Ce n'est point un jeune homme, madame, dit Saturnin, c'est la femme qui a suivi fidèlement le comte Césaire de Perbruck, votre fils, jusqu'à l'heure de la mort.

— Oh ! reprit la marquise, comme si elle répondait à une pensée qui la tourmentait depuis longtemps, c'est donc lui qui est mort?

— C'est, continua Saturnin sans paraître avoir entendu la marquise, c'est une femme qui a plus souffert que vous ne pouvez vous l'imaginer, madame la marquise, et qui cependant a eu plus de courage que de douleur. C'est une pauvre fille à qui aucun outrage n'a manqué, et qui a eu cependant plus de dévoûment qu'on n'a eu d'indifférence et d'injure pour elle. Votre fils, à qui elle doit son malheur, lui doit d'avoir une tombe, et moi, à qui aucune affection ne reste désormais dans ce monde , je lui dois d'avoir un ami.

— Cette femme s'appelle Marguerite Marchand, n'estce pas? dit la marquise de Perbruck.

— Vous savez mon nom! s'écria celle-ci avec désespoir.

— Je sais tout, répliqua la marquise en se soulevant péniblement. Approchez-vous, ma fille et ne craignez pas de rougir devant moi.

— Vous savez tout, madame, lui dit Marguerite, vous savez qui je suis, et vous ne me repoussez pas?

— O ma fille ! ma fille ! reprit la marquise avec des larmes amères, à quoi servirait donc le malheur s'il n'apprenait pas à être juste?

La marquise se tourna vers Saturnin, qu'elle regardait avec une ardeur incroyable. Cette attention parut embarrasser le jeune homme, et il reprit aussitôt :

— Mais qui donc vous a appris tous ces étranges secrets que nous croyions à tout jamais ensevelis entre elle et moi?

— Je les ai appris d'une femme qui ne fut ni moins dévouée ni moins malheureuse que vous, peut-être ! A l'époque où vous poursuiviez ici les projets de révolte formés par la Rouarie, je rentrais en France; mais moins heureuse que beaucoup de celles qui ont pu se mêler à cette révolte héroïque, j'étais arrêtée à Paris, à l'instant même où l'infâme Morillon y amenait triomphalement Thérèse Moëllien, Fontevieux et les autres, qui, vous le savez, ont péri avec elle sur l'échafaud. On ne me connaissait, dans la prison où j'étais, que sous le nom de madame Bertrand ; mais je ne craignais pas de me dévoiler ù mademoiselle de Moëllien, je savais que mon mari, mon fils Césaire, et vous aussi, Saturnin, vous étiez dans ce pays, et j'espérais que mademoiselle de Moëllien pourrait me donner de vos nouvelles à tous.

La voix de la marquise était tremblante.

— Vous avez daigné penser à moi, madame la marquise? dit Saturnin, aux yeux duquel vinrent quelques larmes.

— Oui, lui répondit-elle, à vous., à vous peut-être plus qu'à un autre, ajouta-t-elle à voix basse.

Puis elle continua :

— Ce fut alors que mademoiselle de Moëllien pensa qu'il n'était pas défendu de confier à une mère le secret qui lui avait été révélé par vous, Marguerite. J'ai appris

votre désespoir, votre courage, votre dévoûment; j'ai appris la cause de la disparition du comte, la résignation et la noble manière dont il voulait effacer la marque d'infamie que lui avait infligée la vengeance de votre père ; j'ai appris, Saturnin, quel hasard vous a forcé à prendre son nom et de quelle façon vous l'avez porté, Mais, ajouta la marquise, comment se fait-il que vou< ayez été sauvée, Marguerite? car vous avez été faite pri sonnière, m'a dit la Guillomarais, et les républicains ne pardonnent point à leurs prisonniers. Quelle main a pu vous arracher à la prison?

— La main qui m'a sauvée, c'est celle de Saturnin, dit Marguerite ; mais ce n'est pas à la prison, c'est à 1 échafaud qu'il m'a arrachée.

— Et, dit la marquise en regardant attentivement l'un et l'autre de ces deux jeunes gens, vous l'aimez à présent, Saturnin ?

— Oui, madame, reprit Marguerite en baissant les yeux, c'est mon frère.

— C'est ma sœur, madame, dit Saturnin d'une voix grave; mais, ajouta-t-il avec tristesse, les récils de mademoiselle de Moëllien n'ont pu vous apprendre comment j'ai échappé à la ferme de Blain à une tentative d'assassinat ordonnée contre moi par un homme qui ne me devait peut-être que de la reconnaissance.

— Le nom de cet homme? reprit la marquise.

— Il est mort, madame, et je ne yeux flétrir la mémoire de personne.

La marquise leva les yeux au ciel.

— Que Dieu lui pardonne ! dit-elle avec amertume. Con" tinuez, reprit-elle d'une voix presque éteinte, mademoi* selle de Moëllien n'a pas pu tout m'apprendre, m'avez' vous dit. Continuez.

— Non, madame, reprit Saturnin tristement, elle n'a pas pu vous dire que, demeuré seul après la mort de mon père, de M. Fichet, veux-je dire, reprit Saturnin en se détournant; ne sachant que devenir au milieu des troubles sanglans qui s'agitaient autour de moi, j'avais résolu de cacher mon existence dans les soins d'un humble ménage, dans la position d'un ouvrier. La femme qui m'avait aimé pour le peu que je valais allait être unie à moi ; c'est le jour même où je croyais avoir trouvé le bonheur qu'elle a été assassinée sous mes yeux. Ce fut ce jour-là même que, par un de ces hasards qui ne se rencontrent qu'à des époques comme celle-ci, je pus sauver Marguerite. Nous avions fui tous deux , et tous deux nous ne savions encore s'il valait mieux vivre ou mourir, lorsque la voix d'un des gentilshommes à qui j'avais dû être présenté comme le comte de Perbruck m'appela sous ce nom, disait-il, à la vengeance de mon père mort. J'acceptai cette missi-on et le nom qui pouvait m'aider à la remplir. Je me mêlai aux premières insurrections, mais bientôt...

— Bientôt, dit la marquise avec anxiété... Saturnin baissa les yeux et s'arrêta.

— Que voulez-vous que je vous dise! reprit Saturnin d'un ton sombre; un scrupule bien concevable me détermina à quitter ce nom, qui ne m'appartient pas, et que beaucoup s'obstinaient cependant à me garder. Je me relirai avec Marguerite dans cette demeure isolée ; quelques paysans de celte contrée, qui avaient remarqué mon adresse à la chasse, me proposèrent d'être leur chef. J'avais tous les ressentimens dans le cœur, madame, j'avais à venger plus d'une mort : j'acceptai. Mais ne voulant pas que ma singulière ressemblance avec le comte de Perbruck me mît encore dans une position que je ne voulais plus accepter, je me décidai à ne combattre que le visage couvert de ce masque. Voilà toute mon histoire, madame, voilà toute celle de Marguerite. Aujourd'hui j'y ai ajouté, sans m'en douter, un événement bien heureux, car je vous ai sauvée, madame, et j'en suis fier, j'en suis...

Des larmes arrêtèrent la voix de Saturnin, qui paraissait cruellement souffrir. La marquise de Perbruck lui tendit la main et lui dit doucement;

FRl DERIC SOULIÉ.

— Je vous ai éCOQté, Saturnin, et je crois que vous De m'avez pas toul dit. Bsi ce bien seulemenl par un scrupule veau de vous-même ijue voua avez quitté le nom de comte de Perbruck, ce nom auquel vous dites n'avoir

aucun droit ?

— A supposer que j'aie eu d'autres raisons, madame,

répondit Saturnin d'un ton glacé, ce scrupule était plus que suffisant. J'ai pu, dans un moineni d'irréflexion, accepter CO nom, afin de pouvoir rendre des services plus efficaces a la cause que .j'avais embrassée ; mais du moment que J'ai été averti que cela pouvait èirc considéré comme une usurpation, il était de mon. honneur d'abandonner ce nom.

— Et par qui avez-vous été si sévèrement averti ? dit la marquise.

— Par un homme à qui son caractère sacré donnait le droit de m'éclalrer.

— C'est l'abbé Bernier, n'est-ce pas?

— D'où le savez-vous, madame?

— J'en étais sûre, lit la marquise; mais, dites-moi, Saturnin, l'abbé Bernier ne vousa-t-il pas fait d'autres confidences?

Saturnin regarda la marquise avec une expression pleine de tristesse, il parut prêt a parler, mais presque aussitôt il secoua doucement la tête et répoiïdit :

— S'il m'a l'ait d'autres confidences, je les ai oubliées.

— Que voulez-vous dire?

— Oh ! pardonnez-moi, reprit-il avec, une sorte de désespoir; depuis ce temps, j'ai beaucoup souffert : les privations, la misère, de nombreuses blessures, que saisie?... j'ai tant souffert, ma mémoire s'est affaiblie... j'ai oublié... j'ai...

— L'abbé Bernier est incapable d'une calomnie, Saturnin, dit la marquise d'un ton solennel ; mais l'abbé Bernier a pu être trompé.

— A votre tour que voulez-vous dire, madame? s'écria Saturnin avec un accent animé.

— J'ai appris aujourd'hui même que l'abbé Bernier avait assisté aux derniers momens de M. de Perbruck.

— Eh bien?

— 11 a pu y assister comme prêtre, mais il a pu y assister aussi comme confident. Eh bien, vous qui n'avez échappé que par miracle à un assassinat ordonné centre vous par le marquis de Perbruck, ne pensez-vous pas^que les confidences que mon mari a pu faire à l'abbé Bernier n'ont pas tous les caractères de la vérité ?

— Serait-ce possible? s'écria Saturnin avec éclat. Oh ! madame, si...

Un doute cruel sans doute arrêta encore une fois l'élan de son cœur ; il baissa encore les yeux, et il reprit après un profond soupir :

— Oh! madame, il m'a appris un nom qui ne peut pas oir été calomnié.

— Qui vous l'a dit? s'écria vivement la marquise.

— Ah! madame, reprit tristement Saturnin, le jugement a été public comme les actions. Et depuis ne s'est-il pas chargé de justifier lui-même des juges que personne n'a cependant osé blâmer?

La marquise sourit amèrement , et se tournant vers Marguerite, elle lui dit :

— Ma fille, vous avez vu flétrir de la marque des scélérats un homme que vous aimiez et qui s'est condamné lui-même à la solitude : croyez vous qu'il n'y ait pas des juges qui puissent faire ce qu'a fait un bourreau?

— Je crois à tous les malheurs, madame, dit Marguerite, mais je pense que je suis de trop ici -, je pense que mon frère oserait tout vous dire si je n'étais pas là : permettez-moi de me retirer.

— Ne sait-elle rien de ce secret, Saturnin? dit madame de Perbruck.

— Oh ! madame , oubliez-vous qu'il n'est pas seulement le mien, et qu'il touche à une personne que je veux... que je dois respecter?

— Eh bien, dit la marquise, je veux le lui apprendre,

moi. Ecoutez-moi, Marguerite ..écoutez-moi, Saturnin... puis, quand j'aurai fini... vous ferez justice

Marguerite se rapprocha du lit de la marquise, tandis que Satui nin, les yeux baissés, le visage altéré, se tenait debout an pi. <l du lit.

La marquise commença ainsi sa conlidence :

« J'avais a peine quinze ans, dit la marquise de Perbruck à Marguerite et a Saturnin, lorsqu'on présenta dans la maison de mon père un officier de marine que je désignerai sous le nom de Maurice. Jeune encore, il avait acquis une certaine célébrité. C'était un de ces es pi ils ardens, audacieux, qui pensent, qu'à chaque époque, il faut de nouvelles idées, de nouveaux effoits. Aussi raillait il impitoyablement les formes routinières des anciens officiers qui étaient ses supérieurs.

On le haïssait parce qu'on le craignait; mais cette haine n'avait jamais trouvé l'occasion de se satisfaire, parce qu'une bravoure à toute épreuve, une conduite militaire irréprochable, et, plus encore que tout cela, le succès de toutes ses entreprises l'avaient mis à l'abri d'une accusation ouverte.

Cependant la calomnie ne l'épargnait pas. Le succès, qui le suivait partout, lui avait donné au jeu des chances si extraordinaires, qu'on osa dire, un soir, dans le salon de mon père, qu'il aidait au hasard.

Maurice ignorait ces propos, qui avaient été tenus devantmoi. Un jour qu'il vint dans le salon de mon père, une partie considérable était engagée. Maurice n'y prenait point part, il causait avec moi, il avait peut-être deviné que je ne partageais ni la haine ni les préventions dont il était l'objet. Cependant, et à mon insu, on avait tenté de faire, ce soir-là même, une épreuve décisive.

— Ne jouez-vous point ce soir? lui dit un des jeunes officiers de Brest renommé par ses duels et son humeur querelleuse. Cet officier était, grâce à son rang et à son immense fortune, le supérieur de Maurice, bien qu'il n'eût qu'un médiocre mérite.,

— Si vous n'avez pas besoin de moi, je vous prie de m'en dispenser, répondit Maurice.

— La partie languit, il n'y a que vous capable de la ranimer, lui dit quelqu'un.

Il me salua en m'exprimant le regret de me quitter.

— Ils m'envient mon bonheur, me dit-il tout bas, et ils m'y arrachent. Je ne peux leur en vouloir : si un autre était près de vous, je ferais comme eux.

J'étais si troublée de l'invitation qu'on venait de faire à Maurice, que je ne compris pas ce qu'il venait de me dire et que malgré moi je le suivis jusqu'à la table de jeu à laquelle il alla se placer. On jouait la bassette. Il prit les cartes , les mêla avec une rapidité et une adresse qui attacha tous les yeux sur ses mains. Il jeta quelques pièces d'or sur la table; il perdit le premier coup, le second, il perdit beaucoup.

— Il paraît que l'instant de votre chance n'est pas venu, lui dit le jeune homme qui l'avait provoqué à jouer.

Maurice avait la frivole vanité de son bonheur, et confiant dans le hasard qui l'avait servi en mille circonstances, il répliqua en riant :

— Vous vous trompez, voilà mon tour qui arrive; et, si vous le voulez, je vous joue, sur le coup que je tiens dans mes mains, non-seulement les deux cents louis que je viens de perdre, mais deux cents autres encore.

— Soit, dit le jeune homme; on ne peut payer trop cher une leçon.

Maurice tira les cartes et gagna.

Un murmure désapprobateur suivi d'un froid silence succéda à ce coup. Le jeune homme qui avait perdu sou-

>*B!S, IMP« DE SCHILLER AINE, 11, RUE DU FAUBOCRG-MOM MARt

rit amèrement ; mais par respect pour la maison de mon père, il se contint.

— Voulez-vous doubler le coup? dit-il à Maurice.

— Non, je perdrais, j'en suis sûr, repartit celui-ci, et ' vous ne voudriez pas que je vous rendisse voire argent

comme si je vous le donnais.

— Ma foi, dit le jeune homme, vous pourriez bien me le rendre comme vous l'avez gagné.

Maurice le regarda, il regarda tous ceux qui entouraient la table; il devint pâle et un éclair jaillit de ses yeux. Cependant il posa froidement les cartes à côté de lui, puis se tournant gracieusement vers moi.

— Mademoiselle, me dit-il, seriez-vous assez bonne pour me faire apporter des cartes neuves?

J'en pris et je les lui remis d'une main tremblante.

— Soyez assez bonne pour déchirer l'enveloppe, me dit Maurice.

Je lui obéis sans me rendre compte de ce qu'il me demandait.

— Veuillez mêler les cartes, reprit-il.

Je le fis encore.

Maurice appela un enfant qui se trouvait dans le salon.

— Veux-tu couper ce jeu? lui dit-il.

L'enfant le coupa.

Alors Maurice se leva et dit au jeune homme :

— Monsieur, vous avez deux cent mille livres de rente et j'en ai dix: je vous offre de jouer dix mille louis sur ce coup. C'est toute ma fortune et ce n'est pas le dixième de la vôtre.

— Je ne ferai pas une pareille folie, dit le jeune homme.

— Quelqu'un ici accepte-t-il la partie? reprit Maurice en mesurant du regard tous ceux qui assistaient à cette scène. Il faut bien que je m'adresse à un autre joueur que monsieur, puisqu'il a peur.

— Eh bien ! j'accepte, dit le jeune homme.

— Si j'avais une plus grande fortune, dit Maurice, je la jouerais, car je suis sûr de gagner, je vous en préviens.

— Tirez donc les cartes.

— Non, monsieur, dit Maurice avec dédain, ce sera mademoiselle qui aura cette bonté. Approchez, ajouta-t-il en se tournant vers moi, j'ai foi en vous.

Je tremblais et je n'y voyais plus -, tous les yeux étaient fixés sur moi.

— Ne craignez rien, me dit Maurice, monsieur est riche.

Je tirai les cartes sans savoir ce que je faisais. Maurice gagna.

Tout le monde se regarda avec stupéfaction. Le jeune homme grinça des dents.

— Voulez-vous doubler le coup? lui dit Maurice.

— Oui, répondit-il d'une voix étouffée. Je tirai encore les cartes.

Maurice gagna encore.

— Je double encore, dit le jeune homme.

— Soit, répondit Maurice.

Je tirai les cartes.

Maurice gagna.

— Encore! s'écria le jeune homme exaspéré.

— Non, lui dit Maurice, je perdrais, et cette fois ce ne serait plus seulement votre argent, mais ma fortune uueje vous donnerais.

A. votre tour vous avez peur, lui dit le jeune homme.

— J'ai peur de la misère, je l'avoue, répondit froidement Maurice ; mais, si vous le voulez, je retire mes dix mille lsuis d'enjeu et je vous joue les soixante-dix mille que vous me devez.

— Non, monsieur, tout ou rien.

— En ce cas, rien, dit Maurice d'une voix impassible.

— Acceptez! disait-on de tous côtés à celui qui venait de perdre en quelques minutes près du quart d'une im-

— Il n'est plus temps, dit Maurice. Veuillez approcher, Le Siècle.

mademoiselle, reprit-il en se tournant vers moi, et voulezvous tirer encore les cartes ? Je joue dix louis.

Quelqu'un les tint; je tirai les cartes, Maurice perdit.

Alors il me remercia en me saluant.

Je m'éloignai ; mais je ne quittai pas la table des yeux.

Maurice y prit les cartes qu'il y avait déposées lorsqu'il m'avait appelée, et avec lesquelles il avait joué d'abord.

— 11 faut, dit-il au jeune homme, que nous réglions nos affaires. Vous plaît-il d'acceplcr le bon que je vais tirer sur vous ?

— A vo'.re aise, monsieur, dit le jeune homme. Maurice prit une des cartes, y écrivit quelques mots au

crayon, et le passa au perdant.

Celui-ci le prit et haussa les épaules, puis il lut tout haut :

« Bon pour soixante-dix mille louis que M. de P... paiera aux hôpitaux de cette ville. »

On se récria.

— Pardon, dit Maurice, qui avait pris une seconde carte, ce n'est pas tout... Voici encore un engagement auquel j'espère que monsieur voudra bien faire honneur.

Le jeune homme prit la carte que lui passa Maurice : un mouvement de colère le fit tressaillir ; mais il se contint aussitôt, déchira la carte et répondit dédaigneusement :

— Et si je n'accepte pas?

— Je m'y attendais, dit Maurice froidement; il prit une autre carte, y écrivit encore quelques mots et la passa comme une cocarde dans la ganse de son chapeau.

—Messieurs, dit-il, je garderai ceci jusqu'à ce que monsieur vienne me le demander.

Il mit son chapeau sous son bras... et parut vouloir se retirer.

— Que signifie cela? dit quelqu'un.

— Demandez-le à ces cartes, repartit Maurice en désignantcelles qu'il avait ramassées; il doit y avoir quelque chose d'écrit quelque part , car monsieur les regardait avec trop d'attention lorsqu'elles étaient dans mes mains pour ne pas espérery découvrir quelque chose.

— En effet, dit le jeune homme, j'espérais y découvrir le secret de voire bonheur.

— Et vous avez vu qu'il n'était pals là... n'est-ce pas, monsieur ?fit Maurice toujours impassible. A moins que vous ne soupçonniez mademoiselle comme vous m'avez soupçonné.

Le jeune officier était plus pâle encore que Maurice.

— Que voulez-vous, reprit-il d'une voix altérée, je suis têtu en diable, et l'épreuve que vous venez de faire ne m'a pas convaincu. Je paierai les soixante-dix mille louis que

vous avez gagnés sur la main de mademoiselle mais

je refuse de payer les deux cents louis que vous avez gagnés avec ces premières cartes.

— Monsieur! s'écria mon père, en s'adressant à ce jeune homme, c'est une insulte que je ne souffrirai pas.

— Et dont je rendrai raison à tout le monde, excepté à monsieur! reprit le jeune homme avec une rage indicible.

— En ce cas, dit Maurice en mettant le reste de ses cartes dans sa poche, je n'ai plus qu'à me retirer.

Tout le monde, comme vous devez bien le penser, fut très surpris du brusque dénoûment d'une scène qui menaçait de devenir sanglante.

Je ne dormis point de la nuit, et je fus poursuivie de rêves terribles. Le lendemain, on parlait de cela dans toute la ville. Durant plus de huit jours, Maurice ne parut à aucune réunion. On croyait qu'il avait quitté la ville.

Pendant ce temps, il avait envoyé sa démission au ministre de la marine, qui l'avait acceptée. Déjà les hôpitaux avaient reçu la somme énorme que leur avait donnée Maurice. Le dimanche suivant, j'étais sur le coins avec mon père; une singulière rumeur se fit tout à coup entendre, C'est le comte [aurice, veux-jè dire,

FREDERIC soi LIE.

répétait-on de tous côtés. Bientôt Je le \is s'approcher. il n\ avait i ii'n d'étrange dans sa tenue, si ce n'est qu'au lieu de cocarde il portail une carte a son chapeau, On pouvall voir qu'il y avait quelques mots écrits sur cette cane. Maurice saluait gracieusement ('n s'iaclinanl a droite et I gauche, mais il ne tirait point son chapeau; on le regardait avec curiosité, avec crainte, mais personne ne s'approchait assez de lui pourpouvolrlirece qui était éi rit sur cette carte, il nous aperçut el nous salua. Mon père, Indigné de la façon doni il avait accepté l'insulte qu'on lui avait laite, se détourna.

Maurice vint alors à nous.

— Pardon, dit-il a mon pore. C'est peut-être parce que je ne vous ai pasôté mon chapeau que vous vous détournez. Je ne veux point vous paraître incivil, et je crois devoir vous prévenir que j'ai fait vœu de ne (initier ce chapeatl que lorsque j'aurai payé la dette que j'ai contractée chez vous.

Un enfant élait près de nous.

■—Eh ! s'éeria-t il, il y a quelque chose d'écrit sur votre cliapeau.

— Sais -lu lire, mon petit ami? lui dit Maurice.

— Oui...

— Eh bien, ajouta-t-il en le prenant dans ses bras, tu peux lire tout haut.

L'enfant chercha a épeler lettre ù lettre les mots suivans :

(i Bon pour une paire de soufflets que je donnerai à M. de P... (c'était le nom du jeune officier) quand il viendra me les demander. »

Comme vous devez le penser, ceci courut rapidement, et tous ceux qui se trouvaient à la promenade en furent bientôt informés.

Il y avait comédie ce jour-là... J'y allai avec mon père.

Maurice était dans une loge fort apparente. On savait ce qui s'était passé le matin à la promenade... on chuchotait, on se regardait... on s'étonnait surtout de ne pas voir M. de P..., que Maurice insultait si publiquement... Enfin la toile se leva, quelques soldats, placés sans doute à dessein dans le parterre, criaient :

— A bas le chapeau !

Maurice ne bougea pas ; les cris continuèrent, et ce fut bientôt un tumulte terrible. Maurice restait toujours immobile. Tout à coup M. de P... parut de l'autre côté de la salle.

Maurice s'inclina, et lui montrant du doigt la carie attachée à son chapeau.

— Venez-vous réclamer votre paiement? lui dit-il tout haut.

— Arrêtez cet officier, dit M. de P. en le montrant à quelques soldats qui se présentèrent dans la loge.

— Mes bons amis, leur dit Maurice, ne vous mêlez point de ceci. Si vous vous permettez d'arrêter un gentilhomme comme moi... je vous ferai pendre.

— Pardon, mon officier, lui dit un des soldats, mais il nous faut obéir.

— Vous me donnez un nom qui ne m'appartient plus, mes amis, répliqua Maurice, je ne suis plus votre officier. Je ne suis plus rien... plus rien, entendez-vous, s'écria-t-il en s'adressant à M. de P..., je ne suis plus rien qu'un homme qui garde son chapeau sur la têt

— A bas le chapeau ! cria-t-on de tous côtés

— Pardon, messieurs, dit Maurice en se penchant vers le parterre, vous devriez vous adresser à M. de P... S'il veut venir m'en prier, je suis prêt à ôter ce chapeau qui vous offusque.

Les cris redoublèrent. Maurice s'adressa à un jeune homme du parterre :

— Eh! monsieur, vous qui me regardez si fixement, avez-vous de bons yeux? Eh bien ! veuillez lire tout haut ce qu'il y a d'écrit sur cette carte et vous penserez comme moi que je ne puis ôter ce chapeau que sur l'invitation personnelle de M. de P...

Celui à qui Mauri-e avait parlé, et qui était un jeune

homme fort décidé, Crut y voir nue provocation, il monta dans la lOj

— Lisez, monsieur, lui dit Maurice en lui montrant la

carte, lise/....

I.e jeune homme lut d'abord tout bas, puis il réclama le silence.

— Monsieur Maurice a raison, dit-il, el il fait bien de garder son chapeau. Voici ce qu'il y a d'écrit. Et il répéta d'une voix éclatante la terrible phrase.

« Bon pour une paire de soufflet! que Je donnerai à M. de V... quand il viendra les rédamer. »>

— Maintenant, dit Maurice, veuillez permettre à la comédie de continuer :

Bientôt après, deux officiers de marine parurent dans la loge de Maurice; ils venaient lui offrir une rencontre de la part de M. deP...

— Non, leur répondit-il. J'ai du bonheur aux cartes, je veux que M. de P. ..vienne me demander celle dont j'ai fait une cocarde.

— Mais, monsieur, c'est un combat que vous voulez?

— C'est autre chose, dit Maurice. Il faut que j'apprenne à M. de P.... ce que je sais faire de mes mains; je veux qu'il les voie de près.

On porta cette réponse à M. de P..., qui répondit :

— Je paie, mais je ne me bats pas avec un fripon.

Maurice demeurait dans un hôtel situé sur la principale place de la ville. Le lendemain la foule était arrêtée devant une immense pancarte sur laquelle il y avait écrit en caractères énormes :

« M. de P... ne paie pas et ne se bat pas. » Nouvelles rumeurs, nouveaux cris. Enfin le gouverneur crut devoir se mêler de l'affaire ; il assembla chez lui pins de vingt officiers; mon père y fut appelé. Maurice s'y présenta le chapeau à la main. M. de P... se mit à ricaner.

— Que signifie, dit le gouverneur à Maurice, ce placard insolent?

— Il signifie ce qu'il dit.

— Monsieur, dit M. deP..., j'ai quittance des soixantedix mille louis payés par moi.

— Pour ceux-là, il fallait bien payer, dit Maurice, à moins d'accuser mademoiselle de C... d'avoir les mains aussi adroites que moi. Quant aux deux cents louis que vous avez perdus contre moi, j'ai le droit de dire que vous ne payez pas, vous le savez, et j'ai le droit de dire aussi que vous ne vous battez pas.

— Ceux-là, dit M. de P..., m'ont été volés. Maurice salua et remit son chapeau ; la carte y était

toujours.

— Ah ! s'écria M. de P..., emporté par la colère, c'en est trop. Il s'avança sur Maurice et fit un geste pour prendre la carie. Maurice resta immobile et la laissa dé» tacher du chapeau.

— Exigez-vous le paiement? dit-il froidement.

— Je veux votre sang...

— Jamais je ne me battrai sans avoir payé mes dettes, repartit Maurice. Je vous dois deux soufflets, les voulezvous?

— Monsieur, lui dit M. de P..., vous êtes fou.

— Alors rendez-moi ma carte.

M. de P... la déchira et la foula aux pieds.

— J'en ai d'autres , lui dit Maurice, et il tira de sa poche le jeu de cartes dont il s'était servi à la maison, y prit une autre carte et la remit à son chapeau.

— Messieurs, dit le gouverneur, finissons-en... C'est une affaire trop scandaleuse pour ne pas la faire cesser.

— Cela regarde monsieur, dit Maurice... Il me doit deux cents louis, je lui dois deux soufflets... payons-nous réciproquement et nous verrons après-

— Tenez, monsieur! dit M. de P... en jetant une bourse.

— Prenez garde qu'en me payant, vous reconnaissez que vous acquittez une créance loyale, fit Maurice.

— Eh bien ! comme il vous plaira, dit M. de P....

Maurice prit l'argent, et le compta.

— A demain ! dit il à M. de P...

Le lendemain ils se battirent.... Les témoins de ce duel à mort croyaient qu'il se passerait comme toutes ces sortes de rencontres. Mais après quelques coups portés, Maurice, par un mouvement rapide, lit sauter l'épée de M. de P...., et s'approchant de lui, il lui donna les deux soufflets qu'il lui a\ait promis.

— Maintenant que nous sommes tjuittes lui dit-il en se remettant en garde, nous allons jouer un nouveau jeu.

M. de P... attaqua Maurice en furieux celui-ci le désarma encore.

— Avez-vous fait votre testament? lui dit il.

M. de P..., exaspéré, recommença le combat, et six fois de suite il fut désarmé par son adversaire.

Les témoins voulurent faire cesser cette lutte où M. de P... s'était épuisé.

— Vous avez raison, leur dit Maurice, je conseille à monsieur de prendre un peu de repos. Quant à moi, je vais faire un tour de promenade, nous recommencerons quand il voudra.

— A demain ! lui dit M. de P

— A demain! dit Maurice. Il prit son chapeau et y plaça encore une carte.

— Qu'est-ce que cela veut dire? dit un des témoins.

— Cela veut dire ce qui est écrit, dit Maurice. La carte portait :

« Bon pour une première leçon d'escrime que je donnerai àM.deP...»

— Que vous dirai-je, ajouta la marquise de Perbruck, il était resté dix cartes de ce jeu qu'avait emporté Maurice. Une avait été employée au bon de 70,000 louis, une autre, celle que M. de P. avait dédaigneusement rejetée et où Maurice avait demandé à M. de P. de reconnaître qu'il avait loyalement perdu; une troisième lui avait servi de cocarde; celle-ci était la quatrième, il les épuisa ainsi jusqu'ù neuf. Sur l'une d'elles il écrivit:

« Bon pour une égratignure que je ferai sur la joue droite de M. deP...»

Il mit sur une autre :

« Bon pour un trou que je ferai à l'oreille de M. de P.»

Enfin vint la dernière, sur laquelle il écrivit :

« Bon pour uh coup d'épée dans le cœur que j£ donnerai à M. de P. »

Cependant des ordres avaient été donnés d'arrêter les deux adversaires. Maurice l'apprit et quitta la ville.

Il n'y avait plus moyen de dire que ce lût iâeheté. D'ailleurs, il avait écrit à M. de P... qu'il partait pour l'Angleterre. M. de P. n'osa l'y suivre.

« Je vous ai longuement raconté cette histoire, continua la marquise en s'adressant a Saturnin et à Marguerite, qui l'écoutaient avec une singulière surprise, pour vous faire comprendre le caractère implacable de l'homme qu'on a cherché a flétrir comme un infâme.

Quelques affaires appelèrent mon père en Angleterre. Il m'emmena et nous revîmes Maurice.

Mon père essaya de le calmer au sujet de M. de P...

— Cet homme, lui dit Maurice, a perdu ma vie..., la sienne m'appartient.

Ce fut durant Detre séjour à Londres, que j'appris à connaître Maurice, à l'admirer, à le plaindre, à l'aimer. Il m'aimait aussi ; il me le dit et me parla de mariage ; mon père, qui était veuf, et dont j'étais le seul enfant, n'eût jamais consenti à se séparer de moi ni à me laisser en Angleterre. Je le dis à Maurice, contre lequel existait en France une lettre de cachet.

— Eh bien! me répondit-il, je rentrerai en France... Je chargerai votre père de négocier mon retour près du

roi. Quant à l'affaire des cartes, je l'oublierai ;... et lorsque j'aurai ma grâce... je m'adresserai a M. votre père, si vous le permettez.

Tout fut convenu, Maurice fit sa soumission aux ordres de la cour; il fut rétabli dans son grade et obtint la permission de rentrer en France, au retour d'une expédition aux Indes dont il fut chargé.

Je lui promis de l'attendre.

Vaine promesse, mes enfans. Pendant mon séjour en Angleterre, je n'avais pas remarqué la tristesse de mon père. Mais à peine étions-nous rentrés en France qu'il m'apprit qu'il était ruiné, déshonoré, si je n'acceptais les propositions de M. de Perbruck, car il est temps que vous sachiez le nom de l'adversaire de Maurice.

— Je l'avais deviné, dit Saturnin. Mais ce Maurice, reprit il d'un ton plein d'anxiété, quel était son véritable nom?

— Ne l'avez-vous pas deviné aussi ? dit la marquise. Du reste, je n'ai pas besoin de vous apprendre que je dus sacrifier mon amour et mes sermens au salut de l'honneur de mon père. J'épousai M. de Perbruck. Ce fatal mariage se fit en peu de temps. Un an s'était écoulé, et j'avais déjà donné le jour à un fils (c'était Césaire), lorsque le comte deX... car il est temps aussi de le nommer, revint en France et arriva à Brest, oU j'étais.

— Le comte de X..., dit Marguerite en frémissant, pendant que Saturnin baissait la tête.

— Mon mari était à Paris, reprit madame de Perbruck, et mon père, à qui j'avais confié mon secret, me conduisit immédiatement près de mon mari sans vouloir me dire la raison de c«3 départ précipité. J'ignorais en effet l'arrivée du comte de X.. . J'étais depuis quatre mois à Paris et j'avais donné à mon mari l'espérance d'avoir un nouvel héritier, lorsqu'un soir, à l'Opéra, j'aperçois le comte qui me regardait fixement. Il était pâle, défait et semblait sortir d'une longue maladie, il n'y avait point de colère dans ses yeux.

J'étais éperdue, je tremblais, je prévoyais d'affreuses catastrophes. Au sortir de l'Opéra, où j'étais seule, le comte s'approcha de moi et me dit d'une voix altérée :

— Je sais tout, et je vous excuse... Je vous plains... Dans quelques jours, j'aurai quitté la France.

Le lendemain, une longue lettre m'expliquait ce peu de paroles. Le comte avait appris en Angleterre la ruine de mon père et avait compris mon dévoûment. Je cédai aux prières d'un amour si résigné, et je permis au comte de venir me faire ses adieux secrètement. Je le reçus une fois... plusieurs... mais, sur mon âme, jamais entretiens ne furent plus innocens. Nous pleurions ensemble.

Mon mari était à Versailles, et j'oubliais le peu de distance qui me séparait de lui. Je ne pensais pas qu'il dût être informé du retour du comte. Il l'était cependant, et depuis quinze jours tous les pas de Maurice étaient espionnés. Un soir (Maurice devait partir le lendemain, et je devais le voir pour la dernière fois), un soir, dis-je, nous étions ensemble depuis quelques instans, lorsque tout à coupla porte de ma chambre s'ouvre, et mon mari paraît armé de pistolets.

Maurice s'apprêta à mourir; moi je restai anéantie.

— De tous les malheurs, celui que je redoute le plus, dit M. de Perbruck, c'est celui d'être ridicule. Je ne Vous tuerai pas ici... Nous ne nous bâtirons pas pour notre ancienne querelle... nous ne nous battrons pas non plus pour votre présence chez moi à cette heure. Il me faut autre chose.

— Qu'exigez-vous? lui dit Maurice.

— Donnez-moi votre parole d'honneur que, quoi qu'i arrive, vous ne révélerez jamais la rencontre de cettenuit ; et il vous sera facile de trouver un prétexte pour recommencer un combat où vous êtes sûr d'être vainqueur.

— Je vous la donne, et j'atteste aussi que madame de Perbruck....

I iv I DERIC Sol I II

— Éptrgnei jboI vm sennens, «lit le marquis en l'interrompant; Ceci sera une affaire entre madame el mol. Seulement Je lui jure que son honneur ne rccovra aucune atteinte de ma vengeance.

c'ciaii me promettre une vie de supplices, Je l'ai i ep«

tai a M prix.

— Monsieur, reprit le marquis, ci' portefeuille renferme une lettre où sonl écrites mes intentions au sujet de cette rencontre; promettez-moi aussi sur votre honneur de se l'ouvrir que demain.

Le marquis connaissait trop bien celui auquel il avait à faire. Maurice promit et recul le portefeuille.

— Et maintenant, ajouta mou mari, dBUX il»1 mes gens prétendent voua avoir vu entrer dans la maison. Je leur ai dit qu'ils se trompaient, il ne nul pas qu'ils vous entendent ou vous voient sortir-, suivez-moi.

Je craignais quelque guet-apens et je balbutiai quelques paroles.

— Venez et ne craignez rien, madame, me dit amèrement mon mari.

Je les suivis tous deux dans le cabinet du marquis.

— Vous allez descendre par celte fenêtre, dit M. de Perbruck a Maurice ; elle est peu élevée et ouvre sur la rue.

— Oh ! m'écriai-je ; il y a des assassins en bas.

— C'est ce que je vais savoir, dit Maurice en s'élançant.

Il descendit et je l'entendis s'éloigner.

— Maintenant, rentrez dans votre appartement, madame, reprit M. de Perbruck ; je vous ferai connaître mes intentions.

J'étais innocente, mais les apparences m'accusaient; et la conduite de M. de Perbruck était si extraordinaire, que je me perdais à chercher à la comprendre. Cependant tout le reste de la nuit j'entendis un grand bruit dans l'hôtel : on allait, on venait. Je soupçonnai des préparatifs de départ. Je sonnai fort tard. Ma chambrière entra ; elle était tout effarée.

— Que s'est-il donc passé? lui dis-je.

— Bien des choses, madame; mais M. le marquis a défendu de vous éveiller, quoique tout l'hôtel fût sens dessus dessous.

— Mais que s'est-il donc passé? lui dis-je encore.

— Eh bien! madame, des voleurs se sont introduits dans l'hôtel et M. le marquis a été volé.

Je ne compris rien à ce conte.

— Yolé ! m'écriai-je. Où? Comment? Par qui?

— Voici ce que j'en sais, me répondit cette femme. Ce matin, M. le lieutenant général de police a été averti et a reçu la dénonciation de M. le comte. Il parait qu'il est venu lui-même. Germain, qui était près du cabinet, a entendu M. le marquis dire à M. le lieutenant :

— « Si ce n'avait été qu'un vol accompli par quelque laquais, je ne vous aurais pas fait appeler; mais ceci dépasse tout ce qu'on peut imaginer de plus inouï. Au moment où j'entrais ici, la bougie était allumée. Je l'ai positivement reconnu... Ma pensée première a été plus cruelle... j'ai cru... mais j'en demanderais pardon à la marquise, si elle apprenait mes soupçons... Que vous dirais-je, il a profité de mon étonnement et s'est enfui par cette fenêtre où se trouvait cette échelle de corde. C'est pendant que je réfléchissais à l'outrage que je croyais avoir reçu, que j'ai vu mon secrétaire, brisé. »

Ma chambrière parlait encore que je ne l'écoutais plus. Je comprenais tout enfin... je me levai et je courus chez M. de Perbruck. Je l'accablai de reproches : il me répondit froidement :

— S'il est innocent, il se justifiera... il dira Ce qu'il venait faire dans cet hôtel.

Ainsi M. de Perbruck l'avait placé entre son déshonneur et le mien.

La marquise s'arrêta épuisée par la douleur d.e ces sou» venirs,

—EaNse vrai, mon Dieu? s'écria Saturnin; ic comte

t-v.vit-ii dope Innocent, et a-t-il ac eplé si . ourageusemenl l'infamie pour vous i auverl

— Oui, repril la marquise ni, us mon mari ne borna pas sa vengeance a cette indigne accusation. Le porte feuille remisa Maurice lui trouvé chez lui : il renfermait d'énormes valeurs appartenant à M. de Perbruck :ce fut uni' preuve accablante contre le comte, n né nia rien, u dédaigna de se défendre. Maintenant, vous qui ne pouviez entendre prononcer son nom Bans frémir, le maudire/vous encore parce qu'il fut dégradé desa noblesse et Jeté dans les prisons oh pourrissent les plus abjects malfaiteurs.

— O mon pauvre père! s'écria Saturnin.

— Mais ce n'était pas ton père, dit la marquise.

— Quoi !

— Ne t'ai-je pas dit qu'avant de, retrouver le comte j'avais donné ù M. de Perbruck l'esDérance d'avoir un nouvel héritier.

— Eh bien?

— Eh bien, le marquis, s'écria madame de Perbruck, condamna cet enfant qui était le sien pour assurer sa vengeance contre moi.

— Comment cela ? lit Saturnin, haletant d'espérance et d'anxiété.

— Oui, reprit la marquise, il me fallut accoucher «n secret, il me fallut remettre cet enfant à Fichet comme le fruit de l'adultère; et le pauvre homme et sa femme, en l'élevant comme leur fils, crurent toujours cacher la faute de leur maîtresse. Le marquis m'a forcée à cette abominable action en me menaçant d'un procès scandaleux.

— Vous justifierez peut-être votre amant, me disait-il, mais vous vous perdrez ; car cet enfant, fùt-il à moi, je le renie.

Et comme il avait dans les mains les preuves de mon accouchement clandestin, comme il était toujours le maître de prouver que cet enfant n'appartenait point à Fichet, il m'a fallu attendre, il m'a fallu souffrir jusqu'au jour où la mort du marquis m'a enfin permis de venir chercher en France mon pauvre enfant abandonné, qui m'a sauvé la vie, en retour de l'oubli et de la misère où je l'ai laissé.

Saturnin tomba aux pieds de sa mère, qui le prit dans ses bras, et qui, tout entière au souvenir de ses douleurs passées et de ses ressenlimens, ajouta :

— Et ton père a été si barbare pour moi, qu'après m'avoir torturé toute sa vie, il m'a laissé après lui la calomnie qui devait me perdre aux yeux de mes amis et peut-être à tes yeux, mon fils !

— Oh! ma mère! ma mère! s'écria Saturnin, pendant trop longtemps, j'ai appris de ceux qui m'ont élevé à vous respecter, pour que les paroles d'un prêtre égaré aient ôté ce sentiment de mon cœur. Averti par l'abbé Bernier de ce que j'étais, ou plutôt de ce qu'il croyait que j'étais, si un sentiment de désespoir m'a dominé depuis celle époque, c'est que je pensais à l'homme qu'on me disait être mon père.

— Et que tu croyais avoir mérité le châtiment honteux dont on l'a flétri, dit la marquise.

— Ah ! devait-il donc se venger par tant de crimes ! dit Marguerite.

— Ma fille! ma fille! reprit madame de Perbruck, ne le blâmez pas si légèrement ; n'oubliez pas qu'il a supporté, pendant plus de vingt ans, l'infamie, la prison, le mépris. Si du moins, à l'époque de son malheur il eût trouvé un cœur généreux pour le défendre, un ami pour protester de son innocence, ne fût-ce que par un doute, peut-être eût-il gardé cette justice, que n'ont pas toujours les heureux. Mais il avait humilié trop de vanités ignorantes, par la hauteur de ses idées; il avait froissé par trop de succès, des orgueils impuissans, pour que personne voulût le défendre. On accueillit sa condamnation avec joie, on se fit une gloire de l'avoir haï, on se vanta de l'avoir méprisé; on s'aUribua le mérite d'avoir prédit ou prévu sa chute. On ajouta tout ce qu'on put d'odieuses

LLj AVENTCftËS DE SATtJRNIN F1CHET.

calomnies à son malheur... Tout le mal que notre caste lui a l'ait, il le lui a rendu : c'était justice, mon fils! Mais de même qu'il n'a pas oublié les haines puissantes qui l'ont frappé, il s'est souvenu des affections qui n'ont pu le protéger, mais qui ont pleuré sur lui. Ce fut lui qui m'arracha aux prisons de Paris et qui protégea ma fuite en Angleterre; c'est encore lui qui m'est venu en aide, lorsqu'à peine débarquée, il y a un mois de cela, j'ai été arrêtée de nouveau dans le Morbihan. Savez- vous ce qu'il m'a dit alors?

* — Tant que vous aurez l'espoir de découvrir cet enfant abandonné par vous, je vous accompagnerai jusqu'à ce que vous l'ayez retrouvé ou que vous soyez assurée qu'il n'est plus. Alors, lui et vous, ou vous seule, si ce malheureux est mort, je vous sauverai.

Voilà ce que m'a dit le comte de X... à moi, qui pouvais le justifier et qui n'ai pas osé; à moi, qui ai préféré mon honneur au sien.

— Que Dieu lui pardonne de s'être si cruellement vengé, dit Saturnin, puisque je lui dois de vous avoir retrouvée.

Cela lui a coûté la vie, dit la marquise.

Alors elle raconta à Saturnin la scène qui s'était passée à Savenay avant le combat. A son tour, Saturnin apprit à la marquise comment il s'était mêlé aux premiers combats des royalistes sous le nom de comte de Perbruck, comment un jour l'abbé Bernier le lit appeler, 4ui dit avoir recules confidences de M. de Perbruck, confidences qui représentaient la marquise et le comte de X... comme coupables ; comment alors il se relira, lui, Saturnin, dans ces marais impraticables où il avait si miraculeusement retrouvé sa mère.

Toute la nuit se passa dans ces récits mutuels ; Marguerite avait pris sa place dans ces tristes confidences,, car le malheur est un niveau qui courbe les têtes les plus orgueilleuses, et la marquise de Perbruck acceptait les soins de la fille du bourreau de INantes, comme elle eût accepté ceux de l'un de ses enfans. A son tour il lui fallut raconter à madame de Perbruck son amour pour Césaire, son dévouaient et ses malheurs , et la marquise l'écoutait avec un intérêt douloureux, lorsqu'un grand bruit se fit entendre à l'extérieur: on appelait Saturnin.

Le jour commençait à paraître; le ciel, chargé de nuages, était d'un gris sombre ; une pluie fine et abondante enveloppait tous les objets lointains, d'un brouillard qui permettait à peine de distinguer leur forme.

Saturnin trouva sur le rivage quelques paysans rassemblés qui écoutaient le récit d'un pêcheur.

— Venez, venez apprendre ce qui se passe, ciia-t-on à Saturnin dès qu'on l'aperçut.

— Qu'est-ce donc? fit Saturnin en s'adressant au nouveau venu... et quels contes faites-vous à ces pauvres gens pour les épouvanter?

— Quel est celui-là? dit brusquement le pêcheur.

— C'est le chef rouge, lui répondit-on. -

C'était le nom que les paysans eux-mêmes avaient donné à Saturnin. Le pêcheur ôta son bonnet et salua Saturnin d'un air de crainte et de défiance.

— Non,- monsieur , non , dit-il d'une voix presque éteinte, ce n'est pas un conte que je fais à ces braves gens, vous le verrez bientôt peut-être. Ecoutez. Ce matin je suis parti d'Indret pour descendre la Loire jusqu'à Paimbœuf, où m'appelait mon pauvre commerce; j'ai voulu faire en sorte que ma journée ne fût pas tout à fait perdue, et, lorsque je fus en pleine rivière, j'ai jeté mon filet à l'eau ; j'ai senti bientôt qu'il s'alourdissait, ma barque ne marchait plus; je l'ai relevé, et... savez-vous ce que j'ai ramené ? Un cadavre !... un cadavre de femme!

— Quelque bateau aura péri dans cet endroit sans doute, dit Saturnin.

— Ce serait donc pendant la nuit, car la pauvre noyée n'était pas encore changée.

— Je comprends que cela vous ait fait une impression fâcheuse, reprit Saturnin, maiscen'est pas une chose si extraordinaire.

— Oui, pour un, et ce n'est pas la première fois que j'en trouve; aussi je l'ai gardé dans mon bateau pour le faire mettre en terre chrétienne, et, à tout risque, j'ai jeté encore mon filet; ça n'a pas été long ; mais cette fois c'est deux cadavres que j'ai ramenés.

— Encore? dit Saturnin.

— Et à un demi-quart de lieue du premier endroit.

— C'est étrange, fit Saturnin avec une; émotion qu'il ne put dissimuler; mais enfin cela peut s'expliquer... par un naufrage.

— Par un naufrage ! s'écria le pêcheur, dont les dents claquaient et dont l'œil était égaré ; est-ce qu'on se lie les mains avec des cordes au moment d'un naufrage ! et voilà pourtant comment étaient les deux autres que j'ai ramenés au troisième coup de filet.

— Doux encore? dit Saturnin.

— Oui, et encore après un autre, et puis un autre, et puis... Ah! s'écria le pêcheur en tombant assis, qu'estce qu'il s'est donc passé, que la rivière est comme ça pavée de cadavres ?

— Ce sont des soldats poursuivis par des républicains qui auront voulu passer la Loire, reprit Saturnin, que l'épouvante gagnait malgré lui.

— Non, reprit le pêcheur avec une sorte de délire, ce ne sont pas des soldats : ce sont des femmes, des enfans, des vieux! voilà ce que c'est. J'en ai récolté dix-sept, et je les ai apportés là pour qu'on les enterre.

Saturnin alla vers le bateau, mais avant de l'avoir atteint il s'arrêta tout à coup et désigna aux paysans qui l'accompagnaient un point presque inaperçu dans la brume qui couvrait la Loire.

— Voyez, dit-il, là-bas, là-bas, une barque qui va en dérive; quelqu'un est dedans ! Alerte! un bateau! Il faut sauver ces malheureux!

En un instant Saturnin fut embarqué. Madame de Perbruck et Marguerite étaient venues aussi sur le rivage, et suivaient la marche du bateau de Saturnin qui gagnait le large à force de rames. Il était penché sur les avirons ainsi que les deux mariniers qui l'avaient accompagné. Tout à coup il sent sa rame s'embarrasser, comme s'il eût rencontré un fourré de ces longues herbes qui s'entrelacent si subitement autour de tout corps qui veut passer ; il soulève sa rame pour la dégager et fait sortir un pan de robe de l'eau. Il saisit ce pan de robe, l'attire, et voit à son tour le corps d'une pauvre femme portant son enfant dans ses bras. La mort avait fixé sur les traits de la malheureuse l'expression qu'elle avait sans doute lorsqu'elle avait été engloutie dans les flots. Les mains croisées avec force sur le corps de son enfant, avaient l'attitude de la prière, et sa bouche convulsivement entr'ouverte semblait crier grâce.

Elle échappa à la main tremblante de Saturnin.

— Oh ! murmura-t-il, quel affreux désastre a pu fournir tant de victimes au fleuve!

Mais ce fut bientôt un plus horrible spectacle lorsqu'il approcha de la partie de la Loire où le courant plus aclif entraînait la barque qu'il voulait atteindre. A chaque mouvement que les rames imprimaient à l'eau, on voyait surgir çà et là des pieds, une tête, des mains; d'autres .fois, lorsque la proue du canot heurtait un obstacle à l'instant dépassé, ils voyaient tout à coup se lever à la proue quelque cadavre que, le mouvement d'ascension qu'il avait repris après avoir passé sous le canot ramenait alors à la surface. 11 y flottait un moment, puis disparaissait entre deux eaux.

D'abord Saturnin essaya de compter les corps qui semaient la rivière, mais il fut obligé de cesser, la mé-

il S A\l Ml RES DE SATI RNIN FICHÉ]

lui manquait, el l'horreur qu'il éprauvall ledoml- ,MI, ,,,,. point qu'il continuait il «mer vers la barque abandonnée, Bans m souvenir pourquoi il venait de (initier le riva

il fut irradié ■ «eue espèce de vertige parus cri qui retentit non loin de lui; il se retourna et \it une femme qui l'appelait (le la parque qui allait en dérive.

Elle était vêtue avec élégance et comme lu sortir d'une fête ; mais sa robe était ensanglantée et souillée de boue. Une couronne de fleura pendait ri ruisselait de pluie sur

le Iront pale de l'infortunée, al ses mains, bleues de froid, s'appuyaient sur une blessure encore saignante.

A l'aspect de cette femme, Saturnin crut voir devant lui le fantôme d'une jeune Bile qu'il avait rencontrée aut refois, belle, riante, parée. Mais dans le trouble qu'il éprouvait, il ne put donner un nom à ce vague souvenir. Il lit passer la malheureuse sur son canot et reprit le chemin du rivage. Ce retour fut aussi effroyable que l'avait été la première allée ; à chaque instant la rame soulevait des cadavres et les faisait apparaître «1 la surface.

Saturnin s'était dépouillé de la large veste de paysan qu'il portait et l'avait jetée sur les épaules de la blessée qu'il venait d'arracher au danger d'aller se perdre soit dans l'Océan, soit sur les bords de la Loire, presque partout composés de ce côté de grèves fangeuses où s'engloutit en quelques minutes tout imprudent qui ose y poser le pied. Elle ne prononçait pas une parole, et son regard fixe et égaré ne quittait pas la surface des flots, et a chaque fois qu'elle montrait un de ces corps que la Loire entraînait par centaines, elle tressaillait et murmurait tout bas des paroles inintelligibles.

Bientôt la barque aborda, mais, ù sa grande surprise, Saturnin trouva le rivage désert. Marguerite et madame de Perbruck seules s'y trouvaient. Ce fut un heureux hasard sans doute, car a peine la marquise eùtelle vu la >eune fille, que Saturnin déposa sur le rivage, qu'eue courut à en s'écriant :

— Louise ! Louise !

— Ah I dit Saturnin, dont ce nom fixa les souvenirs, mademoiselle de Paradèze!

La jeune fille les regarda les uns après les autres, mais sa pensée, déjà ébranlée par les douleurs qu'elle avait supportées, ne put soutenir le choc de cette rencontre, et elle s'évanouit en murmurant ces mots :

— Ah 1 toujours des morts !

Saturnin emporta mademoiselle de Paradèze dans sa cabane, la déposa sur le lit qui avait déjà reçu madame de Perbruck et la confia aux soins de Marguerite. Ainsi, dans ces temps de désolation, se succédaient sans cesse les uns aux autres, les blessés, les malades, les pauvres, les proscrits, dans les maisons dont les habitans avaient le courage d'ouvrir leurs portes à l'hospitalité.

Cependant Marguerite avait dit à Saturnin la raison qui avait dispersé les paysans un moment avant assemblés sur le rivage.

Quelques soldats, disait-on, avaient paru à l'entrée du bois qui bordait, du côté des terres, le petit village de Donches. A cette terrible nouvelle, tous les habitans s'étaient dispersés; les uns avaient gagné les marais inaccessibles dont ils connaissaient les moindres détours ; les autres s'étaient réfugiés dans leurs maisons, où chacun s'était empressé de cacher ses armes.

— Cache-toi, Saturnin ! dit la marquise à son fils lorsqu'il eut déposé Louise dans sa demeure.

— "Voulez-vous ou pouvez-vous me suivre? dit Saturnin.

— La force ne me manquerait peut-être pas, repartit madame de Perbruck ; mais que ferions-nous de l'infortunée Louise?

—Eh bien, ma mère, dit Saturnin, demeurons. Ne trouvez-vous pas que la vie ne vaut pas les soins désespérés qu'il faut prendre pour la défendre ?

— D'0U le fiant aujourd'hui ce découragement, dit madame de Perbruck, aujourd'hui que. tu m'as retrou-

— Pardonnez-moi, ma mère; pardonnez-moi, dit Saturnin ; mais je ne puis vous expliquer ce que j'ai éprouvé il y a quelques Instant en traversant tous ces cadavres fiottans. a les voir ainsi se montrer et disparaître suc-

naïvement, il me semblait qu'ils m'invilaiinl à les suivre; il me semblait qu'ils me disaient que là, dans l'abîme où ils roulaient, était le repos. Hélas! ce spectacle est si affreux que je vous ai presque oubliée!

Pendant qu'ils parlaient ainsi, Louise de Paradèze avait repris ses sens, grâce aux soins de Marguerite; elle ia regardait cependant avec effroi et fermait les yeux de temps en temps, comme pour fuir une horrible vision*

— Ah! murmura-t-elle tout bas, suia-jedonc toile!...

— Non, lui dit Marguerite, vous n'êtes point folle ; vous êtes en sûreté, près d'amis qui vous ont arrachée à la mort.

— Qui êtes-vous donc ? lui dit Louise, car Marguerite, celle que j'ai connue au couvent, la malheureuse qui a été trompée par le comte de Perbruck, est morte..: elle a été condamnée... elle a été exécutée...

— Non, mademoiselle, non, je vis, le malheur m'a réservée à plus de souffrances que je ne croyais pouvoir en supporter.

— Mais, lui dit Louise de Paradèze en montrant Saturnin, c'est celui que vous avez cru être le comte de Perbruck, c'est Saturnin.

Celui-ci se rapprocha avec sa mère du lit où se trouvait mademoiselle de Paradèze, et après avoir répondu à ses questions, ils l'interrogèrent à son tour, ils lui demandèrent ce qu'elle était devenue et comment elle se trouvait ainsi blessée et abandonnée sur une barque. Nos lecteurs ont sans doute reconnu dans Louise de Paradèze l'héroïque jeune fille qui avait tenté de délivrer Nantes du monstre qui l'ensanglantait. A son tour elle leur fit le récit des infortunes qui avaient précédé cette terrible résolution.

Le jour de l'insurrection générale, dit-elle (le iOmars 1793), j'étais à Saint-Florent avec mon père, M. de*Perbruck et la Châtaigneraie. La Châtaigneraie m'a dit comment vous l'avez secouru, Marguerite, reprit mademoiselle de Paradèze en s'interrompant, lorsque vous le rencontrâtes avec l'infortuné Césaire après leur sublime dévoûment au château de la Rouarie. Il m'a dit aussi ce que vous avez montré de courage et de dévoûment, monsieur Saturnin. Je sais ce que vous valez l'un et l'autre.

Après ces paroles, Louise reprit son récit :

Le soir même de ce jour, les paysans, placés sous les ordres de ces messieurs, s'étaient emparés de Jallois, défendu par une compagnie de républicains, commandés par un homme dont la funeste réputation a dû parvenir j usqu'à vous. La nuit était venue, et les trois chefs s'étaient retirés avec moi dans une petite maison, située à l'extrémité du bourg. J'étais couchée dans une chambre attenante à celle où mon père était resté avec MM. de la Châtaigneraie et le marquis de Perbruck. Au milieu de la nuit, je fus éveillée par un bruit terrible; je me lève à la hâte, et je cours vers la chambre où j'avais laissé ces messieurs. Ils étaient débout, armés, et s'apprêtaient à défendre leur vie; carie bruit quej'.avais entendu venait d'efforts que faisaient les assaillans inconnus pour enfoncer les portes et les fenêtres de cette chambre ; elles cédèrent bientôt, et presqu'au même instant un homme, le sabre et le pistolet au poing, s'élança dans la chambre en s'écriant :

— Bas les armes!

Celait un vieillard dont les cheveux blancs eussent inspiré le respect si la féroce expression de son visage n'eût fait voir que c'était un de ces effroyables énergumènesqui se repaissent du sang des royalistes.

Cependant, au lieu de frapper, il répéta le ci i : Bas les armes! Mais mon père pour toute réponse lui envoya un coup de pistolet. I.a balle n'atteignit point celui à qui il était adressé, mais elle alla tuer un des soldais placés derrière lui; et avant que cet homme eût eu le temps d'arrêter les républicains, ils tirèrent sur nous, et mon père tomba frappé d'une balle dans la tète. A cette vue je m'élançai sur les soldats en poussant un crj, mais la Châtaigneraie se précipita devant moi.

— Bas les armes! lui cria le vieillard, ce n'est pas à vous que j'en veux.

— Vous êtes ici pour la cause de la république , et moi, répliqua la Châtaigneraie, pour celle du roi. A vous donc!

A peine avait-il prononcé ces paroles, qu'il dirigea un coup terrible contre cet homme. Mais à l'instant même un jeune homme se précipite sur la Châtaigneraie et le renverse d'un coup de sabre. Je tombe à genoux près de lui et les soldats allaient s'élancer contre moi, quand ce jeune homme, me couvrant de son corps, les arrêta, en s'écriant :

— Soldats ! nous ne faisons pas la guerre aux femmes. Cependant M. de Perbruck était resté seul. Ses armes,

jetées à ses pieds, montraient qu'il ne voulait pas tenter un inutile combat.

Alors cet étrange vieillard s'avança vers lui , et , ic frappant du plat de son épée, il lui dit:

— Je ne t'aurais pas reconnu à ton visage, que je n'ai pas vu depuis plus de vingt-cinq ans, que j'aurais été assuré que j'avais devant moi le marquis de Perbruck, en le voyant demander grâce près de ses compagnons qui se sont bravement fait tuer.

— On se bât avec des ennemis qui vous attaquent à nombre égal ; on cherche à échapper à des assassins qui sont vingt contre un homme.

— Nous sommes vingt en effet, dit cet étranger, mais vous êtes plus de deux cents insurgés qui occupez ce village. Les entends-tu qui s'éveillent? et certes il vont avoir la partie belle. Mais avant qu'elle ne s'engage entre eux et nous, veux-tu en jouer une où la chance sera égale et qu'il est temps de finir après plus de vingt-cinq ans d'attente ?

— Qui êtes-vous donc? s'écria le marquis de Perbruck en se reculant et en ramassant ses armes.

Pardonnez-moi, madame, dit Louise en s'interrompant et en s'adressant à madame de Perbruck; pardonnezmoi de raconter devant vous une scène où votre nom fut invoqué d'un côté comme un nom sacré et de l'autre comms un nom déshonoré.

— Parlez ! parlez ! reprit vivement la marquise. Je devine entin quel peut être le nom de celui qui a poursuivi le marquis avec tant d'acharnement.

Eh bien! reprit Louise, à la question de M. de Perbruck, cet homme se recula, et plaçant à son chapeau une carte en guise de cocarde, il s'écria :

— Si vingt-cinq ans de désespoir et de colère impuissante passés au fond d'une prison ont assez altéré mes traits pour que tu ne reconnaisses pas celui que tu as perdu... voici un signe que tu ne peux avoir oublié, c'est la dixième carte du jeu eu j'ai signé l'engagement de te tuer.

— Ah ! c'est toi, comte de X... ! s'écria M. de Perbruck avec une fureur inouïe, toi!...

Et il lui tira un coup de pistolet qui blessa le comte sans le renverser. Les soldats voulurent frapper M. de Perbruck, mais le comte les arrêta.

— Ceci me regarde, dit-il ; c'est une dette personnelle qu'il faut que j'acquitte. C'est celle dont tu as voué la vie aux larmes, ajouta-t-il en s'adressant au marquis, c'est ton épouse si infortunée qu'il faut que je venge !

— Eh bien! s'écria le marquis, la misérable...

Louise s'arrêta.

— Parlez ! parlez ! s'écria la marquise.

— Eh bien ! reprit mademoiselle de Paradèze, votre époux, madame, s'écria : La misérable qui l'a pleuré vivant le pleurera mort !

— Je lui ai déjà rendu la liberté en l'arrachant à la prison oii sa sa tendresse maternelle l'avait jetée, dit le comte de X..., je veux lui rendre une liberté plus précieuse en la débarrassant d'un monstre tel que loi !

— C'est juste, repartit le marquis, l'épouse... Louise s'arrêta encore.

— Parlez donc, reprit vivement la marquise en voyant Louise hésiter encore.

— L'épouse adultère, reprit Louise en continuant son récit, mettra le comble à son infamie en épousant le voleur flétri par un jugement solennel.

En parlant ainsi ils s'attaquèrent avec fureur, et tel était leur désir mutuel de se frapper, que déjà l'un et l'autre étaient blessés sans qu'ils parussent s'en être aperçus. Tout ù coup un nouveau bruit se fait entendre au dehors ; des cris de Vive le roi ! annoncent aux républicains que les royalistes, surpris dans la nuit, viennent à leur tour les surprendre.

— Maintenez-les, Julien, s'écria le comte de X... en parlant au jeune homme qui m'avait sauvée.

Et le duel continue à l'intérieur pendant que les repu blicains défendent la maison contre les royalistes. Cependant nous entendions les cris plus rapprochés de nos amis, et M. de Perbruck, tout en se défendant avec fureur, criait sans cesse :

— A moi ! à moi !

Celui que l'on avait appelé Julien parut aussitôt en disant :

— Nous sommes entourés...

— A moi, reprit avec plus de force le marquis de Perbruck.

— A toi donc, fit le comte de X...en lui adressant un coup d'épée qui renversa le marquis à ses pieds.

Madame de Perbruck, qui avait écouté ce récit avec une anxiété haletante, poussa un profond soupir et murmura tout bas :

— C'était justice.

Quelques soldats républicains rentrèrent aussitôt en s'écriant :

— Nous sommes perdus.

Le comte de X... s'élança vers moi, m'enleva brusquement et me jetant devant lui, il me plaça en face des fusils des royalistes en leur criant : Tuez d'abord la tille de votre chef.

Un homme que je reconnus pour l'abbé Bernier arrêta les assaillans.

— Courage, ma fille! me cria-t-il; ne craignez ni la prison ni le martyre, car nous irons bientôt vous délivrer.

Les républicains profitèrent de ce temps d'arrêt pour quitter la maison par une porte opposée à celle pariaquelle les royalistes l'attaquaient. J'en sortis la dernière, toujours entraînée par le comte de X..., qui se faisait un bouclier de mon corps, et j'y vis entrer l'abbé Bernier, qui courut à M. de Perbruck.

Je fus conduite comme prisonnière à Machecoul. Lis républicains de celte ville, plus exaltés encore que les soldats me menaçaient, et sans l'assistance de ce Julien, qui dix fois se mit entre eux et moi, j'aurais été massacrée par ces furieux. Cet homme m'inspirait une horreur profonde : il était parmi ceux qui avaient tué mon père, c'est lui qui avait frapué la Châtaigneraie. Je ne lui cachais pas mes senlimens, et cependant jamais une parole de colère ni une menace ne répondit aux reproches injurieux que je lui avais faits.

Le comte de X... nous avait quittés depuis quelques jours. Ccpendantavant son départ je l'avais entendu dire à Julien :

— Puisque cette jeune fille teplaît, décide-la à te suivre

;ioi

i ni.M.KH. SOI LIÉ.

à Paris. Il iaul qu'elle passe pour ta Femme OU ta maîtresse, sans cela son nom, s'il es! découvert, sera pour elle un arrêt de mort.

Jugea quel dut être mon effroi lorsque, après avoir en»

tendii ces paroles, j'appris que le soir même je dévala

partir pour Nantes sous l'escorte de quelques républicains commandés par Julien. Cependant les égards déco

jeune homme envers moi me rassurait -ni. un peu.

Il s'était procuré une voilure cl y était monté près de moi. Que^ues cavaliers marchaient en avant et en arrière.

— Mademoiselle, me dit-il, excusez-moi d'être si brusque et si pressant dans la proposition que j'ai a vous taire. Le comité révolutionnaire de Nantes a appris votre arrestation et a exige que vous fussiez transférée dans cette ville. Ne vous y trompez point, une condamnation inévitable vous y attend.

— Moi, lui dis-je, pourquoi?... pour avoir suivi mon père?

— Votre obéissance aux ordres de votre père, que vous considérez comme une vertu, vous sera comptée comme un crime. Vous vous direz innocente, cl peut-être au tond de leur âme quelques-uns de vos juges le penseront-ils... mais ils ne vous épargneront pas pour cela. Moi-même, ajouta-t-il avec une sombre expression, si au lieu de vous avoir rencontrée au milieu du combat... je vous avais trouvée sur le banc, des accusés... je vous condamnerais; votre tète est nécessaire au salut de la patrie.

— Ma tête!... la tête d'une femme!... m'écriai-je avec indignation.

— Les hommes qui veulent faire triompher la liberté, me répondit-il froidement, ne sont pas tenus d'avoir de la générosité et de la pitié; ils ne le peuvent pas , ils ne le doivent pas. Lorsque les misérables chefs qui ont tenté cette insurrection sauront que ce n'est pas seulement leur existence qu'ils jettent à ce terrible enjeu, mais encore celle de leurs femmes ou de leurs tilles, ils deviendront moins empressés à lever l'étendard de la révolte. Votre mort sera un avertissement que l'on voudra leur donner.

— Eh bien, soit ! m'écriai-je, révoltée de l'atroce sangfroid de ce jeune homme, car c'est a peine s'il avait dixhuit ans et jamais vous n'avez vu figure plus douce et plus délicate; de longs cils bruns voilent ses yeux d'un bleu céleste et une longue chevelure blonde encadre ce visage d'enfant. Eh bien, soit 1 m'écriai-je, ma mort apprendra aux royalistes comment leurs filles savent mourir, et il se trouvera peut-être au pied démon échafaud quelqu'un qui ira leur redire que j'ai crié sous le couteau de la guillotine : Aux armes pour Dieu et pour le roi !

Julien garda un moment le silence.

— C'est parce que je sais que vous agirez ainsi, repritil, c'est parce que je sais que vous rendrez inutiles, par vos provocations insensées, toutes les recommandations que je pourrai faire à votre sujet aux autorités de Nantes, que je me suis résolu à vous sauver avant que vousmême vous ne rendiez votre salut impossible.

J'étais seule, abandonnée à moi-même, je n'avais plus d'espérance en ce monde depuis que mon père et la Châtaigneraie étaient morts. Cependant, si je me sentais le courage de braver une mort certaine, je n'avais pas celui d'y aller lorsque je pouvais la fuir. . Je ne répondis pas.

— Ecoutez, reprit Julien d'une voix tremblante, je n'ai que deux moyens de vous sauver : le premier, c'est de déclarer, dès que nous serons arrivés à Nantes, que vous abjurez le parti de votre père, que vous détestez la révolte à laquelle il s'est associé, et que pour preuves de ces sentimens vous avez accepté l'amour... et la main d'un véritable patriote... la mienne...

— A ce prix, m'écriai-je, j'aime mieux la mort !

Julien eut un moment de pâleur convulsive qui m'épouvanta. Mais il garda le silence et nous continuâmes notre roule. J'étais lièredema réponse, et si Julien m'eût encore fait la proposition que j'avais repoussée, ma

réponse eût été la mémo; rependant J'éprouvais uneborrible anxiété. Hélas 1 depuis ce temps J'ai tant vu mourir que J'ai appris que c'était là une chose facile... mais

alors nous u'clions pas habitués à lYvliafaud, ci celte

image se préi entai) sans ce: se a mon espril et me glaçait d'effroi. Cependant, le silence de Julien ne me laissait aucun doute Bur ses intentions ; il avait pourtant dit qu'il avait un autre moy< n de ma sauver; Je n'espérais

plus... mais J'attendais qu'il me parlât.

Nous arrivâmes en face d'une petite maison, où il fit arrêter la voiture.

— Faites ouvrir, dit-il aux cavaliers qui nous servaient d'escorte, et tâchez qu'on nous donne de quoi nous rafraîchir.

Les cavaliers entrèrent. Pendant ce temps, Julien semblait cruellement agité. La maison s'ouvrit.

— Mettez vos chevaux à l'écurie, dit-il à ses cavaliers, je vais vous rejoindre avec mademoiselle.

Dès que nous fûmes seuls, il se tourna vers moi.

— Ecoutez, me dit-il, je vais descendre de la voilure, je vais en laisser la portière ouverte... Lorsque je serai à la porte de la maison, descendez du côté de la route, Je ne vous verrai pas. Gagnez rapidement le bouquet de bois qui est en face... le reste me regarde.

— Oh ! m'écriai-je, touchée jusqu'aux larmes de celle fîère générosité, commentvous payer jamais de cette noble action !

— Probablement, mejrépondit-il d'un ton amer, la république s'en chargera. Dans tous les cas, ne vous en inquiétez pas.

Madame de Perbruck, Saturnin et Marguerite poussèrent un profond soupir, comme s'ils avaient assisté a la scène que mademoiselle de Paradèze venait de raconter. Elle reprit son récit en ces termes :

« A ces mots, Julien s'éloigna brusquement. Je fis ce qu'il m'avait dit, et j'avais déjà atteint le bois, lorsque j'entendis tout à coup un coup de feu. Je m'arrêtai épouvantée, et de derrière un buisson où je m'étais blottie, je vis tout à coup accourir les soldats qui sortaient de la maison. ■ Je les entendis s'informer de ce qui s'était passé.

— J'étais descendu un moment de la voiture, répondit Julien, et j'y avais laissé mes armes; j'allais remonter, lorsque tout à coup j'ai vu la prisonnière près de moi: j'ai voulu m'élancer vers elle, mais elle s'était armée de mes pistolets et m'a atteint de ce coup qui m'a renversé.

En parlantainsi, il montrait une blessure qu'il venait de se faire, etil désignait aux soldats une route opposée à celle par où j'avais fui. Ils s'y élancèrent, tandis que je restais immobile à la place où je m'étais cachée.

Bientôt les soldats revinrent d'une poursuite inutile.

— Nous avons rencontré des paysans de ce côté, dirent-ils brutalement à Julien, mais ils n'ont vu passer personne. La peur vous a troublé la vue, mon petit.

— Non, non, il s'est battu près de moi, dit un autre, et ce n'est pas la peur qui l'a empêché de voir... c'est l'amour. Il y a trahison.

— Oui, dirent quelques autres cavaliers, il a déjà sauvé l'aristocrate àMachecoul; il l'a fait échapper ici... il faut le fusiller.

— Vous savez qui je suis, dit Julien.

— Un blanc-bec à qui on soumet de vieilles moustaches, repartirent les soldats.

— Je suis le fils d'un représentant du peuple.

— Ça ne l'empêchera pas d'aller à la guillotine, lui répondit-on.

— C'est le secrétaire de Fiobcspierre, ajouta un plus timoré.

— Eh bien ! le tribunal révolutionnaire en décidera ! emmenons-le.

Je vis garrotter et emmener prisonnier celui qui venait de me sauver, et je compris alors le sens des paroles qu'il m'avait répondues, lorsqu'il m'avait dit : que probablement la république se chargerait de le récompenser de sa générosité.

— Et qu'est-il devenu? fit vivement Saturnin, que ce trait d'humanilé avait vivement intéressé.

Probablement le crédit de son père et celui de son infime protecteur l'a sauvé de la fureur des républicains de Nantes... car il vit, et je l'ai revu.

— Où cela? dit madame de Perbruck.

— Dans les prisons de Nantes, et pour lui devoir une seconde fois la liberté, repartit Louise.

On se rapprocha du lit où était couchée mademoiselle de Paradèze, pour mieux écouter. A ce moment une main poussa doucement la porte de la maison : un $une homme armé parut sur le seuil, mais il s'arrêta et resta immobile a écouter, pendant que Louise continuait.

Il est inutile que je vous dise la vie errante que j'ai menée âepuis celte époque. Je fus rencontrée dans ma fuite par une troupe de paysans commandés par Stofflet. Je les suivis quelque temps. Enfin je trouvai dans l'armée de Bonchamp madame de la Châtaigneraie, la tante de celui que j'avais perdu. Je me plaçai sous sa protection. Je demeurai avec elle, je la suivis partout où elle allait, soignant les blessés, préparant les cartouches, faisant pour noire sainte cause tout ce- qu'il est permis à des femmes défaire. J'étais chez madame de Lescure le jour où elle chargeait elle-même d'une main tremblante les armes de son mari, comme si elle avait prévu qu'elles lui seraient inutiles pour éviter la mort qui devait l'atteindre. Hélas ! ce fut après le combat fatal où il périt que je fus laissée pour morte par un parti républicain qui avait massacré une foule de femmes et d'enfans réfugiés dans une grange, tandis que le noble Bonchamp étendait sa main mourante entre les armes royalistes et les républicains prisonniers, et les couvrait de son sublime pardon.

Le lendemain, pendant qu'on débarrassait les morts de la grange où j'étais restée, on s'aperçut que je vivais encore, et on me jeta sur une charrette où étaient entassés des femmes, des prêtres, des enfans, qu'on menait prisonniers à Nantes. Ma jeunesse, les soins de mes compagnons d'infortune, qui s'oubliaient pour me secourir, me rappelèrent à la vie, et en arrivante Nantes je fus jetée dans la prison établie au château. Il n'y avait pas de place pour nous, du moins nous le pensions ainsi, en nousvoyant trente entassés dans une salle où il y avait à peine cinq ou six lits. Hélas! nous ignorions jusqu'où pouvait aller la cruauté dégradante de nos bourreaux. Pendant quatre mois que j'ai habile cette prison, j'ai vu s'accroître jour à jour le nombre des prisonniers. Là où l'espace nous semblait étroit pour vingt, nous avons habité trente, puis quarante, puis cinquante, puis cent.

— Ce n'est pas possible, dit madame de Perbruck.

— Cent, ai-je dit, reprit Louise, ce n'est pas assez. A ce nombre, encore pouvait-on se coucher côle à côte sur la paille répandue autour de ces salles immondes. Mais bientôt il n'y eut plus de place par terre pour tout le monde. On s'arrangea : la têie des uns reposait sur le corps des autres. Tous les matins on nous jetait à chacun une livre de pain noir et un peu d'eau, à peine assez pour boire, et chaque jour de nouveaux prisonniers venaient presser de leur nombre les prisonniers déjà si misérablement enlassés. Cependant le tribunal révolutionnaire se hâtait de tout son pouvoir : chaque jour, cent cinquante, deux cents de nos malheureux compagnons marchaient à la mort ! Mais la hache et la fusillade allaient moins vite que lesarrestaiions.Enfinccne fut plus qu'un cloaque infect d'où personne ne jetait plus dehors aucun immondice.

IiA! madame, reprit Louise avec un horrible dégoût,

JLe Siècle»

c'est une affreuse chose que de penser à quelle dégradation l'homme peut descendre ; c'est une bien misérable créature pour que l'amour de la vie lui fasse supporter de pareilles horreurs ! Un cercle d'hommes qui se formait autour de l'endroit où les mères cachaient leurs filles nous empêchait le plus souvent de voir les misérables qu'on mêlait aux proscrits; mais ils ne pouvaient arrêter leurs infâmes chants. Alors nous nous mettions à genoux , et nous essayions de couvrir ces voix atroces sous l'harmonie de quelque saint cantique, jusqu'à ce que la lassitude nous forçait au silence : et alors il nous fallait entendre. -

Mais l'impudeur n'appartenait pas toujours à ces honteux compagnons de notre prison. Plus d'un brave soldat de la Vendée, plus d'un noble gentilhomme a été jeté au milieu de nous sans vêtemens, et cela est arrivé si souvent, qu'à la fin il ne restait plus à chacun de nous que le choix de voir ce honteux spectacle ou de le donner soi-même en se dépouillant du dernier lambeau qui lui restait. Ainsi, tout s'oubliait : la pudeur... la...

Louise s'arrêta suffoquée par ces odieux souvenirs. La marquise dit en lui donnant un baiser sur le front, comme pour y replacer la couronne d'innocence flétrie par ces infamies :

— Les vierges que les païens exposaient nues aux tigres du Cirque étaient voilées de leur martyre ; vous avez été comme elles, ma fille.

— Enfin, reprit Louise avec effort, les geôliers euxmêmes, épouvantés de venir chercher les victimes dans les fanges pestilentielles de ce cloaque, firent promettre la liberté à quarante prisonniers s'ils osaient entreprendre de nettover cette sentine impure. Les malheureux l'ont fait... et lorsque nous trouvions qu'ils avaient chèrement acheté leur vie, on leur tenait la parole qu'on leur avait donnée, en les faisant fusiller dans la cour même du château. C'était là la liberté qu'on leur avait jurée !

— Cela ne se peut pas ! s'écria Saturnin.

— C'était Carrier qui avait promis cette grâce, dit Louise ; en connaît-il d'autre que la mort?

— Et vous avez vécu là quatre mois ? dit la marquise de Perbruck.

— Oui, moi comme tant d'autres, habituée au luxe d'une maison somptueuse... plus que cela, accoutumée aux soins d'une scrupuleuse propreté... moi qui aurais préféré monter à l'échafaud que d'entrer dans cette prison, si j'en avais prévu les horreurs, et qui, vaincue comme tant d'autres, en ai accepté peu à peu les plus honteux dégoûts. L'infamie soufferte la veille rendait moins pesante l'infamie du lendemain ; d'ailleurs je ne vivais pas pour vivre seulement, je vivais pour une vengeance. Chaque jour les nouveaux arrivés nous apportaient des nouvelles du dehors. En entendant raconter les massacres ordonnés par les chefs des républicains, je rêvais que si ma liberté m'était rendue, ma main, la main d'une femme, punirait le plus cruel de tous ces bourreaux. J'hésitais entre eux, mais Carrier était arrivé à Nantes, et je n'hésitai plus. Carrier, l'homme qui envoyait à l'échafaud quiconque était en son pouvoir, sans le connaître, sans qu'il eût besoin de prétexte; Carrier, qui faisait fusiller ceux qui résistaient et ceux qui demandaient grâce; Carrier, qui arrachait aux prisons les malheureuses dont on lui vantait la beauté, et qui les prenait in nocentes au geôlier et les renvoyait déshonorées au bourreau; Carrier, ce crime vivant, ce tigre à face d'homme dont le nom efface tous les noms infâmes qu'on lui donne ; c'est lui que je voulais frapper. Ce fut cette pensée, ce fut cette espérance qui me lit supporter les supplices et les hontes de la prison, et cependant cette espérance, cette pensée ne m'eût servi qu'à me faire vivre jusqu'à l'échafaud , lorsque avant-hier un homme parut tout à coup dans notre prison. Il venait, disait-on, voir si Carrier remplissait clignement la mission dont il était chargé. Que d'espoir suscita la venue de cet homme, car, je vous l'ai déjà dit, jamais figure plus douce, plus

FHEDER1C 801 LIE.

angéflque ne cacha une âme plus duremenl trempée dans lesang, il s'avançait Impassible et calme au milieu de tous ces désespoirs, sana pitié pour les malheureux, sana colore pour les persécuteurs. Lorsqu'il passa prôa de mol :

— Julien ! m'écriai-Je malgré moi en le voyant

il chercha un moment a me reconnaître soua iea hall*

Ions (loin j'étale à peine vêtue.

— Louise de ParadèM ' s'ecria-t il ; vous dans ce nii-

aérable état, tous la Bile d'un riche gentilhomme!

— Moi et mille antres qui Talent autan) que moi, lui dis-je ; les femmes, Iea en fana de la plus baute noblesse.

— Femmes cl enl.ins d'aristocrates, s'ceria-t il avec fureur, qni souffletiez le peuple et qui lui crachiez au visage lorsqu'il vous criait du fond de la misère : « Je souffre, j'ai faim, j'ai froid, je pourris dans ma fange! o à votre tour souffrez du froid, de la faim et pourrissez dans ers luisons!

Toul le monde se détourna, moi seule avais Te droit de croire que tant de cruauté ne lui était pas naturelle.

— Ah! Julien, lui dis-je, vous n'étiez pas ainsi quand vous m'avez sauvée.

— Et je suis encore ce que j'étais alors, toujours prêt à vous sauver, me dit-il tout bas.

Je vous l'atteste, et d'ailleurs ce qui me reste à vous dire vous prouvera que si j'ai accepté ce n'était point pour sauver ma vie, mais pour accomplir le dessein que j'avais depuis longtemps formé. Et cependant en me voyant suivre Julien j'ai entendu autour de moi des voix qui osaient m'accuser d'aller acheter ma liberté d'un prix infâme. J'ai laissé parler. J'espérais que mon sang ou celui d'un autre me justifierait. J'ai suivi Julien, il a obtenu de mes geôliers de me faire changer de prison, et lorsque nous avons été sortis, il m'a encore laissé fuir après m'avoir donné une bourse d'or, et celte fois encore au péril de sa tète. J'avais enfin ma liberté ! s'écria tout à coup Louise avec exaltation.

A ce moment, celui qui était resté immobile et muet sur le seuil de la porte éleva tout à coup la voix.

— Et vous l'aviez acceptée en me jurant de quitter la France... Qu'avez-vous fait au lieu décela?

Saturnin, madame de Perbruck, Marguerite, s'étaient retournés, et avant que Louise n'eût prononcé le nom de ce jeune homme, tous l'avaient reconnu. En effet, c'était presque un enfant, sans barbe, d'un visage doux, calme, encadré de longs cheveux blonds aux boucles soyeuses.

— Julien ! s'écria mademoiselle de Paradèze.

— Moi, qui ai peut-être droit de demander ce que vous avez fait de la liberté que je vous ai donnée.

— Ce que j'ai fait de cette liberté, reprit Louise avec enthousiasme, ce que j'ai fait de l'or que vous m'avez donné ! Je m'en suis servie pour me dépouiller de mes haillons, pour me parer d'habits somptueux afin de pénétrer plus aisément jusqu'au monstre qui se cache dans la peur que lui renvoient ses crimes. J'ai veillé toute la journée à sa porte; je savais l'heure de ses orgies, et quand cette heure est enfin venue, je me suis audacieusement mêlée à ses convives, j'ai agacé les passions du tigre, je me suis assise à côté de lui à la table ; j'ai assez égaré sa raison pour qu'il pût croire à je ne sais quel amour impossible; il a voulu rester seul avec. moi. Je le tenais, et il était déjà sons le couteau que j'avais caché dans ma robe de fête, lorsqu'une main funeste me l'a arraché.

— Ah! malheureuse, qu'as-tu fait? s'écria Julien.

— Ce que je ferais encore si j'étais libre; ce qui eût été une action pour laquelle la France m'eût bénie si j'avais réussi, ce qui eût sauvé des milliers de victimes dont les cadavres m'ont accompagnée depuis Nantes jusqu'ici.

— Quoi ! fit Saturnin, tous ces cadavres flottant autour de vous?

— Apprenez donc ce qui s'est passé, ce que j'ai vu, ce que j'ai eu le courage de voir ; car tombée sous le poi-

gnard de la maltreaae de Carrier, j'ai recouvré mi

au moment où ou allai! me jeleran supplice.

Elle leur raconta alora l'épouvantable scène de la nuit précédente, el finit en disant :

— Voila ce que j'ai vu, voila les fêles dont Carrier

laite aes convives dana l'orgie à laquelle J'assistais, et Dieu n'a pas permis que Je lue ce monstre I Dieu n'a pas

mis dans la pensée d'un autr.', que d'une femme sans

foire, le généreux dessein de délivrer Nantes de ce monstre ! ( ^pendant tous les hommes ne sont pas morts ; il y en a d'échappés au champ de bataille, il y en a qui se

cachenl dana de misérables cabanes et qui cependant auraient le courage de mourir.

— Oh! je vous comprends! s'écria violemment Saturnin. Malheur à Carrier!

La porte se ferma brusquement et Julien entra tout à fait dans la cabane.

— Taisez-vous, malheureux! je ne suis pas seul dans ce village.

— Appelez à votre aide si vous voulez, s'écria Salur nin, et vous apprendrez ce que vous coûtera une dénonciation!

Julien regarda Saturnin sans s'émouvoir.

— Vous êtes fou. monsieur, reprit-il d'un ton froid. Depuis une demi-heure que je suis a votre porte et que j'écoute votre conversation, von» seriez déjà entre les mains de gens qui ne vous eussent pas pardonné la plus innocente de vos paroles si je ne les avais éloignés.

— Que voulez-Yous donc faire de nous, monsieur? lui dit Louise.

Julien réfléchit pendant quelques minutes.

— Ecoutez, lui dit-il ; je n'ai rien entendu, je n'ai rien vu ; je suis entré dans une cabane où l'on m'a laissé asseoir à côté du feu pour me réchauffer et me reposer un moment; j'ai trouvé une jeune fille malade, une mère et un fils occupés à la soigner avec un de leurs jeunes parens, voilà ce que je puis répondre à l'un des représentons du peuple qui accompagne l'armée de Marceau, et qui a suivi la colonne chargée d'explorer ces campagnes et d'empêcher les royalistes battus à la bataille de Savenay de traverser la Loire. Ce représentant du peuple, établi à l'ancien presbytère, s'appelle Bourbotte. Il n'a pas des idées aussi exagérées peut-être que Carrier, mais il se montrerait aussi implacable que lui s'il soupçonnait quelles sont les personnes que cache cette chaumière. Il ne ferait pas exécuter sans jugement les prisonniers dont il pourrait s'emparer ici, mais il n'y a pas un tribunal qui ne prononçât leur condamnation s'il parvenait à les lui livrer.

— Nous sommes donc perdus ! fit Mme de Perbruck.

— Ce danger ne peut pas être de longue durée, reprit Julien; les généraux républicains et les représentans du peuple , qui suivaient l'armée, sont attendus à Nantes où une fête se prépare. Dans quelques jours, ces campagnes seront libres; dans quelques jours, il vous sera facik de quitter tout à fait la France; je vous demande à tous votre parole d'être partis dans huit jours.

Dans la position désespérée où se trouvaient tous les personnages présens, cette proposition était de la part de Julien un grand acte de clémence et même de générosité. Ils firent tous la promesse qui leur avait été demandée.

— Et maintenant, dit Julien, je ne vous demande pour toute reconnaissance que le droit d'entretenir en particulier mademoiselle de Paradèze.

Saturnin, madame de Perbruck et Marguerite se -préparèrent à sortir; Julien tira d'un portefeuille de petites cartes imprimées, qu'il remit à chacun d'eux en leur disant :

— Si, pendant que vous allez être hors de cette maison, vous êtes rencontrés par des soldats et conduits devante représentant du peuple, il vous suffira de montrer ces caries; elles seront pour tout le monde une preuve

LES \\! Ml RËS DE SA.TI RN! N FICHET.

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