‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 8 sur 169 · UN LOGOGRIPHE VIVANT · texte numérisé non relu

UN LOGOGRIPHE VIVANT

Le porsonnago mystérieux que nous avons vu dans le restaurant du bois de Boulogne, et que son compagnon avait appelé monsieur Masson, habitait seul une maison isolée sur la colline si escarpée de Montmartre. Située au milieu d'un verdoyant enclos, elle dominait au loin tout le panorama de Paris, et auprès le cimetière du pays, dont les croix blanches et noires dessinaient à sa baso leurs lugubres silhouettes.

Monsieur Masson n'avait pas d'autre commensal que le jeûne homme à qui l'argot de ses anciens compagnons do désordro avait donné le sobriquet de Pied-de-Céleri.Co dernier, commo nous l'avons vu dans un des précédons chapitres, était une nature un peu détériorée par la misère et le vice, et que son nouveau précepteur avait asi-ez de peine à réformer. Grand, blond, frêle, imberbe, nerveux à l'excès, dégingandé d'attitude, de geste et de manières, comme le s-erait un élève de saltimbanques, voilà pour le physique; faible de caractère, crédule, futile, bavard, vaniteux, gourmand, borné d'intelligence et étourdi jusqu'à la témérité, voilà pour le moral. Il avaitdans la physionomie et même dans l'accent quelque chose d'étranger qu'on ne pouvait rattacher à aucune origine précise, et qui, dans tous les cas, ne rappelait nullement le type si connu des Parisiens de son espèce. Sa mémoire ne conservait que des notions vagues et incohérentes, non-seulement sur son enfance, mais encore sur sa première jeunesse. C'était un de ces êtres insoucians qui vivent au jour le jour, qui vmblent être tombés de la lune sans se demander pourquoi, sans savoir comment, sans s'inquiéter d'où ils viennent ni où ils vont, qui quittent ce monde avec autant d'indifférence qu'ils y sont entrés, et qui restent toute leur vie à l'état d'enfant. Pied-de-Céleri, pour ainsi dire, était alors un grand gamin de vingt-cinq à trente ans, plus ou moins. Son dévouement, son obéissance, son affection à l'égard de monsieur Masson, étaient d'ailleurs sans bornes, ainsi quenous le savons. Ces sentimens, les seuls dont il lût capable, ne procédaient pas seulement de la reconnaissance qu'il pouvait avoir pour son bienfaiteur, pour l'homme qui l'avait tiré de l'ignominie et surtout de la misère, et à qui il devait la vie, le bien-être et la sécurité : ils tenaient aussi à des causes cachées, à une influence irrésistible que le maître exerçait sur l'esclave, par des motifs que nous connaîtrons plus tard.

Pour tout le voisinage, monsieur Masson était un objet de superstitieuse terreur. Jamais il n'apparaissait dans les

réunions publiques, Jamais il ne fréquentait les eaféa ni les restaurant de la localité; il vivait solitairement; les concevons de ses fenêtres étaient toujours fermés, et il ne parlait à ses rares visiteurs que sur le seuil même do sa

maison. De quoi vivait il 7 On l'ignorait. Il sortait souvent de grand matin et ne rentrait qu'à des heures avancées de la nuit, sans appréhender les voleurs qui infestent les

carrières du pays. On ne im connaissait aucune profession, <ar on avait en vain Interrogé Pied-de-Céleri sur les habitudes de son mettre.

— Je no puis rien dire, répondait le jeune homme, car ce que je raconterais à un mort même, il le saurait 1

Un jour, la curiosité publique alla jusqu'à s'inquiéter sérieusement de cet impénétrable personnage; on en parla à l'administration municipale, on stimula le zèle des gendarmes, on voulut provoquer une enquête sur cetto existence nébuleuse, mais un ordre venu on no sait d'où mjoignit à l'autorité locale de laisser on |>aix monsieur Masson et do no s'occuper en rien de sa manière de vivre.

Toutefois, on racontait do lui des choses stupéfiantes. Par exemple, un père de famille ayant disparu de la commune, des traces de sang sur la grande route voisine firent croire à un assassinat; mais il n'y avait pas d'autre indice, et lo cadavre mémo do la victimo n'avait pas été retrouvé. Quoi qu'il en fût, le fugitif ou le défunt ruinait sa femme par sa mort ou par son absence, attendu l'obligation où elle so trouvait de restituer à qui de droit une somme de dix mille francs dont il était porteur au moment de sa disparition, en qualité de garçon do recettes dans une maison do commerce. Cette somme constituait à peu près tout l'avoir des siens. Monsieur Masson fit venir chez lui la pauvre mère, lui uonna les dixmille franesdont elle avait besoin pour remplacer la somme perdue, et lui indiqua l'endroit où le corps de son mari avait été enterré dans la plaino pour faire croire à une absence volontaire.

— Et les assassins? lui demanda la veuve désolée.

— Jo ne connais pas leurs noms, répondit monsieur Masson ; contentez- vous de ce que je puis faire pour vous, et n'exigez pas davantage.

On peut deviner à quels commentaires donna lieu cette étrange révélation. Après s'être extasiée sur sa générosité, la malignité alla jusqu'à prétendre que mons eur Masson, si bien instruit des particularités du crime, pouvait bien en être le complice ; mais l'allaire on resta là ; la rumeur publique en fut pour ses frais, et monsieur Masson ne fut pas plus inquiété que par le passé.

Cette disposition générale des esprits explique la gageure qui fut faite un soir, au Poirier sans pareil, par quatre buveurs curieux. On tira au sort à qui escaladerait les palissades de l'inexpl cable personnage et s'aventurerait nuitamment dans sa demeure pour savoir ce qui s'y passait. Le champion indiqué s'exécuta résolument, après avoir bu force eau-de-vie pour se donner du cœur. Il franchit la clôture et se laissa glisser de l'autre côté. Ses camarades l'attendirent en dehors avec la plus vive anxiété. Leur attente silencieuse dura vingt minutes, au bout desquelles le mandataire escalada la palissade en sens inverse, et leur revint livide, tes cheveux hérissés, l'œil hagard ; et, après avoir mis pied à terre, au lieu do répondre à leurs questions, se mit à courir dans les ténèbres comme un halluciné, puis se laissa tomber sans force à cinq cents pas do là. Ses compagnons le rejoignirent et le ramenèrent au cabaret.

— Qu'as-tu vu? dirent-ils on no peut plus effrayés de la frayeur même de leur camarade.

— J'ai vu des choses épouvantables l répondit-il d'une voix haletante.

— Quoi donc? quoi donc?

— Vous savez bien ce grand flandrin qui est avec lui..

— Oui, Pied-de Céleri. Eh bien?

— Vous allez voir! Quand j'eus traversé l'enclos à pas de loup, et quo je fus arrivé, sans être vu ni entendu, devant les fenêtres du rez-de-chaussée, l'homme en question, le scélérat, le Masson enfin, venait d'achever son souper.

LE VEAU D'OR

« — Pied-de-Céleri , dit-il alors au grand escegrilfo qui se tenait debout. -devant lui la serviette a la main, et qu'on eût mieux (ait d'appeler Pied d'Asperge, vu sa taille do manche à balai; Pied-de-Céleri, as-tu so t?

» — J'aurai soif si cela peut vous être agréable, monsieur Masson, répondit le docile serviteur. Cela me gagne surtout quand je vois boire les autres.

» — Hé bien ! la iournée a été rude, et je suis c ontent de toi : prends ce verre et goûte un peu de ce bordeaux.

» —Volontiers, pour vous obéir. A votre santé, monsieur M isson. »

Et il but.

« — Allons, une petite répétition, » lui dit son maître.

Mais cette fois, après avoir tendu la main, le jeune gars ne put sais r le verre. Son bras devint raidc, son œil fixe et son corps immobile, comme s'il eût été pétrifié tout à coup.

— Laisse doncl tu es fou! s'écrièrent les amis du narrateur; la peur t'a troublé la cervelle I

— Ah ! je suis fou 1 Eh bien, écoutez la fin. Monsieur Masson resta en place et ne prononça pas une parole; il se contenta de faire un signe avec l'index, et aussitôt, comme si ce simple geste eût suffi à poignarder l'autre, je le vis s'affaisser sur le siège qui so trouvait en arrière de lui, la figure pâle, les traits souffreteux, les bras balans, comme un moribond. Et alors, sans bouger de sa chaise, j'entendis le Masson l'interroger dans un patois incompréhensible, celui du diable probablement. Enfin, quand il fut las de bavarder avec son cadavre, je le vis faire encore quelques signes au vis à- vis du pauvre diable, moyennant quoi le pauvre diablo se mit à s'agiter, à gigo'er, à se débattre contre je no sais quoi ; puis, à la fin des fins, il se calma, se laissa glisser de sa chaise, et s'étendit sur le parquet, sans mouvement, sans respiration, sans vie, car, pour sûr, c'était bien un vrai mort cette fois. Et voilà !

— Quelle abomination 1 s'écria-t-on tout d'une voix. C'est un empoisonnement 1 II faut aller lui en demander compte.

Et comme, pendant ce terrible récit, précédé, accompagné et suivi des nombreuses libations dont la gageure faisait les frais, le point du jour avait eu le temps de paraître, les conjurés gravirent une seconde fois la colline et s'en allèrent frapper bruyamment à la porte de l'assassin.

Quel ne fut pas leur étonnement lorsqu'ils virent l'assassiné, frais et dispos, leur ouvrir lui-même la porte, demandant avec politesse ce qu'il y avait pour leur service.

Après un moment de silence causé par la stupéfaction :

— Pardon, excuse, répondit le plus hardi en éclatant do rire, nous venions vous demander des allumettes chimiques pour allumer nos pipes.

Et à ces mots , sans attendre de réplique, la bande joyeuse s'enfuit à toutes jambes.

On conçoit tout ce que de toiles histoires, dont la renommée dénaturait et amplifiait les circonstances, devaient ajouter do fantastique à la terreur qu'inspirait la maison du diable, ainsi qu'on l'appelait. Mais l'impassible locataire poursuivait le but secret qu'il avait donné à sa vie, sans détourner la tête, sans prêter la moindre attention aux clabautleries dont il était l'objet, sans cesser même de répondre à la calomnie par d'importans services.

C'est ici que viennent se placer naturellement les détails que nous devons à nos lecteurs sur les antécédens de ce personnage.

Quelques années avant les faits accessoires que nous venons do conter, un jeune homme entrait comme fiévreux à l'hôpital de Lyon. Il était vêtu d'une de ces longues redingotes noires que les habitans du Midi appellent encore d. s lévites, du nom do ceux qui les ont rendues historiques.

On le plaça dans la salle Saint-Jean.

Parfois on l'entendait marmotter des prières, en levant les yeux au ciel avec l'expression de la contrition la plus sincère, ou en contemplant le tableau du Christ.- comme

pour puiser, dans U spectacle du divin sacrifice, l'énergie dont il avait besoin contro ses propres souffrances.

Les autres malades le nommaient le séminariste, à ciuse du costume serni-ecclésiaslique, semi-mondain, qu'il portait à son entrée.

-— 11 est mal ce soir, le séminariste l se disaient- ils ; il couchera bientôt sur la table de billard.

C'est ainsi qu'on appelait le marbre de la salle où étaient portés les trépassés, dès qu'ils avaient rendu le dernier soupir.

En effet, le médecin en chef avait prescrit pour lui, à sa dernière visite, l'invariable panacée de ceux qui n'ont plus rien à attendre de la pharmacopée humaine : « Eau gommeuso, diète le matin, diète le soir, frictions sur les tempes avec du baume spirituel. » Ce qui voulait dire que la science étant à bout, le trailernent devait se réduire à tracasser le moins possible le malade.

A côté du moribond, coté sous le no 14, — car les malheureux qui se font soigner dans les hospices répondent au numéro de leur lit, — gisait un vieillard d'environ quatrevingts ans. Sa tête était complètement dénudée do cheveux, et sesyoux, sans cesse en mouvement, témoignaient d'une agitation morale que certes aucune tisane n'eût pu calmer.

Outre son numéro de literie, celui-ci avait aussi un sobriquet. On l'appelait Mathusalem, et il était le plastron de tous les entretiens, quand les malades, assemblés autour du poêle, y causaient gaîment.bien près de la tombe, avec une insouciance de mousquetaires.

— Mathusalem, s'écriait l'un d'eux, as-tu deux sous à me prêter pour avoir du tabac ?

— Deux sousl répondait le vieillard; moi, deux sous ! vous voulez rire, messieurs ! Je n'ai pas même de poches à ma capote grise. Voyez. Où pourrais-je mettre ces deux sous?

Depu'S deux mois qu'il avait été recueilli à l'hôpital, on n'avait riea pu savoir de lui, si ce n'est le nom qui fut trouvé sur son passeport, étranger comme son accent. Soit que l'âge, le chagrin ou la médecine eût agi trop violemment sur son cerveau, soit qu'une cause inconnue eût affaibli ses facultés, il ne se souvenait plus de ce qu'il avait été dans le monde, et représentait assez bien, avec sa longue barbe blanche, ses mains maigres et ses traits dévastés, l'image allégorique du temps, qui elface tout, jusqu'à son propre souvenir.

Or, lo jeune malade et le vieillard, qui souffraient côte à côte, avaient conçu beaucoup d'affection l'un pour l'autre. Ils se rendaient de petits services en l'absence des infirmiers; ils se faisaient boire à tour de rôle, et s'exhortaient mutuellement à la patience.

— Qui êtes-vous? avait demandé parfois le lévite à la capote. Avez-vous une famille, une position, une profession quelconque?

— Moi? Non. Je suis pauvre, je suis inconnu, je suis peut-être Mathusalem, comme ils le prétendent.

— Comment I vous ne vous souvenez pas de votre vi^ passée?

— Oh ! si 1

— Que vous est-il arrivé?

— Je suis mort.

— Mort à la raison ! pensa le jeune homme.

— Oui, mort, bien mort. Il y a longtemps de cela. On m'a enterré, puis je suis ressuscité. J'ai été riche alors, riche à millions. Puis j'ai eu peur.

— Peur de quoi?

— Peur des gens qui m'avaient enterré ; je suis parti... bien loin, bien loin... pour me cacher... pour cacher mes millions.

— Vos millions?

— Hein? qui est-ce qui parle de millions? Qui est-ce qui a dit que j'ai des million-»? Vous? Oh! la bonne plaisanterie! Fouillez mou lit, fouillez ma capote : il n'y a mémo pas de poches. Où pourrais-je fourrer des millions? Je n'ai

ptfl une obole. Jo no possède rienj hormis co chapelet que j';ii gardé pour »iiro avec vous rues prières.

— El vous faites bien, reprit le jeune homme avec douceur ; Dieu est le médecin de l'6me,et il n'y a pour l'homme qu'un seul Ire-or de précieux ici-bas : celui qui so compose de nos bonnes pensées, de nos bonnes actions.

Cependant, le malado n» 14 revint à la vie, peut-être parce que l'.irl l'avait abandonné. (îràce à sa jeunesse, il reprit peu à peu ses forces ot marcha d'un pas rapide vers la convalescence.

Son vieux compagnon, lo n« 15, s'acheminait au contraire vers la tombe, accablé sous le poids des ans.

Les habitans do la salle Saint-Joan avaient remarqué à des intervalles assez rapprochés la visito do deux hommes noirs qui s'entretenaient avec lo n° 14.

— Quand la cérémonioT lui diront-ils lorsqu'ils lo virent tout à fait guéri.

— Quand j'aurai la force de la supporter, et l'osprit assez libre pour en comprendre la grandeur.

— Quand partirez-vous pour les îles?

— Immédiatement après avoir reçu l'insigne honneur que vous m'offrez.

— Hàtez-vous, mon frère, car la barbarie a besoin des lumières de la foi.

— Mon corps est à Dieu commo mon âme, répondit le n» 14. Encore quelques jours, et la colombe sortira do l'arche pour porter aux sauvages l'olivier de paix.

Le soir môme, tandis que tout dormait dans la salle Saint-Jean, infirmiers et infirmes, un cri d'agonisant fit tressaillir la religieuse qui veillait en silence. On accourut : c'était le vieillard qui râlait.

— Qu'est-ce? demanda l'interne de service.

— C'est Mathusalem qui s'en va, diront les voisins.

— Mort I dit le jeune homme, après lui avoir interrogé le pouls et la respiration.

Le décès étant constaté, deux hommes de peine emportèrent le défunt et le déposèrent, selon la règle, dans l'amphithéâtre d'anatomie.

A cette époque, on plaçait le cadavre sur une table de marbre, et on lui passait un anneau au bras droit, afin qu'en cas de léthargie on fût averti de son retour à l'existence. Cet anneau correspondait en effet à une sonnette placée dans la salle de garde, et le premier mouvement du résurrectionjfcte avertissait le médecin de service.

Or il arriva cette nuit-là que, pour la première fois depuis bien des années, la cloche funèbre se fit entendre dans le calme de la nuit, comme la plainte d'une âme en peine.

— Où est l'élève ? s'écria le sous-aide en se levant en sursaut.

— Me voici, monsieur, dit l'étudiant en se frottant les les yeux.

— N'avez-vous rien entendu ?

— Non, monsieur, répondit celui-ci, qui venait de rêver que sa maîtresse dansait avec lui à la Grande Chartreuse.

— Il me semble avoir entendu la cloche des morts.

— Ce n'est pas possible.

— Ecoutez !...

On entendit alors le lugubre appel pour la seconde fois.

On courut à l'amphithéâtre pour voir quel était le défunt assez osé pour protester contre les déclarations de la science. On trouva le vieillard assis sur son séant et cherchant à parler d'une voix éteinte.

Le médecin lui tâta le pouls avec attention.

— Vous vous êtes trop pressé, dit-il à l'élève d'un ton de reproche; vous avez pris une syncope, une oppression, pour un râle. Votre montre avance d'une heure.

— Oh! disait lo moribond, je voudrais vivre encore !

— Je comprends cela, continua le médecin en le faisant transporter dans le lit le plus voisin. Tout le monde en est là, et nous ne demandons pas mieux.

— Ah! docteur ! c'est que je ne peux pas mourir, moi,

sans avoir (Bit mon testament; Je suis riche, je suis immensément riche.

— il divague I pensa l'élève nn hochant la t(Ho; il n'e [ias seulement deux sous pour s'acheter «lu la bac.

— Aua&i bien, je n'ai jamais joui de ma lortune, reprit lo vieillard; je veux m'amuser enfin, j'en ai les moyens:, je ne veux plus être avare, je veux qu'on RIO serve à dîner avec des vins tins, nos volailles truffées, «les chants et des danses. Je puis donner des fêtes, moi; je .suis baron arebimillionnaire, et chevalier du Saint-Esprit 1

— Curieuse exaltation I murmura le médecin en guise do leçon à son subordonné. Notez, jo vous prie, ces diagnostics.

— Et puis, est-ce qu'on meurt pour toujours? Non. Je sais bien le contraire Josuis déjà mort uno fois, moi qui vous parlo.On a chanté ma messe, on a creusé ma tombe, on m'a onsoveli, ot deux jours après j'étais on ne peut mieux portant. Mes ennemis ont été bien attrapés! la grande Catherine surtout!

— Mon frôro, dit alors au malade la voix douce et persuasive d'un do ces anges de .a terre qu'on nomme du doux nom de sœur do charité ; mon frère, vous allez paraître devant Dieu. Au lieu de vous abandonner à ces rêveries incohérentes, élevez-vous vers lui par la pensée, et demandez-lui pardon de vos fautes, si vous en avez commis.

Le vieillard s'efforça de joindre ses mains défaillantes, et un torrent de pleurs s'échappa de ses yeux.

— Où est le 14? dit-il ensuite ; je veux parler au 14!

— Qu'est-ce que le 14 ? demanda le médecin.

— C'est son voisin de salle.

— Eh bien ! contentez son dernier vœu. Faites venir le

Le jeune ami du mourant fut appelé, et, après avoir salué les assistans, il s'agenouilla devant le lit de douleur.

— Ami, lui dit l'octogénaire, je vais mourir pour la seconde fois; et cette fois, hélas ! ce sera la bonne. Mais j'ai un remords. Depuis vingt ans, je vis comme un mécréant, comme un cancre ; j'ai passé ma vie à adorer le veau d'or, selon l'expression de l'Ecriture. Eh bienl je merepens, je demande l'absolution de mes péchés, et je veux que ce que je possède serve du moins après ma mort au soulagement des malheureux que j'ai tant dédaignés pendant ma vie. Tiens, voici ce que je possède; c'est pour toi, mon dernier ami, à la condition que tu le donneras aux pauvres ; à la condition que tu l'emploieras à accomplir autant de bien que j'ai pu commettre de mal.

En prononçant ces derniers mots, le malade tendit au jeune homme le chapelet noir dont il se servait pour ses dévotions.

— Beau cadeau ! pensèrent les assistans.

— Ce chapelet est à toi, continua péniblement le malade; je te le donne... tires-en profit... Mais écoute...

Et alors, faisant signe au jeune homme de se pencher vers lui, il rassembla tout ce qui lui restait de force et de mémoire à ce moment suprême, et lui parla tout bas, à mots entrecoupés, pendant quelques minutes, comme s'il déposait de graves révélations dans sa conscience et lui donnait d'importantes instructions.

— Ami, promets-tu de faire cela? reprit-il tout haut, quand il eut achevé ses discrètes confidences.

— Je le promets, répliqua le n» 14.

— Merci, répondit le vieillard. Je puis mourir maintenant Adieu.

Et sa tête retomba sur l'oreiller pour ne plus se relever. Cette fois, la cloche correspondant au bras droit de chaque mort ne fit pas entendre de sinistre appel.

Le n° 14 emporta le chapelet du défunt, et en regagnant son lit, il s'étonna de la pesanteur extraordinaire de cet objet.

Ce chapelet,surmontéd'unecroixdeplomb,avait soixante grains de bois ainsi divisés : le plus gros représentait le premier Pater ; les trois qui suivaient indiquaient les trois

LE VEAU D'OR

premiers Ave Maria; lo quatrième commandait un autre Pater; il était suivi d'une médaillo destinée au Credo; après quoi venaient cinquante grains divisés en dizaines d'Ave Maria, séparées par des grains de Pater énormes.

En exécuteur testamentaire consciencieux, le no 14 voulut savoir ce que contenait ce cadeau dont devait bénéficier le mondo ; il coupa le premier grain de bois, et alors quelle fut sa surprise!

Lo vieillard n'était point fou ; il n'avait point menti en parlant de ses richesses, de ses trésors, de son incroyable avarice.

Chaque grain de chapelet recelait un diamant d'une valeur considérable.

Le n<> 14 cacha son héritage avec soin ; il supporta avec résignation les quolibets des loustics de la salle Saint-Jean, à propos du cadeau fantasque de feu Mathusalem, et il employa les derniers momens de son séjour à l'hôpital à s'assurer du nom sous lequel le défunt avait été inscrit.

Le malheureux qui était venu mourir dans cet hôpital à quatre-vingts ans passés, ayant au cou un trésor do roi, ce malheureux s'appelait le baron A ppencherr : c'était le père du baron Appencherr, mari de Gertrude Duplessis; c'était le père du riche banquier do Paris; c'était ce prince Dalbouki, lequel s'était sauvé des prisons de la grande Catherine en se faisant passer pour mort, grâce à l'eau narcotique de la princesse Bolinska, dont disposait le vieux Labanoff, ce savant prisonnier de Cronstadt, père lui-même du diplomate que nous avons rencontré dernièrement dans l'étude du notaire d'Ernée.

On se rappelle, en effet, qu'après son décès simulé et son inhumation dans lo caveau funéraire de sa famille, Dalbouki s'était évadé de Russie, avait pris passage sur un vaisseau anglais et s'était réfugié en Allemagne. Là, il avait adopté le nom d'Appencherr, fondé à Francfort une importante maison de banque, et reçu plus tard de la saintealliance le titre de baron en récompense de ses services financiers. C'est dans ses mains que la famille du comte de Zanau avait déposé les sommes considérables dont le revenu servait à l'entretien secret de la comtesse dans le château d'Hildebourg-Hausen et à celui do leur enfant, ce chovalier de Limbourg qui devait être assassiné plus tard, à Francfort, en 1821, laissant lui-même un fils, le héros inconnu de celte histoire, né de son mariage secret avec Augusta Mildenoff; une jeune fille de cette ville.

Or, après que le vieux Duplessis fut venu à Paris, en 1817 fonder une succursale de la maison de Francfort dont il était l'associé, et que le fils du vieux baron Appencherr en eut pris la direction, ce dernier rompit son association avec Duplessis, qui rentra en France, demeura quelque temps a Paris auprès de sa fille et de son gendre, puis se fixa définitivement à Ernée auprès de son neveu. Le vieux baron liquida sa maison de Francfort, fit passer à son fils, le banquier de Paris, les sommes dont il était dépositaire , convertit son immense fortuno en diamans , les enchâssa dans des boules de bois, sous forme de chapelet, et, saisi tout à coup d'on ne sait quelle folie d'avare, disparut d'Allemagne, et se mit à courir le monde en mendiant, sans qu'on pût constater ce qu'il était devenu , jusqu'au jour où nous le voyons mourir de misère et de vieillesse dans un hôpital de Lyon.

Le lendemain de son décès, les deux hommes noirs vinrent trouver le no 14 et lui dirent :

— Vous sortez d'ici ce soir ?

— Oui, mes frères.

— Alors, vous vous ferez ordonner cette semaine?

— Non, mes frères.

— Quoi l vous n'irez pas rejoindre nos missions? Vous n'irez point en Océanie, comme vous le demandioz naguère, pour prêcher la parole de Dieu ?

— Pardonnez-moi, mes frères, répondit le jeune convalescent, Une mission nouvelle m'est échue, Je n'ai plus

besoin d'aller au-delà des mors pour rencontrer la barbarie. Je puis maintenant rester utilement en France. Le ciel m'a fourni les moyens d'y combattro les faux dieux. Les idolâtres n'y manquent pas plus qu'ailleurs.

Ce j^une homme, qui partait lo lendemain pour Paris, muni du précieux chapelet, n'était autre que M. Masson, l'énigme vivante dont les badauds de Montmartre se racontaient, quelques années plus tard, en fremissan et les bienfaits réels et les prétendus forfaits. Les uns n'inspiraient pas moins de terreur que les autres.

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