‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 82 sur 169 · IV. — ENCORE UN · texte numérisé non relu

IV. — ENCORE UN

La lecture était finie,

et un complet silence régnait parmi les quatre jeunes gens réunis chez Noël. Celui-ci était en proie à de vives anxiétés sur l'avenir de sa position. Bien que la lettre qu'il avait reçue de son père, et par le> mains de madame Cantel , lui eût déjà appris qu'il n'avait à attendre du général qu'un misérable secours pécuniaire, qui lui échappait (soit qu'il eùl perdu dans le cabriolet la somme que renfermait la lettre , soit qu'elle lui eùl été soustraite), Noël se refusait à croire à un abandon si complet et si brutal; et il avait gardé l'espérance de voir revenir son père sur une décision si cruelle, jusqu'au moment ou il avait eu une connaissance parfaite de la femme entre les mains de laquelle il était tombé.

Quant à Fabien, on voyait , malgré ses efforts, s'agiter en lui les mouvements les plus violents de la colère et du désespoir. 11

était honteux de ce qu'il venait d'apprendre, et furieux contre ceux qui le lui axaient appris. Il y croyait en dépit de lui-même, et ne détestait pas moins ses amis que s'ils eussent écrit la plus indigne calomnie. Enfin ce dernier sentiment l'emporta, et il se leva soudain d'un air menaçant, et affectant un ton hautain et plein de sarcasme, il s'écria :

— Et puis-je savoir lequel de vous deux, messieurs, a écrit cet ignoble libelle?

Valvins, à qui le domestique de Noël qui venait d'entrer avait remis un billet, ne répondit pas; mais Lucien prit la parole, et dit d'un air très-froid :

— M moi, ni Valvins.

— Ah! s'écria Valvins en montrant le billet, comme s'il n'eût entendu ni la demande de Fabien ni la réponse de Deville, c*< si Eugène Fremery qui m'écrit qu'il vient de donner des ordres à la police pour que le cocher du cabriolet n° 901 soit arrêté celte nuit

Tuez-moi, mon père, tuez-moi tout de suite.

même. En s 'assurant de cet homme avant qu'il ait pu disposer de la somme qu'il a dû trouver dans sa voiture, nous saurons demain si madame Victorine Cantel n'a pas jugé à propos de s'en approprier une partie.

— Une voulez-vous dire? s'écria Fabien.

— Je veux dire, repartit Valvins, qu'il est très-probable (pie ton ange adoré n'est pas seulement une coquine, mais encore une voleuse.

— Valvins, tais-toi! s'écria Fabien avec une colère extrême.

— Mon cher ami, lui dit Valvins en passant à Deville le billet d'Eugène de Fremery, je n'ai pas envie de recommencer avec toi, à propos de cette femme, les scènes qui se sont déjà passées entre nous

à propos de Carmélite.

Fabien baissa la tête à ce mot , comme si on lui eût poussé un argument sans réplique.

Puis il repartit d'un ton plein d'humeur :

— Parce que tu as eu raison une fois à propos de cette fdle...

— Que tu appelais aussi un ange, lit Valvins en interrompant Fabien.

— C'est possible, repartit le jeune homme; mais ce n'est pas une raison pour abuser de l'injure à tout propos.

— D'abord, ce n'est pas à tout propos, reprit Valvins, mais bien a propos de Victorine; ensuite, attendu que ce que je. viens de te lire est vrai, j'ai le droit de l'appeler coquine, et si elle a véritablement soustrait les billets de banque du général, elle méritera le nom de voleuse.

— Elle aurait plus fait encore, s'écria Fabien avec une colère croissante, que l'homme qui se sert de pareilles expressions pour parler d'une femme, est un...

— Manant, veux-tu dire? c'est le mot propre qui peut seul exprimer ta pensée. Ose t'en servir, comme je me sers de ceux qui disent la mienne. Croismoi, moucher Fabien, il y a un plus grand mal que tu ne penses dans ce mensonge per-

pétuel de la langue, si fort en usage aujourd'hui. A force de ne pas oser appeler les choses par le vrai mot qui dit véritablement ce qu'elles sont, on finit par oublier un peu ce qu'elles sont véritablement; depuis qu'une femme qui trompe adroitement son mari deux l'ois la semaine s'appelle une femme légère, depuis qu'une femme qui trompe passionnément son mari tous les jours avec un goujat qui ne le vaut pas n'est qu'une femme égarée, l'adultère marche le nez au vent et les coudes en dehors, car cela ne l'ait pas trop peur de braver ces doucereuses qualifications; mais si dans le inonde on voulait bien les appeler de lem vrai nom. el dire en propres termes madame A.... est une catin, et madame IL... une gueuse, ces charmantes femmes y regarderaient à deux l'ois avant de risquer que de semblables épithètes s'accolassent à leurs noms. Toi-même, si j'avais bien voulu dire de Victorine qu'elle avait fait une faute avec M. de Graverend, ou bien qu'elle s'était laissé aller à une soustraction peu honorable vis-à-vis de Noël, tu aurais été modéré dans ton indignation. Ce sont donc les mots coquine et voleuse qui te révoltent; puisqu'ils te paraissent si odieux,

( ONI BSSION i.i.M.n \i i

qu'ils te révoltenl donc, s'il es1 possible, contre les action» qu'ils exprimant.

i jiih'ii avail écouté, Les dents serrées el la pjHeur sur le visage, te discours .le V ai vins. Quand i elui ci eut fini. Fabien put »i n i hapeuu el s'apprêta à sortir; mais avanl cela il s'approcha de Valvins el lui dit .

lu lVN i,i,.u M'||-, n'oel pe pas,, Valvins, que, sans les conditions

ilr i otre association, je i mrais gouitielé ou fendu la tête d'un coup de pincetle '

— l'aime '< le i roire, dit Valviw«

— Kn ce I as, adieu.

— Adieu.

il sortit, el Noël regarda Valvùis comme puni- lui demander ee que voulaient dire de pareilles menaces entre hommes qui paraissaient .iniiv intimes, v son sens, cette intimité devait les exclure; mais, une Bois jetées en avant, elles lui semblaient exiger ou une explication, du une iviiaeiaiinti. ou une réparation.

— Ceci t'étunoe, lui dit Valvins, mais c'esl un secret dans lequel tu seras probablement admis un joui'. Jusque-là, occupons-nous de toi. I >li teste, je ie suis pas fâché nue Fabien soit parti : il esl bien jeune encore pour qu'il ne faille pas ménager sa sensibilité, el le m il que lu as a entendre lui aurait l'ail un mal inutile sans lui rien apprendre, puisqu'il est un héros de l'histoire.

— El quel est Ce récit? reprit Noël.

— C'est simplement relui de la viede mademoiselle Carmélite, oui, à ce qu'il me semble, n'esl pas étrangère à tes intérêts, dit Valvins.

— Klle me eonnait mieux que je ue me connais moi-même, repartit Noël, je dois le croire du moins; mais je n'ai aucune relation directe avec elle.

— Sans doute, mais tu en as avec le baron de (iabarrou.

— Sans doute, ou plutôt je doix croire aussi que je devrais en avoir, car tout ce qui me concerne maintenant est un doute pour moi ; je marche dans des ténèbres sans savoir si jamais quelqu'un y pourra allumer un flambeau pour m'éclairer.

— Nous pouvons, en attendant, dit Valvins, mettre un lampion sur quelques las d'ordures OÙ il est inutile (pie tu te salisses.

— S'agU-U donc du baron de Gabarrou dans celle histoire.'

— Un peu, assez même pour te guider dans tes rapports avec lui.

— Pourquoi donc me dis-tu que c'est la vie de Carmélite que tu vas me raconter?

— C'est que c'est la sienne; mais comme le fiel de cette drôlesse est l'âme de ce mannequin qu'on appelle Gabarrou, tu connaîtras par le moteur la machine à qui tu dois avoir atl'aire.

— Soit, dit Noël, qui, sorti de cette espèce de vie murée que lui avait faite la réclusion de sa mère pour entrer dans une succession active de surprises, s'imaginait qu'il apprenait le monde et que la vie île tous les jouis était faite comme cette première journée: soit donc, dit-il, je veux savoir ce que c'est que mademoiselle Carmélite, mais je ne'serai pas fâché d'apprendre aussi ce que c'esl que M. de Gabarrou.

C'est une envie que nous pourrons satisfaire plus tard, si c'est

nécessaire.

— Et possible, dit Lucien Deville.

— Pourquoi ne serait-ce pas possible? dit Valvins.

— Parce que, si le livre des femmes est ouvert à tous ceux à qui nous croyons devoir le confier, le livre des hommes ne l'est que poulies associés.

— Eh bien, nous associerons Noël.

— Es-tu sûr qu'il sera accepté?

Lui?... j'en suis sûr. il sera des nôtres, car il le mérite.

Ce n'est pas de son mérite que je doute, mais de la première

qualité requise, fit Deville.

— D'être sans famille? répliqua Valvins.

— Oui.

— J'ai bien peur que cette qualrté lui manque moins que toute autre, à la tournure que prennent ses affaires; en attendant, il faut que je tienne ma promesse.

Noël s'étonnait toujours, et cette manière de disposer de sa personne lui eût paru presque impertinente, si, dans l'ignorance profonde où il était des choses de ce monde, il n'eût craint de paraître blessé d'une chose toute naturelle. Il restait cependant plongé dans ses réflexions, lorsque Valvins déploya un nouveau manuscrit et en commença la lecture, sans s'inquiéter du peu de désir que Noël paraissait montrer à l'écouter.

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