V. — DÉCORATION
Dans la ville neuve, au contraire, ave< es maisons de pierre noire, limites ei bien alignées l'activité, la vie osl pour ainsi dire Intei rompue à chaque pas.
Ce sont d'abord de grands hôtels retirés au fond de vast< coure el abrités par des murs, sans autre ouverture qu'une porti i ■ lière qui ne s'ouvre que bien rarement; à côté de cea hôtels, de \a les maisons dont loi fenêtres regardent a la vérité dans la rue, ma ù
personne ne regarde par ces fenêtres. Il v a bien, dan-, le voi i
de l'école de droit, nue partie de celle ville neuve où resplendissent quelques riche? magasins; mais ils sllMi peu nombreux, et mal ré leur belle apparence, le mouvement j manque, car le commerce et le luve n'onl pas encore pénétré dans cette ville i .
Clle vil sur les revenus borné* de ses propriétés l"i'. ièi 11
beurre que Paris dévore, el de quelques misérables toileries dont elle
envoie plus parliculiereinen! les produits a Nantes Lol'iciil el lires).
M tigré vingt-cinq ans de révolution, ou gah que ce pays esl icsié en arrière du grand mouvement imprimé au reste de la Krance; il a conservé encore des traces de ce qu'on peul appeler une existence personnelle. La Bretagne produitpeu el produit à peu près pour elle
seule. Comme dans l'alisemc de toute industrie elle n'a presque rien à donner en échange du luxe que produit l'industrie, elle vit d économies et mange paisiblement ses revenus sans chercher à les augmenter.
Il advient de cet état de. choses que la vie physique est loi l peu coûteuse à Rennes, mais, en même temps, que la vie élégante v est plus ruineuse qu'en tout autre endroit, si elle n'v esl pas impossible. Ainsi, l'on trouve pour un prix fort modique une ibainbreà louer dans une maison particulière, avec un lit, une vieille commode el deux chaises; on y trouve pour peu de chose aussi une pension où l'on déjeune, el où l'on dinc grassement pour moitié moins de ce que vous couleraient à Nantes el à Bordeaux un maigre déjeuner et un dîner élique.
.Mais, une. l'ois ces d eux eboses obtenues, n'en demandez p'is davantage à la vieille capitale de laBretagne.Des meubles élégants, des lapis, des bronzes, des cristaux, elle n'en fabrique pas ou elle n'en possède pas, ou, s'il s'en trouve quelques-uns dans son enceinte, le négociant qui a eu l'audace de les taire venir de Paris les lient à un prix exorbitant; comme à Paris même, on fait paver au poids de l'or les hideuses babioles de la Chine, qui sont marchandises courantes à Londres ou à Amsterdam, et qui sont raretés dans notre capitale. Ainsi, à Rennes, un ameublement d'acajou et de velours, des tentures de soie, des glaces, ces mille futilités surtout dont regorgent nos appartements parisiens, sont une exception qui équivaut à un palais qu'on visite par curiosité.
11 résulte de cela une chose assez singulière: c'est qu'il y a une classe de femmes qui manque complètement à la ville de Rennes: c'est celte classe intermédiaire entre la fille publique et la bourgeoise galante, et qu'on appelle à Paris femmes entretenues.
Aucun habitant de cette ville, en effet, n'oserait guère donner à sa maitresse ce qu'il ne donne pas à sa femme-, tout ce qu'il pourrait lui procurer ne serait pas assez en dehors de ce qu'une tille du peuple possède dans, sa misère pour lui l'aire quitter le bon chemin, pour peu qu'elle y tienne. Dans notre Paris, on arrache une fille à ses guenilles et à sa mansarde, et on la couvre d'habits, on la loge dans un appartement, qui la mettent, aux yeux des passants, à la hauteur des belles dames qu'elle envie depuis son enfance.
Mais, à Rennes, tout cela pourrait se. borner à donner à une pauvre ouvrière de l'argent pour acheter quelques nippes qui, si elles la rendent plus propre que ses compagnes, la signalent à leur mépris, sans lui donner les jouissances d'une vie plus luxueuse. Rennes ignore donc jusqu'à un certain point celte débauche parée qui séduit tant les jeunes gens à Paris, et qui les corrompt en leur montrant le vice avec des mains blanches, les ongles faits, et des souliers non éculés aux pieds.
De cette façon, la plupart des étudiants n'ont d'autre ressource que les plus honteuses et les plus misérables tilles de la ville: car, pour ce qui est des femmes du monde ou de la bourgeoisie, il n'y Faut point penser. Dans celle bonne cité de Rennes, la qualité d'étudiant est un titre à l'exclusion de toute maison particulière, même dans la plus mince bourgeoisie.
Je ne puis dire si c'est la conduite des étudiants qui les fait exiler de tonte réunion de famille, ou si c'est cet e.xil qui les relègue dans une conduite désordonnée; toujours est-il que les seuls plaisirs auxquels ils puissent prétendre se bornent à trois : boire, tapàger dans les mauvais lieux et aller au spectacle siffler les actrices qae les officiers de la garnison protègent, et applaudir avec fureur celles que ces messieurs n'aiment pas.
Un quatrième plaisir dont je n'ai pas parlé, parce que, pour d'autres que pour les étudiants de Rennes, le mot jurerait trop avec la chose, c'est le duel. Se battre est l'apogée de la joie scolaire, c'est un jour de gala, surtout si le duel a lieu avec un officier de la garnison, ennemi naturel de l'étudiant.
Cependant, à l'époque où commence cette histoire, ce plaisir élait
(1) Ceci est écrit en 1816; il ne faut pas l'oublier durant toit. le cours do cette narration. (Note de l'Editeur.)
CONFESSION GÉNÉRALE
assez rare; cela tenait à quelques circonstances particulières. La garnison était composée9 comme à l'ordinaire, d'arliUorie, d'infanterie et de cavalerie. La première était presque toujours exceptée des haines des étudiants. Les éludes par lesquelles un arrive à cette arme, et qui lient les officiers à la science, en leur taisant un mérite de leur savoir, donnent à leur carrière quelque cho.-e de plus analogue avec les carrières civiles, où l'élude est aussi le meilleur moyeu de parvenir. U y avait donc entre les officiers d'artillerie et les étudiants une relation" plus facile, à laquelle les uns et les autres cédaient le plus souvent sans si! rendre compte de la cuise détei minante.
Pour ce qui concernait les simples officiers d'infanterie, la modicité de leurs appointements ne les rendait pas un objet de comparaison choquante pour ces mêmes étudiants; comme eux, ils étaient exclus du monde par la réserve extrême des habitants, et tous leurs privilèges se bornaient à être forcés de s'abonner au spectacle, et à aller aux premières, pour un jour de solde, tandis que les étudiants restaient au parterre. Quant aux olliciers supérieurs, ils étaient assez séparés des jeunes gens de la \ille par leur position et leur à^e, pour (pie ceux-ci n'en prissent pas plus d'ombrage que des autres fonctionnaires de l'administration. D'ailleurs, il faut dire aussi qu'au commencement de cette année 1816, le régiment d'infanterie qui se trouvait à Hennés avait laissé son dépôt dans celle ville depuis longues années, et qu'il avait conquis, pour ainsi dire, droit de bourgeoisie.
Mais il n'en était plus de même pour les officiers de cavalerie : la plupart étaient des jeunes gens de bonne famille, ayant un nom et une fortune considérable. C'étaient les beaux de la garnison; ils avaient des chevaux pour aller coquetier au Champ de Mars, sous les yeux des belles dames qui s'y trouvaient aux jours de fête et de soleil. Recommandés par les noms aristocratiques de quelques-uns à la noblesse de la ville, ils étaient reçus dans ce monde inabordable pour tant d'autres; les plus connus y introduisaient les plus obscurs a leur suite, de façon que les officiers de cavalerie faisaient une classe à part, non-seulement dans la ville, mais encore dans la garnison.
Or, toutes les haines des étudiants se concentraient sur ces messieurs. 11 faut dire aussi que, si les officiers de l'artillerie et de l'infanterie, contenus d'une part par l'esprit militaire et de l'autre par la sévérité de la discipline, ne se montraient pas ostensiblement hostiles à leurs camarades de la cavalerie, ils les jalousaient au fond de leur âme, ne les aimaient pas, et ne prenaient point parti
[)our eux dans les querelles qui avaient lieu entre ce qu'ils appeaient eux-mêmes les traîneurs de sabre et les étudiants.
Ceux-ci le savaient, et ce n'était pas la moindre raison pour laquelle la bonne intelligence de l'école avec la plus large partie de la garnison n'était presque jamais troublée. A ce moment même, il arrivait que, par un hasard assez rare, le régiment de cavalerie en garnison dans la ville, vieux débris de l'armée impériale, mutilé par le licenciement et reconstruit avec les restes épais de quelques escadrons de la garde, signalé comme un foyer de bonapartisme, et subissant par extraordinaire l'ostracisme de la noblesse, s'était insensiblement rapproché des étudiants, et vivait avec eux sinon dans une parfaite concorde, du moins dans une espèce de paix et d'indifférence. Cet état accidentel cependant menaçait de ne pas durer longtemps. Ce régimei t de cavalerie allait quitter Rennes, et l'on annonçait deux escadrons brillants, tout composés de jeunes officiers nommés à leurs grades par la restaurai ion. On savait les noms de quelques-uns, noms éclatants et rehaussés de grandes fortunes. On racontait des propos, disait-on, tenus par eux.
— Nous apprendrons à vivre à MM. les étudiants, avaient dit quelques-uns des plus jeunes et des plus bretteurs.
C'en était assez pour que la partie turbulente de l'école, dont j'ai parlé plus haut, se préparai à apprendre à vivre aux traineurs de. sabre; et, littéralement parlant, on récurait les épées et on nettoyait les pistolets. Je viensde dire que. la partie turbulente de. l'école s 'tenait en arrêt, parce qu'il y avait, même parmi les étudiants, deux classes fort distinctes, et qu'il est bon que je fasse connaître avant d'entamer la partie anecdotique de ce récit.
Comme partout, il y avait les siudieux, cette poiSion d'êtres médiocres à qui leur organisation adonné la persévérance dans le travail, comme unique ressource de leur nature stérile : ceux-là se plaçaient chez les avoués et les avocats de la ville, et menaient plutôt la vie de clerc que celle d'étudiant. Ils logeaient et mangeaient chez le patron; et comme ce qu'on appelait l'école existait 'encore plus en dehors de la salle des cours que dans son enceinte, on peut dire que ceux-là ne lui appartenaient pas. Mais, outre ceux-là, il v avait encore une autre classe bien distincte parmi les étudiants qui vivaient dans leurs chambres et allaient prendre leurs repas dans les pensions bourgeoises: c'était celle des muscadins, nom qui s'était conservé en province beatfcoup plus tard qu'à Paris.
On appelait muscadins ceux qui, au lieu de venir des petites villes de la circonscription de l'académie de Rennes, étaient de quelque grande cité, où le luxe de la parure avait pénétré, cl qui dédaignaient de se loger dans les habits et les paululons des tailleurs de Rennes, comme un écu dans un grand sac.
Ceux-là s'abonnaient au spectacle et lorgnaient les femmes du monde. Il est vrai qu'ils n'allaient pas plus loin. U y avail aussi ceux à qui une première éducation reçue dans la fainille et l'habitude de moeurs plus convenables rendaient insupportables les grossières débauches de leurs camarades.
Lutin, il y avait la partie Miiliuiontale de cotte jeunesse rude et brutale qui joignait les désirs de l'àine aux désirs des sens, et pour qui l'amour n'était pas un assouvissement brutal d'un désir physique, niais une douce, occupation avec ses rêves, ses mystères, ses croyances,. Ceux-là finissaient toujours par découvrir dans quelque maison obscure quelque jeune fille d'une dîne semblable à la leur. Alors c'étaient des amours d'enfants qui se cachaient, amours pleins de ruse pour se rencontrer, pleins de joie quand ils trompaient la surveillance sacrée de la famille et l'espionnage envieux des autres écoliers. Aussi, quand un de ceux-là avait découvert et conquis une jeune et jolie fille qui l'aimait et qui n'était qu'a lui seul, il cachait son bonheur comme un avare entouré de larrons. C'étaient des rendez-vous de nuit, de longs détours pour y arriver, des craintes d'être surpris, ni plus ni moins que s'il se lût agi d'une aventure avec une châtelaine des temps de chevalerie. Sans doute ceux-là ne ressemblaient en rien à ceux dont la distinction consistait à être mieux vêtus el mieux logés que les autres; mais ils n'eu étaient pas moins compris sous la distinction générale de muscadins. Voila donc posé l'étal général de la population et des sentiments parmi lesquels va se passer notre histoire. Et maintenant nous pouvons commencer.
MADAME PROSERI'I.NE.
C'était un jour de fête et un samedi ; il était cinq heures de l'après-midi, du moins une vieille pendule en marqueterie, posée sur une cheminée en pierre peinte en granit, marquait cette heure. La pièce où se trouvait cette cheminée était une salle à manger, car il y avail une. table dressée, avec douze à quinze couverts. Il suffisait de regarder cette table pour savoir à qui elle était destinée. Les serviettes, roulées et attachées avec de petits cordons, d'où pendait nn numéro imprimé au feu sur un petit carré de bois, montraient qu'il s'agissait d'une table de pensionnaires. La nappe, tatouée de taches de vin et de graisse, disait en même temps que ce n'était pas une pension de premier ordre, el que ceux qui la fréquentaient n'avaient qu'une ration hebdomadaire de linge blanc, c'est-à-dire que les serviettes et la nappe ne se renouvelaient qu'une fois par semaine, quelque accident qui pût leur arriver.
Comme de coutume, cette toilette de la table n'avait jamais lieu que le dimanche, de façon que le jour du samedi, la salle à manger était dans toute sa splendeur de malpropreté.
A ces signes certains qui révélaient la pension bourgeoise, s'en joignaient quelques autres qui disaient par qui elle était fréquentée. Deux exemplaires des cinq Codes et un des Institutes, posés sur la cheminée, attestaient la fréquentation de MM. les étudiants. Us avaient laissé là leurs livres d'études, la veille au soir, pour aller au spectacle, se promettant de venir les reprendre le lendemain pour travailler; mais probablement que le lendemain ils avaient été charmés de ne pas les avoir chez eux, et s'en étaient fait une excuse à eux-mêmes pour ne rien faire.
Donc la table était mise; deux servantes horribles avaient disposé autour des quinze couverts quatorze chaises en paille et une espèce de fauteuil en jonc, dont les pieds trop courls avaient été allongés au moyen de quatre petites cales en bois qui faisaient une large base à chaque pied. De cette façon, le fauteuil se trouvait plus élevé que les chaises; mais il parait que celui ou celle qui devait l'occuper était de bien petite taille ou avait une grande nécessité de dominer l'assemblée, car le siège était lui-même exhaussé avec nn coussin eu maroquin vert, coussin circulaire avec un vide convenable au milieu, coussin dont l'usage est particulièrement recommandé aux commis, que l'habitude d'être assis rend sujets a des infirmités hémorroïdales. On prétend (pie ce coussin est encore propre à uu tout autre usage; mais, dans ce cas, ce n'est pas dans une salle à, manger qu'on s'en sert.
Cette place, si particulièrement distinguée, était celle de la maîtresse de la maison, madame Proserpine; voici ce qu'était physiquement madame Proserpine.
Une femme de quarante ans, grasse, ferme, belles dents, beaux yeux, belles mains, jolis pieds, tout ce qui fait d'une femme de cet âge un objet fort désirable pour certains appétits ardents, lorsque tout cela est gracieusement encadré, demi-v, île, éclatant de soin, de propreté et de recherche. Mais il n'en était pas ainsi de madame Proserpine. Après avoir été l'une des plus jo ies femmes de son temps, et certainement ta plus coquette, elle en était devenue la plus abandonnée et la plus'parcimonieuse.
Toute sa toilette consistai! en deux vieilles douillettes dont l'une bleu-saphir pour les dimanches, et l'autre vert-bouteille pour les jours de la semaine.
Indépendamment de la crasse qu'elles devaient à une longue existence, ces deux douillettes avaient encore de-ci de-là de nom-
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breuses lâches vernies de tous les coins de la maison, ce qui leur donnai! des effets changeants «l'un luisanl forl peu agréable. Ce qu'on voyait du reste de la toilette de madame Proserpine était à ra venant: une collerette «le, des bas honteux, des souliers en pantoufles complétaient son accoutrement, et, saisissant le goût el l'odorat, Faisaient que toul ce qu'il \ avail encore de bonne grâce et d'attraits dans cette femme ne pouvait surmonter le dégoui qu'inspirail un lel abandon de soi.
\\ani d'aller plus loin, il est bon de dire que le nom de Proserpine qu'elle portail n'était pas son vrai nom. tille so nommait légalement madame Guillot. Voici comment ces deux noms lui étaient \nnis.
Madame Proserpine avait été danseuse sous le nom de Paméla, el elle avait été attachée longtemps, à ce titre, au grand théâtre ilo Bordeaux.
Tout acteur, quelque médiocre qu'il soit, rencontre, une fois en sa vie, un rôle OÙ il est assez bon pour que le public lui fasse un succès et une réputation, connue cela est arrivé à mademoiselle Alexandrine Saint-Aubin, qui, après avoir fait courir tout Paris, dans le rôle de Cendrillon, est restée toute sa vie une comédienne médiocre et une chanteuse détestable. Or, ce rôle de bonheur arriva pour Paméla dans un ballet ayant pour litre Y Enlèvement de J'roserpine.
Elle y obtint un de ces vifs succès qui donnent ensemble les ainoins al les haines, et qui amènent les madrigaux et les épigrammes. Paméla en eût DU faire un recueil, mais nous nous contenterons de citer la dernière épigrammequilui valut le nom de Proserpine. Cette épigramme était d'un pauvre diable de journaliste qui avait fait une cour assidue à Paméla, et qui s'était vu enlever son élève par les libéralités d'un gros armateur <pù parlait en écus, et cela au moment où la danseuse, enivrée des éloges du journaliste, lui avait donné un rendez-vous.
Ce rendez-vous, arrangé au commencement d'une représentation, devait avoir lieu immédiatement après le spectacle. Sitôt la toile baissée, le journaliste sortit, le cœur plein de joie, pour attendre Paméla à la sortie des acteurs et la reconduire chez elle, où on lui avait promis de le laisser monter. Il se promenait fièrement devant la porte de derrière du théâtre, par laquelle il vit passer tout le personnel, mais point de Paméla. 11 attendit encore, pensant qu'elle ne voulait pas être vue par ses camarades, rentrant chez elle avec un monsieur, .et qu'elle les laissait sortir; mais Paméla ne parut pas. lorsque personne déjà ne paraissait plus. L'amoureux osa alors se décider à monter au théâtre ; le portier était couché, et il était assuré qu'il n'y avait plus personne dans les loges des comédiens. Il avait même la clef de Paméla.
Le journaliste, s'imaginant qu'il avait manqué sa conquête au passage, courut chez la danseuse, elle n'était pas rentrée. Il passa une affreuse nuit, supposant, dans sa modestie, que, poussée par le désespoir de ne pas avoir rencontré son adoré, elle avait été se précipiter dans la rivière.
Mais le lendemain il apprit que l'armateur, enivré des grâces de Paméia, était monté sur le théâtre, et avait fait de telles offres d'amour sonnant, qu'aussitôt la toile baissée, et sans changer de costume, Paméla, enveloppée d'une mante qui la cachait jusqu'aux talons, avait quitté immédiatement le théâtre pour monter dans un fiacre qui l'attendait à la porte.
Le galant trompé eut la bêtise de raconter l'histoire, et ce second enlèvement de Proserpine eut encore plus de succès que le premier. On hua le journaliste, qui crut se venger par l'épigramme suivante, et qui ne lit que constater sa défaite. Du reste, la voici :
(lédant au rapt, cédant à la rapine, Au théâtre on la voit se donner à Platon; Wais ailleurs, aimât-elle ou même lui plùt-on, C'est ù Plutus qu'appartient Proserpine.
Le seul succès de l'épigramme fut de remplacer le nom de Paméla par celui de Proserpine, et depuis la danseuse fut tellement désignée sous ce nom, que ses camarades les plus bienveillants ne lui en donnaient pas d'autre, el qu'elle-même finit par l'accepter.
Cependant cette gloire ne fut pas de longue durée, et il se trouva que l'épigramme était une indigne calomnie, car la pauvreté de la danseuse lui donna un démenti solennel. Proserpine n'avait rien amassé pour les jours d'abandon, et ce fut ce qui la contraignit au mariage. Voici comment cela arriva :
Quelques années après ces aventures, un musicien du 65e faisait sa partie dans l'orchestre du grand théâtre; il y était clarinette, et jouait souvent ses solo sur lesquels madame Proserpine dansait les pas les plus mutins. Durant tout le temps qu'elle était en scène, Guillot ne la quittait pas des yeux; aussi voyait-il autre chose que les rondes et les croches de son cahier de musique, de façon qu'il lui arrivait de temps à autre de faire pousser à sa clarinette des soupirs tout à fait hors de la mesure et hors de la mélodie.
La première fois, la colère du public fut rapide et prompte, et la clarinette fut sifflée unanimement. On pense quelle dut être à son tour la colère de Proserpine, et quelle averse d'invectives et de noms
outrageants le malheureux musicien eut à subir. L'infortuné GulU loi ne trouva d'autre excuse que de dire la vérité; il demanda grâce pour sa clarinette eu faveur de son amour. C'était mettre de l'huile
sur le l'eu de la fureur de Proserpirfti, qui le traita en reine offensée, el Gulllol lui tellement furieux, qu'il lui promit sur son honneur qu'elle n'aurai! plus à se plaindre de lui.
— J'y compte, lit Proserpine d'un accrut qui lui eût l'ail le plus
grand honneur dans la tragédie, si ellecûl voulu aborder ce genre.
Gulllol Uni parole, mais il tint parole à sa manière: c'est-à-dire
qu'il mit Proserpine dans un désarroi encore bien plus grand, il
joua son solo les yeuv baissés, rien ne vinl le distraire. Malheur affreux, vengeance horrible I Lorsque avant ce jour fatal Proserpine ralentissait la mesure ou la précipitait, (iuillot, le regard ti\é sur elle,
ralentissait ou précipitai! la musique au gré de la danse: cela produisait un accord charmant, et qui faisait trépigner d'aise parterre et loges.
Mais ce jour-là Guillot, à qui la rage tenait au cœur, exécuta son solo avec une rigueur implacable; point de complaisance : la mesure, l'exacte mesure, marchant régulièrement sur ses quatre temps; pas la plus petite attente ni le plus petit mouvement. Ce l'ut un bien autre désordre : Proserpine, qui avait l'habitude d'attendre, avant de reprendre son pas après une pirouette agaçante jusqu'aux reins, que le public l'eût applaudie, Proserpine s'aperçut que la clarinette ne s'était pas arrêtée comme elle.
En effet, Guillot avail déjà soufflé trois mesures de sa reprise, que Proserpine était encore immobile; elle espéra le rattraper, mais impossible! elle allait trop vite ou trop doucement: elle dansait à côté de la musique, elle tombait à faux; elle le savait, elle perdit lu tête: enfin elle quitta la scène au milieu des murmures les plus significatifs.
Celte fois, il n'y eut pas de scène à faire à Guillot, car il ne quitta point l'orchestre : on lui ordonna de monter; il s'y refusa. Le directeur s'en mêla; Guillot déclara que son état était déjouer en mesure, et qu'ayant joué eu mesure, personne au monde ne pouvait rien lui demander. On voulut lui faire promettre d'être plus complaisant pour l'acte suivant; il ne voulut rien promettre, que si madame Proserpine lui faisait des excuses. La vanité de la danseuse l'emporta sur l'orgueil de la femme: elle céda; et Guillot lui procura au second acte un succès immense, en lui permettant de donner à sa danse une foule d'intentions capricieuses et pleines de charmes.
Cela commença entre le clarinette et la danseuse une espèce de coquetterie assez drôle. Les beaux des avant-scène, qui avaient appris tout cela, trouvèrent plaisant de défier Proserpine défaire tromper le clarinette amoureux : elle accepta le pari, et dès lors, tant qu'elle était en scène, elle ne faisait autre chose qu'envoyer des œillades passionnées, des moues v gracieuses, des sourires enivrants au tendre musicien. Il n'en fallait pas tant à Guillot; les couacs cl les couics recommencèrent, les sifflets et les huées aussi, et si bien, et si fort, et si dru, qu'il y en eut pour Proserpine autant que pour Guillot. L'engagement des deux artistes finissait, et le directeur, que tout ce manège ennuyait, ne trouva rien de mieux que de les mettre tous deux sur le pavé.
Ils s'y rencontrèrent bientôt, car une actrice sans engagement perd plus que sa beauté, elle perd ses attraits, et l'armateur avait laissé là la Garbel bordelaise. On doit penser quels furent les reproches dont Guillot fut accablé; parmi ceux-ci, il en fut un qui se formula en ces termes :
— C'est vous qui m'avez fait perdre mon état.
— Eh bien, lui répondit Guillot, je vous en ferai un digne d'une honnête femme, épousez-moi.
On voit que Guillot ne manquait pas d'une certaine présence d'esprit pour s'emparer des mots et y rattacher ce qu'il voulait dire. De son côté, Proserpine ne s'attachait pas moins aux choses que Guillot aux mots; elle saisit à merveille l'idée du mariage, et sans l'accepter immédiatement, elle la remit à une prochaine entrevue. Nous n'avons pas à raconter ici les amours de madame Proserpine et de Guillot, toujours est-il qu'ils s'épousèrent.
11 n'est permis qu'aux riches d'avoir des femmes inutiles : il fallut penser à se servir de madame Guillot; et quelques officiers suggérèrent à son mari l'idée de lui faire tenir une table d'hôte, d'autant que Guillot avait été cuisinier dans sa jeunesse, et qu'il excellait dans l'art culinaire.
A cette époque, le 03e quitta Bordeaux et vinl à Rennes, et là, madame Guillot se décida à trôner sur le fauteuil de la maîtresse de pension. Quant à Guillot, fier de son double talent, il s'attacha d'une part à l'orchestre du théâtre de Rennes, et de l'autre il se remit à cuisiner. Pour cela il obtint une exemption de service, quoiqu'il restât véritablement au régiment. Comme il ne pouvait s'asseoir à la table de ses officiers, c'était madame Guillot seule qui en faisait les honneurs.
En conséquence, Guillot s'habitua peu à peu à se considérer comme le chef de cuisine de sa femme, et dès que son service était fait, il se rendait au théâtre, après avoir dépouillé le tablier blanc et lavé ses mains. Or, durant ce temps, madame Proserpine (car les officiers du G5e avaient transplanté ce nom de Bordeaux à Rennes), madame
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Proserpine, dis-jc, restait à la maison; or, elle était encore jolie, leste el fringante à cette époque, et les officiers habitués à sa table, qui préféraient la blancheur d'une vraie peau satinée à l'ignoble teinte rosée des maillots de théâtre, faisaient à madame Proserpine une petite cour joyeuse et pleine de bonnes folies.
Elle était bonne femme, madame Proserpine , elle détestait les querelles, et ne lit point de jaloux. Tous ou presque tous ses convives furent préférés durant quelques mois. Du reste, elle les quitta tous comme maîtresse , et pas un ne la quitta comme habitué. Car, ainsi que le disait le quartier-maître : « Madame Proserpine, les pieds par terre, est la plus honnête femme de France. » Et c'était vrai : argent, linge, bijoux, les officiers lui confiaient tout ce qu'ils possédaient, et un notaire ne leur en eût pas rendu meilleur compte. Elle ne prit d'eux que du plaisir, et s'il faut en croire les bons souvenirs de ces messieurs, à ce compte encore, ce sont eux qui lui redevaient quelque chose.
Cependant, durant quelques années que cela dura, les époux Guillot, qui en valaient quatre à eux deux, comme on peut s'en faire une idée, amassèrent de quoi se meubler, s'acheter la maison où ils demeuraient, et lorsque le G5e dut changer de garnison, c'eût été ruiner les époux Guillot que de les forcer à le suivre.
Le cuisinier-clarinette avait son congé définitif, et Proserpine tenait à sa maison : elle demeura à Rennes. Mais elle ne voulut pas donner de successeurs au 65e, et, dans un dîner d'adieu général, elle jura qu'elle lui resterait fidèle. Que vous dirai-je? Proserpine était bonne, désintéressée, jolie encore, et cependant elle tint sa parole, et lorsque le 65e fut parti , elle changea sa table d'officiers en une table d'étudiants.
Ils y arrivèrent en foule, espérant trouver près d'elle ce que les officiers y avaient trouvé; mais ils ne prirent place qu'à sa table. Le destin des femmes a cela de particulier qu'il faut qu'une passion les domine pour qu'elles soient bonnes à quelque chose. Tant que l'amour avait été le dieu de madame Proserpine, elle avait été la femme la plus coquettement et la plus proprement attifée. Une fois le désir de plaire et le bonheur de réussir envolés, le soin et l'élégance les suivirent, et, en moins de deux ans, elle devint ce que nous avons dit qu'elle était : une véritable petite bourgeoise souillon, faisant avec dégoût un métier qui ne lui plaisait plus.
On trouvera peut-être étonnant que , parmi les nombreux étudiants qui se présentèrent chez elle , aucun ne parvînt à vaincre cette résolution de sagesse prise ex abrupto. C'est qu'à vrai dire madame Proserpine n'était ni ardente , ni amoureuse : c'était une bonne, très-bonne femme, qui ne pouvait se décider à refuser à quelqu'un un plaisir lorsqu'on le lui demandait à mains jointes. Il y en a beaucoup plus qu'on ne pense de cette espèce, qui sont heureuses du bonheur qu'elles donnent, plus que de celui qu'elles reçoivent. Telle était madame Proserpine, et heureusement ou malheureusement pour elle, parmi les nombreux étudiants qui se succédèrent à sa table, il ne s'en trouva pas un qui s'y prît de la seule manière par où on pouvait arriver.
Les uns voulurent faire de l'impertinence, elle les mit à la porte; les autres cherchèrent à se poser en héros passionnés, elle leur rit au nez. Une fois ces premiers assauts soutenus sans aucune brèche faite à sa résolution, on la laissa tranquille ; puis peu à peu on s'habitua à ne plus voir en elle qu'une maîtresse de pension. Elle-même oublia qu'elle pourrait être encore autre chose , et bientôt personne ne songea à découvrir, sous la crasse de la douillette bleu-lapis, la femme blanche, potelée, gracieuse, qui eût encore mérité d'être recherchée.