VIL — LES ÉTUDIANTS
Or, le samedi où commence notre histoire, madame Proserpine était venue plusieurs fois dans la salle à manger pour interroger la pendule : cinq heures avaient sonné, cinq heures un quart, cinq heures et demie, et de ses nombreux pensionnaires dont l'estomac trouvait ordinairement la pendule en retard, aucun n'était venu. De temps en temps une voix grondeuse d'homme partait de la cuisine, demandant s'il fallait servir.
— Pas encore, répondait madame Proserpine.
— Que diable font-ils donc aujourd'hui? répondait M. Guillot en remettant un peu d'eau dans les sauces, qu'une trop longue cuisson commençait à tarir. Est-ce qu'il y a eu du bruit à l'école ce malin?
— Je n'en ai pas entendu parler; mais je suppose qu'ils sont allés voir l'entrée du nouveau régiment de cavalerie.
— Comme si, dans une ville de garnison, un régiment de cavalerie était une chose curieuse !
— C'est qu'il y a régiment et régiment.
— Ça, c'est vrai, et jamais, par exemple, le 65e n'aura son pareil...
Madame Proserpine ne répondit pas, et son mari reprit :
— N'est-ce pas que c'était un beau corps d'officiers?
— Vous voulez dire de beaux corps d'officiers, repartit une petite voix flûlée, delà porte de la salle à manger.
Madame Proserpine, qui s'était approchée de la cheminée pour y
ranger quelques objets, se retourna à cette voix, et sans paraître avoir compris l'impertinence du petit jeune homme qui venait de parler, elle lui dit : — Vous venez toujours bien lard, monsieur Fabien.
— 11 me semble que je suis venu trop tôt, puisque personne n'est encore arrivé. Où sont-ils donc tous?
— Je disais tout à l'heure à mon mari que je croyais qu'ils étaient allés voir entrer le nouveau régiment.
— Ah! fit l'étudiant avec la plus parfaite indifférence.
— Au moins, lui dit madame Proserpine, qui le regardait avec un intérêt presque maternel , vous ne serez pas aujourd'hui à l'amende, puisque vous êtes arrivé le premier.
— Tiens, c'est juste, dit Fabien; et comme l'heure est passée, ils la payeront tous.
— Prenez donc un verre de vin, monsieur Fabien : vous avez chaud, vous allez vous faire mal.
— C'est que j'ai marché vite.
— Et que vous venez de loin?
— Moi, dit Fabien en rougissant, je viens de chez moi.
— Vous demeurez donc du côté du Mail maintenant? car je vous ai vu de loin, et vous veniez de ce côté.
— C'est possible, dit le jeune homme en jouant l'indifférence; j'avais été me promener par là.
— Et un peu jusqu'à la Prévalée.
— Pour y manger du beurre, peut-être, dit Fabien en ricanant.
— Peut-être pour y voir Carmélite , dit madame Proserpine en examinant Fabien.
— Carmélite? s'écria celui-ci. D'où savez-vous? qui vous a
dit?... ^
Avant que madame Proserpine eût eu le temps de répondre, on entendit la voix tumultueuse de tous les convives , et Fabien n'eut que le temps de dire à la bonne dame :
— Ne parlez pas de Carmélite devant les autres, surtout î
— Je ne suis pas méchante, moi, dit madame Proserpine d'un ton de reproche.
— Elle s'éloigna de Fabien et cria à son mari de servir.
— 11 est temps, répondit celui-ci; le spectacle commence à six heures , et c'est tout au plus si j'arriverai pour l'ouverture. Si l'on me met à l'amende, ce n'est pas ces messieurs qui la payeront.
— Ils ne payeront pas la vôtre, dit Fabien; mais ils payeront la leur, car ils sont tous en retard.
— Tiens, fit l'un des nouveaux arrivés; il est excellent, avec son amende : aujourd'hui il n'y en a pas.
— Parce que c'est à vous à la payer? dit Fabien.
— Non, dit l'étudiant; mais parce que c'a été convenu ce matin à l'école, attendu que nous devions aller tous sur la route de Vitré au-devant du 4e de chasseurs.
— Est-ce vrai, Poyer? dit Fabien en s'adressant à un autre étudiant plus âgé que lui d'environ cinq ou six ans.
— C'est vrai, lui répondit celui qu'il avait appelé Poyer; et si tu étais venu au cours, tu l'aurais su comme les autres.
— Ah çà ! dis-moi donc un peu, Fabien , reprit le premier étudiant, qu'on nommait Charles Joulu, il me semble que quand.je dis une chose, tu n'as pas besoin d'aller prendre des informations, comme si tu doutais de ce que j'affirme.
— Et quand j'en douterais?... reprit Fabien d'un air décidé à une querelle.
— Quand tu en douterais , dis-tu , mon gars , reprit Joulu , qu'à cette seule expression il était facile de reconnaître pour un pur Breton ; eh bien! je te dirais une chose dont tu ne te douterais pas, c'est que tu n'es...
— Voulez-vous vous taire ! cria d'une voix de stentor qui commanda le silence celui qu'on nommait Poyer, voulez-vous vous taire! N'allez-vous pas vous battre maintenant; nous en avons assez avec les nouveaux officiers, sans nous quereller entre nous.
— Bast! fit Charles, un coup d'épée, ça remet la main.
— Messieurs, pas de querelles chez moi, dit madame Proserpine.
— Ni chez vous ni hors d'ici, repartit Poyer. Allons, toi, Charles, donne la main à Fabien, et toi, Fabien...
— Très-volontiers, dit celui-ci.
— Comme tu voudras, ajouta Charles; mais demandez-moi un peu où il était ce matin pendant le cours, et ce soir pendant que nous étions sur la route.
Fabien fit un mouvement assez vif d'impatience, et tout aussitôt Poyer lui dit :
— 11 a raison; que diable deviens-tu? on ne te voit plus du tout ni matin ni soir : il faudra que tu m'expliques cela un peu.
Madame Proserpine jeta un regard de côté sur Fabien, et voulant probablement lui venir en aide, elle s'empressa de dire :
— Messieurs, j'ai une demande à vous faire.
— Et qu'est-ce donc? lui cria-t-on de toutes parts. '
— De recevoir un nouveau pensionnaire.
— Est-il étudiant en droit?
— Je ne crois pas, mais il a l'air d'un très-brave jeune homme.
— C'est ce que nous saurons bientôt, dit Charles; je me charge de l'affaire.
« ««mission cEneru e
Celui .piMii nommait i\.\ .i regarda Charlesde travers el dil asseï haut el en manière de mon logue :
— Ave/, vous jamais rencontré un roque! pins hargneux cl plus méchant que oe petW Joulu?
— Qui est-ce qui m'appelle petii tanin? repril l'étudiant , en se redressant sur son siège.
Dis donc repai iii Poyer, j'ai l'épaule qui me démange, prends mu' chaise, monte dessus et viens me gratter. y, ne pas peur,. j'atteindrai plus haut, s'écria le petil homme
i'ii se levant.
— Veux-tu rester en paàx, dil un autre étudiant qui ne s'était pas mêlé à la ciaiTcrsation; et toi, Poyer, est-ce que tu ne peux pas le laisser tranquille ?
— Alors qu'il se tienne tranquille lui-même; «m devienl Insuppoi table, on ne peul plus dire un met sans que Joulu suit toujours prêt à chercher querelle; nous n'avons pas mangé la soupe, el voilà, de compte fait, trois lois qu'il parle de se battit; : d'abord avec Fabien, puis avec lé nouveau venu, et enfin avec moi, avec le président;
— C'est vrai, c'est vrai . dit-on de tous côtés. A bas Joulu, taistoi !
— Mais, messieurs... s'écria celui-ci.
— llu! lui! répondit-on de tous côtés.
El immédiatement tous les couteaux placés sur les verres dirigèrent leurs pointes vers le récalcitrant. Cosigne était significatif: il voulait due que toute la table prenait l'ait et cause contre le même individu, et qu'il fallait ae soumettre.
— Comme vous voudrez, dil Charles; liens, Poyer, donne-moi la main.
Poyer répondit cordialement à celte réconciliation, et le dîner continua pendant quelques instants avec assez, de tranquillité.
Mais avant d'aller plus loin, il esl bon de faire connaître les di- \ers individus qui ont pris part à eeite conversation.
Fabien était un jeune homme de sei/.o ans , d'une belle cl douce figure, la taille élancée et bien prise; il était étudiant de première année, ainsi que Charles. Celui-ci , quoique âgé de dix-huit ans, avait tout au plus quatre pieds di\ pouces, l'n visage à traits prononcés, une structure carrée annonçaient un caractère résolu el une vigueur peu commune. Mais l'exiguïté de sa taille, objet éternel de plaisanterie, avait l'ait chez lui deux défauts de ces deux qualités, en le poussant à eu abuser, el comme il était le plus petit des étudiants, il en était devenu le plus querelleur et le plus libertin; du reste assez bon garçon:, toutes les l'ois qu'il ne croyai pas avoir à défendre la dignité de sa personne* ce qui, à la vérité, arrivait rarement, attendu qu'il était suis cesse occupé de lui-même.
Quant à Poyer, c'était le contraire de Joulu. Poyer, à vingt-deux ans. élait un homme de cinq pieds huit pouces : une tète petite et admirablement belle, reposant sur des épaules larges, une taille forte et cambrée, des membres puissants ou les muscles saillissaient même sous le drap, un cou de taureau, tout lui donnait l'aspect d'un Hercule, et la réalité ne mentait pas à l'apparence.
A Rennes, Poyer était célèbre par sa force extraordinaire, son adresse à tous les exercices du corps et parles preuves extravagantes qu il en avait données. On citait de lui des traits presque incroyables de vigueur et d'au lace : d'abord il avait épuisé tout le répertoire us! ici des Alcides de province, comme de boire à la régalade avec une feuillette de vin qu'il élevait au-dessus de sa tète aussi facilement qu'un antre eût l'ail d'un broc, ou bien de saisir un cabriolet par le marchepied de derrière, et de l'empèchcrd'avancer, tandis que le propriétaire fouettait vainement son cheval. En diverses occasions, il avait rossé les plus rades paysans des environs de Rennes, quand ceux-ci, se fiant à leur vigueur, avaient cru pouvoir insulter un bourgeois, classe qu'ils supposent en général assez faible de corps.
Mais ce qui mettait Poyer hors de toute comparaison avec les héros de même nature dont on avait gardé le souvenir, c'est qu'un jour il avait parié sauter d'un premier étage dans la rue, avec une fille dans ses bras, et qu'il l'avait fait sans qu'il en fût résulté le moindre accident pour lui ni pour elle; car il avait trouvé une femme qui avait élé aussi extravagante que lui, et qui avait accepté d'être de moitié dans l'épreuve. Enlin une autre fois, surpris par un orage dans la campagne, il déracina un tilleul qui, sans être énorme, avait bien au moins huit ou dix ans, et rentra dans la ville en s'en servant comme d'un parapluie. Ainsi, dans un pays où une grande force physique esl assez ordinaire, Poyer était une exception comme. on n'en avait jamais vu.
Quoique de nos jours cet avantage n'ait pas la valeur qu'on y attachait autrefois, il avait cependant donné à celui qui le possédait une autorité remarquable sur tous ses camarades. Et d'abord, lorsqu'il s'agissait de quelque bruyante partie de plaisir, soit à la ville, soit à la campagne, il n'était pas indifférent d'avoir pour compagnon un homme qui pouvait défendre à lui seul tous ses camarades contre l'exaspération que faisaient naître le plus souvent les folies dont ils se rendaient coupables.
D'une autre part, quoique toute querelle engagée avec Poyer dût
e tei ■miner, ennune avec un antre , par un c.mhal à l'épée ou au pistolet, el que l'ng'age de ces armes fit disparaître, en grande parne du inouïs, l'avanîn le cette force supérieure, d n'en était pas
moins vrai que. dan- un premier mouvement de colère, Poyer
pouvait user de eèltC forée el punir enielleineiil qui l'aurait inscrite.
Mnsi, tel étudiant ou lel officier bretteur qui eût voulu provoquer
un duel avec le premier venu eùl trouvé fort sini|ile de donner un
Boufflel à son adversaire. Mais personne ne s'en lïii avisé vide Poyer, non par crainte de l'amener sur le champ de bataille, mai • de penr d'être immédiatement assommé ou défiguré d'un coup de poing qui eût riposté au soufflet.
Poyer était donc une espèce de tyran accepté par tout le monde, et il se persuadait être le vrai roi de Pécolc , quoiqu'il obéit saris s'en douter à deux indiv idos assis à 'a meule table «pie lui. Le premier était ce jeune Fabien donl nous avons parlé, el pour lequel Poyer avail une amitié de frère, si l'on peut donner ce nom à une affection soumise et qui pardonnai! tous les torts de Fabien ; amitié indulgente e1 grondeuse, amitié dévouée qui avait quelque chose
de protecteur et d'esclave à là fois, comme CÛt pu être l'amour d'un homme pour une femme, OlI d'une mère pour son lils, amitié du
reste donl Fabien abusait , comme une maîtresse capricieuse ou
comme un enfant gâté.
I.c second individu qui overrail sur Poyer une intluence dont il ne se doutait pas était un auire étudiant qui s'étaii interposé entre lui et Charles : on le nommait Valvins...
A ce moment du récit, Noël arrêta le lecteur et lui dit:
— C'est loi dont il s'agit?
— Moi, repartit Valvins.
— J'avoue que je suis comme Fabien , et que je m'élonne de ces récits où voire vie esl racontée avec une singulière naïveté de bonne opinion pour vous-mêmes; et à moins que ce ne soient des romans que vous complez faire imprime]', je ne comprends pas l'usage que vous en voulez taire.
— Jusqu'à présenl, du moins, dit Lucien, ces récils vous ont servi à vous , monsieur, car le premier vous a éclairé sur une femme dont il est probable que voire destinée dépendra, du moins ert partie.
— Vous voulez parler de madame Cantel , dit Noël, et vous avez raison. Mais avouez que, dans cette lecture, je n'ai pas appris grand'chose , jusqu'à présent du moins, sur le compte de mademoiselle Carmélite.
— Si cela t'ennuie, dit Valvins, qu'il n'en soit plus question.
— Pas le moins du monde, fit Noël; seulement il me semble que si ce récit m'était fait de vive voix pour me dire quelle est cette femme , cela serait beaucoup plus naturel , et, pour tout vous dire, enlin, je ne sais pas si je ne suis pas encore dupe d'une mystification.
— 11 a raison, dit Valvins, et certes, tant qu'il ignorera l'origine et le but de ces récits, ceci doit lui paraître une lecture littéraire, et je crois que nous ferions bien de l'initier d'abord.
— Nous ne le pouvons pas, répondit Lucien, et nous n'en avons pas le droit, tu le sais bien.
— C'est vrai.
— Voilà encore qui me semble étrange, repartit Noël. Déjà deux fois vous avez parlé d'initiation et d'une espèce de société secrète où l'on veut probablement me donner place. Avant d'aller plus loin, je désire savoir quelle est cette société.
— Impossible quant à présent; mais dans huit jours peut-être tu pourras tout savoir; nous pouvons retarder cette lecture jusque-là, si tu le veux.
Noël réfléchit un moment et reprit :
— Non, continuez.
Il pensa que peut-être dans ce récit il apprendrait quelque chose sur Je passé de Valvins el de ses amis ; et ce fut plutôt pour les connaître que pour savoir ce qu'était mademoiselle Carmélite, que Varneuil écouta la suite du manuscrit. Ce manuscrit continuait ainsi :
On le nommait Valvins, et il était étudiant en droit de troisième année. Ce n'était pas le même genre d'affection que celle qu'il éprouvait pour Fabien, qui agissait sur Poyer de la part de Valvins.
Celui-ci n'avait besoin de la protection de personne; et, entre lui et Poyer, si quelqu'un était le protégé, c'était ce dernier. Mais, comme il ne l'était dans aucune des choses dont il tirait vanité, Poyer ne mettait aucune vanité à résister à son ami.
Il avouait volontiers que le calme et la froideur du caractère lui donnaient sur tous une véritable supériorité, et que ses bons conseils l'avaient très-souvent empêché de faire des sottises qui eussent pu le compromettre gravement.
Valvins aimait aussi très particulièrement le jeune Fabien; mais celui-ci se refusait à celte amitié, en ce qu'elle le dominait trop, car elle était presque aussi inflexible que celle d'un père. Sous ce rapport, Poyer, quoique plus rude et plus âpre à manier en apparence, élait bien plus juste envers Valvins que ne Pelait Fabien lui-même avec son air de douceur et de soumission modeste. Ainsi, il re-
CONFESSION GÉNÉRALE
connaissait si bien la supériorité morale de leur ami commun, que toutes les fois que Fabien avait une discussion avec ValvinSj Poyer
prenait toujours le parti de ce dernier et disait à Fabien :
— Ecoute-le, il a raison.
Seulement il prenait Valvins h part, et lui demandait un peu d'indulgence pour ce pauvre Fabien, qui n'était qu'un entant; et quand Valvins lui disait d'un air mécontent :
— C'est loi qui le perds, c'est toi qui l'entraînes à faire des sottises. 11 répliquait humblement :
— En bien, oui, tu as raison, je serai plus rigoureux pour lui une autre fois.
Et puis il allait aider à quelque folie de son nouveau camarade.