‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 85 sur 169 · CONVERSATION · texte numérisé non relu

CONVERSATION

Voilà donc quels étaient les principaux personnages de la table de madame Proserpine. Nous les avons laissés au moment où l'intervention de Yalvms venait de prévenir une nouvelle querelle. On commençait le dîner, et, comme dans toutes les tables, il s'établit un premier silence qui dura pendant tout le premier service. Ce fut Fabien qui reprit la conversation.

— Ah çà! dit-il, puisque je n'y étais pas, vous allez me dire au moins ce que c'est que ce régiment qui est arrivé ce soir?.

— Ma foi, fit Valvins, c'est tout bonnement un régiment de cavalerie.

— Tu trouves? repartit Poyer. Et que te semble de ces deux ou trois petits freluquets de sous-lieutenants qui se sont mis à nous lorgner en déniant?

— 11 y en a un surtout, dit Joulu, un grand mince, long comme une perche.

— A b ! celui qui était monté sur une espèce de grande rosse? fit un étudiant.

— C'est-à-dire, reprit Poyer, sur un cheval anglais magnifique.

— Ça, un cheval anglais! fit Joulu; il est maigre et efflanqué comme une bière sur quatre éclialas.

— Si c'était un gros limousin, ça t'irait mieux, n'est-ce pas? dit Poyer.

— Je ne sais pas si le cheval m'irait mieux, reprit Joulu; mais je suis sûr <pie, quel que soit le cheval, le cavalier ne m'ira pas du tout, et que je ne serais pas fâché d'avoir quelque chose à démêler avec lui.

— On te le gardera, lit Poyer ; je crois que si je ne me trompe, il y a déjà quelqu'un ici qui a jeté son dévolu sur lui.

— Et en parlant ainsi, il lança un regard à la dérobée sur Valvins. Celui-ci baissa les yeux et parut ne pas avoir compris l'allusion de Poyer.

— 11 me semble, fit Charles en ricanant, que ceux-là ne sont pas pressés de profiter de leur dévolu.

Valvins ne bougea pas, et Poyer se prit à dire avec humeur :

— Dis donc, toi, Valvins, est-ce que tu étudies la question de commodo et incommodo sur le fond de ton assiette? Qu'est-ce que c'est que ce lieutenant, lu le connais? Il s'est arrêté en ricanant quand il t'a aperçu; et lorsque le régiment a dédié, vous vous êtes abordés et vous vous êtes parlé tout bas. Que t'a-t-il dit? que s'estil passé?

— Il s'est passé, dit Valvins froidement, qu'il m'a demandé comment je me portais.

— Tu le connais donc?

— Oui.

— Et tu l'appelles?

— Le marquis Melcbior deLcsly.

— Le fils de ce vieux royaliste de Lesly qui es.t à la chambre des pairs?

— Lui.

— El tu connais ça, toi, Valvins? dit Poyer en grondant.

— Je le connais.

— Et tu es son ami, peut-être?

— Non.

-- - A la bonne heure.

— Ça doit être lui, s'écria Charles, qui a dit qu'il apprendrait à vivre aux éludiants ?

Valvins se troubla, et répondit, après un moment de silence :

— Je ne crois pas.

— D'où le sais-tu? lit Poyer; le lui as-tu demandé?

— Non.

— Eh bien alors, pourquoi dire que ce n'est pas lui?

— Alors, alors... lit Valvins. pourquoi dire que c'est lui?

- C'est parce qu'il medéplait plus qu'un autre, lit Poyer, et qu'il nous regardait d'un œil...

En parlant ainsi, l'étudiant serra les poings d'un air de menace.

— TU le trompes, lui dit Val vins, ce n'est pas un méchant garçon.

— Est-ce à lui le lilburv qui suivait par derrière, avec un domestique en livrée? s'écria Charles Joulu.

— Oui, dit Yalvms; j'ai reconnu ses armes sur le panneau.

— Ah ! dit Charles, il a un tilbury et des armes; j'en suis charmé

pour ma part. Ah! ce monsieur a un tilbury... un tilbury! reprit-il avec un accent furieux; un lilburv!... il n'y a jamais eu de tilbury à Hennés... Mais si on les laissait' faiie, ces officiers, on ne pourrait plus aller dans les rues. Il n'y aura pas de tilbury dans la ville, je vous en réponds, moi !

— Voyons, veux-tu te taire, sacré gringalet! s'écria Poyer. Si ce marquis l'ail l'insolent, je m'en charge, moi.

— Ni loi, ni lui, dit Valvins; je le recommande.

— Comment, tu le recommandes! s'écria-t-on de toutes parts.

— Oui, fil Valvins; je demande et je désire qu'à moins qu'il ne cherche querelle à quelqu'un, personne ne s'adresse à lui sans motif.

— Pourquoi ça?

— Je n'ai pas besoin de vous le dire.

— Est-ce que c'est très-sérieux, ce que tu dis là? demanda Poyer.

— Très-sérieux, lit Valvins en faisant un signe parlicilierà Poyer.

— Si c'est comme ça, on le respectera... c'est bon. D'ailleurs, il y en a assez d'autres qui ont l'air d'être aussi crânes, et nous verrons.

Puis il ajouta :

— Yous entendez, vous autres?

— On entend, dit Charles, quoique ça me vexe. Mais enfin, c'est le premier individu que Valvins recommande, et il a son droit; on ne lui dira rien.

— Tu entends? Fabien, dit Poyer au jeune étudiant, qui, après avoir lancé la conversation sur le chapitre du régiment, ne s'en était plus mêlé, et qui était tombé dans une rêverie profonde.

— Hein? fit-il tout d'un coup; qu'est-ce que c'est?

Madame Proserpine et Valvins se regardèrent en même temps, et échangèrent à la dérobée un coup d'oeil d'intelligence.

— Ah çà ! fit Poyer avec humeur, qu'est-ce que tu as donc? estce que tu dors sur le rôti?

— Je n'écoutais pas, voilà tout; je pensais...

— Hum! dit Poyer, tu penses beaucoup depuis quelques jours.

— Il me semble que ce n'est pas défendu... Mais enfin de quoi s'agit-il?

— Il s'agit, reprit Charles, qu'il est défendu de chercher querelle au marquis de Lesly, le beau lieutenant qui a des chevaux anglais et des tilburys.

— Ça m'est bien égal, reprit Fabien en se levant de table.

— Est-ce que tu n'attends pas le dessert? dit Poyer.

— Non, j'ai affaire ce soir de bonne heure.

— Où ça?

7— Est-ce que je te demande où tu vas, toi. pendant des journées entières qu'on n'entend pas parler de toi? dit Fabien.

— Moi, fit Poyer, c'est différent; j'ai des raisons.

— Et moi, j'ai des raisons aussi.

— Restez, monsieur Fabien, dit madame Proserpine, le dessert est excellent, et si vous demeurez, je vas faire faire un petit punch, et vous passerez la soirée, ici..

— C'est ça, répondit toute la tribu.

— Merci, dit Eabien en prenant son chapeau; vous êtes bien aimable, mais je n'ai pas le temps.

Et aussitôt il quitta la salle à manger. Poyer le regarda s'éloigner d'un œil irrité, et se levant immédiatement, il s'écria :

— Il faut que je sache où va ce petit màtin-là.

— Poyer, dit Valvins en l'arrêtant par le bras, espionner un camarade !

— Allons donc! fit Poyer ; moi espionner Fabien... c'est seulement pour savoir où il va.

— Ce n'est pas pour autre chose qu'on espionne, dit Charles.

— Qu'as-tu dit là? fit Poyer en s'avançant vers le petit bonhomme.

— Parbleu ! monsieur Poyer, dit madame Proserpine, ou sait bien que c'est par amitié pour M. Eabien que vous voudriez savoir où il va. Vous avez idée qu'il se dérange, et vous avez peut-être raison ; mais il ne faut pas le suivre, parce que, quoique ce ne soit pas pour ça, ça n'aurait pas moins l'air de... enfui de...

— De l'espionner. Vous avez peut-être raison, lit Poyer ; mais si je ne découvre pas OÙ il va comme ça tous les soirs, depuis un nmis. il faudra qu'il me le dise... sansça!... .le n'aime pas les hypoi rites.

Poyer était triste, et comme la tristesse éiaii pour lui nue maladie dont il n'aimait pas à être attaqué longtemps, il j chercha un remède, il était écrit d'avance dans la pharmacopée de Poyer. 11 reprit :

— Vous nous avez parlé de punch, madame Proserpine ; il ne faut pas que l'absence de Eabien nous empêche de le boire.

— Je vous en offre un bol, dit la maîtresse de la maison.

— El moi un, répondit Poyer.

— Et moi un, répondit Charles.

— Alors nous allons rire, (il Poyer, avec une expression où il y avait ce que, l'on pourrait appeler une effrayante menace de joie.

11 est inutile de raconter comment se passa cette soirée : mais ce ne fut ni un bol. ni deux, ni trois, qui furent consommés parles étudiants. Il en lut du budget voté par eux comme de tous les budgets de ce monde : à moitié de l'orgie il était dépassé de moitié.

— • A neuf heures, la joyeuse bande des étudiants en était à son

t ONFESSION f.ÉNÉRALE

sixième M de punch, et à dix heurei il» avalont assez gagné le temps de vitesse pour mie le punch donnAt le même nombre que la pendule, C'esl pourquoi il fallut que ces messieurs connussent bien exaclcmenl le chemin qui les conduisait de la pension de madame Proserpine ches eux, pour ne pas B'égarer dans fes circuits auxquels ils se laissaient aller, même dans les rues les plus droites.

Deux d'entre eux avaient seuls résisté à l'entraînement général : c'était Valvins, qui s'était ménagé, et Poyer, dont la force ne connaissait point d'excès. C'était ce que les Anglais appellenl un profond buveur. Admirable expression! en ce qu'elle peint d'un seul mol le pieux recueillement avec lequel il k livrait à l'exercice de la bouteille, il l'immensité «le l'abîme où il la versait.

ils étaient demeurés Beuls auprès de madame Proserpine, qui mettait à les retenir une coquette] ie qui n'eût peut-être pas été sans succès, surtout vis-à-\is de Poyer, si cette coquetterie avait été appuyée de l'élégance et de la parure d'autrefois. Cependant on ne peut aire que tousses irais furent perdus; car Valvins, à qui ils n'étaient pas adressés, Berabla j faire une sérieuse attention, et laissa échapper quelques éloges assez vifs sur la finesse du pied, la bonne grAce de la main, la fraîcheur «les dénis, L'éclat de l'oeil. Or, madame Proserpine, qui n'avait pu préparer le punch sans le goûter, montra en riant jusqu'aux gencives et en feignant de cacher son pied jusqu'à la cheville, qu'avec elle ce n'étail pas chose nouvelle, et qu'elle savait très-bien tout ce qu'elle avait gardé d'agaçant. Cependant tout ce petit manège do Valvins finit assez singulièrement ; il tomba dans une profonde réflexion, et Poyer, qui ne voyait plus rien à boire, finit par lui dire plusieurs l'ois :

— Voilà dix heures et demie : allons-nous-en.

— Allons-nous-en, repartit chaque fois Valvins, mais sans quitter sa place.

Excellente manière de résister, bien préférable à un refus formel, qui pousse celui qui demande à prendre \u\c décision immédiate, tandis (pie celle concession apparente, non suivie d'effet , rompt le plus souvent l'effort des volontés les plus violentes. Cependant toute chose a un terme, et enfin Poyer prit son chapeau en disant :

— Voyons, viens-tu? est-ce que tu as envie de passer la nuit ici ? Valvins se leva : mais en passant devant madame Proserpine il

lui dit en lui serrant les genoux :

— C'est une envie bien concevable, si on voulait bien le permettre. Cette fois, madame Proserpine ne put s'empêcher de comprendre,

et elle devint assez sérieuse pour montrer qu'elle croyait que Valvins avait parlé sérieusement. Cependant les deux jeunes gens sortirent, et, contre son ordinaire, madame Proserpine, au lieu de se mettre à ranger le désordre que la bande joyeuse avait laissé après elle, se mit à rêver.

A quoi rêva-t-elle? il n'est pas difficile de le deviner, en l'observant un peu. Rentrée dans sa chambre, elle en retourna toutes les armoires, et à minuit, pendant que Guiliot son mari ronflait avec autant de conscience que s'il eût souillé dans sa clarinette, son épouse se mit à chercher un corset oublié depuis un an, une robe encore assez fraîche, de petits souliers mignons, et elle se vêtit, et après s'être vêtue, elle posa deux chandelles allumées sur sa cheminée, et, montant sur une chaise, elle regarda dans sa glace la tournure qu'elle avait encore et le parti qu'elle pouvait en tirer.

On nous fera peut-être observer que madame Proserpine avait bu plus de punch que nous ne Pavons dit : c'est à quoi nous ne pourrions répondre; mais s'il nous était permis d'anticiper sur les événements, nous dirions que le lendemain malin, à sept heures, madame Proserpine sortit de chez elle pour aller prendre un bain. Pense-t-on que les fumées du punch aient duré jusque-là, et ne faut-il pas croire que les propos de Valvins avaient monté à la tète de madame Proserpine plus encore que l'alcool?

Mais il nous faut quitter cette bonne petite mère, faisant des gentillesses de petite fille, pour rejoindre Valvins et Poyer. Cependant il ne faut pas abandonner l'ex-Paméla de Bordeaux en laissant dire à nos lecteurs que, malgré ce qu'elle venait de faire, il y avait du tact et du sens dans cette femme, et que si madame Proserpine n'eût pas été très-satisfaite d'elle-même, elle eût repris sans sourciller sa douillette bleu-saphir. Elle axait quarante ans, c'est vrai; on dit que cet âge est ridicule ; mais il n'y a que la laideur de ridicule, et quel que fût Page de la beauté et de la grâce de cette charmante femme, cette beauté était si ferme, si avenante , si bien portée ; elle avait quelque chose de si naïf, que tout cela lui allait à merveille.

Pendant ce temps, Poyer et Valvins, au lieu de rentrer chez eux, s'étaient mis silencieusement en marche, Poyer allant, et Valvins le suivant. C'est à peine s'ils échangeaient quelques mots; enfin, ils arrivèrent à l'entrée de la longue promenade qu'on appelle le Mail, et Poyer dit à Valvins :

— Bonsoir, je vais là-bas.

— Les portes de la ville sont fermées, lui dit Valvins, et tu ne pourras sortir. D'ailleurs, il me semblait que tu m'avais dit que tu n'irais pas cette nuit.

— J'ai changé d'avis, dit Poyer. C'est demain dimanche, je ne la verrai pas, car elle sera toute la journée ax ec sa mère et ses frères, et je ne serai pas lâché de lui dire deux mots.

— Pourquoi } dit \al\ Ins.

— C'esl qu'elle csl curie sommé une chatte, et qu'elle ne manquera pat de venir demain bc promener avec sa famille au Champ de Mais, pour \ \oir les nouveaux arrivés, et j'aimerais autant lui fournir nu prétexte pour qu'elle n'j vlnl pas,

— Est ce que tu te délier d'elle?

— .Non, mais elle est assez jolie pour que quelqu'un de l e liaîtlCUrs de sabre la remarquai; il aurait bien têt fait de la suivre; et alors... ma loi...

— Crois-tu que Carmélite, dit Valvins avec intention, suit une Bile assez légère pour eu remarquer quelqu'un ?

— .le ne le CTOIS pas, je te le jure, et bien lui en prend, dit Poyer d'un ton sombre; mais enfin ea pourrait amener quelque malheur. Certainement je crois qu'elle m'aime, et je crois à sa fidélité comme à l'Évangile (il est bon de noter que PoyeT se vantait de ne pas croire à l'Evangile, mais l'habitude du mol l'emportait : oui, je crois s sa fidélité, ei je émis avoir assez fait pour la mériter, mais enfin c'est égal, si je voyais tourner nu homme, quel qu'il lût, autour d'elle,

je ne sais, mais je ne pourrais in'empéeher d'être jaloux; et alors...

— Eb bien! dît Valvins, qui parut alarmé du ton menaçant dont fût prononcé ce mot alors, eh bien! alors?...

— Je la tuerais !

— Elle? dit Valvins.

— Elle et lui! s'écria Poyer; fût-ce mon meilleur ami, fût-ce toi, fût-ce...

11 s'arrêta encore. Le nom de Fabien lui était venu, et par nue singulière réticence, Poyer avait hésité à le prononcer : était-ce pressentiment, affection* c'est ce que lui-même n'eût pas pu dire. Valvins, qui avait deviné devant quelle supposition s'était arrêtée la menace de Poyer, et qui ne voulait pas laisser à son ami le temps d'examiner cette supposition, lui dit assez brusquement :

— Ce que je ne comprends pas, c'est qu'avec de pareilles idées sur une femme, tu l'aimes comme tu fais!

— C'est qu'il y a autre chose que mon amour, vois-tu, lui répondit Poyer avec hunieur; c'est que je lui ai promis... Une folie... c'est une folie.

— Quoi donc ?

— Je le lui ai promis sur ma parole d'honneur de gentilhomme breton !

— De gentilhomme ! fit Valvins, avec un petit ricanement méprisant.

— Tu sais bien que je n'y tiens guère, et que je l'oublie le plus que je peux, au grand déplaisir de ma famille.

— Et c'est le cas de l'oublier plus que jamais, fit Valvins, pour te dégager d'une parole que peut-être tu te repensdéjà d'avoir donnée.

— Je ne sais pas si je m'en repens, repartit Poyer, car si elle me la demandait, je la lui donnerais encore... et pourtant, ajouta- 1- il en frappant la terre du pied, je voudrais ne pas la lui avoir donnée. -

— Mais quelle est donc cette parole? demanda Valvins.

— Tiens, dit Poyer en lui serrant la main, je te le dirai une autre fois. Adieu pour ce soir, et à demain.

— Pourquoi donc? fit Valvins en le retenant.

— C'est que, quand je te le dirai, tu me feras sans doute un sermon, et que ce soir je ne suis pas d'humeur à en entendre un.

Poyer parlait avec une impatience inquiète; il était dans ce singulier état d'irritation qu'on appelle mal aux nerfs, quand on ne peut assigner aucune cause précise à l'agitation interne qu'on éprouve; du reste, on conçoit quel pouvait être le mal aux nerfs d'un jeune taureau de cinq pieds huit pouces, dont la force était si redoutable. Cependant Valvins n'en parut pas autrement alarmé et lui répondit assez durement :

— Encore quelque sottise, et probablement tu ne me la caches que pour la pousser à bout, c'est-à-dire pour pouvoir me répondre, le jour où je te ferai quelque remontrance : « 11 n'y a plus rien à dire, le mal est fait; n'en parlons plus. »

Poyer, loin de s'irriter de cette admonestation, se tut et parut devenir triste, puis il répondit doucement :

— Tu le trompes, Valvins, il n'y a plus rien à ajouter à la sottise, car c'est peut-être une sottise que j'ai faite... Je te dirai cela demain.

— Pourquoi pas ce soir?

Poyer passa les mains dans ses cheveux avec un mouvement de rage, et répondit :

— Non, pas ce soir, vois-tu... je ne sais pas... mais, ce soir, j'ai peur de parler d'elle et de moi.

Valvins voulut essayer de plaisanter et repartit d'une voix qu'il ne put rendre moqueuse :

— C'est aujourd'hui samedi, ce n'est pas ton jour de malheur comme le vendredi...

— Je ne sais pas quel jour c'est, dit Poyer en éclatant; mais vois-tu, il y a quelque chose dans l'air qui m'épouvante; il m'arrivera malheur, ou je ferai un malheur d'ici à quelques jours... c'est sur...

— Soupçonnes-tu, lui dit Valvins d'un ton indécis, soupçonnes-tu quelqu'un? Carmélite... par exemple?

— Je ne soupçonne rien, et je ne soupçonne personne; mais je

fans.— Imprimerie W»:.deb, rue Bonaparte, 4*.

CONFESSION GÉNÉRALE

ne sais pas pourquoi j'ai éfé comme ça toute la journée. Tiens, continua-t-ilavec un accent singulier, liens, moi Poser, qui les mangerais tous en capilotade, ces officiers de cavalerie, je ne peux pas te dire quel sentiment j'ai éprouvé aujourd'hui, quand j'ai vu défiler ce régiment. C'a été si fort que, lorsque lu t'es approché de ce marquis de Lesly, il a baissé son sabre pour te parler; eh bien, à ce moment, un rayon de soleil s'est réfléchi sur la lame et m'a ébloui; eb bien, malgré moi, j'ai baissé les yeux, et j'ai senti dans le corps un froid, comme si cette lame m'eût traversé le cœur!

— Mauvaise disposition de santé, dit Valvins affectueusement.

— Non, Valvins, pressentiment!... Vois-tu... je m'y connais... il y a des pressentiments comme ça dans ma famille; mon père a été averti de sa fin de cette ^

façon-là. Un menuisier à qui l'on avait commandé une bière pour un de nos voisins la porta chez nous. Mon père la vit et eut peur... il était mort trois jours après. Jules, mon frère aine, avait vu son convoi en rêve huit jours avant sa mort, il eut peur, il tomba malade... et pourtant il se portait bien quand il fit ce rêve-là! Enfin, mon grand-père, le Poyer qu'on appelait le san-, glier, le jour où il fut tué à la chasse, avait entendu un paysan qui, passant sous la fenêtre, avait dit en riant :

— En voilà qui vont chasser la perdrix et qui rapporteront peutêtre un sanglier.

11 eut peur aussi. Il alla tout de même à la chasse; et, au coin d'un bois, son fusil parfit, et il reçut une balle qui rétendit roide mort. Qui avait mis une balle dans le fusil quand il allait chasser à la perdrix?... C'est un sort... vois-tu...

— Et tu crois à ces sottises-là, toi, Poyer?

lui dit Valvins.

— N'appelle pas ça des sottises, repartit Poyer sérieusement. Si tu étais Breton, Valvins, tu saurais que toutes les vieilles familles du pays ont leur sort auquel elles n'ont jamais manqué...

Ainsi j'ai eu peur...

J'ai...

— Allons donc! fit Valvins.

— Vous ne savez

pas ça, vous autres Parisiens, vous n'êtes pas des hommes d'autrefois... Mais nous, vois-tu, c'est dans le sang... oui... Enfin, c'est comme ça.

— Mais, repartit Valvins, qui savait qu'aucun raisonnement n'est possible contre la superstition, mais, à supposer que cela soit vrai, je. ne vois pas dans tout ce que tu me dis un avertissement formel comme celui qui a annoncé la mort de tes parents.

— Je ne puis te rien dire là-dessus, repartit Poyer, mais enfin écoute : tu sais bien que j'ai mes jours et mes heures pour aller voir Carmélite, car enfin je ne peux pas la forcer à quitter la maison tous les matins et tous les soirs pour faire un quart de lieue, et venir chez la mère l.eleu, quand elle n'y a pas affaire. Tu sais, toi, que tous les jours où je n'y vais pas, je les passe tranquillement avec toi au café ou au spectacle; eh bien, ce soir... je ne peux pas te dire, mais il m'a pris une rage d'y aller, un besoin de la voir... il me semble qu'il lui arrive quelque chose. Si ce n'est pas moi, c'est elle

qui court un danger.".: Tiens1, vois"-tu, je ne dormirais pas tranquille; il faut que j'y aille.

En disant ces mots, Poyer s'avança du côté de la petite rivière qui sert de ceinture à la ville de ce côté; mais Valvins l'arrêta encore en lui disant :

— Mais à cette heure-ci, il est minuit, tu ne la trouveras pas chez la mère l.eleu ; sa journée est finie.

— C'est vrai, dit Poyer... c'est égal, j'irai jusqu'à la ferme, c'est samedi, elle veille d'ordinaire jusqu'à deux ou trois heures du matin pour repasser les robes et le linge qu'elle rapporte le dimanche; elle sera encore levée.

— Mais comment pourras-tu la voir? — Pardieu, en entrant chez

son père.

— Une visite à minuit? — Bon, je dirai que je me suis attardé en revenant de chez mon oncle , qui demeure à deux lieues d'ici; je dirai que je n'ai pas pu rentre* dans la ville, et que je viens lui demander à coucher.

— Et tu penses qu'ils te croiront.

— Il faudra bien qu'ils me croient; d'ailleurs , je ne tiens pas à coucher là-bas.

Pourvu que j'entre et que je la voie, c'est tout ce que j'en \ eux.

Une fois que je l'aurai vue, je m'en retourne, et... En voilà un qui n'est pas fort, fit tout à coup Poyer en s'interrompant et en montrant dans la nuit à Valvins une ombre qui s'agitait au milieu de l'eau bourbeusede Fille que beaucoup d'étudiants, renommés pour leur légèreté, franchis saient sans difficulté.

Valvins tressaillit et regarda avec inquiétude du côté que désignait Poyer. Celui qu'ils observaient gravit le bord qu'il avait manqué, et aussitôt il s'éloigna rapidement.

— Qui diable est ça?

dit Poyer, en avançant vers l'individu.

— Ne vas -tu pas courir après lui ? fit Valvins en l'arrêtant :

puisque lu es si décidé a aller chez Carmélite, dépêche-toi, et comme tu m'as tout attristé avec tes idées funèbres, j'attendrai pour me coucher que tu sois rentré.

— Merci, Valvins, lui dit Poyer en lui serrant les mains, tu m'aimes plus que je ne mérite. Mais, puisque tu ne vas pas le coucher tout de suite, entre donc dans la chambre de Fabien, et tâche de savoir un peu ce qu'il devient. Celui-là aussi me fait du chagrin... parce que je l'aime, ce petit... Il ne se doute pas pourquoi je Faune, lui... Mais toi, tu le sais... Eh bien, lâche de le rendre raisonnable... Moi, vois-tu, je ne sais pas, il m'enjôle... Pense à lui, je t'en prie.

— J'y vais, dit Valvins avec un soupir si profond, qu'il eût étonné Poyer, s'il ne s'était déjà éloigné.

Comme un cheval vigoureux, le fort étudiant franchit d'un bond la petite rivière qui le séparait de la campagne et disparut bientôt dans l'ombre. Valvins le regarda un moment s'éloigner; puis, murmurant sourdement quelques mots de colère et de pitié, il se détourna et s'élança à la poursuite de celui qui avait si maladroitement franchi la rivière et qu'il pouvait apercevoir encore fuyant rapidement.

^SThou, *.

Il joua son solo les yeux baissés, rien ne vint le distraire

CONI ! SS10M Gl NI I, M I

IV — II i VMis.

Quelle que lût la rapidité de sa marche, Valvins gagnai! peu de terrain sur celui qu'il poursuivait ainsi : cel Individu semblait iiussj désireux de ne pas être atteint, que Valvins pouvait l'être do l'atteindre.

Ce 11.' lui donc qu'après avoir parcouru un grand nombre de rues que Valvins parvint à approcher asses le fugitif pour pouvoir le ruconnaître certainement. Mais, lorsqu'il élail encore à cinquante pas, il la \ii ouvrir une porte et entrer rapidement dan • la maison, Celle maison était celle <>ii demeuraient Valvins, Poyer, Fabien, el un asseï grand nombre d'autres étudiants.

— c'est bien lui, murmura Valvins.

I Dire* à son inur. il | » i i t s.i chandelle, qui, ainsi que toutes cellei de* habitants île la maison, était déposée sur une planche, à coté du guichet par où le porlier examinait 1rs cuir, mis et les sortants, et ralluma à la petite lampe à bec qui veillait toute la nuil dans l'allée qui conduisait à un escalier obscur.

H monta j «qu'au premier étage, où régnait un lon^ corridor sur lequel ouvraient tonus les portes des étudiants qui logeaient dans et i endroit. Devant toutes ces portes étaient dép »sés les b itles el les habits dos étudiants, <|uc' le domestique commun enlevait au point du jour pour les brosser el les cirer avant l'heure des cours Valvins vif aussi que la clef était sur toutes 1rs putes de ses camarades. A vingt ans, on ne craint pas les assassins, et on ne pense pas aux vuleurs.

Quand il fut en face de la porte de Fabien, il remarqua que celui-ci avait non-seulement retiré la clef de sa porte, mais qu'il ne s'était pas conformé à la coutume de lous les jours, el que ni l> Mes ni vêtements n'attendaient les soins du domestique. Valvins hésita un moment; mais enfin il se décida à frapper. On ne répondit pas. Il demeura tout étonné. 1' ut-être s'était il trompé, peut-eire n'était-ce pas Fabien qu'il avait suivi ; Fabien n'était peut-être pas rentré.

Alors ses soupçons étaient injustes: ce n était pas lui qui avait si maladroitement tenté de franchir 1111e. C'était quelque autre étudiant qui était rentré en ville, et alors Fabien ne revenait pas de eliez Carmélite. Mais celte supposition remplaça les doutes fâcheux de Valvins par une crainte encore plus vive. Peut être Fabien était il encore chez Carmélite, et peut-être Poyer pourrait-il l'y rencontrer. A celle pensée, Valvins éprouva un véritable effroi, et if frappa avec \i\acité B la p rie.

^ — Oui est-ce qui diable vient m'éveiller? dit Fabien, comme s'il eût été arraché à un profond sommeil.

— (l'est moi. dit Yalv ins.

— Eh bien! dit l'autre, qu'est-ce qui t'arrive?

— Ouvre-moi, j'ai à te parler.

— Demain... tu m'ennuies.

— Non, tout de suite. Ouvre, reprit Valvins.

Fabien se leva, ouvrit, et se rejetant dans son lit, il marmotta avec humeur :

— Dépêche- toi, qu'às-tu à me dire?

— Est-ce qu'il y a longtemps que lu es rentré.

— Pardieu, dit Fabien, voilà deux heures que je me retourne dans mou lit sans pouvoir dormir, et maintenant que je commençais a sommeiller, voilà que tu me réveilles. Je ne sais quelles lubies le poussent, mais je vais en avoir encore pour deux heures avant de pouvoir me rendormir.

— Ah ! il y a deux heures que tu es couché, dit Valvins, qui venait d'apercevoir dans un coin le pantalon el les bottes souillés de fange, qui lui attestaient que c'était Fabien qui était tombé dans l'ille. que c'était bien lui qu'il avait vu el qu'il avait suivi : ah! il y a deux heures que tu es couché?

— Deux heures moins une minute ou deux heures cinq secondes, je n'ai pas exactement compté, dit Fabien avec humeur, mais il v a assez louglemps pour que je n'eusse pas été fâché de profiter 'du sommeil qui me venait.

Valvins s'assit près du lit sans prendre garde au ton de Fabien, et lui dit sérieusement :

— Fabien, j'ai une affaire demain matin.

Fabien bondit dans son lit, il se leva sur son séant et s'écria avecun vif accent d'intérêt :

— Toi, Valvins! et avec qui?

Puis, sans attendre la réponse, il ajouta :

— Est-ce que Poyer ne le sait pas?

Valvins réfléchit un moment, puis il ajouta tristement :

— C'est avec Poyer que je dois me battu'.

— Toi avec Poyei ... toi ! s'écria Fabien, ce n'est pas possible : voilà ce <pie c'est, vous êtes restés à boire du punch, Poyer se sera crise, tu auras voulu lui faire de la murale, et il t'aura dit quelque chose; mais vous ne vous battrez pas... AUons donc! je ne veux pas: Pover te fera des excuses... je m'en charge... Toi et Poyer, vous battre! c est comme si nous nous battions ensemble; est-ce que c'est possible? — Tu es plus jeune que nous, Fabien, et cependant je veux îe faire juge de noire querelle, et lu décideras toi-même si c'est une affaire qui puisse tinir autrement que par la mort de l'un de nous deux.

Fabien ouvrit de grands yeux et répondit d'un ton surpris :

— Je veux que le diable m'empoi te si j'Imagi |uclquc chose qui

puisse brouiller deux amis comme vous.

i i ou le (lune, reprit \ al v ins : lu connais la Buchard?

— (toi, li marchande de mercerie qui a deux fille qu ell garde sous clef comme h olles a v nie ni quelque cho • > perdre.

— N'en parle pas légèrement, Fabien; il \ en a une desdeux qui ne mérite pas la mauvaise réputation qu'on lui a faite.

— Ah h.ih ! lii Fabien.

— Oui, Jacqueline est une leninèle tille.

— Jolie tille, nui, luit, que lu fOU mie des plu-- I i réalui'68 que J'aie v nés, mais voila tout.

— Je le dis que lu le tmuip ■■-, p pi il ValvinS ;en impal ieuee, el

une preuve que c'est une honnête fille c'e i que je l'ai ne p| que...

— Tu es son amant, je m'en doutais, mais ça ne nu' Bemble pas une preuve de son honnêteté.

— Si lu aimais comme moi, dil Yalv ins, lu saurais ce qu'il eu el.

— Si j'aimais comme loi... si j'aimais enniino loi. . du Fabien; d'ah nd, je n'aimerais pas nue lille qui a appartenu au tiers ci au quart.

— Ceux qui disent ça en oui menti, dil Valvins.

— 1! m, lil Fabien... c'est ça, ne m'en dit pas davantage... tu es amoureux.., amoureux fou.

— Eli bien! alors lu dois comprendre ce (pie je dois ('prouver de colère contre Poyer. Imagine-toi que, ce soir, comme j'allais chez Jacqueline, je. l'ai rencontré qui en soi lait.

— Lui!... dit Fabien d'un ton loiil a l'ail étonné... 'a n'esl pas possible... lu le trompes...

— J'en suis sûr, dil V :il \ ins.

— Je te dis que lu le l rompes, reprit Fabien, ce n'est pas i Jacqueline (pie Poyer en veut.

— Mais à qui doue''..

— A qui?... à une autre. Du reste, reprit Fabien, ce n'est pas de ça qu'il est question.

— C'est vrai, mais il est question que c'est Poyer qui sortait de ch •/. Jacqueline, et c'est de cette trahison qu'il faudra qu il me rende raison.

— Vous battre pour une Jacqueline, allons donc!... fit Fabien en levant les épaules.

— Je te dis que je l'aime! reprit Valvins en affectant une grande colère; qu'elle soit ce qu'elle voudra, je l'aime.

— C'est possible, dit Fabien, mais Poyer ne le savait pcut-èlr.

— Il le savait.

— En es-tu sûr?

— Oui, sûr, hien sûr... Il savait mieux encore, il savait (pie je lui avais donné tout ce qu'elle a, il savait enfin que je lui avais promis de l'épouser et que je l'aurais épousée.

— Toi, dit Fabien, épouser Jacqueline?

— Oui, moi, parce que je la crois une honnête femme, quoi qu'on en dise.

— Mais si Poyer est aussi son amant, tu vois bien...

— Je vois (pie Poyer l'a séduite et qu'il s'est fait mou rival ; qu'il m'a trahi, et qu'il faut que j'aie sa vie où qu'il ait la mienne.

A celte déclaration, l'aile avec violence, Fabien se leva tout à fait el se mil à parcourir la chambre avec colère. •

— Aii çà! vous êtes- tous fous et enragés. Comment, toi, le Mentor, le Caton de l'école, tu vas t'amouracher de la Jacqueline, d'une catin, et puis Poyer s'amuse à le la souiller! C'est une bêtise de ta

•part, c'est vrai, tu n'es qu'un niais, mais c'est une lâcheté de la sienne Oui. c'est lâche, ce qu'il a t'ait, puisqu'il savait, lui, ton ami, <pie lu (Mais fou de cette femme; sacrebleu! nous ne pourrons donc jamais vivre en paix... el faut-il qu'une mauvaise coquine brouille les meilleurs amis!... Tiens, voilà quelqu'un qui entre... c'est Poyer.

— Poyer, qui revient de chez Carmélite, dit Valvins en prenant les habits de Fabien et en les jetant dans un cabinet : cache tes bottes et ton pantalon.

— Pourquoi ça ?

— Parce que .. ce que je viens de dire n'esl qu'un conte.

— Un conte ?

— Ce n'esl pas moi , Fabien , repartit Valvins d'un ton triste et incl-if. ce n'esl pas moi qui ai élé trompé par Poyer et Jacqueline,

' -si Poyer qui a é:é trompé par Carmélite et ..

— Ci... qui? dit Fabien en pâlissant.

— Par celui oui, il v a une demi-heure, s'est laissé tomber dans l'ille.

— Vous m'avez vu ?

~- Oui, mais je t'ai reconnu seul. Maintenant n'oublie pas ce que

dil à propos de ma prétendue histoire: qu'il y aVail, d ins

■:a, un niais... si tu as bien jugé, c'est l'oyer... une coquine...

si je l'ai bien compris, c'est Carmélite... quant au troisième, si lu

té... tu te rappelleras que tu as dit que c'est Un lâche...

— Eh bien ! s'écria l'oyer en entrant d'un air joyeux, eh bien, c'est gentil à vous de m'avoir attendu en causant.

Fabien était resté debout, en chemise, imm ibtte.

— il parait que tu le donnes de l'air, reprit Poyer ; si tu avais fait

CONFESSION GÉNÉRALE

comme ce lourdeau que nous avons vu tout à l'heure, Valvins et mot,

lu ne serais pas si échauffé : il a pris un bain de siège bien complet!

Fabien ne répondit pas, et Valvins, qui ne voulait pas que Poyer

s'aperçût de son trouble, lui dit en riant :

— Te voil à revenu bien gai?

— C'est que je suis content... très-coulent... c'est que... Il s'arrêta et ajouta à voix basse en parlant à Valvins :

— C'est que je suis sûr d'elle.

Fabien entendit, et se laissa tomber sur une ebaise.

— Kb bien, qu'est-ce que tu as donc? est-ce que tu es malade?

— Ce n'est rien , dit Valvins , il a l'ait des soltises, il est triste.

— Quoi donc? dit Poyer, qu'est-ce qu'il a fait?

— Voyons, laisse-le tranquille ce soir... je te dirai ça!

— Mais je veux savoir...

— Laisse-le donc, et allons nous coucher.

— Tu ne dis rien , loi, Fabien , est-ce que tu dors?

— Je te dis de le laisser, reprît Valvins ; allons-nous-en.

Il emmena Poyer, qui, à peine dans le corridor, reprit avec une inquiétude pleine d'affection :

— Mais enfin , qu'est-ce qu'il a?

Et comme Valvins ne voulait pas déclarer la vérité, il donna la première raison qui lui vint à l'idée, et lui répondit :

— 11 n'a pas voulu me l'avouer , mais je crois qu'il a perdu son argent au jeu.

— Au jeu! dit Pover ; c'est donc ça qu'il nous fuit depuis quinze jours: au jeu!... Oh non... non... non, fit-il en s'animant, pendant qu'il se promenait dans la chambre de Valvins ; non, non. . non, mon petit Fabien, pas de ça, Lisette; je le passerai tout ce que lu voudras... ruais le jeu! non... Fabien, joueur! et que dirait ma pauvre mère... elle qui... Ah ! non, non... c'est qu'un joueur, vois-tu, Valvins, j'aime autant un voleur!...

Valvins, qui d'une part était charmé d'avoir détourné les idées de Poyer de la vérité, mais qui était fâché de donner à Fabien un tort dont il était innocent, Valvins l'interrompit en disant :

— Ce n'est peut-être pas si grave que tu le penses...

— Ca doit être ça: il nous échappe dès qu'il le peut, on ne sait

F lus où le trouver ; il aura découvert quelque infâme bouge où ou escroque ; si je savais l'endroit, j'irais à l'instant même, et je jetterais par la fenêtre tout ce qui me tomberait sous la main !

— Demain, dit Valvins, je saurai ce qu'il en est ; mais, je t'en prie, !ie lui en parle pas.

— Que je ne lui en parle pas ! oh ! si...

— Mais...

— Si, si, si, je lui en parlerai, et ferme encore !

— Kh bien, avant de le voir, entre chez moi demain matin.

— Pourquoi faire?

— Parce que je t'en prie... Mais parlons d'autre chose... Tu as donc trouvé Carmélite?

— Oui... Oh ! si lu avais vu comme elle est devenue tremblante quand elle m'a vu entrer chez son père... Elle était à l'ouvrage, et elle repassait; elle n'a pas levé les yeux sur moi... niais elle m'a compris lorsque j'ai parlé de l'arrivée' des officiers, de leur impertinence et de la manière dont ils parlaient des femmes.,. Enfin, je lui ai fait entendre adroitement qu'il n'y aurait demain que des gueuses au Champ de Mars.

Valvins avait souri au mot adroitement, et il repartit :

— Il est possible qu'elle ait compris, mais si son père et sa famille veulent aller à la promenade, il faudra bien qu'elle y vienne.

— C'est vrai, dit Poyer .. Ses parents sont si bêtes, ils ne comprennent pas le danger qu'il y a à exposer une jeune fille aux regards d'un tas de freluquets. Mais, enfin, c'est égal, je l'ai vue, et c'est tout ce (pie j'en voulais.

— Et tes pressentiments?

— Au diable mes pressentiments! je n'y pense plus depuis que je l'ai vue. C'est que Carmélite, vois-tu, Valvins, c\sl comme un rayon du soleil pour moi. Elle dissipe tout ce que j'ai de triste dans le coeur, quand par hasard j'ai quelque chose de triste. C'est que je l'aime, vois-tu... oui, je l'aime... Enfin, il faut que je l'aime bien, je lui ai promis de l'épouser.

— Quand tu m'as dit que tu avais fait une sottise, je me suis douté que c'était celle-là. Mais cette sottise, elle n'est que dite, et lu ne la feras pas.

— Je la ferai... ou peut-être... Mais, tiens, ne parlons pas de ça, je suis content, ce soir, je suis heureux, et je ne suis pas entrain d'entendre tes sermons.

— Pas plus que quand tu es triste et de mauvaise humeur. Poyer se mit à rire de bon cœur, puis il s'écria :

— Après tout, ce n'est pas fait... Si on épousait toutes celles à qui on le dit... Ma foi, qui vivra verra... 11 n'y a que ce petit mâtin de Fabien qui m'ennuie... Aller perdre son argent au jeu, au jeu !

— Encore I...

— Eh bien, soit, n'en parlons pas ce s ir. . je ne lui en parlerai pas du tout, si lu veux, mais à condition que tu le sermonneras... Lui, c'est une autre affaire, il faut qu'il l'écoute, et il l'écoutera, ou sans ça...

— Tu lui prêcheras d'exemple, n'est-ce pa ;

— Bonne nuit, dit Poyer en riant... Fais-lui un beau discours eu trois points... As-iu de l'argenl i

— Peu.

— En ce cas, je vas écrire à ma mere de m'en envoyer.

— Pourquoi faire 1

— Ne faut-il pas que j'en donne à ce petit?

— Ça n'est pas pressé; d'ailleurs, lu ne peux pas dire à la mère que Fabien...

— Tu es un bon enfant... Pardicu, j" dirai <|iie c'est pour moi... Ah! oui, aller dire cela à la pauvre femme... eue en pleurerait huit jours... Je me charge de la faute, ça lui fera moins de peine.

Et il sortit en sifllan! gaiem.'iit un air. Valvins, resté seul, murmura doucement :

— Oh ! si la nature avait donné un peu de tète à ce cœur-là, quel noble cœur cela ferait !

Un quart d'heure après, Poyer donnait, cl Fabien frappai! douée ment à la porte de Valvins.

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