‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 86 sur 169 · X. — cvnMÉLiTi · texte numérisé non relu

X. — cvnMÉLiTi

Avant de raconter l'entrevue qui eut Heu cuire Fabien et Valvins, il est nécessaire de faire connaître celle dont le n un a déjà été cité tant de fois dans le cours de ce récit, cette Carmélite enfin qui occupait si particulièrement la pensée des deus amis.

Carmélite était, du moins en apparence, la Elite d'un fermier des environs de Renues, appelé Pierre Leroëx. C'est ce que cr.iyain! la plupart des habitants de la ville: mais ceux de la campa pelaient que, vingt-deux ans avant le temps où c .mm uce notre, récit, et au plus fort de la révolution, Jérôme Leroëx s'élail I i coup trouvé le père d'une petite fille d'un an, et qu'à la mêra époque, il avait augmenté sa ferme, acheté des bestiaux, et vécu d'une manière beaucoup plus aisée, quoique dans les campagnes la venue d'un enfant, et surtout d'une lilic, soit considérée comme un ■ ch jusqu'à l'âge où la famille peut tirer parti de son travail.

La supposition fort naturelle qui courut à celte époqu • fui que cette enfant appartenait à quelque noble famille proscrit'-, qui, ne pouvant remmener à travers les dangers dont sans doute elle était menacée, l'avait confiée à la bonne foi de Jérôme Leroëx.

Comme cette supposition pouvait faire courir quelques dangers au bon fermier, on l'ébruita très-peu, puis on n'eu parla plus du (oui. Les années se passèrent, et Carmélite fut élevée avec les fils qui vinrent plus tard au fermier : ils l'appelaient leur sœur, elle les nommait ses frères Leroëx la traitait comme sa 611e, et si elle ne fut pas employée aux rudes travaux des champs, c'est que sa santé frêle et délicate ne pouvait supporter de si rudes fatigues.

Cela valut à Carmélite un peu de cette éducation première dont manquent d'ordinaire les habitants de la campagne, surloul en Bretagne. Inutile aux champs, inutile à la maison, sa mère l'envoya à l'école, comme elle l'eût envoyée mendier, seulement pour s'en débarrasser. Le maître d'école trouva dans cette en faut une élève docile, et lorsque l'exercice de la religion fut rétabli, le curé de la commune la remarqua pour son petit savoir parmi les premières communiantes qui se présentèrent à la sainte table. Elle lisait son catéchisme, et elle écrivait déjà passablement.

Le bon piètre cultiva ces dispositions en l'attirant chez lui, et, à seize ans, on parlait d'envoyer Carmélite à la communauté d'Eu-on, pour en faire une sœur de la charité, capable de diriger une école de village. Mais, à seize ans, Carmélite n'était encore qu'une grande fille mince, maigre, pâle, avec de grands veux bêles, une jolie bourh' niaise, et l'allure traînante d'un malade qui n'est pas pressé d'arriver au cimetière. 11 faillit ajourner encore le projet d'env .ver Carmélite au eouvent et l'on décida en lânn.le qu'on ne prendrait ce parti que lorsque l'enfant aurait atteint ses di\ (mit ans.

Hais l'enfant n'avait pas dix-sepi ans accomplis «pie celait une femme; ce corps maladil avait pris tout à coup de la (orée et de l'embonpoint, ces yeux noirs s'étaient allumés du feu d'une vie ardente, sa bouche souriait avec amour, et maintenant elle courait, légère comme Diane dont elle avait la laide, et dont elle avait aussi la vigueur.

Or, le paysan breton, bien qu'il ne sache pas faire une addition selon les règles, est un trop bon calculateur pour avoir une forea quelconque* sa disposition, sans songer à en faire un utile emploi.

Lorsque Jérôme Leroëx reconnut que sa fille était b une à quelque chose, il lui demanda de faire ce quelque chose . mais que devait être ce quelque chose? voila quelle fui la difficulté. Carmélite n'avait aucune disposition à devenir une bergère bretonne en sabids : elle avait de trop jolis pieds pour cela : elle n'eût pu manier la houe ou la bêche, comme la plupart des femmes du pays : elle avait de trop jolies mains aussi Elle cousait a brodait fort bit n, mais elle ne sa au coudre que p mr elle, imitante ravir lesj lies robes des dames de la ville, mais incapable de trousser convenablement une cotte et un casaquin. Or, il y avait, aux environs de la ferme du père Leroëx, une vieille femme appelée Ltlcu, et qui éiait blanchisseuse : elie proposa à Carmélite de la prendre chez elle, non pour aller snx lavoir

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gercer, à l'eau el .'i l'air, ses mains blanches el potelées, mais pour filrc repasseuse; repasseuse eulcndons bien, l'état élégant «1rs belles filles de province. El pour qu'on nous comprenne, il faut bien apprendre ici a nos lecteurs de petits détails de ménage nécessaires ù l'intelligence de la position de Carmélite.

\ Paris, les Boins de la maison sont autant que possible confiés au dehors: en province, ils s'accomplissent autant que possible à l'intérieur. \ Paris, les ramilles Les plus aisées confient >' ..que semaine on chaque mois leur Linge de toute sorte à une h' .uchisseuse, qui le l< m- rapporte blanc et repassé: en pro\ ince, M .< en est pas de môme : les ramilles de tout rang mit l'habitude »' laire lessiver et blanchir

leur linge i lie/, elles ; c'est une opér •' ,n <pii a lieu une l'ois tOUS les

trois mois ou tous les si\ mois.

Celle opération une fois terminée, il faut repasser ce linge, et alors on l'ail venir pour cela des ouvrières du dehors, surtout puni- tout ce qui demande un certain soin el une certaine habileté. En conséquence, une bonne repasseuseesl précieuse pour une bonne ménagère ; et comme en province les plus lu )i -. dames daignent s'occuper de leur ménage, il B'ensuit quune Bile c&cme Carmélite se trouvait souvent appelée à travailler, suit à la ville, soit à la campagne, dans les maisons les plus considérables. Donc, comme au bout dun an île séjour riiez la Leleu, Carmélite était devenue la plus excellente ouvrière, et «pie ses joui nées rapportaient par conséquent un pécule convenable, il n'avait plus été question d'envoyer la repasseuse à Evron, pour en faire une maîtresse d'école.

Or, dans les maisons où Carmélite allait travailler assidûment, il était impossible qu'il ne se rencontrât pas quelque vieillard libertin ou quelque jeune homme battu de ses premiers désirs, qui ne fissent

attention à une belle fille aux yeux ardents, aux joues roses, aux lèvres cerises, portant un buste souple, mince et cambré sur des hanches hardies, où bondissaient les plis d'une robe assez courte pour laisser voir des pieds llùtés et des chevilles d'une attache adorable. Ce ne fut pas un, ce lurent dix qui s'aperçurent de toute -cette grâce qui semblait promettre beaucoup d'amour.

Mais il parait (pie la grâce était menteuse, car l'amour ne vint pour aucun d'eux, du moins a ce que narrait la chronique. Personne n'avait jamais louché, disait-elle, le cœur de Carmélite, et la meilleure preuve qu'on pût donner était que la belle fille allait toujours droit devant elle, la tète hante, chantant gaiement, ripostant avec une joyeuse impertinence aux propos des grands et des petits. Aussi rappelait-on indifféremment la belle Carmélite, ou la chaste Carmélite.

C'est qu'il faut le dire, on ne peut rien imaginer de plus agaçant, de plus fin, de plus distingué, que cette paysanne marchant lestement avec un balancement ferme et vif, qui faisait flotter derrière elle les plis gracieux de sa robe. El puis, si on l'appelait, elle avait des mouvements de tète si brusquement hautains pour se retourner quand la voix lui déplaisait, des poses si gracieuses pour écouter quand elle aimait à entendre, des petits sourires si impertinents quand elle raillait, des moues si suppliantes quand elle voulait obtenir; il y avait en elle enfin un charme si élégant sous sa grossière toilette, qu'on ne pouvait la voir sans l'admirer, et la revoir sans la désirer. S'il esl vrai qu'une femme soit une rose, comme cela parait prouvé par beaucoup d'auteurs, on peut dire que jamais femme n'a mieux représenté que Carmélite cette espèce de rose qu'on appelle rose mousseuse, c'est-à-dire la plus exquise délicatesse de la couleur, de la forme et du parfum, s'échappant d'une rustique enveloppe.

Or, voilà ce qu'était Carmélite, la plus jolie fille de Rennes et des environs, et la plus gaie aussi ; car on ne pouvait compter comme tristesse réelle quelques jours de larmes et d'inquiétudes qu'elle avait passés chez la mère Leleu, après avoir été travailler durant tout un mois dans le château de Pierrebrune. Ce château appartenait au comte de Chastenex, qui l'habitait avec sa femme et son fils.

On ne sait ce qui fit que Carmélite fut si triste pendant les jours qui suivirent sa sortie du château ; mais on remarqua que, le jour même de son départ, Louis de Chastenex quitta le château de son père : que, moins d'un mois après, le comte partit pour Paris, où il demeura, et que la comtesse retourna à Nantes, oii était sa famille, et n'en revint pas davantage. Quelques mauvais esprits essayèrent de rattacher cet événement à la présence de Carmélite au château ; d'autant qu'à partir de celte époque Carmélite refusa obstinément d'aller travailler chez aucun particulier et s'associa à la mère Leleu, qui voulait lui léguer sa clientèle toute composée d'étudiants. Mais les domestiques, celte race qui sait les dissensions de la maison avant même qu'elles aient éclaté, les domestiques ne purent prêter aucune consistance à ces bruits. Carmélite était partie du château lorsque l'ouvrage qui l'y avait fait appeler était terminé, et puis tout le reste avait eu lieu sans scènes et sans mystère.

La médisance fait beaucoup avec peu de chose, mais il n'est donné qu à Dieu de faire quelque chose avec rien.

Or, il n'y avait rien qui témoignât que Carmélite fût pour quelque chose dans le départ de la famille Chastenex, et la belle fille demeura ferme sur sa réputation de chasteté.

D'une ardre part, on ne peut pas douter que les demandes de mariage n'eussent abondé chez le vieux Ceroëx ; niais le fermier était assez singulier à cet endroit.

— adresses roua a ma fille, disait-il. Celui qu'elle voudra, je

le lui donnerai.

Mais Carmélite ne voulait de personne, el quelques-uns disaient

nue le vieux Leroêi n'était si | npl à promettre que parce qu'il

était sur des refus de sa fille. Enfin, quoi qu'il en pût être de tous les propos, \ m la ce qu'était Carmélite lorsque Poyet arriva a Hennés.

XL — m m omro .

Poyer, comme on s pu le voir, était un de ces rudes jeunes gens donl la vie trop puissante a besoin de se dissiper de mille manières. Donc Poyer le tapageur de tiennes, après une orgie qui avait duré

jusqu'au matin, jetant de CÔté ses babils souillés, se plongeant dans

une cuve d'eau froide, à quelque degré que fut la température , prenait sa veste de chasse, ses guêtres de cuir, son fusil à deux coups, et allait encore battre les champs toute la journée, eu compagnie des gentilshommes campagnards des environs.

i n jour «pie la ebasse l'avait attardé avec quelques amis, Poyer entra dans une maison de paysan, et comme lui et ses compagnons étaient épuisés de soif et de fatigue, ils demandèrent à boire et à

manger : cette maison était celle de Leroev. On servit les cliassmrs

comme on le pouvait, c'est-à-dire qu'on leur donna quelques galettes et une cruche de cidre. La soif élail plus large que la cruche, de façon qu'on la vida et qu'on la remplit plusieurs lois, très-souvent inclue, et tout cidre qu'il était, le cidre monta à la tète des buveurs.

Cependant, après une dernière libation, les chasseurs qui ne rentraient pas à la ville quittèrent Poyer, qui demeura un moment après eux dans la ferme. Il s'apprêtait à en sortir après avoir amicalement causé labourage avec le fermier, lorsqu'il entendit un cri : Au secours ! partir à trois ou quatre cents pas environ de la maison. Il cherchait à reconnaître la direction de ce cri, que déjà le père Leroëx, ses deux fils et quelques valels de ferme, s'armant de fourches et de fléaux, avaient couru de ce côté, en criant :

— C'est Carmélite, c'est la voix de Carmélite.

Poyer les suivit d'assez près ; mais avant qu'il fût arrivé sur le lieu d'où les cris partaient, il entendit un nouveau tumulte et la voix d'un de ses camarades, s'écriant :

— Ah ! je suis assassiné !

Poyer s'avança de toute sa vitesse vers le lieu du combat, et vit que les paysans frappaient à coups redoublés sur ses amis, tandis qu'une femme qu'il aperçut dans l'ombre se tenait à l'écart en disant d'un ton suppliant :

— Ne les tuez pas, ne les tuez pas !

Si Poyer était venu en même temps que les paysans, il est probable qu'en voyant une jeune fille se débattre entre les mains de quatre ou cinq vauriens, il eût fait comme les manants, et se fût attaqué à ceux qui, abusant de leur force, insultaient une jeune fille sans défense.

Mais lorsque Poyer arriva sur le lieu de la rencontre, la position avait complètement changé, et c'étaient maintenant ses amis qui étaient opprimés et les paysans qui abusaient de leur supériorité. Ce ne fut pour Poyer que l'affaire de quelques coups de poing, pour mettre le holà dans tout ce tapage. 11 renversa deux ou trois garçons de ferme, et le fils aîné du fermier ayant voulu s'attaquer à lui, il le prit au collet et l'envoya rouler à dix pas avec une violence qui arrêta tous les autres assaillants.

— Misérable canaille I s'écria Poyer, pouvez-vous assassiner des gens comme ça!

— Des gueux qui ont insulté ma fille! s'écria Leroëx.

— Attends, attends, dit le second fils du fermier, en faisant voltiger son fléau autour de la tète de Poyer, à qui il asséna un coup qui eût assommé un bœuf.

Poyer reçut sans broncher cette affreuse atteinte et y répondit par un coup de poing qui étendit le jeune gars par terre comme s'il était mort. Ce nouvel exploit épouvanta les assaillants, et les chasseurs, revenus de l'effroi très-naturel qu'ils avaient éprouvé en se voyant en proie à la fureur d'une dizaine de butors résolus, se mirent à crier :

— 11 faut assommer toute cette canaille, Poyer a raison. Poyer se plaça devant eux, et leur dit de sa voix de stentor :

— Je les ai appelés canailles , mais vous ne l'êtes pas moins qu'eux.

— Qu'est-ce que c'est ? fil un des jeunes gens de la bande.

— C'est la vérité, dit Poyer, vous vous valez les uns les autres; vous vous êtes mis quatre pour insulter une fille, et ils se sont mis dix pour vous en empêcher : voilà tout... si ce n'est qu'ils avaient plus raison que vous, à qui cette fille n'avait rien dit.

— M. Poyer oublie qu'il parle à des hommes comme il faut, reprit celui qui s'était mis en avant, et il fera bien de se rappeler qu'entre gens qui se respectent, la raison du poing n'est pas toujours la meilleure.

— Est-ce que vous m'en demandez une autre? dit Poyer.

— Si vous voulez bien le permettre!

Loyer haussa les épaules et répondit froidement :

— Je suis ravi de ne pas vous avoir laissé assommer, mon petit monsieur; cela vous prouve du moins que la raison du poing a été

CONFESSION GÉNÉRALE

bonne à vous procurer le pouvoir d'en demander une meilleure. Où vous trouvera-t-on?

— Avec quoi ?

— Avec des épées.

— J'apporterai la mienne.

— A demain.

— A demain.

Les chasseurs s'éloignèrent, et Poyer resta seul au milieu des paysans, qui avaient bien conquis un peu que Poyer avait pris moralement leur parti, mais qui sentaient encore mieux sur leurs épaules qu'il avait physiquement pris le parti de ses compagnons.

La reconnaissance n'est pas une vertu champêtre , et les trois ou quatre malotrus que Poyer avait plus particulièrement admonestés, enragés de s'être vu arracher leurs victimes, se mirent à crier :

— Eii bien, il faut que celui-là paye pour les autres.

Un cri général d'approbation répondit à cette provocation ; mais Carmélite s'élança près de Poyer, et s'écria que c'était une indignité de l'attaquer.

— Lui, dit le fils qui avait élé si rudement lancé au loin, lui qui nous a attaqués par derrière, lui, ah! il ne l'échappera pas!

— Si vous le touchez , s'écria Carmélite, je vous renie; vous êtes des lâches.

— Merci, ma fille, merci, dit Poyer tranquillement; ils seraient encore douze comme ça , qu'ils ne me feraient pas peur... Mais j'ai encore du chemin à faire, et j'ai un mal de lête qui m'est venu tout à coup... je me sens besoin de dormir. Adieu, vous autres, et souvenez-vous de moi quand vous repasserez par ici.

— Tu le souviendras de nous, mon gars... dit le père. Allons, Carmélite, va devant à la maison.

— Pourquoi ça, mon père?

— Je te dis d'aller devant, voilà tout, dit le fermier, et plus vite que ça.

— Eh bien! reprit Carmélite avec force, je n'irai pas. Vous voulez tirer vengeance de ce monsieur, et je ne veux pas, moi...

— Qu'est-ce que c'est que je ne veux pas? dit le père en s'avançaut vers sa fille la main levée.

Poyer saisit le père à la gorge et s'écria :

— Ne bouge pas, ou je t'étrangle.

Puis il ajouta, en s'adressant aux paysans :

— Écoutez, mes gars, je ne veux pas me battre contre vous, mais je tiens votre père et votre maître : vous êtes dix, et vous pouvez me tuer ; mais je vous déclare que si l'un de vous fait un pas, je le casse sur mon genou comme un échalas.

Et, en parlant ainsi, il enleva le vieillard de terre et le posa sur son genou , comme si véritablement il eût voulu le casser en deux. Les paysans se mirent à pousser des cris, mais sans avancer.

— Lâchez mon père, disait Carmélite, làchez-le...

— Je veux bien ; mais qu'ils marchent devant : je n'ai pas envie d'être assommé par derrière d'un coup de fléau ou embroché d'un coup de fourche.

— Eh bien! lâchez notre père, et nous nous en allons , dirent les fils.

— Soit ; je vous le rendrai quand vous serez là-bas, à cet arbre, dit Poyer, en désignantun noyer qui s'étendait sur le bord de la route.

Les paysans, qui s'étaient concertés entre eux. obéirent; et quand ils furent à la distance convenue, Poyer laissa aller le fermier, qui se mit à fuir. Mais, dès qu'il fut hors de la portée de l'étudiant, Leroex se mit à crier :

— A moi! maintenant, les gars, haut les fourches sur l'étudiant. Poyer s'apprêtait à faire face au danger, lorsqu'il se sentit tirer

par la main et entendit Carmélite lui dire :

— Par ici... par ici... suivez-moi...

Elle l'entraîna par un petit sentier, et le conduisant de champ en champ et de haie en haie, elle le fil échapper à la poursuite des paysans, qu'ils entendaient jurer et menacer en appelant Carmélite, qui ne répondait pas.

Tout cela s'était fait avec celte rapidité et cette intelligence particulière qui viennent à l'homme résolu, lorsqu'il veut échapper à un danger imminent, et Poyer et Carmélite étaient déjà bien loin qu'ils n'avaient pas encore échangé une parole. Cependant, lorsque la jeune fille crut avoir mis l'étudiant à l'abri de la poursuite des paysans, elle dit à Poyer :

— Maintenant, fuyez par là; je vais retourner près d'eux, et je les ferai rentrer à la maison.

— Mais, j'y pense, dit Poyer, votre père et vos frères vous battront peut-être pour m'avoir voulu sauver, et je suis un capon de vous avoir laissé faire.

— Aussi, dit Carmélite, je ne vais pas rentrer à la maison ; je vais aller passer la nuit chez la mère Leleu, dont vous voyez la maison à ce petit coin là-bas.

— Lh bien, je vais vous y accompagner.

— C'est inutile pour moi et c'est dangereux pour vous, car, dans une heure, mon père, ne me voyant pas rentrer, y va venir sans doute.

— Et alors, dit Poyer, il vous y trouvera, et Dieu sait ce qui arriverait si je n'étais pas là.

— Dans une heure sa colère sera passée, et je vous promets que ce n'est pas moi qui prierai pour que je retourne chez nous; mais s'il vous retrouvait, je ne répondrais de rien.

— Et moi, je réponds de tout, dit Poyer, je ne vous quitterai que quand je vous verrai en sûreté.

— Venez donc, dit Carmélite, et s'ils arrivaient pendant que vous y serez encore, la mère Leleu vous cachera; d'ailleurs, ils n'oseraient pas vous attaquer dans sa maison.

— Je me soucie d'eux comme d'une troupe d'oies, dit Poyer, et je. vous réponds qu'une fois dans la maison, ils n'y entreront qu'avec ma permission, fussent-ils cinquante contre moi tout seul.

Ils marchèrent alors vers la cabane de la mère Leleu. Mais à peine en eurent-ils franchi le seuil, qu'ils se trouvèrent en face des paysans, qui les y avaient devancés. La porte se ferma violemment derrière Poyer et Carmélite; et peut-être un véritable assassinat allait-il se commettre, sous le prétexte de donner une bonne correction à l'étudiant, lorsque tous ces hommes s'arrêtèrent à l'aspect de Poyer.

Il était blessé, couvert de sang, et paraissait déjà dans un plus piteux état que celui où on comptait le mettre.

— Don ! s'écria un garçon de ferme, qu'est-ce qui lui a donné cet alout-là? „

— C'est celui-là, dit Poyer en montrant le fils aîné de Leroëx, qui avait une joue grosse comme le reste de la tête; le mien vaut bien le sien, quoique je n'aie frappé qu'avec le poing, et qu'il se soit servi de son fléau.

— Et le sien vaut bien le vôtre, monsieur Poyer, dit la mère Leleu en s'avançant. Ainsi, vous autres, déguerpissez plus vite que ça !

\^n long murmure disant : C'est M. Poyer, c'est le fameux Poyer! passa parmi tous les paysans. Carmélite répéta comme eux : C'< si M. Poyer; mais elle fit une variante à la suite de la phrase, et ajouta mentalement : C'est le bel étudiant.

La renommée du terrible lutteur avait produit son effet, et il élait maintenant en sûreté.

— Ah ! fit Poyer, c'est la mère Leleu, ma blanchisseuse. Vous ne m'aviez pas dit que c'était elle, la belle fille.

— Je vous ai dit, monsieur, repartit Carmélite, que je vous cacherais chez la mère Leleu.

— C'est possible, fit Poyer, qui pâlit et s'assit sur une chaise; mais je n'ai pas bien compris : c'est que ça m'a un peu étourdi, ce coup que j'ai reçu.

— C'est que j'ai la poigne bonne aussi, monsieur Poyer, dit le fils Leroëx.

— Oui, quand elle est emmanchée d'un fléau de quatre pieds. Poyer s'arrêta et se prit à crier :

— Hé! la*mère, donnez-moi un peu d'eau, je veux que le diable m'emporte si je ne vais pas me trouver mal !

La vieille femme apporta le pot d'eau : Poyer en but à même quelques gorgées; puis, se penchant en avant, il se versa le reste sur la tête, et, lavant ainsi le sang qui l'inondait, il découvrit une blessure qui fendait le crâne sur une longueur de plus de deux pouces.

Les paysans se regardèrent et devinrent assez inquiets du résultat d'une blessure pareille: car il y avait de quoi tuer tout autre homme que le jeune Hercule qui l'avait reçue.

— Il a tapé trop fort, le gars, dit le fermier en s'approchant de l'étudiant. Mais, que voulez-vous, monsieur Poyer, dans la nuit, on ne voit pas ce qu'on fait.

— C'est bon, c'est bon, fil Poyer, dites-lui seulement de ne pas venir me demander son reste.

— Dame ! quand on ne sait pas à qui on a affaire !...

— La mère Leleu, fit Poyer sans répondre au paysan, un peu de sel et d'eau et un peu de linge.

La mère Leleu apporta du sel et dit à Carmélite , qui était devenue pâle et tremblante à l'aspect de cette horrible blessure :

— Eh bien ! loi, donne donc du linge.

— C'est que je n'en trouve pas, repartit celle-ci, tant elle était troublée.

— Que diable! fit Poyer, il y a bien ici quelque chemise à moi, déchirez-la cl donnez-moi du linge. Je n'ai pas envie de saigner là comme un bœuf toute la nuit; il faut que je me batte demain malin avec ce gredin qui vous a insultée, la belle fille, et je ne me soucie pas d'arriver sur le terrain, pâle c mime une serviette : ils diraient que j'ai peur.

A ces paroles , Carmélite se retourna en se laissant arracher des mains une chemise que la mère Leleu se mit bravement à déchirer, sans s'occuper si elle appartenait à Poyer <m à quelque autre de ses pratiques, et la jeune fille dit lentement et avec un air de stupéfaction toute particulière :

— Nous allez vous battre pour moi, monsieur Poyer?

— Eh! fit Poyer, qui s'était enveloppé la tête, il 'me semble que vous en valez bien la peine, la belle fille!

— Ah! par exemple! dit le fermier, nous ne vous laisserons pas battre; s'ils viennent au rendez-vous, nous les assommerons plutôt tous.

SI

( uni ERSION Gl M M \l.r,

— J'espère que vous vont tiendrez tranquilli

m se levant II ne s'agit plus d'une batterie, m (intimant; c'est un due], une affaire d'huun ur, el c'( I bien différent. Ces messieurs ..,,1 insulte" nue femme, jo leur ai d'il qu ''• étal '"' ',|' '■' canaille; ils m'ont demandé une réparali m, el je la leur dois, ou je su] .1 honore* Bu oii donc, la compagnie.

i >i ce que vous allez retourner à la vQle comme ci ' dit le pere 1 ex.

— l'uni ijuoi donc p

— Mai* les p »i les sont fermées.

— Boni je sauterai les fossés h cloche-pied.

— Oui, uit Carmélite, un autre jour; mais, dans L'étal où tous t'-ics, \ u> feriez mieux de venir coucher chez mon père.

— Pmirq est-ce qu'il ne coucherait pas ici? dil la mère Lelcu.

— El demain? el des habits? fil Poyer; je ne peu] pas aller comme ça sur le lorrain : j'ai l'air d'un boucher.

— Pour quand votre duel? 'lit la mère Lcleu.

— Pour sept heures.

— Kli bien, à cinq heures je serai chez vous. Le concierge me laissera monter, il me connaît; quel babil voulez-vous que je vous prenne?

— Eh bien, dil Poyer, qtii se sentait loul à fait abattu depuis que le danger d'une lutte ne le soutenait plus, — eh bien, prenez mon habit bleu , i\\\ pantalon blanc, des bottes , enfin du linge, tout ce qu'il faut ; je veux être beau '

— Je prendrai l'habit et les bottes, voilà loul; nous avons ici du linge à vi us.

U lis il n'est pas préparé, dil Carmélite.

— Eh bien . lu peux bien passer une heure ou deux à Le finir, dit la mère Lelcu.

— Soit, dit le père l i r c ., el si vous voulez, un de nus gars vous aecomi a in ra pour pi rter le paquet.

— C'est bon, lit la mère Leleu. Entrez par là, monsieur Poyer, déshabillez-vous et couchez- vous... je \as \ < >i is faire un peu de vulnéraire : quant à toi, dit-elle à Carmélite, allume tes charbons.

— Ab ! ht Poyer. j'oubliais le plus important, passez chez Valvins, et dites-lui de venir ici avec un autre et mon épée.

— Je ne l'oublierai pas; mais allez donc vous coucher, lit la vieille blanchisseuse en le poussant dans la chambre où il devait repose)*.

— Ali çà ! les gars, dit Poyer en «c retournant, sans rancune, vous aulies !

Tous les paysans se précipitèrent vers lui el lui serrèrent cordialement la main. Tous se retirèrent , et le fermier dit à sa fille en se retirant :

— El toi, soigne un peu le linge de l'étudiant, entends-tu?

— Oui, mon père.

— Le gars Jacques va rester, et il t'accompagnera quand tu auras fini, p air rentrer à la maison.

— C'est inutile, je veillerai avec la mûre Lcleu, puisqu'elle ne va pas se coucher.

— Comme lu voudras, dit le fermier.

Pui> il s'éloigna en criant :

— Bonsoir, monsieur Poyer!... bonsoir, la mère!

— Bonsoir, leur répondit la blanchisseuse, qui était entrée dans la chambre pour arranger le lit, pendant que Poyer se déshabillait.

Ml. — i:\i'Lir..vsio.N.

Carmélite conduisit Ions tes hommes jusqu'à la porte de la chaumière, et demeura un instant sur le seuil, laissant son front et sa poitrine exposés à l'air froid de la nuit. — Cette fraîcheur la soulageait sans qu'elle s'en rendit compte : c'est que son front était plein d'idées confuses qui le brûlaient, et son cœur de sentiments nouveau-», qui le faisaient battre d'une étrange façon.

Pendant ce temps, Poyer disait à la mère Lelcu :

— C'est donc là cette belle Carmélite dont on parle tant?

— Est-ce qu'elle a volé son nom, monsieur Po;. er?

— Non pardieu pas! c'est la plus belle fiile que j'aie rencontrée. Elle est sage, n'est-ce pas?

— Comme une image, monsieur Poyer.

En rép ndant ainsi, la blanchisseuse regarda l'étudiant comme pi ur déi ouvrir s'il y avait dans sa question une prétention à s'attaquer à teite sagesse; mais Poyer s'empressa de répondre :

— Tant mieux... tant mieux... ce n'est pas parce que je vais me battre pur elle, car j'ai soutenu des coquines qui ne valaient pas l'< ngle de son petit doigt... mais ça me fait plaisir de penser qu'elle est s ige.

— P urquoi ça? dit la unie Leleu assez indifféremment.

— Oh! fit Poyer... pour rien... parce que...

il ne répondit pas autrement, car il ne se souciait pas de dire comment 1! lui était arrivé dans la pensée que, s'il avait appris que cette tille eût un amant, il eût désiré étrangler cet amant sans autre raison.

La mère Lelcu quitta la chambre et Po\er se coucha.

— Eh bien ' que (ai tu donc avec '"tic i hemise i la m lin ' >iii la blanchisseuse en voyant Carmélite qui était immobile à considérer 1 1 mar |u i du linge; voil i Ion fer qui va être rouge.

— Cesl «pie je ne Irouve pas le linge i La marque de M. Poyer.

— El ce 'i ie tu liens là '

— Il \ a bien un P, dil l irmélite, mus ii \ i anaus deui mire-; lettres, un is el un C.

— Lli bien! dil la mère Leleu, c'e I juste ça : M. toftt d< bins de Caradec.

— Tiens, lit CnuCli!.\ e*l «t d0HC 00 I Ml '

— Il de la meilleure nobles»*.

— Pourquoi donc au n s'appelle Poyer toul court '

— * * 1 1 ' c'esl une histoire, ça, •. iii tu, rép indil La mère Leleu toul en mettant une bouilloire devant Le feu el préparant le vulnéraire qu'elle avait annoncé. Le père Poyerj qui était un I>im\<' homme dans s. m temps, un peu comme jon Bit, un pou braqiu

rai h i dune paysanne el l'épousa; La lamille ne voulut jamais h reconnaître; alors le père Poyer les envoya s ton* lo-> diables; il m mil -i a tête de ses biens, les exploita, el ne se lit plus appeler que M. Poyer tout eourt, au hou du vicomte de Poyer qu'il était.

— Comment 1 lit Carmélite, le vicomte de Pover épousa une paysanne?

— Une honnête fille, par exemple; mais vois-tu, tout ça tourna mal; au boni >\f quelques années, ira mari La laissa ii pour toutes les maritornes du pays, el la pauvre (trame n'a cessé de souffrir que

le jour où son mari est niorl.

— Ah ! dit Carmélite, il est mort F

Et l'on eùl dil qu'en prononçant ces paroles elle avait ou\ert la porté à une foule de réflexion» ; car elle semblait bien pins écouter sa pensée que le bavardage de la mère Leleu, qui continuait ainsi :

— Oui, il est mort, il y a de ça nue dizaine d'années, en laissant a si veuve une fortune à moitié ruinée. Mais la bonne ename

bien travaillé qu'elle a rétabli toutes le^ affaires de - in mari, et maintenant ce beau gars qui est de l'autre côté est nu des plus ri h héritiers du pays.

— Le vicomte Poyer, n'est-ce pas? dit Carmélite.

— Ne va pas l'appeler comme ra, il n'entend pas de cette oreille-là.

— Et il est tils unique?

— Ça, c'est une autre histoire, vois-tu; il est bien fils unique, mais il y a chez la mère Poyer un petit bonhomme qu'on appelle Fabien : les uns disent que c'est un enfant du père Poyer que sa femme a recueilli et élevé par charité; d'autres disent .. mais queue dit-on pas?.-., toujours est-il qu'on ne l'avait pas vu dans la maison avant la mort du vieux Poyer. 11 est probable qu'on Laissera bien quelque chose à ce petit-lù; mais enfin le vrai fils, c'est M. Poyer, et il y a au moins trente bonnes mille livres de rente dans la maison.

Carmélite réfléchissait toujours.

— Mais voilà que tu m'écoutes sans penser à ton ouvrage, dit la vieille blanchisseuse. Allons, dépêche-toi, (t tâche de ne pas roussir le linge; quant à moi, je vas me jeter sur ce tas de [taille et je ferai un petit somme. C'est que je n'ai plus vingt ans comme toi, pour résister à la fatigue. Mais avant, il faut lui donner une goutte de vulnéraire.

La mère Leleu entra dans la chambre, et revint presque aussitôt en disant :

— Bon, il dort comme une souche; s'il s'éveille, tu lui donneras une tasse de tisane; je vas dormir un peu.

Elle se jeta sur un petit tas de paille, au coin de la chambre, et bientôt tout dormait dans la cabane, à l'exception de Carmélite; et pourtant, quoique ce fût Carmélite qui tût éveillée, il n'y avait qu'elle qui rêvait.

A qui rêvait-elle?

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