XIII. — RÊVE ÉVEILLÉ
Carmélite rêvait à ce beau jeune homme qui dormait près d'elle. Carmélite était une fille de la campagne, qui n'avait pas de fausses idées sur ce qu'on appelle l'élégance des mœurs et la valeur intellectuelle d'un homme. Ces mille petites qualités de bonne grâce, de savoir-vivre, de finesse de la pensée, de distinction de l'esprit, d'originalité supérieure qui font, pour les femmes du monde, ce qu'on appelle des héros d'hommes chez qui tout vient du monde; ces niaises subtilités avec lesquelles on a remplacé tous les dons véritables <!e la nature par une valeur de convention, étaient complètement ignorées de Carmélite.
Elle avait vu Poyer. Poyer était beau de cette forte et magnifique beauté qui montre la puissance de l'homme physique dans son plus splendide développement. Elie l'avait vu agir, et sou action était celle du plus juste et du plus hardi des hommes; juste, en ce qu'il avait également châtié et repoussé les violences des uns et des autres; hardi, en ce qu'il s'était fièrement posé entre tous pour soutenir contre tous la cause de la justice.
Elle l'avait entendu parler, et dans cette parole s'était révélé ce courage opiniâtre et téméraire qui ne veut pas céder un pouce de son droit devant quelque danger que ce soit. Il y avait eu aussi de
CONFESSION GENEllALE
as
la bonté dans cette parole ; car, avant de penser à lui-même, il l'était occupé de ce que deviendrait Carmélite.
Beauté, force, courage, bonté : quelle noble créature ! Peut-être, pour une belle dame, tout cela eût-il paru trop grossier, trop brutal, trop manant : mais le rêve d'une femme comme Caruiéliti de jeunesse et de vigueur aussi, ue pouvait aller au delà de ce que Poyer réalisait en sa personne.
Ce n'-étail pas tout, ce n'était pas seulement ce qu'il avait fait et ce qu'était Poyer qui occupait l'imagination de la jeune tille, c'était ce qu'il était prêt à faire. Dans quelques heures il allait se battre pour elle; et, connue il le disait lui-même, ce n'était plus une batterie, c'était un duel, un duel entre gentilshommes, un duel pour Carmélite ; et non pas un duel comme ceux dont on parlait souvent à Rennes, un duel à propos de quelque tille perdue, mais un duel pour venger L'honneur de Carmélite qu'on avait insultée.
La jeune fille ne pensait pas que Poyer, en provoquant ses compagnons, avait encore pins soutenu ses propres paroles que défendu les intérêts de l'honneur de Carmélite. Elle avait déjà un secret besoin de se persuader que c'était elle dont Poyer avait pris la cause en main. Poyer, le bel étudiant, le terrible jouteur, un noble gentilhomme. Il quel gentilhomme? le fils d'un père qui n'avait pas craint d'oublier son rang pour épouser une paysanne, une (femme oui n'était pas plus que Carmélite, qui ne la valait pas sans doute en grâce et en beauté; et Poyer avait les goûts, la volonté de son père; n'y avait-il pas là de quoi rêver?
Mais cet hymen mal assorti n'avait pas été heureux : était-ce une raison pour qu'il en fût de même une autre fois? Et après tout, dût» elle ètie un jour abandonnée, maltraitée, Carmélite acceptait ce malheur. Elle ne pensait qu'à ce titre de madame foyer, d? la vicomtesse Foyer. La vicomtesse Poyer de Berbîns de Caradec ! Cela n'était pas impossible, et L'exemple du père pouvait certainement encourager le fils.
Les rêves vont vite dans le silence et la solitude, et toutes ces idées et mille autres encore avaient passé dans la tête de Carmélite, pendant qu'elfe traçait les plis pressés de cette chemise qu'il lui fallait repasser en attendant ce bel avenir. A ce mou eut, elle s'arêta,et se prit à considérer ce linge blanc, et léger, celte toile qui bientôt allait passer de ses mains sur le corps de ce beau jeune homme. Un frisson étrange parcourut Carmélite île La tête aux pieds, et elle se leva soudainement en disant assez haut :
— Je suis folle.
Ce mouvement brusque et cette parole éveillèrent la mère Leleu.
— Eh bien! qu'est-ce qu'il y a? dit-elle, est-ce qu'il se trouve mal?
— Ce n'est rien, repartit Carmélite; c'est moi qui ai remué ma chaise.
— Et lui? fit la vieille.
— 11 n'a pas bougé.
— Tu as été voir s'il dormait et s'il avait besoin de quelque chose ?
— Je n'y ai pas pensé.
— Eh bien ! tu es gentille, tu as bon soin des malades qu'on le confie. Je vas y aller.
— Ne vous dérangez pas, repartit vivement Carmélite... je vais entrer sur la pointe du pied.
— Prends la lampe, pour voir si la compresse qu'il a sur sa blessure n'est pas dérangée.
Carmélite fit ce (pie lui disait la mère Leleu, et sitôt qu'elle fut sur la porte elle dit à la blanchisseuse :
— Il dort.
— C'est bon, ne fais pas de bruit, repartit la vieille. Et tout aussitôt elle reprit son sommeil.
Carmélite s'assura que la vieille femme dormait, et alors seulement elle entra dans la chambre de Poyer; puis, se plaçant près de lui, avec la lampe fumeuse à la main, elle se mil à le considérer.
Ces Crées, qui possédaient le véritable instinct de la beauté, ont conquis que le repos était le plus noble aspect de la force. C'est que c'était un peuple plein d'imagination, et dont L'imagination travaillait encore à ses chefs-d'œuvre, une fois qu'elle les avait pour ainsi dire arrêtés en marbre et en bronze.
Qu'on lui eût montré Hercule tuant les oiseaux du lac Stymphale ou abattant les lètes de l'hydre de Cerne, ce n'était qu'une action bornée, finie, qui arrête l'imagination du spectateur dans le l'ail de son accomplissement. Mais Lorsqu'on pesai , devant Les regards de celte multitude poétique, un magnifique corps qui resplendit de vigueur dans sou calme, L'imagination qui le contemple le met en mouvement de mille manières, car elle comprend que cette forte organisation physique suffira à tout ce qu'elle peut lui demander, et combien ne lui demandera- Celle pas, alors! Par conséquent, l'idée qu'on s'en formera sera à la fois une el multiple, une et divei
Voilà en quoi les anciens avaient un sentiment bien plus élevé et bien plus délicat que nous de la représentation de la beauté.
Ce n'est pas que l'on veuille dire que lorsque Carmélite se mit à contempler Poyer endormi, elle fit tous ces longs raisonnements pour le trouver plus beau. Non sans doute, mais elle subissait le charme
dont ou disait plus haut que la multitude anima la beauté. En regard int celte tête si noble, celle poitrine si large, ces bras si nerveux doucement abandonnés sur la blancheur de la toile, elle se figurait ce jeune homme connue elle ne L'avait pas vu, parce que la nuit le lui cachait, mus comme i! devait être lorsqu'il avait dégagé ses compagnons île I agress on des paysans et lorsqu'il avait si hautement reproché à ses amis leur indigne conduite ; assurément, l'imagination de Carmélite se représentait Poyer plus beau, plus noble qu'il ne l'avait élé véritablement.
Enfin, celle pensée de la belle fille alla du passé à l'avenir, et elle se représenta Poyer, l'épée à la main, en face de celui qu'il avait provoqué.
Le premier mouvement de L'admiration qu'elle éprouvait pour cet homme le lui munira vainqueur; mais bientôt la réflexion vint plus froide et plus prévoyante, et celte réflexion lui laissa entrevoir la possibilité que, dans une lutte où l'adresse pouvait l'emporter sur la force, ce beau et jeune athlète succombai tous l'épée d'un adversaire misérable.
Et, s'il en était ainsi, adieu, adieu à tout le long rêve de Carmélite : plus d'amour, plus de mariage, plus lien de ce qui lui paraissait possible. On peul dire que, dans cette prévision, Carmélite ne pensait qu'à elle seule. Assurément le bel étudiant, sa vie ou sa moi i entraient pour» beaucoup dans cet intérêt; mais il est forl douteux que, si tous les rêves de Carmélite avaient été des projets réels, faits par Poyer en faveur d'une autre femme, Carmélite lût demeurée si longtemps à le contempler, et que des larmes lui fussent venues aux \eu\ sous l'impression de ces tristes craintes.
Il n'est pas bien prouvé cependant que ce ne soit pas là de l'amour, comme l'entendent les femmes raisonnables. Or, Carmélite se persuada qu'elle aimait Poyer, ou plutôt que, s'il voulait faire ce qu'elle espérait, elle l'aimerait."
Cependant l'heure se passait, et Poyer dormait profondément, accablé qu'il était de la fatigue de la journée et de la blessure de sa lutte. Carmélite se retira, et revint à cet ouvrage abandonné, el qui celte fois lui | arut insupportable. Pourquoi cela ? c'esi qu'e le venait de passer quelques heures dans l'espoir d'une tout autre existence, et qu'elle retombait tout à coup devant sa table en présence de ses fers et de son linge à repasser.
endant elle acheva ce qu'elle avait entrepris, et le jour commençant à paraître, elle éveilla la vieille blanchisseuse afin qu'elle se rendît à la ville, et elle demeura seule dans la chambre avec le bel étudiant endormi.
Bientôt il s'éveilla à son tour et appela la mère Leleu.
— Elle !!■ si pas encore revenue de la \illc. répondit Carmélite. A celle voi\ nette, décidée et jeune, Poyer secoua un reste d'assoupissement, et se rappela tout à l'ait ce qui s'était passé la veille.
Il se ressouvint de celte belle et charmante fille qu'il avait voulu sauver de la colère de ses frères, et il se ressouvint qu'il l'avait trouvée si belle el si charmante, qu'il désira la revoir pour s'assurer que ce n'élail pas une illusion.
Cependant, il n'osa l'appeler sans prétexte, comme il l'eût fait pour toute autre fille de sa classe. Quelque chose l'avertissait que Carmélite avait plus que de la beauté, et qu'entre elle et lui, la famiiiaiilé du supérieur à l'inférieur ne saurait exister. Il y avait un rii-v 11 bien simple, c'était de se lever, mais Poyer regarda sa veste de chasse en coutil, tout ensanglantée, ses vêtements salis et tachés : ii répugna à se présenter ainsi devant celle jeune fille, si decoi le el si belle. Le moyen que sou imagination ne lui offrait pas, sa posiiion le lui fournit. Il avait de la fièvre et se sentait dévoré d'une soif ardente, et comme il ne savait guère résister à un besoin, il dit du fond de la chambre :
— Mademoiselle, quand la mère Leleu rentrera, priez-la de (n'apporter de l'eau, je meurs de soif.
— Tenez , tenez , dit Carmélite , voici du vulnéraire qu'elle avait préparé pour vous.
El elle entra dans la chambre une tasse à la main.
Lorsqu'elle eut remis la tasse à Poyer, elle resta pour la reprendre et attendit qu'il eûl bu; mais, au lieu de prendre ce vulnéraire, Poyer se mit à regarder Carmélite, qui baissa les yeux-devant l'assurance et l'ardeur de ce regard.
Quand on est dans une posiiion gauche, c'est une grande affaire que d'en sortir. Tous deux se taisaient. Poyer, qui n'avail pas même Ite jeune fille de son attention, ne trouvait rien à dire et Carmélite, qui avait attendu pour reprendre la lasse des mains de Poyer, était bien obligée d'attendre encore qu'il voulût bien la vider pour la lui remettre.
Ce silence dora quelques minutes avant que l'un ou l'autre s'aperçût de leur embarras mutuel : mais enfin il parait que Carmélite, qui n'osait lever les yeux, craignil que l'inspccli n qu'on faisait de sa personne ne se prolongeât trop longtemps, et elle dit d'une voix tremblante à Poyer :
— Ce vulnéraire vous déplaît peut-être, cl vous auriez préléré de l'eau?
— Non, dit Poyer, cela ou autre chose, ça m'est égal à présent. Il but l'affreuse tisane de la Leleu et fit une horrible grimace.
i ON! BSS10N GÉNÉRALE
— cvsi bien mauvais, à ce qu'il parait, dil Carmélite en souriant et en reprenant la Lai
— Non Mais Je vous remercie, du reste, de votre complaisance.
— il n'y a paa de quoi. Apporter une tasse de tisane, ce n esl pa difficile.
— C'est vrai, dil Poyerj mais il \ ii autre chose. Hier soir, vous m'avei rail échapper à ces mauvais gars qui voulaient m'as m nui ... vous êtes une brave Qlle, et je ne L'oublierai jamais.
— Il un a pas ili" quoi.
— a la façon dont ils y allaient , dit Poyer en montrant sa blessure, je nous promots qu'il y a\ait de quoi; et si jamais vous avez besoin de moii souvenez-vous que pour le
mal comme pour le bien, je rends toujours plus que je n'ai reçu.
— Et puis , ajoutat- il , je vous ai lut passer une mauvaise
nuit , vniis ave/ veillé
tandis que je dormais tranquillement...
— Et c'est vrai, ditelle , Mais avez dormi tranquillement ; cependant ums devez vous battre ce malin.
— As ce ce lïeluquet...dit Poyer, bon...
je lui couperai une oreille, ci ça scia Uni nar là.
— Et c'est pour moi que vous allez vous exposer comme ça !
La franchise de Poyer allait l'emporter, et il eût répondu certainement (pie, s'il se battait, c'était pour lui. Mais un coup assez Mêlent frappé à la porte prévint sa réponse; Carmélite courut ouvrir, comme si elle eût craint qu'on ne la trouvât seule avec l'étudiant, et pendant ce temps, Poyer eut le loisir de se dire :
— Pour elle! elle croit que je vais nie battre pour elle, et au fait c'est vrai ; quoique, après tout, eût-elle été laide et tortue, c'eût été absolument la même chose , d'après la manière dont les choses se sont passées.
Mais enfin, elle le croit, je ne peux pas lui dire le contraire : ce serait trop grossier.
Et après ce petit monologue, vinrent les réflexions sur Carmélite, et Poyer se dit
C'était ce que les Anglais appellent un profond buveur.
que jamais femme ne l'avait troublé comme celle-là. Il avait eu pour maîtresses les plus jolies filles de Rennes; mais, vis-à-vis de toutes ces femmes qu'il achetait le plus souvent, Poyer jouait le rôle d'un sultan qui impose ses désirs, les satisfait et n'y pense plus.
Il n'en était pas de même de celle-ci : Carmélite l'avait ému au cœur; il avait éprouvé devant elle ce trouble qui vous avertit qu'une domination inconnue va s'étendre sur vous, et de tout cela Poyer conclut qu'il dirait à Carmélite, quand elle rentrerait, que c'était pour elle qu'il allait se battre ; car il sentait qu'il voulait avoir des droits à sa reconnaissance.