‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 88 sur 169 · XIV. — MAISERIES D'AMOUR · texte numérisé non relu

XIV. — MAISERIES D'AMOUR

Mais il ne fut pas permis à Poyer de se donner ce petit avantage : la personne qui avait frappé était un valet de ferme de Lcroëx, qui venait chercher Carmélite, et qu'elle laissa dans la çha,u;njçre, tfout ellç 8'çloigqa immédiatement.

Etait-ce habileté, honte, coquetterie, qui lit sortii Carmélite sans qu'elle revîl Poyer, c'e I ce qu'on ne pourrait dire; mai ce qu'il y a de certain, c'est que cette retraite précipitée préoccupa Poyer, bien plus que ne l'eut fail peut être la présence de Carmélite.

Il bc chercha îles torts; il Be demanda pourquoi elle n'était pas rentrée, Avait-il manqué de convenance vfs-à-vla d'eue, en l'appelant près de lui et en la laissant lui offrir ses Boins comme une servante ' Wall il lais é voir ce brutal sentiment qu'il ne se battait pa pour elle? Enfin ne l'avalt-il pas blessée en quelque chose?

Pour un homme comme Poyer, de telles Inquiétudes annonçaient un Bcntimcnt bien particulier puni celle qui les lui inspirai! : car il n'y avait qu'une femme au monde pour qui il les eût ressenties, 1 1

cette femme étail mère. Carmélite était dune, déjà pour lui nu être à part , et dont

L'approbation ou la désapprobation lui importait, dont la joie ou la douleur retentissait

eu lui : il aimait donc déjà Carmélite.

Et puis, de même que Poyer avait dû être pour cette jeune fille le beau idéal de l'homme, de même Carmélite étail pour Poyer la femme dans toute la grâce et la force de son plus beau développement. L'élévation de la taille, la \ igueur de la sauté, la splendeur des proportions, telle était la beauté comme l'entendait Poyer.

Il faut un goût plus raffiné qu'il ne l'avait pour comprendre l'élégance de la mièvrerie, l'attrait d'un teint maladif, l'agaçant des mousselines empesée et des corsets élastiques. <>s deux êtres enfin, types d'une race vigoureuse,se devaient choisir l'un l'autre dès qu'ils se rencontreraient.

Toutefois, avant d'aller plus loin, qu'il nous soit permis de répondre d'avance à nue objection qui pourrait être faite à ee que nous venons de dire. En ■ efi'et, le monde donne le plus souvent un démenti formel à ces beauxappareillages; et il est assez commun de voir un homme un peu moinsgrand qu'une petite femme , attaché à la chaîne de quelque haute virago dont il fait ses délices; tandis qu'on voit des colosses prendre des extraits de femme devant lesquelles ils se mettent à genoux pour qu'elles puissent les souffleter. Mais ce n'est jamais que dans la foule corrompue des grandes villes que ces anomalies se rencontrent; et partout où le sentiment ■ naturel est resté pur, la force cherche la force, et la beauté la beauté. 1

Or, il y avait entre Carmélite et Poyer tous les attraits qui pouvaient les unir, et chacun d'eux les avait subis en soi-même.

Cependant Poyer, qui avait entendu Carmélite s'éloigner, s'ennuyait dans son lit; et comme chez lui la pensée était un acte rapide et concis, et non une rêverie sans fin, lorsqu'il se fut demandé une fuis pourquoi Carmélite l'avait quitté sans le revoir, il voulut en être instruit, et appela le valet de ferme qui était resté dans la chaumière.

— Ah çà, mon gars, lui dit-il, est-ce que la fille de ton maître ne t'a rieu laissé pour moi? — Hein! fit le va,lct, laissé quoi?

CONFESSION GÉNÉRALE

— Elle ne t'a rien dit on partant?— Rien... seulement elle m'a dit...

— Elle t'a doue dit quelque chose, animal?

— Elle m'a dit tout bêtement : Tiens, voilà sur la table le linge de ce monsieur; tu le lui donner -

— Ali! fit Poyer assez désappointé, elle ne t'a dit que ça?

— Pas autre chose.

— Eh bien, copiât Poyer, donne-moi ce linge, et va me chercher une cruche d'eau, car je suis encore tout tatoué de sang.

— C'est que le gars Leroëx tape bien, dit le paysan en quittant la chambre pour aller chercher le lin^e de Poyer.

Quand le valet rentra, l'étudiant, assis sur son séant, avait la tète appuyée dans ses mains; il était non-seulement mécontent, ce qui n'était pas rare, mais triste, ce qui étonnait Poyer lui-même. Le valet posa le linge sur le lit, et lui dit :

— Voilà votre chemise.

— C'est bon, répondit Poyer; laisse -moi tranquille.

— Vous m'avez demandé de l'eau?

— Va m'en chercher, et file.

Lorsque Poyer fut seul, il recommença ses questions à propos de Carmélite; mais, comme il n'avait pas de réponse à se l'aire, il se secoua violemment et se décida à se lever. Pour cela, il porta la main sur celte chemise, et au moment de la mettre il s'arrêta. Carmélite s'était sentie humiliée d'avoir à remplir ce soin pour un homme dont elle s'était faite l'égale dans son cœur.

Par un sentiment tout contraire, Poyer fut malheureux de revèlir ce linge que venait de toucher cette blanche main de jeune fille. Il lui sembla qu'elle y avait laissé quelque chesc de sa chasteté, et qu'il la profanerait au cou tact de son corps.

Cette idée mal comprise lui était à peine venue, que Poyer s'était levé et avait été dans la chambre où se trouvait la provision du linge de la mère Leleu.

11 y chercha et y trouva une de ses chemises non repassée, et Carmélite.

l'emporta. Puis, lorsque la mère Leleu fut arrivée, et qu'elle vit Poyer avec du linge

non repassé, elle s'écria que Carmélite était une paresseuse qui ne faisait rien. Poyer donna une bonne gratification à la vieille pour l'empêcher de crier; mais il se garda bien de dire que, connue un enfant, il avait pose sur sa poitrine cette chemise repassée par Carmélite, et qu'il J'y portait toute pliée avec autant de bonheur qu'un autre eût fait d'un portrait ou d'une mèche de cheveux.

Nous ne doutons pas que les belles dames et les jolis hommes du monde ne trouvent ceci fort ridicule et très-grotesque. Mais nous n'avons pas la prétention d'inventer de belles petites ingéniosités d'amour bien élevé : nous racontons des choses vraies, et surtout des choses sincèrement faites et sincèrement éprouvées.

Cependant Val vins arriva quelques instants après la bonne femme; et bientôt on se rendit au lieu assigné pour la rencontre. Poyer 1acofita à son ami la cause de la querelle; mais il ne dit pas un mot ni de Carmélite ni de ta beauté, ni de la veille de la jeune fille près de lui.

Poyer et Valvins rencontrèrent leurs ennemis sur le terrain; et, comme d'ordinaire, les témoins tentèrent une réconciliation. La cause qui l'empêcha peint trop bien un des côtés du caractère breton, pour que nous ne la rapportions pas.

L'adversaire de Poyer convint qu'il avait eu tort, ainsi que ses camarades; il convint que, sans Poyer, ils eussent été justement assommés par les paysans, et qu'ils avaient mérité l'admonestation un tant soit peu brutale de Poyer ; mais en même temps il déclara qu'il ne quitterait pas le terrain sans s'être battu avec lui.

— Tenez, dit-il à Valvins, jamais affaire avec un de ces messieurs, ou avec vous, que je ferais des excuses et arrangerais l'affaire; mais vis-à-vis de Poyer ça n'est pas possible.

— Mais pourquoi ça?

dit Poyer, qui avait entendu" cette dernière phrase, et à qui elle a\ait paru insultante.

— Parce que, lui répondit son adversaire, comme lu es le plus fort tireur d'épée de l'école, si je ne me batlais pas avec toi, on dirait que j'ai eu peur.

Poyer se sentit encore plus ému <pie fier de cette franche explication, et il repartit :

— Allons, tu es foui personne ne dira une pareille impertinence.

Allons, nous étions un peu gris hier tous...

eh bien! c'est moi qui t'en fais des excuses, si tu veux, ajouta-t-il en lui tendant la main.

— Merci , Poyer , merci, fit l'autre en pressant cette main et en la secouant franchement; mais, c'est égal, il faut que nous nous battions.

— Mais ça n'est pas possible, dit Valvins, maintenant que vous vous êtes serré la main.

— C'est comme ça, reprit Poyer tout bas à Valvins ; je le connais, il n'en démordra pas; mais, sois tranquille, je le ménagerai.

Bientôt les babils furent dépouillés, et les adversaires en garde. Poyer, au contraire de sa manière vive et ferme de tirer l'épée, rompit tout d'abord pour fatiguer son adversaire , sans être obligé de l'attaquer.

— Tu ne le bals pas, tu ne te bals pas, lui

tu ne te nais pas, lui • dit celui-ci : pas de f

ménagements, je l'en ■

préviens.

Et, excité par l'idée que Poyer le traitait avec pitié, il lui adressa un coup d'épée si furieux, que Poyer fut atteint au milieu de la poitrine.

— Touché ! dil son adversaire.

— Non, dil Poyer, qui n'avait senti aucune douleur. Et, attaquant à son tour son adversaire avec chaleur, il eut bientôt

repris son avantage, et il lui traversa le bras d'un coup d'épée. L'arme tomba des mains du blessé, qui s'écria :

— Mais il a donc un corps de 1er ! je suis sûr de l'avoir touché.

— Je le dis (pie non, repartit Poyer; je n'ai rien senti. 11 n'y a pas de sang, ajouta-t-il on montrant sa chemise.

Il est impossible d'exprimer le sentiment de honte el le remords dont Poyer tut pris en voyant sa chemise déchirée, et en comprenant que celle qu'il avait placée toute ployée sur sa poitrine avait amorti, dans son épaisseur, le coup d'épée de son adversaire.

Il se sentit devenir rouge, et l'idée qu'on pouvait lui reprocher de

CONFESSION GENER ILE

s cire garanti , par un pareil moyeu, du danger du eombal le frappa <l'i:n trouble qui, heurouseiuenl pour lui, »■«!'■' i M ,;1 ■' saaaiui

sis ,i.l\( i -siiiri's.

Le blessé venait de s'évanouir, ci loul le monde s'ompreasa près de lin Poyer profila de ce premier moment pour remettre son Itabil,

Cl lui-même aula m1-; ami- i lian porter 101) ad\er>aiii Lan

maison voisine.

Lorsque lei premiers soins qui lui furenl prodigués eurent pap< pelé ce jeune homme à la n ii-, Poyer el Valvins l'éloignèroul : mais

l'étudiant , qui avait dans le i irur une espère de remords qui le

tourmentait, ne voulu! pas rentrer à il. aines, ei ne voulani pas de vantage dire à Valvins les motifs de l'inquiète Iristcsse doul il étail tourmenté, il quitta son ami, el sans irop se rendre compte de ce qui le poussait, il retourna chez la mère Lcleu.

Il en élaii loin, lorsqu'il aperçu! nue jeune fille entrant rapidement dans un chemin creux, bordé de haies. Il reconnu! Carmélite. A la direction du sentier qu'elle venait de quitter, il n'était pas douteux qu'elle ne vint du heu du combat, et peut-être en avait-elle été témoin.

Carmélite marchai! si vile, qu'elle n'aperçut poinl Loyer; et bientô1 après celui-ci la vit entrer chez la vieille blanchisseuse, par an sentiment étrange, lui qui n'y allait peut-être que pour y rencontre) celle belle fille quand il ignorai! encore si elle j était, hésita à entrer dans celle maison, quand il fut sûr de l*i Irouver. Cependant cette hésitation n'était pas un parti assez décidément pris, pour qu'il ne continuel pas à marcher dans la direction de la chaumière île la vieille femme; mais il est plus que probable qu'à quelques pas du seuil il s'en fût délOUl né, s'il n'eût entendu la voix aigre el grondeuse de la l.eleu, articulant les plus grossières invectives oontro Carmélite, qui ne répondait que par des pleurs el des sanglots. Poyer hâta le pas. el entra dans la chambre au moment où la vieille femme disait :

— Mais, si lu l'as repassée cette chemise, qu'est-ce qu'elle esl devenue ? elle manque à mon compte.

— Mais si M. Poyer l'a mise.

— Je te dis qu'il en avait une qui n'était pas repassée. En tous cas, il y en a deux de moins : où sont-elles?

— Mais vous l'avez peut-être déchirée hier soir pour panser la blessure.

— La voilà celle que j'ai déchirée : où est l'autre?

— 1. 'autre, dit Foyer en entrant, eh bien I elle esl perdue; n'en parlons plus.

— Eh ! c'est vous, dit la vieille, vous l'avez donc déjà expédié, ce godelureau ? Il n'a que son compte... Je voudrais être comme lui, et avoir le mien.

— Mais je ne l'ai pas, votre chemise, dit Carmélite, qui avait cessé de pleurer en apercevant Poyer. Je l'ai laissée là toute repassée, en disant au valet de ferme de la donner à M. Poyer. Voyons, monsieur Poyer, vous l'a-t-il donnée, oui ou non?

— 11 me l'a donnée, repartit Poyer.

— Eh bien! où est-elle? dit la vieille ; tout ça n'est pas clair. Vous pouvez bien vouloir l'excuser, cette drôlesse; niais je ne suis pas facile à tromper.

— Ah çà! dit Poyer avec colère, est-ce que vous allez accuser cette enfant d'avoir volé cette chemise?

La vieille se retourna avec une vivacité inouïe, et jeta sur l'étudiant un regard empreint d'une indignation vraiment admirable.

— Volé! s'écria-'.-elle, qui est-ce qui a parlé de ça? volé!... Carmélite, une voleuse!... Ce n'est pas ça, monsieur Poyer, ce n'est pas ça , entendez-vous. Mais celte jeunesse ne pense pas toujours à ce qu'elle fait. On rêve à la danse et à- l'amour tout en Taisant son ouvrage, on laisse trop longtemps le fer sur le linge, on le roussit, on le brûle ; et puis, au lieu de dire la vérité, on le cache et on dit qu'on l'a perdu ! Volé ! répéta-t-elle... Tu sais bien, Carmélite, toi, que je n'y ai pas pensé un moment... Volé... volé!...

Et la vieille se rapprocha de Carmélite et l'embrassa comme pour la consoler de ce que ces reproches avaient pu faire naître une pareille idée dans l'esprit de Poyer; puis elle ajouta :

— Enfin, je vais la chercher, cette chemise; le valet de ton père est si hèle, qu'il est bien capable de l'avoir fourrée dans quelque coin de la maison.

Et, en disant cela, elle quitta la chambre pour aller à cette recherche si pressante.

v. peine lut-elle partie, que Carmélile, redevenue un moment la ouvrière à la solde de la vieille, s'écria:

. peu

pau

"Tbn Dieu, mon Dieu, qu'est-elle devenue, cette malheureuse chemise?

— Je l'ai, dit Poyer tout bas.

— Mais pourquoi ne pas le dire tout de suite? fit Carmélite étonnée.

— La voilà, dit-il, en lui imposant silence du geste, et il la lui montra toute pliée sur sa poitrine.

Elle le regarda, et elle ne comprit pas.

— Ne voulez-vous pas que je la laisse sur mon cœur? dit Poyer avec une gaucherie pleine de passion.

I h clair d'amOUr illumina il'im sens lirùlanl ce peu île paroll de l'étudiant, et Carmélite baissa les yeux en rougissant duo bonheur indicible.

l.i mer' l.eleu rentra aussitôl en continuant utalions.

— Mai ■ nii ilone H-l-il mis ci 'Ile rlioiuUe , cet anini il île valet!...

|C v.i • aller elle/, mui père la lui de il ileler un peu...

— Eh bien I la mère Leleu, dît Carmélite en balbiitiaat, vous avez dit vrai, voyes vous... (.elle nuit, je dormais un peu; je l'ai bn

,i j'ai eu peur, je lai jetée dans le feu

— Là! Hi la vieille, l'en étais suie... «a devait arriver... Jfe a pat ce qu'elle avail hier, unis elle étall ton! ahurie.

— il me semble qu'il y avait (le quoi, dit Carmélite, qui, en femme qu'elle était, ne voulait pis qu'on fît irop vile pour elle l'aveu ilo trouble qui l'avait dominée, une batterie avec mon rrère, el pois

un duel ce malin.

— A propos, reprit la lionne femme, comment ça s 'est-il \< <

votre affaire? — L'autre esl blessé au bras, lit Carmélite.

— Qui le l'a dit? demanda la vieille.

— C'est M. Poyer qui vient de me le dire, reparti! Carmélite.

ni . connue Poyer n'avait pas ouver! la bouche sur son duel, il lui fui tout à l'ait prouvé' que Carmélite avait éié témoin di combat.

— Ça n'a pas été long, à ce qu'il parait, repril la mère Létal, qui allait el venait dans la maison en parlant ainsi.

— Non, dit Poyer, cl cependant je l'ai échappé belle; j'ai reeu un coup d'épée dans la poitrine.

— Dans la poitrine! repril la mère l.eleu, el vous n'êtes pas bla

— Non, dit Poyer, grâce...

Il chercha el trouva le regard de Carmélite; et il lui monta du

doigt la place OÙ était la chemise pliée.

— Grèce à quoi? dit la blanchisseuse.

— Grèce au ciel probablement, dit Carmélite en souriant à Poyer. Jamais Poyer n'avail été heureux à ce point Lui, qui ne connaissait d'amours que ceux des orgies, initié tout à coup à ces m;.

si doux d'un innocent amour, s'il l'eùl osé, il se s a ail mi, à genoux devant Carmélite et lui aurait baisé les pied*; maie son visage le lui fit comprendre, et il lui sembla que le ciel qui, au dire de Carmélite, l'avait sauvé, s'en allait avec elle lorsqu'elle sortit après avoir dit à la vieille blanchisseuse :

— J'étais venue pour vous dire que je ne ferais pas ma journée aujourd'hui, il faut que je reste près de mon frère, qui est malade.

— Eh bien, c'est bon! fit la mère Leleu, tu brutes une chemise la nuit, et tu ne travailles pas le jour: tu ne t'amasseras pas une dot comme ça, ma fille.

Poyer pensa qu'elle n'en avait pas besoin, et il s'égarait dans cette pensée, que Carmélite était déjà bien loin La blanchisseuse, qui ne pensait guère à autre chose qu'à ce qui frappait ses yeux ou ses oreilles, ramassa les dernières paroles de Carmélite et se mita dire:

— Il paraît que vous lui avez donné un laineux coup, au gars Leroëx.

— Est-ce que c'est de cela qu'il est malade? dit Poyer tout surpris.

— De quoi diable voulez-vous que lui sait venue la fièvre? Mais, bah! il guérira, et ça lui apprendra à avoir une autre fois Ja main moins légère.

— Vous voulez dire moins lourde.

— Comme il vous plaira, mais il en aura bien pour huit jours sans travailler.

— Vous croyez? dit Poyer ; en ce cas, je veux que vous vous chargiez de lui remettre une petite somme d'argent. Je ne veux pas être cause d'une perte de travail pour lui.

— Bon, fit la vieille, est-ce que vous croyez que, s'il avait attrapé ce horion à une assemblée (t), on lui payerait le médecin?

— Ce n'est pas la même chose, répliqua Poyer, et vous m'obligerez, mère Leleu, de leur porter cet argent.

— Est-ce qu'ils l'accepteraient, d'ailleurs? repartit la bonne femme ; le père Leroé.x a de quoi. Ça n'est pas pour rien qu'il a élevé Carmélite.

— Que voulez-vous dire? reprit Poyer, élevé Carmélite?

— Oui, oui, Carmélite n'est pas la iille du vieux Leroëx.

— Et qui est-elle donc? fit Poyer.

— Voilà la question.

La Leleu s'arrêta, poussa un soupir et reprit :

— Il y a vingt ans à peu près, car elle doit avoir vingt et un ans, on vit un matin une petite fille chez les Leroëx. D'où elle venait et qui elle était, personne n'en a jamais rien su; mais ce qu'il y a de certain, c'est que depuis ce jour, les Leroëx, qui étaient pauvres comme des Jobs, sont devenus tout à coup les plus aisés du canton.

Poyer interrogea vainement la vieille blanchisseuse, mais elle n'en savait pas plus, ou elle n'en voulait pas dire plus sur le compte de Carmélite, et il fut forcé de s'en tenir aux conjectures que nous avons émises nous-mêmes au commencement de ce récit, et qui avaient couru le pays.

— Mais, dit Poyer, Carmélite ne s'occupe pas de ce qu'elle peut êlre ?

(1) Nom des fêtes de village, en Bretagne.

CONFESSION GÉNÉRAL

— Carmélite no sait pas un moi de tmit ça, j'en suis sûre, dit la vieille; les -Leroëx M lui en oui jamais parlé.

— Mais vous, ne le lui avcz-vmis jamais dit?

— Moi? lit la vieille, et pourquoi voulez-vous que j'aille lui l'aire de la peine, à cette entant? C'est une bonne et brave lille, travailleuse et honnête, quand elle n'a pas de lubies ciinine cette nuit, par e.\eiu|ile. Je n'ai pas besoin d'aller lui jeter un mauvais compliment en lace, en lui disant :

— Tu te crois la lille d'un honnête homme, lu n'es qu'un enfant trouvé, ramassé par charité... Allons donc! ça serait pour la faire mourir de honte et de chagrin.

Poyei' ne considérait pas ainsi celte Confidente. Pour lui, des que Carmélite n'était pas ce qu'elle paraissait être, les suppositions ne tendaient pas à la Faire descendre, mais plutôt à ^élever au-dessus de la position empruntée où elle se trouvait. Cet incident lui donna encore un plus vif désir de revoir Carmélite* et en véritable Breton qu'il était, il revint à sa première idée, à celle d'envoyer de l'argent au fermier, persuadé que cela amènerait quelque incident dont il pourrait profiter; mais, heureusement pour lui, la mère Leleu vint à son aide sans s'en douter.

— Ne faites pas ça, lui dit-elle, ça les humilierait, et Carmélite plus qu'une antre. Faites mieux, allez les voir, ça leur fera plaisir, et on ne pensera plus à rien.

— Vous avez raison, dit Foyer; pardieu! je vais y aller tout de suite.

— Oh ! ce n'est pas la peine, repartit la vieille, je vous ai dit ça en l'air; d'ailleurs, à cette heure-ci, vous ne trouveriez guère que le malade et Carmélite à la ferme, et si vous voulez leur faire véritablement une bonne visite, il faut que toute la famille y soit.

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