‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 89 sur 169 · ADRESSÉS U AMOUR · texte numérisé non relu

ADRESSÉS U AMOUR

Foyer comprit la justesse de l'observation; d'ailleurs, quelque désir qu'il eût de revoir Carmélite, il voulait mettre un plus long intervalle entre ce moment et le bonheur qu'il venait d'éprouver.

Il serait difficile d'expliquer pourquoi, mais lorsque l'âme a reçu une vive émotion de joie, elle a besoin de recueillement et de temps pour s'en pénétrer. 11 semble qu'une nouvelle joie lui serait importune, si elle venait avant que l'autre lut pour ainsi dire absorbée par le cœur.

Aussi Poyer se promit-il de ne retourner chez les Leroëx que le soir, lorsqu'ils y seraient tous. L'amour a des instincts admirables de bonheur : Poyer se fit ainsi les plus douces heures qu'il eût encore passées. 11 eut toute une journée pleine d'un enivrant souvenir, avec une espérance au bout de cette journée. Et voyez comme l'amour a soin de lai-même : Poyer ne retourna peint à la ville, il ne voulut pas exposer la première fleur de cet amour si nouveau au contact brutal des plaisanteries graveleuses et des propositions d'orgie qui l'auraient sans doute atteint et blessé, sans s'adresser toutefois à lui.

Poyer, le bel étudiant, le (îer-à-bras des cafés, le grand tapageur de tous les lieux mal famés, Poyer passa toute la journée à errer dans la campagne, à rêver, à se coucher sur l'herbe, à regarder le ciel et la verdure. Si Poyer avait su faire des vers, il eût fait une élégie. Mais Poyer ne savait de sa langue que juste ce qu'il en faut pour être avocat, c'est-à-dire fort peu de chose.

Cependant, le soir venu, il alla chez Leroëx, il s'annonça comme venant visiter le malade, et montrant l'énorme cicatrice qu'il avait à la tète, il leur fit comprendre en riant qu'il se montrait ennemi généreux.

— A la bonne heure, dit le père Leroëx, voilà un gars... mais cette poule mouillée, il est là à geindre sur un lit pour un méchant coup de poing.

— Eh ! dit le fils, si vous l'aviez sur la tête, vous ne crieriez pas tant.

— Et toi, si tu avais reçu ce coup que tu as donné, tu serais mort, chiffe que tues.

Carmélite n'avait pas encore paru, Poyer prolongea sa visite, espérant qu'elle se montrerait; mais enfin il lui fallut s'en aller sans la voir. Il n'avait osé demander si elle était à la ferme, et l'on n'avail pas plus parlé d'elle que, du dernier valet de labour qui n'était pas présent. Poyer s'en étonnait, il s'étonnait de ce que tout le inonde ne parlât pas de Carmélite, et, à chaque instant, il avait le cœur si plein de ce nom, qu'il se sentait envie de le crier connue pour se déscloii/ffr. Poyer sortait donc tout attristé, et déjà tous ses beaux rêves d'amour s'en allaient, lorsque, traversant la cour, il entendit la voix de Carmélite, disant à un petit bonhomme d'une dizaine d'années:

— Petit gars, en allant conduire demain le bétail aux champs, passe chez la mère Leleu, et dis-lui que je n'irai qu'après-deinain.

— Je le lui dirai.

— Après-demam, entends-tu bien?

— Oui, après-demain.

— De bonne heure.

— C'est bien.

— A cinq heures du matin, entends-tu?

-» Je le lui dirai.

Poyer écouta; était ce pour lui que celte indication de l'heure et du JOUI' OÙ il pourrait rencontrer Carmélite avait été donnée '

Il en douta, car il n'était pas fait aux ruses d'amour. Cependant il en voulut profiter, et le surlendemain, il é!ait de grand malin sur la route qui menait de la feri le Leroëx à la maison de la mère Leleu. Il aperçut bientôt Carmélite marchant, vive et légère comme un entant, sans souci et sans pensées : il couru! à sa rencontre; et comme il allait l'arrêter, quand il fut à quelques pas d'elle, Carmélite continua sa route sans si; détourner; mais elle lui dit avec rapidité :

— Passez vite, mon père me suit.

C'était un aveu formel du rendez-vous qu'elle lui avait donné. Mais Poyer n'eut pas le temps d'en comprendre tonte la portée.

En effet, à quelques pas de là, il trouva le père Leroëx qui lui dit en l'abordant :

— Tiens, c'est vous ; est-ce que vous n'avez pas rencontré ma fille?

— Celle qui vient de passer?

— Lh bien, oui, c'est Carmélite, pour qui vous vous êtes battu.

— Ah oui ! nous nous sommes dit bonjour, repartit Poyer d'un air embarrassé.

— Je parie, fit le fermier, que vous ne l'avez pas reconnue, vous ne l'avez vue que de nuit, et le soir chez la mère Leleu, et le coup que vous aviez sur la tète vous avait rendu la vue un peu trouble.

— C'est vrai, dit Poyer; et puis j'allais si vile et elle aussi.

— 11 n'y a pas de mal à ça, dit le père Leroëx d'un air ravi ; 'l'a illeurs, elle ne vous a guère vu aussi que le visage tout barbouillé de sang; puisqu'elle m'a dit que vous n'étiez pas encore levé, lorsqu'elle est partie de chez la mère Leleu.

— C'est vrai, reprit Poyer. Bonjour, père Leroëx.

— Bonjour et au revoir, dit le fermier.

Poyer venait d'aider une fille à tromper son père, car il comprenait qu'elle l'avait trompé. Mais l'amoureux ne voyait dans tout cela que son amour. Carmélite lui parut un ange; il y avait cependant bien du démon dans cette astuce et cette audace mêlées ensemble.

Cependant Poyer revint sur ses pas après que Leroëx se fut éloigne : mais il ne" revit point Carmélite, qui était sans doute chez la mère Leleu; Poyer n'osa pas y entrer. 11 passa toute la journée dans les environs sans apercevoir celle qu'il cherchait. Le soir vint, la nuit tomba, elle ne parut point : il s'en retourna bien triste. 11 revint le lendemain à l'endroit où il l'avait rencontrée la veille ; mais elle était déjà passée, ou elle ne devait pas aller chez la vieille: il ne la vit pas. Deux ou trois jours se passèrent ainsi, Poyer ne savait plus que faire. Depuis quelques jours il était devenu étranger à toutes les habitudes précédentes de sa vie d'écolier; il refusait les soupers tumultueux et les bacchanales nocturnes de ses camarades.

Enfin, un samedi qu'il avait rôdé une partie de la journée autour de la maison de la mère Leleu, et qu'il avait aperçu deux ou trois fois Carmélite sur le seuil de la porte, sans qu'elle fit semblant de le voir, bien qu'elle eût tourné les yeux de son côté, il rentra à Rennes dans un état de colère et de dépit contre lui-même qui produisit la fameuse orgie où il paria qu'il sauterait par une fenêtre, et gagna ce dangereux pari.

Le matin de ce jour, il rentra chez lui tellement ivre qu'il ne se croyait plus amoureux : il se coucha et ne s'éveilla qu'à midi , au bruit que lit quelqu un en entrant dans sa chambre : c'était la mère Leleu. Poyer, mal dégrisé, la reçut assez brutalement et lui dit :

— Voyons, mettez tout cela dans la commode et laissez-moi dormir.

La vieille était accoutumée à ces façons rudes de messieurs les étudiants, et elle se mit à ranger le linge qu'elle apportait et à chercher celui qu'elle devait emporter. Poyer l'entendit marmotter pendant un quart d'heure en comptant une, deux, trois, etc., jusqu'à vingt-trois, vingt-quatre.

— Ah çà! s'éeria-t-il en se levant sur son séant, est-ce que vous dites votre messe ici ? Que diable est-ce que vous marmottez là depuis deux heures?

— Je dis, je dis, fit la vieille, que voilà votre compte de chemises : six sales, une sur vous, et dix-sept dans la commode : c'est votre compte.

Et en parlant ainsi , la mère Leleu les prenait l'une après l'autre en les secouant.

— Ah bien! s'écria-t-elle, en voilà une qui est dans un joli éf on dirait qu'on s'est amusé a la piquer à coups de canif,

— Donnez-moi ça, dit Poyer, moitié fâché et moitié honteux; lavez-vous trouvée?

— Par terre, dans le cabinet noir, avec les autres.

Foyer rougit : la veille, dans un moment de rage, il avait jeté dans un coin celte chemise qui lui avait sauvé la vie : n'était-ce pas une ingratitude ? Il pensa alors qu'elle retournerait entre les mains de Carmélite, qu'elle la reconnaîtrait, el il lui sembla qu'elle serait indignée du peu de cas qu'il en avait l'ait ; il dit donc à la blanchisseuse :

— Laissez là cette chemise.

al;

ou

CONFESSION GÉNÉRALE

— Je vous la forai raccommoder.

— Je ne veux pas. •

— Mais...

— Je vous dis que je ne veux cas.

— Enfin, comme vous voudrez... mais ça fera bien plaisir à Carmélite qu'elle soit retrouvée.

— Ali! lit Poyer. et pourquoi ?

— Parce que, putsqu elle l'avait brûlée, elle voulait voui la payer... Mais au fait, reprit-elle, pourquoi m'a-t-elle «lit qu'elle l'avait brûlée, puisque ce n'était pas vraii car enfin la voilà.

— Eh .' m Poyer, c'esl pour ne pas nous entendre lui dire des injures qu'elle ne méritait pas... car vous la maltraitez, •«•lie pauvre enfant...

— Bon. bon, tit la vieille, il faut tenir la jeunesse; sans ça, on m sait pas ou ça irait.

— va où voulez-vous que ça aille?

— Je vous le demande! «lit la vieille ; vous n'en savez rien, vous, le plus coureur des étudiants?

— Mais Carmélite est une honnête Bile.

— Kl je m'en vante , dit la mère Leleu; ah ! si je la voyais laisser rôder quelqu'un autour de la maison, son compte serait bientôt lait.

Ceci commença à excuser Carmélite aux yeux de Poyer, et il se demandait s'il n'irait pas encore du eôté de la ferme , lorsqu'il vit la vieille femme qui s'en allait.

— Vous (Mes bien pressée ce malin, dit Poyer.

— J'ai encore du linge à rendre à six personnes de la ville, et je dois aller retrouver Carmélite, qui est venue entendre la grand'messe à la cathédrale.

— Elle est à la messe à la cathédrale? lit Poyer en se levant.

— Oui, oui: c'est qu'elle a de la religion aussi bien que de l'honnêteté, voyez-vous.

— Je n'en doute pas, lit Poyer.

Et la mère Leleu n'était pas à cent pas de la maison , que Poyer était babillé de pied en cap et courait à l'église, où il n'était pas entré depuis longues années.

Était-ce pour que la mère Leleu l'aperçût tout d'abord, ou pour que tout autre la reconnût plus facilement, qu'elle s'était placée à l'entrée? C'est encore un de ces petits secrets que les amoureux attribuent au hasard, et que les gens bien appris reconnaissent appartenir à une habile précaution : toujours est-il que Poyer fut bientôt à peu de distance de Carmélite, qui leva les yeux sur lui et le regarda longtemps fixement, au point que ce regard finit par troubler Poyer lui-même.

Ensuite de cela. Carmélite baissa les yeux et elle ne le regarda plus.

11 n'y comprenait rien et raisonnait sur ce qui lui arrivait, à en perdre la raison. Cependant la messe finit avant que la mère Leleu revînt : Carmélite ne quitta point sa place.

En désespoir de cause, Poyer se décida à l'aborder ; mais à peine avait- il fait un pas, que Carmélite S'éloigna de la chaise qu'elle occupait : elle le fuyait donc. 11 s'arrêta, elle s'arrêta; il fit un autre pas, elle s'éloigna encore; il s'arrêta encore, et elle s'arrêta comme lui. Alors il se décida à sortir d'un autre côté, et il s'en alla sans la perdre des yeux; elle le regarda en dessous et revint à sa chaise , et il la vit y reprendre le livre de messe qu'elle avait oublié ou fait semblant d'oublier. Poyer fut si stupéfait de sa niaiserie, qu'il s'écria tout haut :

— Imbécile !

Tout le monde se retourna; on murmura contre lui, et quand il fut remis un peu de la honte qu'il avait éprouvée, en se voyant l'objet de toutes les attentions, Carmélite n'était déjà plus dans l'église, et il lui fut impossible de la rejoindre.

Une idée lui vint, c'était d'écrire à Carmélite. Idée neuve sans doute. Mais Carmélite savait-elle lire? Nos lecteurs savent bien que savoir lire la messe, ce n'est pas savoir lire ; et, d'après l'instruction que les fermiers donnent à leurs enfants, surtout en Bretagne, un pareil doute pouvait venir à l'esprit de Poyer, sans que ce fût une injure pour Carmélite.

Et puis, d'ailleurs, comment lui faire remettre sa lettre? Car ce que Poyer voyait de plus clair dans la conduite de Carmélite, c'était la crainte d'être devinée par tout autre que par lui, et assurément elle s'irriterait de recevoir un message dont le porteur serait nécessairement une espèce de confident.

Poyer pouvait bien aller chez la mère Leleu ; mais, avant le hasard qui 1 y avait amené, il n'y avait jamais mis les pieds, et il n'y avait pas plus affaire maintenant qu'avant ce temps. Elle chercherait donc un motif à sa venue, et elle le pourrait bien deviner.

Cependant Poyer se tourmentait sans pouvoir sortir d'embarras. Enfin voici ce qu'il inventa. Ce n'était pas assurément bien ingénieux, mais cette pauvre graine de ruse allait tomber sur un terrain si fertile, qu'elle devait pousser comme si c'eût été une semence de première qualité.

11 écrivit à la mère Leleu, oui, écrivit à la mère Leleu, et en vérité, si ceci n'était une pauvre histoire véritable, qui s'est passée mot

pour mot, minute à minute, comme nous la racontons, c'est a peine si nous oserions entrer dana des détails si puérils. Mais la moralité (h1 ce récit ei de ce ii\ re tout enii ii' ne ressortirait pas as >■/. complètement si nous les négligions. Voici doue ce qu'écrivit Poyer : « Je pars après-demain pour demeurer un mois à la campagne ;

j'ai besoin de tout mon linge, il est Inutile qui' 1 1 1 . i < l . 1 1 ■ t < • Leleu me l'envoie : comme je passe devant sa porte, je le prendrai en passant. .ii' désire seulement savoir l'heure précise où tout sera prêt. » Ceci était stupide de mille façons; maison n'est pas le plus beau

et le plus vigoureux garçon d'une ville pour en être aussi le plu. spirituel : ce seraient trop d'avantages à la fois. Poyer, le libertin fanfaron, était bien plus nul' qu'il ne croyait, el la meilleure preuve qu'il ('•lait naïf, c'est qu'il ne devina pas encore à quelle fine fille il avait affaire, lorsqu'il trouva pour réponse au bas de sa lettre :

« Tout ce (pie M. poyer désire sera chez la mère Leleu, mardi matin, à quatre heures précises. »

Le mot tout était souligné, et la phrase ('lait d'une écriture assez bonne. Était-ce Carmélite qui avait répondu ainsi? Poyer l'espéra sans le croire.

Cependant le mardi, à quatre heures du malin, il était à cheval, devant la porte de la mère Leleu ; ce fut Carmélite qui lui ouvrit la porte, et qui lui fit signe de se taire.

— La mère Leleu dort... elle croit que vous ne viendrez qu'à six heures, lui dit-elle.

— Quel bonheur qu'elle se soit trompée ! dit Poyer. Carmélite sourit; peut-être sa vanité eût-elle désiré que l'étudiant

devinât que c'était elle qui avait trompé la vieille blanchisseuse ; mais Carmélite était encore plus prudente que vaniteuse, et elle comprit tout le parti qu'on pourrait tirer d'une foi si naïve que celle de Poyer.

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