‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 90 sur 169 · XVI. — DÉNOUMENT INÉVITABLE · texte numérisé non relu

XVI. — DÉNOUMENT INÉVITABLE

11 en est du cœur comme de toutes choses au monde, lorsqu'elles ont été comprimées : plus la pression a été forte, plus elles s'échappent avec vigueur. C'est l'arc qui lance sa flèche d'autant plus loin qu'il a été plus courbé.

De même, si nos deux jeunes gens s'étaient vus le lendemain et le surlendemain de leur première rencontre, tous les jours et avec facilité, peut-être l'un et l'autre en eussent-ils été encore à ces demi-mots de l'amour qui tantôt persuadent et tantôt font douter; mais cette rencontre si vivement désirée des deux parts, et éloignée tant de fois, avait trop pesé sur leur cœur pour qu'il n'éclatât pas en protestations et en aveux, du moment qu'il put parler.

Ainsi Carmélite et Poyer, à cette première entrevue secrète, s'en dirent plus qu'ils n'eussent peut-être osé en d'autres circonstances et après de longs mois d'amour. C'est là que furent convenues, après les sollicitations les plus vives de Poyer, les heures où lui et Carmélite se pourraient voir.

Chaque soir, lorsqu'elle retournait à la ferme, et que la nuit commençait à venir, car elle ne quittait son ouvrage qu'a la fin du jour, Carmélite prenait des sentiers étroits, obscurs, cachés, et là elle rencontrait Poyer. Le plus souvent, ce n'étaient que quelques minutes d'entretien, deux ou trois mots vivement échangés; ils n'avaient pas le temps de rêver l'un près de l'autre. Ils ignoraient le silence, ce doux et suprême bonheur de l'amour, le silence, l'entretien le plus dangereux qu'il puisse y avoir entre deux cœurs.

Cependant il ne faut pas croire qu'en de tels rendez-vous il y eût autre chose que les doux aveux et les tendres promesses d'une passion encore innocente. Ce n'est guère que dans la corruption élégante du monde que la première faute de l'amour conduit rapidement à la dernière; dans la naïve bonne foi des mœurs de province, chaque action ne compte que pour ce qu'elle est véritablement, chaque pas fait hors de la ligne du devoir ne vous écarte que de sa longueur.

11 n'en est pas de même pour une femme du monde : à l'heure où elle ose se décider à faire ce que fait Carmélite, tout son crime est moralement accompli. La fille «ou la femme d'une classe élevée qui quitterait la maison de son père ou de sa mère pour aller à un rendez-vous nocturne, est aussi perdue que si elle avait reçu son amant dans son lit.

Mais Poyer et Carmélite ne marchaient que très-lentement à cet inévitable résultat; chaque faveur demandée était longtemps refusée et difficilement obtenue. Était-ce que Carmélite, ayant sans cesse devant les yeux le but où elle voulait conduire Poyer, se défendit avec plus d'opiniâtreté? Ce n'est pas cela, car son astuce de femme, si rusée qu'elle fût, avait malgré elle ses illusions et ses faiblesses.

Carmélite voulait bien devenir la femme de Poyer; mais Carmélite ne savait pas encore que, le désir de la possession une fois satisfait, l'amour qu'elle inspirait s'affaiblirait tous les jours. D'un autre côté, la femme qui calcule le mieux a des heures où la jeunesse de son âme et de son corps parle en elle, et Carmélite ne posait pas impunément ses mains dans les mains de Poyer, elle n'appuyait pas sa tête de jeune fille sur l'épaule de ce beau jeune homme, sans frissonner et avoir peur d'elle-même.

CONFESSION GENERALE

Ello sentait ses desseins s'évanouir devant son trouble : ils entraient bien encore pour quelque chose «la ns ses rendez-vous secrets; mais son cœur s'y intéressait autant que ses calculs lorsqu'elle s'y rendait : et une l'ois qu'elle y était, elle les oubliait tout à l'ait pour aimer.

Enfin, un jour où elle, osa se consulter d'une façon calme, elle se résolut à faire expliquer Poyer. Carmélite comprenait enfin que c'en était l'ait de sa force contre lui, s'il ne venait lui-même à son secours en lui refusant la promesse qu'elle lui demanderait. Trop faible contre lui, tant qu'elle aurait cette vague espérance dans le cœur, elle espérait trouver le pouvoir de lui résister, dans l'assurance qu'en se donnant à lui elle ne faisait «pie se perdre.

Ce jour-là, donc, elle alla à ce rendez-vous, bien décidée à en revenir avec une promesse, ou à n'y plus retourner; comme d'ordinaire, la nuit était à moitié close, mais le jour avait été orageux, et l'atmospbère était, pleine de ces langueurs tourmentées qui brûlent les corps jusqu'à la moelle. Agitée de l'agitation de cette atmospbère oii elle marchait, agitée de la résolution qu'elle avait prise, elle arriva près de Poyer. Elle était triste, irritable et aussi prête à se laisser emporter à la colère qu'à fondre en larmes.

— Enfin vous voilà, dit Poyer... j'ai eu peur que vous ne vinssiez pas. car l'orage menace.

— L'orage ! dit-elle, oh ! je puis braver l'orage, puisque je brave tant de choses.

Elle s'arrêta, puis elle reprit brusquement :

— D'ailleurs, j'étais venue pour vous dire que... je ne peux plus revenir.

— Et pourquoi? s'écria Poyer, pourquoi ?

— Parce que je fais mal en venant ici, parce que je veux rester une honnête fille... parce qu'enfin je ne veux plus revenir.

— Vous ne m'aimez plus, Carmélite, dit Poyer amèrement.

— C'est possible, dit-elle, et je le voudrais; mais enfin adieu, monsieur Poyer, adieu pour toujours.

— Carmélite, reprit Poyer en l'arrêtant, que s'est-il passé? qu'y a-t-il de nouveau ?... On vous a dit du mal de moi?... on nous a découverts?...

— Non, on ne. m'a rien dit, on ne sait rien... c'est moi... c'est moi qui ne veux plus revenir.

— Et pourquoi?

— Oh! pourquoi... pourquoi! s'écria Carmélite avec impatience. Que suis-je pour vous? une pauvre fille dont vous vous moquez sans doute.

— Moi, Carmélite, moi qui t'aime.

— Oui, vous m'aimez pour un jour...

— Pour la vie.

— Si vous m'aimez pour la vie, je serai heureuse... Mais, tenez, non, laissez-moi...

— C'est toi, Carmélite, qui ne m'aimes pas.

— Je ferais bien, car enfin, à quoi i.ion amour me mènera-t-il?... vous ne pouvez pas m'épouser, moi.

La déclaration étonna Poyer, mais il répondit bien plus entraîné par ces vaines formes de réponses qui sont toutes faites dans l'esprit que par une décision véritable :

— Et pourquoi ne puis-jc pas t'épouser, Carmélite, si je le veux? Peut-être que si Poyer eût pu voir l'éclair de joie avide dont

s'illumina le regard de Carmélite à cette réponse, peut-être qu'il eût compris le but de son âme ambitieuse; mais il était nuit close, et Carmélite se hâta de répondre :

— Oui, si vous le vouliez... mais votre famille...

Présenter un obstacle à Poyer, c'était lui inspirer le désir de le braver, et l'étudiant repartit avec dédain :

— Ma fille! que m'importerait ma famille, si lu m'aimais, toi? Carmélite ne répondit pas, et Poyer, l'attirant vers lui, reprit :

— Tu ne m'aimes donc pas, réponds !

Carmélite fondit en larmes en se laissant aller dans les bras de Poyer. Il chercha ses lèvres, elle voulut s'arracher à lui; mais il la tenait dans ses bras de fer, et elle ne put lui échapper.

— Oh ! s'écria-t-elle, laisse-moi ! laisse-moi !

— Je t'aime, Carmélite, et tu seras à moi !

— Non, disait-elle en se débattant. Non, jamais !

— Tu seras à moi, car tu seras ma femme!

— Ce n'est pas vrai!

— Je te le jure.

— Non! criait-elle en se tordant dans cette étreinte de fer.

— Devant Dieu, je te le jure!

— Mon Dieu, s'écria-t-elle, s'il me trompe, secourez-moi...

— Je te le jure sur l'honneur, Carmélite. Je te le jure, répétait Poyer, à qui elle faisait de vains efforts pour échapper.

Cette lutte était-elle jouée de la part de Carmélite? On n'oserait l'affirmer. La pudeur se débat toujours, quand l'âme se donne, et cette lutte fut assez longue pour que Poyer dût croire qu'il triomphait d'une résistance désespérée. Cela devait être vrai, car la pauvre fille y mit toutes ses forces, mais elle finit enfin par tomber affaissée entre les bras de son amant, en murmurant :

— Tu me le jures, tu me le jures, n'est-ce pas?

— Oui, devant Dieu, je te le jure!

A ce moment, plusieurs voix se firent entendre, appelant Carmélite. Elle voulut se dégager on reconnaissant la voix de son père; mais ruser jeta autour de lui un regard pareil à celui du tigre qui entend un lion qui vient pour lui disputer sa proie; il enleva Carmélite dans ses bras, comme il eût fait d'un enfant ; et s'élançant vers un bois voisin, il l'emporta d'une course rapide, pendant que l'orage éclatait, et que la jeune fille, la tète, penchée sur l'épaule du ravisseur, brisée de son corps, laissant flotter ses bras sans force, murmurait d'une voix sourde :

— Tu me le jures, tu me le jures, n'est-ce pas?

Voilà cette promesse que Poyer n'avait pas encore avouée à Valvins, plus d'un an après le jour où il l'avait faite. Voilà cette promesse qui le tourmentait plus qu'un remords; car, ainsi qu'il l'avait dit lui-même, il eût voulu ne pas l'avoir faite, et cependant il sentait qu'il la ferait encore, tant il aimait Carmélite.

C'est que cet amour avait gardé ses mystères, ses dangers, ses obstacles, ses séparations, tout ce qui fait le pouvoir de l'amour ; il avait aussi ses inquiétudes et ses jalousies; Carmélite s'était embellie encore d'aimer et d'être aimée, et chaque jour elle venait dire à Poyer :

— J'ai refusé hier de me marier avec un tel riche fermier, ou tel honnête propriétaire.

Et Poyer, en qui l'honneur parlait aussi haut que la passion, demandait à Carmélite d'attendre qu'il eût atteint l'âge où il pourrait se marier sans le consentement de sa mère; car malheureux, malgré son amour, d'être obligé de tenir sa promesse, il était décidé à la tenir.

Mais pourquoi Poyer était-il si triste de cette promesse qu'il voulait tenir, et qu'il était prêt à faire encore? C'est qu'il était à la fois dominé par la passion la plus effrénée, et tourmenté des doutes les plus cruels. Il n'avait rien à reprocher à Carmélite, pas une action, pas une parole, mais il sentait par un instinct particulier du cœur qu'il n'avait pas trouvé l'amour qu'il donnait.

Lui qui était tout prêt à se perdre pour Carmélite, il s'irritait de la voir si soigneuse de ne pas se compromettre; lui qui l'eût épousée immédiatement s'il eût cru l'avoir compromise, il résistait, malgré lui-même, à donner la protection de son nom à une femme qui se servait si habilement du mensonge et du mystère pour se protéger. Enfin Poyer était dans un de ces états inexplicables du cœur où l'on fait avec obstination ce qu'on a regret de faire.

Et cependant il ignorait que ces secrets avertissements de son âme fussent justifiés par la conduite de Carmélite; mais comment cette fille, qui fondait de si hautes espérances sur l'amour de Poyer, étaitelle arrivée à le tromper, et à le tromper avec Fabien, avec un enfant de qui elle ne pouvait rien attendre?

Ceci mérite un nouveau récit.

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