XVII. — A UN AUTRE
Fabien était venu à Rennes pour y commencer son droit, lorsque déjà Poyer achevait ses éludes. Autant celles de Poyer avaient été tardives', autant celles de Fabien commençaient de bonne heure. C'est que leur nature morale était aussi dissemblable que leur nature physique. La vivacité de l'intelligence, la promptitude de la conception, la puissance de la mémoire étaient le partage de Fabien, comme toutes les qualités d'agilité et de forces corporelles étaient celles de Poyer. Ils se trouvèrent donc concurremment à Rennes, étudiants tous deux, malgré une assez grande différence d'âge.
Quoique dans le peu de paroles que nous avons rapportées de Fabien on "ait vu qu'il n'était guère moins querelleur et disposé à la bataille que les autres, il faut dire que ces défauts tenaient bien plus aux habitudes de ceux avec lesquels il vivait, qu'à sa propre nature.
Fabien était un de ces enfants gâtés par l'éducation qu'ils reçoivent d'une femme. Opiniâtres et capricieux parce qu'on a cédé sans cesse à leurs opiniâtretés et à leurs caprices, ils ont aussi de ces heures de caresse et de charme où ils obtiennent tout ce qu'ils veulent en se faisant humbles et soumis. Enfin, pour nous servir d'un mot qu'on a tort de laisser dans le dictionnaire du peuple, Fabien était câlin autant qu'on peut l'être.
Lorsqu'il voulait avoir quelque chose de quelqu'un, il allait pour ainsi dire se poser sous sa main, s'y frotter et y faire des minauderies comme un jeun? chat. Du reste, entier dans ses volontés et luttant à force ouverte lorsqu'il n'avait pu réussir par la douceur flatteuse de ses prières; moqueur et confiant, faisant, bien jeune encore, le procès à la vérité des sentiments humains, et destiné par cela même a être le plus dupe des hommes, il raillait la foi des autres, et était lui-même d'une crédulité admirable.
La surveillance active de Poyer, chez la mère duquel il avait été élevé, avait longtemps préservé Fabien des excès auxquels ses camarades eussent voulu l'entraîner ; mais cette protection de Poyer n'avait pu épargner à Fabien le sort réservé à tous les nouveaux étudiants : comme tous, il avait été essayé. Poyer lui-même n'eût pas voulu soustraire son protégé à cette épreuve ; mais lorsque Poyer fut témoin du premier et unique duel de Fabien, on put remarquer sur son visage une altération qui ne s'y était jamais montrée; et lorsque
. n\i l S8I0N fîl M IULF.
Fabien cni blessé son adversaire. Foyer IVmbrasi i avec im transport de i '!«■ extraordinaire. L'adversaire de i abien h ni nu camarade de Poyer. cl l'un des témoins « 1 1 f i celui ol :
— Diable! qu'aurais-tu donc fait, al c'était lui qui eût attrapé h blc sure F
— Si c'eût élé lut, reprit Foyer, nh!...
Il l'arrêta, ei reprit :
— lu i mi oae, il a bien Fait de se faire bli sser, l'autre, car je l'aurais tud comme un chien, s'il avait touché à Fabien.
Ce jeune homme pissa quelques mois ,j Rennes, vivant Forl studieusement ti iics-ic-iiic. logeant dans le même hôtel que Valvins ci Poyer, mais Ignorant jusqu'à l'existence de CarméHte.
La mère Leleu, qui continuait à venir tous li s dimanches ehei tes étudiants, avait pris sa nouvelle pratique en amitié : il était si gentil, si propre, si bien mis, il faisait tant a honneur n une chemise bien repassee, el il s'y connaissait si bienl Elle ne Faisait autre ehoso que de parler à Carmélite de ce charmant petll jeune homme, et celle-ci, sans toutefois t'en occuper, en parlait souvent, en disant que la vieille femme était amoureuse du petll jeune homme.
I n des grands principes de ta mère Leleu, qui avait presque toujours clic/. i'llc des onvrières jeunes ci jolies, étail d'interdire l'entrée de sa maison aux étudiants qui faisaient toute sa clientèle ; aussi Poyer,
que le h. isard y avait ainene une lois, n'y avait |ihis remis les pieds.
Mais il n'était pas venu une fois l'ans la pensée île la vieille femme que Fabien, cet enfant «le quinte ans. en apparence si timide cl si
clielil, tli'il être exclu de chez elle connue las anlivs. si par hasard
il s'y présentait. Or. la mère Lelèu l'y amena, et il \ rel iurna ensuite de lui -même. Voici comment.
Poyer, en écartant Fabien des orgies et des tapages licencieux auxquels il prenait part, malgré sa liaison avec Carmélite, Poyer lais-aii a Fabien la liberté de presque toutes ses soirées; el le ,j -une homme restait le pins souvent dans sa chambre et se plaignait de s'y ennuyer. Poyer n'y faisait pas autrement attention, eroyanl faire assez, s'il écartai l Fabien de la fréquentation des cafés et des coulisses.
II lui inventait le plus qu il pouvait des occupations, mais il ne continuait pas moins à le laisser seul.
On était en hiver el au mois de décembre ; un réveillon de premier ordre avait élé ordonné à la Baraque, restaurant laineux alors dans la ville de Rennes. Valvins avait voulu y conduire Fabien, mais Poyer s'y était opposé.
•— Dieu sait comment ça finira, avait-il dit, el je ne me soucie pas qu'il se mette au régime par lequel nous passerons; il n'est ni assez fort ni assez âgé pour cela, et puis ma bonne femme de mère ne me le pardonnerait pas, s'il en devenait malade ou autre chose.
Valvins n'insista pas, et Fabien, dépité, déclara qu'il n'avait besoin de personne pour s'amuser, qu'il s'amuserait bien sans eux.
— Avise-ten, lui dit Poyer.
— Eh bien! après, que me feras-tu? dit l'enfant mutin.
— - A toi, rien, mais ceux qui l'entraîneront auront affaire à moi, voilà tout; lu peux le leur dire de ma part.
Fabien étail resté dans sa chambre, enragé de cette tutelle qui lui déplaisait, mais à laquelle il n'osait se soustraire. Il jurait de sa petile \oix ilùtée comme un charretier embourbé, lorsque la mère Leleu entra chez lui et apprit la cause de cette colère.
La vieille blanchisseuse élail femme en ce point qu'elle commençait tout d'abord à prendre parti contre toute volonté masculine : elle trouva que M Poyer était un tyran, et elle proposa à Fabien de venir faire le réveillon avec elle dans une maison eu elle allait.
Sans doute il n'était pas du goûl de Fabien de se mêler à la compagnie de la mère Leleu, mais en allant où elle voulait l'emmener, ce qui plaisait surtout au jeune étudiant était de pouvoir dite le lendemain à Poyer : — J'ai passé la nuit à réveillonner.
— Avec qui ? aurait dit Poyer.
— Cherche, eût répondu Fabien.
Et, pour celte seule raison de vanité, il accepta.
— Eh bien ! dit la vieille, ce soir à onze heures, dans la rue de la Préfecture, n° 9, vous demanderez M. Pipot, c'est mon neveu... un honnête homme qui est établi... Allez, monsieur Fabien, il n'y a pas de déshonneur.
Ceci convenu, la vieille alla chez le neveu et leur annonça l'arrivée d'un nouveau convive extraordinaire ; au mot^ludiant le maître de la maison se révolta; mais la Leleu lui expliqua que ce n'était qu'un pauvre enfant abandonné, el qui n'avait pas les vices de ses camarades. Et le menuisier voulut bien lui accorder l'hospitalité de son réveillon.
— Ah ! dit une jeune fille de la réunion, est-ce ce petit si gentil qui est toujours a\ ec M . Poyer ?
— Oui, dit la mère Leleu, ce pauvre orphelin qui a été élevé par la mère Poyer, et qu'on laisse ici abandonné comme un petit saint Jean.
— 11 a l'air tout drôle, dirent les jeunes filles, tant mieux, il nous chaulera des romances.
Où diable les femmes prennent-elles ces soudaines illuminations? Aucune ne savait que Fabien chantait des romances; mais elles avaient deviné qu'il devait chanter des romances.
i n niélite el;iil de l.i réunion . el bien qu'elle fût peiil-èl iv 1 i moins
curieuse de toutes les filles qui s'] trouvaient, elle ne fut pas fâchée
de voir ce jeune homme qui 1 uail sans dunte par quelque lien secret à la famille de PoyeT.
Bientôt Fabien arriva; les hommes le mesurèrent duregard; mais
en le voyant -i jeune et si timide, ils n'en prirent aucun ombra t el le livrèrent s, ni- crainte au\ agaceries des jeunes filles comme
une poupée dont elles pourraient s amuser.
Les jeUX de ces demoiselles étaient rudes, e| lorsqu'elles eiirenl
fait accepter h Fabien une main chaude, elle- Irouvèrenl fort drôle de meurtrir les mains blanches du petit jeune homme de toute la Force de leurs grosses main-. Fabien rapporta courageusement ld plaisanterie; mais connue on désirait lé prolonger, on s'arran
de manière a ce qu'il ne pût jamais deviner.
Carmélite eut pitié de lui, el l'avant Frappé légèrement, elle
montra -i ruqueltemenl se- belles main- de prince- se, >|u il vil bien qu'il n'y avait que celte peau délicate qui eùl pu le toucher
cieusement.
il fallu! alors que Carmélite se mit Igenoui et cachai sa tête sur
le giron delà mère l.eleu. Fabien avait remarqué combien celle qui
l'avait délivré de sou supplice était belle cl di rfinguée, mais il n'eût pa- osé la regarder longtemps en face; mais lorsqu'elle Fui
DOUX, celle po-luie, qui destinait la finesse el la splendeur de CC
corps souple el vigoureux, appela son regard et le retint longtemps. Il admirait cette main pure et gracieuse iiu'on ne ménageait pas
plus ipie la sienne; il eùl voulu la baiser, el il lieiniila.il a l'idée de la loucher; il l'osa cependant, mais si doueenu nt, qu'avant de se tourner Carmélite avail reconnu celle peau douce Comme la sienne.
Lorsqu'elle jeta les yeux sur lui, il était si rouge et si embarrassé qu'elle enfui tout a fait persuadée. Elle eût bien voulu ne pas faire subir de nouveau au gentil étudiant le supplice auquel il avait été déjà soumis, mais elle ne put résister au désir de lui montrer qu'elle savait qui l'avait ainsi nu i
Elle le désigna donc, mais en déclarant ce jeu ennuyeux, et en proposant de danser aux chans ins. Là comme ailleurs, Fabien fut saerilié à la joie de tous; quand c'était son tour, selon les lois de la ronde, d'embrasser une tille de la danse, elle s'y refusait avec une rigueur qui ne ménageait pas l'étudiant. Carmélite eût bien voulu y consentir, mais elle ne l'osa pas sans se défendre, et comme il l'avait poursuivie dans un coin, elle lui dit tout bas:
— Ne m'embrassez pas, les autres m'en voudraient.
Tout enfant qu'il était, Fabien comprenait le consentement que ce mot exprimait, et il cessa la poursuite. Enfin le souper vint, et grâce à la mère Leleu, Fabien se trouva près de Carmélite. La table était étroite et les convives nombreux; on était sur des bancs et point suides chaises: il n'y avait pas par conséquent de vide qui séparât les convives les uns des autres, et Fabien passa toute une heure pressé contre Carmélite. Ne pensez pas que le contact de cette femme arrivai aux sens de Fabien : ce n'est pas à seize ans qu'on désire le plus; Fabien était heureux, de quoi? il n'eût pu le dire; mais une flamme électrique partie de cette femme arrivait à son cœur et le bouleversait; il était si heureux qu'il paraissait triste. Carmélite elle-même n'avait pas compris le charme dont ele dominait ce jeune homme, et elle lui dit doucement :
— Vous vous ennuyez ici, monsieur?
— Moi? dit Fabien, oh non !... je suis content...
Sa voix était si altérée quand il répondit ainsi, que Carmélite le regarda; Fabien eût voulu prendre la main de Carmélite pour la mettre sur son cœur, mais il n'osa lui parler.
— Qu'a-t-il? se demanda Carmélite.
Eile qui ne connaissait que l'amour impérieux et terrible de Poyer, ne pouvait s'imaginer que ce trouble craintit fût aussi de l'amour; mais, malgré qu'elle en eût, elle finit par s'apercevoir de la domination qu'elle exerçait sur cet enfant; et comme nous avons dit qu'il avait au plus haut degré cette douce câlinerie qui fait sourire et flatte celle qui en est l'objet, Carmélite, qui était dominée par Poyer, rêva qu'il y avait quelque charme aussi à dominera son tour.
Fabien, avec cette forme d'esprit que la nature lui avail donnée, avait facilement appris de Carmélite qui elle était et ce qu'elle faisait tous les jours.
Le lendemain, il allait et venait autour de la maison de la mère Leleu, et, plus hardi que Poyer, il osait y entrer en se faisant un prétexte ne quelque ordre à donner à la vieille blanchisseuse, et, plus habile encore que hardi, il persuadait à la bonne femme qu'il lui était bien reconnaissant de la charmante soirée qu'elle lui avait fait passer, tout cela sans parler de Carmélite, sans lui avoir adressé autre chose qu'un salut très-froid; et comme on était en plein hiver, il demanda la permission de se chauffer un peu; et au bout d'un quart d'heure, il faisait croire à la mère Leleu que sa conversation était instructive et amusante, que sa société lui plaisait fort, et que, s'il osait, il lui demanderait la permission de venir de temps en temps causer avec elle el lui demander des conseils.
La vieille y consentit, et à peine fut-il parti qu'elle s'écria, tandis que Carmélite s'étonnait du chemin que le petit bonhomme avait l'ait en si peu de temps :
en\t<
CONFESSION GÉNÉRALE
— C'est une bénédiction du bon hicu, que les bonnes idées qu'a ce jeune homme, el assurément je le recevrai tanl qu'il voudra, ou1 toutes les fois qu'il sera ici, ce sera autant qu'il ne passera pas avec les garnements d'étudiants.
Carmélite ne répondit pas, et la mère Leleu reprit :
— Tu sais qu'ils ont tout cassé la nuit dernière à la Baraque, et que si M. Foyer n'a pas été arrêté, c'est parce qu'il a sauté par une fenêtre.
Carmélite ignorait la conduite de foyer, et comme elle ne prononçai) jamais son nom, il fallait ce hasard pour la lu^ apprendre. La pensée que. l'amour qu'il avait pour elle ne le détournait pas de ses mauvaises habitudes l'empêcha de pensera ce qu'elle avait supposé du projet de Fabien, el elle fut toute à une crainte grave sur l'avenir d'un amour si peu puissant.
' Or, le lendemain, quand Fabien revint, elle lui voulut faire raconter ce que luis lient les autres étudiants, et elle laissa échapper le nom de Foyer. Fabien aimait trop son ami pour n'en pas taire l'é- Log< . même à des imlillerents, et Carmélite lui sut bon gré de lui avoir ('ilé une crainte du C09UT.
Autant l'amoui' qu'elle avait conçu pour Foyer avait été brusque et envahissant, autant le plaisir qu'elle prenait à voir tous les jours cet entant tremblant et soumis devint pour elle un besoin sans qu'elle s'en aperçût. Il arrivait le soir tout gelé, tout grelottant, et Carmélite, tout apitoyée sur lui, pressait ses mains dans les siennes pour les réchauffer. Et puis, quelle différence entre les soirées de travail où elle restait seule avec la mère Leleu, et celles où était Fabien ; elle s'amusait à lui l'aire faire tout ce qui lui passait par la tète; il allait chercher le charbon, il l'allumait; il rangeait le linge : elle voulut le l'aire repasser, et il repassa.
Mais, pour (ont cela, il fallait bien lui donner quelque chose: tantôt, c'élait une petite fleur qu'elle avait portée, puis le velours de sa croix d'or, et il adorait si saintement ces douces reliques, ce bel enfant, qu'on ne pouvait guère les lui refuse)'.
Or, il advint que Fabien manqua trois jours à venir; on s'en inquiéta; mais quand il reparut, on le reçut mal et durement; il était de ceux avec qui les femmes jouent l'autorité. Mais que Carmélite se repentit de sa cruauté lorsqu'elle le vit pâle, grelottant la lièvre: et il était venu malgré cela, au risque de se rendre plus malade, au risque de mourir. Oh! il y avait bien plus d'amour que dans tout ce que pouvait faire Poyer, lui, dont le corps de fer n'était altéré par aucun excès.
Pauvre enfant, on l'assit, on le réchauffa, et comme fl était sur une chaise basse, assis pi es de Carmélite, sa tète brûlée de fièvre s'affaissa et tomba sur les genoux de la jeune fille, qui l'y regarda dormir. Puis, quand, quelques jours après, on exigea quelque chose de lui, il demanda pour récompense d'appuyer sa tète sursis genoux, comme lorsqu'il était malade; mais cette fois, ce n'était pas pour dormir. Ainsi posé, il regardait Carmélite, et comme elle souriait à ce regard, il lui prit ta main, la posa sur son cœur et ferma les yeux : elle l'y laissa.
— Merci, fui dit-il.
Et il y avait dans ce mot une extase de bonheur si suave, si léger, si gracieux, que Carmélite eut honte un moment, en pensant au terrible bonheur de celui à qui elle s'était donnée.
Dès ce moment, sans le croire, elle aima Fabien, et elle l'aima d'autant plus facilement, qu'elle ne le supposa pas un moment redoutable; il 'lui semblait non pas une rivalité, mais une consolation de l'amour de Poyer. Et cependant cet enfant gagnait chaque jour une faveur, il demandait si étrangement les. choses les plus étranges, el il y arrivait si doucement quand on les lui refusait, qu'on ne Bavait comment s'en défendre; et cependant, il eût été bien facile de l'arrêter : le moindre mot sévère, le moindre geste le tenait en respect: mais il souffrait tant alors, qu'on lui pardonnait, à la condition qu'il ne recommencerait plus... et il recommençait.
Toutefois, il eût été difficile qu'avec l'inexpérience et là timidité de cet entant, les torts de Carmélite vis-à-vis de Foyer eussent été complets; car, assez faible pour se laisser prendre, elle n'était pas assez passionnée pour se donner : le hasard la perdit. Un soir que la mère Leleu était sortie pendant un froid rigoureux, la chaumière était exactement close, Carmélite, qui avait allumé une assez grande quantité de charbon, se sentit fortement indisposée, elle pâlit, se trouva mal, et n'eut que la force de se traîner jusqu'au lit de la mère Leleu. Fabien ouvrit les fenêtres, la fraîcheur de l'air eut bientôt dissipé celte espèce d'abattement soudain. Carmélite, eu revenant à elle, se trouva couchée sur le lit, et vit assis près d'elle Fabien, qui avait posé sa main sur son cœur.
Elle le regarda, il était pâle et bouleversé; elle se rappela quel cri il avait poussé en la voyant pâlir, quel effroi il avait éprouvé. Alors, en le voyant ainsi près d'elle, les veux avidement fixés sur son visage, elle lui lut reconnaissante d'une si tendre alarme, et pressant dans ses mains la main qui était sur son cœur, attachant sur lui des yeux languissants, elle lui répéta ce mot : Merci, qu'il lui avait dit le premier.
Longtemps, tous deux ignorant peut-être ce qu'il y a d'enivrement clans le regard, quel fluide brûlant court dans ce rayon qui part des
\eiiv el ai rive aux yeux , longtemps ils restèrent ainsi immobile- à se regarder : aspirant l'un et l'autre celle lumière indécise d'un œil amoureux , tout <\cu\ se sentaient emportés dans en vague indicible, ions deux frissonnaient; la tête de Fabien se coin ha sur celle de Carmélite; un baiser, le premier que cet enfant eût donné et reçu, le lit homme, et Carmélite, cédant à l'émotion vague el voilé" dans laquelle flottait son regard, se livra sans combat , ivre d'un amour qui ne la soumettait pas, mais qu'elle était heureuse de ressentir.
Ce fut au réveil de cette ivresse qu'elle s'épouvanta de ce qu'elle avait l'ait, et qu'elle osa avouer à Fabien qu'elle avait trahi pour lui l'homme qui devait l'épouser, Foyer.
Fabien l'apprit, et Fabien ne bondit pas décolère; il ne pensa qu'à garder et à partager furtivement le bien qu'il avait volé. C'est une ce n'était pas une àme de cette rude trempe, qui fait entrer la dignité de l'homme dans les droits de l'amour; c'élait un de ces cœurs faciles qui peuvent être jaloux , s'ils pensent qu'on peut les remplacer, mais qui ne s'alarment pas qu'on les ait précédée. Ce sont ceux qui aiment une femme, qui la méprisent, et qui peuvent l'aimer en la méprisant, quoiqu'ils ne se rendent pas compte de ce sentiment.
Pour Fabien, Poyer était comme le mari de Carmélite, et il trompait le mari, voilà tout. Sur cent hommes, il y en a quatre-vingt* dix qui acceptent cette position : Fabien l'accepta.
Ce qu'elle lui coûta, il serait difficile de le dire : jamais esclave ne fut plus misérable. Ou lui marquait ses heures, son jour ; on l'accueillait mal, on le raillait ; mais enfin, on était à lui, parce que Carmélite n'eût osé refuser, malgré la honte qu'elle en éprouvait quelquefois, ce qu'elle avait une lois donné dans un moment d'erreur, car elle n'aimait pas Fabien.
Celui qu'elle aimait, c'élait Poyer, parce que Poyer était l'homme de cette femme, celui qui la dominait, qui lui commandait, qui lui faisait peur ; en même temps, elle ne pouvait se séparer de Fabien, à qui elle. imposait toute la tyrannie de son caractère.
Lui aussi, il avait promis de l'épouser; mais à son âge une telle promesse était plus qu'illusoire; et eût-il pu la tenir, mener une àme faible comme celle de Fabien à une pareille résolution , cela n'eût point satisfait Carmélite.
La conquête qu'elle voulait, c'était Poyer, le beau Poyer, le terrible étudiant ; car celui-là était assez fort pour faire respecter la plus extrême faiblesse qu'il eût pu commettre.
Les choses étaient ainsi depuis trois mois, au moment où ce récit a commencé; maintenant que l'on connaît tous les antécédents de cette histoire, nous pouvons la continuer et dire ce qui se passa entre Valvins et Fabien, qui venait d'entrer dans la chambre de son ami.