XVIII. — SÉDUCTIONS
En voyant entrer Fabien, Valvins le regarda comme pour lui dire : Je t'attendais.
— Ah çà ! dit Fabien , expliquons-nous un peu : d'où sais-tu ce que tu viens de me dire?
— Il t'importe fort peu de savoir de qui je le tiens, puisque lu as avoué que c'était la vérité.
— Ce n'est pas la question, repartit Fabien ; il y a des espions autour de moi, on s'occupe de ce que je fais plus que je ne veux le permettre, et ces espions, je veux les guérir de leur curiosité.
Valvins se mit à se déshabiller et répondît froidement :
— La curiosité est un sot défaut, c'est vrai, mais l'hypocrisie est un vice honteux.
— Je ne suis pas venu te demander un sermon, mais un service : dispense-toi donc de professer, quoique je sache que tu es très-fort en axiomes de la plus haute morale; mais ce que je sais aussi, c'est que les curieux qui se font espions deviennent vite des délateurs, et c'est ce que je veux prévenir.
— Diable I dit Valvins, voilà une proposition fort bien rédigée, et je la retiens pour mon premier sermon, quoique j'en conteste la vérité.
— Et pourquoi ça? dit Fabien.
— Farce que, repartit Valvins, je n'ai pas encore dit à Poyer que lu le trompais.
— C'est donc toi, s'écria vivement Fabien, c'est toi qui m'as suivi, toi qui as découvert...
— C'est moi qui l'ai soupçonné le premier, c'est moi qui seul en suis sûr maintenant, et il faut qu'il n'y ait que moi qui le sache.
— Voilà qui se simplifie tout à fait, dit Fabien.
— Tu trouves? repartit Valvins.
— Sans doute... Garde-moi le secret, el tout s'arrange à merveille.
— Qu'entends-tu par le garder le secret?
— Ne dis rien à Foyer. \oilà tout.
— Et tu continueras à voir Carmélite?
— Oui, certes, dit Fabien; puis, comme un homme qui fait une grande concession, il ajouta : Mais je te jure, que j'y mettrai de telles précautions...
niNFESSION GÊNÉRÀfeE
— Qw Poyer ne pouffa rion découvrir, n'ett-ce pas î
— .ii' te le promet!,
— Eh bien ' moi . je le promets que, b! lu retournes chez cette fille, je dis toul à Poyer dès demain malin.
— Ali ' c'est comme ça, reprit Fabien en se préparant à sortir; eh bien '. lu peux lui dire ce que tu voudras, et s'il n'est pas coulent, nous verrons.
— Qu'est-ce que nous venons1' lit Valvins en arrêtant Fabien.
— Pardieu I repril Fabien, quelque chose qui n'est pas assez extraordinaire pour te Faire ouvrir de si grands yeux : deux étudiants qui se donnent un coup d'épée pour une maltresse, oa s'est
déjà VU.
— Ainsi lu te liallrais avee Poyer?
— Pourquoi pas ?
— Fabien, tu te battrais avec Poyer, toi ?
L'accenl avec lequel Valvins prononça celte parole arrêta le jeune étourdi, car il j avait, dans cet accent, tout le reproche de son ingratitude.
— Mais enfin, que veux-tu que je lasse ?
— Je veux que lu ne revoies plus Carmélite; je veux qu'à l'instant
même tu m'en donnes la parole d'honneur.
— Cesl impossible, reprit l'étudiant d'un air soucieux, j'y manquerais. J'ai voulu plus d'une l'ois renoncer à elle, et cela par de meilleures raisons que celles que lu peux me donner, et cela parce qu'elle a fait de ma vie un véritable supplice, un esclavage honteux ;
j'ai tenu lion un jour, deux jours; mais au bout de ce temps, j'y retournais malgré moi ; elle m'accueillait mal, elle me traitait comme le dernier des hommes, peu m'importait, je supportais plus aisément ses mépris «pie son absence. Écoute, Valvins, je l'aime tant que je l'ai aidée à tromper la mère Leleu, pour qu'eue pût aller à ses rendei-VOUS avec Poyer.
A cette déclaration, Valvins demeura pensif; mais la réponse ne se lit pas attendre, et elle dut surprendre Fabien, car son ami lui prit la main en lui disant :
— A la bonne heure, je te comprends; voilà qui est parler raison.
— Ali ! s'écria Fabien, point de plaisanterie.
— Ce n'est pas une plaisanterie. 11 y a de la raison encore dans la tête de l'homme qui dit : Pardonnez-moi de trébucher, je suis ivre. El en vérité, tu l'es moins que Poyer ; et c'est pour cela que tu es le premier qu'il faut que j'arrache à cette passion qui vous conduira l'un et l'antre à voire perte.
— Mais, dit Fabien, si l'un de nous deux doit renoncer à Carmélite, pourquoi n'est-ce pas lui que tu choisis?
— Écoute, Fabien, sincèrement veux-tu me comprendre, oui ou non ? toi qui qualifiais si sévèrement la conduite des autres quand tu croyais qu'il ne s'agissait pas de toi, veux-tu être franc ?
Fabien voyait bien où en voulait venir Valvins, et comme sons ce point de vue il comprenait qu'il serait battu, il s'écria :
— Eh bien ! oui, je veux être franc, et quoi qu'il puisse arriver, je ne renoncerai pas à Carmélite.
— Et que penses-tu qui puisse en arriver?
— Eh ! mon Dieu, je te l'ai dit, un duel, et voilà tout.
— Tu te trompes, Fabien ; car, si tu as assez peu d'honneur pointe battre contre Poyer, il a trop de cœur, lui, pour se battre avec toi.
— Trop de cœur ! dit Fabien d'un ton qui annonçait qu'il prenail cette parole pour une insulte.
— Oui, dit Valvins d'une voix touchée d'une émotion sérieuse, tu peux oublier, toi, que tu as été élevé dans la maison de sa mère; tu peux oublier que c'est ta seule protectrice en ce monde, que lu lui dois ce que tu es; tu peux oublier que Poyer, loin de s'irriter contre l'introduction d'un étranger dans sa famille, t'a accueilli comme un ami ; tu peux ne pas te souvenir qu'il a dédaigné pour toi ces misérables jalousies qui rendent souvent ennemis les enfants d'une même mère, et que, lorsque la sienne semblait te préférer même à son (ils, il l'encourageait dans cette préférence; tu peux compter pour rien celte affection qu'il te porte , celte faiblesse qui excuse tes plus grandes fautes; tu peux enfin accepter un duel contre lui, mais il le refusera, lui.
— Je n'en crois rien, dit Fabien ; ou je connais mal Poyer, ou il est homme à se battre contre son propre, frère, qui l'eût trompé comme je le trompe.
— Tu le juges bien, dit Valvins; oui, il se battrait contre son propre frère, posé comme lui dans le monde, riche comme lui...
— Mais tu crois donc, dit Fabien, en interrompant Valvins, qu'il i:e me ferait pas cet honneur, parce que je ne suis rien de tout cela?
— Pauvre garçon, dit Valvins d'un ton dédaigneux. Puis il reprit avec une exaltation triste et colère :
— Mais ce sera toujours comme ça; les affections nobles et pures des âmes élevées s'attacheront toujours à des cœurs secs et sans intelligence. Dieu n'a pas créé une bonne et grande créature sans lui attacher au flanc un ver misérable et avide qui le ronge et qui s'en nourrisse.
— Pour qui parles-tu? dit Fabien avec rage.
— Pour toi, répliqua Valvins, pour toi, qui es un de ces êtres qui reçoivent affection, bienfaits, bonheur, comme si cela leur était dû,
ei qui s'étonneraient fort si demain ils perdaient tout cela, car ils ne e mil pas demandé une lois pourquoi on i,> i,.in accordait.
— Valvins, reprit Fabien, ce n'est pas en m'humilianl île ma po« sition que lu me feras céder a Poyer.
— Ah: repri 1. \ aluns, lu ne vols dans toul ceci que i humilité de la position?
— Il me euilile que C'esl tOUl ce que In me montres.
— Un autre, reprit Valvins, un autre qui n'eût pas toujouri regardé en lui, eût porté les yeux sur la conduite de ceux qui font lait ce (pie tu es, et, au lieu de se seulir humilie, il se lui BCnti
reconnaissant; car, enfin, i'>ui jeune que tues, tu as cependant
assez mi le inonde, comme il esl fait, pour n'a\oir pas rencontré souvent une famille où l'on adopte un étranger, où on le traite ail! i bien que l'héritier de la maison, où une mère l'aime du même amour el peut-être d'un amour plus empressé ; lu n'en as pas, je le
le dis, rencontré beaucoup, tu n'en as pas trouvé une seule, excepté celle qui t'a accueilli, et en présence de celte exception , lu ne t'es pas dil qu'il y avait là une vertu rare et suprême. Mai-- cette conduite exciterait ion admiration, si ce n'était pas à toi qu'elle s'adressât, el parce que lu en es l'objet, lu crois pouvoir même le dispenser de reconnaissance...
— Tu as raison, repril Fabien en Interrompant son ami, mais ne
ni' parle plus connue lu l'as lait, ne me dis pas que l'oyer refuserait de se battit; parce qu'il a plus de COSUT que moi.
— El pourquoi ne veux-tu pas que je te dise la vérité, dût-elle t'offenser? Mais je vois ce qui te révolte dans mes paroles; toujours
préoccupé de ta personne, tu l'imagines que je veux te ravaler dans le seul point par où lu es sensible, la vanité : tu te trompes, Fabien; Poyer aurait plus de cœur que loi, en ce sens qu'il ne tournera jamais son épèe contre l'enfant qui est le préféré de sa mère. Il ne l'aimerait pas, lui, qu'il te respecterait de même, comme un bien qui est nécessaire à l'existence d'une pauvre femme; il se croirait un misérable de la blesser dans une affection si tendre; mais toi, lu lui tuerais son iils sans remords, sans pitié, sans penser à elle. Voilà ce que je voulais dire, Fabien, voilà pourquoi Poyer ne se battra pas... voilà pourquoi il a plus de cœur que loi.
Cette fois, les paroles de Valvins atteignirent leur but, et Fabien, touché des remontrances de son ami, lui fit la solennelle promesse de renoncer à Carmélite; mais on doit aisément comprendre qu'un pareil serment, surpris à une émotion passagère, ne dut pas rassurer Valvins, et il comptait sur un autre moyen pour empêcher Fabien d'y manquer.
Ce moyen, on l'a sans doute deviné, si on se rappelle comment Valvins avait essayé de réveiller la coquetterie de madame Proserpine. Toutefois, avant d'en diriger les batteries contre la passion du jeune étudiant, il lui raconta ce qu'il avait dit à Poyer pour détourner ses soupçons, et Fabien consentit à s'accuser d'une faute qu'il n'avait pas faite, pour cacher la véritable trahison qu'il avait commise envers son ami.
Malgré les craintes que donnait à Valvins la légèreté de Fabien, il espéra, au bout de quelques jours, que son plan arriverait à bonne fin. 11 y avait d'abord éprouvé quelques difficultés, et elles étaient venues de son principal auxiliaire, c'est-à-dire de madame Proserpine. Lorsque Valvins lui avait adressé ces compliments qui avaient averti madame Proserpinc du tort qu'elle avait de ne pas profiter de ses derniers avantages, la bonne femme s'était facilement imaginé que Valvins parlait pour lui. Donc, le lendemain de ce jour ou la maîtresse de pension avait essayé une parure un peu plus coquette, tous les honneurs en furent pour Valvins. Le rôle de l'étudiant fut assez embarrassant, en ce qu'il ne voulait point la détourner par une indilférence trop marquée des soins attrayants qu'elle avait donnés à sa personne, et qu'il n'osait lui en témoigner une trop vive reconnaissance, de peur d'écarter à tout jamais madame Proserpinc de la voie où il voulait la lancer.
Cependant Valvins tint un juste milieu entre les félicitations et les déclarations, pour que d'un côté la dame de la pension y puisât un plus vif désir de paraître belle, et pour qu'en même temps il ne s'engageât point envers elle, ce qui eût pu persuader à ce cœur de femme, qui mettait tant de probité dans ses faiblesses, qu'elle était engagée1 envers lui.
Ce petit manège dura quelques jours ; il n'échappa point aux yeux des étudiants, qui se mirent à railler Valvins; celui-ci jura si solennellement sur son honneur qu'il n'y avait aucune intrigue entre lui et la maîtresse de pension, qu'on le crut.*
Mais quelques-uns de ces messieurs s'aperçurent que cette femme, qu'ils avaient négligée jusque-là, valait beaucoup mieux que toutes celles à qui ils livraient la fleur de leur jeunesse et le plus clair de leur argent, et il se reforma autour de madame Proserpinc une petite cour dont le plus entreprenant et le plus assidu était Charles Joulu, et le moins empressé était celui en faveur de qui s'était opérée cette immense révolution. Non-seulement Valvins se montrait fort sensible à toutes les avances de madame Proserpinc, mais encore il demeurait bien moins souvent près d'elle qu'il ne faisait autrefois. 11 y avait deux excellentes raisons à cette conduite : la première, c'est la peur qu'il avait d'un tète-à-tete définitif; la seconde, c'est qu'il
faris.— Imprimerie Walder, rue Bonaparte, 44.
CONFESSION GÉNÉRALE
s'attachait aux pas do Fabien pour le maintenir dans sa résolution, et no pas lui laisser une heure de solitude où il pûi penser à retourner près de Carmélite. Du reste, Fabien était le seul des habitués do la pension qui eût vu indifféremment la renaissance de la maitresse du lieu, si même il s'en était aperça.
Cependant Valvins commençait à craindre que tous ses soins ne fussent inutiles; la surveillance qu'il exerçait sur Fabien ne pouvait êi re si exacte qu'il n'y pût échapper un moment, cl il savait qu'une fois retourne sous le pouvoir de Carmélite, il ne pourrait pins l'en arracher. Enfin une occasion se présenta pour Valvins de mettre Fabien sur la piste où il voulait le lancer, afin de le détourner do la voie où il brûlait de rentrer. Ce ne fut pas un bon sentiment qui l'y poussa, mais Valvins, qui se montrait si sé- \ère pour les autres, s'en servit cependant sans remords, tant il eM vrai que l'ambition d'atteindre le but qu'il s'est proposé aveugle tout homme, si austère qu'il soit.
Un soir que Fabien éia il demeuré chez madame Proserpine avec quelques étudiants, parmi lesquels Valvins et Charles Joulu , les attentions de celui-ci pour madame Proserpine et les attentions de madame Proserpine pour Valvins lurent si prononcées , qu'elles li-appèrent Fabien , et qu'en se retirant il se laissa aller à plaisanter son ami sur sa conquête surannée. Valvins connaissait trop bien la nature dédaigneuse du petit jeune homme pour vouloir discuter avec lui le mérite de madame Proserpine, et se contenta de nier la conquête, mais sans en faire fi.
— Oui , dit-il . je crois que madame Proserpine ne serait pas lâchée do se laisser faire la cour par quelques-uns d'entre nous; mais quant à en laisser ai river un seul , c'est ce qui n'aura pas lieu.
— Tu te moques de moi, repartit Fabien ; ah ! si tu lui voulais seulement la centième partie de ce qu'elle te veut, il y a longtemps que lu serais arrivé.
— C'est parce que je l'ai voulu, et que je n'ai pas réussi, que je te parle ainsi.
— C'est que tu auras l'ail comme cet imbécile de Joulu, tu y auras mis une ardeur qui aura donné à la vieille une si haute opinion do sa personne, quelle aura fait la cruelle; mais ton rôle do dédaigneux me semble l'avoir ramenée à solliciter ce qu'elle a refusé, et il ne lient qu'à toi de réussir.
— Erreur, reprit Valvins; elle n'est pas si aisée que tu crois, et je parierais dix contre un que de plus adroits que moi y échoueraient.
— Allons donc , s'éciia Fabien , mais moi qui ne suis pas assurément un très-habile séducteur, je voudrais en avoir le cœur net en une semaine.
Le grand mot qu'attendait Valvins venait d'être prononcé, la ruse avait engrené, il ne s'agissait plus que d'y maintenir Fabien, et c'était la moindre des choses.
— Toi ! reprit Valvins avec un air d'incrédulité dédaigneuse, toi ! r- Oui, moi, reprit Fabien ; et pourquoi pas moi?
Je ne veuv. pas me battre contre vous, mais je tiens votre père.
— Toi pas plus qu'un autre.
— Et peut. être moins qu'un autre... dit Fabien en ricanant.
— Qui sait ? Mou cher ami, repartit Valvins du même ton, la vieille, comme lu l'appelles, est connaisseuse, et je ne crois pas qu en l'ait d'amour elle aime à taire des sevrages.
— Que veux-tu dire par la?
— Rien qui soit offensant pour ta personne; mais tu es trop naît pour elle, et je parierais encore plutôt pour Joulu que pour toi.
— Je te réponds que si cela eu valait la peine... dit Fabien en haussant les épaules.
— C'est juste, dil Valvins en l'interrompant : ces raisins sont trop vevls el bons pour les goujals. — Oh ! oh '. voilà qui est joli.
— Soit, mais je voudrais te voir essayer.
— Il y a des choses où la crainte du succès fait reculer.
— Pardieu, dit Valvins, ce n'est pas nne entreprise si monstrueuse pour que tu ne puisses l'entreprendre; eh bien! procuremoi ce plaisir, je serais ravi de voir la fatuité recevoir une leçon qu'elle mérite si bien.
— Parles-tu sérieusement?
— Très - sérieusement, si sérieusement que je te parie ce que tu voudras que tu ne réussis pas.
— Eh bien ! fit Fabien, un souper splcndide pour toute la table.
— Un souper, soit.
— Je te demande huit jours.
— Je te donne deux mois.
— Je ne les prendrai pas, car je te jure bien que, si cela devait me coûter deux mois, je payerais le souper demain soir.
— Comme tu voudras.
La partie se trouvait donc engagée, et Valvins supposait qu'il n'y avait plus d'obstacle à ses projets. Il ne s'imaginait pas que madame Proserpine pût être cruelle pour un aussi charmant garçon que Fabien ; et une fois celui-ci vainqueur, il supposait qu'elle était assez experte pour le retenir, v Or, le lendemain, Fabien commença ses opérations par une attaque d'une habileté très-supérieure. Il faut te reconnaître, de même qu'on naît général on naît séducteur, c'est une aptitude très-particulière qui met les plus novices au niveau des plus rusés, comme le génie met les capitaines inexpérimentés au-dessus des plus habiles. Du reste, les deux qualités nécessaires à celte supériorité ont une grande similitude. C'est une grande confiance en soi et un plus grand mépris pour ses ennemis.
Donc, ce jour-là, Fabien, qui depuis quelque temps ne prenait plus guère pari auv propos de la table, s'y mêla tout à coup, et prenant à partie Charles Joulu, il lui demanda d'un ton fort dégagé quelle grande passion il avait dans le cœur, qu'il fût tellement changé.
— En quoi changé? dil l'étudiant.
— En ce <pie l'on ne te voit plus au café, en ce que tu n'a? pas eu une querelle depuis quinze jours au moins, malgré l'arrivée du nonveau régiment, en ce qu'enfin tu mets tous les jours ton habit neuf?
fifl
con v i<: s s i o n « . i m . i ; \ i . i :
— Il |,.. I I Mil ' !" 'lu !
lu i pin, pat
Oh! no If ; ilil ! nh i n ivc ' un rur |,nl ,,( ""'! • V " '
m.,i\ ,,, . -.noir ite qui tu c» amoureux. Mais enfin, tu t-s « ux,
voilà (lui osl Qui. ranl pisl parce que j'ai découvert daim un c
deux sœ ira «pu s"nl T"'1 1'"' cno8e '',' I'','n tenlant> el Ie l,""l'l;ll> Mil- loi pour i'ii venir a bout
Sur moi ' reparti! Charles Jonlu ; il me semble que lu ferais
mieux les allaires tout seul , et que, dans le ci- >'ii lu ne réussirais pas d'un c<Mé, tu pourrais te tourner de l'autre sans craindre dd trouver un (iHicui relit.
Fabien se cnntenla «le hausser les épaules e! murmura i pari soi :
— (.'e-i fâcheux.
— Mil du un étudiant, est-ce que tu as besoin d'aide de camp dans les campagnes amoureuses '
— r.v.-i b n. c'est bon... dil Fabien, n'en parlons pins, je trouverai quelqu'un. Mais j'avoue que j'aurais préfère Charles à toul autre.
— Merci lit celui ci . probablement quelque sœur laide, jaune et bossue à occuper, pendanl que lu filerais le sentiment avec la jolie.
— iNuii , je te le jure . «id Fabien, toutes deux jolies comme «les amours, et tournées comme des anges.
— Deux filles comme ça à Rennes, dil Poyer,el je ne les connais (.asl où diable ee petit furet-là a-t-il été les découvrir?
— OÙ tU ne les trouveras pas. el où je sais seul qu'on les cache.
— Il ii te faut un set «mil'.' dil Poyer.
— Oui, repuiii Fabien négligemment. l'ai sondé le terrain, elles sont très d sposées toutes «leu\ à eu finir avec la retraite où elles sont enfeimces; mail ce sentiment, elles l'on! chacune de leur côté, et il et! d'autant plus vif qu'elles se le cachent l'une à l'autre, persuadées qu'elles sont «le la vertu farouche l'une de l'autre. C'est une assez drôle de comédie qu'elles se jouenl mutuellement; mais cette comédie pourrait être sérieuse, si l'une d'elles ayail seule le bniili'iir de faillir, et sa sieur délaissé* ne manquerai! pas de la dénoncer; tandis que, si on les attaquait ensemble, au lieu de se séparer pour se mure, ou. si VOUS I aimez mieux, jpour protéger leur ver u, elles se réuniraient pour la perdre, ce qui amènerait infailliblement le le-uliai suivant au bout de quelques mois: une des sœurs entrerail chea l'autre en disant :
— Ma chère sœur, viens à mon aide; mon amant me trompe. A quoi l'autre répondrait :
— Bien volontiers; mais j'ai aussi besoin de toi : j'ai envie de tromper le mien.
Toute la table était restée le nez et la fourchette en l'air, à écouter eeite impertinente théorie de mauvaises mœurs, débitée avec un calme et un laisseï -aller admirables.
— Hein! qu est-ecfque c'est que ça? fit Poyer en regardant Valvins, où diable a-t-il appris celte tirade?
— Oh!... murmura madame Proserpine, oh ! le petit scélérat.
Qu'est-ce «pie dit madame Proserpine? dit Fabien sans la
regarder, et en prenant du sel avec la pointe de son couteau.
— Je dis que vous êtes un petit monstre, d'avoir des niées comme
ça à votre âge.
— Au vôtre, on est plus candide, n'est-ce pas? dit Fabien d'un air notoirement impertinent.
— Ah ça! mais qu'est-ce qu'il a donc aujourd'hui? reprit Poyer.
— Que voulez -vous dire, s il vous plaît? s'écria madame Proserpine d'un air fort irrité.
Rien qui vous concerne, vous, ma chère madame, dit Fabien avec son sourire càlm, mais quelque chose qui concerne une femme comme vous pourriez l'être, si vous n'étiez pas la bonté el la franchise en personne. . , .
E< qu'est-ce que c'est? dit Valvins, qui observait depuis quelque
temps le manège de Fabien sans en pouvoir deviner le but.
— Ce que c'est, ma foi,. je puis bien vous le dire, car je suis sûr qu'aucun de v« us ne connaît cette femme.
— Est-ce que c'est celle-là chez qui lu vas tous les soirs? dit
Pover. . . .
— Peut-être, reprit Fabien, je ne dis ni oui ni ni u.
\lais quelle est cette femme enfin? reprit madame Proserpine.
C'est une femme, dit Fabien en s'accoudant sur la tab e, que
je ne saurais mieux empirer qu'a madame Proserpine ici présente.
— El en quoi, s'il V0U6 plaît'.' repartit la maîtresse de pension, choquée de se \oir ainsi mettre en scène.
— En ce «pie, reprit Fabien, c'est la petite mère la plus gentille que je connaisse. Elle a même quelque chose de votre tournure jolis pieds, jolies mains, jambe moulée, taihe'ro ide, visage riant, dents blanches, sourire agaçant, beaux yeux, seulement je lui crois quelques années de plus qu'à vous.
h Fallait que Fabien eut un grand instinct delà vanité du cœur des femmes pour avoir trouvé ce dernier trait. Tous ses eamaïadcs trouvèrent que c'était une grossièreté de dire à une femme qu'une plus âgée était aussi j lie. C'était à leur sens lui dire qu'elle était plus vieille que son âge. Mais madame Proserpine ne le prit pas ainsi, elle n'y vit qu'une chose, c'est qu'elle avait encore quelques années à être belle, et elle dit en riant:
m qu'i l-i qu'elle a fall cette dame qui me ressembl i si bien .'
l.lle a fait, «lit Fahi m, ce qu ■ vou ri eu Jiet eerlainem ut p U lue, -i elle vo il ressemble d'un côlé, elki ne vou réanime mère de l'autre, du moins au fun I ; elle a l'air bon et doux, mi la dirait sans prêtent! m el bien éloignée de vouloir tromper quelqu'un : absolument comme roui.
— Encore! dil madame Proserpine d'un ton
— C'esl a dire elle parait être ce que root êt«ss.
— Eh bien ! après?
— Eli bien! cette bonne el douce femme esl loul simplement une des plus rusées coquettes que j«' connaisse. Elle s'e l t lit on pelit cerclé de pauvres garçons qui j onl été bon jeu, bon argent. Il
a deux ou trois qui en s ml devenus amoureux à en perdu- la i !le . mai- amoureux a rie plu- vouloir rien entendre.
— Elle est donc bien charmante, celle femme'.' dit madame l'n>
serpine d'un air piqué.
— Oui, elle est charmante, el si en «die [oui étail vrai, le < e i comme la beauté, on serait, je crois, le plus heureux homme de la
terre de lui pi aire. Si celte bonté qu'on veul dahs les moindres paroles, si cet abandon caressant a\ ce lequel elle VOUS attire, si Celte affection avec laquelle elle vous tend la m un. si toul cela n'était pas
un jeu. ce sciait une femme a aimer toute sa «rie.
— A aimer quinze jours, dit madame Proserpine-
— Longtemps comme une maltresse, dit i abiea en repren ml ses
airs dégagés, toujours comme une aune.
— Mais, reprit Poyer. à la façon dont tu en parle-, on dirait que tu en es amolli eux comme les autres imbéciles doill elle se m l |lie.
— Je ne «lis pas non, «lit Fabien, mais au moins elle ne peut 86 moquer de mol, attendu que je ne le lui ai pas dit.
Madame Proserpine était devenue rouge, et pour preuve qu'elle avait compris, elle repartit d'un air précieux:
— Et probablement, si vous le lui aviez dit, elle aurait bi n lait de vous croire, n est-ce pas? surtout après la proposition que vous venez de faire à M. Charles.
— Si elle avait Nmi l'esprit que je lui suppose, dit Fabien, cela l«; lui eût confirmé mieux que tous les serments du monde. C'esl quand on est bien malade qu'en pense à se guérir par les remèdes les plus extraordinaires.
— Et tu crois Jonlu atteint de la même maladie, reprit Valvins, que tu lui proposes de partager ton traitement?
— Je le crois plus désespéré, car il ne voit pas son mal.
Celle dernière repartie avait été jetée à Valvins de manière à ce que madame Proserpine. qui é ail près de lui, l'avait parfaitement entendue. Du reste, à l'exception de celle qui en était l'objet, et qui, en sa qualité de femme, avait une intelligence très-aclive de tout ce qui était d'amour ; à l'exception de Valvins, pour «pii chacune des paroles de Fabien élait un sujet de curiosité el de réflexion, et à l'exception de Poyer, qu'elles plongeaient dans un et »nnement profond et qui les avait écoutées avec cet intérêt <|u'il portait à tout ce qui concernait Fabien; à l'exception, dis je, de ces trois personnages, «'elle conversation avait passé par-dessus la tète de tous les autres auditeurs. Ils l'avaient d'abord écoulée comme ou regarde des nuages auxquels l'on trouve une espèce de forme humaine, mais dont on détourne bientôt la vue, parce q l'ils n'offrent qu'une masse confuse et vague où rien n'est précis. Charles Jonlu lui-même, bien qu'il eûl été mis en cause, se leva en disant à l'un de ses voisins :
— As-tu compris quelque chose à ce galimatias que Fabien vient de nous débiter? Je crois, le diable m'emporte, qu'il fabrique des romans et qu'il nous en a récité quelque passage.
Pendant ce temps, Vahins disait à Poyer.
— Emmenons tout le monde, excepté Fabien.
— Pourquoi?
— Je te le dirai.
Une offre d'un punch au café décida tous les étudiants sans difficulté, à l'exception de Charles Joulu qui disait :
— El Fabien, tu ne l'invites pas?...
— Bail! d t Valvins, laisse-le tranquille, il nous assommerait avec son histoire des deux soeurs et ses femmes sur le retour... 11 va raconter tout ça à madame Proserpine, elle nous dira les noms, et ça nous amusera.
Il n'y a qu'à proposer une perfidie à un homme en lui prêtant un air de plaisanterie, pour obtenir de lui ce qu'on en désire. C'esl ce qui arriva pour Charles, qui suivi Valvins sans observation.
Madame Proserpine était restée seule avec Fabien ; elle parut ne pas s'en apercevoir, el ce ne fut que lorsque les autres étudiants furent assez loin pour qu'il ne pût pas les rejoindre, qu'elle lui dil:
— §st-ce que vous ne suivez pas ces messieurs?
— Non, lui dit Fabien d'un air décidé, je ne les suis pas, car je croyais «pie vous m'aviez compris.
Madame Proserpine mit un doigt sur sa bouche, pour imposer silence à l'éiudianl ; car son mari, débarrassé de son tablier de cuisine, et sa clarinette sous le bras, entrait dais la salle à manger.
— Eh bien ! lui dit-il, viens- tu au spectacle ? le directeur m'a
CONFESSION GÉNÉRALE
donné une pJacepourVorofmV, que lu désires ▼6fi* depuis si longtemps.
— Je n'irai pas, lui répondit madame Proserpine. J'ai depuis une heure une migraine qui me lue : c'esl à croire que ma tète va se fendre.
— C'est possible, dit Guillot, tu es rongé comme un radis; il faut \ prendre garde... C'est le sang, vois-tu, qui te tourmente; à ton âge, ça devienl dangereux; tu devrais prendre du rulnéraire.
Si M. Cuillot eût prononcé exprès ces horrihres paroles, il eût l'ait un coup de maître, et peut-être madame Guillot lui eût-elle pardonné: Quand un mari défend sa propriété, même par des moyens passablement brutaux, une femme d esprit les déjoue, mais elle les excuse. L'n droit, quel qu'il soit, inspire toujours une certaine déférence; et il y a dans le cœur une justice seerète qui le reconnaît, même quand la passion le brave.
.Mais ce qui ne se pardonne pas, c'est la bêtise grossière: et madame Proscrpine venait d'en subir une dont elle se promit bien de punir monsieur son époux. Un scrupule d'émotion et un grain de vengeance; forment une potion bien excitante à l'occasion de mal faire, et madame Proserpino se trouva à ce point, quand M. Guillot l'eut encore une fois laissée, seule avec Fabien ; mais ce nui avait élé un caustique pour le cœur de madame Proscrpine avait été un antiphlogistique pour Fabien, et la pauvre femme s'en aperçut.
Cette observation la remit par coquetterie au point où elle eût dû lester par raison ; elle prit un air sérieux, et fit signe à Fabien de la suivre au jardin. Seulement elle passa devant lui.
Ce n'était rien, mais pour arriver à ce jardin, il fallait monter quelques marches, et une femme qui monte a des avantages de position que la ligne horizontale développe moins pleinement ; et si l'œil descend, il distingue mieux la grâce d'un joli pied et la rondeur
d'un commencement de jambe. Ce petit manège eut le Succès qu'elle en attendait ; l'ai ien regarda, cl jura qu'il n'en avail pas trop dit, lorsqu'il avait l'ait un polirait si attrayant de cette prétendue coquette qili se jouait des passions qu'elle inspirait . Ainsi, en m tins d'une minute, et par deux ou trois petites transitions, il avail eu l'avantage d'Avoir ému madame Proserpine : on lui avail donné celui de la piq uer au jeu, niais, en ayant l'air de dédaigner la partie, il avait rendu sou sang-froid à son antagoniste et il avail perdu le sien en reprenant un goût plus vif à la plaisanterie. Ce fut dans cette position qu'ils arrivèrent dans une assez longue allée àd tilleuls bordée de clématites et de jasmins aux parfums pénétrants. Il était si\ hehres, et le soleil, commençant à se perdre déjà dans un horizon l'ongëfttl'ë, jetait sur madame Proscrpine des teintes roses qui lui allaient à ravir.
Lorsqu'ils eurent fait quelques pas dans celte allée, m i lame Proserpino prit la parole tandis que Fabien la regardait de côté; poursuivant d'un œil assez satisfait la ligne de ces formes qu'il avait trouvées si avenantes d'un côté , et qui ne lui paraissaient pas moins agrë ibles d'un autre. Un fichu entrouvert lui faisait voir la blancheur d'une poitrine qui tenait bien sou rang d'elle-même, et pour la première fols il s'aperçut qu'il y avait une distinction singulière dans la forme d'une oreille petite et animée, et combien l'abondance d'une riche chevelure empreint encore de jeunesse et de sève le visage qu'elle couronne.
11 faut le reconnaître, la plupart des hommes ignorent la véritable beauté. Un petit bout de visage agaçant, force voiles pour tout ce qu'il faut cacher, beaucoup de chiffons pour ce qu'il faut remplacer, et ils sont ravis. Quoi qu'il en soit, quand madame Proserpino et Fabien entrèrent dans le jardin, elle était calme et lui touché ; voici ce qui en résulta. »