‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 93 sur 169 · I. — RÉVÉLATION · texte numérisé non relu

I. — RÉVÉLATION

Madame Proscrpine dit à Fabien :

— J'ai des reproches à vous faire, monsieur Fabien.

— A moi ? s'écria le jeune homme avec un peu de fatuité; en tous cas, mes torts sont bien involontaires.

— C'est le fait des imbéciles d'avoir de ces torts-là, repartit madame Proserpine, car ils ne savent ce qu'ils disent.

— Comme voire mari, répliqua Fabien, qui ne put résister à sa nature moqueuse.

— Comme mon mari, oui, monsieur Fabien, repartit madame Proserpine d'un ton piqué ; il parle souvent sans penser ce qu'il dit, faute d'y penser, et même faute de penser ; mais vous n'en êtes pas là; vous savez, vous, ce que valent vos paroles, et c'est bien volontairement que vous m'avez fait de la peine.

— Oubliez-vous, dit Fabien, que si l'on est quelquefois le maître de son esprit, on ne l'est pas toujours de son cœur ?

— Vous n'êtes pas de ceux dont le cœur emporte l'esprit, repartit madame Proserpine, je crois que c'est tout le contraire, au moins vis-à-vis de moi.

— Vraiment! reprit Fabien, qui commençait à sentir qu'il avait affaire à une femme qui ne se laissait étourdir ni par la vanité ni par le désir, et pourquoi me dites-vous cela?

— Parce que je vous en veux de vous être moqué de moi.

— Moi ? ht Fabien.

— Nous. Que vous ai-je fait pour me mettre en scène à table, à propos de je ne sais quoi?

— Vous, madame Proserpine? dit l'étudianl d'un ton railleur, vous croyez donc que c'est de vous que je voulais parler?

Madame Proserpine regarda le jeune homme en face, puis, haussant les épaules avec un sourire de dédain, elle reprit :

— Vous me croyez donc bien bêle, monsieur Fabien?

— Ah ! madame Proserpine... fit l'étudiant.

— Je le serais autant de ne pas vous avoir compris que de vous avoir cru : c'est de moi que vous avez voulu parler, c'est de moi que vous avez voulu me faire croire que vous étiez amoureux.

Cette franche déclaration déconcerta un peu la suffisance de Fabien; cependant il reprit aussitôt:

— Est-ce un crime de dire ce qu'on éprouve ?

En parlant ainsi, il prit madame Proserpine par la taille et voulut l'embrasser. Elle le repoussa vivement et repartit :

— C'est un pari que vous avez fait, lui dit-elle.

Fabien crut que Valvins l'avait trahi, et le dépit qu'il en éprouva donna à l'exclamation qu'il laissa échapper un caractère plus sérieux qu'à tout ce qu'il avail dit jusque-là.

— Ma foi, reprit madame Proserpine, ça doit être quelque, chose comme ça, ou bien c'est une vengeance.

— Une vengeance?... reprit Fabien, fort étonné cette fois.

— Mais, dame, dit madame Proserpine en regardant Fabien dans le blanc des yeux , quand on a une maîtresse qui vous trompe, on essaye de s'en venger ou de s'en consoler en en prenant une autre.

— Une maîtresse qui vous trompe !... reprit d'abord Fabien d'un ton de stupéfaction et de colère; mais ensuite il crut que madame Proserpine, qu'il soupçonnait instruite de ses relations avec Carmélite, faisait allusion à Poyer, et il répéta d'un ton loul différent, avec un air de parfaite insouciance :

— Ce n'est ni vengeance ni consolation, madame Proserpine, c'est que je vous aime.

— Ah ! vous m'aimez, dit-elle, en le regardant en dessous, et comment ça ? »

— Mais, reprit Fabien en la caressant du regard, connue on aime une jolie femme; y a-t-il plusieurs manières de i'aimer?

— Oui, dit madame Proscrpine, il y en a beaucoup : il y a manière de l'aimer pour elle, parce que l'on veut la rendre heureuse j ça ne peut pas être la vôtre vis-à-vis de moi, vous êtes un enfant, et pour aimer une femme comme ça, il faut être un homme, il faut vouloir se dévouer à elle, la protéger, la secourir.

— Et vous croyez que je. ne le. voudrais pas?...

— Je le crois ; mais, vous le voudriez, que vous ne le pourriez pas.

— Plail-il ? s'écria Fabien.

— C'est comme ça, dit madame Proserpine. Puis elle ajouta :

— 11 y a manière de l'aimer, parce qu'on a les mêmes goûts et les mêmes habitudes, parce qu'on a confiance en elle, et qu'on se fait à sa vie ; ça ne peut pas encore vous regarder.

Fabien ne répondit pas, et madame Proserpine reprit :

— Vous ne dites rien.

— J'attends, dit Fabien, que vous soyez arrivée à !,i manière dont je vous aime.

— Eh bien, dit madame Proserpine, la voici :

— Eh ! eh I se dit-on quand on est jeune et gentil, mais la petite mère Proserpine est assez charmante; elle a de jolis pieds, la taille encore assez ronde, les dents blanches, les bras potelés, je me [tasserais bien un caprice avec elle.

— Ah! madame Proserpine, fit Fabien, pouvez-vous penser'...

— Oh ! mon Dieu, dit-elle, il n'y a pas de mal à ça. Je vous conçois très-bien, j'en vaux bien la peine, malgré mes trente-huit ans sonnés, et vous êtes assez joli homme pour qu'on ne vous refuse pas

— Vrai! dit Fabien, qui se croyait à mille lieues du succès, et qui s'y voyait tout à coup ramené par nue transition si brusque qu'elle l'étourdit.

— Oui, reprit madame Proserpine, vous êles assez gentil pour qu'on ne vous refuse pas.

Fabien ne retrouva pas la parole, mais il embrassa madame Proserpine, qui le repoussa encore, mais moins vertement que la première fois, en disant :

— Doucement, doucement, monsieur Fabien; on ne vous refuserait pas si vous étiez un bon garçon, loyal et franc comme on devrait l'être à votre âge. Tenez, M. Poyer serait à votre place, et me dirait avec sa grosse voix : « Voyons, madame Proserpine, vous êtes gentille pomme un amour ce soir. Je suis bon enfant, moi; est-ce qu'il sera dit qu'une jolie femme comme vous et un beau garçon comme irx>\

CONFESSION GÉNÉRALE

auront été si longtemps l'un près de l'autre sans m rien dire! » le répondrais i M. Poyer : i.h bien! causons.

— Bah ! s'écria Fabien.

— Oui, repartit madame Proserpine, et !<• lendemain j'aurais été sûre que M- Poyer ne m'aurait pas tournée en ridicule, ci qu'il ne sérail pas allé se vanter an tiers ci au quart, avec un petit air de morveux, d'avoir en les faveurs de cette chère madame Proserpino.

— Me croyex-vous capable de le faire? dit Fabien, à qui l'épithète de morveux avait donné nu vil' dépit.

— Très-capable, dit madame Proserpine. .If suis sûre qui' vous n'avez envie de moi que pour en l'aire niche à Charles Jouiu.

— Nui, B'écria Fabien, ce n'est pas pour cela, je vous le jure.

— C'esl donc pour quelque chose ?... tlii madame Proserpine.

I.a question était singulière, en sorte que, Boit que Fabien ne la comprit pas comme l'entendait madame Proserpine, suit qu'il ni semblant de ne pas la comprendre, il repartit d'un air plein de désir :

— Pour quelque chose, sans doute : c'est ee quelque chose «pie je vous demande à genoux, ajouta-t-il en serrant la taille île madame Proserpine.

— Je ne parle pas de ça, dit celle-ci on se dégageant; ce quelque chose-là ne VOUS lente que par rapport à un autre.

— Je ne vous comprends pas, dil Fabien.

— Oh! (pie si, til-elle: tenez, je m'y connais, un vertigo comme ça ne passe pas par la tête d'un homme sans qu'il y ait pensé quelquefois avant; ou je no suis plus femme, ou jo suis sûre «pie vous n'v a\e/ jamais pensé avant ce soir.

— C'est que je craignais de vous laisser voir ce que j'éprouvais.

— C'est vrai, dit-elle, vous avez l'air si timide...

— Vous voyez bien que je le suis. Voilà le jour lini, noirs sommes loiîi de tous les regards, et cependant qu'est-ce que jo lais ici? Jo vous écoute, je me détends, lorsque...

— Lorsque c'est moi qui devrais écouler et me détendre, dit madame Proserpine en lorgnant Fabien à mi-prunelle; cl peut-être, ajouta-t-elle avec un malicieux sourire, jo no me détendrais pas si vous attaquiez franchement.

Fabien se trouva pris au dépourvu, et commença à craindre de n'êlre pas le plus fort vis-à-vis do cette femme dont il avait fait si bon marché dans ses prétentions. Four la première l'ois il se trouva piqué au jeu, et ne voulut pas on avoir véritablement le démenti; et quittant aussitôt ses petits airs sans façon, il se rapprocha do madame Proserpine, et lui dit à voix basse :

— Eh bien, soit, c'est vrai, je n'y avais jamais pensé; mais, en vous voyant si jolie aujourd'hui, il y a trois heures, je me suis dit : Par Dieu, nous sommes de grands nigauds d'aller courir après une demi-douzaine de grisettes, lorsqu'on a près de soi la plus charmante petilo femme que j'aie vue. Une fois cette idée-là on tète, je me suis mis à vous regarder, et tout à l'heure, tenez, quand vous avez moulé l'escalier devant moi, je n'ai rien vu, mais j'ai deviné, et... Tenez, madame Proserpine, lui dit Fabien en s'asseyanl sur un banc et l'attirant sur ses genoux, vous avez raison, je me suis moqué deValvins, j'ai fait le fat, j'ai dit... je ne sais pas ce que j'ai dit; mais maintenant je vous aime, oui, je vous aime. En vérité, je crois que, si vous ne m'aimez pas un peu, j'en deviendrai fou.

Madame Proserpine élait trop expérimentée pour no pas savoir quelle espèce d'amour montait ainsi à la tète de Fabien, mais elle n'en était pas moins flattée. Une femme qui avait une très-grande portée dans l'esprit, madame do *'*, prétendait qu'un homme commandait à tout, à ses paroles, à sa physionomie, à ses regards, à ses serments, et qu'à ce compte le plus habile pourrait passer pour le plus amoureux, mais qu'il y avait une émotion dont il n'élait pas aulant le maître, une émotion qui no venait (pie do la vérité d'un désir réel, et que c'était là un hommage bien brûlai sans doute, mais si sincère, qu'il ne fallait guère se fier qu'à celui-là. Si nous disions le nom de cette grande dame qui fut un grand écrivain, et qui inspira de l'amour à un aulre grand écrivain masculin de notre époque, on comprendrait facilement la validité de son opinion.

En effet, le grand écrivain mâle avait fait pour l'écrivain femelle tous les frais d'un amour délicieux, spirituel, galant, ingénieux; il en était mémo résulté un roman très-célèbre; mais il paraît qu'il n'en put résulter davantage, et voilà probablement ce qui mit si fort en crédit auprès de cette belle dame la supériorité de l'hommage réel.

Or, madame Proserpino, sans avoir autant d'idées et de subtilité pour estimer ce qu'éprouvait Fabien , ne lui en savait pas moins bon gré. Les yeux du jeune homme brillaient, sa voix avait cette altération qui annonce l'ardeur du désir; ses mains brûlaient de ce feu fébrile qui est contagieux; elle le regarda et sourit, tière de son triomphe, et, toute prête à achever ce triomphe par sa défaite, elle se laissa aller sur les genoux de Fabien, et lui dit, avec un gros soupir :

— Est-ce donc pour vous venger de ce que Carmélite vous trompe avec le marquis de Lesly?

En disant ces paroles, "madame Proserpine se pencha vers Fabien pour lui laisser prendre le baiser qu'il cherchait; mais au lieu d'un regard ivre d'amour, au lieu de lèvres tendues vers les siennes,

elle rencontra un œil fier et courroucé, des lèvres blanchis et iromblanles de colère el Fabien se releva avec violence en n'écriant:

— Carmélite me trompe avec M. de l.esiy, cela n'est pas possible !

— Eh bien 1 qu'est-ce qui vous prend? s'écria madame Proser

piue; est-ce que VOUS ne le sa\iez pas?

Nous ne pouvons rapporter textuellement les épithètes dont Fabien gratifia Carmélite dans un premier mouvement décolère, notre

langue écrite n'a pas les mêmes libertés que noire langue parlée, et

en celle circonstance, les libertés que lui donna Fabien allèrent jusqu'aux plus extrêmes licences. Cependant, une fois que le torrent

d'indignation fut passé, Fabien VOUluI avoir des preuves do la trahison qu'on venait de lui apprendre.

En toute autre circonstance, madame Proserpine, dont le cœur était très-lendre pour les hommes el fort indulgent pour les femmes, chose qui se rencontre bien rarement en ce monde, où les plus coquines sont d'ordinaire les plus acariâtres, madame Proserpine, disons-nous, céda au>si a un Ires-vil' mouvement de dépit, et n'épargna ni la passion de Fabien ni l'innocence de Carmélite.

Maigri' sa belle résolution de donner nue leçon à l'impertinente assurance de Fabien, la jolie maîtresse do pension s'était laissée aller avec plaisir à cette émotion qui naît de l'émotion qu'on produit, et voilà que tout à coup ce petit triomphe s'évanouil, ce doux plaisir s'envole au seul nom d'une autre femme ; madame Proserpine avait beaucoup de philosophie, mais beaucoup de philosophie féminine c'esl bien peu do chose, et ma foi, on venait do lui faire trop de mal pour qu'elle no voulût pas en rendre un peu.

Or, Fabien eut toutes les prouves qu'il voulait avoir, rien no lui fut épargné, et il faut même reconnaître que les conlidences do madame Proserpine furent épicées de quelques réflexions caustiques qui ne manquèrent pas d'enflammer à un point excessif la blessure qu'elle venait de faire à Fabien. Toutefois, nous n'en dirons que le résultat, ot ce résultat n'était lien moins qu'une intrigue en règle entre Carmélite et le marquis do Lesly; cela semblait assez difficile à croire, car les moments de Carmélite étaient comptés; c'était une ouvrière qui avait à rendre compte en argent de l'emploi de toutes ses heures, et comment se pouvait-il qu'elle trouvât assez de temps pour mener de front ses amours avec Poyer, avec Fabien et le marquis?

D'abord il faut se rappeler que Fabien ayant disparu du concours, les amants étaient réduits à deux, et que, d'un aulre côté, Poyer mettait moins d'assiduité dans ses visites à Carmélite.

D'ailleurs, le marquis de Lesly avait agi en cette circonstance avec un certain grandiose de séduction qui n'avait éveillé les soupçons de personne. Mais ceci mérite un chapitre à part.

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