VIE DU CIIËVALIEH DE FAUBLAS
longue que celle du comte, qui croit, à vingt-deux ans, avoir beaucoup vu ; croyez-en mon jugement plus exercé, mes observations plus réfléchies : si Ton rencontre dans le monde quelques femmes sans pudeur , on y voit beaucoup plus de jeunes gens sans principes. Gardez- vous d'écouter les vieilles déclamations de ces petits messieurs-là : il existe des femmes dont les chastes attraits doivent inspirer l'amour tendre et pur, dont le cœur délicat est fait pour le sentir, qui s'attirent nos hommages par leur caractère aimable, et nos respects par leurs douces vertus. On rencontre moins rarement qu'on ne le dit des amantes généreuses , des épouses sages, d'excellentes mères de famille : il y en a, mon ami, qui verseraient leur sang pour le bonheur de leurs maris et de leurs enfants ; j'en ai connu .qui , réunissant aux paisibles vertus de leur sexe les vertus plus mâles du nôtre, ont donné à des hommes dignes d'elles l'exemple d'un généreux dévouement, les leçons difficiles d'un courage infatigable et d'une patience à toute épreuve. Votre marquise n'est point une héroïne , ajouta-t-il en souriant ; c'est une femme bien jeune, bien imprudente. Mon ami, ayez plus de raison qu'elle; terminez cette aventure dangereuse; quelle que soit la crédulité du mari, il ne faut qu'un événement imprévu pour la détruire : promettez-moi de ne plus retournerchezmadamedeB***. )) J'hésitais, M. Duportail me pressa; d'ailleurs, en faisant l'éloge des femmes, il m'avait rappelé ma Sophie ; je finis par promettre tout ce qu'il voulut, o Maintenant , me dit-il , j'ai des secrets importants à vous révéler ; quand vous m'aurez entendu , vous sentirez qu'il faut répondre à ma grande confiance par une inviolable discrétion.
" Mon histoire offre un exemple cITrayant des vicissitudes de la fortune. Il est ordinairement très-<;ommode , mais quelquefois aussi très-dangereux, d'avoir un ancien nom à soutenir et de grands biens à conserver. Unique rejeton d'une iamillc illustre, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, je devrais occuper dans mon pays les premières charges de l'état, et je me vois condamné à languir h jamais sous un ciel étranger, dans une oisive obscurité. Le nom de Lovzinski est honorablement inscrit dans les fastes de la Pologne, et ce nom va périr en moi ! Je sais que l'austère philosophie rejette ou méprise les titres vains et les richesses corruptrices; peul-ftre me consolerais-je , si je n'avais
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perdu que cela ; mais, mon jeune ami , je pleure une épouse adorée, je cherche une fille chérie, et je ne reverrai jamais ma patrie. Qnel courage assez endurci |)ourrais-je opposera de pareilles douleurs ?
» Mon père Lovzinski , encore plus distingué par ses vertus que par son rang , jouissait à la cour de cette considération qui suit toujours la faveur du prince , et que le mérite personnel obtient quelquefois. Il donnait à l'éducation de mes deux sœurs l'attention d'un père tendre; il s'occu* pait surtout de la mienne avec le zèle d'un vieux gentilhomme jaloux de l'honneur de sa maison, dont j'étais l'unique espoir, avec l'activité d'un bon citoyen , qui ne désirait rien tant que de laisser à l'état un successeur digne de lui.
» Je faisais mes exercices à Varsovie ; là se distinguait entre nous, par les qualités les plus aimables, le jeune P***. Aux charmes d'une figure à la fois douce et noble, il joignait les agréments d'un esprit heureusement cultivé : l'adresse peu commune qu'il déployait dans nos jeux guerriers, la modestie plus rare avec laquelle il paraissait vouloir cacher son mérite à ses propres yeux pour exalter le mérite moins recommandable de ses rivaux presque toujours vaincus; l'urbanité de ses mœurs, la douceur de son caractère, fixaient l'attention, commandaient l'estime, et le rendaient cher à cette brillante jeunesse qui partageait nos travaux et nos plaisirs. Dire que ce fut la ressemblance des caractères et la sympathie des humeurs qui commencèrent ma liaison avec M. P***, ce serait me louer beaucoup; quoi qu'il en soit, nous vécûmes bientôt tous deux dans une intime familiarité.
• Qu'il est heureux , mais qu'il s'écoule rapidement cet âge on l'on ignore et l'ambition qui sacrifie tout aux idées
de fortune et de gloire dont elle est possédée , et l'amour dont le pouvoir suprême absorbe et concentre toutes nos facultés sur un seul objet ! cet âge des plaisirs innocents et de la crédulité confiante, où le cœur, novice encore, suit librement les impulsions de sa sensibilité naissante, et se donne sans partage à l'objet de ses aflections désintéressées ! Alors, mon cher Faublas, alors l'amitié n'est pas un vain nom. Confident de tous les secrets de M. de P***, je n'entreprenais rien dont je ne l'instruisisse d'abord; ses conseils réglaient ma conduite, les miens déterminaient ses résolutions ; et , par cette douce réciprocité , notre adolescence a'av^t point de plaisirs qui ne fussent partagés, point de peines qui ne se trouvassent adoucies. Avec quel chagrin je vis arriver le moment fatal où M. de P^^^, forcé par les ordres paternels de quitter Varsovie, me fit ses tendres adieux I Nous nous promimes de nous conserver dans tous les temps ce vif attachement qui avait fait le bonheur de notre adolescence ; je jurai témérairement que les passions d'un autre âge ne l'altéreraient jamais. Quel vide immense laissa dans mon cœur l'absence de mon ami I D'abord il me sembla que rien ne pourrait me dédommager de sa perte; la tendresse d'un père, les caresses de mes sœurs ne me touchaient que faiblement. Je sentis qu'il ne me restait, pour chasser l'ennui , d'autres moyens que d'occuper mes loisirs de quelque travail utile : j'appris la langue française , déjà répandue dans toute l'Europe; je lus avec délices des ouvrages fameux, éternels monuments du génie, et j'admirai comment, dans un idiome aussi ingrat, avaient pu se distinguer à ce point tant de poètes célèbres, tant d'excellents écrivains justement immortalisés. Je m'appliquai sérieusement à l'étude de la géométrie ; je me formai surtout à ce noble
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métier qui fait un héros aux dépens de cent mille malheureux, et que des hommes moins humains que vaillants ont appelé le grand art de la guerre. Plusieurs années furent employées à ces études aussi difficiles qu'approfondies; enfin elles m'occupèrent uniquement. M. de p***, qui m'écrivait souvent, ne recevait plus que des réponses courtes et rares : notre correspondance languissait négligée, lorsqu'enfin l'amour acheva de me faire oublier l'amitié.
» Mon père était depuis long-temps lié trés-étroitement avec le comte Pulauski. Connu par l'austérité de ses mœurs rigides, fameux par l'inflexibilité de ses vertus vraiment républicaines , Pulauski , à la fois grand capitaine et brave soldat , avait signalé dans plus d'une rencontre son brillant courage et son patriotisme ardent. Nourri de la lecture des anciens, il avait puisé dans leur histoire les grandes leçons d'un noble désintéressement, d'une inébranlable constance et d'un dévouement absolu. Gomme ces héros à qui Rome idolâtre et reconnaissante éleva des autels, Pulauski eût sacrifié tous ses biens à la prospérité de son pays; il efit versé jusqu'à la dernière goutte de son sang pour sa défense; il eût même immolé sa fille unique, sa chère Lodoiska.
» Lodoiska! qu'elle était belle! que je l'aimai! son nom encore chéri est toujours sur mes lèvres , son image adorée vit dans mon cœur.
« Mon ami, dès que je l'eus vue, je ne vis plus qu'elle; j'abandonnai mes études, l'amitié fut entièrement oubliée, je consacrai tous mes moments à Lodoiska. Mon père et le sien n'avaient pu long-temps ignorer mon amour; ils ne m'en parlaient pas, ils l'approuvaient donc. Cette idée me parut assez fondée pour que je me livrasse sans inquiétude au doux penchant qui m'entraînait; je pris mes mesures de
manière que je voyais presque tous les jours Lodoïska , ou chez elle, ou chez mes sœurs, qu'elle aimait beaucoup : deux années se passèrent ainsi.
» Enfin Pulauski me tira un jour à l'écart et me dit : l'on père et moi nous avions fondé sur toi de grandes espérances, que ta conduite avait d'abord justi liées : je t'ai vu longtemps employer ta jeunesse à des travaux aussi honorables qu'utiles. Aujourd'hui.... (il vit que j'allais l'interrompre, et m'en empêcha). Que vas-tu me dire? crois-tu m'apprendre quelque chose que j'ignore? crois-tu que j'avais besoin d'être chaque jour témoin de tes transports pour sentir combien jna Lodoïska mérite d'être aimée? C'est parce que je sais aussi bien que toi ce que vaut ma fille, que tu ne l'obtiendras qu'en la méritant. Jeune homme, apprends qu'il ne suffit pas que des faiblesses soient légitimes pour être excusées; que celles d'un bon citoyen doivent tourner toutes au profit de sa patrie; que l'amour, l'amour même, ne serait, comme toutes les viles passions , que méprisable ou dangereux, s'il n'ofirait aux cœurs généreux un motif de plus qui les excitât puissamment à l'honneur. Écoutez : notre monarque valétudinaire semble toucher à sa fin; sa santé, chaque jour plus chancelante, a réveillé l'ambition de nos voisins inquiets : ils se préparent sans doute à semer parmi nous les divisions; ils comptent, en forçant nos suffrages, nous donner un roi de leur choix. Des troupes étrangères ont osé se montrer sur les frontières de la Pologne; déjà deux mille gentilshommes se rassemblent pour réprimer leur insolente audace ; va te joindre à cette brave jeunesse ; va , et surtout , à la fin de la campagne, reviens, couvert du sang de nos ennemis, montrer à Pulauski un gendre digne de lui.
• Je n'hésitai pas un moment : mon père approuva mes
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résolutions, mais il ne parut consentir qu'avec peine i mon départ précipité. Il me tint long-temps pressé contre son sein ; une tendre sollicitude était peinte dans ses regards, il ne m'adressa que de tristes adieux ; le trouble de son cœur passa dans le mien , nos pleurs se confondirent sur son visage vénérable. Pulauski, présent à cette scène touchante, nous reprocha stoïquement ce qu'il appelait une faiblesse. Sèche tes pleurs, me dit-il, ou garde-les pour Lodoïska; ce n'est qu'à de faibles amants qui se séparent pour six mois qu'il convient d'en répandre. Il instruisit sa fille, eo ma présence
même , et de mon départ , et des motifs qui me détermi-
naient. Lodoîska pâlit , soupira , regarda son père en rougissant, et m'assura d'une voix tremblante que ses vœux hâteraient mon retour, et que son bonheur était dans mes mains. Encouragé de cette sorte, quels dangers pouvais-je crain-> dre? Je partis; mais dans le cours de cette campagne il ne se passa rien qui mérite d'être rapporté : les ennemis , aussi soigneux que nous d'éviter une action qui eût pu produire entre les deux nations une guerre ouverte , se contentèrent de nous fatiguer par des marches fréquentes -, nous nous bornâmes à les suivre et à les observer : ils nous rencontraient partout où le pays ouvert leur eût offert un accès facile. Aux approches de la mauvaise saison, ils parurent se retirer chez eux pour y prendre leurs quartiers d'hiver, et notre petite armée, presque toute composée de gentilshommes, se sépara. Je revenais à Varsovie, plein d'impatience et de joie; je croyais que l'hymen et l'amour allaient me donner Lodoîska.... Hélas I je n'avais plus de père! J'appris en entrant dans la capitale que, la veille même, Lovzinski était mort d'une apoplexie. Ainsi, je n'eus pas même la douloureuse consolation de recevoir les derniers soupirs du plus tendre des pères 1 je ne pus que me traîner sur sa tombe , que j'arrosai de mes pleurs.
» Ce n'est point, me dit Pulauski, peu touché de ma douleur profonde, ce n'est point par des larmes stériles qu'on honore la mémoire d'un père tel que le tien. La l^ologne regrette en lui un héros^citoyen , qui l'aurait utilement servie dans la circonstance critique à. laquelle nous touchons. Épuisé par une maladie longue , notre monarque n'a pas quinze jours à vivre , et du choix de son successeur dépend le bonheur ou le malheur de nos concitoyens. De tous les droits que la mort de ton père te transmet , le plus
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beau sans doule est celui d'assister aux états, où tu vas le représenter; c'est I:i qu'il doit revivre en toi, c'est là qu'il faut prouver un courage plus diflicile que celui qui ne consiste qu'à braver la mort dans les combats. La vaillance d'un soldat n'est qu'une vertu commune; mais ceux-là ne sont pas des hommes ordinaires, qui, conservant dans les occasions pressantes un courage tranquille, et déployant une activité pénétrante, découvrent les projets du puissant qui cabale, déconcertent les sourdes intrigues, atrrontent les factions hardies; qui, toujours fermes, incorruptibles et justes, ne donnent leur suiïrage qu'à celui qu'ils en ont jugé le plus digne, ne considérant .que le bien de leur pays ; que l'or et les promesses ne peuvent séduire, que les prières ne sauraient fléchir, que les menaces n'étonnent pas. Voilà les vertus qui distinguaient ton père; voilà l'héritage vraiment précieux que tu dois t' empresser à recueillir. Le jour où nos états s'assemblent pour l'élection d'un roi est* l'époque certaine à laquelle se manifestent les prétentions de plusieurs concitoyens plus occupés de leur intérêt personnel que jaloux de la prospérité de leur patrie, et les desseins pernicieux des puissances voisines, dont la cruelle politique détruit nos forces en les divisant. Mon ami, je me trompe, ou le moment fatal approche qui va fixer à jamais les destins de mon pays menacé; ses ennemis conspirent sa ruine , ils ont préparé dans le silence une révolution qu'ils ne consommeront pas tant que mon bras pourra soutenir une épée.
* Veuille le Dieu protecteur de mon pays lui épargner les horreurs d'une guerre civile ! Mais cette extrémité, quelque affreuse qu'elle soit, deviendra peut-être nécessaire ; je me flatte qu'au moins ce ne sera qu'une crise violente, après
laquelle cet état, régénéré, reprendra son antique splendeur. Tu seconderas mes efforts, Lovzinski, les faibles intérêts de l'amour doivent tous disparaître devant des intérêts plus sacrés : je ne puis te donner ma fille dans ces moments de deuil , où la patrie est en danger ; mais je te promets que les premiers jours de la paix seront marqués par ton hymen avec Lodoîska.
» Pulauski ne parla pas en vain ; je sentis quels devoirs plus essentiels j'avais désormais à remplir; mais les soins importants dont je m'occupais n'offrirent à ma douleur que d'insuffisantes distractions. Je l'avouerai sans rougir, la tristessa.de mes sœurs, leur amitié compatissante, les caresses plus réservées, mais non moins douces, de mon amante, firent sur mon cœur ému plus d'impression que les conseils patriotiques de Pulauski. Je vis Lodoîska vivement touchée de ma perte irréparable, aussi affligée que moi des événements cruels qui ditTéraient notre union ; et mes chagrins, ainsi partagés, se trouvèrent sensiblement adoucis.
» Cependant le roi mourut, et la diète fut convoquée, le jour même qu'elle devait s'ouvrir, à l'instant où j'allais m'y rendre , un inconnu se présente dans mon palais et demande à me parler sans témoins. Dès que mes gens se sont retirés, il entre avec précipitation, se jette dans mes bras, et m'embrasse tendrement. C'était M. de P***\ dix années écoulées depuis notre séparation ne l'avaient pas tellement changé que je ne pusse le reconnaître ; je lui témoignai la surprise et la joie que me causait son retour inattendu. Vous serez bien plus étonné, me dit-il, quand vous en saurez la cause. J'arrive à l'instant, et vais me rendre à l'assemblée des états; est-^ce trop présumer do votre amitié que de compter sur votre voix ? — Sur ma voix !
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et pour qui? — Pour moi, mon ami. Il vit mon étonnement. Oui, pour moi, continua-t-il avec vivacité; il n'e&t pas temps de vous raconter quelle heureuse révolution s'est faite dans ma fortune et me permet 'de nourrir de si hautes espérances ; qu'il vous sutDse maintenant de savoir que , du moins, mon ambition est justifiée par le plus grand nombre de suilrages , et qu'en vain deux faibles rivaux se préparent à me disputer la couronne à laquelle je prétends. Lovzinski, poursuivil-il en m'embrassant encore , si vous n'étiez pas mon ami , si je vous estimais moins , peut-être m'efforcerais-je de vous éblouir par de grandes promesses , peut-être vous montrerais-je quelle faveur vous attend , que d'honorables distinctions vous sont réservées, quelle noble et vaste carrière va désormais vous être ouverte ; mais je n'ai pas besoin de vous séduire , et je vais vous persuader. Je le vois avec douleur , et vous le savez comme moi , depuis plusieurs années notre Pologne atlàiblie ne doit son salut qu'à la mésintelligence des trois puissances qui l'environnent, et le désir de s'enrichir de nos dépouilles peut réunir en un moment nos ennemis divisés. Emjpêchons, s'il se peut, ce triumvirat funeste, dont le démembrement de nos provinces deviendrait l'infaillible suite. Sans doute , en des temps plus heureux, nos ancêtres ont dû maintenir la liberté des élections; il faut aujourd'hui céder à la nécessité qui nous presse. La Russie protégera nécessairement un roi qui sera son ouvrage; en recevant celui qu'elle a choisi, vous prévenez la triple alliance , qui rendrait notre perte inévitable, et vous vous assurez un allié puissant, que nous opposerons avec succès aux deux ennemis qui nous restent. Voilà les raisons qui m'ont déterminé; je n'abandonne une partie de nos droits que pour conserver nos droits les plus précieux ;
je ne veux monter sur un trône chancelant que pour raiïermir par une saine politique; je n'altère enfin la constitution de cet état que pour sauver l'état entier.
• Mous nous rendîmes à la diète ; j'y votai pour M. de P^^^ : il obtint, en eiïet, le plus grand nombre de suffrages; mais Pulauski, Zaremba et plusieurs autres se déclarèrent pour le prince C^^^ : on ne put rien décider dans le tumulte de cette première assemblée.
» Quand nous en sortîmes, M. de P*** revint à moi; il m'invita à le suivre dans le palais que des émissaires secrets lui avaient déjà préparé dans la capitale. Nous nous enfermâmes pendant plusieurs heures : alors se renouvelèrent entre nous les protestations d'une amitié toujours durable; alors j'instruisis M. de P*** de mes liaisons intimes avec Pulauski et de mon amour pour Lodoïska. Il répondit à ma confiance par une confiance plus grande: il m'apprit quels événements avaient préparé sa grandeur prochaine ; il m'expliqua ses desseins secrets, et je le quittai, convaincu qu'il était moins occupé du désir de s'élever que de celui de rendre à la Pologne son antique prospérité.
>» Ainsi disposé, je volai chez mon futur beau-père, que je brûlais de ramener au parti de mon ami. Pulauski se promenait à grands pas dans l'appartement de sa (il le, qui paraissait aussi agitée que lui. le voilà, dit-il à Lodoïska dès qu'il me vit paraître,. le voilà, cet homme que j'estimais et que vous aimiez! il nous sacrifie tous deux à son amitié. Je voulus répondre, il poursuivit : Vous avez été lié, dès Tenfanee, avec M. de p***; une faction puissante le porte sur le trône , vous le saviez; vous saviez ses desseins; ce matin, à la diète, vous avez voté pour lui, vous m'avez trompé , mais croyez- vous qu'on me trompe impu-
ni-iiieiil? Je le priai de m'entendie, il se conlraignit [Kiur garder un silence farouclic; je lui ap|iris comment M. de i»"**, t|uc j'avais négligé depuis long-temps, m'avait surjiris par son retour imprévu. Lotloïska paraissait eharmce d'entendre ma juslificallon. On ne m'abuse pas comme une femme crédule, médit Pulauski; mais, n'importe, continuez. Je lui rendis compte du court entretien (jue j'avais eu avec M. de P**' avant de me rendre à l'assemblée des états. Et voilà vos projets! s'écria-l-il. M. de P*** ne voit d'autre remède aux maux de ses concitoyens que leur esclavage ! il |e propose , un Lovzinski l'approuve ! et l'on me méprise
assez |H)ur tenter de me l'aire entrer dans cet infâme com-
plot ! Moi ! je verrais , sous le nom d'un Polonais , les Russes commander dans nos provinces ! les Husses ! répcla-t-il a\ec fureur, ils régneraient dans mon pays! (Il vint à moi avec la plus grande impétuosité. ) Perfide! tu m'as trompé, et tu trahis ta patrie! Sors de ce palais à l'instant , ou crains que je ne t'en fasse arracher.
• Je vous l'avoue, Faublas, un alfront si cruel et si peu mérité me mit hors de moi-même : dans le premier transport de ma colère, je portai la main sur mon épée; plus prompt que l'éclair, Pulauski tira la sienne. Sa fille, sa fille éperdue , se précipita sur moi : Lovzinski , qu'allez-vous faire ! Aux accents de sa voix si chère , je repris ma raison égarée ; mais je sentis qu'un seul instant venait de m'enlcver Lodoiska pour toujours. Elle m'avait quitté pour se jeter dans les bras de son père ; le cruel vit ma douleur amère et se plut à l'augmenter : Va ! traître, me dit-il , va ! tu la vois pour la d^nière fois.
» Je retournai chez moi désespéré; les noms odieux que Pulauski m'avait prodigués revenaient sans cesse à ma pensée : les intérêts de la Pologne et ceux de M. de P*** me paraissaient si étroitement liés , que je ne concevais pas comment je pouvais trahir mes concitoyens en servant mon ami; cependant, il fallait l'abandonner ou renoncer à Lodoiska : que résoudre ? quel parti prendre ? Je passai la nuit tout entière dans cette cruelle incertitude ; et quand le jour parut, j'allai chez Pulauski sans savoir encore i\ quoi je ix)urrais me déterminer.
" Un domestique, resté seul dans le |>alais, me dit (|ue son maître était parti , au commencement de la nuit , avec Lodoiska , après avoir congédié tous ses gens. Vous jugez de mon désesjjoir à cette nouvelle. Je demandai à ce domestique
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OÙ Pulauski était allé. — Je Fignore absolument j me répondit-il ; tout ce que je puis vous dire , c'est qu'hier au soir, vous sortiez à peine d'ici , quand nous entendîmes un grand bruit dans l'appartement de sa fille. Encore efTrajé de la scène terrible qui venait de se passer entre vous, j'osai m'approcher et prêter l'oreille, Lodoiska pleurait: son père, furieux, l'accablait d'injures, lui donnait sa malédiction, et je l'entendis qui lui disait : Qui peut aimer un traître peut l'être aussi; ingrate, je vais vous conduire dans une maison sûre , où vous serez désormais à l'abri de la séduction.
» Pouvais-je encore douter de mon malheur ! i'appelaî Boleslas, un de mes serviteurs les plus fidt^les; je lui ordonnai de placer autour dû palais de Pulauski des espions vigilants qui pussent me rendre compte de tout ce qui s'y serait passé, dç faire suivre Pulauski partout s'il rentrait avant moi dans la capitale; et, ne désespérant pas de le rencontrer encore dans ses terres les plus prochaines, je me mis moimôme à sa poursuite.
» Je parcourus tous les domaines de Pulauski ; je demandai Lodoiska à tous les voyageurs que je rencontrai : ce fut inutilement. Apres avoir perdu huit jours dans cette recherche pénible , je me décidai à retourner à Varsovie. Je ne fus pas médiocrement étonné de voir une armée russe campée presque sous ses murs, sur les bords de la Vistule.
» Il était nuit quand je rentrai dans la capitale; les palais des grands étaient illuminés, un peuple immense remplissait les rues ; j'entendis les chants d'allégresse, je vis le vin couler à grands tlots dans les places publiques : tout m'annonça que la Pologne avait un roi.
» Boleslas m'attendait avec impatience. Pulauski, me dit-
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venger. Restés iiiattres des délibérations, les nombreux par* tisans de M. de P*** l'ont sur-le-champ proclamé roi. Pulauski, rapporté dans son palais, a bientôt repris connaissance. Les chirurgiens appelés pour voir sa blessure ont déclaré qu'elle n'était pas mortelle. Alors, quoiqu'il ressentit de grandes douleurs, quoique plusieurs de ses amis s'opposassent à son dessein , il s'est fait porter dans sa voilure. Il était à peine midi quand il est sorti de Varsovie, accompagné de Mazeppa et de quelques mécontents. On le suit, et sans doute on viendra sous peu de jours vous apprendre le lieu qu'il aura choisi pour sa retraite.
» On ne pouvait guère m'annoncer de plus mauvaises nouvelles. Mon ami était sur le trône; mais ma réconciliation avec Pulauski paraissait désormais impossible, et vraisemblablement j'avais perdu Lodoïska pour toujours. Je connaissais assez son père pour craindre qu'il ne prit des résolutions extrêmes : le présent m'effrayait, je portai mes regards sur l'avenir, et mes chagrins m'accablèrent au point que je n'allai pas même féliciter le nouveau roi.
» Celui de mes gens que Boleslas avait détaché à la poursuite de Pulauski revint le quatrième jour : il l'avait suivi jusqu'à quinze lieues de la capitale; là, Zaremba voyant toujours un inconnu à quelque distance de sa chaise de poste, avait conçu des soupçons. Un peu plus loin, quatre de ses gens, cachés derrière une masure, avaient surpris mon courrier et l'avaient conduit à Pulauski. Celui-ci, le pistolet à la main , l'avait forcé d'avouer à qui il appartenait. Je te renverrai à l.ovzinski, lui avait-il dit; annonce-lui de ma part qu'il n'échappera pas à ma juste vengeance. A ces mots on avait bandé les yeux à mon courrier, il ne pouvait dire où on l'avait conduit et renfermé; mais au bout de trois jours
on l'étaîl venu chercher : on avait encore pris la précaution de lui bander les yeux et de le promener pendant plusieurs heures; enfin la voiture s'était arrêtée, on Ten avait fait descendre. A peine il mettait pied à terre, que ses gardes s'étaient éloignés au grand galop. Il avait détaché son bandeau , et s'était retrouvé précisément à l'endroit où d'abord on l'avait arrêté.
• Ces nouvelles me donnèrent beaucoup d'inquiétude; les menaces de Pulauski m'eiïrayaient beaucoup moins pour moi que pour Lodoîska, qui restait en son pouvoir : il pouvait, dans sa fureur, se porter eontre elle aux dernières extrémités. Je résolus de m'exposer à tout pour découvrir la retraite du père et la prison de la fille. Le lendemain , j'instruisis mes sœurs de mon dessein, et je quittai la capitale. Le seul Boleslas m'accompagnait, je me donnai partout pour son frère. Nous parcourûmes toute la Pologne : je vis alors que l'événement nejustiflait que trop les craintes de Pulauski. Sous prétexte de faire prêter le serment de (rdélité pour le nouveau roi , les Russes, répandus dans nos provinces, commettaient mille exactions dans les villes et désolaient les campagnes. Après avoir perdu trois mois en recherches vaines, désespéré de ne pouvoir retrouver Lodoiska, vivement touché des malheurs de notre patrie, pleurant à la fois sur elle et sur moi, j'allais retourner à \ arsovie pour apprendre moi-même au nouveau roi à quels excès des étrangers se portaient dans ses états, lorsqu'une rencontre, qui semblait devoir être pour moi très-fâcheuse, me força de prendre un parti tout différent.
» Les Turcs venaient de déclarer la guerre à la Russie, et les Tarlares de Budziac et de la Crimée faisaient de fréquentes incursions dans la Volhynie, où je me trouvais alors.
lot VIKbLCUKVALlICn
Quatre de ces brigands nous attaquèrent à la sortie d'un bois, près d'Ostropol. J'avais très-imprudemment négligé de charger mes pistolets ; mais je me servis de mon sabre avec tant d'adresse el de bonheur, que bientôt deux d'entre eux tombèrent grièvement blessés. Boleslas occupait le troisième; le quatrième me combattait avec vigueur : il me fit à la cuisse une légère blessure, et reçut en même temps un coup terrible qui le renversa de son cheval . Boleslas se vit à l'instant débarrassé de son ennemi, qui, au bruit de la chute
de son camarade, |)ril la fuite. Celui que j'avais renversé le
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dernier me dit en mauvais polonais : Un aussi brave homme que toi doit (tre généreux , je te demande la vie : ami, au lieu de m'achever, secours-moi; crois-moi , viens m'aider à me relever ; bande ma plaie. Il demandait quarûet d'un ton si noble et si nouveau , que je ne balançai pas» Je descendis de cheval ; Bol^las et moi nous le relevâmes, nous bandâmes sa plaie : Tu fais bien, mon iMrave homme, me disait le Tartare, tu fais bien. Gomme il parlait, nous vîmes s'élever autour de nous un nuage do poussière} plus de trois cents Tartares accouraient à nous ventre à terre. Ne crains rien, me dit celui que j'avais épargné, je suis le chef de cette troupe. Effectivement, d'un signe, il arrêta ses soldats prêts à me massacrer. Il leur dit, dans leur langue, quelques mots que je ne compris pas; ils ouvrirent leurs rangs pour laisser passer Boleslas et moi. Brave homme , me dit encore leur capitaine, n'avais-je pas raison de te dire que tu faisais bien? tu m'as laissé la vie, je sauve la tienne; il est quelquefois bon d'épargner un ennemi, et m^me un voleur. Écoute, mon ami, en t' attaquant j'ai fait mon métier; tu as fait ton devoir en m'étrillant bien; je te pardonne, tu me pardonnes : embrassons-nous. Il ajouta : Le jour commence à baisser, je ne te conseille pas de voyager dans ces cantons cette nuit; ces gens-là vont aller chacun à son poste, et je ne pourrais te répondre d'eux. Tu vois ce château , sur la hauteur, à droite ; il appartient à un certain comte Dourlinski, à qui nous en voulons beaucoup, parce qu'il est fort riche : va lui demander un asile, "dis-lui que tu as blessé Titsikan, que Titsikan te poursuit. Il me connaît de nom , je lui ai déjà fait passer quelques mauvaises journées. Au reste,
compte que pendant que tu seras chez lui sa maison sera