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Vous savez , Faublas, ce que c'est qu'un cabinet de toilette ; oelui-ci n'a rien de remarquable ; passons.
« C'est ici la salle de bal; on n'y danse pas, mais on s'y déguise. Vous prenez cela pour une armoire? C'est une porte de communication ; elle rend dans une maison qui a son entrée dans une autre rue. Une femme de qualité, a-t-elle de secrets besoins qu'elle soit pressée de satisfaire? elle entre par là, se déguise en suivante, montre ses appas sous la bure, et reçoit de vigoureux embrassements d'un rustre grossier déguisé en prélat, ou d'un gros prélat si naturellement travesti, qu'on le prend pour un rustre : ainsi l'on se rend mutuellement service ; et comme personne ne se reconnaît, on n'a d'obligs^ion à personne.
A Maintenant, entrons dans Y infirmerie ; que le mot ne vous alarme pas. Ouvrez, si bon vous semble, ces brochures licencieuses , considérez ces peintures obscènes ; ellois furent mises ici pour rallumer rimaginatioh de ces vieux débauchés, que la mort a frappés d'avance dans l'endroit le plus sensible; et c'est encore avec ces petits faisceaux de genêt parfumés qu'on les ressuscite. Vous concevez qu'un pareil moyen serait trop violent pour le beau sexe; aussi lui a-t-on réservé ces pastilles : elles sont tellement irritantes, qu'une femme qui en a mangé prend d'abord ce que l'on appelle la rage d'amour. Au reste, on ne le» emploie ordinairement que contre quelques jolies villageoises, froides par tempérament, et vertueuses de bonne foi. Nos honnêtes femmes, qui ont du monde et de l'éducation, ne résistent jamais assez pour qu'on soit réduit à les attaquer avec ces armes-là.
« Venez , venez , approchez-vous ; parmi les plantes curieuses du Jardin du Koi, n'avez-vous pas remarqué celle-ci;
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c'est là que bien des pauvres filles onl appelé leur consolateur. Vous n'imaginez pas à combien de dévotes madame en a Fourni.
• Cette dernière pièce se nomme le salon de Vulcain. Il n'y a rien de remarquable que cet infernal fauteuil. Une malheureuse qu'on y Jette s'y trouve renversée sur te dos; ses bras restent ouverts, ses jambes s'écartent mollement; on la viole sans qu'elle puisse opposer la moindre résistance. Vous frémissez , Faublas ! Pour cette fois vous avez raison. Je suis jeune, ardent libertin, peu sa-upuleux, si
vous voulez; mais, en vérité, je crois que je ne poiitrais
VIE DU CnEVALIEIl
jamais me résoudre à asseoir de force une pauvre vierge dans ce fauteuil-là. » Le comte ajouta : « Si nous étions venus plus tôt , on nous aurait donné deux petites bourgeoises ; mais, faute de mieux , voyons le sérail. » C'était ainsi qu'il appelait la salle où se trouvaient rassemblées beaucoup de nymphes qui, toutes, passèrent devant nous, en briguant rhonneur du mouchoir. Rosambert prit la plus jolie; j'eus la singulière fantaisie de choisir la plus laide.
» En attendant , me dit le comte , qu'on ait servi le diner que j'ai demandé, nous pouvons, chacun de notre côté, commencer avec notre belle un bout de conversation ; a table , nous formerons la partie carrée. « Ké curieux, je me sentis l'envie d'examiner un peu en détail la nymphe que je m'étais choisie ; il me parut important de savoir quelle différence il y avait entre une belle marquise et une laide courtisane. Le sujet était peu digne de mon attention : la recherche m'amusa d'abord uniquement par les objets de comparaison qu'elle m'offrit : insensiblement , j'y pris feu , et , machinalement , je songeai à pousser l'examen aussi loin qu'il pouvait aller. La nymphe s'aperçut de mes heureuses dispositions : sans me donner le temps de réfléchir davantage , elle m'invita à tenter l'attaque , et se prépara fièrement à la soutenir ; mais tout à coup , sans que j'eusse besoin d'expliquer mes intentions pacifiques , la guerrière expérimentée vit qu'il n'y aurait pas entre nous la plus légère escarmouche. Elle se releva nonchalamment , et me regardant avec attention : « Tant mieux, dit-elle, c'aurait été dommage! » Il est impossible de se figurer combien je fus frappé du sens très-clair, que présentaient ces deux mots : « C'aurait été dommage ! » Je n'examinai pas ce que Rosambert devien-
drait , je m'enfuis de cette infâme maison , en jurant que je n'y retournerais de ma vie.
Le comte était chez moi le lendemain à dix heures du matin ; il venait savoir quelle terreur panique m'avait saisi , et m'assura que mon aventure, s'étant répandue dans cette maison, avait singulièrement diverti tous ceux qui s'y trouvaient. « Quoi ! Rosambert ! cette fille me dit : C'aurait été dommage! et vous appelez ma terreur une terreur panique ! — Ho ! cela est différent ! la nymphe a un peu tronqué l'aventure... elle se gardait bien de nous apprendre.... Le C'aurait été dommage ! change entièrement l'histoire... Il eat d'un bon genre, le C'aurait été dommage !... Eh bien, Faublas, cette femme qui vous félicite froidement d'avoir échappé à un danger qu'elle vous invitait à courir, l' estimez-vous? — Vous me faites là une plaisante question ,; Rosambert ; hé ! que pourriez-vous conclure de ma réponse contre son sexe en général? — Vous esquivez , mon ami : ah ! vous êtes incorrigible ! Eh bien, estimez, estimez, puisque vous le voulez absolument; moi, je vais me coucher. — Comment! vous coucher? d'où venez-vous donc? — Que voulez-vous? dans le monde, il faut s'amuser de tout. J'ai trouvé là le commandeur de***, le petit chevalier de M***, l'abbé de D*** : nous avons fait toute la soirée et toute la nuit un vacarme , une orgie! cela était délicieux ! mais je vais me coucher. •
J'étais à peine habillé quand mon père monta chez moi; il me dit que M. Duportail m'attendait à dîner. 11 ajouta : t Vous passerez ensemble toute la soirée ; je soupe dans ce quartier-là , j'irai vous prendre chez lui , je vous ramènerai. »
Je me hâtai de sortir, car j'étais pressé de voir ma jolie
VIE DU CHEVALIER
cousine. Elle vint au parloir avec ma sœur. « Que vous êtes heureux ! me dit vivement Adélaïde ; vous allez au bal , vous y passez les nuits, vous y avez fait la connaissance d'une fort jolie dame ! — Et qui vous a dit tout cela ? — M. Person , qui n'a pas de secrets pour nous. • Sophie baissait les yeux et gardait le silence. Ma sœur continua : « Dites-nous donc quelle est cette dame... et un bal masqué; cela doit être beau! — Ah! fort ennuyeux, je vous assure; et quant à cette dame, elle est jolie, mais beaucoup moins... oh ! beaucoup moins que ma jolie cousine. • Sophie , toujours muette , toujours les yeux baissés , ne paraissait occupée que de quelques breloques qui manquaiettt au cordoa de sa montre ; mais la rougeur dont son front s'était couvert la trahit. Je vis que notre conversation la touchait d'autant plus qu'elle affectait de s'y intéresser moins. « Vous avez du chagrin , ma jolie cousine? — Répondez donc, mademoiselle, lui dit sa vieille gouvernante. — Non, monsieur; c'est que... c'est que j'ai mal dormi cette nuit. — Oui, dit encore la vieille, il est vrai, mademoiselle, depuis trois ou quatre jours, s'accoutume à ne pas dormir. .. c'est une fort mauvaise habitude , fort mauvaise ; on en meurt très-bien : moi , qui vous parle, j'ai connu mademoiselle... tenez, mademoiselle Storch... Vous n'avez pas connu cela, vous, mademoiselle, vous êtes trop jeune... Damel il y a bien quarante-cinq ans que cela est arrivé. . . mademoiselle Storch... •
La vieille avait ainsi commencé son histoire, et si je ne voulais pas être privé du bonheur de vohr ma jolie cousine , il fallait en écouter tranquillement la longue narration. Sophie m'épargna ce déplaisir, pour m'en causer un plus vif. Elle se leva; sa gouvernante lui demanda avec humeur
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ce qu'elle avait; elle répondit qu'elle se sentait fort incommodée : sa voix tremblait. « Ah ! voilà comme vous faites toujours, répliqua la vieille; on n'a jamais le temps de parler à personne. Monsieur le chevalier , venez demain , vous verrez comme cela est intéressant, et qu'on a bien raison de dire qu'il faut que les jeunes personnes dorment.
— Mon frère, permettez-vous que je suive ma bonne amie?
— Oui, ma chère Adélaïde, oui... Oh! ayez bien soin d'elle! » Sophie, en me saluant, leva eniin les yeux; elle laissa tomber sur moi un regard douloureux qui pénétra dans mon cœur pour y éveiller le remords.
Il était temps de me rendre à l'invitation de M. Duportail. Après lui avoir renouvelé mes remerciments , je lui racontai toute mon aventure, sans oublier le déjeuner de Rosambert ; mais je me gardai bien de lui apprendre où notre gaieté nous avait conduits ensuite. « Je suis bien aise, me dit-il , que M. de Rosambert, qui, d'après ses propos que vous me rendez, me parait être un petit-maltre dans la force du terme, ait au moins de justes idées sur l'honneur véritable. Mon jeune ami , souvenez-vous bien que de toutes les lois de votre pays celle qui défend le duel est la plus respectable. Dans ce siècle de lumières et de philosophie, la férocité des courages s'est beaucoup adoucie. Combien l'heureuse révolution qui s'est faite à cet égard dans les esprits a déjà épargné de sang à la nation et de larmes aux pères de famille ! Quant aux femmes, il parait, en effet, que le comte ne les estime point ; si ce n'est que par air et à l'exemple de tant déjeunes gens comme lui qu'il affecte pour elles ce profond mépris , que peut-être il n'a pas , je le plains ; je le plains bien davantage s'il n'a jamais connu que des femmes mésestimables. Faublas , croyez-en mon expérience plus