‹ Les aventures du chevalier de Faublas (volume 2)Chapitre 11 sur 18 · I. Il · texte numérisé non relu

I. Il

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respeclée; garde-loi surtout d'en sortir avant trois jours, et d'y rester plus de huit. Adieu.

» Ce fut avec un vrai plaisir que nous primes rx)ngé de Titsikan et de sa compagnie. Les avis du Tartare étaient des ordres; je dis à Boleslas : Gagnons promptement ce château qu'il nous a montré; aussi bien, je connais ce Dourlinski de nom. Pulauski m'a quelquefois parlé de lui ; il n'ignore peut-être pas où Pulauski s'est retiré; il n'est pas impossible qu'avec un peu d'adresse nous le sachions de lui. Je dirai, à tout hasard, que c'est Pulauski qui nous envoie; cette recommandation vaudra bien celle de Titsikan. Toi, Boleslas , n'oublie pas que je suis ton frère , et ne me découvre pas.

» Nous arrivâmes aux fossés du château; les gens de Dourlinski nous demandèrent qui nous étions : je répondis que nous venions pour parler à leur maître de la part de Pulauski , que des brigands nous avaient attaqués et nous poursuivaient. Le pont-levis fut baissé, nous entrâmes; on nous dit que pour le moment nous ne pouvions parler à Dourlinski, mais que le lendemain, sur les dix heures, il pourrait nous donner audience. On nous demanda nos armes, que nous rendîmes sans difficulté. Boleslas visita ma blessure, les chairs étaient à peine entamées. On ne tarda pas à nous servir dans la cuisine un frugal repas; nous fûmes conduits ensuite dans une chambré basse, où deux mauvais lits venaient d'être préparés; on nous y laissa sans lumière , et l'on nous y enferma.

» Je ne pus fermer l'œil de la nuit. Titsikan ne m'avait fait qu'une légère blessure, mais celle de mon cœur était si profonde! Au point du jour, je m'impatientai dans ma prison ; je voulus ouvrir les volets , ils étaient fermés à clef.

Je les secoue vigoureusement, les ferrures sautent, je vois un fort beau parc; la fenêtre était basse, je m'élance, et me voilà dans les jardins de Dourlinski. Après m'y être promené quelques minutes, j'allai m'asseoir sur un banc de pierre placé au pied d'une tour, dont je considérai quelque temps l'architecture antique. Je restais là, plongé dans mes réflexions, lorsqu'une tuile tomba à mes pieds : je crus qu'elle s'était détachée de la couverture de ce vieux bâtiment, et, pour éviter un accident pareil, j'allai me placer à l'autre bout du banc. (Juelques instants après, une seconde tuile tomba à côté de moi. Le hasard me parut surprenant; je me levai avec inquiétude, j'examinai la tour attentivement. J'aperçus à vingt-cinq ou trente pieds de hauteur une étroite ouverture; je ramassai les tuiles qu'on m'avait jetées; sur la première, je déchiffrai ces mots, tracés avec du plâtre : Lovzinski , c'est donc vous ! vous vivez ! et sur la seconde, ceux-ci : Délivrez-moi, sauvez Lodoîska.

» Vous ne pouvez , mon cher Faublas , vous figurer combien de sentiments divers m'agitèrent à la fois : mon étonnement, ma joie, ma douleur, mon embarras ne sauraient s'exprimer. J'examinais ta prison de Lodoîska ; je cherchais comment je pourrais l'en tirer ; elle m'envoya encore une tuile ; je lus : A minuit , apportez du papier , de l'encre et des plumes ; demain , une heure après le soleil levé , venez chercher une lettjpv ; éloignez- vous.

» Je retournai à ma chambre ; j'appelai Boleslas , qui m'aida à rentrer par la fenêtre; nous raccommodâmes le volet de notre mieux. J'appris à mon serviteur fidèle la rencontre inespérée qui mettait fin à mes courses et redoublait mes inquiétudes. Gomment pénétrer dans cette tour ? Comment nous procurer des armes ? Le moyen de tirer Lodoîska

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de sa prison ? Le moyen de l'enlever sous les yeux de Dourlinski , au milieu de ses gens , dans un château fortifié? En supposant que tant d'obstacles ne fussent pas insurmontables 9 pouvais-je tenter une entreprise aussi difficile dans le court délai que Titsikan m'avait laissé? Titsikan ne m'avait-il pas recommandé de rester chez Dourlinski trois jours , et de n'y pas demeurer plus de huit ? Sortir de ce château avant le troisième jour ou après le huitième , n'était-ce pas nous exposer aux attaques des Tartares? Tirer ma chère Lodoiska de sa prison pour la livrer à des brigands , être à jamais séparé d'elle par l'esclavage ou par la mort , cela était horrible à penser.

» Mais pourquoi était-elle dans une si affreuse prison ? La lettre qu'elle m'avait promise m'en instruirait sans doute. Il fallait nous procurer du papier ; je chargeai Boleslas de ce soin ) et moi , je me préparai à soutenir devant Dourlinski le rôle délicat d'un émissaire de Pulauski.

* Il était grand jour quand on vint nous mettre en liberté ; on nous dit que Dourlinski pouvait et voulait nous voir. Nous nous présentâmes avec assurance; nous vîmes un homme de soixante ans à peu près , dont l'abord était brusque et les manières repoussantes. Il nous demanda qui nous étions. Mon frère et moi , lui dis-je , appartenons au seigneur Pulauski ; mon maître m'a chargé pour vous d'une commission secrète, mon frère m'a accompagné pour un autre objet ; je dois , pour m'expliquer , être seul ; je dois ne parler qu'à vous seul. — Eh bien, répondit Dourlinski, que ton frère s'en aille ; et vous aussi , allez-vous-en , dit-il à ses gens ; quant à celui-ci ( il montra celui qui était son confident ), tu trouveras bon qu'il reste, tu peux tout dire devant lui. — Pulauski m'envoie... — Je le vois bien , qu'il

Pour vous demander. . .

■ Quoi î — { Je pris

courage. ) Pour vous demander des nouvelles de sa flile. — Des nouvelles de sa fille ! Pulauski t'a dii. . . — Oui , mon mattre m'a dit que Lodoîska était ici. Je m'aperçus que Dourlinski pâlissait ; il regarda son conOdent et me fixa long-temps en silence. Tu m'étonnes , reprit-il enfin ; pour te confier un secret de cette importance, il faut que ton maître soit fort imprudent. — Pas plus que vous, seigneur ; n'avez-vous pas aussi un confident ? tes grands seraient bien à plaindre s'ils ne pouvaient donner leur confiance A personne. Pulauski m'a chargé de vous dire que Lovztnski

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avait déjà parcouru une partie de la Pologne , et que , sans doute , il visiterait vos cantons. — S'il ose venir ici , me répondit-il aussitôt avec la plus grande vivacité , je lui garde un logement qu'il occupera long-temps : le connais-tu , ce Lovzinski? — Je l'ai vu souvent chez mon maître à Varsovie.

— On le dit bel homme ? — Il est bien fait , et de ma taille à peu près. — Sa figure? — Est prévenante; c'est un...

— C'est un insolent , înterrompit-il avec colère ; si jamais il tombe en mes mains! — Seigneur, on assure qu'il est brave. — Lui ! je parie qu'il ne sait que séduire des filles ! Si jamais il tombe en mes mains ! ( Je me contins ; il ajouta d'un ton plus calme : ) Il y a bien long-temps que Pulauski ne m'a écrit, où est-il à présent? — Seigneur, j'ai des ordres précis de ne pas répondre à cette question-là ; tout ce que je puis vous dire , c'est qu'il a , pour cacher sa retraite et pour n'écrire . à personne , de grandes raisons qu'il viendra bientôt vous expliquer lui-même.

» Dourlinski parut très-étonné ; je crus même remarquer quelques signes de frayeur ; il regarda son confident , qui semblait aussi embarrassé que lui. Tu dis que Pulauski viendra bientôt?... — Oui, seigneur, sous quinzaine au plus tard. Il regaida encore son confident; et puis, atfectant tout à coup autant de sang-froid qu'il avait montré d'embarras : Retourne à ton maître ; je suis bien fâché de n'avoir que de mauvaises nouvelles à lui donner : tu lui diras que Lodoîska n'est plus ici. Je fus à mon tour fort surpris. Quoil seigneur, Lodoîska... — N'est plus ici, te dis-je. Pour obliger Pulauski , que j'estime , je me suis chargé , quoiqu'avec répugnance, du soin de garder sa fille dans mon château : personne que moi et lui ( il me montra son confident ) ne savait qu'elle y fut. Il y a environ un mois ,

nous allâmes, comme à l'ordinaire, lui porter des vivres pour sa journée. Il n'y avait plus personne dans son appartement. J'ignore comment elle a fait , mais ce que je sais bien , c'est qu'elle s'est échappée ; je n'ai pas entendu parler d'elle depuis ; elle sera sans doute allée joindre Lovzinski à Varsovie , si pourtant les Tartares ne l'ont pas enlevée sur la route.

» Mon étonnement devint extrême ; comment concilier ce que j'avais vu dans le jardin avec ce que Dourlinski me disait? il y avait là quelque mystère que j'étais impatient d'approfondir ; cependant je me gardai bien de faire paraître le moindre doute. Seigneur, voilà des nouvelles bien tristes pour mon maître. — Sans doute, mais ce n'est pas ma faute.

— Seigneur, j'ai une grâce à vous demander. — Voyons.

— Les Tartares dévastent les environs de votre château ; ils nous ont attaqués , nous leur avons échappé comme par un miracle; ne nous accorderez- vous pas, à mon frère et à moi , la permission de nous reposer ici seulement deux jours? — Seulement deux jours? j'y consens. Où les a-t-on logés? demanda-t-il à son confident. — Au rez-de-chaussée, répondit celui-ci, dans une chambre basse... — Qui donne sur mes jardins? interrompit Dourlinski avec inquiétude. — Les volets ferment à clef, répondit l'autre. — N'importe, il faut les mettre ailleurs. Ces mots me firent trembler. Le confident répliqua : Cela n'est pas possible ; mais. . . Il lui dit le reste à l'oreille. A la bonne heure, répondit le maître , et qu'on le fasse à l'instant ; et s' adressant à moi : Ton frère et toi , vous vous en irez après-demain ; avant de partir , tu me parleras ; je te donnerai une lettre pour Pulauski.

» J'allai rejoindre Boleslas dans la cuisine , où il déjeu-

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nait. Il me remit une petite bouteille pleine d'encre , plusieurs plumes et quelques feuilles de papier qu'il s'était procurées sans peine. Je brûlais d'envie d'écrire à Lodoîska : l'embarras était de trouver un lieu commode où les curieux ne pussent m'inquiéter. On avait déjà prévenu Boleslas que nous ne rentrerions dans la chambre où nous avions passé la nuit que pour y coucher. Je m'avisai d'un stratagème qui me réussit parfaitement. Les gens de Dourlinski buvaient avec mon prétendu frère ; ils me proposèrent poliment de les aider aussi à vider quelques flacons. J'avalai de bonne grâoe, et coup sur coup, plusieurs verres d'un fort mauvais vin : bientôt mes jambes chancelèrent , ma langue s'embarrassa ; je fis à la troupe joyeuse cent contes aussi plaisants que déraisonnables; en un mot^ je jouai si bien l'ivresse que Boleslas lui-même en fut la dupe. Il tremblait que , dans ce moment où je paraissais disposé à tout dire , mon secret ne m'échappât. Messieurs, dit-il aux buveurs étonnés, mon frère n'a pas la tète forte aujourd'hui , c'est peut-être un eflet de sa blessure : ne le faisons plus ni parler ni boire , je crains que cela ne l'incommode; et même, si vous vouliez m'obliger, vous m'aideriez à le porter sur son lit. -* Sur le sien ? non , cela ne se peut pas , répondit l'un d'eux ; mais je prêterai volontiers ma chambre. On me prit, on m'entratna , on me monta dans un grenier, dont un lit , une table et une chaise formaient tout l'ameublement. On m'enferma dans ce taudis. C'était là tout ce que je voulais; dès que je fus seul , j'écrivis à Lodoîska une lettre de plusieurs pages. Je commençais par me justifier pleinement des crimes que Pulauski m'avait supposés; je lui racontais ensuite tout ce qui m'était arrivé depuis le moment do notre séparation jusqu'à celui où j'avais été reçu chez

lis

Dourlinski; je lui détaillais Tentrelien que je venais d'avoir avec celui-ci ; je unissais par l'assurer de l'amour le plus tendre et le plus respectueux; je lui jurais que, dès qu'elle m'aurait donné sur son sort les éclaircissements nécessaires , je m'exposerais à tout pour finir son horrible esclavage.

» Dés que ma lettre fut fermée , je me livrai à des réflexions qui me jetèrent dans une étrange perplexité. Était-ce bien Lodoîska qui m'avait jeté ces tuiles dans le jardin? Pulauski aurait-il eu l'injustice de punir sa fille d'un amour que lui-même avait approuvé? Aurait-il eu l'inhumanité de la plonger dans une affreuse prison ? et quand même la haine qu'il m'avait jurée l'aurait aveuglé à ce point, comment Dourlinski avait-il pu se résoudre h servir ainsi sa vengeance? Mais, d'un autre cdté, depuis trois mois je ne portais , pour me déguiser mieux , que des habits grossiers; les fatigues d'un long voyage et mes chagrins m'avaient beaucoup changé; quel autre qu'une amante avait pu reconnaître Lovzinski dans les jardins de Dourlinski? N'avais-je pas vu d'ailleurs le nom de Lodoîska tracé sur la tuile ? Dourlinski lui-même n'avouait-il pas que. Lodoîska avait été chez lui prisonnière? Il ajoutait, il est vrai, qu'elle s'était échappée; mais cela était-il croyable? Et pourquoi cette haine que Dourlinski m'avait vouée, à moi, sans me connaître? Pourquoi cet air d'inquiétude quand on lui avait dit que les émissaires de Pulauski occupaient une chambre qui donnait sur le jardin? Pourquoi surtout cet air d'effroi quand je lui avais annoncé la prochaine arrivée de mon prétendu mailre ? Tout cela était bien fait pour me donner de terribles inquiétudes; j'entrevoyais des choses affreuses que je ne pouvais expliquer. Depuis

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deux heures je me faisais sans cesse de nouvelles questions , auxquelles j'étais fort embarrassé de répondre^ lorsqu'enlin Boleslas vint voir si son frrre avait recouvré la raison. Je n'eus pas de peine à le convaincre que mon ivresse avait été feinte; nous descendîmes dans la cuisine, où nous passâmes le reste de la journée. Quelle soirée , mon cher Faublas ! aucune de ma vie ne me parut si longue , pas même celles qui la suivirent.

» EnHn, l'on nous conduisit dans notre chambre, où l'on nous enferma, comme la veille, sans nous laisser de lumière ; il fallut encore attendre près de deux heures avant que minuit sonnât. Au premier coup de la cloche, nous ouvrîmes dou^ cément les volets de la fenêtre; je me préparais à sauter dans le jardin; mon embarras fut égal à mon désespoir quand je me vis retenu par des barreaux. Voilà, dis*je à Boleslas, ce que le maudit confident de Dourlinski lui disait à l'oreille ; voilà ce qu'approuvait le maître odieux quand il répondit : A la bonne heure ^ et qu'on le fasse à l instant; voilà ce qu'ils ont exécuté dans la journée ; c'est pour cela que l'entrée de cette chambre nous a été interdite. — Seigneur, ils ont travaillé en dehors, me répondit Boleslas, car ils n'ont pas aperçu que ce volet avait été forcé. — Eh ! qu'ils l'aient vu ou non, m'écriai-je avec violence, que m'importe 1 cette grille fatale renverse toutes mes espérances, elle assure l'esclavage de LiOdoîska, elle assure ma mort I

» Oui , sans doute , elle assure ta mort , me cria-t-on en ouvrant ma porte. Dourlinski , précédé de quelques hommes armés, et suivi de quelques autres qui portaient des flambeaux, Dourlinski entra l'épée à la main. Traître I me dilil en me lançant des regards où sa fureur était peinte, j'ai

tout entendu , je saurai qui tu es , tu me diras ton nom , ton prétendu frère le dira. Tremble 1 je suis de tous les ennemis de Lovzinski le plus implacable ! Qu'on les fouille, dit-il à ses gens. Ils se précipitèrent sur moi , j'étais sans armes, je lis une résistance inutile. Ils m'enlevèrent mes papiers et la lettre que j'avais préparée pour Lodoiska. Dourlinski donna, en la lisant, mille signes d'impatience : il y était peu ménagé. Lovzinski, me dit-il avec une rage étouHëe, je mérite déjà toute ta haine , bientôt je la mériterai davantage ; en attendant, tu resteras avec ton digne conlident dans cette chambre que tu aimes. A ces mots, il sortit; on ferma la |K>rte à double tour; il posa une sentinelle en dehors, et une autre vis-à-vis les fenêtres, dans le jardin.

» Vous vous figurez dans quel accablement nous restâmes plongés, Boleslas et moi. Mes malheurs étaient à leur comble; ceux de Lodoiska m'aifectaient bien plus vivement. L'infortunée ! quelledevait être son inquiétude! elle attendait Lovzinski, et Lovzinski l'abandonnait ! Mais non, Lodoiska me connaissait trop bien, elle ne me soupçonnerait pas d'une aussi lâche perfidie. Lodoiska ! elle jugerait son amant d'après elle I elle sentirait que Lovzinski partageait son sort, puisqu'il ne la secourait pas.... hélas ! et la certitude de mon malheur augmenterait encore le sien !

• Telles furent dans le premier moment mes réflexions cruelles; on me laissa tout le temps d'en faire beaucoup d'autres non moins tristes. Le lendemain, on nous passa par les barreaux de notre fenêtre les provisions pour notre journée. A la qualité des aliments qu'on nous fournissait, Boleslas jugea qu'on ne chercherait pas à nous rendre notre prison fort agréable. Boleslas, moins malheureux que moi, supportait son sort plus courageusement; il m'offrit ma part

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du maigre repas qn'il allait faire. Je ne voulais point manger; il me pressait vainement ; l'existence était devenue pour moi un insupportable fardeau. Ah! vivez, me dit-il enfin en versant un torrent de larmes, vivez I si ce n*est pas pour Boleslas, que ce soit pour Lodoîska. Ces mots firent sur moi la plus vive impression ; ils ranimèrent mon courage, l'espérance rentra dans mon cœur; j'embrassai mon serviteur fidèle. 0 mon ami ! m'écriai-je avec transport , ô mon véritable ami ! je t'ai perdu , et tes maux me touchent plus que les miens ! donne, Boleslas, donne , je vivrai pour Lodoîska, je vivrai pour toi : veuille le juste ciel me rendre bientôt ma fortune et noon rang ! tu verras que ton maître n'est pas un ingrat. Nous nous embrassâmes encore. Ah! mon cher Faublas, si vous saviez comme le malheur rapproche les hommes! comme il est doux, lorsqu'on souifre, d'entendre un autre infortuné vous adresser un mol de consolation !

» Il y avait douze jours que nous gémissions dans cette prison, lorsqu'on vint m'en tirer pour me conduire à Dourlinski. Boleslas voulut me suivre; on le repoussa durement. Cependant on me permit de lui parler un moment. Je tirai de mon doigt une bague que je portais depuis plus de dix ans; je dis à Boleslas : Cette bague me fut donnée par M. de P*** lorsque nous faisions ensemble nos exercices à Varsovie; prends-la, mon ami, conserve-la à cause de moi. Si Dourlinski consomme aujourd'hui sa trahison en me faisant assassiner, s'il te permet ensuite de sortir de ce château, va trouver ton roi, montre-lui ce bijou, rappelle-lui notre ancienne amitié, raconte-lui mes malheurs, Boleslas; il te récompensera, il fera secourir Lodoîska. Adieu, mon ami.

» On me conduisit à Tappartement de Dourlinski; dès

«|ue la porte s'entr'ouvrit, j'aperçus dans un fauteuil une femme évanouiej j'approchai, c'était Lodoïska ! Dieu t que

je la trouvai changée!... mais qu'elle était belle encore! Barbare! dis-je, à Dourlinskî. A la voix de son amant, Lodoïska reprit ses sens. Ah ! mon cher Lovzinski, sais-tu ce que l'infâme me propose? sais-tu à quel prix il m'olTre ta liberté? — Oui, s'écria Dourlinski furieux, oui, je le veux : te voilà bien sAre qu'il est en mon pouvoir; si dans trois jours je n'obtiens rien , dans trois jours il est mort. Je voulais me jeter aux genoux de Lodoïska; mes gardes m'en ^empêchèrent. Ah 1 je vous revois enfin, tous mes maux

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sonl oubliés, Lodoïska, I9 mort n*a plus rien qui m'épouvante.*. Toi, lâche, songe que Pulauski vengera sa Mlle, songe que le roi vengera son ami. — Qu'on Temmône ! s'écria Dourlinski. — Ah! me dit Lodoïska, mon amour t'a perdu. Je voulais répondre, on m'entraîna, on me reconduisit dans ma prison. Boleslas me reçut avec des transports de joie inexprimables; il m'avoua qu'il m'avait cru perdu : je lui racontai comment ma mort n'était que différée. La scène dont je venais d'être témoin avait eniin confirmé tous mes soupçons ; il était clair que Pulauski ignorait les indignes traitements que sa fille essuyait; il était clair que Dourlinski, amoureux et jaloux, satisferait sa passion à quelque prix que ce fût.

» Cependant, des trois jours que Dourlinski avait laissés à Lodoiska pour se déterminer, deux déjà s'étaient écoulés ; nous étions au milieu de la nuit qui précédait le troisième ; je ne pouvais dormir et me promenais dans ma chambre à grands pas. Tout à coup j'entends crier : Aîâx armes ! des hurlements affreux s'élèvent de toutes parts autour du château , il se fait un grand mouvement dans l'intérieur; la sentinelle posée devant nos fenêtres quitte son poste; Boleslas et moi nous distinguons la voix de Dourlinski ; il appelle, il encourage ses gens; nous entendons distinctement le cliquetis des armes, les plaintes des blessés, les gémissements des mourants. Le bruit, d'abord très-grand, semble diminuer ; il recommence ensuite, il se prolonge, il redouble; on crie : Victoire I Beaucoup de gens accourent et ferment les portes sur eux avec force. Tout à coup à ce vacarme affreux succède un silence effrayant : bientôt un bruissement sourd frappe nos oreilles, l'air siflle avec violence, la nuit devient moins sombre , les arbres du jardin se colorent d'une teinte,

jaune et rougeâtre; nous volons à la fenêtre; les flammes dévoraient le chAteau de Dourlinski, elles g^piaient de tous cdtés la chambre où nous étions , et , pour comble d'li(M-reur, des cris perçants partaient de la tour on je savais que Lodoîska était enfermée. ■

Ici M. Duportail fut interrompu par le marquis de B*'^*, qui, n'ayant trouvé aucun laquais dans l'antichambre, entra sans avoir été annoncé : il recula deux pas eu me

voyant : - Ha! lia! dit-il en saluant M. Duportail, c'est que vous avez aussi un fils? » Puis s'adressant à moi : • Monsieur est apparemment le frère... — Dé ma sœur, oui, monsieur. — Hé bien, vous avez une sœur fort aimable, charmante, mais charmante ! — Vous fites aussi bonnéte qu'indulgent, interrompit M. Duportail. — Indulgent ! oh! je ne le suis pas toujours ; par exemple , je suis venu pour vous faire des reproches , à vous, monsieur... — A moi! auraisje eu le malheur?... — Oui , vous nous avez joué avant-hier un tour sanglant. — Comment, monsieur? — Vous avez chargé ce petit Rosambert de nous enlever mademoiselle

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Doportail ; la marquise comptait bien que sa chère fille passerait la nuit chez elle; point du tout. — J'ai craint, monsieur, que ma fille ne vous causât beaucoup d'embarras. — Aucun, aucun, monsieur; mademoiselle Duportail est charmante; ma femme raflble d'elle, je vous Tai déjà dit. En vérité, ajouta-t-il en ricanant , je crois que la marquise aime cette enfant-là plus qu'elle ne m'aime moi-même. Je suis pourtant son mari !... Au moins, si vous étiez venu vousmême la chercher! — Pardon , monsieur, j'étais incommodé, je le suis même encore beaucoup... Je sais que je dois à madame de B*** des remercîments. . . — Oh! ce n'est pas pour cela! (Pendant ce dialogue, on sent que je n'étais pas tout à fait à mon aise : le marquis me considérait avec une attention qui m'inquiétait. ) Savez- vous bien, me dit-il enfin, que vous ressemblez beaucoup à mademoiselle votre sœur? — Monsieur, vous me flattez. — Ho ! mais c'est que cela est frappant : allez, allez, je m'y connais bien; d'abord tous mes amis conviennent que je suis physionomiste; je vous le demande à vous-même : je ne vous avais jamais vu, et je vous ai reconnu tout de suite I »

M. Duportail ne put s'empêcher de rire avec moi de la bonne foi du marquis. « Monsieur, dit-il à celui-ci, c'est que, comme vous l'avez fort bien remarqué, mon fils et ma lille se ressemblent un peu ; il faut convenir qu'il y a un air de famille. — Oui , répondit le marquis en me regardant toujours, ce jeune homme est bien, fort bien; mais sa sœur est encore mieux. (Il me prit par le bras.) Elle est un peu plus grande; elle a Tair plus raisonnable, quoiqu'elle soit un peu espiègle : c'est bien là sa figure ; mais il y a dans vos traits quelque chose de plus hardi. Vous avez moins de grâce dans le maintien, et dans toute Thabitude du corps

quelque chose de plus... nerveux, de plus raide. Ho ! dame, n'allez pas vous fâcher, tout cela est bien naturel ; il ne faut pas qu'un garçon soit fait comme une lille! » Le Qegme de M. Duportail ne put tenir contre ces derniers propos; le marquis nous vit rire, et se mit à rire de tout son cœur. Ho ! reprit-il, je vous l'ai dit, je suis grand physionomiste, moi ! mais n'aurai-je pas le bonheur de voir la chère sœur? » M. Duportail se hâta de répondre : « Non, monsieur, elle est allée faire ses adieux. — Ses adieux ? — Oui , monsieur, elle part demain matin pour son couvent. — Pour son couvent, à Paris? — Non..., à Soissons. — A. Soissons! demain matin ! cette chère enfant nous quitte? — Il le faut bien, monsieur. — Elle fait actuellement ses visites? — Oui, monsieur. — Et, sans doute, elle viendra dire adieu à sa maman? — Assurément, monsieur, et elle doit même être actuellement chez vous. — Ah ! que je suis fâché I ce matin, la marquise était encore malade ; elle a voulu sortir ce soir : je lui ai représenté qu'il faisait froid, qu'elle s'enrhumerait ; mais les femmes veulent ce qu'elles veulent : elle est sortie. Hé bien ! tant pis pour elle; elle ne verra pas sa chère iille, et moi, je la verrai, car elle ne tardera sûrement pas à revenir. — Elle a plusieurs visites à faire, dis-je au marquis. — Oui, ajouta M. Duportail, nous ne l'attendons que peur souper. — Hé ! l'on soupe donc ici? vous avez raison, ils ont tous la manie de ne pas manger le soir; moi, je n'aime pas mourir de faim, parce que c'est la mode. Vous soupez, vous! hé bien! je reste, je soupe avec vous; vous allez dire que j'en use bien librement ; mais je suis ainsi fait; je veux qu'on agisse de même avec moi. Quand vous me connaîtrez mieux, vous verrez que je suis un bon diable. »

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Il n'y avait pas moyen de reculer. M. Duportail prit son parti sur-le-champ. « Je suis fort aise, monsieur le marquis, que vous vouliez bien être des nôtres ; vous permettrez seulement que mon ûls nous quitte pour une heure ou deux ; il *a quelques afl'aires pressées. — Monsieur, qu'on ne se gêne pas pour moi ; qu'il nous quitte, mais qu'il revienne, car il est fort aimable, monsieur votre lils. — Vous permettrez aussi que je vous laisse un moment pour lui dire deux mots.

— Faites, monsieur, comme si je n'étais pas là. » Je saluai le marquis ; il se leva précipitamment , me prit par la main , et dit à M. Duportail : « Tenez, monsieur, vous direz tout ce que vous voudrez, ce jeune homme-là ressemble à sa sœur comme deux gouttes d'eau; je me connais en ûgures; je soutiendrais cela devant l'abbé Pernetti. — Oui, monsieur, répondit M. Duportail , il y a un air de famille. »

A ces mots, il passa avec moi dans un autre appartement. « Parbleu ! me dit-il , c'est un singulier homme que votre marquis ! il ne se gêne pas avec ceux qu'il aime.

— Mon très-cher père , il est bien vrai que le marquis est venu, sans façon ^ s'impatroniser chez nous; mais, quant à moi , j'aurais tort de m'en plaindre; je me suis mis chez lui fort à mon aise. — Quant à vous , c'est bien dit ; mais laissons la plaisanterie , et voyons comment nous allons sortir de là. Si je ne considérais que lui , cela serait bientôt fiai ; mais, mon ami, vous avez des ménagements à garder à cause de sa femme... Écoutez... retournez chez vous, faites prendre à votre laquais un habit quelconque, et qu'il vienne annoncer ici que mademoiselle Duportail soupe chez madame D***, le premier nom qui vous viendra à l'esprit.

— Hé bien , après ? le marquis soupera toujours avec vous , et il attendra tranquillement le retour de votre fille : c'est

ainsi qu'il est fdit; il vous Ta dit lui-même. — Gomment donc faire?... — Gomment? mon très-cher père; je fais si bien la demoiselle! je vais m'habiller en femme, et votre fille viendra réellement souper avec vous. Ce sera votre lils , au contraire, qui sera retenu et qui ne viendra pas. Il est six heures; je serai de retour à dix; j'ai le temps. — A la bonne heure; convenez pourtant que Lovzinski joue là un singulier rôle... Vous m*avez embarqué dans une aventure... mais il n*y a plus à s'en dédire : allez vite , et revenez. »

Je courus à Thôtel ; Jasmin me dit que mon père était sorti , et qu'une fort jolie demoiselle m'attendait chez moi depuis plus d'une heure. « Une jolie demoiselle , Jasmin ! » Je m'élançai comme un trait dans mon appartement. « Ha ! ha! Justine, c'est toi? Jasmin disait bien que c'était une jolie demoiselle ; » et j'embrassai Justine. « Gardez cela pour ma maltresse , me dit-elle d'un petit air boudeur.

— Pour ta maltresse? Justine, ah ! tu la vaux bien ! — Qui vous l'a dit? — Je le soupçonne; il ne tient qu'à toi que j'en sois certain. » Et j'embrassais Justine , et Justine me laissait faire en répétant : « Gardez cela pour ma ma! tresse. Mon dieu ! que vous êtes bien avec vos habits ! ajouta-t-elle. Est-ce que vous les quitterez encore pour vous déguiser en femme? — Ce soir, pour la dernière fois , Justine; après cela, je serai toujours homme... à ton service, belle enfant.

— A mon service, oh! que non; au service de madame.

— Au sien et au tien en même temps , Justine. — Oui - dà ! il vous en faut donc deux à la fois? — Je sens, ma chère, que ce n'est pas trop. » Et j'embrassais Justine, et mes mains se promenaient sur une gorge fort blanche qu'on ne défendait presque pas. « Mais voyez donc comme il est hardi ! disait Justine. Qu'est devenue la modestie de made-

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moiselle DuporUil ? — Ah! Justine, ah! tu ne sais pas comme une nuit m'a changé. — Cette nuit-là avait bien changé ma maîtresse aussi ! Le lendemain , elle était pâle , fatiguée. . . Ha ! mon Dieu ! en la voyant , je n*ai pas eu de peine à deviner que mademoiselle Duportail était un bien brave jeune homme. — Quand je te dis , Justine , que je n'en aurais pas trop de deux. »

Je voulus l'embrasser : pour cette fois elle se défendit en reculant. Mon lit se trouva derrière elle , elle y tomba à la renverse , et , par un malheur auquel on s'attend peutêtre , je perdis Téquilibre au même instant.

Quelques minutes après, Justine, qui ne proposait pas de réparer son désordre , me demanda en riant ce que je pensais de la petite espièglerie qu'elle avait faite au marquis. « Quoi donc, mon enfant? — L'étiquette au milieu du dos: que dites-vous du tour? — Ah! charmant! délicieux! presque aussi bon que celui que nous venons de faire à la marquise. — A propos d'elle, et ma commission, donc! Ma maîtresse vous attend... — Elle m'attend ! ah ! j'y cours. — Là ! le voilà parti ! et où courez-vous ? — Je n'en sais rien. — Voyez donc comme il me plantait là! — Justine, c'est que... tu conçois... — Je conçois que vous êtes un franc libertin. — Tiens, Justine, feisons la paix; un louis d'or et un baiser. — Je prends Tun très-volontiers, et je vous donne l'autre de bon cœur. Le charmant jeune homme! joli , vif et généreux ! oh I comme vous avancerez dans le monde ! Ah çà , partons ; suivez-moi par-derrière , à quel* que distance et sans affectation. Vous me verrez entrer dans une boutique ; à côté est une porte cochère que vous trou* verez entr' ou verte; vous entrerez vite; un portier vous demandera qui vous êtes, vous répondrez : L Amour ; vous

grimperez au premier étage ; sur une petite porte blanche vous lirez ce mot : Paphosf vous ouvrirez avec la clef que voici , et vous ne resterez pas long-temps seul. ■

Avant de sortir, j'appelai Jasmin pour lui ordonner de prendre un autre habit que celui de la maison, et d'aller, du la part de M. de Saint-I^uc , annoncer à M. Duportail que son fils ne reviendrait pas souper.

Cependant Justine s'impatientait, je la suivis : elle entra chez une marchande de modes; je me précipitai dans la porte cochére. • L'Amour! » criai-je au portier, et d'un saut je fus à Paphos. J'ouvris, j'entrai; le lieu me panit

digne du dieu qu'on y adorait. Un petit nomlnre de bougies

VIE DU CHEVALIER

n'y répandait qu'un jour doux; je vis des peintures charmantes 9 je vis des meubles aussi élégants que commodes ; je remarquai surtout dans le fond d'une alcôve dorée, tapissée de glaces , un lit à ressort , dont les draps de satin noir devaient relever merveilleusement l'éclat d'une peau fine et blanche. Alors je me ressouvins que j'avais promis à M. Duportail de ne plus revoir la marquise, et Ton devine que je m'en ressouvins trop tard.

Une porte que je n'avais pas remarquée s'ouvrit tout à coup; la marquise entra. Voler dans ses bras, lui donner vingt baisers , l'emporter dans l'alcôve , la poser sur le lit mouvant , m'y plonger avec elle dans une douce extase , ce fut l'aflaire d'un moment. La marquise reprit ses sens en même temps que moi. Je lui demandai comment elle se portait. « Que dites-vous donc? » répondit-elle d'un air étonné. Je répétai : « Ma chère petite maman , comment vous portez-vous? » Elle partit d'un éclat de rire, t Je croyais avoir mal entendu : le Comment vous portez -vous est excellent! mais si j'étais incommodée , il serait bien temps de me le demander I Croyez-vous que ce régime-ci convienne à une personne malade ? Mon cher Faublas , ajouta-t-elle en m'embrassant tendrement , vous êtes bien vif. — Ma chère petite maman , c'est que je sais aujourd'hui bien des choses que j'ignorais il y a trois jours. — Craignez-vous de les oublier, fripon que vous êtes? — Oh! non. — Oh! non, répéta-t-elle en me contrefaisant; je vous crois bien, monsieur le libertin. ( Elle m'embrassa encore. ) Promettez-moi de ne vous souvenir jamais qu'avec moi de ces choses-là. — Je vous le promets, ma petite maman. — Vous jurez d'être fidèle? — Je le jure. — Toujours? — Oui, toujours. — Mais, ditesmoi donc , vous avez beaucoup tardé à venir me joindre ,

petit ingrat. — Je n étais point chez moi , j*ai dtné chez M. Duportaii. — Chez M.. Duportail ! il vous a parlé de moi?

— Oui. — Vous ne lui avez pas conté les folies?... — Non , maman. — Vous lui avez bien dit que j'ai toujours été, que je suis encore y comme le marquis , trompée par les apparences; que je vous crois... tille? ajouta-t-elle en rougissant. — Oui. — Vous savez donc mentir? — Est-ce que j'ai menti? -— Je crois que le fripon se moque de sa maman. »

Je feignis de vouloir m'enfuir, elle me retint : < Demandez pardon tout à l'heure , monsieur I » Je le demandai comme un homme qui était bien sûr de l'obtenir; le badinage s'échaufia , la paix fut signée.

« Vous n'êtes plus fâchée? dis-je à la marquise. — Bon! répondit-elle en riant, est-ce que ta colère d'une amante tient contre de pareils procédés? — Petite maman, je passe avec vous des moments bien doux ; savez-vous à qui j'en ai l'obligation? — Il serait bien singulier que vous crussiez en devoir de la reconnaissance à quelque autre qu'à moi ! — Cela est singulier, j'en conviens; mais cela est. — Expliquez-vous, mon bon ami. — J'ignorais le bonheur que vous me prépariez; je serais encore chez M. Duportail, si votre cher mari n'était venu faire une visite... — A M. Duportail?

— Et à moi , maman. — Il vous a vu chez M. Duportail ? » Ici je racontai à ma belle maîtresse tout ce qui s'était

passé dans la visite que le marquis nous avait faite. Elle se contint beaucoup pour ne pas rire. « Ce pauvre marquis , me dit-«lle, a la plus maligne étoile I il semble qu il aille exprès chercher le ridicule I Une femme est bien malheureuse, mon cher Faublas, dès qu'elle aime quelqu'un; son mari n'est plus qu'un sot. — Mais, petite maman, vous

VIE DU CUEVALIER

n*6tes pas tant à plaindre I il me semble que dans ce cas le malheur est pour le mari. ^ Ah! c'est que, répondit*elle en prenant un air sérieux , on souffre toujours des humiliations qu'un mari reçoit. — On en soulTre!... — Faublas, vous vous ferez battre... Mais, dites-moi, il faut que voue alliez souper a\ec le marquis, et vous n'avez pas de robe; et puis, comptez-vous me quitter sitôt? — Oh! le plus tard que je pourrai , ma belle maman. — Mais, vous pouvez vous habiller ici. » A ces mots, elle sonna Justine: « Va, lui dit-elle , chercher une de mes robes ; il faut' que nous habillions mademoiselle. » Je fermai la porte sur Justine, qui me donna un petit souflQet; la marquise ne s'en aperçut pas; je retournai près d'elle.

« Petite maman , étes-vous bien sûre que votre femme de chambre ne jasera pas? — Oui, mon ami; je lui donnerai , pour se taire, beaucoup plus d'argent qu'on ne lui en donnerait pour parler. Je ne pouvais vous recevoir chez moi; il fallait renoncer au plaisir de vous voir, ou me décider à faire une imprudence : mon cher Faublas , je n'ai pas balancé... Charmant enfant! ce n'est pas la première folie que tu me fais faire. (Elle me donna le baiser le plus tendre.) — Maman , je vais peut-être vous faire une question îndis* crête; mais je suis d'une curiosité... Chez qui sommes-nous donc ici? — Chez une de mes amies... — Cette amie-là aime... — Oui, mon ami, vous avez dit le mot; elle aime. . c'est l'amour qui a fait ce lieu charmant; c'est pour son amant... — Et pour le vôtre, ma petite maman. — Oui, mon bon ami ; elle a bien voulu me prêter ce boudoir pour ce soir — Cette porte, par laquelle vous êtes entrée? — Donné dans ses appartements. — Maman , encore une question. — Voyons. — Comment vous portez-vous T? » Elle me

ISO

regarda d'un air étonné, en riant. « Oui, continuai-je , plaisanterie à part, vous étiez malade avant-hier. . . M de Rosambert... — Ha ! ne me parlez pas de lui ; M. de Rosambert est un fat... qui vous fera cent sots contes, je vous en préviens. D'abord, si Ton veut l'en croire, il a eu tout l'univers. — Ho ! oui , c'est un fat. . . il nous a bien tourmentés avant-hier. — Je n*ai pas fermé Vœil de la nuit. Mais laissons cela ; quand je te vois, mon bon ami , je ne sotige plus à ce que j'ai souffert pour toi... Quil est bien dans ses habits d'homme!... qu'il est joli ! .. qu'il est charmant ! Mais c'est bien dommage , ajouta-t-elle en se levant d'un air léger ; il faut quitter tout cela. Allons, M. de Faublas, faites place à mademoiselle Duportail. » En disant cela, elle défit, d'un coup de main , tous les boutons de ma veste. Je me vengeai sur un fichu perfide que j'avais déjà beaucoup dérangé, et que j'enlevai tout à fait. Elle continua l'attaque; je me plaisais à la vengeance : nous ûtions tout sans rien rétablir. Je montrai à la marquise, demi-nue, l'alcôve fortunée; pouvait-elle ne pas s'y laisser conduire !

On grattait doucement à la porte : c'était Justine. Il faut lui rendre justice; pour cette fois, elle avait fait promptement sa commission. Quoique peu décemment vêtu , j'allais, sans y songer, ouvrir à la femme de chambre : la marquise tira un cordon , des rideaux se fermèrent sur nous , la porte s'ouvrit. « Madame , voici tout ce qu'il vous faut ; vous aiderai- je à l'habiller? — Non, Justine, je m'en charge; mais tu la coifferas; je te sonnerai. » Justine sortit; nous nous amusâmes quelque temps encore à contempler les tableaux riants et multipliés que nous offraient les glaces dont nous étions environnés. « Allons , me dit la marquise en m'embrassani , il faut que j'habille ma fille. * Je voulus

130 VIE DU CUEVALIER

marquer l'iastant de la retraite par une dernière victoire. « Non, moD bon ami, ajouta-t-elle; il ne faut abuser de rien. »

Ma toilette commença ; tandis que la marquise s'en occupait sérieusement , je m'amusais à tout autre chose. • Voyez s'il finira! disait ma belle maîtresse. Allons, songez qu'il Taut être sage ; vous voilà demoiselle. • J'étais afiublé d'un jupon et d'un corset. • Ma petite maman , il faut d'abord que Justine me coifle, ensuite elle finira de m'habiller. • J'allais sonner. * Qu'il est étourdi I ne voyez-vous pas dans

quel état vous m'avez mise'* ne Taut-il pas que je m'habille aussi? ■ J'offris mes services à la marquise; je faisais tout de travers. ■ Petite maman, il faut plus de temps pour réparer que pour détruire. — Oh! oui, je le vois bien; quelle femme de chambre j'ai là ! elle est encore plus curieuse que maladroite. •

EnGn, nous sonnâmes Justine. « Petite, il faut coiffer cette enfant. — Oui , madame : mais ne faudra-t-il pas que j'ar-

DE FâUBLAS.

1SJ

range vos cheveux aussi? — Pourquoi donc? suis -je décoiffée? — Madame , il me semble que oui. » La marquise ouvrit une armoire, on y fourra mes habits d'homme : c Demain matin, me dit-on, un commissionnaire discret vous reportera tout cela chez vous. » Dans une autre armoire, plus profonde, se trouvait une table de toilette, qu'on roula jusqu'à moi , et voilà Justine exerçant ses petits doigts légers.

La marquise , en se plaçant auprès de moi , me dit : « Mademoiselle Duportail, permettez -moi de vous faire ma cour. — Oui, oui , interrompit Justine, en attendant que M. de Faublas vous fasse encore la sienne. — Que dit donc cette écervelée? répondit la marquise. — Elle dit que je vous aime ' bien. — Dit-elle vrai , Faublas? — En doutez-vous, maman? » et je lui baisai la main. Gela déplut à Justine, apparemment : « Diables de cheveux ! dit-elle en donnant un coup de peigne vigoureux, comme ils sont mêlés! — Aie! Justine, tu me fais mal ! — Ne faites pas attention , monsieur ; songez à votre affaire , madame vous parie. — Petite, je ne dis mot, je regarde mademoiselle. Duportail. Tu la fais bien jolie! — C'est pour qu'elle plaise davantage à madame. — Petite, je crois qu'au fond cela t'amuse; mademoiselle Duportail ne te déplaît pas. — Madame, j 'aime encore mieux M . de Faublas. — Elle est de bonne foi, au moins. — Ho! de très-bonne foi. Madame, demandez-lui plutôt à lui-même. — Moi, Justine, je n'en sais rien. — Vous mentez , monsieur ! — Comment, je mens ? — Oui , monsieur ; vous savez bien que quand il faut faire quelque chose pour vous, je suis toujours prête.... madame m'envoie chez vous , zest ! je pars. — Oui , interrompit la marquise , mais tu ne reviens pas. — Ho ! madame, aujourd'hui ce n'est pas ma faute, il m'a fait attendre. (Ici.

VIE 1>U CHEVALIE-R

Justine me chatouilla doucement le cou en tournant une bour cle. ) — C'est qu'il n'est pas pressé quand il faut venir me voir ! — Ah I petite maman y je ne suis heureux qu'auprès de vous. » J'embrassai la marquise , qui faisait mine de s'en défendre. Justine trouva le badinage trop long, elle me pinça rudement. La douleur m'arracha un cri. < Prenez donc garde à ce que vous faites , dit la marquise à Justine avec un peu d'humeur. — Mais, madame, aussi, il ne peut pas se tenir un moment tranquille. »

Il y eut quelques instants de silence. Ma belle maltresse tenait une de mes mains dans les siennes, l'espiègle sou-^ brette occupa l'autre en me faisant tenir un bout de ruban qui devait nouer mes cheveux, et, saisissant le moment, elle m'appliqua un peu de pommade sur la figure, c Justine 1 lui dis-je. — Petite! dit la marquise. — Madame, je n'occupe qu'une main, que ne se défend-il avec l'autre? i» Et puis, fei*gnant que la houppe lui était échappée, elle me jeta de la poudre sur les yeux. « Petite, vous êtes bien folle!... Je ne vous enverrai plus chez lui. — Bon! madame, est-ce qu'il est dangereux ? je n'ai pas peur de lui., — Ho ! mais , Justine, c'est que tu ne sais pas comme il est vif ! — Ah ! que si, madame. — Tu le sais, petite? — Oui, madame. Madame se souvient du soir qu'elle a couché chez nous, cette bdle demoiselle? — Hé bien? — J'ai offert de la déshabiller, madame n'a pas voulu. — Sans doute; elle avait un air si modeste, si timide : qui n'en aurait été la dupe? Je ne sais pas comment j'ai pu lui pardonner. — Ho ! c'est que madame est si bonne!... Madame, Je disais donc que vous n'aviez pas voulu. Mademoiselle Duportail se déshabillait derrière les rideaux; j'ai passé par hasard près d'elle au moment où, ayant ôté son dernier jupon , elle s'élançait dans le lit. — Hé

bien ? — Eh bien I madame, cette drôle de demoiselle sauta si vite, si singulièrement et avec si peu de précaution, que je m'aperçus que... — Eh bien! achève donc, dis-je à Justine. — Ah ! mais, je n'ose. — Finis donc, dit la marquise en se cachant le visage avec son éventail. — Elle sauta si singuliè-^ rement et avec si peu de précaution , que je m'aperçus. . . — Quoi! Justine, interrompit la marquise d'un ton presque sérieux , vous aperçûtes que c'était un jeune homme? — Oui, madame. — Comment 1 Qt vous ne m'avez pas avertie I — Bon l madame, le pouvais-je? vos femmes dans votre appartement, le marquis prés d'y entrer : cela aurait fait un beau vacarme ! et puis, madame le savait peut-être. » A ces derniers mots, la marquise pâlit. « Vous me manquez, mademoiselle; sachez que si je veux bien m'oublier, je ne veux pas qu'on s'oublie !» Le ton dont ces paroles furent prononcées lit trembler la pauvre Justine; elle s'excusa de son mieux. « Madame , je plaisantais. — Je le crois , mademoiselle; si je pensais que vous eussiez parlé sérieusement, je vous chasserais dès ce soir. » Justine se mit à pleurer. Je tâchai d'apaiser la marquise. « Convenez, me dit celle-ci, qu'elle m'a dit une impertinence. . . Comment I oser supposer, oser me dire en face et devant vous que je savais. . . ( Elle rougit beaucoup, me prit la main et me la serra doucement. ) Mon cher Faublas, mon ami, vqus savez comme tout cela s'est passé ! vous savez si ma faiblesse est excusable I votre déguisement trompe tout le monde. Je vois au bal une jeune demoiselle, jolie, pleine d'esprit, pour qui je me sens beaucoup d'inclination ; elle soupe chez moi , elle y couche , tout le monde se retire.... l'aimable demoiselle est dans mon lit, à oôté de moi... il se trouve que c'est un charmant jeune homme ! Jusqu'ici , le hasard , ou plutôt l'amour, a tout fait.

Vl£ DU CHEVALIER

Après cela , j'ai sans doute été bien faible ; mais quelle femme, à ma place, aurait résisté? Le lendemain /je m'applaudis du hasard qui a fait mon bonheur et qui Tassure. Faublas, vous connaissez le marquis , on m'a mariée malgré moi, on m'a sacrifiée : quelle femme excusera-t-on , si l'on me juge avec rigueur? (Je vis la marquise prête à pleurer, j'essayai de la consoler par le baiser le plus tendre , je voulus parler. ) Un moment, me dit-elle, un moment, mon ami : le lendemain, je confie à mademoiselle mon étonnante aventure, je lui dis tout! Faublas... Elle a le secret de ma vie, mon secret le plus cher ! elle parait me plaindre, m'aimer ; point du tout : elle abuse de ma confiance , elle suppose une horreur, elle me dit en face... »

Justine fondait en larmes ; elle tomba aux genoux de sa mattresse, elle lui demanda vingt fois pardon. Je joignis mes instances aux siennes, car j'étais vivement ému. La marquise fut attendrie : « Allez, dit-elle, allez, je vous pardonne, Justine; oui, je vous pardonne. » Justine baisa la main de sa maltresse, et s'excusa de nouveau. « C'est assez, lui répondit-on, c'est assez; je suis calmée, je suis contente. Relevezvous, Justine, et n'oubliez jamais que si votre maîtresse a des faiblesses, vous devez la plaindre et l'excuser. Allons, petite, ajoutart-elle avec beaucoup de douceur, ne pleure plus, relève- toi ; je te dis que je te pardonne ; finis cette coiffure, et qu'il ne soit plus question de cela. »

Justine reprit son ouvrage en me lorgnant d'un air confus. La marquise me regardait languissamment ; nous gardions tous trois le silence : ma toilette n'en alla que plus vite, j'eus deux femmes de chambre au lieu d'une. Il était neuf heures ; il fallut se séparer; nous nous donnâmes le baiser d'adieu. « Allez, friponne , me dit la marquise, et mena-

gez mon mari. Demain, je vous donnerai de mes nouvelles. » Je descendis 9 un fracre était à la porte; comme j'y montais, deux jeunes gens passèrent ; ils me regardèrent de très-près, et se permirent quelques plaisanteries plus grossières que galantes. J'en fus surpris : la maison d'où je sortais pouvaitelle être suspecte? c'était celle d'une amie de la marquise. Ma mise n'était pas non plus celle d'une fille. Pourquoi donc ces messieurs s'égayaient-ils sur mon compte? c'est qu'apparemment il leur avait paru étrange de voir une femme bien parée et sans domestiques monter seule dans un fiacre à neuf heures du soir.

A mesure que mon phaéton avançait, mes réflexions prirent un autre cours et changèrent d'objet. J'étais seul, je pensais à ma Sophie. Je ne lui avais fait , dans la matinée, qu'une courte visite; dans la soirée, je ne donnais qu'un moment à son souvenir; mais si le lecteur veut m'excuser, qu'il songe aux doux plaisirs que vient de m'offrir une femme charmante, voluptueuse et belle; qu'il sache que Justine a la plus jolie petite ligure chiflbnnée, qu'il se souvienne surtout que Faublas commence son noviciat et qu'il n'a guère que seize ans.

J'arrivai chez M. Duportail. Le marquis, en me faisant de profondes révérences, commença par me demander si j'avais vu sa femme. Répondre non, c'était bien mentir; il fallut m'y déterminer pourtant. « Non, monsieur le marquis....

— Je le savais bien! j'en étais sAr! » M. Duportail l'interrompit : « Ma fille, vous vous êtes fait long-temps attendre; nous allons souper. — Sans mon frère? — Il m'a fait dire qu'il soupait en ville. — Gomment ! ta veille de mon départ!

— Belle demoiselle , vous ne m'aviez pas dit que vous aviez un frère. — Monsieur, je crois l'avoir dit à madame la mar-

VIE DU CUEVALIER

quise. — Elle ne m'en a pas parlé ! — Bon ! — Je vous donne ma parole d'honneur qu'elle ne m'en a pas parlé l — Monsieur, je vous crois. — Ah ! c'est que c'est conséquent ! Monsieur votre père croirait que je fais le connaisseur, et que je ne le suis pas. — Comment donc? — Comment? mademoiselle, vous ne croiriez jamais ce qui m'est arrivé! En entrant ici, j'ai reconnu monsieur votre frère, que je n'avais jamais vu! — Oh bah ! — Demandez à monsieur votre père. — A la bonne heure, monsieur, vous l'avez reconnu; mais madame la marquise... — Ne m'en a pas parlé, je vous jure. — Bon ! — Je vous en donne ma parole d'honneur (et le marquis se fâchait presque). — En ce cas, monsieur, il feutque vous soyez grand physionomiste. — Oh! ça, c'est vrai , répondit-il avec une joie extrême ; personne ne se connaît en physionomie comme moi. »

M. Duportail s'amusait de la conversation; et, de peur qu'elle ne finit trop t<H : « Il faut convenir aussi, dit-il au marquis, qu'il y a un air de famille. —J'en conviens, répliqua celui-ci, j'en conviens; mais c'est justement cet air de famille qu'il faut saisir, qu'il faut distinguer dans les traits; c'est là ce qui constitue les vrais connaisseurs ! Entre père, mère, frères et sœurs, il y a toujours un air de famille. — Toujours, m'écriai-je, toujours ! vous croyez, monsieur? — Si je le crois ! mais j'en suis sur. Quelquefois cet air-là est enveloppé dans le maintien, dans les manières, dans les regards..., enveloppé de manière qu'il n'est pas aisé de l'apercevoir. Eh bien! un homme habile le cherche. .. , le débrouille. . . Vous concevez ? — De sorte que si , après m'avoir vue, mais avant d'avoir vu mon père, mon père que voici, vous l'aviez par hasard rencontré au milieu de vingt personnes?— Lui ! dans mille je l'aurais reconnu I >» M. Dupor-

lail et moi nous nous mimes à rire. Le marquis se leva, quitta la table, alla à M. Duportail , lui prit la tête d'une main, et promenant un doigt sur le visage de mon prétendu père : « Ne riez donc pas , monsieur , ne riez donc pas. Tenez , mademoiselle, voyez-vous ce trait-là, qui prend ici, qui passe par là, qui revient ensuite..? Revient-il? non, il ne revient pas, il reste là. Eh bien ! tenez... (Il venait à moi.) — Monsieur, je ne veux pas qu'on me touche. (Il s'arrêta et promena son doigt, mais sans me toucher le visage. ) — Eh bien ! mademoiselle, ce même trait, le voilà : là, ici, et encore là... là ; voyez-vous? — Eh 1 monsieur, comment voulez-vous que je voiel — Ah! vous riez!... il ne faut pas rire, cela est sàrieux... vous voyejB bien, vous, monsieur? — Ah! trèsbien. — Outre cela, monsieur, il y a dans l'ensemble... dans la conflguration du corps, certaines nuances... de ressemblance... certains rapports secrets... occultes.^; — Occultes! répétai-je, occultes! — Oui, oui, occultes. Vous ne savez peut-être pas ce que c'est qu'occultes? cela n'est pas étonnant, une demoiselle... Je disais donc, monsieur, qu'il y a des ressemblances occultes... non, ce n'est pas ressemblances que j'avais dit, c'est un autre mot... plus... là... mieux... ah I dame, je ne sais plus où j'en étais; on m'a interrompu. — Monsieur, vous avez dit des rapports occultes. — Ah ! oui, des. rapports , des rapports ! et je vais vous faire concevoir cela, à vous, monsieur, qui êtes raisonnable. — Gomment! monsieur le marquis , vous m'injuriez. Je crois ! — Non , ma belle demoiselle, vous ne pouvez pas savoir tout ce que monsieur votre père sait. — Ah ! dans ce sens-là... — Oui, dans ce sens-là , ma belle demoiselle. Mais , de grâce , laissez-moi expliquer à monsieur... Monsieur, les pères et les mères, dans la... procréation des. individus, font des êtres

Vl£ DU CUEVALIKIR

qui ressemblent... qui ont des rapports occultes avec les êtres qui les ont procréés, parce que la mère, de son côté, et le père du sien... — Chut! chut ! je vous entends, interrompit M. Duportail. — Oh ! elle ne comprend pas cela, répondit le marquis, elle est trop jeune... Gela est pourtant clair, ce que je vous explique ; mais cela est clair pour vous< Ces choses-là, monsieur, sont physiques; elles ont été physiquement prouvées par des... par de grands physiciens, qui entendaient très-bien ces parties-là^ . ^— Monsieur le marquis , pourquoi donc parler bas î — J'ai uni, mademoiselle, j'ai fini : monsieur votre père est au fait. — Vous vous connaissez en physionomie , monsieur le marquis; mais vous connaissez-vous aussi en étoffes? Que dites-vous de cette robe-là? — Elle est très-jolie, trèsjolie. Je crois que la marquise en a une pareille^., oui, toute pareille. — De la même étoffe? de la même couleur? — De la même étoffe , je ne sais pas ; mais , pour la couleur, c'est absolument la même : elle est très-jolie et vous va aU mieux. » Il partit de là pour me faire des compliments à sa manière, tandis que M. Duportail, devinant à qui la robe appartenait, me regardait d'un air mécontent et semblait me reprocher d'avoir sitôt oublié la parole que je lui avais donnée.

Nous sortions de table, quand mon vénérable père, M. de Faublas, qui m'avait promis de me venir chercher, arriva* Son étonnement fut extrême de retrouver chez M. Duportail son fils encore travesti , et le marquis de B^^^. « Encore ! dit-il en me regardant d'un air sévère; et vous, M. Duportail, vous avez la bonté... — Hé! bonsoir, mon ami; ne reconnaissez-vous pas le marquis de B^^^ ? il m'a fait l'honneur de venir me demander à souper , pour faire ses adieux à ma

fille qui part demain. —- Qui part demain? répliqua le baron en saluant froidement le marquis. — Oui, mon ami, elle retourne à son couvent 5 ne le savez-vous pas ? — Hé ! non , dit le baron avec impatience, hé ! non , je ne le sais pas. — Eh bien! mon ami, je vous le dis, elle part. — Oui, monsieur , interrompit le marquis en s'adressant à mon père , elle part; j'en ai bien du chagrin , et ma femme en sera très-fâchée. — Et moi, monsieur, répondit le baron, j'en suis bien aise. Il est temps que cela finisse , » ajouta-t-il en me regardant. M. Duportail craignit qu'il ne s'emportât, il le tira à part : « Qu'est-ce donc que cet homme-là? me dit alors le marquis; ne l'ai-je pas vu ici l'autre jour? — Juste* ment. — Ho! je l'ai reconnu tout d'un coup ; quand une fois j'ai vu une figure, elle est là. Mais cet homme-là me déplaît; il a toujours l'air fâché. Est-ce un de vos parents? — Point du tout. — Tant mieux ; cet homme-là, quand il ne vous rit pas au nez, il vous regarde de travers. — Ho ! il ne faut pas faire attention à cela, c'est un philosophe. — Un philosophe ! reprit le marquis d'un air effrayé; ah ! je ne m'étonne plus; Un philosophe ! ah ! je m'en vais. » M. Duportail et le baron s'entretenaient ensemble et nous tournaient le dos. Le marquis alla dire adieu à M. Duportail. « Ne vous dérangez pas, dit-il au baron qui se retourna pour le saluer. Monsieur, ne vous dérangez pas; je n'aime pas les philosophes, moi; un philosophe ! un philosophe ! b répéta-t-il en s'enfuyant.

Quand il fut parti, mon père et M. Duportail recommencèrent à causer tout bas. Je m'endormis au coin du feu; un songe heureux me présenta l'image de ma Sophie. « Faublas, cria le baron , allons-nous-en. — Voir ma jolie cousine? lui dis-je encore tout étourdi. — Sa jolie cousine! voyez s'il ne dort i>as debout. » M. Duportail riait : il me dit : « Allez-

VIE DU CHEVALIER

vous-en, iuod ami, allez dormir chez vous, je crois que vous en avez besoin ; nous nous reverrons : je vous dois encore des reproches et le récit de mes malheurs ; nous nous reverrons. »

En rentrant, je demandai M. Person; il venait de se coucher ^ j'en fis autant, et je fis bien. Jamais on ne dormit plus profondément aux harangues fraternelles de nos francsmaçons, aux lectures publiques du musée moderne, aux rares plaidoyers des D***, des D***, des D***, et de tant d'autres grands orateurs inscrits sur le fameux tableau.

A mon réveil, je sonnai Jasmin pour le prévenir qu on me rapporterait, dans la matinée, mes habits que j'avais laissés la veille chez un ami; ensuite je fis appeler M. Person; je lui demandai comment se portaient Adélaïde et mademoiselle de Pontis. * Vous les avez vues hier , me répondit-il. — Et vous aussi, M. Person, vous les avez vues, et même vous leur avez dit que j'avais fait une connaissance au bal. — Eh bien! monsieur, quel mal? — Et quelle nécessité » monsieur? Dites à ma sœur vos secrets, à la bonne heure; mais les miens, je vous prie de les respecter. — En vérité, monsieur, vous le prenez sur un ton... depuis quelques jours on ne vous reconnaît plus... je me plaindrai à monsieur votre père. — Et moi, monsieur, à ma sœur. (Je le vis pâlir.) Goyez-moi, soyons bons amis; mon père désire que je sorte avec vous ; eh bien ! finissez votre toilette , et allons au couvent. »

Nous partions quand Rosambert arriva. Dès qu'il sut où nous allions, il me pria de lui permettre de nous accompagner. « Depuis quatre mois, dit-il, vous m'avez promis de me faire connaître votre aimable sœur. — Rosambert, je vais vous tenir parole, et vous allez voir une demoiselle que

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VOUS serez forcé d'estimer. — Ah ! mon ami , distinguons ; je suis très-convaincu que mademoiselle de Faublas est dans le cas de l'exception ; mais je rétorquerai sur vous le terrible argument dont vous vous êtes armé contre moi : une exception ne détruit pas la règle , elle la prouve. — Tout comme il vous plaira; je vous préviens que vous allez voir une demoiselle de quatorze ans et demi, innocente, ingénue jusqu'à la simplicité : cependant elle est aussi grande qu'on peut Têtre à son âge, et elle ne manque ni d'esprit ni d'éducation. »

Person fut plus heureux que moi ; ma sœur vint au parloir, ma Sophie n'y vint pas. Après les révérences et les compliments d'usage, après quelques minutes d'une conversation générale, je ne pus dissimuler mon inquiétude: « Adélaïde, dites-moi donc ce qu'a ma jolie cousine ? — Oh ! mon frère, il faut que son mal soit bien amer, car elle le cache et elle s'en occupe toute la journée. Je ne reconnais plus ma bonne amie ; autrefois elle était étourdie, gaie, folle comme moi; maintenant je la vois triste, rêveuse, inquiète. Nous la trouvons toujours presque aussi douce , aussi caressante; mais elle est rarement avec nous. Dans nos heures de récréation, elle jouait, elle courait au jardin avec nos compagnes; à présent, mon frère, elle cherche un petit coin pour s'y promener toute seule. Oh ! elle est malade ! elle est vraiment malade! elle mange peu, elle ne dort pas, elle ne rit plus; et moi, mon frère, moi qu'elle aimait tant, elle a l'air de me craindre I oui, en vérité, je l'ai remarqué, elle fuit tout le monde; mais c'est moi surtout qu'elle évite! Hier, je la vois entrer dans une petite allée couverte, au bout du jardin ; j'arrive à pas de loup, je la trouve s'essuyant les yeux : Ma bonne amie, dis-moi donc où tu as mal... Elle

lit VIE DU CHEVALIER

me regarde d'un air... d'un air... mais c'est que je n'ai vu

personne avoir cet air-là... Enfin, elle me répond : Adélàide, tu m le devines pas? ak! que tu es heureuse! mais que je suis à plaindre ! et puis elle rougit, elle soupire, elle pleure. Je tâche de la consoler; plus je lui |>arle, plus elle se chagrine. Je t'embrasse, elle me lixe long-temps et parait tranquille ; tout à coup , elle met sa main sur mes yeux , et elle me dit : Adéldide , cache ton visage! oh! cache-le! il est trop... il me fait mal! Laisse-moi, va-l'en un moment, laisse-

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moi seule; et elle se remet à pleurer. Moi , qui vois que son mal augmente, je lui dis : Sophie... »

A ce nom de Sophie, Rosambert se pencha à mon oreille : « Ah ! la jolie cousine , c'est Sophie , c'est cette Sophie que j'ai blasphémée ! Ah 1 pardon ! » Ma sœur reprit :

« Je lui dis : Sophie, attends un moment , je vais chercher ta gouvernante. . . Oh 1 alors elle se remet , elle s'essuie les yeux, elle me prie de ne rien dire; je suis obligée de le lui promettre. Mais, au fond, cela n'est pas raisonnable : vouloir être malade, et ne pas vouloir que sa gouvernante le sache !

— Ma chère Adélaïde, pourquoi n'est-elle pas venue au parloir avec vous aujourd'hui? — C'est qu'elle est si distraite^ si préoccupée ! elle vous aimait presque autant que moi autrefois... — Et maintenant? — Je crois qu'elle ne vous aime plus. Tout à l'heure, je lui ai dit que vous étiez là... Le jeune cousin, s' est-elle écriée d'un air. content; elle venait, elle s'est arrêtée : Non j je n'irai pas , m'a-t-elle dit, je ne veux pas, je ne peux pas. . . dites-lui de ma pari que. . . elle paraissait chercher, j'attendais qu'elle s'expliquât : Mon Dieu^ ne savez-vous pas ce qu'il faut lui dire? a-t-elle ajouté avec un peu d'humeur... ce qu'on dit en pareil cas! les compliments d'usage l et elle m'a quittée assez brusquement. B

Je m'enivrais du plaisir d'entendre ma sœur ingénue me peindre avec l'innocence d'un enfant les tendres agitations, les douces peines de Sophie. Rosambert, encore plus étonné que je n'étais ravi , prêtait une oreille attentive , et le petit M. Person, nous regardant tous trois, paraissait en même temps inquiet et charmé.

« Adélaïde, vous croyez donc que Sophie ne m'aime plus ?

— Ah ! mon frère, j'en suis, presque sûre : tout ce qui se

VIE DU CHEVALIER

rapporte à vous lui donne de Thumeur, et moi^ j'en suis quelquefois la victime. — Comment? — Oui; l'autre jour, monsieur que voilà (montrant M. Person) nous apprit que vous aviez passé la nuit tout entière chez madame la marquise de B^^^; hé bien, quand monsieur fut parti, dès que nous fumes seules, Sophie me dit d'un ton très-sérieux : Votre frère n*a pas couché à t hôtel ! il n'est pas rangé , votre frère! cela n'est pas bien... Votre frère! votre!... elle me tutoie ordinairement. Votre frère ! Quand même vous seriez dérangé , Faublas , doit-elle se fâcher contre moi ? Votre frère I... Le jour d'après, je crois, vous avez été au bal masqué. M. Person est venu nous le dire; car il nous dit tout, M. Person. Dès que nous avons été seules, Sophie m'a dit : Votre frère s'amuse au bal, et nous nous ennuyons ici! Point du tout, lui ai-je répondu, on ne s'ennuie point avec sa bonne amie... Ah! oui y a-t-elle répliqué, ah! oui, avec sa bonne amie, cela est vrai. Cependant, mon frère, voyez cette singularité I un moment après elle a répété tristement : il s'amuse au bal y et nous nous ennuyons ici!... Nous nous ennuyons! et mais, quand cela serait vrai, cela n'est pas poli , elle ne doit pas le dire !.. Oh ! si elle n'était pas malade, je lui en voudrais Jbeaucoup. Je me rappelle encore un trait : hier, vous nous avez dit que madame de B*** était jolie. Le soir, j'ai poursuivi Sophie, et je l'ai forcée de se promener avec moi. Votre frère y m'a-t-elle dit, car à présent c'est toujours votre frère... il trouve cette marquise jolie; il est sans doule amoureux d'elle. J'ai répondu : Ma bonne amie, cela est impossible , cette madame de B^*^ est mariée. Elle m'a pris la main et elle m'a dit : Adélaïde j ah! que tu es heureuse ! Il y avait dans son regard, dans son sourire, du dédain, de la pitié. Est-ce honnête, cela?... ah!

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que tu es heureuse!... hé mais, sûrement, je suis heureuse; je mu porte bien, moi 1

— Mais, Adélaïde, tout ce que vous me dites-là ne prouve pas que ma jolie cousine ne m'aime plus : elle est peut-être un peu fâchée ; mais tous les jours on boude les gens qu'on aime. — Oh! sans doute, s'il n'y avait que cela. — Et qu'y a-t-il donc encore? — Eh bien ! autrefois elle m'entretenait sans cesse de vous, elle était joyeuse de vous voir; Â présent, elle me parle encore de mon frère; mais c'est si rarement et d'un ton toujours si sérieux I Hier, ne l'avezvous pas remarqué? elle n'a pas dit un mot, pas un seul mol pendant que vous étiez là. Allez, allez, mon frère, quand 00 aime les gens on leur parle; je vous assure que ma bonne amie ne vous aime plus. •

Ici Rosarabert se mêla de la conversation , qui changea

d'objet. On parla danse, musique, histoire et géographie

VIE DU CHEVALIER

Ma sœur, qui venait de causer comme une fille de dix ans, raisonna alors comme une femme de vingt. Le comte, à chaque instant plus surpris , semblait ne pas s'apa*cevoir que les heures s'écoulaient, quoique M. Person eût pris la peine de Ten avertir plusieurs fois. Enfin le son d'une cloche qui appelait les pensionnaires au réfectoire nous obligea de nous retirer.

« Je vous avoue, me dit le comte, que j'ai peine à croire ce que j'ai vu. Comment peut-on allier l'ignorance et le savoir, la modestie et la beauté, l'ingénuité de l'enfance et la raison de l'âge mûr , enfin , permettez:- moi de le dire , une innocence aussi extrême avec un physique aussi précoce? Je croyais cette réunion impossible, mon ami; votre sœur est le chef-d'œuvre de la nature et de l'éducation. — Rosambert , ce chef-d'œuvre est le fruit de quatorze aiis de soins et de bonheur; il fut produit par le concours le plus rare des circonstances les plus heureuses. Le baron de Faublas a d'abord reconnu que l'éducation d'une fille était, pour un militaire, un fardeau trop pesant : ma mère, que nos regrets honorent tous les jours, ma vertueuse mère, s'est trouvée digne d'en être chargée. Le hasard aussi l'a bien secondée : il s'est rencontré pour sa fille des domestiques qui obéissaient et ne raisonnaient pas; une gouvernante qui n'écoutait pas d'histoires galantes et qui ne lisait pas de romans; des maîtres qui ne s'occupaient avec leur élève que de sa leçon ; une société de gens attentifs qui ne se permettaient jamais un geste suspect, un mot équivoque; et, ce qui n'est pas le moins essentiel et le plus commun, un directeur qui , dans son confessionnal , écoutait et ne questionnait pas. Enfin, mon ami, il n'y a pas six mois qu'Adélaïde est au couvent. — Six mois ! Ah ! dans un

espace de temps beaucoup plus court, combien de demoiselles, qu'on dit bien élevées, acquièrent là de grandes lumières, et reçoivent même certaines leçons qui avancent beaucoup une jeune fille! — C'est ici, Rosambert, qu'il faut encore admirer le bonheur d'Adélaïde! Vive, folâtre, enjouée avec toutes ses compagnes, elle n'en a distingué qu'une, une aussi délicate, aussi honnête, aussi sage qu'elle. . . une un peu plus éclairée peut-être , parce que depuis quelque temps lamour... — Ha! je vous entends, c'est la jolie cousine. — Oui, mon ami ; Sophie, non moins vertueuse qu'Adélaïde^ quoique sensible un peu plus tôt, Sophie est devenue l'unique amie de ma sœur. Ces deux cœurs si purs se sont, pour ainsi dire, sentis, attirés, confondus. Adélaïde, privée de sa mère, n'a plus vécu que par Sophie : leur amitié, aussi délicate que vive, les a sauvées des dangers dont vous me parlez, et auxquels je conçois que doivent être exposées , dans l'enceinte où elles se trouvent rassemblées, pressées, pour ainsi dire, tant de jeunes filles ardentes, inquiètes, curieuses, que te temps, l'heure, les lieux invitent continuellement à des liaisons qui, devenant très-intimes, peuvent bien n'être pas toujours désintéressées. Depuis quelque temps, j'ai troublé l'union des deux amies : il m'est permis de croire que je suis devenu l'heureux objet des plus chàres affections de ma jolie cousine. Adélaïde, à qui l'amour (je regardais M..Person) n'a pas encore montré son vainqueur, a porté sur Sophie sa sensibilité tout entière , et l'amertume de ses plaintes nous a prouvé l'excès de son amitié. . . — Et vous a assuré en même temps de votre bonheur. En vérité, Faublas, je vous félicite si Sophie est aussi aimable, aussi belle qu'Adélaïde. — Oh ! mon ami , plus belle encore ! — Cela me parait difficile. —

ME DU CHEVALIER

Oh! plus belle!... Vous la verrez. Plus belle! imaginez...— Chut! chul! doucement; comme il s'échauflè!... Dites-moi

donc, l'homme à sentiments, puisi^ue vous aviez une si charmante maîtresse, pourquoi m'avez -vous souillé la mienne ? Puisque M. de Faublas aimait tant le parloir , pourquoi madeinoiiielle Duportail a-Uelle couclié chez la marquise ? Comment donc arrangez-vous tout cela ? — Mais, - RosambiTt, cela n'est pas difficile... — Ni désagréable, je le conçois. — Vous riez! écoutez donc, mon ami. Vous savez comment les choses se sont passées entre la marquise et moi. — Oui, oui , à peu près. — Mais, rieur éternel, écoutez-moi. Élevé à peu prés comme ma sœur, je n'étais

UO

guère moins ignorant qu'elle il y a huit jours. Je n'ai pas pris madame de B*** : c'est elle qui s'est donnée... je suis jexcusable. — Allons, passe pour le bal paré; mais au moins vous étiez le maître de ne pas retourner chez elle. Le bal masqué ! hein ! qu'en dites- vous? — Je dis qu'on m'y avait attiré... Je n'ai guère que seize ans, moi ! mes sens sont neufs. — Ah ! Sophie ! pauvre Sophie ! — Ne la plaignez pas, je l'adore! Mais, Rosambert, je sais qu'il n'y a que des nœuds légitimes qui puissent m'assarer sa possession. — Gda doit être , au moins. — Eh bien ! en attendant que rhymen nous unisse, je respecterai toujours ma Sophie...

— C'est ce que l'on saura par la suite. — Cependant mon célibat me paraîtra dur. — Oh ! je le crois ! — Ma vivacité m'emportera quelquefois. — Sans doute. — Je ferai peutêtre quelques infidélités à ma jolie cousine... — Cela est plus que probable. — Mais dès qu'un heureux mariage...

— Ah ! oui. — Alors, ma Sophie, je n'aimerai que toi... — Cela n'est pas si sûr. — Je t'aim^ai toute ma vie. — Celui-là me parait fort ! »

Rosambert me quitta. Jasmin , à qui je demandai , en rentrant, si l'on avait rapporté mes habits, me dit qu'il n'avait vu personne ; j'attendis jusqu'au soir le commissionnaire, qui ne vint pas. J'étais inquiet, parce que j'avais laissé dans mes poches un portefeuille qui contenait deux lettres ; l'une m'avait été envoyée de province par un vieux -domestique de mon père ; le bonhomme me souhaitait une bonne année. J'aurais été fâché de perdre l'autre : c'était celle que la marquise m'avait écrite quelques jours auparavant; elle était, comme on sait, adressée à mademoiselle Du portail, et je voulais la conserver.

Les habits me furent rapportés le lendemain matin ; mais

\l£ DU CHEVALIER

je cherchai vainement dans les poches, le portefeuille ne s'y trouvait plus. Madame Dutour vint me faire oublier mon inquiétude en me remettant une lettre de la marquise. J'ouvris avec empressement; je lus :

« Ce soir, mon bon ami, à sept heures précises, trouvez- » vous à la porte de mon hôtel ; vous pourrez suivre avec » assurance la personne qui, après avoir soulevé le chapeau » dont vous vous serez couvert les yeux , vous nommera » TAdonis. Je ne puis vous en écrire davantage ; depuis le » matin je suis obsédée ; on me fatigue des détails de la » science physionomique ; ce n'est pas celle-là que je me » soucie d'approfondir! 0 mon ami, vous possédez si bien » l'art de plaire que, quand on vous connaît, on ne sait plus » qu'aimer, on ne veut plus que cela. »

Cette lettre était si flatteuse , l'invitation qu'elle contenait était si séduisante, que je ne balançai pas. J'assurai la Dutour que je ne manquerais pas de me rendre au lieu indiqué. Cependant, quand la messagère fut partie, je sentis quelque irrésolution. Ne devais-jc pas désormais, uniquement occupé de Sophie , éviter toute occasion de revoir sa trop dangereuse rivale?... Mais pourquoi m'imposerais-jc cette loi cruelle sans nécessité? Avais-je déclaré mon amour à Sophie ? Sophie m'avait-elle avoué le sien ? avait-elle acquis le droit d'exiger de moi ce sacrifice? D'ailleurs, à le bien prendre, ce que j'allais faire ne pouvait pas s'appeler une inûdélité! je ne m'embarquais pas dans une intrigue nouvelle ! Puisque j'avais passé la nuit avec la marquise, puisque je l'avais revue depuis dans ce galant boudoir, quel inconvénient de lui faire encore une visite? Cela ne faisait jamais que trois rendez-vous au lieu de deux; le crime était-il dans le nombre? Et puis ma jolie cousine ne serait pas instruite

de celui-là . . Enfin, ma parole éiait engagée ! le lecteur voit

bien que je né pouvais me dispenser d'aller à ce rendez-vous.

Je ne me lis pas attendre; Justine aussi ne me laissa pas

morfondie à la porte, elle souleva mon chapeau : • Venez,

bel Adonis. • Je la suivis à petits pas. Cependant le suisse , quoiqu'à demi ivre, entendit quelque bruit et demanda qui c'était. • C'est moi! c'est moi! répondit Justine. — Oui, reprit l'autre, c'est vous! mais ce jeune gaillard? — Hé bien t c'est mon cousin. • Le suisse était en gaieté, il se mit

VIE DU CHEVALIER

à fredonner : Voilà mon cousin, t allure, mon œusin; voilà mon cousin, l'allure.

Cependant Justine me conduisait au fond de la cour ; nous entilâmes un escalier dérobé; on conçoit que la jolie soubrette fut embrassée plusieurs fois avant que nous fussions au premier étage. Elle me fit signe d'être plus sage, et m'ouvrit une petite porte ; je me trouvai dans le boudoir de la marquise. « Entrez , me dit Justine , entrez dans la chambre à coucher, vous seriez mal ici. » Elle sortit et ferma la porte sur elle.

J'entrai dans la chambre à coucher; ma belle maîtresse vint à moi. « Ah ! maman, c'est donc ici que pour la seconde fois... » Elle m'interrompit : « Mon Dieu ! je crois entendre le marquis ! le voilà revenu pour toute la soirée ! sauvezvous, partez! » D'un saut je regagnai le boudoir; mais je ne songeai pas à tirer sur moi la porte de la chambre à coucher , elle resta entr'ouverte ; et, pour comble de malheur, cette étourdie de Justine avait fermé à double tour l'autre porte qui conduisait à l'escalier dérobé. La marquise, qui ne pouvait deviner que la retraite me fût fermée, s'était assise tranquillement. Déjà le marquis était entré dans son appartement et s'y promenait d'un air ef&ré. Je tremblais qu'il ne m'aperçAt dans le boudoir; il n'y avait pas moyen d'en sortir : comment faire ? Je me jetai sous l'ottomane, et, dans une situation très-incommode, j'entendis une conversation fort singulière, qui eut un dénouement plus singulier encore.

« Vous voilà de retour de bonne heure, monsieur. — Oui, madame. — Je ne vous attendais pas sitôt. — Cela se peut bien, madame. — Vous paraissez agité, monsieur, qu'avez-vous donc? — Ce que j'ai, madame, ce que j'ai!...

j'ai que... je suis furieux. — Modérez-vous, monsieur... peut-on savoir?... — J'ai que... il n'y a plus de mœurs nulle part... les femmes!... — Monsieur, la remarque est honnête et l'application heureuse ! — Madame , c'est que je n'aime pas qu'on me joue !... et quand on me joue, je m'en aperçois bien vite ! — Gomment ! monsieur, des reproches! des injures! cela s'adresserait-il... vous vous expliquerez sans doute ? — Oui , madame , je m'expliquerai , et vous allez être convaincue! — Convaincue!... de quoi, monsieur?— De quoi? de quoi? un moment donc, madame; vous ne me laissez pas le temps de respirer!... Madame, vous avez reçu chez vous, logé chez vous, couché avec vous, mademoiselle Duportail !... (La marquise avec fermeté.) ~ Hé bien ! monsieur ? — Hé bien ! madame , savez- vous ce que c'est que mademoiselle Duportail? — Je le sais... comme vous, monsieur; elle m'a été présentée par M. de Rosambert ; son père est un honnête gentilhomme chez qui vous avez soupe encore avant-hier. — 11 ne s'agit pas de cela, madame. Savez- vous ce que c'est que mademoiselle Duportail ? — Je vous le répète, monsieur, je sais comme vous que mademoiselle Duportail est une fille bien née, bien élevée , fort aimable. — 11 ne s'agit pas de cela , inadame. — Hé ! monsieur, de quoi s'agit-il donc? avezvous juré de pousser ma patience à bout? — Un moment donc, madame; mademoiselle Duportail n'est point une ûlle... (La marquise très-vivement.) — N'est point une fille!... — N'est point une fille bien née, madame; c'est une fille d'une espèce... de ces filles qui... là... vous m'entendez? — Je vous assure que non, monsieur. — Je m'explique pourtant bien; c'est une fille qui... dont... que... enfin suffit, vous y ête^ ! — Ho ! point du tout , mon-

VIE DU CHEVALIER

sieur , je vous assure. — C'est que je voudrais vous gazer cela... Madame, c'est une p.... Vous comprenei? — Mademoiselle Duportaii une... Pardon, monsieur, mais je n'y tiens pas, il faut que je rie. » En efTet, la marquise se mit à rire de toutes ses forces. « Riez, riez, madame... tenez, connaissez- vous cette lettre-là? — Oui, c'est celle que j'ai écrite à mademoiselle Duportaii , le lendemain du jour qu'elle a couché chez moi. — Justement , madame. Et celle-ci, la connaissez- vous ? — Non, monsieur. — Regardez-la , madame ; vous voyez bien l'adresse : A Monsieur , monsieur le chevalier de FaublaSj et lisez le dedans : « Mon » cher maître, j'ai l'honneur de prendre la liberté d'oser » vous interrompre, pour vous souhaiter que cette année » qui commence vous soit belle et bonne, etc. J'ai l'hon- » neur d'être, avec un profond respect, mon cher mal- » tre, etc. » C'est une lettre de bonne année d'un domestique à son maître, qui est ce M. de Faublas. Hé bien! madame, ces deux lettres-là étaient dans le portefeuille que voici. — Enfin, monsieur? — Madame, et le portefeuille, vous ne devineriez jamais ou je l'ai trouvé ? — Dites, dites, monsieur. — Je l'ai trouvé dans un endroit où... là... — Hé ! monsieur, dites tout de suite le mot, vous serez toujours obligé d'en venir là, ainsi... — Hé bien, madame, je l'ai trouvé dans un mauvais lieu. — Dans un mauvais lieu? — Oui, madame; tenez, je vais vous conter cela. Une femme a fait courir depuis quelques jours des billets imprimés, par lesquels elle donne avis aux amateurs qu'elle peut leur offrir de charmants boudoirs qu'elle loue à tant par heure ; moi , j'ai été voir cela par curiosité. — Quel jour y avez-vous été, monsieur? — Hier, l'après-dînée, madame; les boudoirs sont en eflet charmants!... il y en a un surtout au

premier étage*., il est vraiment joli! il y a des tableaux , des estampes, des glaces; une alcôve, un lit... ah ! c'est le lit surtout! figurez-vous que ce diable de lit est à ressorts! .. ah! c'est très-plaisant! tenez, il faut que quelque jour je vous fasse voir cela. — Un mari et sa femme en partie fine ! ( répondit la marquise ) cela serait beau ! »

J'entendis quelque bruit; la marquise se défendait, le marquis l'embrassa. Leur conversation, qui dans les commencements m'avait inquiété, m'amusait alors au point que je sentais moins la gène de ma situation. Le marquis reprit ainsi :

< Ah ! mais c'est que rien n'y manque ; il y a dans ce boudoir, au premier étage, une porte qui communique chez une marchande de modes qui loge à côté... cela est fort bien imaginé... Vous entendez qu'une femme comme il faut a l'air d'être chez sa marchande de modes ; point du tout, elle monte l'escalier, et puis on vous en plante à un pauvre mari I Mais écoutez-moi , madame ; dans ce boudoir, j'ai ouvert une petite armoire, et dans cette armoire j'ai trouvé ce portefeuille. Ainsi, il est clair que mademoiselle Duportail a été là avec ce monsieur de Faublas , et cela est très-vilain à elle! et très- malhonnête à M. de Rosambert, qui la connaissait, de nous l'avoir présentée! et très-imprudent à son père de la laisser sortir, accompagnée seulement d'une femme de chambre! et je n'en ai pas été la dupe ! il y a dans sa figure. . . vous savez comme je suis physionomiste !.. elle est jolie , sa figure ! mais il y a quelque chose dans les traits qui annonce un sang... cette fille-là a du tempérament, et je l'ai bien vu!.... Vous souvenez-vous de ce soir que Rosambert lui dit qu'il y avait des circonstances... hein! des circonstances" vous n'aviez pas remarqué cela , vous ! Moi, je

\IË DU CHEVALlEn

VOUS ai relevé le mot ! Ah ! Ton ne m'attrape pas I Et tenez, le môme jour... venez, venez, madame... »

La marquise, qui me croyait parti , se laissa conduire à son boudoir; le marquis continua.

« Elle était ici, dans ce boudoir... là. Vous, vous étiez couchée sur cette ottomane... je suis arrivé... madame, elle avait le teint animé, les yeux brillants, un air 1... oh! je vous le dis, cette (ille a un tempérament de feu ! Vous savez que je m'y connais; mais laissez-moi faire, j'y mettrai bon ordre. — Gomment! monsieur, vous y mettrez bon ordre?... — Oui, oui, madame; d'abord, je dirai à Rosambert ce que je pense de son procédé ; il y a peut-être été avec elle , Rosambert ! Ensuite, je verrai M. Duportail , et je l'instruirai de la conduite de sa fille. — Quoi, monsieur! vous ferez à M. de Rosambert une mauvaise querelle? — Oh ! madame, Rosambert savait ce qu'il en était , il était jaloux de moi comme un tigre. — De vous, monsieur? — Oui, madame, de moi, parce que la petite avait l'air de me préférer... elle me faisait même des avances, et c'est en cela qu'elle m'a joué, elle! car elle avait alors ce monsieur de Faublas. Je saurai ce que c'est que ce monsieur de Faublas, et je verrai M. Duportail. — Quoi! monsieur, vous pourriez aller dire à un père?... — Oui, madame, c'est un service à lui rendre; je le verrai, je l'instruirai de tout. — J'espère, monsieur, que vous n'en ferez rien. — Je le ferai, madame. — Monsieur, si vous avez quelque considération pour moi , vous laisserez tout cela tomber de soi-même. — Oh! je saurai... — Monsieur, je vous le demande en grâce. — Non , non , madame. — Vous m'éclairez, monsieur; je vois le motif de l'intérêt si pressant que vous prenez à ce qui regarde mademoiselle Duportail... Je vous connais trop bien pour être la dupe de cette austé-

rite de mœurs dont vous vous parez aujourd'hui ; vous êtes fâché 9 non pas de ce que mademoiselle Duportail a été dans un lieu suspect , mais de ce qu'elle y a été avec un autre qu'avec vous. — Oh! madame! — Et quand j'accueillais chez moi une demoiselle que je croyais honnête , vous aviez des desseins sur elle ! — Madame. . . — Et vous osez venir vous plaindre à moi-même d'avoir été joué! C'était moi, c'était moi seule qu'on jouait. »

Elle se laissa tomber sur l'ottomane; son mari jeta un cri , et puis il embrassa la marquise en lui disant : « Ah ! si vous saviez comme je vous aime ! — Si vous m'aimiez, monsieur, vous auriez plus de considération pour moi , plus de respect pour vous-même, plus de ménagement pour un enfant peut-être moins à blâmer qu'à plaindre... Que faitesvous donc, monsieur? laissez-moi; si vous m'aimiez, vous n'iriez pas apprendre à un père malheureux les égarements de sa fille; vous n'iriez pas conter cette aventure à M. de Rosambert, qui en rira, qui se moquera de vous, et qui dira partout que j'ai reçu chez moi une fille à intrigue! Mais, monsieur, finissez donc; ce que vous faites-là ne ressemble à rien. — Ho! madame, je vous aime. — Il suffit bien de le dire! il faut le prouver. — Mais depuis trois ou quatre jours, mon cœur, vous ne voulez jamais que je vous le prouve. — Ce ne sont pas de ces preuves-là que je vous demande, monsieur... Mais, monsieur, finissez donc. — Allons, madame, allons, mon cœur! — En vérité, monsieur, cela est d'un ridicule! — Ah ! nous sommes seuls. — Il vaudrait mieux qu'il y eût du monde, cela serait décent! mais finissez donc; n'avons-nous pas toujours le temps de faire ces choses-là?.... finissez donc... quoi! des gens mariés!... à votre âge!... dans un boudoir... sur une otto-

19B VIE DU CHEVALIER

manc... comme deux amants... et quand j'ai lieu de vous tui vouloir encore! — Hé bien, mon ange, je ne dirai rien k Rosambert, rien à M. Duporlail. — Vous me le promettez bien ? — Oh ! je vous en donne ma parole. . . — Hé bien , un moment; rendez-moi le portefeuille, laissez-le-moi. — 0ht de tout mon cœur; le voilà. (H y eut un moment de silence.) — En vérité, monsieur, dit la marquise d'une voix presque éteinte, vous Tavez voulu , mais cela est bien ridicule. >

Je les entendis bégayer, soupirer, se pâmer tous deux; on ne peut se ligurer ce que je souCTrais sous l'ottomane pendant cette étrange scène ; j'aurais étranglé les acteurs de mes mains; et, dans l'excès de mon dépit, j'étais tenté de me découvrir, de reprocher à la marquise cette infidélité d'un nouveau genre, et de rendre au marquis l'amère mys-

DE FALBLAS.

termioer mes irrésolutions; elle ouvrit tout à coup la porte de Kescalier dérobé. La marquise jeta un cri ; le marquis se sauva dans la chambre à coucher pour y réparer son désordre. Justine, apercevant un mari au lieu d'un amant, demeura stupéfaite, et la marquise ne fut pas moins étonnée qu'elle en me voyant sortir de dessous l'ottomane. Je remerciai tout bas la femme de chambre. « Grand merci, Justine, tu m'as rendu service; j'étais fort mal là-dessous, t;andis que madame était dessus très à son aise. » La marquise, interdite et tremblante, n'osa ni me répondre ni me retenir. Son mari était si près de là ! probablement il allait rentrer quand il serait plus décemment vêtu. Justine se rangea pour me laisser passer. Je descendis l'escalier dérobé sans lumière, au risque de me rompre vingt fois le col; je traversai la cour rapidement, et je sortis de l'hôtel en maudissant ses maîtres.

Le lendemain j'étais encore au lit quand Jasmin m'annonça Justine, et se retira discrètement. « Mon enfant, je songeais à toi. — Oh! monsieur, laissez-moi; cette fois-ci, vous ne m'y prendrez pas ; je veux commencer par ma commission. Savez-vous que j'ai été encore bien grondée hier? vous nous avez fait une belle peur ! vous n'étiez pas encore au bas de l'escalter quand le marquis est rentré dans le boudoir. Voyez cette sotte, a-t-il dit, qui entre ici comme un coup de pistolet! Dès qu'il nous a quittées, madame, désolée de l'aventure, m'a dit qu'elle ne concevait pas pourquoi vous vous étiez caché sous l'ottomane. J'ai été forcée de lui avouer que j'avais, sans y songer, fermé la porte à double tour. Elle m'a &it une scène! et puis ce matin elle m'a remis cette lettre pour vous. — Fort bien , ma petite Justine , voilà ta commission &ite, car je n'ouvrirai pas la lettre. — Vous ne

VIE DU CHEVALIER

l'ouvrirez pas, monsieur? — Non, je suis fâché contre ta maîtresse. — Vous avez tort. — Mais je ne suis pas fâché contre toi, Justine. — Et vous avez raison... Oh ! finissez... mais tenez, je le veux bien , à condition que vous lirez la lettre. — Oh ! qu'une maîtresse est heureuse d'avoir une fille comme toi ! Eh bien ! oui , je la lirai. »

Justine remplit de si bonne grâce les conditions du traité, qu'il y aurait eu de ma part de la periidie à ne pas tenir parole : j'ouvris la lettre.

« Que notre aventure d'hier m'a peinée, mon bon ami! » Cette scène, qui n'eût été que bizarre si, comme je le » croyais, vous n'en aviez pas été le témoin, est devenue, par » votre présence, aussi désagréable pour moi que morti- » fiante pour vous. Quels mots avez-vous dits en partant, » petit ingrat! vous ne savez pas le mal que vous m'avez fait! » Revenez à moi, mon bon ami, revenez à celle qui vous » aime; trouvez-vous à midi au lieu qu'on vous désignera. » Là, je n'aurai pas de peine à me justifier; là, quand mon » amant sera bien convaincu de son injustice, il me trou- » vera prête à lui pardonner sa vivacité. »

« Monsieur, reprit Justine dès que j'eus fini ma lecture, madame vous attendra à midi au boudoir de l'autre jour... vous savez bien?... où nous vous avons habillé. — Oui, Justine, et où tu as tant pleuré ! si tu savais comme j'ai souflert pour toi! mais aussi, friponne, tu ne te contentes pas de faire des malices , tu en dis ! — Oh ! ne me parlez pas de cela, j'en suis encore toute honteuse... finissez donc... donnez-moi votre réponse pour ma maltresse. — Ma réponse, Justine, est que je n'irai pas an rendez-vous. — Vous n'irez pas? — Non, Justine. — Quoi ! vous donnerez ce chagrin-là à ma maltresse? — Oui, mon enfant. — Mais vous allez me

DK l'Ali DL A S

faire gronder. — Je me charge de te consoler d'avance. — Vous êtes bien décidé? — Très-décidé, Justine. — Eh bien ! en ce cas, faites un bout de lettre... finissez donc... (Elle m'embrassa.) Écrivez un mot pour ma maîtresse. — Non, mon enfant, je n'écrirai pas. — Ahl laissez-moi... Mais tenez, je le veux bien encore, à condition que vous écrirez. — Ah ! Justine, je le répète, qu'une Qiallresse est heureuse d'avoir une Bile comme toi! Eh bien! oui, j'écrirai. •

J'écrivis en elTet:

• Je ne sais, madame, si l'aventure d'hier vous a beaii-

> coup peinée ; mais , à la manière dont vous avez rempli » votre emploi sur l'ottomane, j'ai lieu de croire qu'il no

> vous paraissait pas très-pénible. Quand on a un mari

• galant, aimable et tendrement aimé , madame, on doit s'en

• tenir là. Je suis avec le plus vif regret, elc. •

VIK DU CHEVALIER

O ma jolie cousine ! ô combien j en songeant à vous , je m'applaudis de l'effort généreux que je venais de faire! oh ! qu'il me fut doux de penser qu'enfin je vous avais sacrifié un rendez-vous 9 et qu'à l'heure même ou la marquise avait cru nie revoir chez son amie, je jouirais près de vous du bonheur de vous admirer I

Hélas ! elle ne vint pas au parloir. « Ah ! ma sœur, ah ! pourquoi votre amie n'est-elle pas avec vous ? — Oh ! je vous disais bien qu'elle était malade ! Hier encore elle a pleuré toute la journée; de la nuit elle n'a fermé l'œil; la fièvre s'est déclarée ce matin. — La lièvre! Sophie a la fièvre! Sophie est en danger! — Ne parlez pas si haut, mon frère; je ne sais pas s'il y a du danger, mais elle souffre, elle a le teint pâle, les yeux rouges, la tète penchée, la respiration lente, la parole brève et entrecoupée; j'ai cru même surprendre quelques moments de délire. Ce matin, son visage s'est enflammé tout à coup, ses yeux sont devenus vifs et brillants : elle a prononcé très-vite et très-bas quelques mots que je n'ai pu entendre; mais bientôt elle est retombée dans un accablement plus profond : Non, non, a-t-elle dit, cela n'est pas possible.^, je ne te puis ^ je ne dois pas.. Jamais it ne le saura. J'ai vu des larmes couler de ses yeux. Elle a ajouté d'un ton douloureux : Oh! comme je me suis trompée! J'en mourrai; j'en mourrai! Le cruel! l'ingrat! J'ai pris sa main, elle a serré la mienne, et puis elle m'a redit ce qu'elle me répète sans cesse : Adélaïde! Adélaïde! ah! que lu es heureuse! Sa gouvernante rentrait. Sophie m'a encore conjurée de ne lui rien dire. Cependant, mon frère, il faudra que j'avertisse madame Munich (c'était le nom de la gouvernante de Sophie), parce que je crains pour ma bonne amie. Qu'en pensez- vous? — Adélaïde, lui avez-

VOUS dît que j'étais ici? — Oui; mais j'avais bien raison de vous soutenir hier qu'elle ne vous aimait plus, et elle me l'a dit elle-même. — Sophie vous a dit... — Oui, monsieur, elle me Ta dit, et elle m'a chargée de vous le dire. Hier, avant souper, je lui racontais que vous aviez amené avec vous un jeune monsieur fort aimable; elle a demandé son nom, j'ai répondu : Le comte deRosambert. — Rosamberl! a-t-elle répété avec étonnement, Rosambert! c'est celui qui a mené votre frère chez la marquise de BT^ ! ce n'est pas un jeune homme honnête. Votre frère en fait son ami; il gâtera tout à fait votre frère. . . Adetaide , il commence à se déranger y votre frère. — Ah ! ma bonne amie , je lui en ai fait des reproches, et je lui ai dit même que tu ne l'aimes plus. — Vous lui avez dit que je ne l'aime plus! — Oui, ma bonne amie ; mais il n'a pas voulu me croire , et il s'est mis à rire, et M. de Rosambert a ri aussi. — Ces messieurs se sont mis à rire! m'a répliqué Sophie d'un ton fâché. Votre frère a ri et n'a pas voulu vous croire ! Adélaïde , quand revient-il, votre frère ? — Demain , ma bonne amie. — Eh bien ! diteslui qu'il est vrai que j'ai eu de l'amitié pour lui, mais que je n'en ai plus , plus du tout , et qu'afin de l'en convaincre je ne le reverrai de ma vie. Elle m'a quittée, et puis un moment après elle est venue me dire en riant : Oui y ma chère Adélaïde j tu as raison, je n'aime pas ion frère; je ne r aime pas : ne manque pas de le lui dire demain. Elle riait, et cependant, je vous assure, Faublas, que tout de suite elle s'est mise à pleurer. »

Tandis qu'Adélaïde me parlait, mon cœur était pénétré de douleur et de joie.

« Il &ut, reprit ma sœur, il faut que je vous fasse part d'une singulière idée qui m'était venue dans l'esprit, je ne

Vie DU CHEVALIER

sais comment^ je ne sais pourquoi. En voyant ma bonne amie rire et pleurer en même temps, je ne puis m 'empêcher de craindre qu'elle ne soit un peu folle; cependant, il y a là-dedans quelque mystère que je ne pénètre pas. Sûrement, quelqu'un lui donne du chagrin. Mon frère, j'ai vraiment eu peur que ce fût vous. Pourquoi le hait-elle à présent? me suis-jedit. Pourquoi ne veut-elle plus le voir? Serait-ce lui qu'elle appelle ingrat et cruel?... Vous sentez bien, Faublas, qu'en y réfléchissant un peu, je me suis convaincue que cette idée n'était pas raisonnable... Mon frère un ingrat! un cruel ! cela ne se peut pas. Et puis , quel mal a-t41 fait à ma bonne amie? quel mal aurait-il pu lui faire?

— Adélaïdel m'écriai-je , ma chère Adélaïde! — Gomment! vous pleurez! me dit-elle; seriez-vous fâché contre moi? Je vous assure que j'ai pensé tout cela malgré moi , et que je ne vous l'ai pas dit pour vous offenser. — Oh ! je le sais bien , ma chère sœur, je le sais bien ; c'est la maladie de ta bonne amie qui me fait pleurer. — Mon frère , pensez-vous qu'elle puisse devenir sérieuse? pensez- vous que je doive avertir la gouvernante de Sophie? — Non, Adélaïde, non; ne l'avertis pas. Ta bonne amie a la fièvre, comme tu dis bien, et je connais un remède qui la guérira. Adélaïde, je vous apporterai demain matin la recette écrite sur un morceau de papier soigneusement cacheté ; vous ne montrerez ce papier à personne; vous le donnerez à Sophie quand madame Munich ne sera pas avec elle : il est essentiel que madame Munich ne voie pas ce papier. Vous m'entendez bien? — Oui , oui , soyez tranquille. Ah ! que je vous aurai d'obligations si vous guérissez ma bonne amie! — Adélaïde, dites à ma jolie cousine que je crois connaître son mal , que je le partage, et que j'espère lui rendre sa tranquillité. Lui direz-

VOUS bien cela , ma sœur ? — Ah ! mot pour mot ! vous connaissez son mal, vous le partagez, vous le guérirez; je lui dirai même que vous avez pleuré. Mais ne manquez pas de venir demain... Ah! quand ma bonne amie se portera bien, elle vous aimera sans doute autant qu'elle vous aimait autrefois. »

Revenu chez moi , je ne m'occupai que des discours d' Adé^ laïde, que des peines de Sophie. Malheureusement, mon père donnait à dtner ce jour-là. Il fallut d*abord tenir table, et faire ensuite un maudit brelan qui me retint jusqu'à plus de minuit. Oh! quel tourment, quand on aime bien, quand on se croit aimé, quand on veut écrire à sa maîtresse; quel tourment d'être obligé de jouer toute la soirée! Je ne le souhaite pas à mon plus cruel ennemi.

On devine que je dormis peu cette nuit. I.e lendemain, je passai dans un petit cabinet pratiqué au fond de macham* bre à coucher ; j'avais là quelques livres d'étude dont mon commode gouverneur ne m'ennuyait pas souvent. Je me mis à mon secrétaire. J'écrivis une première lettre , que je déchirai; j'en iis une seconde, pleine de ratures, qu'il fallait bien corriger; et je prie le lecteur de ne pas dire que j'aurais dû recommencer encore la troisième, que voici :

«< Ma jolie COGSINE,

» Il est enfin venu, ce moment tant souhaité où je puis » librement vous ouvrir mon cœur, solliciter de votre ten- » dresse un aveu bien doux , et peut-être assurer ainsi notre >» bonheur commun.

» Ah ! Sophie! Sophie ! si vous saviez ce que j'éprouvai le » premier jour que je vous vis! Comme ma vue se troubla! » comme mon cœur fut agité ! Mon amour n'a fait qu'aug-

KM

VIE DU CUEVALlEn

]» menler depuis : un feu dévorant circule aujourd'hui dans )» mes veines... Sophie, je n'existe que par toi ? »

J'en étais là quand Jasmin, entrant brusquement, m'annonça le vicomte de Fiorviile. « Le vicomte de Florville ! je ne le connais pas ; dites que je n'y suis pas. — Monsieur, il est dans votre chambre à coucher. — Comment ! vous laisseriez donc entrer toute la terre? — Monsieur ^ il a forcé la porte. — Au diable le vicomte de Florville! *

Tremblant que cet inconnu si peu civil ne vtnt jusque dans mon cabinet, et que d'un œil profane il ne parcourût ce papier dépositaire de mes plus secrets sentiments , je me précipitai dans ma chambre à coucher. Un cri de surprise et de joie m'échappa : ce prétendu vicomte de Florville, c'était la marquise de B^^^ 1 Mon premier mouvement fut de pousser Jasmin dehors; le second, de verrouiller la porte; le troisième, d'embrasser le charmant cavalier; le quatrième... les esprits pénétrants l'ont déjà deviné.

La marquise, toujours étonnée de ma vivacité, dès qu'elle eut repris ses esprits, me dit : ^ Vous êtes un bien singulier jeune homme; ne vous lasserez - vous jamais de prendre ainsi le roman par la queue ? Il n'y a que vous dans le monde capable de commencer un raccommodement par où il doit finir. — Hé bien! maman, prenez qu'il n'y ait rien de fait; voyons, disputons-nous. — Oui, afin de nous raccommoder encore, n'est-il pas vrai, petit libertin? — Ah! ma chère maman , je n'ai pas une idée que vous ne compreniez d'abord. — Hier, pourtant, vous ne m'avez pas comprise , ingrat que vous êtes. — Hier, je boudais encore. — Et de quoi , s'il vous platt? Pouvais-je soupçonner que vous fussiez sous cette ottomane? N'était-il pas essentiel pour

VOUS et pour moi de retirer ce portefeuille des mains du marquis? — Tout cela est vrai, maman ; mais le dépit... — Le dépit! Vous avez du dépit! vous, pour qui j'oublie mes devoirs... toutes les bienséances... le soin même de ma réputation ; et de quel ton répondez-vous à la lettre la plus tendre? (Elle tira la mienne de sa poche.) Tenez, ingrat, relisez-la, votre lettre; relisez-la de sang^froid si vous pouvez. Quelle cruelle ironie! quel persiflage amer! et cependant je vous pardonne! et cependant je viens vous chercher! je me conduis avecautant de faiblesse et d'imprudence qu'un enfant de douze ans... Ah ! Faublas ! Faublasï il fadl que le charme soit bien fort I... il faut... que vous m'ayez ensorcelée ! — Petite maman? — Hé bien ! — Grondez-moi fort, parce que nous nous raccommoderons. — Comment, fripon , vous n'avouerez seulement pas que vous avez eu tort ! vous ne me demanderez pas pardon? — Ho! si fait !... ô que vous êtes belle... ô que je vous demande pardon ! »

Les gens qui ont de l'esprit, et même ceux qui n'en ont pas, devineront encore qu'ici la marquise et moi nous nous raccommodâmes.

On croit que nous allons recommencer à nous quereller; point du tout. Voici l'instant des petites caresses et des compliments tendres.

t Mon Dieu! Florville, que vous êtes séduisant dans ce joli négligé! que ce frac anglais vous va bien! — Mon ami, je Tai fait faire hier tout exprès. Il est, si je ne me suis pas trompée, de la même étoffe et de la même couleur que ce charmant habit d'amazone dans lequel l'amour, qui voulait ma défaite, te fit paraître à mes yeux pour la première fois. Devenu chevalier de mademoiselle Duportail , j'ai senti qu'il me convenait de prendre ses couleurs. (Je la serrai dans mes

VIE DU CHEVALIER

bras. ) — Et moi , désormais i*esciave du vioomte de Florville, je me plairai toujours à porter ses chaînes. Maman, quelle douce réciprocité! — Mon ami, l'amour est un enfant qui s'amuse de ces métamorphoses. Il lit de mademoiselle Duportail une vierge folle, il fait de la marquise de B^^^ un jeune homme imprudent. Ah ! puisse le vicomte de Florville te paraître aussi aimable que mademoiselle Duportail me sembla jolie!... — Aussi aimable? ah I bien davantage! — Ho! non, répondit-elle en se mirant avec complaisance et me considérant avec tendresse; hol non. Vous êtes mieux, mon ami, plus grand, plus dégagé. Il y a dans votre air quelque chose de hardi, de martial... — Oui, maman , et si j'en crois un grand physionomiste , quelque chose de plus nerveux... — Ah! Faublas, laissez là mon pauvre mari... n'est-ce pas assez du mauvais tour que nous lui jouons?... Enfin, je ne suis pas venue ici pour m'occuper de lui... Ho I ça , mon ami , dis-moi sans flatterie comment tu me trouves. — Bien, plus que bien. Je n'aurais pas de peine à vous dire comment vous êtes mieux ; mais puisque absolument, homme ou femme, il faut qu'on s'habille, ah! je défie que, d'une manière ou de l'autre, personne soit jamais aussi jolie que vous. — Voilà bien le langage d'un amant ! toujours enthousiaste, toujours exagéré! Ah! mon cher Faublas, quelle femme sera plus heureuse que moi si tu me vois toujours des mêmes yeux! — Ah! maman, toute ma vie! »

Je la tenais dans mes bras; elle m'échappa pour aller prendre une épée qu'elle aperçut sur un fauteuil. En ajustant le ceinturon , elle dit : « J'ai un joli cheval anglais que je monte quelquefois; nous touchons au printemps, j'aime beaucoup à me promener à cheval dans les environs de Paris : voudrez-vous bien m'accompagner quelquefois , Fau-

iS?... Veux-tu, mon ami, t'égarer de temps en temps

dans les bois avec le vicomte de Florville? — Mais on nous verra. — Non, le marquis est souvent obligé d'aller à la cour. — Hé bien, maman, quel jour? — Ha! laissez donc paraître la verdure. »

En me parlant elle avait tiré mon épée, et, s' escrimant en face de moi : • En garde, chevalier, me dit-elle. — Je ne sais pas si le vicomte est redoutable; mais ce que je sais bien , c'est que ce n'est pas là , ce n'est pas ainsi que je dois me battre avec la marquise. Ose-t-elle accepter une autre espèce de combat? (Elle vola dans mes bras. ) — Ah 1 Fau-

VIE DU CHEVALIER

blas 9 me dit-elle en riant ; ah ! s'il n'y en avait jamais de plus meurtriers... — Maman, ce ne serait plus parmi les hommes qu'on chercherait des héros. »

Je venais de mettre la marquise hors d'état de me battre, et bien m'en prit.

Ma belle maîtresse me donna encore deux heures, que nous employâmes passablement bien. ^ Si je n'écoutais que mon cœur, me dit-elle enfin, je resterais ici toute la journée; mais voici l'heure à laquelle je dois rejoindre Justine dans un endroit et mes gens dans un autre. » Nous nous dîmes adieu ; je reconduisis poliment le vicomte de Florville. Déjà sortis de mon appartement, nous allions descendre l'escalier, lorsqu'à travers les rampes je distinguai, dans le vestibule , Rosambert qui se disposait à monter. J'en avertis la marquise : « Rentrons promptement, me dit-elle, je vais me cacher dans quelque coin de votre appartement ; vous le renverrez vite. » A ces mots, sans me donner le temps de la réflexion, elle rentra, traversa ma chambre à coucher comme une folle, et se jeta dans mon cabinet.

Rosambert entra : «c Bonjour, mon ami, comment se porte Adélaïde? comment se porte la jolie cousine? — Chut! chut ! ne me parlez pas de cela, mon père est là. — Où? — Dans ce cabinet. — Dans ce cabinet! votre père? — Oui. — Et que fait-il là? — Il examine des livres. — Gomment, vos livres? Mais non, il n'est pas dans ce cabinet, car, tenez, le voilà qui entre... Ha! il y a de la marquise là-dessous.... Et pourquoi ne pas me dire tout bonnement que vous êtes en aflaire? Adieu, Faublas, à demain. » Il passa devant mon père, et le salua : « Monsieur, vous avez quelque chose à dire à monsieur votre (ils : je vous laisse. »

Cependant le baron me regardait d'un air sévère, et se

DE FAUBLAS. Hl

promeDait à grands pas. Impatient de savoir ce que m'annonçait cet abord sinistre , je lui demandai respectueusement pourquoi il m'avait fait l'honneur de monter chez moi. • Vous le saurez tout à l'heure , monsieur. * Un domestique parut. ■ "Va-t-îl \enîr? cria le baron. — Le voilà, monsieur, • et mon cher gouverneur entra.

Le baron lui dit : " Monsieur, ne vous ai-je pas chargé-de la conduite et de l'éducation de mon ûts? — Oui, sans doute... — Hé bien! monsieur, l'une est très-négligée, et l'autre très-mauvaise. — Monsieur, ce n'est pas ma faute j monsieur votre fils n'aime pas l'étude... — C'est là le moindre mal, interrompit le baron : mais comment ne suis-je

pas instruit de ce qui se passe chez moi? Pourquoi ne m'avertissez-vous pas des désordres de mon fîist — Monsieur, quant à ce qui se passe chez vous, je ne puis répon-

VIE DU CHEVALIER

dre que de ce que je vois ; au dehors , je ne puis répondre de rien. Monsieur votre fils , quand il sort, souffre rarement que je raccompagne, et... » (Un regard que je jetai sur M. Person l'avertit qu'il en avait assez dit.) Le baron reprit: « Monsieur, je n'ai qu'un mot à vous dire : si ce jeune homme se conduit toujours mal, je me verrai forcé de lui choisir un autre instituteur. Laissez-nous , je vous prie. »

Lorsque M. Person fut sorti , le baron prit un fauteuil et me fit signe de m'asseoir. « Pardon, mon père, mais j'ai affaire. — Je le sais bien, monsieur, et c'est précisément pour que cette affaire ne s'achève pas que je viens vous parler. — Mon père... encore une fois pardon; mais il faut que je sorte... — Non, monsieur, vous resterez; asseyez-vous. » 11 fallut bien s'asseoir ; j'étais sur les épines. Le baron commença.

« Se peut-il que Faublas ait de sang-froid médité des horreurs? Se peut-il qu'il veuille abuser la simple innocence et préparer des pièges à la vertu ? — Moi ! mon père! — Oui , vous ; je viens du couvent , je sais tout.

» Si mon fils, encore trop jeune pour sentir que, plus une conquête est aisée, moins elle est flatteuse; qu'il faut se garder de confondre une intrigue avec une passion ; que l'amour du plaisir ne fut jamais de l'amour... — Mon père, daignez parler moins haut. — Si mon fils, trop enivré de ce qu'on ne peut appeler qu'une bonne fortune... — Oh! plus bas, je vous en supplie. — Trop charmé de la découverte d'un sens nouveau et de la possession d'une femme qui n'est pas sans appas ; si mon fils, dans les bras de la marquise de B***... — Ah! c'en est trop, de grâce, mon père. — Avait oublié son père, son état, ses devoirs, je l'aurais plaint, mais je l'aurais excusé; je lui aurais donné les conseils

DE FAUfiLAS.

d'un ami; je lui aurais dit : Plus la marquise... — Ho! mon père, si vous saviez... — Plus la marquise est belle, et plus elle est dangereuse. Examine avec moi la conduite de cette femme dont tu es épris. Au premier coup d'œil ta figure la décide : elle te prend en une soirée... — Je vous conjure de ménager... — Pour satisfaire sa folle passion, elle expose sa vie et la tienne... Qu'elle doit être vive, ardente, emportée, celle... — Ah! mon Dieu ! — Celle qui sacrifie à la soif du plaisir son repos, son honneur, l'estime publique!.... — Ah! mon père! ah! monsieur! — Je le répète, mon ami, plus la marquise est belle, plus elle est dangereuse. Ta croiras dans ses bras que la nature a des ressources inépuisables... »

Désolé de ne pouvoir m'expliquer, bien convaincu que le baron ne se tairait pas, je me déterminai à attendre patiemment la fin de cette remontrance, que dans une autre occasion je n'aurais peut-être pas trouvée trop longue. Le coude gauche posé sur le bras de mon fauteuil, je mordais ma main de dépit, et mon pied droit, toujours en mouvement, battait la mesure sur le parquet. Mon père, cependant, continuait.

«t Tu Ténerveras, la nature, au moment de la puberté, dans cet âge critique où, travaillant au développement des organes, elle a besoin de toutes ses forces pour achever son ouvrage. Je sais bien que l'excès des plaisirs produira la satiété; mais le dégoût viendra trop tard, peut-être; mais déjà tu pleureras ta santé détruite, ta mémoire perdue, ton imagination flétrie, toutes tes facultés altérées. Infortuné! tu deviendras à la fleur de ton âge la proie des noirs chagrins, des infirmités dégoûtantes; et, dans les horreurs d'une vieillesse prématurée, tu gémiras d'être obligé de sup-

porter le fardeau de la vie... Oh ! mon amil redoute ces malheurs plus communs qu'on ne pense : jouis du présent, mais songe à l'avenir ; use de ta jeunesse, mais garde des consolations pour Tàge mûr.

» Cependant , ajouta le baron , mon fils , peu touché de mes représentations paternelles, aurait donné, en m'écoutant, mille signes d'impatience; il se serait dandiné sur son fauteuil; il m'aurait interrompu cent fois. Je n'aurais pas eu l'air de m'en apercevoir. Plus effrayé de ses dangers que sensible à mes injures, j'aurais continué tranquillement; je lui aurais dit : La marquise de B^^^... »

On conçoit ce que je souffrais depuis un quart d'heure. Je ne pus contenir davantage mon impatience long-temps concentrée: «Hé! mon père, m'écriai-je, n'auriez-vous pas pu me dire tout cela un autre jour? » Le baron était naturellement violent : il se leva furieux. Craignant l'effet d'un premier transport, je me sauvai dans le cabinet, dont je poussai la porte sur moi.

J'y trouvai la marquise dans une situation bien pénible. Les bras appuyés sur le devant de mon secrétaire, elle tenait avec ses mains ses oreilles bouchées, et lisait, en sanglotant, un papier posé devant elle. Je m'approchai de ma belle maîtresse. « Oh! madame, combien je suis désolé!... » La marquise me fixa d'un air égaré: « Cruel enfant! quelles fautes tu m'as fait faire!... — Ho! parlez donc plus bas. — Mais quel châtiment j'en reçois ! — De grâce, parlez plus bas. — Ton père... ton indigne père... il ose... — 0 mon amie ! vous allez vous perdre ! — Mais tu es cent fois plus cruel que lui. Tiens, regarde cet écrit funeste... vois ces caractères perfides... mes pleurs les ont effacés. * ( Elle me montrait la lettre commencée pour Sophie. )

DE PAUBLAS. n&

I Faublas, cria le baron, ouvrez cette porte. Vous n'êtes

pas seul dans ce cabinet? — Pardonnez-moi , mon père. — J'entends quelqu'un vous parler. Ouvrez cette porte. — Mon père , je ne le puis. — Je le veux : ne me laissez pas appeler mes gens. • La marquise se leva brusquement : <• Faublas, dites-lui que vous êtes avec un de vos amis qui demande la permission de sortir? — De sortir! — Oh 1 oui, reprit-elle avec désespoir; quelque bonté qu'il y ait à sortir, il y en aura moins qu'à rester. — Mon père, je suis avec un de mes amis qui demande la liberté de sortir. — Avec un do vos amis? — Oui, mon père. — Hé ! que ne me

VIE DU CHEVALIER

disiez-vous plus tôt qu'il y avait quelqu'un dans ce cabinet ? Ouvrez, ouvrez, ne craignez rien : je suis tranquille. Votre ami peut sortir.

— « Conduisez-moi, » me dit la marquise. Elle se couvrit le visage avec ses mains : j'ouvris la porte ; nous entrâmes dans la chambre à coucher ; nous allions gagner la porte opposée qui conduisait à l'escalier. Mon père , étonné des précautions que l'inconnu prenait pour se cacher , se jeta sur notre passage -, il dit à ma malheureuse amie : « Monsieur, je ne vous demande pas qui vous êtes; mais vous me permettrez au moins que j'aie l'honneur de vous voir. — Mon père, je vous conjure, pour mon ami, de ne pas exiger... — Eh ! que signifie donc ce mystère? interrompit le baron; quel est donc ce jeune homme qui se cache chez vous et qui craint qu'on ne le voie en face? Je prétends savoir à l'instant... — Mon père, je vous le dirai ; je vous donne ma parole d'honneur que je vous le dirai. — Non , non , monsieur ne sortira pas que je ne sache... » La marquise se jeta dans un fauteuil, le visage toujours couvert de ses mains : « Monsieur , vous avez des droits sur un fils ; mais sur moi, je ne le croyais pas. v Le baron, entendant le son clair d'une voix féminine, soupçonna enfin la vérité* « Quoi! s'écria-t-il , il se pourrait!... Oh! que je suis fâché!... que j'ai de regrets!... que d'excuses!... Mon fils, vous devez sentir que votre père, jaloux de vous rendre à vos devoirs, s'est permis sur le compte de madame la marquise de B*** des expressions trop fortes, que le baron de Faublas désavoue... Mon fils, reconduisez votre ami. •

La marquise, dès que nous fûmes dans l'escalier, donna un libre cours à ses larmes. « Oh! que je suis cruellement punie de mon imprudence ! » disait-elle. Je voulus hasarder

DE F&UBLAS. \T)

quelques mots de consotatioD. * Laissez-moî! laissez-moi ! Votre barbare père est moins barbare que \ous I •

Nous étions dans le vestibule. J'ordonnai qu'on allât promptemenl chercher un fiacre, et, en attendant qu'il arrivât, je fis entrer la marquise dans la loge du suisse. Il n'y avait qu'un instant que nous y étions, lorsqu'un homme présenta sa figure par le vasistas enlr'ouvert, et demanda si le baron était chez lui. La marquise se cacha le visage dans ses mains ^ je me jetai devant elle pour la couvrir de

mon corps; mais tout cela ne put se faire assez promptemenl. M. Duportail (car c'était lui) eut le temps de fixer la marquise. « Monsieur, le baron est chez moi ; si vous voulez prendre la peine d'y monter , je vous rejoins dans un moment. — Oui! ouil • me répondit M. Duportail en souriant.

Vil:: nu CHEVALIER

On vint nous dire que la voilure était i\ la |X)rle. La marquise monta promptement ; je voulus m'y placer un moment auprès d'elle : « Non, non, monsieur ; je ne le souffrirai pas. » La douleur dont je voyais son cœur serré passa dans le mien ; je laissai tomber quelques larmes sur une de ses mains que j'avais saisie et qu'elle ne retirait pas. « Ah! vous vous croyez auprès de Sophie. » Je voulus encore entrer dans le carrosse ; elle retira sa main et me repoussa : « Monsieur, si, malgré les discours de votre père, il vous reste encore quelque estime, quelque considération pour moi , je vous prie de descendre et de me laisser. — Hélas ! ne vous reverrai-je donc plus? » Elle ne me répondit pas; mais ses larmes recommencèrent à couler avec plus d'abondance. « Ma chère maman , quand pourrai-je vous revoir ? Dans quel lieu me permettez-vous?... — Ingrat! je suis trop sûre que vous ne m'aimez pas ; mais vous devez me plaindre au moins... Laissez-moi... Remontez chez vous; le baron vous y attend. » Elle dit au cocher de la conduire chez madame ***, marchande de modes, rue ***. Il fallut bien me décider à la quitter.

Je retrouvai dans l'escalier M. Duportail qui m'y attendait, c Mon ami, si je suis aussi bon physionomiste que le marquis de B***, ce si joli garçon que vous quittez, c'est sa belle moitié!... Mais, qu'avez-vous donc? vous pleurez. »» Je ne sais où M. Person s'était fourré, nous le vtmes tout à coup derrière nous ; il me dit d'un ton suffisant : « Je savais bien , monsieur , que tout cela unirait mal ; vous ne faites aucun cas de mes avis. — Vos avis, monsieur? faites-m'en grâce... En vérité, c'est précisément le maître d'école de La Fontaine; je me noie et il me sermonne. — Mais qu'est-ce donc que tout cela? reprit. M. Duportail. —Ah! montez,

DK FAUIILAS. t7J

munlez chez moi, \ous allez le savoir; mon péri- iii'u fuit une sccnc!... ■

% Pi -'1

Ln entrant, M. Dujiorlail demanda au baron ce f|u'il y avait. • Ce qu'il y a ! » répondit mon père. Je l'interrompis : - Ce qu'il y a , monsieur Du|)orlail, ce qu'il y a !... Tenez, madame de B^** était dans ce cabinet : mon père entre ici, il s'assied M, il me fait des représentations, sans doute trùsjustes, très-paternelles; mais la marquise entendait tout, et mon père la traitait!... ah! vous n'en avez pas l'idée! Moi, de peur de compromettre une femme... honnête... oui, honnête, quoi qu'on en puisse dire, je n'osais m'expliquer ;

VIE DU CHEVALIER

mais mon père connaît le profond respect que je lui porte, jamais je ne m'en suis écarté... Hé bien ! il est témoin que je souflre, que je m'impatiente, que je lui manque... Monsieur, il ne sent pas qu'il y a là-dessous quelque chose qui n'est pas naturel ! Il continue toujours I II ne veut rien deviner ! — Jeune homme, répliqua le baron, votre excuse est dans vos pleurs; je vous pardonne les reproches que vous osez me faire, à cause de la douleur dont vous paraissez oppressé; mais plus vous semblez aimer la marquise... — Mon père... — Monsieur! madame de B*** n'est plus là, pourquoi donc m'interrompez- vous?... Plus vous semblez aimer la marquise, et plus je suis mécontent de vous. Si votre cœur est préoccupé de cette passion, c'est donc avec froideur que vous avez médité la perte d'une Qlle vertueuse, d'une enfant respectable, de Sophie! Vous n'êtes qu'un vil séducteur ! — Mon père, entre Sophie et moi il n'y a d'autre séducteur que l'amour. — Vous n'aimez donc pas la marquise? — Mon père... — Monsieur, que vous soyez ou que vous ne soyez pas véritablement attaché à madame de B^^^, vous concevez que je m'en soucie peu ; mais ce qui m'importe, c'est que mon fils ne soit pas indigne de moi. — Ah! baron! interrompit M. Duportail. — Je ne dis rien de trop fort, mon ami. Apprenez des choses qui vont vous étonner. Ce matin je vais au couvent; je trouve Adélaïde dans les larmes. Ma fille, ma chère fille, dont vous connaissez l'aimable candeur, m'apprend que sa bonne amie est malade, et que son frère tarde bien à apporter l'infaillible remède qu'il a promis pour Sophie. Je la presse de s'expliquer : elle me rend le compte le plus exact des symptômes et des effets de cette maladie, que vous devinez, que monsieur connaît, qu'il a causée, qu'il se plaît à nour-

DE FAUfiLÂS.

rir, qu'il voudrait augmenter. Monsieur abuse de quelques dons naturels pour séduire une enfant trop sensible ; il prend sur son esprit un empire absolu ; il prépare par degrés son déshonneur. — Son déshonneur! le déshonneur de Sophie? — Oui, jeune insensé; je connais les passions... — Ah! mon père, si vous les connaissez, vous savez que vous déchirez mon cœur! — Mon fils, modérez cette impétuosité qui m'offense... Oui, je connais les passions; oui, cette enfant que vous respectez aujourd'hui , demain peutêtre vous la déshonorerez, si elle a la faiblesse d'y consentir... (Il s'adressa à M. Duportail.) La recette que monsieur destine à sa jolie cousine sera enfermée dans un papier soigneusement cacheté , qu'il ne faut pas que madame Munich voie... Vous comprenez, mon ami... Ainsi tout est prêt, la correspondance va s'entamer : Sophie, la pauvre Sophie, déjà séduite par ses yeux, va l'être bientôt par son cœur. Elle fut trompée par une belle figure, signe ordinaire d'une belle âme; elle va l'être par les charmes non moins perfides d'une éloquence apprêtée : on va , dans des lettres étudiées, affecter avec elle le langage du sentiment; Sophie, attaquée de tous les côtés à la fois, tombera sans défense dans les pièges qu'on lui aura tendus. •« Et cependant son séducteur n'a pas dix-sept ans !... Et dans un âge encore si tendre, il montre déjà les goûts funestes, il déploie les talents insidieux de ces hommes aussi lâches que dépravés qui, ne craignant pas de porter dans les familles la discorde et la désolation, se font un barbare plaisir d'entendre les gémissements de la beauté malheureuse; contemplent, en s'en applaudissant, l'opprobre et les anxiétés de l'innocence avilie. Voilà ce^ qu'auront produit les dons naturels que je me plaisais à voir en lui, dont j'étais peut-être fier en

VIE DU CllbVALIEU

secret, voilà comme se réaliseront les grandes espérance^ que j'avais conçues! — Oh I mon père, croyez que j'adore Sophie... (Le baron, sans m'écouter, s'adressant toujours à M. Duportail :) ~ Et savez- vous par quelles main^ monsieur compte faire passer ses lettres corruptrices? Ss^vez-vous à qui il confie Thonnète emploi de servir ses détestables projets?... A la vertu la. plus pure et la plus confiante, à l'innocente Adélaïde, à ma chère fille, à sa sœur! — Mon pérC;^ ne me condamnez pas sans m'entendre. Vous douiez de mes sentiments pour Sophie? Hé bien, daignez nous unir; donnez-la-moi pour épouse. — Et vous disposez ainsi de Sophie et de vous I Les parents de mademoiselle de Pontis vous connaissent-ils? Sont-ils connus de vous? Savez-vous si cet hymen leur convient? Savez-vous s'il me convient, à moi? Croyez-vous que je veuille vous marier à votre âge? A peine sorti de l'enfance, vous prétendez à l'honneur d'être père de famille! — Oui, et je sens qu'il vous serait aussi aisé de consentir à mon mariage qu'il m'est impossible de renoncer à mon amour pour Sophie. — Monsieur, vous y renoncerez pourtant. Je vous défends d'aller au couvent sans moi ou sans mon expresse |)er mission ; et je vous déclare que si vous ne changez pas de conduite, une maison de force me répondra de vous. — Ah ! si au lieu de marier les jeunes gens qui s'aiment on les enfermait, mon père , je ne serais pas au monde et vous seriez en prison. »

Le baron n'entendit pas ma réponse, ou feignit de ne pas l'entendre. 11 sortit : je retins M. Duportail qui se disposait à le suivre. Je le priai de vouloir bien être médiateur entre mon père et moi , et d'engager surtout le baron à révoquer l'ordre cruel qui m'interdisait les visites au couvent. Il

observa que les précautions donl mon père usait élaienl

assez raisonnables. • Raisonnables! Voilà comme parlentloujoups les gens indifférents! Leur grand mol, c'est la raison ! Ah ! monsieur, quand vous adoriez Lodoïska, quand l'injuste Pulauskî vous priva du bonheur de la voir, vous ne trouvâtes pas ses précautions raisonnables. ~ Mais, mon jeune ami, remarquez donc la diirércnce. . . — Il n'y en a aucune, monsieur, il n'y en a pas. En France, comme en Pologne, un amant digne de ce nom ne voit, ne connaît, ne respire que ce qu'il aime; le plus grand malheur qu'il imagine, c'est celui d'être séparé de l'objet adoré. Les précautions de mon père vous paraissent raisonnables ; moi , je les trouve cruelles; je ferai tout ce que je pourrai pour les rendre inutiles. Sophie apprendra mon amour : elle l'apprendra malgré mon père; elle en sera bien aise; et, mal-

VIE DU CHEVALIER

» m'a dit qu'elle ne jasait jamais quand on lui donnait un » petit écu. Votre sœur, etc.

» Adélaïde de Faublas.

• P. S. Tâchez de venir me voir. •

Transporté de joie, je vais à la vieille : « Madame, voilà six francs , parce que je vais vous charger d'une réponse que je vous prie d'attendre. »

Je rentre dans mon cabinet , je me mets à mon secrétaire : la lettre commencée pour Sophie est devant moi ; je la vois encore mouillée de larmes... Hélas! ces pleurs, c'est la marquise qui les a versés ! Quels discours elle a entendus ! quelle lettre elle a lue! Pauvre vicomte de Florville! que de chagrins mon père et moi nous t'avons donnés!... En me disant cela, je baise le papier sur lequel la marquise a tant gémi; et le sentiment que j'éprouve alors, s'il est moins vif que l'amour, est cependant plus tendre que la pitié.

Je reviens à moi , je songe à Sophie. Ce papier, détrempé en plusieurs endroits, n'est pas présentable; il faut recommencer la lettre trois fois écrite... Eh! pourquoi donc recommencer? Au nom, au seul nom de ma jolie cousine, je sens déjà mes paupières s'humecter; je vais sangloter en lui écrivant! Sophie saura-t-elle que deux personnes ont pleuré sur le même papier? Moi-même pourrais-je, entre ces larmes confondues, distinguer celles qui sont venues de la marquise de B*** et celles qui m'auront appartenu?... Ces réflexions me déterminent; je ne recommence pas, je continue :

«... Sophie, je n'existe plus que par toi ! et cependant, » tu te plains! tu gémis! lu m'accuses d'ingratitude et de

DE PAUBLAS. 187

»» cruauté. Tu crois, tu peux croire qu'il existe au monde » une femme, une seule femme comparable à toi! une » femme qu'on puisse aimer quand on connaît Sophie !

» O ma jolie cousine ! avec quel transport j'ai reçu la » nouvelle de votre tendresse pour moi ! mais quelle douleur » j'ai ressentie en apprenant qu'un noir chagrin consumait » vos beaux jours , altérait vos charmes naissants , menaçait » votre vie!... Votre vie!... Ah! Sophie, si Faublas vous » perdait , il vous suivrait au tombeau !

» Ma sœur, qui m'a dévoilé, sans le vouloir, les plus » secrets sentiments de votre âme; ma sœur m'a annoncé » de votre part une éternelle séparation... Elle m'a dit que » vous ne me reverriez de la vie... Ah! ma Sophie! s'il était » vrai, elle ne durerait pas long-temps, cette vie qui me » deviendrait insupportable ; et vous-même! vous-même!... » Mais livrons-nous à des idées plus douces; un avenir plus )» heureux nous attend. Qu'il me soit permis d'espérer que » ma jolie cousine sera bientôt mon épouse, et que, tous » deux réunis , nous ne cesserons jamais d'être amants. » Je suis, avec autant de respect que d'amour, votre jeune • cousin ,

» Le chevalier de Faublas. »

Cette lettre cachetée , il en fallut faire une autre.

« Oh que vous avez bien fait de m'écrire, ma chère Adé- » laide ! je suis privé du bonheur de vous voir : le baron » m'a fait une scène !.... il ne fallait pas lui parler de » Sophie.

» Remettez promptement à ma jolie cousine le billet que » je lui adresse et que je joins au vôtre; ne le lui remettez

1B8 VIE DU CUEVALlEIt

« que quand elle sera seule, et surtout ne parlez de cela à » qui que ce soit. Adieu , ma chère sœur, etc. »

Je mis ces deux billets sous une même enveloppe , et je confiai le tout à la discrétion de la vieille.

Dès le même soir je voulus travailler à former la grande confédération que j'avais méditée. Mon père venait de sortir : je demandai M. Person; il était allé promener aussi. Il ne rentra qu un peu tard, et vint à moi d'un air triomphant : « Monsieur, vous avez entendu ce matin monsieur votre père; il m'a remis sur vous un absolu pouvoir. — \h! monsieur Person, vous m'en voyez ravi. Je suis en effet trop heureux d'avoir un gouverneur tel que vous, un gouverneur complaisant, honnête, indulgent surtout... — Monsieur, je savais bien qu'un jour vous me rendriez justice. — Un gouverneur plein de politesse et d'aménité... — Vous me flattez, monsieur. — Un gouverneur qui sent bien qu'un enfant de seize ans ne peut être aussi raisonnable qu'un homme de trente-cinq... — Assurément. — Un gouverneur qui connaît le cœur humain... — Cela est vrai. — Et qui excuse dans son élève un doux penchant que lui-même il éprouve. — Je ne comprends pas trop... — Asseyez-vous , monsieur Person ; nous avons à traiter ensemble une matière fort délicate, qui mérite toute votre attention... Parmi tant de qualités qui brillent en vous, et dont j'aurais pu faire une énumération plus longue si je n'avais craint de blesser votre modestie; parmi tant de qualités, il faut vous le dire franchement, monsieur Person, j'ai cru m'apercevoir qu'il vous en manquait une qu'on dit fort importante, mais que je regarde comme asse* inutile, moi! celle de savoir enseigner. — Monsieur, mais... — Je ne dis pas cela pour vous mortifier. Je suis très-persuadé que ce n'est pas l'érudition qui vous

manque; mais on voil tous les jours des gens aussi malheureux qu'habiles, qui enseignent très-mal ce qu'ils savent très-bien . Vous êtes dans ce cas-là, monsieur Person ; et, à cet égard, pour me servir des expressions dont usait le faoïeux cardinal de Retz en parlant du grand Condé, vous ne remplissez pas votre mérite. — Ah! monsieur, la citation... — N'est pas tout à fait juste, je le sens bien. Vous n'êles point conquérant, vous! vous n'avez pas une armée à conduire! Mais aussi, former le cœur d'un adolescent; étudier 'ses goûts pour les combattre et les diriger; amortir ou modilier ses passions quand on n'a pu les prévenir; polir ses manières gauches, et orner son esprit inculte, croyez-vous que cela soit une chose si facile? — Ho ! non, sûrement; je sais que ma profession offre de grandes diiQcultés. — Hé bien ! monsieur, les parenls n'entendent pas cela. Ils cherchent un gouverneur qui ait tous les talents et toutes les vertus, et ils croient que cela se trouve! C'est un homme qu'ils paient, et c'est un dieu qu'il leur faudrait! Mais revenons à ce qui me louche... J'ai encore remarqué, monsieur Person, que votre attachement singulier pour tout ce qui porte le nom de Faublas vous a mené trop loin. — Comment?... — Oui, cette extrême alfection que vous portez à la famille en général , vous ne l'avez pas également reversée sur chacun de ses membres! — Je n'entends pas. — Tenez, vous avez pour ma sœur des airs de prédilection!... Le baron appellerait cela de l'amour... La difficulté que vous éprouvez à enseigner, il la nommerait ineptie. Ce que je vous dis est exact ; si j'instruisais le baron de ces petits détails-là, vous ne resteriez pas vingt-quatre heures dans cet hôtel. Ce serait un grand malheur pour moi , monsieur Person, et un plus grand malheur pour vous. Je sais bien qu'on me chercherait bien vite

VIE DU CHEVALIER

un autre instituteur ; mais , comme nous le disions tout à l'heure, il n'y a pas d'hommes parfaits sur la terre. En supposant que le nouveau venu se trouvât plus propre que vous à m'inslruire , les premiers jours il me donnerait avec distraction des leçons que je recevrais avec ennui; et au diable les livres dès que je l'aurais surpris bâillant avec moi dessus ! Cependant mon nouveau Mentor participerait aux faiblesses de l'humanité, il aurait des défauts ou des passions que je connaîtrais vite, parce que je serais intéressé, à les étudier. Animé des mêmes motifs , il pénétrerait mes goûts avec le même discernement. La première semaine, nous nous serions observés comme deux ennemis qui se craignent; au bout de huil jours, nous nous traiterions comme deux amis, également intéressés à se ménager. Cependant, vous, monsieur Person, vous ne trouverez peut-être pas à faire ce que vous appelez une éducation. Je sais que beaucoup de petits abbés , qui ont moins de mérite que vous, trouvent des élèves, et même les conservent; mais tant d'autres aussi végètent sans emploi ! Vous seriez peut-être réduit à recommencer le rudiment et la grammaire avec les enfants gâtés d'un notaire-marguillier, d'un marchand presque échevin, ou de quelque gros employé, tous gens trop fiers pour envoyer messieurs leurs fils à l'université. Et, prenez-y garde , les gens d'affaires , qui savent calculer, veulent toujours accorder leur intérêt avec leur vanité : ils vous diront très-bien que Restant tout entier ne vaut pas une page de Barème ; et si vous n'apprenez à vos petits bourgeois qu'à parler leur langue , si vous ne possédez pas à fond la science des chillres, le maître d'arithmétique sera beaucoup mieux payé que vous. Je veux vous épargner ces désagréments-là, monsieur. Je sens qu'il serait dur pour le gou-

DE FAUBLAS. IftI

verncur d'un noble de devenir le précepteur d'un rotu-

rier. Je ne prélends pas changer votre condition , mais la rendre meilleure; au lieu de diminuer vos émoluments, je vais les augmenter. —Monsieur, je suis très-sensible... J'ai toujours bien dit que chez vous les qualités du cœur... — Alil les qualités du c«eurl Oui, mon cher gouverneur, j'ai un cœur extrêmement bon, extrêmement sensible... Vous savez que j'adore Sophie! Mon père veut m'empêcher de la voir. — Mais au fond, a-t-il tort? — Comment, monsieur, s'il a tort! vous me demandez s'il a tort! Mais vous n'avez

VIE DU CHEVALIER

«•^ . . • j:#9 — Pas très^bien —

'*^ iZexpliquer clairement. Si yous m êtes contraire, je

.lare au baron tout ce que je sais sur votre compte : on

*'*^ naédie-y on me donne un autre gouverneur. Si vous

*^ meservir, . . monsieur Person, vous savez quel le somme

^^ ron me donne par an pour mes menus plaisirs ; je vous

ivre la moitié; en voilà un à-compte. (Je lui présentai

eu

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