livre Jouis
is. ) — Oe l'argent ! monsieur , fi donc ! me prenez-
g pour un valet? — Ne %ous fâchez pas ; je n'ai pas voulu ^5 oirenser, j'ai cru... (Je remis les six louis dans ma Knursô-) — Monsieur, j'ai beaucoup d'amitié pour vous, et ^.e n'est pas l'intérêt... Vous l'aimez donc bien fort, mademoiselle de Pontis? — Hol plus que je ne saurais vous le dire! — Et que voulez- vous que je fasse à cela, moi? — Ho ! je vous demande seulement de prendre autant de peine pour détourner l'attention du baron que vous en auriez pris à me tourmenter. — Monsieur, vous n'a\ez sur mademoiselle de Pontis que des vues honnêtes... légitimes? — Je serais un monstre si j'en avais d'autres ! Foi de gentilhomme, Sophie sera ma femme. — En ce cas, je ne vois pas d'inconvénienl... — Il n'y en a pas? — Je n'en vois aucun, monsieur : pour une chose si simple vous me proposez de l'argent! — Recevez mes excuses. — De l'argent! fi donc! (Quelques présents, passe... J'ai demeuré deux ans chez M. L^^^, il me faisait de temps en temps quelques cadeaux ; ses enfants m'en faisaient de leur côté : tout cela s'arrangeait assez bien. Un présent s accepte. — Ainsi, monsieur Person , voilà qui est dit : je puis compter sur vous. — Assurément. — Écoutez donc, mon cher gouverneur, j'ai une observation à vous faii e. Si ce que vous sentez pour Adélaïde est un effet de l'amour, ne croyez pas que je l'approuve, au
moins. Celui dont je brûle pour Sophie est innocent et pur comme elle. Celui que vous éprouveriez pour ma sœur!... monsieur Person, prenez-y garde!... Je suis très-convaincu que la vertu d*Âdélaîde la défendrait contre les entreprises d'un suborneur; mais ces entreprises mêmes seraient un affront!... un affront que tout le sang du coupable n*expierait que faiblement! — Monsieur, soyez tranquille. — Je le suis. — Monsieur, comptez sur moi. — Mon cher gouverneur, j'y compte. *
Person sortait; il revint pour me dire que, dans Taprèsdinée, il avait été au couvent de la part du baron. « Au couvent I Pour quoi faire ? — Pour défendre expressément à mademoiselle Adélaïde de paraître au parloir quand vous irez seul la demander. — Vous l'avez vue, Adélaïde? — Oui, monsieur. — Elle ne vous a rien dit? — Ah! qu'elle était bien fâchée de cette défense. — Rien de plus? — Rien du tout. — Et Sophie, avez-vous demandé comment elle se portait ? — Beaucoup mieux depuis midi. — Et à quelle heure êtes- vous allé au couvent? — A cinq heures à peu près; il y a environ quatre heures. — Ah! bien, fort bien. » Person s'en alla.
Beaucoup mieux depuis midi ! depuis midi ! C'est l'heure à peu prés à laquelle elle a reçu ma lettre. Ah ! Sophie ! ma chère Sophie! ne te hftterasr-tu pas de me répondre? Adélaïde, tu dois être bien contente I ta bonne amie est déjà guérie. Et dans les transports de joie que me causait la nouvelle d'une cure aussi prompte, je me mis à faire des sauts, des gambades, au bruit desquels accourut Jasmin; j'achevais un superbe entrechat quand il ouvrit la porte. « Ah! monsieur, je vous demande excuse; j'entendais un vacarme ! J'étais inquiet. — Jasmin , allez tout de suite
chez le comte de Rosambert, et priez-le de passer ici demain matin sans faute. »
Rosambert n'y manqua pas. De tous les événements de la veille, je ne lui racontai que ceux qui se rapportaient à Sophie; il me rappela en riant que ce n'était pas la jolie cousine qui était dans mon cabinet. Je voulus éluder; le comte me pressa si vivement, qu'il fallut tout avouer. « C'est une femme bien étonnante que la marquise de B***, me dit-il alors. Personne ne sait comme elle commencer agréablement une intrigue, la filer vite, brusquer le dénouement, le dénouement qui ne lui déplaît pas, et que même on peut croire nécessaire à sa constitution. Personne ne possède mieux le grand art de retenir l'amant heureux, de supplanter une rivale dangereuse, ou, quand la chose est impossible , de tenir du moins la balance incertaine. Cette femmelà sait varier les plaisirs , de manière qu'avec elle et pour elle un amour de six mois est un amour nouveau. Un amour de six mois à la cour! vous concevez que c'est un vieillard décrépit : eh bien ! la marquise rajeunit ce vieillard-là ! car, quoiqu'elle m'ait quitté brusquement, je lui rends justice, elle n'est pas volage. Je crois même lui avoir surpris quelques éclairs de sensibilité; au fond, il se pourrait qu'elle eût un cœur tendre. Son génie intrigant s'est développé à la cour dans tous les genres. Peut-être que si elle fût née simple bourgeoise, au lieu d'ôtre femme galante, elle eût été tout bonnement femme sensible. Je vous répète qu'elle n'est pas ce qu'on appelle volage. Je l'avais depuis six semaines, je l'aurais peut-être gardée trois mois encore; mais votre déguisement a tout dérangé : un novice à instruire, un fat à corriger (il se montrait lui-même en riant), un mari presque jaloux à duper si plaisamment, des obstacles de
toute espèce à surmonter !... Elle n'a pu résister à ces idéeslà. Oui, quoique vous soyez d'une figure charmante, je parierais que c'est surtout la difficulté de l'entreprise qui a déterminé madame de B***. D'abord, la marquise a pris à tâche de ne pas suivre la route battue. Prendre cette semaine avec distraction un amant qu'on renverra maussadement la semaine prochaine , rompre et nouer des engagements uniformes, voilà l'éternelle occupation de nos femmes de qualité; le personnage change, mais jamais la conduite de l'mtrigue; on dit, on fait sans cesse la même chose. C'est toujours une déclaration à recevoir, un aveu à faire, quelques billets à écrire, deux ou trois tête-à-tète à ranger, une rup» lure à consommer. Tout cela répété devient d'une monotonie assommante. La marquise, au contraire, n'est pas fâchée que le même cavalier lui reste, pourvu que le manège varie. Ce n'est pas par le nombre de ses amants qu'elle s'affiche, c'est par la singularité de ses aventures. Une scène ne lui paraît piquante que quand elle n'est pas ordinaire; elle ose tout pour la produire; elle se plait à braver les hasards et à lutter contre les événements, \ussi le sentiment de sa force l'emporte-t-il quelquefois trop loin. Quelquefois il arrive que toute son adresse nt^ peut lui épargner tous les désagréments d'une démarche trop imprudente. Dans son aventure avec vous, par exemple, voilà deux terribles scènes qu'elle a essuyées. La première... c'est moi qui l'en ai régalée; et en conscience, je la lui devais. Hier elle est venue, trèsinconséquemment, chercher ici la seconde, et le hasard peut-être lui garde la troisième; mais n'importe! La marquise, toujours supérieure aux petites mortifications, accoutumée à considérer froidement, sous tous les rapports, les événements les plus fâcheux, la marquise tirera de ses mal-
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heurs mêmes uq avantage contre ses ennemis , contre sa rivale et contre vous. — Contre sa rivale ! Ah ! Rosambert^ Sophie sera toujours préférée!... Mais que dites- vous de ma jolie cousine, qui ne répond pas? — Attendez donc qu'elle ait dormi. Ne vous sou venez- vous pas qu'il y a huit jours qu'elle n'a fermé l'œil? Votre lettre l'a doucement bercée... Mais laissez-la donc goûter son bonheur. Savezvous de quoi nous devons nous occuper? — Non. — Il faut aller acheter quelque bijou pour le cher gouverneur : il vous a dit qu'un présent s'acceptait. — Ah ! oui ; mais si je sors, et qu'il me vienne une lettre de Sophie? — On fera attendre la vieille messagère. — Eh bien! allons donc vite. — Vous oubliez votre chapeau. — Vous avez raison , * repliquai-je d'un air distrait , et j'allai m'asseoir. Rosambert me prit par le bras. « Où diable êtes- vous? A quoi rêvez- vous? ~ Ah ! je songeais à ce pauvre vicomte de Florville. Qu'elle doit être affligée, la marquise! Rosambert, croyez-vous qu'elle m'écrira? — Nous parlons de la marquise, à présent? — Oui, mon ami... Mais ne riez donc pas; répondezmoi. — Eh bien I mon cher Faublas, je crois qu'elle ne vous écrira pas, — Vous croyez? — Oh ! cela est très- vraisemblable. La marquise s'est déjà consultée sur votre situation présente et sur la sienne. En femme bien apprise, elle a sans doute compris que vous ne pourriez vous dispenser de venir 4 elle; elle n'ira point à vous. Elle vous attendra, soyez sûr qu'elle vous attendra. »
Je sonnai Jasmin : « Mon ami , tu connais l'hôtel du marquis de B*** ; tu connais Justine : prends un habit bourgeois, va demander Justine, et tu lui diras que tu viens de ma part savoir comment se porte madame la marquise. » Rosambert, qui riait de toutes ses forces, me dit : « Ah!
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c'est que vous croyez qu'il ne serait pas poli de la faire trop attendre? Mais dites-moi, tous désiriez une lettre de Sophie? — Sans doute. Jasmin, nous allons & deux pas; tu ne sortiras que quand nous serons rentrés. Jasmin, de la discrétion I Je compte sur toi : on nous fait la guerre; l'ennemi est li-bas ; en garde. — Ho! monsieur, dans toutes mes maisons, j'ai toujours été du parti des enfants contre les pères. — Bien , mon ami ; sois sûr que je te récompenserai quand je serai marié avec elle. — Marié avec madame la marquise, monsieur? > Rosambert riait. « Venez, venei, mon ami, me dit-il, vous n*; êtes plus. • J'achetai une bague assez belle; mais quand il fut ques-
tion de nous en aller, je ne pus jamais arracher Rosambert de la boutique. La bijoutière était jolie.
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A mon retour, Jasmin me remit une lettre. La vieille n'avait pas voulu seulement s'asseoir, parce qu'on lui avait défendu d'attendre une réponse.
Qu'on juge de ma douleur en lisant ce qui suit :
« Si je n'avais vu mon nom vingt fois répété dans votre » lettre, monsieur, je n'aurais jamais pu croire qu'ellp me » fût adressée. Je n'imaginais pas que quelques mots échap- » pés sans conséquence, recueillis au hasard par ma bonne t» amie, dussent être interprétés par son frère d'une manière j» si étonnante. Je n'imaginais pas que mon jeune cousin, » qui se disait mon ami, dût me traiter jamais d'une façon » si injurieuse.
» Qui vous a dit que je vous aimais, monsieur? Adélaïde? » Elle n'en sait rien. Qui vous a dit que ces mots : cruel^ » ingrat, je ne le reverrai de ma vie, vous fussent adressés? » Qui vous a dit que je mourrais de chagrin, parce que vous » ne m'aimiez pas? Si cela était, monsieur, il n'y aurait )» que moi qui pût le savoir; vous l'ai-je jamais dit, moi, » monsieur?
)» Et vous avez l'air d'être sûr de votre fait! Vous aimez «quelqu'un, et vous me dites que vous m'aimez, parce >♦ que vous croyez que je vous aime ! Vous pensez donc me » faire une grâce quand vous me demandez mon cœur et » ma main? Monsieur, si je suis assez malheureuse pour » n'inspirer jamais que de la compassion, je serai du moins » assez sage pour ne pas aimer, ou assez discrète pour cacher » mon amour; et certainement jamais l'amant d'une autre » ne sera le mien.
» Maintenant c'est à vous et pour vous que je dis ces » mots : Je ne vous reverrai jamais. Ma famille vaut bien la » vôtre, monsieur; et vous devez me savoir quelque gré de
» ne pas pousser plus loin le ressentiment de l'outrage que » vous n avez pas craint de me faire. »
Cette fatale lettre n'était pas signée. Le chagrin dont elle me pénétra est plus facile à imaginer qu'à décrire. Sophie ne m'aimait pas ! Sophie ne voulait plus me voir ! Je tombai dans un accablement profond , dont je ne sortis que pour verser un torrent de larmes. Ah ! si du moins Rosambert était là, il m'aiderait de ses conseils , il me donnerait quelque consolation.
Je me levai brusquement y j'essuyai mes yeux ; je volai chez la bijoutière. Elle n'était plus au comptoir ! Rosambert n'était plus dans la boutique! Je parus si fâché de ce contre-temps, qu'une demoiselle de magasin eut pitié de moi : elle me dit que si je voulais entrer au café de la Régence^ qu'elle me montra à dix pas de là , elle irait avertir le comte, qui n'était pas loin, et qui ne manquerait pas de me joindre dans une demi-heure au plus tard.
J'entrai au café de la Régence. Je n'y vis que des gens profondément occupés à préparer un échec et mat. Hélas 1 ils étaient moins recueillis, moins rêveurs, moins tristes que moi. Je m'assis d'abord près d'une table; mais l'agitation que j'éprouvais ne me permettant pas de rester en place, bientôt je me promenai à grands pas dans le café silencieux; bientôt aussi l'un des joueurs, haussant la voix, levant la tête et frottant ses mains, dit d'un ton lier : < Au roi. — Ah! mon Dieu! s'écria l'autre, la dame forcée 1 la partie perdue!... une partie superbe!... Oui, oui, monsieur, frottez vos mains! vous vous croyez un Turenne ! Savez-vous à qui vous avez l'obligation de ce beau coup? (Il se tourna de mon côté.) A monsieur, oui, à monsieur. Maudits soient les amoureux ! » Étonné de la manière vive
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dont on m'apostrophait, j'observai au joueur mécontent que je ne comprenais pas. . . < Vous ne comprenez pas I Hé bien 1 regardez^y ; un échec à la découverte ! — Hé bien ! monsieur, qu*a de commun cet échec?.. — Gomment! ce qu'il a de commun 1 11 y a une heure, monsieur, que vous tournez autour de moi. Et ma chère Sophie par-ci, et ma jolie cousine par-là... Moi, j'entends ces fadaises, et je fais des fautes d'écolier... Monsieur, quand on est amoureux, on ne vient pas au cdfé de la Régence. » J'allais répliquer; il continua avec violence : « Il n'y a pas un coup de parade, pas une pièce pour soutenir!... On profite des distractions que ce monsieur me donne ! ... Un misérable coup de mazette ! Un homme comme moi I (Il se tourna vers moi. ) Monsieur, une fois pour toutes , sachez que toutes les cousines du monde ne valent pas la dame qu'on me force... Elle est forcée ! il n'y a pas de ressource... Au diable soient la bégueule et son doucereux amant! »
De toutes les exclamations du joueur, la dernière fut celle qui me piqua le plus. Emporté par ma vivacité, je m'avan* çai brusquement; mais, chemin faisant, je rencontrai sur la table voisine un échiquier qui débordait : mes boutons l'accrochèrent, il tomba; les pièces roulèrent de tous côtés. Voilà pour moi deux adversaires nouveaux. L'un me dit : t Monsieur, prenez-vous quelquefois garde à ce que vous faites? * L'autre s'écrie : « Monsieur, vous m'enlevez une partie!... — Vous! vous aviez perdu, interrompt son adver» saire. — J'avais gagné, monsieur. — Cette partie-là, je l'aurais jouée contre Verdoni ! — Et moi contre Philidor ! — Hé! messieurs, ne me rompez pas la tète, je vais la payer, votre partie. — La payer 1 vous n'êtes pas assez riche. — Que jouez-vous donc? — L'honneur. — Oui, mon-
sieur, l'honneur. Je suis venu en poste tout exprès pour répondre au délî de monsieur... de monsieur qui croît n'avoir point d'égal... Sans vous, je lui donnais une leçon* — Une leçon ! et mais vous êtes Tort heureux que i'étour^ derie de monsieur vous ait sauvé; je forçais la dame en dixhuit coups. — Et vous n'alliez pas jusqu'au onzième; en moins de dix vous étiez mat. — Matl matl C'est pourtant vous, monsieur, qui êtes cause que l'on m'Insultet... Apprenez, monsieur, que dans le café de la Régence on ne doit pas courir. (Alors un autre joueur se leva.) — Hé! messieurs, dans le café de la Régence on ne doit pas crier, on ne doit pas parler. Quel train vous faites I ■
D'autres encore se méli'rent de la querelle; et comme j'étais l'auteur de tout le mal, chacun me gourmandait : je
ne savais à qui répondre, quand Rosambert entra. Il eut
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beaucoup de peine à me tirer de là : nous nous sauvâmes au Palais- Royal.
. Je pris Rosambert à l*écart; je lui montrai la lettre de Sophie. « Et voilà ce qui vous afflige? me dit-il après Tavoir lue. . . mais vous devriez baiser cent fois cette lettre-là ! — Ah! Rosambert, est-ce donc le moment de plaisanter? — Je ne plaisante pas, mon ami , vous êtes adoré. — Mais vous n'avez donc pas lu ? — J'ai lu, et je vous répète que vous êtes adoré. — Rosambert , nous sommes mal ici ; revenez chez moi. »
En chemin, le comte me dit : « Sophie a cessé ses visites au parloir à l'époque de votre liaison avec madame de B^^^. C'est à cette époque aussi que les insomnies ont commencé; c'est alors qu'elle a eu ce que mademoiselle votre sœur appelle la fièvre. Elle a désiré la recette, elle l'a demandée indirectement. 11 y a plus, le remède avait fait un excellent effet, puisqu'hier, à midi, mademoiselle de Pontis se portait mieux. Il faut donc conclure de tout cela que, dans l'après-dînée d'hier, il s'est passé quelque chose d'extraordinaire au couvent. Nen doutez pas, mon ami, cette lettre est l'elfet d'une ruse du baron , ou d'une naïveté d'Adélaïde, ou d'une indiscrétion de M. Person. Au reste, le ton de cette épitre prouve que vous êtes aimé. Un aveu tacite est même échappé à la jeune personne. Elle vous fait de terribles reproches. Vous avez cru qu'elle vous aimait! elle ne peut supporter cette idée, mais nulle part elle ne dit qu'elle ne vous aime pas. »
Tout ce que Rosambert me disait me paraissait fort raisonnable ; cependant mon cœur était oppressé. Les amants espèrent follement, ils salarment de môme.
«r Savez-vous bien, reprit le comte, qu'elle est assez bien
tournée sa douce cpitre? Oh ! la jolie cousine ne vous aura pas ^cril dix fois que vous trouverez son style tout à fait formé. — Rosambert, que vous êtes cruel avec votre gaieté. •
Jasmin rentrait chez moi en même temps que nous, il me dit qu'il venait de chez madame la marquise. « Hé bien?
— Monsieur, j'ai parlé à mademoiselle Justine; elle m'a fait attendre assez long-temps, et elle est eniin revenue me dire que madame était très-sensible à votre attention, que madame s'était sentie fort incommodée hier en rentrant, que le docteur lui avait trouvé un peu de fièvre ce matin.
— Voyez , Rosambert , voyez comme je suis malheureux ! elles ont toutes deux la fièvre en même temps ! celle que j'adore ne veut plus me voir!... — Et je ne verrai pas aujourd'hui celle qui m'amuse! ajouta le comte en me contrefaisant. Pauvre jeune homme! que je le plains! Mon cher Faublas , consolez-vous. Pour guérir les maux que vous avez causés, vous serez tout seul plus docteur que tous les docteurs de la Faculté. Mais, quoique la maladie de la jolie cousine soit à peu près celle de l'aimable marquise, je prévois cependant qu'il y aura quelque différence dans le traitement. On cherchera dans les yeux de la jolie demoiselle s'il n'y a pas quelque reste d'émotion : on prendra sa main pour tâter le pouls, qui pourrait être un peu élevé; peut-être même qu'il faudra voir si la bouche n'a rien perdu de sa fraîcheur... Mais la belle dame! oh! l'examen sera plus long, plus sérieux! Vous serez obligé de la considérer de plus près et plus généralement... de la tête aux pieds, mon ami!... Je crois même que la méthode de ce M. Mesmer... Oui, chevalier, oui, un peu de magnétisme! — Oh! de grâce! trêve de plaisanterie! Rosambert, occupez- vous avec
moi de Sophie.,. Tâchons d'abord de découvrir ce qui m'a valu cette cruelle lettre; voyons ensuite par quels moyens je pourrais avoir une entrevue, une explication avec ma jolie cousine. — Très-volontiers, mon cher Faublas; commençons par appeler M. Person. »
Mon père entra comme Rosambert sonnait. Il répondit froidement aux politesses du comte, et m'annonça d'un ton assez brusque que j'allais sortir avec lui. « Les chevaux sont mis, ajouta-t-il. ( Et se tournant du côté de Rosambert. ) Pardon, monsieur, mais l'heure me presse. — Demain matin de bonne heure, » me dit le comte en nous quittant. Je suivis le baron avec inquiétude.
Il me conduisit chez M. Duportail. Lovzinski m'attendait pour achever de m'apprendre les aventures de sa vie les plus secrètes; et de peur que le marquis de B^^^ ou quelque autre importun ne vint encore nous interrompre, il ordonna qu'on refusât la porte à tout le monde. Dès que nous eûmes dtné, il continua ainsi le récit de ses infortunes :
t Vous devez être, mon cher Faublas, pénétré de l'horreur de ma situation. Le feu, devenu plus violent, s'allait communiquer à la chambre où nous étions enfermés, et déjà les flammes battaient au pied de la tour de Lodoiska. Lodoiska poussait de longs gémissements auxquels je répondais par des cris de fureur. Boleslas parcourait notre prison comme un insensé : il poussait d'affreux hurlements; il essayait de briser la porte avec ses pieds et ses mains; et moi, pendu à la fenêtre, je secouais avec rage les barreaux que je ne pouvais ébranler.
» Tout à coup ceux qui étaient montés redescendent avec précipitation ; nous entendons ouvrir les portes ; Dourlin^i lui-même demande quartier; les vainqueurs se pré-
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cipitent dans le bâtiment enflammé : attirés par nos cris, ils enfoncent notre porte à coups de hache. A leur costume , à leurs armes Je reconnais les Tartares ; leur chef arrive, je vois Titsikan. Ha! ha! dit-il, c'est mon brave homme! Je me jette à ses genoux : Titsikan!... Lodoïska!... Une femme!..* la plus belle des femmes!... dans cette tour!... Elle y va brûler vive ! Le Tarlare dit un mot à ses soldats, ils volent à la tour : j'y vole avec eux; Boleslas nous suit. On enfonce les portes; près d'un vieux pilier, nous découvrons un escalier tournant rempli d'une épaisse fumée. Les Tartares épouvantés s'arrêtent; je veux monter: Hélas! qu'allezvous faire? me dit Boleslas. Vivre ou mourir avec Lodoïska! m'écriai-je. Vivre ou mourir avec mon maître! répond mon généreux serviteur. Je m'élance : il s'élance après moi ! Au risque d'être suffoqués , nous montons à peu près quarante degrés. A la lueur des flammes, nous découvrons Lodoïska dans un coin de sa prison ; elle traînait faiblement sa voix mourante. Qui vient à moi? dit-elle. C'est Lovzinski, c'est ton amant! Sa joie lui rend des forces; elle se relève et vole dans mes bras; nous l'emportons, nous descendons quelques degrés ; mais une vapeur plus épaisse se répand dans l'escalier et nous force de remonter précipitamment; à l'instant même une partie de la tour s'écroule; Boleslas jette un cri terrible , Lodoïska s'évanouit... Faublas, ce qui devait nous perdre nous sauva. I.e feu, auparavant étouffé, se fait jour; il s'étend plus rapidement, mais la fumée se dissipe. Chargés de notre précieux fardeau , Boleslas et moi nous descendons promptement... Mon ami , je n'exagère pas, chaque marche tremblait sous nos pieds! les murs étaient brûlants! Enfin nous arrivons à la porte de la tour ; Titsikan, tremblant pour nous, y était accouru. Braves^
gens! dil-il en nous voyant paraître. Je pose Lodoïska à ses pieds , et je tombe sans connaissance auprès d'el le.
• Je restai plus d'une heure dans cet état. On craignait pour ma vie. Boleslas pleurait. Je repris enlin mes esprits
à la voix de Lodoïska, qui, revenue à elle, me nommait son libérateur. Tout était cliangc dans le château, la tour était entièrement tombée. Les Tartares avaient arrêté les progrès de l'incendie : ils avaient abattu une partie du bâtiment pour sauver l'autre^ ensuite, on nous avait transportés dans un vaste salon, où Titsikan était lui-même avec quelquesuns de ses soldats. Les autres, occupés à piller, apportaient à leur chef l'or, l'argent, les pierreries , la vaisselle, tous les effets précieux que les flammes avaient épargnés. Tout près de là, Dourlinski, chargé de fers, regardait en gémissant ce monceau de richesses dont on allait le dépouiller.
La rage, la terreur, le désespoir, tout ce qui déchire le cœur d'un scélérat puni, se lisait dans ses yeux égarés. Il frappait la terre avec fureur, portait à son front ses poings fermés et vomissait d'horribles blasphèmes; il reprochait au ciel sa juste vengeance.
» Cependant mon amante pressait ma main dans les siennes: Hélas! me dit-elle en sanglotant, tu m'as sauvé la vie, et la tienne est encore en danger! et si nous échappons à la mort, l'esclavage nous attend! — Non, non, Lodoîska, rassure-toi; Titsikan n'est point mon ennemi; Titsikan (inira nos malheurs. — Sans doute, si je le puis, interrompit le Tartare : tu parles bien , brave homme ! Oh ! je vois que tu n'es pas mort, et j'en suis fort aise : tu dis et tu fais toujours de bonnes choses, toi ! Et tu as là, ajoutat-îl en montrant Boleslas, un ami qui te seconde bien. J'embrassai Boleslas. Oui, Titsikan, oui, j'ai un ami; ce nom lui restera toujours I Le Tartare m'interrompit encore : Ah çà ! dis- moi, vous étiez tous deux dans une chambre basse : elle était dans une tour,' elle ; pourquoi cela ? Je parie, messieurs les drôles, que vous avez voulu souffler cette enfant à ce butor-là (en montrant Dourlinski); et vous aviez raison : il est vilain , et elle est jolie ! Voyons , conte-moi cela. J'instruisis Titsikan de mon nom, de celui du père de Lodoîska , de tout ce qui m'était arrivé jusqu'alors. C'est à Lodoîska, lui dis-je ensuite, à nous apprendre ce que l'infâme Dourlinski lui a fait souffrir depuis qu'elle est dans ce château.
» Vous savez , dit aussitôt Lodoîska , que mon père me lit quitter Varsovie le jour même que la diète fut ouverte. Il me conduisit d'abord dans les terres du palatin de ^^^, à vingt lieues seulement de la capitale, on il retourna pour
assister aux élats. Le jour que M. de P*** fut proclamé roi, Pulauski vint me prendre chez le palatin, et m amena ici croyant que j'y serais plus à Tabri de toutes les recherches. Il chargea Dourlinski de me garder avec soin, et d'empêcher surtout que Lovzinski pût découvrir le lieu de ma retraite. Il me quitta pour aller, disait-il, rassembler, encourager les bons citoyens, défendre son pays et punir des traîtres. Hélas ! ces soins importants lui ont fait oublier sa fille ! Je ne Tai pas revu depuis !
» Quelques jours après son départ, je commençai à m'apercevoir que les visites de Dourlinski devenaient plus fréquentes et plus longues; bientôt il ne quitta presque plus Tappartement qu'on m'avait donné pour prison. Il m'ôta , je ne sais sous quel prétexte , l'unique femme que mon père m'avait laissée pour me servir; et pour que personne, disait-il, ne sût que j'étais chez lui, il m'apportait lui-même ce qui était nécessaire à ma subsistance, et passait ainsi les journées entières près de moi.
» Vous ne savez pas , mon cher Lovzinski , combien je souffrais de la présence continuelle d'un homme qui m'était odieux et dont je soupçonnais les infâmes desseins ! Il osa me les expliquer un jour ; je l'assurai que ma haine serait toujours le prix de sa tendresse, et que son indigne conduite lui avait attiré mes profonds mépris. Il me répondit froidement qu'avec le temps je m'accoutumerais à le voir, à souffrir ses assiduités , et même à les désirer. Il ne changea rien à sa conduite ordinaire; il entrait chez moi le matin et n'en sortait que le soir. Séparée de tout ce que j'aimais, toujours gênée par mon tyran , je n'avais pas même la faible consola* tion de pouvoir me livrer tranquillement au souvenir de mon bonheur passé. Témoin de mes inquiétudes, Donr-
linski se plaisait à les augmenter. Pulauski, me disait-il, commandait un corps polonais ; Lovzinski , trahissant sa patrie qu'il n'aimait pas, et une femme dont il se souciait peu , servait dans Tarmée russe. On ne doutait pas qu'il y eût bientôt un combat sanglant; au reste, il était bien certain que désormais rien ne pourrait réconcilier mon père ' avec LovzinsKi. Quelques jours après, il vint m'annoncer que Pulauski avait attaqué pendant la nuit les Russes dans leur camp, et que, dans la mêlée, mon amant était tombé sous les coups de mon père. Le cruel me lit lire cet événement bien détaillé dans une espèce de papier public que sans doute il avait fait imprimer exprès; d ailleurs, à la barbare joie qu'il affectait , je crus la nouvelle trop véritable. Tyran impitoyable! m'écriai-je,.tu jouis de mes pleurs, de mon désespoir; mais cesse de me persécuter, ou tu verras bientôt que la fille de Pulauski peut bien elle-même venger ses injures.
I» Un soir qu'il m'avait quittée plus tôt qu'à Tordinaire, j'entendis \ers le minuit ma porte s ouvrir doucement. A la lueur d'ube lampe que je laissais toujours allumée, je vis mon tyran s'avancer vers mon lit. Comme il n'y avait -pas de crime dont je ne le jugeasse capable, j'avais prévu celui-là et je m'étais bien promis de le prévenir. Je m'armai d'un couteau que j'avais eu la précaution de cacher sous mon oreiller; j'accablai le scélérat des reproches qu'il méritait : je lui jurai que, s'il osait s'approcher, je le poignarderais de mes mains. Il recula de surprise et d'effroi. Je suis las de n'essuyer que des mépris, me dit -il en sortant; si \e ne craignais d être entendu, tu verrais ce que peut contre moi le bras d'une femme; mais je sais un moyen sûr de vaincre ta fierté. Bientôt tu te croiras trop heureuse de pouvoir
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racheter ta grâce par les plus humbles soumissions. Il
sortil. Quelques moments après, son confident entra le pistolet à la main. Je dois lui rendre justice, il pleurait en . m'annonçant les ordres de son maître. Habillez-vous , madame, il faut me suivre; c'est tout ce qu'il put médire. Il me conduisit dans cetto tour, où sans vous j'allais périr aujourd'hui. Il m'enferma dans cette horrible prison; c'est là que j'ai langui pendant plus d'un mois, sans feu , sans lumière et presque sans habits; du pain et de l'eau pour ma nourriture, pour mon lit une simple paillasse : voilà l'état auquel fut réduite la fîlle unique d'un grand de Pologne. Vous frémissez, brave étranger I Eh bien! croyez que je ne vous raconte qu'une partie de mes douleurs. Une chose du moins me rendait ma misère moins insupportable : je ne voyais plus mon tyran. Tandis qu'il attendait tranquillement que je sollicitasse mon pardon , je passais les
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journées et les nuits à appeler mon père , à pleurer mon amant... I^vzinski, de quel étonnement je fus saisie, de quelle joie mon Ame fut pénétrée le jour que je te reconnus dans les jardins de Dourlinski I . . .
» Titsikan écoutait avec attention l'histoire de nos malheurs, dont il paraissait vivement touché, lorsque sa garde avancée donna Falarme. Il nous quitta brusquement pour courir au pont-levis. Nous entendions un grand tumulte. Lovzinski ! Lodoîska ! couple lâche et perfide I s*écria Dourlinski qui ne pouvait contenir sa joie , vous avez cru pou\oir m'échapper; tremblez! vous allez retomber en mon pouvoir : au bruit de mon malheur, les gentilshommes voisins se sont sans doute rassemblés; ils viennent me secourir... — Ils ne pourront que te venger, scélérat, interrompit Boleslas en prenant une barre de fer dont il allait Tassommer. Je le relins. Titsikan rentra aussitôt. Ce n*était qu'une fausse alarme , nous dit-il; c'est une petite troupe que j'ai détachée hier pour aller battre la campagne : elle avait ordre de me rejoindre ici, elle me ramène quelques prisonniers ; tout est d'ailleurs tranquille ; rien ne parait encore dans les environs.
» Tandis que Titsikan me parlait , on amenait devant lui les malheureux que leur mauvais sort avait livrés aux Tartares. Nous en vîmes d'abord paraître cinq. Ils disent que celui-là leur a donné bien de la peine, c'est pour cela qu'ils Font ainsi garrotté, nous dit Titsikan en nous montrant le sixième. — Dieu ! c'est mon père ! s'écria Lodoiska en courant à lui. Je me jetai aux'genoux de Pulauski. — Ah 1 tu es Pulauski , toi ! continua le Tartare ; eh bien ! la rencontre n'est pas malheureuse. Tiens, mon ami, il n'y a pas plus d'un quart d'heure que je te connais! je sais que tu es fier
Vit: DU CUEVALIEH .
et entèléy mais n'importe, je t'estime : tu as du cœur et de la tôte, la lille est belle et ne manque pas d'esprit, Lovzinski est brave... oh! plus brave que moi, je crois, tiens... Pulauski, immobile d'étonnement, écoutait à peine le Tartare; et, frappé de Tétrange spectacle qui s offrait à ses yeux, il concevait d'horribles soupçons. Il me repoussa avec horreur. Malheureux! tu as trahi ta patrie, une femme qui t'aimait, un homme ({ui se plaisait à te nommer son gendre ; il ne te manquait plus que de te lier avec des brigands!... Tilsikan I interrompit : Avec des brigands si tu veux; mais des brigands sont quelquefois bons à quelque chose : sans moi, dès demain peut-être ta lille n'aurait plus été fille. N'ayez pas peur, ajoula-t-il en se tournant vers moi , je sais qu'il est fier, je ne me fâcherai pas.
» Nous avions porté Pulauski dans un fauteuil : sa fille et moi nous baignions de nos larmes ses mains enchaînées ; il me repoussait toujours en m'accablant de reproches. Mais que diable est-ce que tu lui contes donc? reprit Tilsikan. Je te dis, moi, que Lovzinski est un brave homme que je veux marier, et ton Dourlinski un coquin que je vais faire pendre. Je te répète que tu es tout seul plus entêté que nous trois; mais écoute-moi, et finissons, car il faut que je m'en aille. Tu m'appartiens par le droit le plus incontestable, celui de l'épée. Eh bien ! si tu me donnes (a parole de te réconcilier sincèrement avec Lovzinski et de lui donner ta fille, je te rends ta liberté. — Qui sait braver la mort peut supporter l'esclavage; ma fille ne sera jamais la femme d'un traître. — Aimes-tu mieux qu'elle soit la maîtresse d'un Tartare? Si tu ne me promets pas de la marier sous huit jours à ce brave homme, je l'épouse ce soir, moi. Quand je serai las de toi et d'elle, je vous vendrai
DE FAUDLAS.
aux Turcs; la lille est assez belle pour entrer au sérail d'un pacha : toi, tu feras la cuisine de quelque janissaire. — Ma vie est dans les mains, Tais-en ce qu'il te plaira. Si Pulauski
tombe sous les coups d'un Tarlarc, on If plaindia, on se dira qu'il méritait une autre Hn; mais si je pouvais consentir... Non, j'aime mieux mourir. — Oh! je ne veux pas que tu meures, moi ! Je veux que Lovzinski épouse Lodoïska. Ëh! nom d'un sabre! est-ce à mon prisonnier à me faire la loi? quel chien d'homme! s'il n'était qu'entêté ; mais c'est qu'il raisonne mal.
» Je voyais la colère briller dans les jeux du Tarlare ; je le lis souvenir qu'il m'avait promis de ne pas s'emporter. Sans doute, mais cet liomme-là lasserait la patience d'un favori du Prophète ! Je ne suis qu'un voleur, moi ! Pulauski , je te
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VIE DU CHEVALIER
le répète, je veux que Lovzinski épouse ta flile. Nom d'un sabre! il la bien gagnée : sans lui, elle était brûlée ce soir.
— Gomment? — Eh! oui; regarde ces décombres : il y avait là une tour, cette tour était en feu , personne n'osait y monter ; il y a été avec Boleslas , lui ; ils ont sauvé ta lille.
— Ma fille était dans cette tour? — Oui, elle y était : ce coquin Ty avait mise; ce coquin voulait la violer... Allons, vous autres, contez -lui cela, et dépêchez -vous; qu'il se décide : j'ai aflaire ailleurs; je ne veux pas que vos quartàires me surprennent ici : en plaine, c'est autre chose, je me moque d'eux.
» Tandis que Titsikan faisait charger sur de petits chariots couverts le butin considérable qu'il avait fait, Lodoîska instruisait son père des forfaits de Dourlinski, et mêlait si adroitement le récit de notre tendresse à l'histoire de ses malheurs, que la nature et la reconnaissance se tirent entendre en même temps au cœur de Pulauski. Vivement touché des infortunes de sa tille, sensible au service important que je venais de lui rendre, il embrassait Lodoîska, et, me regardant sans colère, il semblait attendre impatiemment que j'achevasse de le déterminer. O Pulauski! lui dis-je, ô toi que le ciel m'avait laissé pour me consoler de la perte du meilleur des pères ! ô toi pour qui j'avais tant d'amitié et de respect, pourquoi as-tu condamné tes enfants sans les entendre? pourquoi as- tu soupçonné de la plus horrible trahison un homme qui adorait ta tille? Quand mes vœux portaient sur le trône celui qui l'occupe maintenant , Pulauski , je le jure par celle que j'aime, je croyais faire le bien de mon pays. Les malheurs que ma jeunesse ne voyait pas , ton expérience les a prévus; mais parce que j'ai manqué de prudence, dois-tu m'accuser de perfidie? Peux-tu me reprocher d'avoir
DE FAUOLAS.
estimé mon ami? Peux-tu me faire un crime de Testimer encore? Depuis trois mois j'ai vu comme toi les maux de ma patrie, comme toi j'en ai gémi ; mais je suis sûr que le roi les ignore : j'irai l'en instruire à Varsovie... Pulauski m'interrompit. — Ce n'est pas là qu'il faut aller. Tu dis que M. de P^^^ n'est pas instruit des malheurs de son pays : je le veux croire; mais qu'il les sache ou qu'il les ignore, peu nous importe aujourd'hui. Des étrangers insolents, cantonnés dans nos provinces, s'efforceront de s'y maintenir, même contre le roi qu'ils ont élu ! Ce n'est pas un monarque impuissant ou malintentionné qui chassera les Russes démon pays. Lovzinski, n'espérons plus qu'en nous-mêmes; vengeons la patrie ou mourons pour elle. J'ai rassemblé dans le palatinat de Lublin quatre mille gentilshommes qui n'attendent que le retour de leur général pour marcher contre les Russes; suis-moi : viens dans mon camp... A cette condition, je suis libre, et ma fille est à toi. — Pulauski , je suis prêt, je jure de suivre ta fortune et de partager tes dangers. Et ne crois pas que Lodoîska seule m'arrache ces serments ! Je chéris ma patrie autant que j'adore ta fille; je jure par elle, et devant toi , que les ennemis de l'état ont toujours été et ne cesseront jamais d'être les miens ; je jure que je verserai jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour chasser de la Pologne des étrangers qui y régnent sous le nom de son roi! — Embrasse-moi, Lovzinski, je te reconnais, je reconnais mon gendre. Allons, mes enfants, tous nos malheurs sont finis.
» Pulauski medisaitd'unirmesmainsà celles de Lodoîska; nous embrassions notre père quand Titsikan rentra. — Bon ! bon ! s'écria-t-il , c'est cela ; voilà ce que je voulais : j'aime les mariages, moi ! Allons, papa, je vais te faire délier. Nom
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d'un sabre! poursuivit le Tartare tandis que ses soldats coupaient les cordes dont Pulauski était garrotté, je fais là une belle action, quand j'y pense! mais aussi elle me coûte bien de l'argent. Deux grands de Pologne! une belle lille! cela m'aurait payé une grosse rançon! — Titsikan, quà cela ne tienne, interrompit Pulauski. — Et non, non, répliqua le Tartare, c'est une simple réilexion , une de ces idées dont un voleur n'est pas le maître... Mes braves gens, je ne veux rien de vous... Il y a plus, vous ne vous en irez pas à pied , j'ai de bons chevaux à votre service. Et pour celte enfant, si vous le voulez, je vous donnerai un brancard sur lequel on m'a promené peiMlant dix ou douze jours. Ce garçon-là m'avait si bien étrillé que je ne pouvais plus me tenir achevai... Il est mauvais, le brancard , grossièrement fait avec des branches d'arbres ; mais je n'ai que cela ou un petit chariot couvert à vous offrir; vous choisirez.
» Cependant Dourlinski n'avait pas encore osé dire un seul mot, et baissait les yeux d'un air consterné. Indigne ami, lui dit Pulauski , hi as pu abuser à ce point de ma confiance ! tu n'as pas craint de t'exposer à mon ressentiment ! Quel démon t'aveuglait? — L'amour, répondit Dourlinski, un amour forcené. Tu ne sais donc pas à quels excès les fiassions peuvent porter un homme né violent et jaloux ? Que cet exemple effrayant t'apprenne au moins qu'une iille aussi charmante, aussi belle que la tienne, est un rare trésor dont on ne doit confier la garde à personne. Pulauski , j'ai mérité ta haine, et pourtant tu me dois quelque pitié. Je me suis rendu bien coupable; mais tu me vois cruellement puni. Je perds en un seul jour mon rang, mes richesses, mon honneur, ma liberté; je perds plus que tout cela, je perds ta fille. O vous, Lodoiska ! vous que j'ai tant outragée, daigne-
rez-vous oublier mes persécutions , vos dangers, vos douleurs? Daignerez-vous m'accorder un généreux pardon? Ah ! s'il n esl pas de forfaits qu'un vrai repentir ne puisse expier, Lodoîska, je ne suis plus criminel; je voudrais pouvoir, au prix de tout mon sang, racheter les pleurs que vous avez versés. Dourlinski, dans 1 horrible esclavage auquel il va être réduit, n'emportera-t-il pas le souvenir consolant de vous avoir entendue lui dire qu'il ne vous est pas odieux ? Fille trop aimable et jusqu'à présent trop malheureuse, quelque grands que soient mes torts envers vous, je puis encore les réparer d'un seul mot. Venez, approchez- vous , j'ai un secrel particulier à vous révéler.
» Lodoïska s'approcha sans déliance. Soudain je vis un poignard briller dans les mains de Dourlinski. Je me précipitai sur lui... Il était trop tard! je ne pus parer que le second coup; déjà mon amante, frappée au-dessous de la mamelle gauche, était tombée aux pieds deTitsikan. Pulauski, furieux, voulait venger sa fille. — Non, non, s'écria le Tartare, tu donnerais à ce scélérat une mort trop douce. — Eh bien ! me dit l'infâme assassin en contemplant sa victime avec une cruelle joie, Lovzinski, tu paraissais si pressé de t'unir à Lodoïska; que ne la suis-tu? Va, mon heureux rival, va joindre ton amante au tombeau. Qu'on prépare mon supplice, il me paraîtra doux : je ie laisse livré à des tourments non moins cruels et plus longs que les miens. Dourlinski ne put en dire davantage; les Tartares l'entraînèrent , ils.le précipitèrent dans les décombres enflammés.
» Quelle nuit ! mon cher Faublas , que de soins différents, que de sentiments contraires m'agitèrent dans son cours ! Combien de fois j'éprouvai successivement la crainte et l'espérance, la douleur et la joie! Après tant d'inquiétudes
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et de dangers, Lodoïska m'était remise par son père; je
m'enivrais du doux espoir de la posséder , un barbare l'assassinait à mes yeux... Ce moment fut le plus cruel de ma vie... Mais rassurez-vous, mon ftmi; mon bonheur, si rapidement éclipsé, ne tarda pas à renallre. Parmi les soldats de Titsikan il s'en trouvait un qui se mêlait de chirurgie; nous l'appelâmes, il visita la blessure : il assura qu'elle était très-légère; l'iniâme Etourlînski , gêné par ses chaînes, aveuglé par son désespoir, n'avait porté qu'un coup mal assuré.
■ Dès que Titsikan fut sur qu'il n'y avait plus rien à craindre pour les jours de Lodoïska, il nous fit ses adieux.
— Je vous laisse, nous dit-il, les cinq domestiques que Pulauski avait amenés, des provisions pour plusieurs jours, des armes," six bons chevaux , deux chariots couverts , et tous les gens de Dourlinski bien enchaînés : leur vilain maître est mort. Je pars; le jour commence à paraître : ne sortez d'ici que demain, demain j*irai visiter d'autres cantons. Adieu, braves gens; vous direz à vos Polonais que Titsikan n'est pas toujours un méchant diable, et qu'il rend quelquefois d'une main ce qu'il prend de l'autre. Adieu. A ces mots, il donna le signal du départ : les Tar tares passèrent le pont-levis, et s'éloignèrent ad grand galop.
» Il n'y avait pas deux heures qu'ils étaient partis, lorsque plusieurs gentilshommes voisins, soutenus de quelques quartaires , vinrent investir le château de Dourlinski. Pulauski lui-même alla les recevoir; il leur rendit compte de tout ce qui s'était passé, et quelques-uns d'entre eux, gagnés par ses discours , se déterminèrent à nous suivre dans le palatinat de Lublin. Ils ne nous demandèrent que deux jours pour préparer les choses nécessaires à leur départ. Ils vinrent, en effet, nous joindre le surlendemain, au nombre de soixante; et Lodoiska nous ayant assuré qu'elle se sentait en état de supporter les fatigues du voyage, nous la plaçâmes dans une voiture commode, que nous avions eu le temps de nous procurer. Après avoir rendu la liberté aux gens de Dourlinski, nous leur abandonnâmes les deux chariots couverts, dans lesquels Titsikan avait eu la singulière générosité de laisser une partie du butin, qu'ils partagèrent entre eux.
» Nous arrivâmes sans accidentdans le palatinat de Lublin, à Polowiko , où Pulauski avait marqué le rendez-vous général. La nouvelle de son retour s'étant répandue, une foule de mécontents vint , dans l'espace d'un mois, grossir notre
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petite armée, qui se trouva d'environ dix mille hommes. Lodoïska, entièrement guérie de sa blessure, parfaitement remise de ses fatigues, avait repris son embonpoint, sa fraicheur, tout Téclat de sa beauté. Pulauski m'appela dans sa tente; il me dit : — Trois mille Russes ont paru sur les hauteurs, à trois quarts de lieue d'ici; prends ce soir quatre mille hommes d'élite, va chasser les ennemis du poste avantageux qu'ils occupent. Songe que du succès du premier combat dépend presque toujours le succès d'une campagne; songe qu'il faut venger ta patrie, mon ami : que demain j'apprenne ta victoire , (femain tu épouses Lôdoiska.
» Je me mis en marche sur les dix heures du soir. . A minuit, nous surprimes lès ennemis dans leur camp; jamais déroute ne fut plus complète : nous leur tuâmes sept cents hommes, nous fîmes neuf cents prisonniers; nous primes tous leurs cations , la caisse militaire et les équipages.
M) A la pointe du jour, Pulauski vint me joindre avec le reste des troupes; il amenait Lodoïska : on nous maria dans la tente de Pulauski. Tout le camp retentit de cris d'allégresse; la valeur et la beauté furent célébrées dans des vers joyeux ; c'était la fête de l'Amour et de Mars : on eût dit que chaque soldat avait mon âme et partageait mon bonheur.
» Lorsque j'eus donné à l'amour les premiers jours d'une union si chère , je songeai à récompenser l'héroïque fidélité de Boleslas. Mon beau-père lui fit la donation d'un de ses châteaux , situé à quelques lieues de la capitale. Lodoïska et moi, nous y joignîmes une somme d'argent assez considérable pour lui assurer un sort indépendant et tranquille. Il ne voulait pas nous quitter : nous lui ordonnâmes d'aller prendre possession de son château et de vivre paisiblement
dans l'honorable retraite que ses services lui avaient méri-
tée. I^jour qu'il partit, je le pria à l'écarl : —Tu iras de ma part, lut dis-je, trouver notre monarque à Varsovie; tu lui apprendras que l'hymen m'unil à la (îlle de Pulauski; tu lui diras que je me suis armé pour chasser de son royaume des étrangers qui le dévastent; lu lui diras, surtout, que Lovzinski est l'ennemi des Russes et n'est pas l'ennemi de son roi.
> Je ne vous fatiguerai pas, mon cher Fauhias, du récit de nos opérations pendant huit années consécutives d'une guerre sanglante. Quelquefois vaincu, plus souvent vainqueur, aussi grand dans ses défaites que redoutable après ses victoires, toujours supérieur aux événements, Pulauski fixa sur lui l'attention de l'Europe , et l'étonna par sa longue résistance. Forcé d'abandonner une province, il allait livrer
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de nouveaux combats dans une autre; et c'est ainsi que, parcourant successivement tous les palatinats , il signala dans chacun d'eux j par quelques exploits glorieux , la haine qu'il avait jurée aux ennemis de la Pologne.
» Femme d'un guerrier, fille d'un héros , accoutumée au tumulte des camps, Lodoiska nous suivait partout. De cinq enfants qu'elle m'avait donnés, une tille seulement me restait , Agée de dix-huit mois. Un jour, après un combat opiniâtre, les Russes vainqueurs se précipitèrent dans ma tente pour la piller. Pulauski et moi, suivis de quelques gentilshommes, nous volâmes à la défense de Lodoiska : nous la sauvâmes; mais ma fille me fut enlevée. Ma fille, par une sage précaution que sa mère n'avait pas négligée dans ces temps de division, porte gravées sous l'aisselle les armes de notre maison ; mais j'ai fait jusqu'à présent d'inutiles recherches... Hélas ! Dorliska, ma chère Dorliska gémit dans l'esclavage, ou n'existe plus !
» Cette perte me causa la plus vive douleur. Pulauski y parut presque insensible, soit qu'il fût déjà occupé du grand projet qu'il ne tarda pas à me communiquer, soit que les maux de la patrie eussent seuls le droit de toucher son cœur stoïque. Il rassembla les restes de son armée, prit un camp avantageux, employa plusieurs jours à le fortifier, et s'y maintint trois mois entiers contre tous les efforts des Russes. Il fallait pourtant songer à l'abandonner; les vivres commençaient à nous manquer. Pulauski vint dans ma tente, fit retirer tous ceux qui s'y trouvaient ; et dès que nous fûmes seuls : — Lovzinski, me dit-il, j'ai lieu de me plaindre de toi. Autrefois, tu supportais avec moi le fardeau .du commandement ; je pouvais me reposer sur mon gendre d'une partie de mes pénibles soins : depuis trois mois tu ne fais que
DE FAUBLA». »1
pleurer, tu gérais comme une femme! Tu m'abandonnes dans un moment critique, où tes secours me sont le plus nécessaires ! Tu vois comme je suis pressé de toutes partsj je ne crains pas pour moi, ce n'est pas ma vie qui m'inquiète; mais si nous périssons , l'état n'a plus de défenseurs. Réveille-toi, Lovzinski, tu partageas si noblement mes travaux ! n'en reste pas aujourd'hui l'inutile témoin. Nous nous
sommes baignés dans le sang des Russes; nos concitoyens sont vengés, mais ils ne sont pas sauvés , mais bientôt peut-
VIE DU CUEVALIfeiR
être nou8 ne pourrions plus les défendre. — Tu ni'étonnes ! Pulauski; d'où te viennent ces pressentiments sinistres? — Je ne m'alarme pas sans raison ; considère notre position actuelle : je me suis eiforcé de réveiller dans tous les cœurs Tamour de la patrie; je n'ai trouvé presque partout que des hommes avilis, nés pour Tesclavage; ou des hommes faibles, qui, pénétrés de leurs malheurs, se sont bornés cependant à de stériles regrets. Quelques vrais citoyens, en petit nombre, se sont rangés sous mes étendards; mais huit campagnes les ont presque tous moissonnés. Je m'affaiblis par mes victoires, nos ennemis reparaissent plus nombreux après leurs défaites. — Je te le répèle, Pulauski, tu m'étonnes. Dans des circonstances non moins pressantes, je fai vu soutenu de ton courage... — Crois-tu qu'il m'abandonne? La valeur ne consiste pas à s'aveugler sur le danger , mais à le braver en l'apercevant. Nos ennemis préparent ma défaite; cependant, si tu veux, Lovzinski, le jour qu'ils ont marqué pour leur triomphe sera peut-être celui de leur perte et le salut de nos concitoyens. — Si je le veux ! en doutes-tu? Parle, que veux-tu dire? que faut-il faire? — Frap|>er le cup le plus hardi que j'aie jamais médité. Quarante hommes d'élite se sont rassemblés à Czentochow, chez Kaluvski, dont tu connais la bravoure; il leur faut un chef adroit, ferme, intrépide : c'est toi que j'ai choisi. — Pulauski, je suis prêt. — Je ne te dissimulerai pas le danger de l'entreprise; le succès on est douteux; et si tu ne réussis pas, ta perte est infaillible. — Je te dis que je suis prêt, explique-toi. — lu n'ignores pas qu'il me reste à peine quatre mille hommes : je puis sans doute encore beaucoup tourmenter nos ennemis; mais, avec de si faibles moyens , je ne dois pas espérer de les forcer jamais à quitter nos provinces. . Tous nos gentilshom-
mes accourraient sous mes drapeaux si le roi était dans mon camp. — Que dis-tu , Pulauski ? espères-tu que le roi consente à venir ici? — Non, mais il faut l'y forcer. — L'y forcer? — Oui : je sais qu'une ancienne amitié te lie avec M. de p^^^; mais depuis que tu soutiens avec Pulauski la cause de la liberté, tu sais aussi qu'on doit tout sacrifier au bien de sa patrie; qu'un intérêt aussi sacré... — Je connais mes devoirs, et je les remplirai ; mais que me proposes-tu? Le roi ne sort jamais de Varsovie. — Hé bien ! c'est à Varsovie qu'il faut l'aller chercher. C'est du sein de sa capitale qu'il le faut arracher. — Qu'as-tu préparé pour cette grande entreprise? — Tu vois cette armée russe, trois fois plus forte que la mienne, campée depuis trois mois devant moi : son général , maintenant tranquille dans ses retranchements, attend que, forcé par la famine, je me rende à discrétion. Derrière mon camp sont des marais qu'on croit impraticables : dès qu'il sera nuit, nous les traverserons. J'ai tout disposé de manière que mes ennemis trompés s'apercevront trop tard de ma retraite. J'espère leur dérober plus d'une marche : si la fortune me seconde, je puis gagner une journée sur eux. Je m'avancerai tout droit sur Varsovie, par la grande route qui mène à cette capitale, et à travers les petits corps de Russes qui rôdent toujours dans ses environs. Je compte les battre séparément; ou, s'ils se peuvent réunir pour m'arrèter, je les occuperai du moins assez pour qu'ils ne puissent t'inquiéter. Toi , cependant, Lovzinski, tu m'auras devancé. Tes quarante hommes déguisés, armés seulement de sabres, de poignards et de pistolets cachés sous leurs habits , se seront rendus à Varsovie par ditférentes routes. Vous attendrez que le roi sorte de son palais : vous l'enlèverez, vous ramènerez dans mon camp... L'entreprise est
VIE DU CHEVALIER
témôpaire, inouïe, si tu veux : Tabord est difficile, le séjour dangereux , le retour d'un péril extrême. Si tu succombes, si Ion t'arrête, tu périras, Lovzinski, mais tu périras martyr de la liberté! Mais Pulauski , jaloux d'un trépas si glorieux, gémira d'être obligé de te survivre, et quelques Russes encore te suivront au tombeau. Si, au contraire, le Dieu tout-puissant, protecteur de la Pologne, m'inspire ce hardi projet pour terminer ses maux; si sa l)onté t'accorde un succès égal à ton courage , vois quelle prospérité sera le fruit de ta noble témérité! M. de P*** ne verra dans mon camp que des soldats citoyens, ennemis des étrangers , fidèles à leur roi ; sous mes tentes patrioti* ques, il respirera jj^ pour ainsi dire, l'air de la liberté, l'amour de son pays. Les ennemis de l'état deviendront les siens; notre brave noblesse, revenue de son assoupissement, combattra sous les drapeaux de son roi pour la cause commune; les Russes seront taillés en pièces, ou repasseront leurs frontières... Mon ami, tu auras sauvé ton pays. » Pulauski me tint parole. Dès que la nuit fut venue , il fit heureusement sa retraite; les marais furent traversés en sileiice. — Mon ami , me dit alors mon beau-père , il est temps que tu nous quittes. Je sais bien que ma fille a plus de courage qu'une autre femme; mais elle est épouse tendre et mère malheureuse : ses pleurs t'attendriraient, tu perdrais dans ses embrassements cette force d'esprit, cette fierté d'âme, qui te deviennent aujourd'hui plus nécessaires que jamais : je te conseille de partir sans lui dire adieu. Pulauski m'en pressait vainement, je ne pus m'y déterminer. Quand Lodoïska sut que je partais seul et nous vit bien décidés à ne pas lui dire où j'allais, elle versa des torrents de larmes, elle s'efforça de me retenir. Je commençais à balancer : —
Allons, s'écria mon beau-pére, partez, Lovzinski, parlez : père, épouse, enfants, il faut tout sacrifier quand il s agit de la patrie !
» Je m'éloignai. Je fis une si grande diligence , que j'arrivai vers le milieu du jour suivant à Czenstochow. J'y trouvai quarante gentilshommes déterminés à tout. — Messieurs, leur dis-je, il s'agit d'enlever un roi dans sa capitale : les hommes capables de tenter une entreprise aussi hardie sont seuls capables de l'achever. Le succès ou la mort nous attend. Après cette courte harangue, nous nous préparons à partir. Kaluvski , prévenu , tenait prêtes douze charrettes chargées de paille et de foin , attelées chacune de quatre bons chevaux Nous nous déguisons tous en paysans ; nous cachons nos habits , nos sabres , nos pistolets , les selles de nos chevaux, dans le foin dont nos charrettes sont remplies; nous convenons de plusieurs signes et d'un mot de ralliement. Douze des conjurés, commandés par Kaluvski , feront entrer dans Varsovie les douze charrettes qu'ils conduiront euxmêmes. Je divise le reste de ma petite troupe en plusieurs brigades; pour éviter tout soupçon, chacune doit marcher à quelque distance et entrer dans la capitale par différentes |)orles. Nous partons : le samedi 2 novembre 1771, nous arrivons à Varsovie ; nous allons tous nous loger chez les Dominicains.
» Le lendemain, dimanche, jour à jamais mémorable dans l'histoire de la Pologne, Stravinski, couvert de haillons , se place près de la collégiale, et va demander l'aumône jusqu'aux portes du Palais-Royal : il observe tout ce (|ui s'y passe. Plusieurs de nos conjurés parcourent dans la ville même les six rues étroites qui toutes aboutissent à la grande place, où je me promène avec Kaluvski. Nous restons en
VIE DU CHEVALIEH
embuscade pendant la matinée entière et une partie de l'après-midi, k six heures du soir, le roi sort de son palais; on le suit, on le voit entrer dans le palais de son oncle P***, grand chancelier de Lithuanie.
» Tous nos conjurés sont avertis ; ils se dépouillent de leurs mauvais habits, ils sellent leurs chevaux, ils préparent leurs armes. Dans la vaste maison des Dominicains, nos mouvements ne sont pas aperçus. Nous sortons tous, les uns après les autres , à la faveur de la nuit. Trop connu dans Varsovie pour hasarder d'y paraître sans travestissement , je garde mes habits de paysan ; je monte un cheval excellent, mais couvert d'une housse commune , et grossièrement harnaché. Je vois nos gens prendre dans le faubourg les différents postes que je leur ai désignés avant de quitter le couvent : ils sont disposés de manière que toutes les avenues du palais du grand chancelier sont gardées. Entre neuf et dix heures du soir, le roi sort ; nous remarquons que sa suite est peu nombreuse. Le carrosse était précédé de deux hommes qui portaient des flambeaux : suivaient quelques officiers d'ordonnance, deux gentilshommes et un sousécuyer. Je ne sais quel seigneur était dans la voiture auprès du roi : il y avait deux pages aux portières, deux heiduques et deux valets de pied derrière. Le roi s'éloigne lentement ; nos conjurés se rassemblent à quelque distance; douze des plus déterminés se détachent, je me mets à leur tète; nous avançons au petit pas. Comme il y avait garnison russe à Varsovie, nous affectons de parler la langue de ces étrangers, afin que notre troupe passe pour une de leurs patrouilles. Nous joignons le carrosse à cent cinquante pas à peu près du palais du grand chancelier , entre ceux de l'évêque de Cracovie et du feu grand général de la Pologne. Tout à coup
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nous passons à la tête des premiers chevaux , oous coupons brusquement le cortège ; ceux qui précédaient la voiture se trouvent sé|>ari-s de ceux qui l'environnaient.
■ Je donne le signal. Kaluvski accourt avec le reste des conjurés; je présente un pistolet au postillon, qui arrête : on tire sur le cocher, on se précipite aux portières. Des deux heiduques qui veulent les défendre, l'un tombe percé de deux balles, l'autre est renversé d'un coup de sabre sur la tête; le cheval du sous-écuyers'altat blessé , un des pages est démonté et son cheval pris ; les balles silllent de tous cùlés.. . L'attaque fut si chaude, le feu si violent, que je tremblai pour la vie du roi. Celui-ci , conservant dans le péril une tète
froide, élaitdescendu de sa voiture, ctcherchaîtà regagner
VIE DU CUEVALIER
le palais de son oncle. Kaluvski Tarrète, le saisit aux cheveux : sept à huit conjures Tenvironnent , le désarment, le saisissent de droite et de gauche, le pressent entre leurs chevaux , qu'ils poussent à toute bride jusqu'au bout de la rue. Dans ce moment, je Tavoue, je crus que Pulauski m'avait indignemeni trompé , que la mort du monarque était résolue, qu'il y avai^t un dessein formé de l'assassiner. Tout à coup je prends mon parti : je pars ventre à terre, je joins ceux qui m'avaient devancé ; je leur crie d'arrêter, je menace de tuer celui qui n'obéira pas. Le Dieu protecteur des rois veillait au salut de M. de P^^^. Kaluvski et ses gens s'arrêtèrent à ma voix, qu'ils reconnurent. Nous mimes le roi sur un cheval ; nous reprimes notre course au grand galop jusqu'aux fossés qui entourent la ville, et que le monarque fut contraint de franchir avec nous.
» Alors une terreur panique se répandit dans ma troupe. A cinquante pas au delà des fossés , nous n'étions plus que sept auprès du roi. La nuit était pluvieuse et sombre : il fallait à chaque instant descendre de cheval pour sonder le terrain dans des marais bourbeux. Le cheval du monarque s'abattit deux fois, et se cassa la jambe à sa seconde chute; dans ces mouvements violents, le roi perdit sa pelisse, sa botte et son soulier gauche. — Si vous voulez que je vous suivCy nous dit-il, donnez-inoi un cheval el une botle. Nous le remontâmes; et alin de gagner la route par laquelle Pulauski m'avait promis de s'avancer, nous primes le chemin d'un village nommé Buracow. Le roi nous dit tranquillement : N'allez pas de ce côté , il y a des Russes.
» Je le crus; je changeai de route. A mesure que nous avancions dans le bois de Beliany, notre nombre diminuait.
Bientôt je ne vis plus avec moi que Kaluvski et Stravinski ;
bientôt aussi nous entendîmes Tappel d'une vedette russe , nous nous arrêtâmes alarmés. Tuons-le , me dit Kulauski : je lui témoignai sans ménagement Thorreur que m'inspirait une pareille proposition. Hé bien ! chargez-vous donc de le conduire ! s'écria cet homme féroce. Il s'enfonça dans le bois, Stravinski le suivit ; je restai seul auprès du roi.
» Lovzinskiy me dit-il alors, c'est vous, je n'en puis plus douter; c'est vous : j'ai reconnu votre voix. Je ne répondis pas un mot; il reprit avec douceur : C'est vous! qui Teût dit il y a dix ans? Nous nous trouvions alors près du couvent de Beliany, distant de Varsovie d'une lieue à peu près. Lovzinski , poursuivit le roi, laissez-moi entrer dans ce couvent et sauvez-vous. — Il faut me suivre, fut toute ma réponse. — C'est en vain, me dit le monarque, que vous vous êtes travesti ; c'est en vain que vous voulez à présent déguiser votre voix : je vous ai reconnu, je suis sur que vous êtes Lovzinski. Ah! qui l'eût dit il y a dix ans? il y a dix ans, vous auriez donné vos jours pour conserver ceux de votre ami.
» Il se tut. Nous avançâmes quelque temps en gardant le silence. Il le rompit encore : — Je suis accablé de fatigue ; si voîis voulez me mener vivant, souffrez que je me repose un instant. Je l'aidai à descendre de cheval : il s'assit sur l'herbe, et, me faisant asseoir auprès de lui, il prit une de mes mains dans les siennes : Lovzinski, vous que j'ai tant aimé, vous qui connûtes mieux que personne la pureté de mes intentions, comment se peut-il que vous vous soyez armé contre moi? Ingrat! ne devais-je vous retrouver qu'avec mes plus cruels ennemis ? Ne deviez-vous me revoir que pour m'immolef ? Alors il me retraça de la manière la plus touchante les plaisirs de notre adolescence, nos liaisons plus intimes dans
132 VIE DU CHEVALIER
notrejeunesse , la tendre aniilié que nous nous élions jurée, la coaliance dont il m'avait toujours honoré depuis; il me parla dos honneurs dont il m'aurait comblé pendant son règne si j'avais voulu les mériter; il me reprocha surtout l'indigne entreprise dont je paraissais être le chef, mais dont il savait bien, ajoula-t-îl, que j'étais seulement le premier instrument. Il en rejeta toute l'horreur sur Pulauski, en me représentant cependant que l'auteur d'un pareil attentat n'était pas seul coupable; que je n'avais pu sans crime me charger de son exécution, et que cette horrible complaisance, dt-jà si punissable dans un sujet, était, dans un ami, plus inexcusable encore. Il finit par me presser de lui laisser sa liberté : Fuyez, me dit-il, et soyez sûr que sil'on vient â moi, j'indiquerai une roule opposée à celle que vous aurez prise.
» I eroi me pressait vivement son doqtience mturtlle
augmentée par le péril, portait la persuasion dans mon cœur; elle y réveillait des sentiments bien doux. Je fus ébranlé : je balançai d'abord , mais Pulauski triompha. Je crus entendre le lier républicain me reprocher ma faiblesse. Mon cher Faublas, Tamour de la patrie a son fanatisme et ses superstitions. Ma tête était exaltée; je m'armai d'un barbare courage , je forçai le monarque à remonter à cheval , et je crus faire une belle action! — Ainsi, s'écria-t-il douloureusement, vous rejetez la prière qu'un ami vous adresse! vous refusez le pardon que votre roi vous offre ! Hé bien ! partons : je me livre à mon mauvais destin , ou je vous abandonne au vôtre.
» Nous recommençâmes à marcher ; mais les reproches du monarque, ses instances, ses menaces même, les combats que j'avais soutenus intérieurement, m'avaient tellement troublé , que je ne voyais plus mon chemin. Errant dans la campagne, je ne tenais aucune route certaine : après une demi-heure de marche, nous nous trouvâmes à Marimont : je m'étais égaré, nous étions revenus sur nos pas.
A un quart de lieue de là , nous tombâmes dans un parti russe. Le roi se fit reconnaître à celui qui le commandait, ensuite il ajouta : — Ce soir, je me suis égaré à la chasse; ce bon paysan que vous voyez voulait, avant de me remettre dans mon chemin , me donner dans sa chaumière un frugal repas; mais comme je crois avoir vu des soldats de Pulauski rôder dans les environs, je voudrais rentrer promptement dans Varsovie , et vous me feriez plaisir de m'accompagner jusque-là. Quant à toi , mon ami , me dit-il , je ne suis pas fâché que tu aies pris une peine inutile; car j'aime autant retourner dans ma capitale, accompagné de ces messieurs, que d'aller plus loin avec toi. Cependant, il serait singulier
3S4 VIE DU CHEVALIER
que je te laissasse sans récompense : que veux-tu? Parle, je t'accorderai la grâce que tu me demanderas.
j» Faublas, vous concevez combien je fus troublé : je doutais encore des intentions du roi. Je cherchais à démêler le véritable sens d'un discours équivoque, plein d'une ironie bien amère ou d'une adresse bien magnanime. M. de P^^^ me laissa quelque temps ma pénible incertitude. — Je te vois bien embarrassé , reprit-il enûn avec un air de bonté qui me pénétra ; tu ne sais que choisir ! Allons, mon ami, embrasse* moi. Il y a plus d'honneur que de prolit à embrasser un roi, ajouta-t-il en riant. Cependant il faut convenir qu'à ma place bien des monarques ne seraient pas aujourd'hui si généreux que moi. Il partit à ces mots, et me laissa confondu de tant de grandeur d'âme.
» Cependant le péril auquel le roi venait de me dérober si généreusement allait renaître à chaque instant pour moi. Il était plus que probable qu'un grand nombre de courriers, expédiés de Varsovie, répandraient de tous côtés l'étonnante nouvelle de l'enlèvement du monarque. Déjà sans doute on poursuivait chaudement les ravisseurs; mon équipage remarquable pouvait me trahir dans ma fuite; et si je retombais entre les mains des Russes mieux instruits , tous les efforts du roi ne pourraient me sauver. En supposant que Pulauski eût obtenu tout le succès qu'il se promettait , il devait être encore éloigné ; dix lieues au moins me restaient à faire , et mon cheval était rendu. J'essayai de le pousser; il n'eut pas couru cinq cents pas, qu'il creva sous moi. Un cavalier bien monté passait dans ce moment sur la route; il vit tomber l'animal, et croyant pouvoir s'amuser aux dépens d'un pauvre paysan , il me dit : — Mon ami , je t'avertis que ton bon cheval ne vaut plus rien. Piqué de la boulTonnerie, je réso-
lus aussitôt de punir le railleur et d'assurer ma fuite en même temps. Je lui présentai brusquement un de mes pistolets y je le forçai de me livrer sa monture , et je vous avouerai même que, pressé par la circonstance, je le dépouillai d'un bon manteau, aussi ample que léger, sous lequel je cachai mes habits grossiers , qui m'auraient pu faire reconnaître. Je jetai ma bourse pleine d'or aux pieds du voyageur démonté , et je m'éloignai de toute la vitesse de mon nouveau cheval.
• Il était frais , vigoureux : je lis douze lieues d'une traite ; enfin je crus entendre le bruit du canon : je conjecturai que monbeau-pére n'était pas loin et combattait les Russes. Je ne m'étais pas trompé; j'arrivai sur le champ de bataille au moment où l'un de nos régiments lâchait pied. Je me lis reconnaître des fuyards, et les ayant ralliés derrière une colline prochaine, je vins prendre en flanc les ennemis auxquels Pulauski faisait face avec le reste de ses troupes. Nous chargeâmes si à propos et avec tant de vigueur, que les Russes furent enfoncés après un grand carnage des leurs. Pulauski daigna m'attribuer l'honneur de leur défaite. — Ah ! me dit-il en m'embrassantaprèsavoir entendu les détails dé mon expédition , si tes quarante hommes t'avaient égalé en courage, le roi serait à présent dans mon camp ! Mais le ciel ne Fa pas voulu; je lui rends grâce de ce qu'au moins il t'a conservé pour nous; je te rends grâce du service important que tu m'as rendu : sans toi, Kaluvski assassinait le monarque, et mon nom était couvert d'un opprobre éternel. J'aurais pu, ajouia-t-il, m'avancer encore l'espace de deux milles; mais j'ai mieux aimé asseoir mon camp dans cette position redoutable. Hier, sur ma route, j'ai surpris et taillé en pièces un parti russe; j'ai battu ce matin deux de leurs
IM VIK PU CHEVALIER
détacliemeots; un aulre corps considérable , ayaat recueilli les débris de ceux-là, a profité des ténèbres pour m'atta- (juer. tàm soldats, fatigués d'une longue marche et de trois combats consécutifs, commençaient k plier; la victoire est rentrée avec toi dans mon camp. Retranchons- nous ici; attendoQS-y l'armée russe, et combattons jusqu'au demiosoupir.
■• Cependant le camp retentissait des cris d'allégresse ; nos soldats victorieux mêlaient mes louanges à celles de Pulauski. ' Au bruit de mon nom, que mille voix répétaient, Lodoîska
accourut à l:i lente de son père. Elle me prouva l'excès de sa
DK FAUBLAS.
tendresse par Texcès de sa joie; il fallut commencer le récit des dangers que j'avais courus. Elle ne put sans répandre des larmes apprendre la rare générosité du monarque. -^ Qu'il est grand! s'écria-t-elle avec transport, qu'il est digne d'être roi celui qui t'a pardonné ! Que de pleurs il épargne à l'épouse que tu délaissais , à l'amante que tu ne craignais pas de sacrifier. Cruel ! n'est-ce donc pas assez des dangers auxquels tu t'exposes chaque jour?... Pulauski interrompit durement sa CUe : — Femme indiscrète et faible ! est-ce devant moi qu'on ose tenir un pareil discours ? — Hélas ! répondit-elle, faudra-t-il que je tremble sans cesse pour les jours d'un père -ei d'un époux? Lodoiska m'adressait ainsi ses plaintes touchantes , et soupirait après un avenir m^leur, tandis que la fortune nous préparait les plus aiTreux revers.
* Nos cosaques venaient de tous côtés nous avertir que l'armée russe approchait. Pulauski comptait qu'il serait attaqué au milieu du jour : il ne le fut pas ; mais , au milieu de la nuit suivante, on vint m'annoncer que les Russes se préparaient à forcer nos retranchements. Pulauski, toujours prêt, les défendait déjà : il fit, dans cette funeste nuit, tout ce qu'on pouvait attendre de son expérience et de sa valeur. Nous repoussâmes les assaillants cinq fois; mais ils revenaient sans cesse à la charge avec des troupes fraîches , et leur dernière attaque fut si bien concertée qu'ils pénétrèrent dans le camp par trois endroits en même temps. Zaramba fut tué à mes côtés; une foule de noblesse périt dans cette action sanglante : les ennemis ne faisaient point de quartier. Furieux de voir périr tous mes amis, je voulais me jeter dans les bataillons russes : — Insensé 1 me dit Pulauski, quelle aveugle fureur t'égare? mon armée est entièrement
VIE DU CIIEVALIEU
détruite, mais mon courage me reste. Pourquoi mourir inutilement ici? Viens : je veux te conduire dans des climats où nous pourrons susciter aux Russes de nouveaux ennemis« Vivons, puisque nous pouvons encore servir notre |)ays; sauvons-nous, sauvons l.odoïska. Lodoïska 1 j'allais l'abandonner! Nous courûmes à sa tente , il était encore temps : nous l'enlevâmes, nous nous enfonçâmes dans les bois voisins.
» Après y avoir erré le reste de la nuit et une partie de la matinée, nous nous hasardâmes d'en sortir et de nous présenter à la porte d'un château que nous crûmes reconnaître. C'était en effet celui d'un gentilhomme, nommé Micislas, qui avait servi quelque temps dans notre armée. Micislas nous reconnut et nous offrit un asile, qu'il nous conseilla de n'accepter que pour quelques heures. Il nous dit qu'une nouvelle bien étonnante s'était répandue la veille et paraissait se confirmer: qu'on avait osé enlever le roi dans Var* sovie même , que les Russes avaient poursuivi les ravisseurs et ramené le monarque dans sa capitale, et qu'entin il était question de mettre à prix la tête de Pulauski , soupçonné d'être l'auteur de la conspiration. Croyez-moi, ajouta-t-il, que vous ayez «ou non trempé dans ce complot hardi, fuyez, laissez ici vos uniformes qui vous trahiraient , je vais vous faire donner des habits moins remarquables; et quant à Lodoïska, je me charge de la conduire moi-même au lieu que vous aurez choisi pour sa retraite.
» Lodoïska interrompit Micislas. Le lieu de ma retraite ce sera celui de leur fuite; je les accompagnerai partout. Pulauski représenta à sa lille qu'elle ne pourrait soutenir les fatigues d'une longue route, et que d'ailleurs nous serions exposés à des dangers toujours renaissants. Plus le péril est
DE FAURLAS.
grand, lui répliqua-t-elle , plus je dois le partager avec vous. Vous m'avez répété cent fois que la fille de Pulauski ne devait pas être une femme ordinaire ; depuis huit ans je n'ai vécu qu'au milieu des alarmes, je n'ai vu que des scènes de carnage et d'horreur : la mort m'environnait de toutes parts , elle me menaçait à chaque instant , vous ne me permettiez pas de la braver à vos côtés , mais la vie de Lodoîska ne tenait-elle pas à celle de son père ? Lovzinski, le coup qui t'aurait frappé n'aurait-il pas entraîné ton amante au tombeau? et depuis quand ne suis-je plus digne... J'interrompis Lodoîska ; je me joignis à son père pour lui détailler les raisons qui nous déterminaient à la laisser en Pologne ; elle m 'écoutait avec impatience. — Ingrat I s'écria-t-elle , vous partiriez sans moi ! ~ Oui, répliqua Pulauski, vous resterez avec les sœurs de Lovzinski , et je lui défends. . . Sa flile , hors d'elle-même, ne le laissa pas achever : — Mon père, je connais vos droits, je les respecte, ils me seront toujours sacrés ; mais vous n'avez pas celui d'enlever une femme à son époux... Ah ! pardon ! je vous offense, je m'égare; mais plaigntez ma douleur... excusez mon désespoir... Mon père ! Lovzinski ! écoutez-moi tous deux : je veux vous accompagner partout... Partout, oui, je vous suivrai, cruels, je vous suivrai malgré vous ! Lovzinski, si ton épouse a perdu tous les droits qu'elle eut sur ton cœur, ressouviens-toi du moins de ton amante. Rappelle-toi cette nuit effroyable où j'allais périr dans les flammes, ce moment terrible où tu montas dans la tour embrasée en criant : Vivre ou mourir avec Lodoîska ! Eh bien I ce que tu sentais alors, je l'éprouve aujourd'hui I Je ne connais pas de plus grand malheur que celui d'être séparée de vous ; je dis à mon tour : Vivre ou mourir avec mon. père et mon époux. Malheureuse I que
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deviendrai-je si vous me quittez ? Réduite à voua pleurer tous deux, 011 trouverai-je des adoucissements à ma peine? Mes enfants me consoleront-ils ? Hélas ! en deux ans la mort m'en a enlevé quatre; les Russes, aussi impitoyables qu'elle^ m'ont arraché le dernier ! je n'ai plus que vous dans le monde, et vous voulez m'abandonner ! ô mon père ! ô mon époux I que deux noms si chers ne vous trouvent pas insen* siblesl ayez pitié de Lodoiska !
» Ses sanglots lui coupèrent la parole. Micislas pleurait, mon âme était déchirée. — Tu le veux, ma fille? eh bien, j'y consens, dit Pulauski ; mais veuille le ciel ne pas me punir de ma complaisance 1 Lodoiska nous embrassa tous deux avec autant de joie que si nos malheurs avaient été finis. Je laissai à Micislas deux lettres qu'il se chargea de remettre. L'une était adressée à mes sœurs, et l'autre à Boleslas. Je leur disais adieu, je leur recommandais de ne rien négliger pour retrouver ma chère Dorliska. H fallut déguiser ma femme : elle prit des habits d'homme; nous échangeâmes les nôtres, nous employâmes tous les moyens connus pour nouç défigurer en apparence. Ainsi travestis, armés tle nos sabres et de nos pistolets, chargés d'une somme assez con*sidérable en or, de quelques bijoux et de tous les diamants de Lodoiska, nous primes congé de Micislas et nous nous hâtâmes de regagner les bois.
» Pulauski nous communiqua le dessein qu'il avait forme de se réfugier en Turquie, Il espérait obtenir du service dans les armées du grand*seigneur , qui depuis deux ans soutenait contre la Russie une guerre malheureuse. Lodoiska ne parut point eifrayée du long trajet que nous avions à faire; comme elle ne pouvait ni être reconnue, ni recher* chée, elle se chargea du soin d'aller à la découverte et de
^ -'DE FAUBLAS. ï|t
nous apporter aos provisions. Dès que le jour paraissait, nous nous retirions dans les bois-, cachés dans des troncs d'arbres ou dans des touffes d'épines , nous attendions le retour de la nuit pour continuer notre marche. C'est ainsi que, pendant plusieurs jours, nous échappâmes aux recherches des Russes, qui nous poursuivaient vivement.
» Un soir que Lodoîska, toujours déguisée en paysan, revenait d'un hameau voisin où elle avait été acheter des vivres qu'elle nous apportait, deux maraudeurs russes l'attaquèrent à l'entrée de la forêt dans laquelle nous étions cachés. Après l'avoir volée, ils se préparèrent à la dépouiller.
Aux cris qu'elle poussa nous sortîmes de notre retraite : les deux brigands se sauvèrent dès qu'ils nous virent ; mais nous craignîmes qu'ils ne racontassent leur aventure au
VIE DU CHEVALIER
corps dont ils faisaient partie, et que, cette rencontre singulière ayant excité les soupçons, on ne vint nous arracher de nos asiles. Nous résolûmes de changer de route; et pour qu*on ne pût soupçonner celle que nous avions prise, il fut décidé qu'au lieu de nous avancer directement sur les frontières de la Turquie, nous gagnerions, par un long détour, la Polésie, ensuite la Crimée, d'où nous passerions à Constantinople*
» Après les marches les plus pénibles, nous entrâmes dans la Polésie. Pulauski pleura en quittant son pays. Au moins, s'écria-t-il douloureusement, je l'ai servi de tout mon pouvoir, et je ne le quitte que pour le servir encore.
y Tant de fatigues avaient épuisé les forces de Lodoiska. Arrivés à Novogorod, nous nous y arrêtâmes à cause d'elle. Notre dessein était de l'y laisser reposer quelques jours; mais les gens du pays, que nous questionnâmes sans affectation, nous dirent que des troupes parcouraient les environs, pour arrêter un certain Pulauski qui avait fait enlever le roi de Pologne. Justement alarmés, nous ne restâmes que quelques heures dans cette ville, où nous achetâmes des chevaux. Nous passâmes la Desna au-dessus de Czernicove, et, suivant les bords de la Sula, nous la traversâmes à Perevoloczna, où nous apprîmes que Pulauski, reconnu à Novogorod, n'avait été manqué que de quelques heures à Nézin, et qu'il était suivi de près. Il fallut fuir et changer encore de route, et nous nous enfonçâmes dans les immenses forêts qui couvrent le pays entre la Sula et la Sem.
» Nous vimes une caverne dans laquelle nous voulûmes nous établir; un ours nous disputa l'entrée de cet asile aussi affreux que solitaire; nous le tuâmes, nous mangeâmes ses petits. Pulauski était blesséj Lodoiska, épuisée, se sou-
tenait à peine; le froid était déjà rigoureux. Poursuivis par les Russes dans les endroits habités, menacés par les animaux féroces dans ce vaste désert , sans autres armes que nosépéeSy bientôt réduits à manger nos chevaux, qu'allionsnous devenir ? Le danger de mon beau-père et de ma femme était si pressant, qu'aucun autre ne m'elTraya plus. Je résolus de leur procurer, à quelque prix que ce fût, les secours qu'exigeait leur situation, plus déplorable encore que la mienne; et les quittant tous deux en leur promettant de venir bientôt les rejoindre, j'emportai une partie des diamants de Lodoîska, et je suivis les bords du Warskio. Vous remarquerez, mon cher Faublas, qu'un voyageur égaré dans ces vastes contrées, réduit à y errer sans boussole et sans guide, est obligé de suivre les rivières, parce que c'est sur leurs bords que se rencontrent le plus communément les habitations. Il m'importait de gagner le plus tôt possible une ville marchande; je suivis donc les bords du Warskio, et, marchant jour et nuit, je me trouvai à Pultava à la (in de la quatrième journée. Je me lis passer dans cette ville pour un marchand de Bielgorod; je sus qu'on y cherchait Pulauski, que l'impératrice de Russie avait envoyé son signalement de tous les côtés, avec ordre de le saisir mort ou vif partout où on le trouverait. Je me hâtai de vendre mes diamants, d'acheter de la poudre, des armes, des provisions de toute espèce, différents outils, des meubles grossiers mais nécessaires, tout ce que je jugeai le plus propre à adoucir notre misère; je chargeai tout cela sur un chariot attelé de quatre chevaux, dont je fus l'unique conducteur. Mon retour fut aussi difficile que fatigant; huit jours entiers se passèrent avant que j'arrivasse à la forêt. » C'est là que se terminait mon voyage pénible et dan-
VIE D«} CHEVALIER
gereux : j'allais secourir mon beàu-pt^re et iha iëmme^ j'allais revoir ce que j'avais de plus cher au inonde; et, cependant, mon cher Faublas, je ne pus me livrer à la joie. Vos philosophes ne croient point aux pressentiments... Mon ami, je vous assure que j'éprouvais une inquiétude invo-lontaire; mon âme était consternée; je ne sais quoi semblait m'avertir que je touchais au moment le plus douloureux de ma vie.
» J'avais , en partant , placé par intervalles des cailloux pour reconnaître ma route, je ne les trouvai plus; j'avais enlevé avec mon sabre quelques parties de l'écorce de plusieurs arbres que je ne pus reconnaître. J'entrai dans la forêt , je criai de toutes mes forces , je tirai de temps en temps des coups de fusil, personne ne me répondit. Je n'osais m'engager trop avant de peur de me perdre; je n'osais m'éloigner beaucoup de mon chariot, si nécessaire à Pulauski, à sa lille, à moi-même.
» La nuit qui survint m'obligea de cesser mes recherches; je passai celle-là comme les précédentes. Enveloppé de mon manteau, j^ me couchai sous ma charrette, que j'eus soin d'entourer de mes gros meubles, dont je me faisais un rempart contre les bêtes féroces. Je ne pus dormir; le froid se faisait vivement sentir, la neige tombait en abondance : au point du jour la terre en était couverte. Je ressentis alors un mortel découragement; mes cailloux, qui auraient pu m'indiquer ma route, étaient tous enterrés: il paraissait impossible que je retrouvasse mon beau-père et ma femme.
» Le cheval qui leur restait à mon départ les avait-il nourris jusqu'alors? La faim, l'horrible faim ne les avait-elle pas forcés de sortir de leur retraite? Étaient-ils encore dans ces affreux déserts? S'ils n'y étaient plus, où pourraisrje
les retrouver ? OÙ tratnerais-je sans eux ma misérable vie?... Mais pouvais-je croire que Pulauski eût abandonné son gendre, que Lodoîska eût consenti à se séparer de son époux? Non, sans doute. Ils étaient donc dans cette ailreuse solitude, et si je les abandonnais ils allaient y mourir de faim et de froid! Cette réflexion désespérante me détermina ; je n'examinai plus si en m'éloignant beaucoup de . mon chariot je ne courais pas le danger de ne pouvoir plus le retrouver. Porter quelques secours à mon beau-père et à ma femme, voilà ce qui me pressait le plus.
» Je pris mon fusil et de la poudre, je chargeai des provisions sur un de mes chevaux : je m'engageai dans la forêt beaucoup plus avant que la veille; je criai de toutes mes forces; je fis avec mon fusil de fréquentes décharges... Le plus morne silence régnait autour de moi !
» Je me trouvais dans un endroit de la forêt très-épais , il n'y avait plus de passage pour mon cheval; je l'attachai à un arbre, et mon désespoir l'emporta sur toute autre considération; je m'avançai toujours avec mon fusil et une partie de mes provisions. J'errai plus de deux heures encore, et mon inquiétude ne faisait que redoubler, lorsqu^enfin j'aperçus des pas humains empreints sur la neige.
» L'espérance me rendit des forces , je suivis des traces toutes fraîches : bientôt je vis Pulauski à peu près nu , exténué par la faim, presque méconnaissable à mes propres yeux. Il faisait des eflbrts pour se traîner vers moi et pour répondre à mes cris. Dès que je l'eus joint, il se jeta avec avidité sur les aliments que je lui offris et les dévora. Je lui demandai où était i^odoîska. Hélas ! me dit-il , tu vas la voir ! Le ton dont il prononça ces paroles me fit trembler. J'arrivai à la caverne, trop prépai*é au funeste spectacle
qui
VIE DU CHKVALIER
ii'y atlendait. Lodoïska, enveloppée de ses habits, cou-
verte de ceux de son père , était étendue sur un lit de feuilles à moitié pourries. Elle souleva avec eRbrt sa léte appesantie, et refusant les aliments que je lui oflrais : Je n'ai pas faim, me dit-elle ; la mort de mes enfants, la perte de Dorliska, nos marches si longues, si pénibles, vos dangers toujours renaissants, voilà ce qui m'a tuée. Je n'ai pu résister à la fatigue et au chagrin... Mon ami, je suis mourante... J'ai entendu ta voix, mon âme s'est arrêtée... Je te revois ! Lodoîska devait mourir dans les bras de l'époux qu'elle adore! Secours mon père... qu'il vive!... Vivez tous
deux, consolez-vous, oubliez-moi... Cherchez partout ma chère... Elle ne put prononcer te nom de sa lille : elle expira. Son père lui creusa un tombeau à quelques pas de
la caverne; je vis la terre engloutir ce que j'aimais !... Quel moment!... Pulauski veilla sur mon désespoir : il me força de survivre à Lodoiska. >»
Lovzinski voulait continuer , ses sanglots Tinterrompirent. Il me demanda un moment , passa dans un cabinet voisin , et ne tarda pas à rentrer, une miniature à la main . « Voilà, me dit-il, le portrait de ma petite Dorliska; voyez comme elle était déjà belle ! Dans ses traits à peine développés je reconnais tous les traits de sa mère ! Ah ! si du moins... » J'interrompis Lovzinski : n La charmante figure! m'écriai-je ; elle ressemble à ma jolie cousine ! — Voilà bien ie propos d'un amant ! répondit-il : l'objet qu'il adore , il le voit partout! Ah! mon ami, si du moins Dorliska m'était rendue ! Mais depuis douze ans qu'on la cherche inutilement, je ne dois plus l'espérer. »
Ses yeux se remplissaient encore de larmes, qu'il s'efforça de retenir; il reprit, d'un ton pénétré, Thisloire de ses malheurs.
« Pulauski, que son courage n'abandonnait jamais, et dont les forces s'étaient ranimées, m'obligea de m'occuper avec lui du soin de notre subsistance, £n suivant sur la la neige l'empreinte de mes propres pas, nous arrivâmes.au lieu où j'avais laissé mon chariot, que nous déchargeâmes aussitôt, et que nous brûlâmes ensuite pour ôter à nos ennemis le plus léger indice de notre retraite. A l'aide de nos chevaux , pour lesquels nous trouvâmes un passage en faisant plusieurs détours , nous parvînmes à transporter dans notre caverne nos meubles et nos provisions, qu'il fallait ménager si nous voulions rester long -temps dans notre solitude. Nous tuâmes nos chevaux, que nous ne pouvions nourrir. Nous vécûmes de leur chair que la rigueur
VIE DU CHEVALIER
de la saison conserva pendant plusieurs jours : elle se corrompit enGn, et notre chasse ne nous procurant que des secours insuffisants , il fallut entamer nos provisions, qui se trouvèrent, au bout de trois mois, entièrement consommées.
» Quelques pièces d'or et la plus grande partie des diamants de Lodoîska nous restaient encore. Ferais -je un second voyage à Pultava, ou bien nous hasarderions-nous à quitter notre retraite? Nous avions déjà si cruellement souffert dans cette solitude, que nous primes le dernier parti.
» Nous sortîmes de la forêt, nous passâmes la Sem, près de Rylks, nous achetâmes un bateau, et, déguisés en pécheurs, nous descendîmes la Sem, nous entrâmes dans la Desna. Notre bateau fut visité à Czernicove : la misère avait tellement déGguré Pulauski qu'il était impossible de le reconnaître. Nous entrâmes dans le Dnieper : nous traversâmes Kiove à Krylow. Là, nous fûmes obligés de recevoir dans notre bateau, et de passer à Tautre bord, des soldats russes qui allaient joindre une petite armée employée contre Pugatchew. Nous apprîmes, à Zaporiskaia, la prise de Bender et d'Oczakow, la conquête de la Crimée, la défaite et la mort du visir Oglou. Pulauski, désespéré, voulait traverser les vastes contrées qui le séparaient de Pugatchew et se joindre à cet ennemi des Russes; mais nos fatigues nous forcèrent de rester à Zaporiskaia. La paix, qui fut conclue bientôt après entre la Porte et la Russie, nous laissa les moyens d'entrer en Turquie.
» Nous traversâmes à pied, et toujours déguisés, le Bondsiac , une partie de la Moldavie , la Valachie ; et, après des fatigues inouïes, nous arrivâmes à Andrinople. On nous
arrêta; on nous accusa devant le cadi d'avoir voulu vendre sur notre route des diamants que nous avions apparemment volés : les mauvais habits dont nous étions couverts avaient donné lieu à ce soupçon. Pulauski se découvrit au cadi, qui nous envoya sous sûre garde à Constantinople.
» Nous fûmes admis à Taudience du grand-seigneur. Il nous fit donner un logement et nous assigna sur son trésor un honnête revenu. Alors j'écrivis à meà sœurs et à Boleslas : nous apprîmes , par leurs réponses , que les biens de Pulauski étaient saisis, qu'il était dégradé et condamné à perdre la tête. Mon beau-père fut consterné : il s'indigna qu'on l'eût accusé d'un régicide; il écrivit pour sa justification. Toujours dévoré de Tamour de son pays, toujours guidé par la haine mortelle qu'il avait jurée à ses ennemis, il ne cessa, pendant quatre ans que nous restâmes en Turquie, d'y intriguer pour que la Porte déclarât la guerre à la Russie. En 1774, il reçut avec des transports de rage la nouvelle de la triple invasion qui enlevait à la république le tiers de ses possessions. Ce fut au printemps de 1776 que les insurgents se décidèrent à soutenir par les armes leurs droits violés. —Mon pays a perdu la liberté, me dit Pulauski ; ahl du moins, combattons pour celle d'un peuple nouveau ! » Nous passâmes en Espagne, nous nous embarquâmes sur un vaisseau qui faisait voile pour la Havane, d'où nous nous rendîmes à Philadelphie. Le congrès nous employa dans l'armée du général Washington. Pulauski , consumé d'un noir chagrin, exposait sa vie comme un homme à qui elle était devenue insupportable ; on le trouvait toujours aux postes les plus dangereux ; vers la lin de la quatrième campagne , il fut blessé à mes côtés. On l'emportait dans sa tente : Je sens que ma fin s'approche, me dit-il , il est
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donc vrai que je ne reverrai pas mon pays ! Cruelle bizarrerie de la destinée ! Pulauski tombe martyr de la liberté américaine, et les Polonais sont esclaves!... Mon ami, ma mort serait affreuse s'il ne me restait un espoir consolant. Ah ! puissé-je ne pas m'abuserl Je crois, j'aime à croire que des circonstances plus heureuses ramèneront pour nos concitoyens les jours de la vengeance et de la liberté. Alors, Lovzinski, en quelque lieu que tu sois, que ta haine se réveille! Tu combattis si glorieusement pour la Pologne I Que le souvenir de nos injures et de nos exploits échauffe ton courage! Que ton épée, tant de fois rougie du sang ennemi, se tourne encore contre ses oppresseurs! Qu'ils tremblent en te reconnaissant! Qu'ils frémissent eq se rappelant Pulauski!... Us nous ont ravi nos biens, ils ont assassiné ta femme, ils t'ont arraché ta fille, ils ont flétri mon nom!... Les barbares! ils se sont partagé nos provinces! Lovzinski! voilà ce qu'il ne faut jamais oublier. Quand nos persécuteurs ont été ceux de la patrie , la vengeance devient indispensable et sacrée. Tu dois aux Russes une haine éternelle, tu dois à ton pays la dernière goutte de ton sang.
» Il dit; il expira. La mort, en le frappant, m'enleva pa dernière consolation.
» Mon ami, j'ai combattu pour les États-Unis jusqu'à l'heureuse paix qui vient d'assurer leur indépendance. M. de C^^^, qui a long^temps servi en Amérique, dans le corps d'un jeune héros dont votre nation s'honorera tou^ jours; M. de G^^^ m'a donné une lettre de recommandation pour le baron de Faublas. Celui-ci a pris à mon sort un intérêt si vif, que bientôt nous nous sommes liés d'une étroite amitié. Je n'ai quitté sa province que pour venir
DE FAUDLAS. 3S1
m'établir i Paris, où je savais qu'il oe tarderait pas à me suivre. Cependant , mes sœurs out rassemblé quelques ihibles débris de ma fortune , jadis immense. Mes sœurs , instruites de mon arrivée ici et du nom que j'y ai pris, m'écrivent que dans quelques mois elles viendront consoler, par leur présence, l'infortuné Duportail. >
Loninski resta comme abîmé dans ses rétlexioDS douloureuses; eDfm il me dit qu'il avait mis en moi ses plus chères espérances , que le dessein de mon père éuit de me feire voyager l'année prochaine. J'interrompis M. Duporlaii pour l'assurer que je passerais quelques mois eu Pologne, et que je ne négligerais rien pour me procurer quelques lumières snr le sort de Dorliska.
Il était. tard quand je quittai M. Duportail; cependant mon premier soin, en rentrant à l'hôtel, fut d'appeler M. Person. Il accepta avec reconnaissance la bague que
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j'avais achetée le matin, et, sans se faire beaucoup presser, il m'avoua que la veille il avait instruit Adélaïde de l'étrange visite que madame de B^^^ m'avait rendue chez moi. « J'avais remarqué ce joli cavalier, me dit-il, et vous devez voussou venir que je me trouvai sur l'escalier quand M. Duportail nomma la marquise de B^^^. » Je priai M. Person d'ôtre à l'avenir plus réservé : il me quitta en me renouvelant les assurances de son désintéressement et de sa discrétion.
Rosambert avait raison! Sophie m'aimait! une indiscrétion de M. Person avait fait tout le mal. Sophie jalouse... Mais comment l'apaiser? Comment dissiper ses alarmes? Comment la voir ? J'aurais pu me dispenser de me mettre au lit; l'inquiétude chassa le sommeil : toute la nuit je m'occupai de mes peines , des peines de Sophie. Il faut avouer cependant que je songeais quelquefois au vicomte de Florville; mais la marquise était si malheureuse! les moments que je donnai à son souvenir furent si courts ! les idées qu'il me fit naître furent si différentes!... On serait bien sévère si l'on ne m'excusait pas.
Je ne savais encore quel parti prendre, quand le jour parut. Mon conseiller arriva enfin pour me déterminer. « M. Person a fait la faute, me dit Rosambert, c'est à lui de la réparer. Faites une lettre pour mademoiselle de Pontis ; que le cher gouverneur s'en charge et la remette à mademoiselle de Faublas, qui ne manquera pas de la porter à son adresse. » J'écrivis. M. Person, devenu le plus complaisant des hommes , accepta sans difficulté la commission délicate que je confiais à son zèle. Il la fit assez promptement : il m'apporta une réponse de ma jolie cousine.
Elle était courte, elle fut bientôt lue... « Rosambert, sautez de joie , baisez ces deux lignes ; écoutez :
« Vous dites que vous n'aimez pas la marquise ; ah! si je » pouvais en être sûre ! •
Dans l'excès de ma joie je sautai au cou de M. Person. « Vous êtes content de cette réponse, me dit-il; eh bien ! j'ai encore une nouvelle plus heureuse à vous apprendre, -r Ah! dites 9 mon cher gouverneur, dites vite. — Monsieur, mademoiselle votre sœur m'a d'abord demandé de vos nouvelles avec beaucoup d'inlérèl. Elle a rougi quand je l'ai priée de remettre votre lettre à mademoiselle de Pontis: Monsieur Person y vous direz à mon frère que depuis hier Sophie, désolée, m'a loul conlé; vottë lui direz que maintenant je connais mieux que lui la maladie de sa cousine , et même que j'ai lu la recette en question. Je ne suis plus étonnée que le baron se soit fâché!... Monsieur, attendez un moment, je vais porter la lettre .. C'est peut-être porter la complaisance bien loin ; mais mon frère, se chagrine , ma bonne amie souffre, je ri examine que cela. Elle est revenue quelques moments après avec ce billet. En me le donnant, elle m'a demandé, d'un air embarrassé, si l'on ne vous verrait pas. Je lui ai objecté l'expresse défense du baron. Elle m'a observé, en rougissant beaucoup, que madame Munich se levait rarement avant dix heures, que le baron ne se levait jamais plus tôt, et qu'enfin la porte du couvent s'ouvrait à huit heures précises. — Eh bien! mademoiselle, lui ai-je dit, demain malin monsieur votre frère... Elle m'a interrompu : Oui, demain malin, qu'il n*y manque pas. •
Que la journée s'écoula lentement! quelle mortelle nuit la suivit ! Cent fois je fus tenté d'arrêter mon horloge et d'avancer mes montres! Enfin, j'entendis sonner l'heure tant désirée. Je volai au couvent : Adélaïde vint au parloir, Sophie l'accompagnait.
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• Ah! ma sœur! abl mademoisellel • Je joignis leurs jolies mains que je baisai tour à tour. Sopbie, trop émue,
Tut obligée de s'asseoir : ■ Vous nous avex donné bien du chagrin, » me dit-elle ; et je vis ses yeux se remplir de larmes. Comment exprimer la douceur de celles que je versai ! * Vous souflrez? me dit Adélaïde. — Ho! non, ma soeur: jamais un moment plus heureux... — Hais ceux que vous passez avec la marquise? interrompit Sophie en tremblant. — Ah ! ma jolie eousine; ah! ma chère Sophie, croyez-vous que je puisse l'aimer? ~ Pourquoi donc la voyez-vous si souvent? — Je ne la verrai plus : je vous promets que je ne
la verrai plus. — Ah! si vous me trompez!... — Pourquoi donc te tromperait-il, ma bonne amie? Puisqu'il t'aime, il est clair qu'il ne peut pas aimer cette madame de B^^^. — Adélaïde, ah! tu ne sais donc pas... — Si fait, je sais ce que c'est que la jalousie, tu me l'as dit hier; mais c'est un sentiment qui fait du mal et qui n'est pas raisonnable. Pourquoi mon frère te dirait-il qu'il t'aime s'il ne t'aimait pas ? — Sophie, je vous jure que je vous adorai le premier jour que je vous vis ; vous seufe m'avez fait éprouver ce sentiment tendre et respectueux qu'inspirent l'innocence et la beauté, cet amour véritable dont il faut brûler pour Sophie. C'est vous seule qui m'avez fait sentir que j'avais un cœur, et je n'aimerai jamais que vous. — Ah ! si vous saviez combien j'ai de plaisir à vous croire ! >
Sophie se pencha sur le sein d'Adélaïde, qu'elle embrassa. Il Comme ton firère te ressemble! lui dit^lle : il a tes yeux, ton teint , ta bouche , ton front ! ( Elle l'embrassa une seconde fois.) — En vérité, répondit Adélaïde d'un petit ton boudeur, autrefob vous m*aimiez pour moi; maintenant je crois que vous ne m'aimez plus qu'à cause de lui... Voilà donc ce qu'on appelle de l'amour! J'avoue que si je le trouvai triste hier, il me parait aujourd'hui bien séduisant... Mon frère, quand est-ce que vous épouserez ma bonne amie? — Oh 1 le baron prétend que je suis trop jeune ; mais si mademoiselle le permet... — Pourquoi donc m'appelez-vous mademoiselle? ne suis* je plus votre jolie cousine? — Ah! jolie, plus jolie que jamais I plus que jolie ! Si vous le permettez, j'irai parler à M. de Pontis; je lui dirai que j'adore sa fille, que sa lille m'a choisi ; je lui dirai qu'il me donne ma femme, qu'il m'unisse à Sophie. — Mon père n'est pointa Paris... Des atlàires de famille... Je vous conterai tout cela.
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Mais il faut que je yous quitte. — Quoi ! déjà ? — Oui , il faut que je rentre avant que madame Munich se réveille. — Demain j'aurai donc le bonheur!... — Demain I tous les jours !. .. — Oh ! non , cela ne se peut pas , répéta Adélaïde, on s'en apercevrait... Mon frère, une fois par semaine. — Oh! mais, répliqua Sophie, tu sais bien comme madame Munich dort quand elle a bu, et elle boit souvent. — Quoi 1 ma jolie cousine, votre gouvernante... — Aime le vin et les liqueurs fortes; c'est une Allemande. — Hé bien! en ce cas, je puis venir ici... — Dans trois ou quatre jours, interrompit encore ma sœur; plus souvent, ce serait nous exposer... (Sophie soupira. ) — Hélas ! oui , dit-elle ; si on allait nous séparer!... Adieu, mon cher cousin. ( Elle s'éloignait ; elle revint.) Ah! je vous en prie, n'allez pas chez la marquise. — N'y allez pas, mon frère, me dit aussi Adélaïde; n'y allez pas, entendez-vous? et si elle vient chez vous, renvoyez-la.
Lecteurs septuagénaires et goutteux , c'est à vous que je m'adresse. La vieillesse et ses infirmités n'ont pas toujours roidi vos jambes et glacé vos cœurs. Il fut un temps où vous eûtes aussi vos rendez- vous; alors vous partiez plus légers, plus prompts que les vents , et vous reveniez de même ; vous ne l'avez pas oublié, sans doute, et par conséquent vous jugez que mon père dormait encore quand je rentrai chez moi.
Je ne m'occupai, le reste de la journée, que de mon bonheur; la nuit suivante fut aussi courte que la dernière m'avait paru longue. Les songes les plus doux embellirent mon paisible sommeil ; ils me montrèrent ma Sophie ; et, ce qu'on croii^a diflicilement peut-être , ils ne me montrèrent qu'elle.
li était près de midi quand je sonnai Jasmin. « Tu ne m'as pas rendu réponse hier. Comment se porte madame de B***? — Hier, monsieur, vous ne m'avez pas dit d'y aller. — Comment! Jasmin, vous n'y avez pas été ! vous savez qu'elle est malade!... Courez-y donc vite. »
Envoyer chez la marquise, ce n'était pas y aller; ce n'était pas manquer de parole à Sophie. D'ailleurs, il y a des devoirs de société qu'un galant homme ne peut se dispenser de remplir.
Jasmin revint une heure après. « Monsieur, mademoiselle Justine m'a dit que madame était plus mal , et qu'on craignait que la fièvre ne se réglât. — On craint que la fièvre ne se régie; mais cela est donc sérieux ? — Oui , monsieur; mademoiselle Justine m'a dit tout bas de vous avertir de sa part que M. le marquis était parti ce matin pour Versailles, où il doit rester trois jours. — C'est bon, Jasmin; allez. »
La fièvre va se régler!... Pauvre vicomte de Florville!... Ce sont les propos du baron... c'est mon ingratitude... car au fond elle a à se plaindre de moi. Je l'ai trompée... Je n'avais qu'à lui dire que j'en aimais une autre... Elle va plus mal ! et si le danger devenait encore plus grand ! Si la marquise, à la fleur de son âge, périssait consumée d'une maladie lente !... j'aurais éternellement sa mort à me reprocher ! Cette idée est insupportable... 0 ma Sophie! tu m'es bien chère! mais faut-il, à cause de toi, laisser la marquise mourir de chagrin?
J'appelai Jasmin. « Retourne à Justine; demande-lui si, dans l'absence du marquis, je ne pourrais pas voir madame de B^^^... la calmer... la consoler un peu. Jasmin, si cela se peut, tu t'informeras de l'heure... de la porte par laquelle
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je dois entrer... Enfin, tu arrangeras cela avec Justine. — Oui , monsieur. — Va vite. *
Il ne tarda pas à revenir. Justine lui avait dit qu'elle ne croyait pas que madame fât en état de recevoir personne; qu'elle ne savait pas si madame serait bien aise de la visite de M. le chevalier; que cependant il n'y avait qu'une scène à risquer. Je savais le chemin : ce soir, sur les neuf heures, je n'avais qu'à me glisser par la porte cochère, gagner promptement l'escalier dérobé, ouvrir la porte du boudoir avec la clef qu'elle donnait. Au reste, si madame se fâchait, Justine ne prenait rien sur elle, et ce serait mon affaire.
A neuf heures précises je frappai à l'hôtel du marquis, c Qui demandez-vous ? » cria le suisse. Je répondis : « Justine, » et je coulai rapidement. Je trouvai Justine en sentinelle dans le boudoir. « Comment va-t-elle? — Ah! bien doucement. — Elle est là, dans sa chambre à coucher? — O mon Dieu ! sûrement, et au lit. — Elle est alitée? — Oui, monsieur. — Cet imbécile de Jasmin ne m'a pas dit cela. Elle est seule? ses femmes... — Elle est seule, monsieur; mais je n'ose vous annoncer, » ajouta-t-elle en composant sa petite mine friponne. Je l'embrassai par distraction. « Tiens, vois-tu cette chienne d'ottomane-là? je ne l'oublierai de ma vie. » Et, toujours par distraction , je poussai Justine dessus. Elle parut véritablement effrayée. «0*mon Dieu! madame va entendre, elle ne dort pas. » Effectivement, la marquise, forçant sa voix un peu éteinte, demanda qui était là ; Justine ouvrit la porte de la chambre à coucher : « Madame, c'est... » J'approchai du lit, je pris la belle main qui entr'ouvrait les rideaux : « C'est moi , c'est votre amant qui, plein d'inquiétude... — Quoi! monsieur, qui vous a ouvert la porte? qui vous a permis?... — J'ai cru que vous
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excuseriez... — Hé bien ! monsieur, qut; voulez-vous 1 insul-
ter  ma douleur? redoubler mes chagrins? augmenter mon mal t — Je viens pour le calmer. — Calmer ! monsieur, ferez-vous que je n'aie pas entendu ce que votre père a dit? que je n'aie pas lu ce que vous avez écrit? (La marquise lit quelques elTorts pour me cacher ses larmes. ) — Madame, devez-vous m'imputer les torts du baron? El quant à ta lettre... — Monsieur, je nedemande pas d'explications, je n'en veux pas. — Au moins dites-moi si depuis hier vous vous sentez UQ peu mieux. — Plus mal, monsieur, plus mal. Mais que vous importe ? quelle espèce d'intérêt prenez-vous
VIE DU CHEVALIER
à ce qui me louche? — Pouvez-vous me le demander ! — Sans doute, j'ai tort ; je dois être assez convaincue que vous ne m'aimez pas. — Ma chère maman ! — Ah ! laissez ce nom qui me rappelle mes fautes et mon bonheur, hélas! trop court ; ce nom qui me rappelle un enfant trop aimable et trop aimé ! un enfant dont la fausse candeur me séduisit, dont les charmes peu communs égarèrent ma raison... Je me flattais qu'au moins sa tendresse était le prix de la mienne... Hélas ! il me trahissait froidement ! Cruel ! si jeune encore, vous possédez à ce point l'art de tromper ! — Non , je ne vous trompe pas. — Allez, ingrat, allez aux pieds de votre Sophie vous faire un mérite de mes douleurs. Dites-lui que la marquise, indignement sacrifiée, gémit de vous avoir connu; et pour qu'il ne manque rien à mon humiliation, allez trouver votre père, votre père, qui ose me faire un crime de ma tendresse pour vous; apprenez-lui que son digne (ils m'en a cruellement punie ; mais, Faublas, souvenez-vous du moins, souvenez-vous que cette femme qu'on vous a dite ardente , vive, emportée, uniquement dévorée de la soif du plaisir, que cette femme ne put résister au chagrin d'avoir été si cruellement traitée, et ne se consolera jamais de vous avoir perdu. — Ma chère maman, pouvezvous méconnaître le sentiment qui me ramène? — Oui, la pitié que vous ne pouvez refuser à mes peines, l'oiTensante pitié! — Non : l'amour, l'amour le plus vif. *
Je pris une de ses mains, qu'elle ne retira plus. On ne peut se figurer combien ses plaintes m'avaient ému, combien je souffrais de Tétat où je la trouvais.
« Ah ! me dit-elle ^ que vous connaissez bien ma faiblesse et ma crédulité! Allons, Faublas, asseyez-vous là. (Je me plaçai sur le bord de son lit. ) Hé ! si quelqu'un entrait ! si
i on nous voyait ! Faites-moi le plaisir d'appeler Justine, elle est dans le boudoir... « Petite, que ma porte soit fermée à tout le monde... Tu diras à mes femmes que je repose, et tu recommanderas bien dans l'antichambre qu'on ne laisse entrer personne... Mon ami, vous souperez ici. — De tout mon cœur. — Petite, demande une volaille... Tu leur diras que je suis assoupie, fatiguée; mais qu'avant de m'endormir je me sens quelque envie d'entamer une aile... surtout, je veux être tranquille... Toi, Justine, tu auras un appétit excessif : tu m'entends bien? — Oui , madame, répliqua la soubrette en ris^nt; oui, il faut ce soir que je mange comme deux. »
Dès que Justine fut sortie , je serrai la marquise dans mes bras, et, après avoir préludé par de petites caresses, je voulus i^ousser très -loin mes entreprises. On m'opposa une résistance à laquelle je ne m'attendais pas; et Justine, qui apportait un poulet, me força de suspendre l'attaque. La marquise ne voulut point manger; moi, tout en dépeçant l'animal, je considérais l'appartement avec une attention que ma belle maltresse remarqua. <c Mais que regarde-t-il donc ainsi? — Cet appartement que je reconnais avec plaisir, il me semble que c'est ici... » La marquise comprit. « Oui , c'est ici que mademoiselle Duportail m'a joué un si vilain tour. — Pourquoi vilain ? — Pourquoi ? parce que Faublas est un trompeur. ~ Ah ! vous allez recommencer la querelle! i£n vérité, maman , vous êtes ce soir bien singulière : vous voulez qu'on dispute, et vous ne voulez pas qu'on se raccommode. — Justement, monsieur le libertin et l'ingrat; vous avez de bonnes raisons, vous, pour vouloir tout le contraire ; c'est au raccommodement que vous visez, et vous esquivez la dispute. Au reste, puisque nous
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en sommes là-dessus, demandez au baron s'il ne faut pas... — Quoi! maman, il se pourrait que ce que mon père a dit... ce serait là ce qui empêcherait... — Que ce soit cela ou autre chose , toujours est-il certain , monsieur le conquérant , que ce soir il n'y aura pas entre nous de raccommodement dans ce sens-là. — Ah! ma petite maman, c'est précisément dans ce sens-là qu'il y en aura. — Je vous assure que non. — Je vous proteste que si. *»
L'air déterminé dont j'affirmais parut eflrayer la marquise; je la vis s'arranger de la manière qu'elle jugea la plus propre à me contrarier. « Oui, oui, faites vos dispositions; mais dès que j'aurai soupe, quand Justine ne sera plus là , vous verrez! — Justine ne s'en ira pas... Petite, ne quitte pas mon appartement... Chevalier, asseyez-vous ici... un peu plus près de moi... là, bien; j'ai quelque chose à vous dire. »
Elle passa un bras derrière moi , appuya sa tète sur mon épaule, et après m'avoir donné un baiser : « Faublas, m'aimez-vous? dit-elle en baissant la voix. — Maman, n'en doutez plus. — Je vous en demande une preuve. — Quoi donc? m'écriai-je avez inquiétude. — De ne pas insister ce soir sur le raccommodement... — Pourquoi cela? — Mon ami, j'ai la fièvre, vous la gagneriez. — Hé bien! qu'importe? — Qu'importe! répéta-t-elle en m'embrassant, j'aime cette réponse-là; que n'est-elle aussi sage qu'elle me parait flatteuse!... Mon bon ami, mon cher Faublas, je ne veux pas d'un bonheur qui vous coûterait votre santé. Quelle femme assez peu délicate pourrait acheter à ce prix quelques instants rapides d'une jouissance d'autant moins douce qu'elle est plus répétée? Quelle femme assez aveugle, assez insensible, pourrait, en se donnant à toi, ne céder qu'à
l'attrait du plaisir? Qui, moi ! j'énecva^is tes forces .'j'épuiserais ta jeunesse! j'altérerais un des plus beaux ouvrages
de la nature! je détruirais un de ses chefs-d'œuvre les plus séduisants! Non, mon cher Faublas, non. Pour l'épargner des regrets , je combattrai tes désirs et ma propre faiblesse ; dans tous les temps tu me trouveras prête à m'immoler pour ton bonheur ; et loin de te préparer des jours tristes ou douloureux, je donnerai , s'il le faut, ma vie pour prolonger, pour cml)ellir la tienne. O des amants le plus aimable et le plus aimé, ce n'est pas pour moi seulement que je te chéris; va, quoi ({u'on en puisse dire, c'est toi, c'est toi-même que j'adore en toi... Mon bon ami, promets-moi de ne pas insister ce soir. . . Je renverrai Justine ; lu seras là , je te verrai, je t'entendrai , je m'endormirai peut-être sur ton sein ;
VIE OU CHEVALIER
je serai trop heureuse... Mon bon ami, donne-moi ta parole dlionneur... Chevalier, répondez-moi donc... Mais, voyez comme il rélléchit pour une chose si simple! »
La marquise avait raison : je réfléchissais ; je pensais à Sophie; je faisais à ma jolie cousine Thommage des privations qu'on m'imposait, et cette idée m'inspirant le courage de les supporter, je promis à sa rivale d'être sage. Aussitôt Justine reçut l'ordre de s'éloigner.
« Faublas, je suis contente de vous, reprit la marquise d'un air de satisfaction. Causons tranquillement : ce plaisirlà, s'il est moins vif qu'un autre, est plus durable... De quoi riez-vous? — D'une idée peut-être singulière. —Dites, mon ami, dites. — Si l'on |>ouvait imposer à une femme qui attend son amant la condition de le garder pendant deux heures pour causer avec lui seulement, ou de le renvoyer au bout de cinq minutes, qu'alors elle emploierait à son gré... — Mon ami, beaucoup de belles dames trouveraient l'alternative embarrassante... On dit qu'il y en a pour qui le plaisir de parler sentiment est le necphis iillrà de l'amour; toutes les autres fonctions d'une maîtresse coûtent singulièrement à leur complaisance : d'honneur, je croîs que, s'il en existe, elles sont du moins en bien petit nombre. En revanche, je vous assure qu'il s'en rencontrerait beaucoup, mais beaucoup, à qui ce bavardage et cette inaction de deux heures paraîtraient fort ridicules. J'en connais qui aimeraient bien mieux rester muettes toute leur vie. — Ho ! ce n'est pas vous, maman. — Moi, je serais du parti qui accorderait las deux autres. — Oui? — Oui, mon ami. Les deux heures de conversation, ce serait pour aujourd'hui, supposons; et les cinq minutes de bonheur, je les garderais pour demain. — Pour demain! souvenez-vous-en bien. — Ah!... — Ah!
DK FAURLAS.
VOUS l'avez dit. — Oui; mais ce n'élait qu'une supposition. 9
La marquise mit beaucoup du sien dans l'entretien que nous eûmes ensemble, et je lui découvris mille perfections que je n'avais pas encore eu le temps d'apercevoir. Elle m'étonna par une foule de traits satiriques, ingénieux ou brillants; il lui échappa même quelques pensées un peu philosophiques, mais pas une seule réflexion morale. J'admirai surtout en elle cette élocution élégante et facile que l'usage du grand monde donne quelquefois, cet esprit naturel et lin qui ne s'acquiert jamais , un goût épuré dont auraient eu grand besoin beaucoup de nos beaux-esprits, que je ne nomme pas, et plus de savoir que n'en a communément une femme belle ou jolie.
Je ne croyais être auprès d'elle que depuis un quart d'heure, quand nous entendîmes sonner minuit. ^ Voici le moment de la retraite, mon ami, me dit-elle; il faut que Justine vous reconduise elle-même jusqu'à la porte, à cause de mon suisse qui n'entend pas la raison. (La suivante attentive accourut au premier coup de sonnette). Petite, tu vas reconduire ton amoureux. — Comment, son amoureux?
— Hé! sans doute; vous ne comprenez pas que Justine, qui fait entrer un jeune homme le soir, qui le reconduit à minuit, a tout à fait l'air d'avoir une affaire de cœur? Je suis sûre que demain on le dira tout haut dans l'oliice; mais la petite sait bien que je la dédommagerai amplement de ce qu'elle pourra souffrir à cause de moi. Adieu, mon cher Faublas; on vous verra demain sur les huit heures?
— Au plus tard. — Mon ami, je serai malade pour tout le monde... Allons, petite, reconduis-le; car enfin il faut ménager un peu ta réputation : plus il s'en ira tard, et plus
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on s'égaiera sur ton compte... Allez sans lumière pour qu'on ne vous voie pas dans le petit escalier , et marchez bien doucement de peur de vous blesser. »
Justine et moi nous entrâmes dans le boudoir. J'eus soin de bien fermer la porte de la chambre à coucher qui y communiquait, tandis que Justine ouvrait à tâtons celle qui conduisait à l'escalier dérobé. A.u lieu de suivre sur cet escalier ma conductrice qui me tendait la main, je l'attirai doucement vers moi. (< Mon enfant, lui dis-je si bas qu'à peine elle entendit, tu te souviens bien de l'ottomane? Je veux me venger : aide-moi, ne dis mot. » Justine, toujours disposée à me servir, me seconda si bien sur l'ottomane, que la marquise elle-même n'aurait pu mieux faire; jamais je n'éprouvai mieux combien eut raison celui qui, le premier, écrivit : La vengeance est le plaisir des dieux.
Si l'on veut se pénétrer de mon esprit , considérer mon âge, examiner ma position, on verra que je ne iK)uvais manquer au rendez-vous du lendemain. La marquise m'attendait avec impatience : elle me prodigua les caresses les plus flatteuses et les noms les plus doux. Elle satisfit même ma curiosité, toujours empressée, avec une complaisance qui me parut du plus favorable augure; mais, comme la veille, on arrêta mes transports au moment de les couronner, et, prétextant encore sa fièvre maudite, elle me refusa constamment la preuve la plus certaine de la tendresse d'une amante, cette preuve si chère à tous les jeunes gens, si nécessaire au plus ardent de tous! Je supportais ma peine assez patiemment, dans l'espérance qu'au moins la jolie suivante, au moment du départ, aurait pitié de moi; mais la marquise, qui n'était plus alitée, me reconduisit ellemême jusqu'à l'escalier dérobé. Je voyais bien que Justine
DE FALiBLAS.
souffrait de ma douleur; mais pouvait-elle me consoler dans la cour? Je rentrai chez moi bien chaste et bien désolé.
Rosambert , que j'instruisis des rigueurs de ma belle maîtresse , n'en parut point étonné. Il me dit : u Je vous ai prévenu que madame de B^^^ réglait sa conduite sur les circonstances^ et la changeait selon les événements. Quelles que soient les qualités physiques et les qualités morales de mademoiselle de Pontis, puisque le chevalier Taime, elle est à ses yeux spirituelle et jolie. Cette passion est légitime , honnête et vertueuse : c'est un premier amour. Il naquit de la sympathie, il vit de privations : il croîtra par les obstacles, l'habitude et l'espérance. Mademoiselle de Pontis est donc une rivale dangereuse. Voilà, n'en doutez pas, ce que s'est dit la marquise; mais, après avoir examiné les moyens de son ennemie , elle a calculé ses propres forces et la faiblesse du jeune Adonis dont il s'agit de disputer le cœur irrésolu... — Irrésolu! Rosambert... — Eh! oui, irrésolu quant à présent. Vous adorez l'une, mais vous ne pouvez vous décider à lui sacriGer l'autre... A votre .'^ge , l'attrait du plaisir a une force irrésistible ; mais vous savez de quel plaisir je veux parler : Sophie ne peut vous Toffrir, celui-là ! C'est madame de B*** qui en est la dispensatrice intéressée; eh bien! mon ami, irriter sans cesse vos désirs, les satisfaire quelquefois, ne les épuiser jamais; en deux mots, voilà son plan. C'est pour rendre ses faveurs plus précieuses qu'elle en sera désormais avare. Croyez qu'elle souffrira comme vous des privations qu'elle va vous imi>oser ; mais, à quelque prix que ce soit, la marquise a juré de vous conserver. »
Ëniin, il est temps de retourner à Sophie. Elle luit eniin, la troisième journée! Je puis aller au couvent >oir ma jolie
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cousine. Oh! comme depuis trois jours elle était encore embellie !
Pendant deux mois à peu prc's , j'eus le bonheur de l'entretenir au parloir régulièrement deux fois par semaine. 0 pouvoir prodigieux des vertus et de la beauté réunies! en quittant ma Sophie, j'imaginais toujours qu'il était impossible que je l'aimasse davantage; et chaque fois que je la vo^^aisy je sentais que mon amour était encore aug* mente.
Il faut avouer cependant que, dans le cours de ces deux mois, je vis souvent la belle marquise, qui, toujours atta*chée au plan de réforme qu'elle avait en etfet adopté, économisait nos plaisirs au point de me refuser quelquefois le nécessaire. Il faut avouer encore que ma jolie petite Justine, qui savait très-bien mon adresse, venait incoffmlo chez moi recueillir les épai^nes de sa maîtresse.
M. Duportail, impatient de retrouver sa chère (ille, était parti depuis six semaines pour la Russie, dans l'espérance de s'y procurer quelques lumières sur le sort de Dorliska.
Un jour que j'étais avec Rosambert à l'Opéra, nous y rencontrâmes le marquis de R^^^. Il salua le comte d'un air froidement poli; mais il me lit Taccueil le plus caressant. Il se plaignit de ce que, depuis plus de deux mois, il n'avait pas eu le bonheur de pouvoir me joindre , et il me demanda comment mon père se portait. « Fort bien, monsieur le marquis : il est actuellement en Russie. — Ah! ah! cela est donc vrai? — Assurément, monsieur. — Et mademoiselle Duportail? — Ma sœur se porte à merveille — Toujours à Soissons? — Oui, monsieur. — Et quand revient-elle dans ce pays-ci? — Ah! au carnaval prochain, » répondit aussitôt Rosambert.
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Pour détourner cette plaisanterie, dont je craignis l'effet, j'assurai au marquis que ma sœur viendrait passer l'hiver à Paris. « Mais, reprit M. de B^^^, vous ne demeurez donc plus à l'Arsenal? — Toujours, monsieur. — En ce cas, recommandez donc à vos gens d'être plus civils et plus attentifs. Ils m'ont bien dit que monsieur votre prre était allé en Russie; mais, quand je leur ai demandé des nou-* velles de mademoiselle votre sœur , ils m'ont répondu brusquement que M. Duportail n'avait pas d'enfants. — Ah! c'est que son père le gêne beaucoup, interrompit Rosambert; il ne lui permet de recevoir personne. — Oui, monsieur, la réponse qu'on vous a faite est sans doute une suite des ordres que mon père aura donnés. — Ué bien ! je ci*oyais monsieur votre père plus raisonnable ; un jeune homme doit avoir un peu de liberté. Une demoiselle ! oh ! c'est différent ! on ne saurait sur\eiller les lilles de trop près I et je connais des demoiselles très comme il faut qu'on ne tient pas assez... à qui on laisse faire de mauvaises connaissances (en disant cela il regardait Rosambert d'un air malin); mais vous! cela est trop rigoureux. Tenez, je veux vous procurer quelque agrément, quelque dissipation. La marquise est ici : je veux vous présenter à la marquise. — Monsieur, je ne puis... — Venez, venez, elle vous recevra bien. — Je ne doute pas que, présenté par vous... Mais, monsieur... — Hé ! mais pourquoi toutes ces façons? me dit Rosambert. Madame la marquise est trèsaimable. — N'est-il pas vrai, monsieur, reprit le marquis en s'adt essant d'abord au comte et ensuite à moi , n'est-îl pas vrai qu'elle est très-aimable, ma femme?... elle a beaucoup d'esprit. D'abord je ne l'aurais pas épousée sans cela. — La vérité est que madame la marquise a beaucoup
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d'esprit, et monsieur le sait bien, s'écria Rosambert. — Monsieur le sait bien? répéta le marquis. — Oui, monsieur, ma sœur me l'a dit. — Ah ! mademoiselle votre sœur ! — Oui. — Je vous assure, monsieur, qu'il ne manque à ma femme que d'être un peu plus physionomiste; mais cela viendra, cela viendra... j'ai déjà remarqué qu'elle a un goût naturel pour les belles figures. Monsieur Duportail, la vôtre est très-prévenante, et puis vous ressemblez singulièrement à mademoiselle votre sœur, que la marquise aime beaucoup. Venez, suivez-moi, je vais vous présenter à la marquise, — En vérité , monsieur le marquis , je suis désolé de ne pouvoir mieux répondre à tant d'honnêtetés; mais je me suis, pour ainsi dire, dérobé de chez moi; je vais me cacher dans le parterre... je ne puis paraître dans une loge... Si quelqu'un des amis de mon père me voyait, il le lui écrirait sûrement , et vous n'avez pas d'idée de la scène que M: Duportail me ferait à son retour. — Ah! il y a des parents bien ridicules!... Je savais bien que j'avais quelque chose à vous demander, monsieur... Connaissezvous un certain M. deFaublas? » Je répondis sèchement: « Non. — Mais le comte le connaît peut-être? continua le marquis. — De Faublas? répliqua Rosambert. Mais oui, je crois avoir entendu ce nom-là... j'ai vu cela quelque part. ( Il prit le marquis par la main , et affectant de parler plus bas) : Ne parlez jamais de Faublas devant les Duportail : ces deux familles-là sont ennemies!... Il y aura du sang répandu au premier jour. — Ah ! tout cela s'est donc découvert? répliqua le marquis à demi-voix. — Quoi! tout cela? répondît Rosambert. — Ho! vous m'entendez de reste. — Non , le diable m'emporte ! — Ho ! que si ; mais vous avez raison , à votre place je serais aussi discret que
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VOUS. — D'honneur! si Je comprends un mol!... — Allons,
brisons là, dit te marquis. (Il éleva la voix.) Ho ! çà, dis-moi, Rosambert, car je suis un bon diable, je ne sais pas garder rancune, moi! dis-moi pourquoi, depuis plus de six semaines , tu n'es pas venu nous voir ! — Des affaires ! — Bon, des allàires; des maîtresses !... On ne m'attrape pas, va! Ho! çà, j'espère qu'au moins tu voudras bien venir saluer la marquise. — Assurément... Chevalier, vous voulez bien m'atlendre ici un moment? ■
Le marquis, en me quittant, me répéta qu'il regrettait fort de ne pouvoir me présenter i sa femme.
Un quart d'heure après, Rosambert revint à moi en riant. ' Madame de B*** n'a pas paru fâchée de me voir, me dit-il : elle m'a reçu poliment; nous nous sommes traités réciproquement comme des gens de connaissance
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qui se souviennent de s'être rencontrés souvent dans le monde. Pourtant la marquise a été un peu étonnée quand son bon mari lui a dit que j'étais ici avec M. Duportail le (ils, qui n'avait jamais osé lui venir présenter ses devoirs.
' Vous concevez que, tout étant (ini entre madame de B*** et moi , je n'ai pas cherché à augmenter l'embarras de sa (position; au contraire, je l'ai charitablement aidée à me tromper moi-même : je suis entré dans toutes ses idées aussi bonnement que son cher époux. Ce qu'il y a de fort singulier, c'est que j'ai trouvé de temps en temps de grandes obscurités dans cette plaisante sc^ne, qui m'a d'ailleurs beau-
• coup amusé. Vous m'expliquerez cela, Faublas. Tenez, quoique M. de B^^^ parlât bas dans ce moment- là, j'ai pourtant bien entendu qu il disait à la marquise : Madame , je vous le disais bien que cette mademoiselle Duportail n'était pas une fille honnête. Tout cela s'est découvert; les
- Duportail sont furieux, et s'ils rencontrent ce M. de Faublas, ils lui feront un mauvais parti. Je suis sûr que le voyage de la demoiselle à Soissons et celui du père en Russie ne sont que des prétextes. Aussi ce père a bien mérité cela : il gène horriblement son fils, et il laisse faire à sa fille tout ce qu'elle veut. Voilà à peu près, continua le comte, ce que le marquis a dit. Faublas, vous êtes au fait , faites-moi le plaisir de m'apprendre ce que tout cela signifie. »
Je contai à Rosambert comment le marquis avait trouvé mon portefeuille dans un mauvais lieu, comment il avait prouvé à sa femme que mademoiselle Duportail était une p.... , comment la marquise s'était fait rendre mes lettres sur son ottomane, moi présent. Le comte donna un libre cours à sa gaieté, et finit par me demander pourquoi je
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n'avais pas voulu Hve présenté à madame de B***. ^ Mon ami, lui répliquai-je, si j'étais follement épris de la marquise , et qu'il n y eût pas d'autre moyen de la voir que celui-là, je l'aurais employé; mais puisque nous nous joignons facilement, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre; puisque les rendez-vous ne nous manquent pas, pourquoi aurais-je encore été chercher des dangers sous un travestissement nouveau? — Ah! cela. aurait produit des scènes plaisantes ! A votre place, la marquise n'aurait pas balancé. » Après le spectacle, je suivis Rosambert a la loge de mademoiselle ***, qu'il connaissait partiiîulièremenL Une danseuse était avec la princesse. *( Il est joli , dit celle-ci après in'avoir majestueusement toisé. — C'est l'Amour, répondit l'autre, ou c'est le chevalier de Faublas. » Je I i remerciai vivement l'honnête |)ersonne qui m'adressait un compliment si flatteur. « Chevalier, me dit-elle, je vous ai
entrevu quelque part, et depuis pluf^ieurs mois j'entends i
[>arler de vous presque tous les jours. Vous [x^uvez être une très-belle lille; m^is, quant à moi, j'aime mieux un joli garçon. » Je fixai le comte : « Rosambert, il me parait que vous m'aviez annoncé! » Rosambert me donna sa parole d'honneur que non. Cependant les deux dames se parlaient à l'oreille, et Coralie (c'est le nom de la danseuse), Coralie riait comme une folle.
Ai-je besoin de dire que déjà la partie carrée se décidait ; (|ue nous soupàmes chez la déesse ; que je ramenai la nymphe chez elle, et que j'y partageai son lit? Qui ne sait pas qu'à l'Opéra les divinités sont de bien faibles mortelles; i | que c'est le pays du monde où les passions se traitent le plus lestement; que c'est là surtout qu'une aff*aire de cœur commence et s'achève dans la môme soirée ?
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Coratie n'était ni belle ni jolie; mais elle avait la vivacité qui plall, les grâces qui attirent; on écoutait avec plaisir son petit jargon galant. Sur sa figure mutine régnait la gaieté; son maintien un peu dévergondé provoquait le désir. Au reste , grande et bien faite , belle main , joli pied, 5up«»'be peau! Coralie, d'ailleurs, possédait si bien l'art des voluptés secrètes ! elle épuisait avec tant de discernement toutes les ressources du métier! J'oubliai dans ses bras Justine et madame de B**".
Hais, par une singularité que je n'entreprendrai pas d'expliquer, l'image des vertus pures vint , au sein du liber-
iinage, se présenter à mon esprit troublé; et, ce qui n'est pas moins digne de remarque, je m'avisai de vouloir parler dans un de ces moments où l'homme le plus étourdi, exempt de toute distraction , ne laisse échapper que de très-courts monosyllabes ou de longs soupirs étouffés. « Ah! Sophie! » m'écriai -je. J'aurais dû dire : « Ah ! Coraliel... — Sophie! répéta la nymphe sans se déranger; Sophie! vous la connaissez? Eh bien! c*est une sotte, une bégueule, une pécore, qui n'a jamais été jolie, qui est fanée, et à qui il est arrivé la semaine passée... » Elle ne put en dire davantage; mais, quoiqu'en parlant prodigieusement vite, elle avait si bien employé son temps, que je ne savais lequel admirer le plus, ou de l'étonnante agilité de ce corps si souple, ou de l'extrême volubilité de cette langue si déliée.
Il était dix heures du matin quand je quittai Coralie. Le baron, informé de mon absence, attendait impatiemment .mon retour. 11 me fit souvenir, d'un ton sévère, qu'il m'avait prié de ne jamais coucher ailleurs qu'à l'hôtel. Je montai chez moi; M. Person m'y attendait. J'allais lui reprocher sa trahison; il me prévint : il me fit observer qu'il était impossible que le baron ignorât cette échappée nocturne; qu'en pareil cas, le devoir d'un gouverneur était d'avertir un père; et que de se laisser prévenir par le suisse ou par quelque autre domestique, c'eût été fort maladroitement découvrir notre intelligence. Je n'avais rien à répondre à de si bonnes raisons, puis j'étais déjà occupé de toute autre chose. Jasmin venait de me remettre une lettre qu*on lui avait laissée depuis plus d'une heure. Je voyais avec surprise qu'elle était adressée à mademoiselle Duportail. Je décachetai promptement , et je lus :
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« Quelqu'un qui part ce soir pour Versailles m'assure que » mademoiselle Duportail n*est pointa Soissons, et que sans » doute elle se cache dans les environs de Paris. Si cela est, » cette charmante enfant , qui doit se souvenir de moi , mon- » tera demain matin à cheval avec son habit d'amazone ; » viendra, suivie d'un seul domestique couvert d'un habit » bourgeois , me joindre , à huit heures précises , au bois de » Boulogne, à la porte de Boulogne même. Je suis, s'il faut » l'en croire, celui qu'elle aime encore, etc.
)» Le vicomte de Florville. »
En effet, m ecriai-je, j'ai depuis long4emps parole avec le vicomte. Allons ce sera pour demain matin... « Jasmin, tu vas venir avec moi. »
J'allai acheter un beau cabaret de porcelaine, et je chargeai Jasmin de le porter de ma part à mademoiselle Goralie, rue Meslée, porte Saint-Martin.
Au retour de mon domestique, je lui demandai ce qu'avait dit mademoiselle Goralie : * Monsieur, elle m'a fait répéter plusieurs fois votre nom-: — C'est bien de la pari du chevalier de Faublas? un jeune homme... tout jeune... qui a tout au plus dix-sepl ans ? — Mais , mademoiselle, lui ai-je dit, est-ce que vous ne le connaissez pas? Elle a répondu: Si fait; mais il est bon de s'eocpliquer. Vous direz au chevalier de Faublas que je VaUends demain à souper.
— Demain à souper , Jasmin ! mais cela s'arrange assez mal : je passerai la journée avec le vicomte de Florville ! Allons, n'importe, je ne veux pas désobliger Goralie. »
Jasmin me laissa, et je me livrai à mes réflexions. O ma jolie cousine! que d'injures, que d'intidélités je te fais!... Des infidélités! mais non : j'offre à mes maîtresses un hom-
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mage impur que ma vertueuse amante rejetterait, qui profanerait les charmes de Sophie... Mais, madame de B^^^, Justine, Coralie, en même temps! trois à la fois!... Hé bien ! fussent-elles cent , qu importe? ou plutôt mon excuse n'est-elle pas dans le upmbre? Si madame de B^^^ était aimée, lui donnerais-je des rivales? La marquise m'occuperait-elle si j'avais un attachement sérieux pour Justine ou pour Coralie?... Ho! non, non. Ces trois intrigues-là ne signifient rien... ce ne sont que des goûts passagers... c'est redervescence de la jeunesse. La marquise , il est vrai , me parait beaucoup plus aimable que les deux autres; mais enfin il n'y a que ma jolie cousine qui m'inspire un amour pur et désintéressé... Oui, ma Sophie, ma chère Sophie, il est clair que je n'aime que toi.
Le lendemain , Jasmin et moi nous étions à huit heures précises à la porte du bois de Boulogne. J'avais l'amazone anglaise et le chapeau, de castor blanc. Les passants s'arrêtaient pour me regarder. Les uns s'écriaient : « Voilà une jolie femme ! — Cette Anglaise se tient bien à cheval , ^ disaient les autres ; et mon petit amour-propre était flatté de ces exclamations fréquentes. Le vicomte de Florville ne se fit pas long-temps attendre; il montait un très-joli cheval qu'il maniait avec plus de grâce que de vigueur. « Belle demoiselle, nous allons, si bon vous semble, déjeuner à Saint-Cloud. — Très- volontiers, monsieur. Mais où descendrons-nous? dans une auberge? — Oh! non, non, mon bon ami. — Comment? votre bon ami? oubliez- vous, monsieur, que vous parlez à mademoiselle Duportail ? — Oui, mon ami, je Toubliais, et même je ne songeais pas que je suis aujourd'hui le vicomte de Florville... Moi, un jeune étourdi! et vous une jeune folle! Faublas, ne trouvez-vous
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pas cela singulier? — Très-singulier ! Hais enlln vous voilà pour toute la journée le vicomte de Florvîlte, et moi mademoiselle Duportait. Souvenoos-nous^n bien. Celui des deux qui se trompera... — Donnera un baiser à l'autre. — J'y consens, monsieur le vicomte. • .
Quand nous arrivâmes à Saint-Cloud, nous nous devions mutuellement cinquante baisers au moins. A. une portée de fusil du pont, te vicomte m'invita à mettre pied à terre. Nous entrâmes dans une maison , petite et jolie , où je ne vis l>ersonne. 11 n'y avait qu'un premier étage. L'appartement que le vicomte m'ouvrit me parut encore plus commode qu'élégant. • Pardon, mademoiselle; mais il faut que je fasse mettre les chevaux à l'écurie. • Il remonta l'instant d'après, et m'apprit qu'il avait ordonné à Jasmin d'aller
déjeuner de son côté , et de retenir nous prendre dans une heure. Ensuite il me montra dans une armoire des \iandes froides , quelque dessert et de bon irin. « Mademoiselle , nous ferons maigre chère ; mais au moins nos gens ne nous troubleront pas. — Fort bien, vicomte; commençons par payer nos amendes. — Ah ! fi donc ! une demoiselle ! que ditesvous là?... Moi, je veux d* abord manger un morceau. »
Le vicomte de Florville, un peu petite-maîtresse, suça un ailt?ron; mademoiselle Duportail, fort mal élevée, mangea comme un clerc de procureur.
Ces amendes, qu'il fallait acquitter, me tracassaient. Je voulus donner un baiser au vicomte. « Mademoiselle, me dit-il, c'est à moi qu'appartient l'attaque. • 11 me prit par la main, me ût quitter la table, et voulut m'embrasser. Je le repoussai vivement : « Monsieur, laissez-moi , vous êtes un impertinent! » Le vicomte, plus obstiné qu*entreprenant, semblait vouloir ne dérober qu'un baiser, et riait beaucoup de la résistance qu'on lui opposait. Apparemment plus accoutumé à résister qu'à poursuivre, il déployait dans l'attaque beaucoup d'adresse et peu de vigueur. Mademoiselle Duportail , au contraire, renversant tous les usages reçus, mettait dans la défense peu de grâce et beaucoup de force. Le vicomte, bientôt épuisé, se laissa tomber sur un canapé : <r C'est un dragon que cette fiUe-là! s'écria-t-il; il faudrait un Hercule pour la subjuguer ! Ho ! que la nature est sage ! elle a fait les autres femmes douces et faibles. Je vois bien que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Allons, que tout rentre dans l'ordre. Maligne demoiselle, apaisez-vous. Je ne suis plus que la marquise de B*** ; le vicomte de Florville vous cède tous ses droits. *
Pour cette fois, j'usai de la permission sans en abuser.
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Nous nous remimes bientôt à table. « Faublas, vous trouverez peut-être que j'ai de singulières fantaisies; mais je vous prie de ne pas me refuser. — Hé! le pourrais-je? De quoi s'agit-il ? — Mon bon ami, donnez-moi votre portrait. — Maman , vous appelez cela une fantaisie ! c'est un désir bien naturel que je partage. Serait-ce commettre une indiscrétion que de vous demander le vôtre? — Non, mon ami; mais c'est celui de mademoiselle Duportail que je veux. — Ha ! j'entends ; et c'est celui du vicomte de Florville que vous me donnerez? — Précisément. — Ma petite maman, je m'en occuperai dès demain ; nous verrons lequel des deux sera plus tôt fait. — Ho î le vôtre assurément. Vous n'êtes pas gêné, vous, Faublas! Moi, je ne pourrai donner à mon peintre que quelques moments dérobés. Vous sentez bien que ce n'est pas à l'hôtel que cette miniature se fera. — Où donc, maman? — Chez cette marchande de modé^... au boudoir que vous connaissez. Les habits que vous me voyez, je les y laisse toujours dans une armoire dont j'ai la clef. — Quoi ! c'est donc là que vous vous êtes habillée ce matin? — Sans doute, mon ami. Sous prétexte de prendre l'air aux Champs-Elysées, je suis sortie en robe de matin avec Justine. Nous nous sommes rendues chez ma marchande de modes, où la métamorphose s'est opérée; une voiture de place m'a conduite chez un loueur de chevaux , et voilà comment d'une marquise on fait un vicomte. Justine a congé pour toute la journée : elle ne doit se retrouver qu'à sept heures chez ma marchande de modes, où j'irai reprendre ma robe. En rentrant, je dirai sans aifectation que j'ai rencontré aux Champs-Elysées la comtesse de... Mais je crois entendre Jasmin. Allons faire un tour de promenade, mon cher Faublas; nous reviendrons dîner ici. »
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Nous remonlâiues à cheval. Apres de longs circuits, nous nous trouvâmes , vers le midi , au pont de Sèvres , que nous passâmes pour nous promener sur la grande route qui conduit à Paris. Une fort belle voilure, attelée de quatre chevaux et précédée d'un domestique hien monté , venait à nous. Le brillanl équipage n'était plus qu'à dix pas de distance, quand la marquise tourna bride, et repassa le pool au grand galop. Je crus que son cheval l'avait emportée. Au moment où je donnais un coup d'éperon pour la suivre, je vis du fond du carrosse se jeter â la portière un homme qui , m'ayant reconnu, m'appela mademoiselle Duportail. C'était le marquis de B**" ! Je partis ventre à terre sur les traces de la marquise, qui courait à travers champs. Jasmin galopait derrière moi ; il me cria que nous étions poursuivis.
ftientdt j'entendis notre ennemi, déjà bien près de nous,
exciter encore l'excellent cheval qu'il montait. Je tournai
Vit: DU CIIEVALIIIU
bride brusquemenl , et piquant droit vers le zélé postillon, je le saluai d'un grand coup de fouet. Jasmin, brûlant . d'imiter son maître, avait déjà le bras levé. Le pauvre domestique, étonné qu'une jeune dame eût frappé aussi rudement, retenu sans doute par le respect qu'il croyait devoir à mon sexe autant qu'à mon rang, ou peut-être par ridée d*un combat trèsrinégal , puisque Jasmin se tenait prêt à me seconder, le pauvre domestique, ne sachant s'il devait fuir ou se défendre, me regardait d'un air stupéfait. Je terminai promptement ses irrésolutions par cette fière harangue, prononcée cependant d'une voix féminine: < Maraud, je te coupe le visage si tu poursuis ; si tu retournes sur tes pas, voilà de quoi boire à ma santé. » Il prit mon écu en louant à sa manière ma vigueur et ma générosité. Je le vis s'en retourner aussi vite qu'il était venu.
Ainsi débarrassé de mon ennemi, je promenais mes regards au loin pour découvrir la marquise. Qu'elle avait beaucoup modéré la course de son cheval , ou elle s'était arrêtée, car je vis qu'elle avait peu d'avance sur nous. En peu de temps nous la joignîmes. Je lui rendis compte de la manière dont je venais de recevoir l'envojré du marquis. « Il était temps que je partisse, me dit-elle; je n'ai reconnu qu'un peu tard les chevaux et le cocher. — Maman , mais pourquoi vous êtes-vous éloignée sans m'avertîr ? — Parce qu'il était trop tard, nous étions serrés de trop près. Cette amazone, que le marquis connaît, nous aurait trahis; j'ai voulu qu'il fût sûr de son fait. — Je ûe comprends pas trop la raison... — Elle est pourtant bien simple, mon ami; il m'importait peu que le marquis vous vit , pourvu qu'il ne me vît pas, moi ! Je sentis que drs qu'il aurait reconnu mademoiselle Duportail, il ne s'occuperait plus que d'elle. En vous lais-
sant là , j'assurais ma fuile. — Ah! bien vu... Mais que va dire de moi le marquis? ( La marquise, s'approchant de moi, me dit bien bas en souriant : ) — Il dira que mademoiselle Duportail est une p.... Il m'annoncera d'un ton capable qu'elle est effectivement dans les environs de Paris , qu'il Ta rencontrée avec ce monsieur de Faublas; et le plaisir d'avoir deviné tout cela le consolera de la petite mortification que lui cause le bonheur de son rival... Mais, ajouta-t-elle d'un ton plus réfléchi , mon tendre époux me rend bien les infidélités que je lui prête. — Comment donc? — Vous ne voyez pas cela? Il est parti hier au soir pour Versailles, où il ne se rend qu'aujourd'hui. Il a couché à Paris... Il m'attrape, poursuivit-elle en riant de toutes ses forces , il m'attrape!... Au reste, mon cher Faublas, je ne me sens pas le courage de lui en vouloir. — Gardez-vous bien de lui pardonner cette offense, maman; venez vous venger à Saint-Cloud. — A Saint-Cloud ! Oh ! non , non ; ce serait aussi trop hasarder, ce serait nous livrer comme des enfants. Dans ce moment-ci M. de B*** est peut-être encore à Sèvres. Le pauvre La Jeunesse... — Maman, il s'appelle La Jeunesse, ce monsieur que j'ai étrillé? — Oui, mon ami; si c'est celui qui précédait la voiture, il s'appelle La Jeunesse. — Mais puisque vous l'avez vu d'assez près pour le reconnaître, il vous a peut-être reconnue aussi? — Impossible, mon ami; cet habit de cavalier, ce chapeau rabattu sur mes yeux. Non, je suis tranquille... Je présume donc que ce pauvre La Jeunesse, déjà revenu , raconte au marquis le malheureux événement de sa course. Maintenant, mon pénétrant mari commente, réfléchit, devine. Il devine, j'en suis sûre, que vous demeurez à Sèvres ou non loin delà. Je parierais que, curieux de découvrir votre demeure, il charge La Jeunesse de rôder
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dans les environs, de chercher, d^attendre, de s'informer, de bien exammer toulrs les physionomies. Non, mon ami, ce n'est pas à Saint- Cloud qu'il faut aller. Regagnons Paris* Je ferai le moins long détour pour arriver la première chez ma marchande de modes , où vous ne tarderez pas à venir me retrouver. C'est au boudoir que nous dtnerons. C'est là que vous me ferez compagnie jusqu'au retour de Justine. »
A un quart do lieue de la capitale , nous nous séparâmes. La marquise, à qui je voulais donner Jasmin, m'observa qu'un jeune cavalier pouvait se promener seul ; mais qu'il ne serait pas décent qu'une jolie femme, surtout dans Tcquipage où j'étais , ne fût pas suivie au moins d*un domestique. Madame de B^^^ entra par la grille de la Conférence; Jasmin et moi nous allâmes gagner la barrière du Roule, et de là la rue de.... A la porte de la marchande de modes, nous trouvâmes un petit Auvergnat qui tenait un cheval par la bride, et qui remit à Jasmin un bout de papier sur lequel étaient écrits cos mots : « Jasmin reconduira mon cheval chezM. T^^^, loueur de chevaux, rue..., de la part du vicomte dcFlorville. »
Je ne sortis du boudoir qu'à huit heures du soir. La marquise, toujours fidèle à ses principes économiques, me renvoya dans un état honnête, qui me laissait encore l'espérance de me présenter devant Coralie d'une certaine façon. Je retournai d'abord à l'hôtel , où je me débarrassai de mon accoutrement féminin. Avant dix heures, j'étais chez la danseuse.
« Bonsoir, mon petit chevalier. Mettons-nous vite à table. — Ah! volontiers. — Sais-tu qu'il y a plus d'une demiheure que je t'attends pour te gronder ? — Parce que? —
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Parce que tu me traites mal* Chevalier, j'ai toujours un homme entre deux âges qui me paie pour être aimé, et un joli garçon qui m'aime sans me payer « Queiques-unes.de mes camarades joignent à cela un grand laquais à large poitrine, une manière d'Hercule qu'elles paient pour les aimer. Moi, qui n'ai pas de si grands besoins, je ne veux pas de satyre , je me contente de mon joli garçon. — Ëh bien , Goralie, qu'a cela de commun avec la querelle que tu veux me faire? — Attends donc; le monsieur qui me paie, je l'ai, et j'ai de bonnes raisons pour ne pas te dire son nom; toi, tu es le joli garçon qui m'aime, n'est-il pas vrai? — Après? la querelle?... — Tu vas voir. Je t'ai pris parce que tu me plaisais, et je te quitterai quand tu ne me plairas plus. — Ënlin? — Enfin , je n'attends pas de cadeaux de toi ; tu m'en as fait un dont je ne veux pas. — Quoi! co cabaret de jiorcelaine? — Oui. — Je ne le reprendrai pourtant pas. D'ailleurs, Coralie, tes arrangements ne me conviennent point; je veux être seul et payer. — Bon , chevalier, tu es trop jeune et tu n'es pas assez riche. Et puis tiens, tu ferais un mauvais marché. Tu es beau , tu as de l'esprit; hé bien ! dès que tu {paieras, je ne t'aimerai plus. Je ne sais pas comment cela se fait; mais voilà comme nous sommes toutes. Un billet de caisse d'escompte est, pour celui qui le donne, le gage d'une inlidélité. — Je ne te donne pas d'argent, ce n'est qu'un petit présent... — Je n'en veux point. — Je répète que je ne le reprenchrai pas. — En ce cas, je le jetterai par le fenêtre. — Ah ! si cela t'amuse !... »
Nous nous disputions beaucoup, lorsqu'une espèce de femme de chambre de Coralie entra d'un air eIVrayé et cria : « C'est lui ! — C'est lui ! n répéta la maîtresse. Les deux femmes me saisirent par les bras, m'entraînèrent
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dans la chambre à coucher , ouvrirent, dans le fond de l'alcôve y une petite porte par laquelle elles me firent passer; et je me trouvai dans un couloir qui faisait le tour des appartements. Je me fâchais et je riais en même temps* L'une me tirait par le bras , l'autre me poussait par les épaules; elles firent si bien, qu'elles parvinrent à me mettre à la porte. J'allai dormir tranquillement chez moi. Le baron n'était pas rentré.
Le lendemain , je fis avertir un peintre habile qui donna toute la journée à mademoiselle Duporlail. Comme il me quittait, il m'arriva une invitation de Coralie pour le soir même. La scène de la veille m'avait paru fort désagréable ^ mais qu'on se souvienne que je n'ai pas dix-sept ans. A dix-sept ans refusa-t-on jamais de passer une nuit avec une fille aimable!... Un adolescent prétend-il qu'à ma place il aurait résisté? qu'il se montre, et, s'il n'est pas malade, je lui dirai qu il ment.
L'homme le plus robuste n'est pas infatigable. Au milieu de la nuit je m'endormis dans les bras de la danseuse, et le bruit d'une sonnette vigoureusement tirée me réveilla en sursaut à sept heures du matin. « Je parie, s'écria Coralie, que ces deux sottes-là sont sorties en même temps, et qu'elles n'ont pas pris leur clef! Cependant je me tue de le leur dire tous les jours!... Chevalier, faites-moi le plaisir d'aller ouvrir la porte. »
J'y cours en chemise, et môme sans pantoufles: j'ouvre; je vois un homme!... je vois!... je crois me tromper, je me frotte les yeux , je regarde encore ! Je m'écrie : « (Juoi ! se peut-il?... quoi! c'est vous, mon père! » Le baron recule de surprise en me reconnaissant; il m'adresse avec violence cette question, au moins inutile : h Que faites-
vous ici, monsieur? • Qu'aurais-je répondu? Je gardai un profond silence.
Cependant, au son d'une voix qu'elle a cru reconnaître, Coralie est accourue aussi légèrement vêtue que moi ; mais , trop pressée pour y regarder de bien près, au lieu de mettre ses pantoulles, elle a fourré ses petits pieds dans mes souliers. La nymphe, en arrivant sur le lieu de la scène, s'est pénétrée tout d'un coup des comiques elfets d'une rencontre aussi inattendue. Elle admire le père, muet d'étonnemeni, immobile de fureur, appuyé sur la rampe de l'escalier;
elle admire le lils, -presque nu, planté comme une idole au
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milieu de rantichambre. Le moyen qu'une fille, naturellement folle, se contienne en pareil cas! La danseuse me jette les bras au cou ; elle penche sa tête sur la mienne. On croirait qu'elle m'embrasse; elle ne fait que rire pourtant , mais elle rit si fort que tous les voisins peuvent Tentendre» Le baron rougit et pâlit successivement; il entre, il ferme la porte, il mel les verroux. Coralie se sauve en riant tou* jours; je vole sur ses pas; mon père se précipite en même temps que nous dans la chambre à coucher, il fait un geste menaçant, il va briser les meubles. Je me jette sur sa canne déjà levée , je la saisis , je m'écrie : « Ah ! mon père ; oubliez-vous que votre (ils est là? »
Cette exclamation, peut-être un peu hardie, produisit tout relfet que j'en avais attendu. Le baron, encore ému, mais beaucoup plus calme, se jeta sur un fauteuil et m'ordonna de m'habiller. Coralie s'était enfermée dans son cabinet de toilette, où elle riait à son aise, et dont elle voulut bien entr'ouvrir la porte pour me rendre ma chaussure et reprendre la sienne. Je fus bientôt prêt; nous descendîmes. Le baron était venu à pied et sans domestiques: nous montâmes dans un fiacre ; et quoique le trajet fût long, mon père, triste et pensif, ne me dit pas un mot sur la route; mais en arrivant à l'hôtel il me pria de le suivre chez lui. Ce jour était un de ceux marqués pour mes visites au couvent; et comme je voyais s'écouler l'heure à laquelle Sophie m'attendait au parloir, j'essayai de prétexter quelques atlaires pressantes. Mon père insista d'un ton presque suppliant. Nous montâmes dans son appartement; il ordonna qu'on nous y laissât seuls, me lit asseoir, se plaça près de moi, garda quelque temps le silence, et me dit enfin : « Faublas, oubliez pour un moment que je suis père, et
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répondez-moi comme à votre ami. Avanl^hier, entre dix et onze heures du soir , étiez-vous chez Coralie? — Oui , mon père... — C'était donc vous qui soupiez avec elle quand je suis arrivé? — Cela est vrai. — Le bruit que vous avez fait en sortant m'a donné quelques soupçons que j'ai dissimulés. J*ai prétexté un voyage à la campagne, afin de surprendre mon préféré; je n'imaginais pas que ce fut le chevalier de Faublas. — Monsieur le baron me ferait-il rinjure de croire que je savais qu'il y eût entre nous rivalité? — Non, mon ami, non. Je sais qu'au milieu des égarements de votre âge , vous vous êtes rarement écarté du respect que vous devez à un père qui vous aime; je sais que vous n'êtes pas capable de me préparer de sang-froid des chagrins, des humiliations. Faublas, il me reste peu de questions à vous faire. Y a-t-il long-temps que vous connaissez Coralie? — Depuis quatre jours. — Et vous avez passé avec elle?... — Deux nuits, mon père. — Deux nuits en quatre jours! deux nuits entières ! Ah ! jeune insensé! Et comment avez-vous récompensé ses bontés? — Je ne lui ai fait qu'un très-petit présent. — Quoi! serait-ce vous qui lui auriez donné ces porcelaines de Sèvres que j'ai vues chez elle... avant-hier, je crois? — Oui, mon père. — Mon ami, quand un jeune homme comme vous a le malheur d'avoir une fille de théâtre, il doit la payer plus généreusement. Restez ici, tout à l'heure je suis à vous. »
Il me fit attendre assez long-temps, et revint enfin, tenant un papier à la main. « Tenez, Faublas, lisez. »
« Coralie, je vous quitte, et je crois que les meubles, les » bijoux , les diamants que je vous ai donnés , et que je vous » laisse, m'acquittent assez envers vous. •
Quand j'eus fini de lire cette courte épitre, mon père la
VIE DU CHEVALIKIt
cacliela. Ensuite il ine présenta une feuille de papier blanc.
J'écrivis sous sa dictée :
■ Coralie, je vous quitte. Comme j'ai évalué à vingt-cinq ■ louis les deux nuits que vous m'avez données, je vous - envoie trois billets de caisse de 200 fr. chacun. •
Mon père envoya les deux lettres par le même commissionnaire. Je croyais tout Hni ; je me disposais à sortir : le baron me pria d'attendre la réponse de Coralie.
• Mon iils, me dit-il, vous voyez si je proHte des leçons que vous me donnez. Pourquoi, moins docile que mol, vous obstinez-vous à rejeter mes conseils paternels? Avaathicr encore, vous êtes sorti avec cet liabit d'amazone que je vous ai défendu de porter : vous voyez tous les jours la 'marquise! Vous aviez Coralie en même temps 1 vous en avez peut-être encore une autre que je ne sais pas!... Soyez donc sage, ménagez donc votre santé. Vous ne savez pas
comme il esl précieux ce bien que vous prodiguez; el d'ailleurs, depuis que oous sommes à Paris, vous négligei. singulièrement vos éludes. 11 ne suilit pas de briller dans ses exercices, il faut aussi cultiver son esprit. Que vous excelliez à faire des armes, à la bonne heure! Il faut qu'un gentilhomme sache se battre; et malheur à celui qui aime à verser du sang! Mais la passion de la chasse, la fureur de la danse, la manie des chevaux, tout cela n'a qu'un temps. Vous aimez encore la musique, il est vrai, et la musique peut remplir agréablement quelques heures de loisir ; mais tout cela ne sulDt pas ; si vous atteignez la quarantaine sans savoir autre chose que tirer un coup de fusil , manier un cheval, danser et chanter, oh! que votre automne sera fastidieuse et longue ! que vous trouverez de moments d'ennui dans la journée ! que vous regretterez votre jeunesse perdue dans les vains plaisirs !... Faublas, vous ne manquez pas d'intelligence; je vous connais des dispositions... Lancez- vous dès à présent dans l'étude des belleslettres et de la philosophie; ces ressources toutes-puissantes et respectées , qui embellissent l'âge mûr, abrègent la vieillesse, occupent les désœuvrements du riche, allègent les
travaux du pauvre, consolent nos infortunes ou perpétuent
notre bonheur... Mon ami, commencez par aller moins fréquemment chez madame de B***; vous trouverez à cela le double avantage d'employer plus de temps à des travaux utiles et d'en donner moins à des plaisirs dangereux. Voui^ formerez le moral, et vous n'épuiserez pas le physique. Quant à votre passion du couvent, je ne vous en parle pas; je sais que sur ce point très-essentiel vous êtes déjà raisonnable. Madame Munich, à qui j'ai parlé l'un de ces jours, m'a dit qu'il y avait plus de deux mois qu'elle ne vous avait
TVt VIE DU OEtALIEIt
tu. Je suis coûtent de vous, Faoblas : que vous troa^Hez la marquise ou quelque autre folle , on ne saurait les plaindre d'un malheur qu'elles cherchent. S'il y a par raf^tort 1 vous quelques inconvénients, ils ne touchent pas i l'hoiinear. Mais abuser la faible innocence!... oh! je ne vous l'aurût jamais pardonné. ■
Tandis que le baron me félicitait de mon indifiërence ])our mademoiselle de Pontis, j'avais peine à contenir moa impatience : je gémissais de voir s'échapper le moment du rendez-vous.
Le domestique envoyé chez la danseuse revint enfin; Curalie avait beaucoup ri au nom de Faublas. Elle remerciait le baron ; et quant au chevalier : • J'accepte ce qu'il m'envoie avait-elle dit; mais en vérité, il ne fallait ri^i IKiui ça •
J( runontdi thu moi, désespère d avoir manqué ma
visite au couvent. Mon peintre m'attendait pour finir le por-
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Irait beaucoup avancé la veille. Il fallut endosser Thabit d'amazone pour représenter mademoiselle Duportail , et ensuite redevenir M. de Faublas pour aller dtner avec le baron. Quand je sortis de table, je trouvai chez moi la vieille femme aux petits écus. Elle me dit qu'Adélaïde, étonnée de ne m'avoir pas vu ce matin, envoyait savoir de mes nouvelles, et me priait de passer tout à Theure au couvent. J'y courus. Adélaïde m'amena sa bonne amie accompagnée de madame Munich, qui ne parut |>as fâchée de me revoir après une aussi longue absence. J'en fus quitte pour plusieurs histoires fort longues que j'eus l'air d'entendre ; et comme, à tout hasard, il m'importait de gagner Tamitié de la gouvernante, dont je connaissais les goûts , je lui promis de lui envoyer une bouteille d'excellente eau-de-vie d'Andaye dont on m'avait fait présent.
Ce jour malheureux était celui des rencontres. En sortant du parloir, je trouvai mon père qui allait y entrer. « C'est donc ainsi qu'on m'obéit! me dit-il tout bas; c'est donc ainsi qu'on me joue ! Monsieur, je vous déclare que si vous ne renoncez pas à ce fol amour, vous me forcerez à user de rigueur. »
De retour chez moi , j'enveloppai soigneusement mon portrait, qui était Uni. J'appelai Jasmin; je lui recommandai de porter le lendemain de bonne heure ce petit paquet à Justine, qui le remettrait à madame de B***, et cette bouteille d'eau-de-vie d'Andaye à madame Munich, du couvent de***. Mon très-exact domestique partit de bonne heure et revint tard. 11 avait tant bu , que je ne pus tirer de lui aucune réponse satisfaisante ; mais la manière dont il avait fait sa double commission me valut dans la soirée un billet et un message.
VIE DU CUEVALIEB
Un billet de madame de B***, qui, en me remet^cianl beaucoup de mon charmant cadeau , me demandait ce que je voulais qu'elle en fit.
« Madame Dutour, je ne comprends pas ce que madame la marquise me veut dire — Et moi , monsieur, je Tignore; mais elle s'expliquera sans doute demain chez la mar-*
chande de modes ; ne manquez pas de vous y rendre à
huit heures précises, parce qu'à dix heures elle part pour Versailles. — Madame Dutour, vous pouvez l'assurer que je n'y manquerai pas. »
Une heure après vint cette vieille femme, à qui je ne donnais jamais un petit écu sans tressaillir de joie. Elle m'apprit que mademoiselle de Pontis, qui avait quelque chose de très-pressé à me dire , me priait de venir au parloir le lendemain matin, à huit heures au plus tard.
« Ah! ma l>onne dame, j'aimerais mieux passer la nuil entière à la porte du couvent que de faire attendre mademoiselle de Pontis un quart d'heure. »
La vieille, dès qu'elle eut son argent, me tira sa petite révérence et s'en alla.
Demain, à huit heures précises, au couvent! Demain au boudoir, à huit heures précises. Oh ! cette fois-ci , madame de B***, vous aurez tort! Si vous voulez que j'aille à vos rendez-vous, ne les donnez jamais aux heures que mademoiselle de Pontis aura choisies. Croyez-moi, n'essayez pas de soutenir la concurrence. Un regard, un seul regard de ma jolie cousine m'est plus doux, plus précieux que toutes les faveurs de la plus belle femme... d'une femme aussi belle que vous ! et toutes les marquises de l'univers ne valent pas ensemble un cheveu de ma Sophie.
Dès que les portes du couvent s'ouvrirent, je demandai
Adélaïde. Elle vînt au parloir; sa bonne amie ne tarda pas a l'y joindre. « Bonjour , monsieur, me dit Sophie. — Monsieur! m'écriai-je. — Tenez, monsieur, dit à son tour Adélaïde en me présentant un petit paquet. — Et vous aussi, ma sœur, monsieur ! — Prenez donc. Hier, votre Jasmin était gris; il a remis ce portrait à madame Munich. — Et la bouteille d'eau-de-vie d'Andaye, poursuivit Sophie , il Ta portée à la marquise de B*** ! — Oui, mon frère, oui ; vous abusez de mon amitié, vous trompez la tendresse de Sophie; cela n'est pas bien. Sophie, qui s'expose tous les jours pour vous ! moi , à qui le baron a fait hier encore une scène terrible! Ah! monsieur, cela n'est pas bien. — Quand il nous aura fait mourir de chagrin, reprit Sophie en sanglotant, il regrettera sa cousine et sa sœur. (Je voulus prendre sa main, elle la retira.) Laissez vos caresses, monsieur; elles sont douces , mais elles sont trompeuses. — Oui , monsieur, oui, elles vous ressemblent, s écria Adélaïde;* ma bonne amie a raison. (Elle passa son mouchoir sur les yeux de Sophie, qu'elle embrassa ensuite.) Console-toi, ma Sophie, lui dit-elle, ne pleure pas si fort : je t'aime, je t'aimerai toujours; je ne te tromperai pas, je ne trompe personne, moi! — Adélaïde, vois s'il prend seulement la peine de se justifier! — Ah ! Sophie, mon agitation, mes larmes, mon silence même, tout no vous annonce-t-il pas le remords dont mon cœur est déchiré? Oui, je l'avoue, ce i>ortrait, ce fatal portrait était pour madame de B***. — Vous nous l'avouez, parce que nous le savons, me dit Adélaïde. — Il était pour madame de B***! s'écria Sophie d'un ton douloureux. — Mais, ma jolie cousine, n'cxcuserez-vous pas un moment d'i^rreur? — Un moment d'erreur! Depuis qu'il me connaît, il me trahit! Un moment d'erreur! Adélaïde, depuis plus
VIE DU CHEVALIER
(le deux mois, tu le sais, il me dit presque tous les jours, tous les jours il m^écrit qu'il m'adore, qu'il n adore que moi !... Un moment d'erreur! — Ah! Sophie, ah! ma jolie cousine !... — Et j'ai la faiblesse de le croire ! et j'ai le malheur de l'aimer!... et il le sait! Hélas! il lésait... Mais dis* moi, ma chère Adélaïde , ce qu'il attend de ses trahisons? Qu'en attend-il? qu'espêre-t-il?... Ingrat que vous êtes I je ne l'ai pas exigé, votre amour ! n'en ayez pas pour moi si cela vous est impossible; mais au moins ne me dites point...
— Ahl mademoiselle!... Ah! ma jolie cousine, vous ne savez pas combien vous m'êtes chère ! Le jour, votre image me suit partout; la nuit, elle embellit tous mes songes. Sophie, vous êtes ma vie, mon âme, mon tout! Je n'existe que par vous , je n'adore que vous ! — Eh bien ! Adélaïde, tu l'entends ! comme le cruel se plaît à redoubler mes agitations, mon trouble, mes inquiétudes! Ses discours sont toujours les mêmes; mais sa conduite.... Il veut ma mort! il veut ma mort! (Je me jetai aux genoux de mademoiselle de Pontis. ) — Ah ! mon frère j que faites-vous! Si quelqu'une de nos religieuses passait! si l'on vous voyait !... (Sophie se leva tout effrayée. ) — Monsieur, si vous ne vous asseyez pas , je m'en vais. (Je me rerais à ma place en pleurant amèrement. ) — Ma boïine amie, dit Adélaïde, ce qu'il te dit parait bien vrai pourtant ! et il Tassure d'un ton bien naturel ! — Ah ! tu ne le connais i>as. En sortant d*ici , il va courir chez cette marquise pour lui en dire autant. — La marquise ! Ah ! je vous jure que je ne la reverrai jamais ! jamais.
— Mon frère, foi de gentilhomme? — Foi de gentilhomme ! ma sœur; foi de gentilhomme! ma Sophie. — Ah! mon Dieu! dit Sophie d'une voix faible en posant sa main sur son cœur; mon Dieu! ^ Elle pencha la tête sur son sein et
UE FAUnLAS. »«
s'appuya sur sa chaise; ses sanglols, qui redoublaient, lui coupéreot la parole. « Ma clière Adélaïde, elle se trouve mal I — Non, non, dit Sophie. (Adélaïde essuyait les larmes dont le visage de son amie était couvert. ) Laissez-les
couler, conUnua Sophie; laisse, ma bonne amie; elles sont de plaisir, celles-là! elles sont de joie!... Ahl mon Dieu, mon Dieu I quel pesant fardeau j'avais sur le cœur I comme je me sens soulagée I »
Je pris sa main , sur laquelle je posai mes lèvres brûlantes. Ce nuage de douleur dont ses charmes avaient paru voilés se dissipa tout d'un coup. Tant de joie brilla sur son visage embelli ! Ses yeux s'animèrent d'un Teu si doux ! I£lle laissa tomber sur moi un regard si tendre!.. . Avec quelle ardeur je renouvelai le serment de lui être à jamais lidèle I
VIE DU CUEVALIER
comme elle prit plaisir à me faire entrevoir dans Tavenir un hymen fortuné!
Adélaïde, cependant, tenait toujours le portrait de mademoiselle Duportail : <« Mon frère, madame Munich m'a bien recommandé de vous renvoyer cela. Vous Tavez mise dans une belle colère, madame Munich! — Voyez donc ce fou, m'a-t-elledit^ gui m'envoie son porlrail! esl<e que je suis d'un âge?... Mais c'eslsans doute pour mademoiselle de Ponlis; il l'aime , le baron a raison de le dire. Oh ! que monsieur le chevalier revienne ici! qu'il y revienne!... Tenez, mon frère, rq)renez-le, votre vilain portrait! — Vilain! mais non, dit ma jolie cousine en Tôtant des mains d'Adélaïde : il est joli , ce portrait ! on dirait que c'est le tien. — Eh bien ! ma bonne amie, gardez-le. — Ah ! oui, gardez-le, ma jolie cousine. — Ce portrait, monsieur de Faublas! oh! non , il me ferait mal ! il me rappellerait toujours cette madame de B***! Je n'en veux pas... D'ailleurs ces habits de femme... C'est un portrait qui vous ressemble, ce n'est pas le vôtre! — Ah! Sophie, si vous vouliez!... — Quoi? — Mon peintre est habile et discret : il fera mon portrait et le vôtre. — Et le mien aussi? répliqua-t-elle d'un air incertain en regardant Adélaïde. — Oui , ma bonne amie , lui répondit celle-ci , le tien et même le mien , et peut-être une copie de chacun : nous ferons des échanges. — Eh bien ! mon jeune cousin, quand l'amènerez- vous, votre peintre ? — Mais demain, depuis huit heures jusqu'à dix. Et tous les jours pareille séance jusqu'à ce que cela soit fini. — Tous les jours! mais ma gouvernante... Il est vrai qu'elle dort, et que jusqu'à présent elle ne s'est aperçue de rien. — Ah ! oui, interrompit Adélaïde, elle dort! Mais le baron, prenez-y garde, mon frère. — Le baron, ma chère Adélaïde,
oh ! S il lui arrivait de se lever un jour plus tôt que de cou-* tume, il m'en coûterait beaucoup sans doute , mais je remettrais la séance au lendemain. — A demain, donc, mon cher cousin. — Oh ! sans faute. »
Jasmin, que j'interrogeai à mon retour, m'avoua que, la veille, il n'avait pu résister à la tentation do goûter de l'eaude-vie d'Andaye. Elle lui avait paru si bonne, qu'il en avait bu à plusieurs reprises. Il avait rempli avec de l'eau ordinaire la bouteille, diminuée d'un bon quart; et puis il avait été faire mes commissions. Je ne m'étonnai plus qu'il les eût faites de travers, et je lui pardonnai son infidélité en faveur de la sincérité de l'aveu.
Je n'oubliai pas quelles promesses j'avais faites à Sophie; et comme il était vraisemblable que la marquise , étonnée de ne m' avoir pas vu, allait envoyer chez moi, je rappelai Jasmin pour lui dire qu'il ne fallait laisser entrer que mon père, M. de Rosambert et mon gouverneur. « Mais, monsieur, si mademoiselle Justine vient ? — Vous lui direz que je n'y suis pas. — Monsieur, mais madame Dutour, le vicomte de Florville! — Vous direz que je n'y suis pas. — Ah! ah! — Restez dans mon antichambre pour ne laisser passer personne, et envoyez chez mon peintre pour le prier de venir ici tout à l'heure. »
L'artiste vint dans l'après-dînée : il commença mon portrait; il ébaucha celui de ma jolie cousine le lendemain. Le mien fut fini le premier ; le quatrième jour , j'eus le plaisir de l'offrir à Sophie. Je ne possédai le sien que cinq jours après.
Cependant Justine et madame Dutour se présentaient successivement à ma porte tous les jours, et ne remportaient jamais que cette réponse inquiétante : « Il n'y est
JOa VIËDUCUEVALIEH
pas. ■ Le comte, qui apprit avec étonnement ce qu'il appe-
lait ma conversion subite, me soutint qu'elle ne durerait pas. • Rosambert, j'ai dit : Foi de gentilhomme! — Oui; mais croyez-vous que madame de B*** restera tranquille? Elle n'a fait, jusqu'à présent, que des démarches mesurées, peu décisives. Ne vous (lez pas à ce calme apparent, il couvre quelques desseins secrets. La marquise médite en silence les grands coups; ce sera, n'en doutez pas, le réveil du lion. >
Un matin que j'allais au couvent comme à l'ordinaire, je crus m'apercevoir que j'étais suivi. Un homme, assez bien couvert, se tenait à quelque distance, réglait sa marche sur la mienne, et semblait craindre de me perdre de vue : en sortant du couvent , je le vis encore sur mes pas.
Rosambert, à qui je lis part de mes soupçons, m'envoya deux de ses gens pour m' accompagner. Je leur ordonnai de garder chacun un bout de la rue dans laquelle était situé le couvent.
Un secret pressentiment semblait m'avertirdes malheurs qui menaçaient nos amours. Ce jour-là, plus qu'à l'ordi-
DE FAUDLAS.
naire , je pressai Sophie de m'apprendre quelles affaires si importantes tenaient son père éloigné, à quelle époque le retour de M. de Pontis était fixé, quels moyens il me faudrait employer pour obtenir de lui ma jolie cousine. Sophie, après avoir hésité quelques moments ,• prit la main de ma sœur et la mienne : « Ma chère Âjdélaïde, toi en qui j'ai trouvé une sœur tendre, une véritable amie ; et vous , mon cher cousin , vous qui m'avez fait aimer l'exil où je languissais, il est temps que vous sachiez un secret important qui n'est connu que de madame Munich , qui doit rester toujours entre vous et moi. Je ne suis pas Française; le nom que je porte est supposé.«Mon père, le baron de Gorlitz, possède des biens considérables dans l'Allemagne, sa patrie, où ma famille est puissante et considérée.. Je ne sais pourquoi l'on m'a privée du bonlieur de vivre dans son sein ; mais il y a bientôt huit ans que je suis en France. Ce n'est pas le baron qui m'y a amenée. Un domestique français , vieilli à son service, a pris dans le temps le train d'un homme de qualité; il s'est fait appeler M. de Pontis : il a dit qu'il était mon père, et m'a laissée sous la garde de madame Munich, dans ce couvent où , depuis, il est venu exactement tous les six mois savoir de mes nouvelles et payer ma pension. Depuis huit ans, je n'ai joui que deux fois du bonheur d'embrasser mon père. Quand je demande à madame Munich pourquoi l'on m'a élevée en France, pourquoi le baron de Gorlitz me refuse son nom , pourquoi il vient si rarement voir sa iille, elle me répond tranquillement que ces précautions sont nécessaires ; que je bénirai un jour la sagesse d'un père qui m'aime tendrement Depuis quelques mois elle me répète souvent que le moment de mon retour en Allemagne s'approche. Hélas ! je ne sais plus
VIE DU CHEVALIER
si mon cœur le souhaite ! Qu'il me serait doux de revoir ma patrie, ma famille et mon père! Mais, Adélaïde, Faublas, qu'il me serait cruel d'être séparée de vous!. — Séparée! ohl jamais, Sophie, jamais : partez demain pour l'Allemagne, dès demain je vous y suivrai. J'irai vous demander au baron : s'il aime sa iille, il ne s'opposera point à notre bonheur. »
. Comme il se prolongea délicieusement l'entretien qui suivit l'intéressante conûdence que Sophie venait de nous faire ! Adélaïde , lasse de nous avoir répété vingt fois qu'il était plus de dix heures, que madame Munich nous surprendrait, Adélaïde força ma jolie cousine de me quitter. Je sentis mon cœur se serrer quand j'embrassai ma sœur, je le sentis frémir quand je dis adieu à Sophie.
En sortant du couvent, j aperçus mon argus de la veille en sentinelle dans une allée voisine. Quand il me vit à quelque distance, il quitta sa retraite, apparemment pour m'épier jusque chez moi. Je le laissai se rapprocher quelques pas, et tout à coup je me retournai sur lui; il ne m'attendit pas; mais, s'il courait bien, je courais mieux. Au détour de la rue , je le saisis par la jambe à l'instant où l'un de mes hommes apostés Fallait prendre au collet. Le fuyard, perdant l'équilibre, tomba par terre, poussa de grands cris, et s'efforça d'intéresser pour lui la populace aussitôt ameutée. Déjà quelques séditieux criaient vengeance, et se préparaient à me faire un mauvais parti, quand je m'écriai : « Messieurs, c'est un espion. » A ce mot de proscription , mon ennemi , abandonné de tous ses défenseurs, vit qu'il ne lui restait d'autre moyen de s'épargner les coups de bâton dont je le menaçais que de déclarer celui qui le payait pour m'observer ; il me nomma madame