‹ Les aventures du chevalier de Faublas (volume 2)Chapitre 13 sur 18 · SOS · texte numérisé non relu

SOS

Dutour. Je le renvoyai, en l'exhortant à ne plus revenir.

Le lendemain, de très-bonne heure, mon père me mena, à huit lieues de Paris , voir une maison de campagne qu'il avait achetée depuis plus d'un mois. Nous visitâmes le jardin, qui me parut fort joli; les appartements, que je trouvai commodes et riants. Je distinguai surtout une chambre fort agréable, fort gaie, mais dont les fenêtres étaient grillées. J'en fis faire la remarque au baron. Il me répondit froidement : « Ces fenètres-là sont grillées, parce que cet appartement sera désormais le vôtre. — Le mien, mon père? — Oui, monsieur : j'avais acheté cette maison pour y jouir de la belle saison, mais vous m'avez forcé de faire d'un lieu de plaisance une prison. — Une prison ! — Vous m'avez trompé, monsieur; ce n'est ni l'amant de la marquise, ni celui de Coralie que je renferme, c'est le séducteur de Sophie. Quand je m'applaudissais de votre obéissance, vous abusiez de ma sécurité; vous alliez au couvent tous les jours. Quelqu'un qui s'intéresse apparemment à vos démarches m'en a donné l'avis secret. Lisez cet écrit anonyme, lisez.

« M. le baron de Faublasest averti que tous les matins, » depuis huit heures jusqu'à dix, monsieur son fils va voir * au couvent mademoiselle de Faublas et mademoiselle » Sophie de Pontis. »

« Je sais, monsieur, continua mon père, le peu de foi que mérite un écrit anonyme... Je ne vous ai pas condamné sur un titre aussi méprisable ; mais comme dans une affaire de la nature de celle-ci on ne doit rien négliger , je me suis informé : j'ai appris qu'on m'avait écrit la vérité. Monsieur, si vous n'aimez pas Sophie, vous êtes un lâche suborneur; cette captivité domestique est pour vous un châtiment trop

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doux ; si vous raimez, au contraire j]e dois travailler à vous guérir de cette passion, que je n'approuVe pas ; monsieur, vous ne sortirez pas de cette chambre. Trois hommes que je laisse ici seront en même temps vos domestiques et vos gardiens ; ils savent quelles gens je permets que vous rece* viez. »

L'étonnement dans lequel ce discours m'axait jeté ne peut se comparer qu'à la douleur qu'il me causa. J'avais d'abord écouté, sans pouvoir dire un seul mot; je fis ensuite d'inutiles efforts pour répondre modérément : « Mon père , oserais-je vous demander pourquoi vous n'approuvez pas mon amour pour Sophie? — Parce que le père de cette jeune personne l'ignore, parce qu'il se pourrait qu'il ne voulût pas vous donner sa fille , parce que moi-même je vous destine une autre femme. — Et quelle est donc cette infortunée que vous avez choisie, mon père? — M. Duportail est mon intime ami, il vous estime... — Ah! c'est Dorliska que j'épouserai I une fille perdue, ou peut-être morte ! — Pourquoi morte ? Je crois que mon ami retrouvera sa fille; le ciel doit cette consolation au plus malheureux des pères. Lovzinski fait de nouvelles recherches; et vous, mon fils, quand l'absence et le temps , qui usent toutes les passions folles, auront détruit la vôtre, vous commencerez vos voyages; vous passerez en Pologne... — Ah! oui, et là, comme les chevafiers errants, j'irai de porte en porte chercher une fille pour l'épouser! — Monsieur, vous ne remarquez pas que vos indécences I... — Ah ! pardon, mon père, vingt fois pardon. L'excès de ma douleur... — Mon fils, je n'ai plus qu'un mot à vous dire. Préparez-vous à réparer les longues infortunes d'un gentilhomme pour qui mon amitié ne doit pas être vaine... — Mon père, je tiendrai

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parole à Lovzinski; j'irai au bout du monde, s'il te faut, chercher sa Dorliska. — Et vous renoncerez à mademoiselle de Pontis? — Ah! plutôt mourir mille fois! — Jeune homme!... — Mon père, je ne partirai pour la Pologne qu'après avoir obtenu la main de Sophie. Je le jure par vous, par elle, par.ce qu'il y a de plus sacré. — Respectez mon autorité, ou craignez... — Eh! qu'ai-je à craindre, monsieur ? vous me séparez de Sophie t quel mal plus grand pouvez-vous me faire ? Olez-moi la vie , cruel que vous êtes ; ûtex-la-moi , vous me rendrez service. •

Le baron, furieux ou attendri, sortit brusquement, ferma la porte et me laissa en prison.

Que de réfiexions pénibles m^agitérent dans cet affreux

moment! Perdre la liberté, c'eût été peu de chose; mais perdre Sophie!... Sophie 1... Mon absence réveillerait sa jalousie! elle me croirait infldëleet parjure! Et si son père

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la venait chercher ! si elle se hâtait de quitter un pays que ma perfidie lui aurait fait détester! Si mademoiselle de Gorlitz, paraissant à la cour de Vienne dans tout l'éclat de sa beauté, allait choisir un époux parmi tant dé jeunes seigneurs bientôt épris de ses charmes! Si elle allait me trahir en croyant se venger!... Mademoiselle de Pontisdans les bras d'un autre!... Oh ! non, jamais. Sophie, désespérée, me resterait fidèle! Mais son barbare père ne pourrait-il pas la forcer de contracter un hymen odieux, tandis que le mien, non moins impitoyable, retiendrait prisonnier, dans un village ignoré, son fils mourant d'inquiétude et de douleur ?

Cruelle marquise, c'est par toi sans doute que le baron a su mes amours fortunés. C'est ta jalouse rage qui dicta ce perfide écrit ! Que tu me fais payer cher les rapides plaisirs que tu m'as donnés ! Ah ! du moins , si ta vengeance n'avait poursuivi que moi !

11 est vrai que j'ai sacrifié madame de B^^^; et si mes torts ne justifient pas tout à fait sa haine, ils font au moins que je ne m'en étonne pas. l^ais l'injustice du baron, je ne puis la concevoir : il exige que je sacrifie mon bonheur à son amitié pour M. Duportail. Il punit comme le crime le plus inexorable un penchant légitime et vertueux! il me sépare de tout ce qui m'est cher! il m*enlève à Sophie! il m'enferme comme un criminel! il veut donc ma mort? Eh bien ! je ne tarderai pas à le satisfaire. C'est apparemment pour prolonger mon supplice qu'ils ont écarté tout ce qui l>ouvait m'aider à me débarrasser du fardeau de mon existence ; mais s'ils parviennent à m'empècher d'attenter à ma vie y ils ne peuvent m'obliger à m'occuper du soin de sa conservation. Qu'ils m'apportent de quoi manger; qu'ils m'ap-

portent... je jette les plats par la fenêtre, tout ira dans le jardin , à travers ces infâmes barreaux.

Je persistai dans cette résolution violente jusqu'à ce qu'un vif appétit, déterminé par une diète de cinq heures, m*eût fait envisager les choses plus sainement. Et qu'on ne prenne pas ceci pour une plaisanterie ! A tout âge , en tout temps, en tous lieux, dans quelque situation qu*on se trouve, Testomac influe prodigieusement sur le cerveau. Un malheureux qui est à jeun ne raisonne pas du tout comme un malheureux qui vient de faire un bon repas.

Je m'emparai donc, sans me faire prier, des mets qu'on m'apporta pour mon diner, et je me disais tout bas en les dévorant : Vraiment, j'allais faire une belle sottise! Et qui consolerait ma jolie cousine si j'étais mort? Qui lui dirait que la dernière palpitation de mon cœur fut un soupir d'amour pour elle? Il faut manger pour vivre : il faut vivre pour revoir, pour adorer, pour épouser Sophie.

Le troisième jour de ma détention, le baron m'envoya mes livres, mes instruments de mathématiques, mon fortepiano. Mon premier soin fut de rendre grâce à sa clémence paternelle, qui me ménageait dans ma retraite quelque dissipation; mais quand je vins à réfléchir que les soins qu'on prenait d'adoucir ma captivité m'annonçaient combien elle serait longue, je sentis un vif désir de la terminer promptement. Tandis qu'on meublait ma chanlbre de ces effets nouveaux , je fis pour ni'évader une tentative que la vigilance de mes gardes rendit inutile , et je demeurai couvaincu , après avoir examiné la situation de ma prison et le régime établi pour sa sûreté, que, loin de négliger lea précautions nécessaires, on en prenait dé fort inutiles. J'avais encore dans ina bourse trois morceaux de ce métai' tout-

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puÎBsaDl qui ouvre les portes et brise les grilles : j'oQtis mes soixante-douze livres à mes geôliers, que je m'efforçai de gagner par les plus belles paroles : on refusa mon or, on

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rejeta mes promesses. Se ne i^is comment mon père avait fait, mais il avait trouvé trois domestiques incorruptibles.

le fus bientôt honoré des visites de ceux que le baron me permettait de recevoir. Parlerai-je d'un marchand retiré, qui citait sa conscience à tout propos; d'un gentilhomme du lieu, qui me répéta cent fois le nom de ses chiens et l'âge de sa jument avant de me dire qu'il avait une femme et des enfants; d'un moine à rouge trogne, qui buvait fort bien un vin médiocre, quoiqu'il préférât le meilleur; de son camarade , joulHu , célèbre ptar son adresse à découper une volaille, et qui servait chacun de manière que le meilleur morceau , oublié je ne sais comment dans un coin du plat, lui restait toujours? Laissons ces gens-là, qui se trou-

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vent partout; mais distinguons quatre hommes fort extraordinaires, qu'un hasard bien singulier rassemblait dans ce petit village de B^^^ : c'était un curé qui avait de Tesprit , un régent de collège qui n'était pédant que par distraction et impoli par caprice, un vieux militaire qui ne jurait pas toujours, un vieil avocat qui disait quelquefois la vérité.

Quelle société pour Tami de Rosambert, pour l'élève de madame de B^^^ ! quelle société pour l'amant de Sophie ! Je souffrais moins quand je restais seul : alors, ma jolie cousine, j'étais avec vous. Les yeux fixés sur votre portrait, je croyais vous parler en admirant votre image. Image consolatrice et révérée , de combien de larmes je t'arrosai ! que de baisers tu reçus I que de fois , posée sur mou cœur, tu le sentis tressaillir d'impatience et d'amour !

Je dois néanmoins l'avouer ; les belles-lettres aussi contribuèrent à charmer l'ennui de ma solitude. Mais, ô ma Sophie ! pour échapper quelquefois aux plaisirs douloureux de ton souvenir, il ne fallait rien moins que les plus estimables talents ou les plus beaux génies dont notre moderne littérature puisse s'enorgueillir. Je lus Moncrif et Florian , Lemonnier et Imbert, Deshoulières et Beauharnais, La Fayette et Riccoboni, Golardeau et Léonard, Dorât et Bernis, de Belloy.et Ghénier, Grébillon lils et de La Clos, Sainte-Foi et Beaumarchais, Dùclos et Màrmontel„ Destouches et de Bièvre,. Gresset et Golin ,. Gochin et Lingiiet, Uelvétius et Gerutti , Y ertot et Raynal, Mably et Mirabeau ^ Jean-Baptiste et Le Brun, Gessner et Delille, Voltaire et Philocléle et Mélanie^ ses élèves; Jean-Jacqùes surtout, Jean-Jacques, et Bernardin de Saint-Pierre.

Mais, lorsqu'à la fin d'un jour si heureusement abrégé , mon esprit et. mon cœur avaient besoin d'un égal repos;

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lorsqu'il fallait lout à coup rompre le double charme, tout

à coup et en même temps oublier les lettres et l'amour; lorsqu'il le fallait, eh bien! ma Sophie, notre littérature qui avait fait le mal était là pour le réparer. J'allais demander à d'autres écrivains le bienfaisant sommeil ; et c'était de mes contemporains , je dois te dire k leur gloire : oui , c'était de mes contemporains que j'obtenais ordinairement les plus violents narcotiques. Bon Dieu ! comme en ce genre elle est riche, la génération présente! Que de Scudèris, que de Colins,, que de Pradons elle a ressuscites! que d'écrivains fameux pendant un jour! hélas! hélas! et que de réputations plus long-temps usurpées... Quoi! même

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dans le sanctuaire I jusqu'au sein de l'Académie ! Eh , mon-' sieur S...r, qui donc y pourra-t-on recevoir après vous? Néanmoins je vous rends mille' grâces ! vos écrits si plats et si barbares sont tout*puissants contre Tinsomnie.

Depuis huit jours , ils m'endormaient chaque soir ; depuis huit jours , quand je ne lisais plus , quand je ne dormais pas, je languissais dans ma prison. Toute communication m'était fermée au dehors ; je ne recevais aucunes lettres , on ne me permettait d'écrire à personne. Le baron vint me voir, je m'efforçai de le fléchir, il fut inexorable.

Après cette visite de mon père , quatre jours s'écoulèrent encore. Au milieu de la cinquième nuit , je fus réveillé par un bruit sourd qui partait du jardin. Je courus ouvrir ma fenêtre, sous laquelle je vis une échelle plantée. Je distinguai quatre hommes qui semblaient tenir conseil. L'un d'eux monta hardiment , une pioche à la main : « Vous êtes le chevalier de Faublas? — Oui, monsieur. — Habillezvous promptement , tandis que je vais travailler le plus doucement possible à lever un barreau. Si vos gardes m'entendent , s'ils viennent à vous , voici deux pistolets que vous leur montrerez ; cela suflBra pour les contenir. Dépèchezvous : votre ami vous attend dans sa chaise de poste , à la petite porte du jardin. — Mon ami? — Oui, monsieur, le comte de Rosambert. — Oh ! quel service !. .. — Chut! .. Habillez-vous.

Il ne fallut pas me le répéter une troisième fois. Je n'y voyais goutte ; mais je cherchais mes vêtements à t&tons. : jamais toilette ne fut plus tôt faite. Cependant mon libérateur frappait à petits coups redoublés'; quand le barreau fut ôté , je crus voir le ciel ouvert. Je passai d'abord une jambe, ensuite l'autre; j'empoignai un barreau, j'appuyai le bout

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