II-l VIE DU CUEVALlEd
de mes pieds sur l'échelle , et, quelque mince que fût moD individu , j'eus peioe à passer par l'étroite ouverture. J'en vins à bout cependant. Dés que je me vis dehors et parvenu au milieu de l'échelle , je ne m'amusai point à compter combien d'échelons me restaient à descendre : je sautai sur la terre fraîchement remuée. Noua gagnâmes A toutes jambes
la petite porte du jardin , que mes libérateurs avaient ouverte je ne sais comment; il me restait à traverser un petit ravin, que je franchis d'un saut; puis je me précipitai dans. la chaise de poste. Je croyais tomber dans tes- bras du comte deRosambertiCefut levicomtedeFlorviltequi m'embrassa. Tandis que je restais muet de surprise , le postillon donnait
le coup de fouet du départ ; mes quatre libérateurs j aussitôt remontés à cheval , suivaieDt.ventre à terre la rapide voiture qui nous emportait.
Je ne répondis rien aux questions dont la marquise m'accablait. « Chevalier, me dit-elle enlin, est-ce à Texcès de votre reconnaissance que je dois attribuer ce silence inquié* tant? — Madame... — Ah ! je le sais bien, que je ne suis plus pour vous que madame ; et cependant je m expose à tout pour linir votre captivité. — Ma captivité! c'est vous qui lavez causée. — Faublas, si vous m'aimiez encore, ce que je fais aujourd'hui suflirait pour ma justification ; maisécoutez-moi , car je ne veux pas laisser le plus petit prétexte à votre ingratitude. J'ai pleuré votre inconstance, j'ai voulu ramener mon amant , j'ai fait épier ses démarches : voilà mes crimes. La femme Dutour, chargée de mes ordres, les a passés. J'ai su trop tard qu'une, lettre anonyme avait instruit le baron de vos cruelles amours. J'ai bientôt appris que votre absence n'était plus feinte, qu'on vous tenait enfermé; je ne pouvais deviner où. Ceux qui avaient suivi le fils ont suivi le père à son tour. Pendant quatre jours entiers le baron n'a pas fait un pas dont je ne fusse instruite sur-le-champ ; il est enfin venu vous voir lundi dernier. On a examiné les environs , le jardin , la maison : vos fenêtres grillées ont été remarquées. J'ai profité du premier voyage du marquis. Sous les habits du vicomte de Florville, sous le nom du comte de Rosambert, j'ai tout risqué [30ur vous délivrer. Faublas, si vous me rendez resix>nsable des fautes commises par les gens (|ue vous me forcez d'employer, vous conviendrez du moins que F heureuse hardiesse du vicomte de Florville a bien réparé la fatale imp^udence de la femme Dutour. — Madame, croyez que je n'oublierai jamais le
Sià
Vl£ DU CHEVALIER
service... — Ah ! cruel I ces protestations froidement polies m'annoncent que je suis absolument sacriûée. Ainsi donc, ce qu'une autre femme n'aurait osé seulement imaginer, je l'aurai entrepris, je l'aurai exécuté, pour mettre dans les bras de ma rivale le plus aimable, mais le plus ingrat de tous les hommes !. . . Eh bien ! s'il n'y a plus d'autre moyen de conserver au moins son amitié, il faudra se rendre justice, il faudra s'immoler... Faublas, j'en aurai le courage... Monsieur, je renonce à vous, je vous rends à votre Sophie... Privée de tout ce qui me fut cher, je serai peut-^tre heureuse de votre bonheur; peut-être que les regrets qui suivront votre perte seront adoucis par cette consolante idée que du moins j'ai contribué à assurer votre félicité... Monsieur, où voulez-vous qu'on Vous reconduise? »
Elle attendit ma réponse à cette question , qui ne laissait pas de m'embarrasser. Après un moment de silence, elle reprit : « Retourner chez monsieur votre père, ce serait aller chercher une captivité nouvelle... M. Duportail est encore en Russie... 11 n'y aurait que M. de Rosambert ; mais on le dit parti depuis quelques jours pour une de ses terres. Moi , je crois qu'il vous cherche. Monsieur , où voulez-vous donc qu'on vous reconduise ? »
Pénétré de la générosité de la marquise , touché de son attachement en même temps si noble et si tendre, je ne résistais qu'à peine au désir de la consoler. Je sentis sa main tressaillir sous mes lèvres , que cependant j'avais posées bien légèrement. « Répondez-moi donc, me dit-elle d'une voix presque éteinte... Hélas ! ma tendresse inquiète vous avait préparé un asile aussi sûr que charmant, et vous n'y viendrez pas!... Vous n'y viendrez pas! (continua-t-elle d'un ton plus animé); je vous perdrai pour tou-
jours! Vous vivrez pour une autre, et je le verrais tranquillement!... Oh! non, Faublas, ma douleur a pu m'égarer ; j'ai pu le dire, mais jamais , jamais je n'y consentirai. Moi, vous céder à une rivale ! mon ami, ne Tespérez pas. Cet eiTort est au-dessus d'une mortelle , il est au-dessus de moi. »
Les faibles rayons du crépuscule tremblant commençaient à laisser distinguer les objets. Depuis près de quinze jours, je n'avais aperçu que de rondes villageoises, dont les gros charmes, brûlés par un soleil ardent, flétris par un travail opiniâtre, étaient peu faits pour me tenter; encore n'avais-je pu les considérer qu'à travers une grille et à plus de cinquante pas de distance. Alors, au contraire, se trouvait près de moi le vicomte de Florville! L'aurore naissante me le montra plus beau que ne parut jamais Adonis aux regards de \énus enchantée! Et puis, la marquise pleurait; une femme qui pleure est si intéressante! Je voulus essuyer ses larmes : je ne sais comment je m'y pris, mais nos yeux se rencontrèrent, ma bouche toucha la sienne, une curiosité fatale égara mes mains... O ma jolie cousine! je devins parjure sans le vouloir, et j'en dois faire ici l'aveu ; si ton coupable amant ne consomma pas à l'instant son infidélité, c'est que ta rivale attentive ne lui permit pas de tenter certaines entreprises qui, dans une voiture étroite, incommode et cahotée en tous sens sur un pavé inégal, n'ont jamais qu'un demi-succès.
« Maman , nous retournons donc à Paris ? — Oui , mon ami, parce qu'on n'imaginera jamais que vous y soyez revenu; d'ailleurs, j'ai pris des précautions si sûres, que vous échapperez à toutes les recherches. Tandis qu'on achetait les services de ces quatre coquins , qui ne me connais-
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sent que sous le nom du comte de Itosambert, je ni'ocuu- [>ais à chercher un logement commode pour une jeune veuve de mes amies qui vient Ici solliciter un procès considérable. Elle s'appelle du Gange, et cette madame du Gange, mon ami, c'est vous; mais comme il n'aurait pas clé décent que vous vinssiez seule à Paris, la femme Dulour, impatiente de réparer sa faute, s'essaie depuis quatre jours à jouer le personnage important de madame de Verbourg.
C'est ainsi que se nommera , si vous le vouler bien, la respectable mère de madame du Gange. Déjà parée d'une robt" française de gros de Tours broché, à colonnes rapprochées.
à grandes fleurs rembrunies , madame de Verbourg se donne des airs de qualité qui vous feront mourir de rire. Au reste, elle ne fera pas trop mal son rôle, si elle parvient à adoucir quelques expressions énergiques qui échappent fréquemment à sa brusque franchise. Elle a naturellement les manières gauches et empesées de ces dames de paroisse qui n'ont jamais quitté leur château provincial. Vous aurez pour laquais le neveu de madame votre mère. On vous trouvera aisément un cuisinier et une femme de chambre. L'hôtel de ^^^ est situé à deux cents pas au-dessus du mien : c'est là que je vous ai loué et meublé un appartement que nos amours embelliront. Si vous m'en croyez, vous ne descendrez jamais au jardin , dont je me réserve la jouissance. Il a une porte sur les Champs-Elysées, c'est par là que je me rendrai chez vous presque tous les jours. Mon docteur, prévenu que je n'irai point à la campagne cette année , m'a déjà ordonné de prendre l'air tous les matins de bonne heure. »
Les gens qui nous escortaient nous quittèrent à la bar* rière du Trône. Le vicomte de Florville et moi nous allâmes descendre chez la marchande de modes, où nous attendaient ma mère, Justine et mon nouveau laquais. La Dutour commença par avouer sa faute, qu'elle me pria d'excuser; et Justine, charmée de me revoir, n'acheva pas ma coitfure sans m'avoir fait plus d'une espièglerie. Le vicomte de Florville avait pourvu à tous mes besoins. Je me mis dans le simple négligé d'une jolie voyageuse. On chargea mes malles derrière ma chaise de poste, où madame de Verbourg se plaça près de moi. Nous allâmes descendre à l'hôtel de ***, rue du Faubourg-Saint- Honoré.
Deux heures après, madame la marquise de B^^^, suivie
vik: du chevalier
de sa femme de chambre, vinl savoir si madame du Gange était arrivée. Nous nous embrassâmes comme deux jolies femmes qui s'aiment bien , quand il y a long-temps qu'elles ne se sont vues. Ma mère, qui savait vivre, nous laissa seuls. L'Amour entra dans ma chambre à coucher au moment où madame de Verbourg en sortit. Le petit dieu resta deux heures avec nous.
« Il est bientôt midi, me dit la marquise, il faut que je vous quitte. On sait à Thôtel que je devais souper et coucher à la campagne , mais on m'attend à dtner. .. A propos, vous êtes galant! dites-moi donc ce que c'est qu'une certaine bouteille?... — Ah ! maman, une étourderie de Jasmin ! — Et le portrait de mademoiselle Duportail , quand me le donnerez-vous? — Tout à l'heure ; il est dans une poche de la veste du chevalier de Faublas... Tenez, ma chère maman, le voici. — Demain , je vous api)orterai celui du vicomte de Florville. — Maman, le marquis ne vous a-t-il pas parlé de mademoiselle Duportail? — Assurément, mon ami. Vous vivez avec ce monsieur de Faublas ! Vos parents vous cherchent bien loin, tandis que vous êtes bien près! Au reste, il est fort scandalisé de la manière dont vous avez traité son La Jeunesse. Comment! madame, m'a-t-il dit, un coup de fouet à tour de bras! est-ce que cela se fait? Est-ce qu'une jeune personne doit rosser les gens de cette façon-là? Tenez, madame, le jour que je m'étais fait cette meurtrissure, et qu'elle m'appuyait une pièce d'argent sur le front, vous savez comme elle me faisait crier? vous avez cru que j'étais délicat, que je faisais le dameret; eh bien, madame, je soulTrais comme un damné. Elle a un poignet d'enfer ! c'est un vrai petit démon que cette fille-là, et on le voit bien dans sa physionomie ! »
de: paublas.
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Dès que madamo de B^^^ fut partie, madame de Verbourg rentra. Je la priai d'envoyer La Fleur chez M. de Rosambert. « Madame ma fille*, M. le comte n'est pas à Paris. — Madame ma mère, je crois qu'il doit y être; et s'il n'y est pas , je veux du moins en être sûr. — Mais , monsieur, madame la marquise n'a pas ordonné... — Madame la marquise n'a pas ordonné ! Mais , ma chère, vous devenez donc folle? Vous vous imaginez donc que je suis aux gages de la marquise comme vous? Madame Dutour, apprenez et n'oubliez pas que je suis ici chez moi. Si La Fleur ne va pas tout à l'heure chez M. de Rosambert, j'y vais moi-même... Madame Dutour, écoutez-moi; vous voyez ces trois louis, ils sont à vous si le comte me vient voir aujourd'hui. — Mais s'il est à la campagne? — Ah! j'en aurai bien du regret, et les trois louis me resteront. Ma chère, vous savez écrire , prenez une plume et du papier. »
Madame de Verbourg écrivit sous ma dictée :
« Madame du Gange désirerait entretenir M. le comte » seulement pendant un quart d'heure. Si pourtant M. de » Rosambert ose accepter un mauvais dtner, on le lui don- » nera avec plaisir. Ce qu'on veut lui dire est très-pressé. »»
J'appelai Lia Fleur : « Mon ami , tu vas porter ce billet à M. de Rosambert. Aux questions qu'il te fera , tu répondras seulement que ta maîtresse est jolie et demeure faubourg Saint- Honoré, hôtel de ***. Si par hasard le comte n'était pointa Paris, tu demanderas dans laquelle de ses terres il est allé... Madame Dutour, songez aux trdis louis. »
Mon domestique, en revenant, m'annonça que M. le comte le suivait. Quelques instants après, Rosambert entra chez moi d'un air leste et galant. « Belle dame... • Il s'arrêta tout à coup , et poussant de longs éclats de rire : « Le diable
sso
Vli:: ou CUEVALIER
iii*emi3orte, s'écria-t-il , si je n'accourais triomphant! mais je ne regretterai pas ma prétendue bonne fortune, puisque j'embrasse mon ami. j» Je m'adressai à madame de Verbourg : « Madame ma mère, voulez- vous bien nous laisser?
— Madame ma mère ! rôpéta Rosambert ; ah ! voj^ons donc madame ma mère. (U pirouetta plusieurs fois autour d'elle et la lit tourner autour de lui.) Madame ma mère, vous êtes charmante! vous avez une ûgure noble, un grand air, une robe majestueuse; mais, comme dit fort bien votre lille, laissez-nous.
« Mon cher Faublas, qu'est-ce donc que cette mascarade? » Rosambert ne put écouter le détail de mon enlèvement et de mon travestissement nouveau sans l'interrompre par ses plaisanteries. « Enlin, me dit-il quand j'eus uni, la marquise a si bien fait, que vous voilà désormais en son ik)uvoir! — Oui, Rosambert; mais ma Sophie? — Ah! ma Sophie! nous y voilà! Hé bien! que voulez-vous lui faire, à votre Sophie? Elle est toujours au couvent. — Vous le savez?
— Oui, je le sais; je sais aussi que mademoiselle votre sœur n'est plus avec elle. — Le baron... — L'a retirée de ce couvent pour la mettre dans un autre, et il a congédié l'honnête M. Person. — Rosambert, mais si je reste ici, comment verrai-je ma jolie cousine? — Mon cher Faublas, je vous oflrirais bien ma maison, mais cet asile ne serait pas respecté ; madame de B*** vous y poursuivrait. — Mon ami, si vous m'abandonnez, je suis perdu. — Chevalier, doutez-vous de mon amitié? — Non , mais je crains de trop exiger d'elle. — Gomment! si j'étais à votre place et que vous fussiez à la mienne, craindriez-vous de me rendre les services que vous n'osez me demander? — Assurément, non. — En ce cas, parlez hardiment. — Rosambert, quoi-
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que je sois ici beaucoup mieux que dans ce village de Brie, quoique je jouisse du plaisir de voir librement une femme charmante à laquelle je vous avoue que je suis encore attaché, je vous assure cependant que je n'ai fait que changer de prison, si je ne revois ma Sophie. Ne pourriez-vous pas me chercher dans les environs du couvent où elle est. . . — Ah! j'entends. La marquise vous a volé au baron ; il faut, moi, que je vous enlève à la marquise! Je ne vois à cela aucun inconvénient. Je n'ai pu l'empêcher de s'approprier mademoiselle Duportail ; eh bien ! je lui soufflerai madame du Gange ! cela est juste et consolant. D'ailleurs , je ne serai pas fâché de voir comment celle qui m'a exposé aux rigueurs du célibat supportera les ennuis du veuvage. Comptez sur moi. »
Il était temps de nous mettre à table. Pendant le dîner, qui fut long, le comte s'amusa beaucoup aux dépens de madame de Verbourg. Nous étions au dessert quand le propriétaire de l'hôtel, M. de Villartur, ûnancier parvenu, curieux de connaître ses nouveaux locataires, entra sans savoir si sa visite ne nous gênerait pas. Qu'on se figure l'ignorance et la bêtise personnifiées, on aura de M. de Villartur une idée encore trop avantageuse. Il trouva qu'on ne l'avait pas trompé quand on lui avait dit que j'étais jolie. On conçoit que ce lourd personnage m'aurait beaucoup ennuyé, si le ton prétendu galant qu'il prit avec moi ne m'avait laissé une ressource, celle de me moquer de lui. Mon malin compagnon m'aida charitablement à persifler le pauvre homme, qui me promit, en s'en allant, de revenir bientôt me voir. Rosambert avait affaire ; en me quittant il me dit : « En attendant que j'aie trouvé ce que vous désirez, j'espère, mon ami, que vous voudrez bien m'emprunter
J31 VIE nu CHEVALIEH
()uelq(i« argent dont je n'ai nul besoin aujourd'hui, et que
je serai bien aise de retrouver dans un autre moment. ' Le soir même il m'envoya deux cents louis.
Madame Dulour me donna un compte exact des frais qu'avait occasionnés mon enlèvement, et de ceux que nécessitait mon séjour dans l'hôte) que j'occupais. Le lendemain, dès que la marquise arriva, je la priai d'en vouloir l»en recevoir le remboursement. > Beaucoup de femines, me dit ma belle maltresse, prétendent qu'entre amants une affaire d'intérêt doit s'oublier; moi, mon ami, je reprends mon argent sans me faire presser, et même je crois devoir me justifier du silence que J'ai gardé sur cet article délicat. Je no croyais pas que vous pussiez me rendre sitôt les avances que j'avais faites; ainsi, je n'osais vous en parler, de peur de vous donner quelque mortilication. Cependant, je sentai»
qu en les taisant j'offensais votre délicatesse; mais enfin , j'ai mieux aimé mériter les reproches du chevalier que de m exposer à chagriner mon ami... Tenez, mon cher Faublas, gardez ce petit meuble, ce sera pour vous un trésor si je vous suis chère autant que je vous aime. »
C'était le portrait du vicomte de Florville. J'adressai à la marquise des remerciements énergiques; elle partagea d'abord les transports de ma reconnaissance, dont bientôt elle se crut obligée de modérer l'excès. 11 ne m'était plus permis que de parler, quand on annonça M. de Villartur. Madame de B^^^ fut curieuse de voir cet original. Il partagea son sot hommage entre la marquise et moi, et nous débita la fleurette à sa manière. Dans le cours d'un entretien devenu comique par les inepties dont l'épais financier l'assaisonnait, nous remarquâmes que ce monsieur croyait à Tastrologie. il connaissait des magiciens , il avait même vu des vampires, des revenants; il finit par nous dire qu'il amènerait un de ses amis, à moitié sorcier, qui nous raconterait nos aventures passées , présentes et futures , quand nous lui aurions fait voir seulement nos mains et notre visage. « Pardieu ! s'écria madame de Verbourg qui venait d'entrer, croyez-vous que madame ma fille lui montrera?. . . » Je marchai si rudement sur le pied de ma chère mère, qu'elle ne put achever. La marquise riait de toutes ses forces. M. de Villartur, enchanté, sortit en nous disant qu'il amènerait dès demain l'astrologue.
Je ne vis pas Rosambert ce jour-là. La marquise vint le lendemain de très-bonne heure, et présida à ma toilette, que je fis belle à cause de l'astrologue , aux dépens duquel nous comptions nous amuser. Un peu avant midi, arriva M. de Villartur, qui nous cria qu'il amenait le sorcier. Je
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pensai tomber à la renverse quand derrière le financier j'aperçus le marquis de B***. 11 vit sa femme, et fut étonné : il reconnut mademoiselle Duportail , et s'arrêta stupéfait, i Quoi ! s'écria-t-il, c'est là madame du Cange? — Oui, » réix)ndit \illartur.
M. de B***, les bras pendants, le regard fixe, la bouche entr'ouverte, semblait n'avoir pas assez de ses deux petits veux pour me considérer. « Oh ! comme il vous regarde ! me dit Villartur ; votre physionomie l'a frappé. Voyez comme il travaille déjà ! » La marquise , qui conservait toujours un sang-froid admirable dans les occasions pressantes , la marquise alla à son mari , le prit par le bras , et le tira vers une fenêtre assez près de moi. « Votre amie est plus pressée que vous, continua le financier; mais elle a beau faire, c'est vous qu'il a bien regardée. Votre physionomie l'a frappé, l'a frappé !. . . Oh ! elle l'a frappé ! » répétait-il toujours en riant d'un gros rire.
Pendant ce temps-là je prêtais une oreille attentive à ce qui se disait derrière moi; et la marquise, si elle n'avait pas voulu que je l'entendisse , aurait recommandé à son mari de parler plus bas. « Ne l'ai-je pas deviné, madame? disait le marquis. Ah çà! elle est donc enceinte? — Ne vous en êtes^vous pas aperçu ? répliqua la marquise. — Ha ! tout de suite. Elle n'est pas avancée, la grossesse?... Quatre ou cinq mois, peut-être? — Tout au plus. — Je le vois bien. Comme je vais me venger ! — Mais, monsieur, ne la chagrmez pas. — Ho ! je ne casserai pas les vitres. »
M. de Villartur qui, ayant fini de rire, recommençait à me parler, m'empêcha d'entendre le reste.
* Savez-vous bien, me dit le marquis en venant à moi, savez-vous bien que je vous trouve un peu changée? — Hà !
ha ! interrompit Villartur, vous la connaissez donc? — Oui, quand j'ai connu madame » elle était encore fille... Ah çà ! mais vous vous êtes donc mariée tout de suite? — Oui, monsieur. — Et vous voilà déjà veuve! — Hélas! oui. — Tout cela en trois ou quatre mois! c'est bien prompt, au moins!... Il ne faut pas demander si le défunt était aimable!... Mais pourquoi n'étes-vous pas en deuil? — Pour des raisons qu'on vous dira, répondît madame de B^^^. — Moi, je crois que le pauvre mari est déjà oublié. — Pourquoi donc cela, monsieur? — Parce que le chagrin ne vous a pas empêchée de faire des parties de campagne. — Moi , monsieur? — Ah! vous direz peut-être que non! Ne vous ai-je pas rencontrée sur le chemin de Versailles, au pont de Sèvres? — Ah!... oui... mais, monsieur... — Ne parlez pas de cela, monsieur, lui dit tout bas la marquise; ne voyez-vous pa& que vous la mortifiez ? — Madame du Gange, reprit le marquis, charmé de l'embarras que j'alfectais, savez-vous qulil n'est pas prudent de monter à cheval dans l'état où vous êtes? Prenez bien garde aux fausses couches. — Monsieur, vous croyez donc que je suis enceinte? — Ob! j'en suis sûr. Mais tenez, au carnaval dernier, je me suis aperçu... Gageons que le mariage était déjà fait! On le tenait secret, n'est-il pas vrai? — Mais, monsieur... — t'ont ce que je puis vous dire , ma belle dame , c'est qu'à cette époque il y avait déjà quelque chose dans vos yeux... Je ne vous ai pas parlé de mes talents pour l'astrologie , parce que j'étudiais, je n'étais pas encore assez fort; mais vous savez comme je suis physionomiste .. Hé bien ! au carnaval dernier j'ai remarqué dans votre figure quelque chose qui annonçait un sang... Demandez à madame, je lui ai dit... d'honneur, j'ai senti le mariage. Quant à la gros-
VIE DU CHEVALIER
répondit la Dutour qui perdait la tête, cela se peut bien; j y vais quelquefois. — Où cela , madame ? — Ousque vous disiez , monsieur. — Gomment, madame ! est-ce que vous m'avez entendu parler du boudoir ! c'était une plaisanterie. — Quoi I du boudoir ? Quoi que vous me rabâchez donc, monsieur, avec votre boudoir? — Âh ! rien, rien, madame. Nous ne nous entendons pas. — Ni moi non plus, interrompit Villartur; je ne comprends plus rien à ce qu'ils disent. *
Ma belle maîtresse riait de tout son cœur, et moi, qui étais las de me contenir, je saisis le moment pour donner un libre cours à ma gaieté.
« Mais, reprit le marquis, voyez donc comme elle rit !... Madame, madame votre fille est un peu folle ; prenez garde qu'elle ne fasse une fausse couche. — Une fausse couche I répondit madame de Verbourg; une fausse couche! elle! pardieu! je voudrais bien voir ça! — Madame, prenez-y garde, vous dis-je; madame votre lille monte à cheval, et cela est dangereux. — Sans doute, interrompit Villartur, on peut tomber, cela m'est arrivé l'autre jour. — Oh ! tomber! répondit le marquis, ce n'est pas cela que je crains pour elle. — Eh ! pourquoi ne tomberait-elle pas ? je suis bien tombé, moi! — Ah! pourquoi! parce qu'elle monte mieux que vous. Vous n'imagineriez pas comme elle est forte, cette jeune dame-là! Mon ami Villartur, quoique vous soyez bien gros et bien rond, je ne vous conseillerais pas de vous battre avec elle. — Ah ! voyons donc ça ! s'écria le financier en venant à moi. — Monsieur, lui dis-je, ètesvous fou? » Il voulut me prendre au corps, je le saisis par le bras droit, «f Quoi que c'est donc que cet homme là, qui veut tripoter madame ma iille? » dit la Dutour. Elle empoi-
UE FAliDLAS. S»
gna le bras gauche de Villartur. Le lecteur se souvient d'avoir Elit tourner eo tous sens, dans son enfance, un petit moule de bouton traversé d'une mince allumette. M. de Villartur, mu par une double secousse, fit, comme ce frêle jouet , plusieurs tours sur lui-même en chancelant ,
cl iinit pai tomber sur le pjiquet Les domeslKjuef» accou lurent au bruil Le Imanutr, aussi honteux que pu|ué, se relev) «t sortit sans dire un seul mot Le marquis le suivit pour le consoler; et madame de B'**, qui donnait à dîner chez elle , ne tarda pas à me quitter.
J'étais étonné de n'avoir pas entendu parler du comte depuis la surveille. Il arriva le soir même un peu avant la nuit fermée. Il me dit en m'embrassant: « Je vous félicite de votre bonheur; mon ami, tout sourit à vos vœux, tout est prêt, suivez-moi. — O^oi ! tout à l'heure? — A l'instant même. (Je sautai à son cou.) — 0 mon amil que de remer-
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ciements ne vous dois-je pas ! Mais j Rosambert , racontezmoi... — Je vous dirai tout cela là-bas; ma voiture vous attend ; il n'y a pas un moment à perdre y suivez-moi. — Mon ami, je vais donc abandonner la marquise? — Oui , pour revoir Sophie. — Pour revoir Sophie ! ah ! partons, Rosambert , partons ! Attendez que je prenne le portrait de ma jolie cousine. ( Je sonnai la Dutour. ) Ma chère , faites préparer le souper. Nous allons , monsieur le comte et moi , descendre un moment dans le jardin, i»
Au lieu d'aller dans le jardin, nous montâmes dans la voiture du comte. « Prends par les boulevards, dit-il à son cocher, ventre à terre jusqu'à la porte Saint-Antoine ; de la porte Saint-Antoine à la place Maubert, doucement. ^ Dès que les stores fureut abaissés , Rosambert m'apprit que, depuis notre dernière entrevue, il avait découvert, retenu et meublé pour moi un petit logement placé si près du couvent de Sophie, que, de mes fenêtres , je pourrais voir tout ce qui s'y passerait. Il m'avertit que mademoiselle Duportail, devenue depuis peu madame du Gange, serait désormais madame Firmin.
Tout à coup la voiture, qui, depuis cinq minutes, brûlait le pavé, ne roula plus que très-lentement. Rosambert me dit: ff Nous voilà déjà près de la Bastille; allons, belle enlevée, cette superbe parure, qui sied si bien à une femme de qualité, ne convient pas du tout à une bourgeoise. Il s'agit de faire une autre toilette. D'abord, ôtons ce brillant . chapeau; faisons de ces cheveux flottants , le moins mal que nous le pourrons, un chignon modeste ; couvrons ces grosses bouclés de la simple baigneuse que voici; à cette robe galante substituons ce petit caraco blanc. Belle dame, mettez ce jupon hardiment : je ne serai pas téméraire ; je
DE F.AUBLAS.
VOUS aime beaucoup, mais je vous respecte davantage. Fort bien : allons, couvrez votre sein de ce fichu de mousseline, arrangez ce mantelet noir par-dessus , cachez votre visage sous cette ample thérèse. Voilà qui est fait, et vous êtes encore gentille à croquer ! Quant à moi, mon cher Faublas, ce sera encore plus tôt fini. Tenez ! » Il ôta son habit et s'enveloppa d'une grande redingote.
Nous descendîmes à la place Maubert , nous gagnâmes à pied la rue des ***. Arrivés chez mon propriétaire, nous traversâmes une longue cour et un grand jardin, au fond duquel je vis un petit pavillon bâti contre un mur mitoyen qui me parut avoir à peu près dix pieds de hauteur. Je remarquai que des fenêtres de mon premier étage il était fort aisé de descendre, à Taide d'une corde seulement, dans le jardin du voisin. Rosambert me combla de joie en m'apprenant que ce jardin était celui du couvent ; ensuite il me fit voir qu'en s'occupant de l'utile il n'avait pas négligé l'agréable. Un forle-piano était près de ma fenêtre : on avait disposé l'instrument de manière qu'en faisant de la musique je pourrais voir tout ce qui se passerait dans le jardin. Rosambert m'aflligea beaucoup lorsqu'en me disant adieu il m'observa que nous serions privés de nous voir tant que je resterais caché dans cette maison. Il me fit sentir que la marquise ne manquerait pas d'aposter des gens qui éclaireraient toutes ses démarches , et que ma retraite serait bientôt découverte s'il avait l'imprudence de venir m'y visiter. Nous convînmes que nous nous écririons par la petite poste, et que, de peur de surprise, je lui enverrais mes lettres à l'adresse de M. de Saint-Aubin , l'un de ses intimes amis.
Ceux qui devinent que je ne dormis pas cette nuit se
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tromperaient beaucoup s'ils n'attribuaient mon insomnie | qu'à rimpatience en même temps pénible et douce que me causa le voisinage de Sophie ; je songeai à ma chère Adélaïde , qui , depuis prés d'un mois séparée de sa bonne amie» n'avait pas eu la consolation de voir son frère... Hélas! je songeai au baron , à qui ma fuite devait causer de mortelles inquiétudes ; au baron , qui devait m'accuser d'indifférence et de cruauté... Mais Tamour, plus fort que la nature, étoufla mes remords naissants. Pouvais-je, en retournant chez un père irrité , exposer mon amante au dangt^r d'une éternelle séparation ?
A la pointe du jour, j'allai me mettre en sentinelle à ma fenêtre, et je disposai la jalousie de manière que je pusse voir sans être vu. Je devais redouter les regards de madame Munich, qui, m'ayant admiré autrefois sous mes habits d'amazone, m'aurait peut-être reconnu malgré mon travestissement nouveau. Un corps de logis considérable était devant moi à cinquante pas de distance. Il y avait là tant de chambres ! Où était celle de ma Sophie? Mes yeux, sans cesse errants , parcouraient le bâtiment d'un bout à l'autre et ne savaient où se fixer.
A sept heures du matin je fus obligé de quitter mon poste. Mes hôtes venaient visiter leur nouveau locataire et m'amenaient leur jardinière, qui se chargea du soin de faire le ménage de madame Firmin. Quant à ma cuisine, un cabaretier voisin , qui prenait orgueilleusement le titre de traiteur, s'engagea , moyennant six francs par jour, à me fournir exactement mes trois repas. M. Fremont, propriétaire du petit pavillon que j'occupais , fut étonné des arrangements que je prenais pour être toujours seule. Il m'observa galamment qu'une femme jeune et jolie ne devait point pas-
ser ses plus beaux jours dans la retraite, qu'une servante un peu entendue me servirait mieux que ce traiteur, ne me coûterait pas davantage , et me ferait une sorte de compagnie. A ces représentations très-justes, que madame Fremont appuyait de son approbation , je répliquai que , dégoûtée du monde, j'avais choisi un logement isolé dans un quartier solitaire , tout exprès pour y vivre absolument retirée. Mes hôtes me quittèrent , désolés ,. me dirent-ils , qu'une jeune personne aussi aimable eût pris la violente résolution de s'enterrer ainsi vivante. Cependant, la femme du jardinier, ma ménagère, ne finissait pas son tracas domestique; je la priai de faire ma chambre très-succinctement et de me laisser tranquille.
J'allai m'asseoir derrière ma jalousie dès que je fus seul. Beaucoup de demoiselles vinrent se promener au jardin; Sophie n'était pas avec elles. Je les vis courir, danser, s'amuser à ces petits jeux qu'inventa la paisible innocence. Que ces jeunes filles étaient jolies! mais, hélas! Sophie n'était pas avec elles. Si je parvenais à les attirer près de mon pavillon , peut-être que ma jolie cousine viendrait se joindre à ses compagnes. Une musique tendre affecte si agréablement un cœur amoureux! Sophie viendrait sans doute!... Je la verrais !. . . Elle reconnaîtrait la voix de son amant !. . . Je me mis à mon forle-piano , et je chantai sur un air ancien ces couplets que m'inspira mon amour :
Jeunes èeautés , je vous supplie De terminer vos jeux si doux.
Venez, venez, et parmi vous Amenez-moi ta plus jolie , La plus jolie et la plus belle !
Celle-là m*a donné sa foi.
VIE DU CHEVALIEH Où la vernii-jeî où donc esL-elle?
Jeunes beautés, moalrez-la-moi.
Honlrez-ta-moi , ma voix l'appelle , Mes yeux la cherchent vainement.
Je ne pournibqae faiblement Vous peindre ma crainte mortelle.
La plus DKtdeale et la plus belle , Celle-là m'a donné sa foi.
Où )a verrai-je? où àoac esl-elle?
Jeunee beautés, montrez-lB-iDoi.
Je m'accompagnais de mon fbrte-piano. Aux premiers accords, les demoiselles étatenl accourues sous mes fenêtres. Je finissais le second couplet quand je vis s'approcher deux femmes dont le costume m'effraya. L'une des deux était vieille; elle gourmanda l'aimable jeunesse attentive à mes chansons. * Hé! laissons ces enfants s'amuser, dit