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l'autre, qui me parut jeune et jolie. Voyez! la musique a cessé depuis que nous sommes là ! Il semble que notre aspect seul efTarouche les plaisirs. Allons-nous-en , ma sœur ; laissons ces enfants s'amuser : Theure de la récréation est si courte ! et puis elles n'ont pas l'agrément d'entendre cela tous les jours. » Quand les deux dames furent loin, je continuai :
Pe doux penchant qui nous entraîne, Vous aussi, vous l'éprouverez :
Un jdtar, un jour vous sentirez , Vous sentirez toute ma peine.
La plus sensible et la plus belle , Celle-là m'a donné sa foi.
Jeunes beautés, volez près d'elle , Et daignez lui parler de moi.
Elles m'écoutaient avec attention, elles m'applaudissaient avec transport; mais, hélas! Sophie, ma chère Sophie n'était pas avec elles. Désespéré de ne pas la voir, je quittai l'instrument. Triste et rêveur, je restai debout derrière ma jalousie; enfin j'aperçus... je crus entrevoir... une jeune personne se promener seule dans une allée couverte qui se prolongeait jusque sous mes fenêtres. Je chantai ce dernier couplet :
Mais dans ce bois quelle est donc celle ' Qui se promène en soupirant?
Quand on poursuit son jeune amant , Ainsi gémit la tourterelle.
Amour me dit : C'est la plus belle, Qui t'a toujours gardé sa foi.
Jeunes beautés, volez près d'elle; Amenez-la , rendez-la-moi.
Je ne voyais la demoiselle que par derrière. Cette taille
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VIK DU CHEVALIER
charmante, c'est la sienne!... Cette allée couverte est celle où, si j'en crois Adélaïde, ma jolie cousine venait jadis soupirer son amour naissant et malheureux.. Ah! Sophie! c'est toi; c'est toi, sans doute : avance donc un peu... Tu t'éloignes!... Reviens, viens par icil... Tourne-toi vers ton amant , montre-moi ton visage adoré !
Une cloche maudite donna à l'instant même le s^nal de la retraite et m'enleva mes espérances. Toutes les pensionnaires sortirent du jardin.
Le lendemain, à sept heures du soir, la* même personne revint au même lieu. Placé derrière ma jalousie, je suivais tous ses mouvements d'un œil inquiet. Sa démarche lente et mesurée annonçait sa mélancolie profonde : elle semblait craindre le grand jour, elle cherchait dans cette promenade solitaire Tendroit le plus sombre. O vous qui m'inspirez un intérêt si tendre, mon cœur me dit qu'il voit en vous ce qu'il adore! Mais si mes pressentiments me trompaient, s'il était possible que vous ne fussiez pas ma Sophie, ah ! du moins, j'en suis sûr, vous aimez comme elle, et comme elle vous êtes séparée de celui que vous aimez.
Je chantai le dernier couplet de ma romance : toutes les demoiselles accoururent; celle que j'appelais ne m'entendit pas. Que faire pour attirer Sophie et pour éloigner ses compagnes ? Si je continue de chanter, les jeunes lilles resteront sous mes fenêtres, et ma jolie cousine, trop préoccupée, n'y viendra pas. Il faut se taire, il faut d'un œil impatient suivre tous les pas de la charmante rêveuse; il faut attendre.
Quand je ne me fis plus entendre, les jeunes filles se dispersèrent dans le jardin. Caché par ma jalousie, agenouillé sur mon balcon, je ne perdais pas de vue l'intéressante
deaiotselle qui se proomnail toujours à pas lents... Kniiii,
elle lîl quelques pas de mon Wtté : je la vis... c'était elle !... un peu pâle, un peu changée, mais toujours si belle!... elle était encore trop éloignée pour que j'osasse hasarder de lui faire aucun signe; mais je m'enivrais du bonheur de la regarder. La cloche fatale donna alors le signal maudît.
Déjà toutes les pensionnaires sont sorties du jardin ; Sophie retourne sur ses pas et s'éloigne tristement. Désespéré de voir s'échapper encore l'occasion de lui parler, je ne puis contenir mon impatience. J'écarte ma jalousie d'une main, et de l'autre je lance à ma jolie cousine son portrait : il
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lombe sur son épaule. Sophie reconnaît la miniature , et, dans l'excùs de sa surprise, s'arrôte pour regarder de tous côtés : le moment me parait décisif. Trop amoureux pour être bien prudent, je lève ma jalousie. Sophie voit à la fenêtre du pavillon une femme dont les traits la frappent; elle avance de quelques pas, me nomme, et tombe évanouie.
Dans ce moment critique , mon traiteur frappait à ma porte; je lui criai que je n'avais pas faim, et, sans considérer quelles suites terribles pouvait avoir mon extrême imprudence, poussé d'ailleurs d'un mouvement involontaire , je m'élançai par ma fenêtre dans le jardin du couvent. Heureusement pour moi , il n'y avait déjà plus personne, personne que ma Sophie. Quoiqu'un peu étourdi du saut périlleux que je venais de faire, je courus sous l'allée couverte me jeter à ses pieds. Mes baisers lui rendirent l'usage de ses sens. « Ah ! mon cher Faublas, quel moment !... Mais, hélas ! qu'avez-vous fait? vous avez sauté par la fenêtre ! n'ètes-vous pas blessé ? — Non , ma Sophie, non. — Mais si l'on vous a vu... Mais comment rentrerezvous dans ce pavillon? Ah ! nous sommes perdus tous deux. . . Faublas, dites-moi la vérité, n'ètes-vous pas blessé? — Non, ma Sophie, non; je trouverai quelque moyen de remonter chez moi... — Vous voulez déjà me quitter? — Ma jolie cousine, si vous saviez comme j'ai souffert! — Et moi, Faublas ! vous n'en avez pas d'idée. »
Comme elle parlait , nous entendîmes retentir dans les airs le nom de Pontis, que plusieurs femmes répétaient en glapissant. J'avoue que je fus épouvanté; je me jetai à plat ventre derrière une charmille. Sophie , à qui la frayeur rendit des forces, vola au-devant de celles qui la venaient chercher. « N'en tendez- vous pas la cloche, mademoiselle?
faudra-t-il tous les soirs courir après vous? » lui dit aigrement madame Munich, dont je reconnus la voix sèche. Quelques religieuses qui avaient accompagné la gouvernante grondèrent aussi ma jolie cousine : elles sortirent toutes ensemble du jardin, dont elles fermèrent la grille. Je me vis absolument seul , mais fort embarrassé.
Dès que Sophie ne fut plus là, je ressentis un malaise général, sans doute produit par la secousse violente que je m'étais donnée. Ce n'était pas cette douleur passagère qui m'inquiétait le plus, il s'agissait de rentrer chez moi. Je ne pouvais tenter Tescalade du mur que lorsque la nuit serait tout à fait venue , que lorsque tout le monde serait couché dans le couvent ; et la circonstance exigeait qu'en attendant le moment de m'ovader je prisse au moins la précaution de me cacher quelque part. Un vieux marronnier, dont les branches étaient basses et le feuillage épais, m'offrait un asile plus sûr que commode : comment monter sur cet arbre dans Téquipage où je me trouvais? Je pris le parti d'ôter mes jupons ; je les roulai fortement ensemble, et, me glissant derrière les arbres le long du mur jusqu'à mon pavillon , je lançai le petit paquet dans ma chambre par la fenêtre restée entr'ouverte. Ensuite je revins au marronnier, sur lequel je grimpai lestement ; mais son écorce raboteuse fit de longs accrocs au léger caleçon dont mes cuisses restèrent plutôt embarrassées que couvertes.
Je demeurai là trois heures entières, espérant que la lune, dont quelques nuages toujours épars affaiblissaient déjà les rayons, me retirerait tout à fait sa lumière importune; cependant, sur les onze heures, le calme profond qui régnait partout m'enhardit à descendre. En vain j'essayai de remonter chez moi ; en vain je cherchai, le long du mur
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nouyellement crépi, quelque endroit d'un accès facile. Lorsque, parvenu à quelques pouces de hauteur, je voulais, avec mes mains péniblement accrochées, m'élever davantage, mes pieds restaient pendants, je ne trouvais plus où les cramponner; il fallait bien retomber.
Je me livrai pendant plus d'une heure à ce rude exercice; enfin mon courage m'abandonna avec mes forces. Les doigts en sang , le corps froissé , je me couchai par terre el m'abandonnai tristement à mes réflexions. Comment ferais-je lorsque le jour, bientôt revenu , montrerait aux religieuses 4in homme enfermé dans leur jardin? un homme! car je n'avais plus de jupons, et mon très-mince caleçon, déchiré en plusieurs endroits, trahirait mon sexe : ces femmes effrayées iraient chercher main forte. Madame Munich me reconnaîtrait ; je retomberais au pouvoir d'un père sévère , jaloux de son autorité : le baron me renfermerait encore , il m'enlèverait pour toujours à Sophie , à Sophie cruellement compromise, et peut-être déshonorée!... Déshonorée!... cette horrible idée redoublait mon désespoir, quand j'entendis un petit cri aigu et prolongé , tel à peu prés que le produit une grille qu'on s'efforce d'ouvrir doucement.
Je me précipitai vers mon marronnier protecteur; mais je n'atteignis sa cime qu'aux dépens de mon pauvre caleçon, qui pendait par lambeaux. Après quelques minutes de calme, un léger bruit frappa mon oreille : une femme, dont le clair de lune me laissait distinguer le costume remarquable, s'avançait avec précaution sous l'allée couverte, en regardant de tous les côtés. A l'instant même je vis un homme paraître sur le chaperon du mur, le long duquel il descendit avec une agilité qui me surprit. Il se glissa derrière les arbres et vint sous Tallée couverte joindre celle
DK FAURLAS.
qui l'attendait. Tous deux s'assirent au pied du marronnier sur lequel je demeurais immobile et attentif. Je les entendis s'applaudir mutuellement du succès de leur témérité, se faire les plus tendres protestations, confondre leurs soupirs , et accompagner de ces douces épithètes consacrées par l'amour leurs noms, qu'ils répétaient plusieurs fois. Je reconnus dans l'amant l'unique rejeton d'une maison illustre. Â son véritable nom , que je dois taire , on me permettra de substituer celui de Derneval. L'amante, je l'appellerai Dorothée. L'amante, ce n'était pas une pensionnaire , ce n'était pas une dame en chambre... Amour! quelles nobles familles tu réunissais dans ces deux personnes ! mais quel temps , quel lieu tu avais choisis ! Il est donc vrai que tu pénétres quelquefois dans ces maisons de paix où l'on t'a juré une haine éternelle! il est donc vrai que tu as des autels partout! Je vis le couple heureux que tu brûlais de tes flammes te faire, à l'ombre d'un arbre qu'il croyait discret, le plus doux, le moins chaste des sacriGces.
Puisque Derneval était entré volontairement dans le jardin et qu'il ne témoignait aucune inquiétude sur les moyens d'en sortir, il avait une retraite assurée , et je le forcerais bien à me laisser sortir avec lui. Cette réflexion toute simple se présenta tout à coup A mon esprit ; je n'en attendis pas une autre. Je saisis l'extrémité de la branche qui me parut la plus longue et la plus flexible; je m'élançai; la branche se courba, et, quoiqu'elle m'eût porté à peu de distance, je tombai lourdement. Au bruit de ma chute, à l'apparition d'une ligure aussi étrange que la mienne, Dorothée frémit. Derneval se releva brusquement , me saisit par le bras, et soudain m'appuya sur la poitrine le bout d'un pistolet. « Oh! ne la tuez pas , » s'écria Dorothée d'une
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voix très-allérée. Je regardai mon enaemi tranquillement.
et je lui dis d'un ton calme : ■ Je ne crains rien , monsieur, je sais bien que Derneval ne m'assassinera pas ; mais soyez tranquille aussi, je ne trahirai pas vos amours fortunées. Tandis que je lui parlais, Derneval me regardait de près. D'abord il fut trompé par ma coiffure féminine, par le petit caraco blanc; mais le caleçon déchiré attira aussi son attention , et une toile très-fine , modelant certaines formes délatrices , lui donna de terribles soupçons. < Est-ce une femme? > s'écria-t-il. D'un coup de main rapide il éclaircit ses doutes, et dés qu'il fut sûr de mon sexe : • Créature amphibie , vous me direz qui vous êtes ! — Derneval , je suis amant comme vous. — Amant de qui? — De la fille la plus belle et la plus vertueuse que ce couvent renferme. — Monsieur, comment s'appelle-t-clle? Comment vous nommez-
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VOUS? (Je les fixai tous deux. ). — Je sais vos noms; mais je ne vous les ai pas demandés. Derneval , qu'il vous suffise d'apprendre que je suis gentilhomme. — Vous êtes gentilhomme ! monsieur, je ne vous demande qu'un moment, i»
11 remit son pistolet dans sa poche, et tandis qu'il réparait certaine partie de son habillement fort^en désordre, Dorothée, qui s*était avant tout occupée du soin de se rajuster, me fixait avec une attention que je pris pour de la hardiesse. Son amant revint à moi. « Monsieur, quelle que soit votre maîtresse, vous l'aimez apparemment autant que j'adore la mienne, il faut que la mort de l'un de nous deux assure à l'autre un éternel secret. — Derneval, sortons ensemble , je suis prêt à vous satisfaire. — Et vous croyez que je le souffrirai ? interrompit Dorothée en se précipitant entre les bras de son amant. Mon cher Derneval ! et vous, monsieur de Faublas!... — De Faublas! qui vous a dit... — Je vous reconnais ; vous êtes le chevalier de Faublas , vous êtes le vivant portrait d'Adélaïde ; je vous ai vu quelquefois au parloir ; vous y demandiez votre sœur ; votre sœur n'y allait jamais sans cette jolie mademoiselle de Pontis... Ah ! c'est mademoiselle de Pontis que vous aimez ! c'était vous qui chantiez hier cette belle romance dont j'ai retenu le refrain :
« La plus modeste et la plus belle , » Celle-là m'a donné sa foi ! »
» Sou venez- VOUS qu'hier Tune de nos dames a passé avec moi près de votre pavillon ; vous avez dû l'entendre gronder nos jeunes filles qui vous écoutaient, vous avez dû m'entendre les excuser... Chevalier, c'était vous qui chantiez cette romance; c'était pour mademoiselle de Pontis que vous la
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chantiez... Derneval, Faublas, poursuivit-elle en unissant nos mains dans les siennes , la conformité de vos aventures doit VOUS' inspirer une égale confiance. Chacun de vous doit trouver dans l'autre un compagnon discret , un ami fidèle ; et vous iriez vous égorger ! et Sophie ou Dorothée serait bientôt réduire à pleurer son amant!... Monsieur de FaublaS) jurez-moi une inviolable discrétion. — ie jure par Sophie! — Et moi par Dorothée! » s'écria Derneval. Nous nous précipitâmes dans les bras l'un de l'autre, et cet embrassement réciproque fut le gage de la fraternité que nous nous promîmes.
Les deux amants écoutèrent patiemment le récit des événements qui m'avaient amené dans le lieu où je les avais surpris. Derneval me dit ensuite : « La lune se cache de plus en plus; nous sortirons d'ici quand l'orage qui se prépare éclatera ; permettez que Dorothée et moi nous vous laissions seul un moment. »
Le moment fut long. Lassé d'attendre, je m'endormis sous l'arbre au pied duquel je m'étais jeté. Quand je me réveillai, de rapides éclairs sillonnaient une épaisse nuée au sein de laquelle le tonnerre roulait avec un épouvantable fracas : le ciel vomissait des torrents d'eau. Je me levai trèssurpris de ne pas voir paraître Derneval. Je m'avançai avec inquiétude sous l'allée couverte, du côté qu'ils avaient pris pour s'éloigner. Que les amants sont distraits et préoccupés ! tandis que les éléments paraissaient prêts à se confondre, Derneval et Dorothée s'amusaient à des bagatelles.
« Le ciel est en feu , me dit Derneval, on nous découvrir rait peut-être à la lueur des éclairs, il faut attendre encore. — Derneval, vous en parlez à votre aise! je suis presque nu ! — Mon cher compagnon , croyez-vous que cette pluie
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ne me mouille pas aussi 1 — Ah ! Dorothée est avec vous ! • Je m'éloignai triste et pensif. Une demi-heure après il ftiUut retourner à Derneval pour l'avertir qu'il ne tonnait plus et qu'une obscurité profonde favorisait notre retraite. Il lit enfm ses adieux à Dorothée ! « Amants heureux ! leur dis-je alors, aj^ez pitié d'un couple amant! Ah! Dorothée! ah! vous qui savez comme il est doux de voir ce qu'on aime 9 vous n'ignorez pas sans doute combien il est affreux d'en être séparé! Ah! montrez-moi ma Sophie, vous le pouvez... » Derneval me prit par la main et me dit : a Dorothée vous estime, elle aime mademoiselle de Pontis, nous sommes frères , vous verrez votre Sophie , vous la verrez. — La nuit prochaine, mon cher compagnon?... — Non , notre imprudence , heureuse cette nuit , pourrait ne pas l'être toujours. Je tremble d'exposer Dorothée , vous ne voudriez pas codipromettre Sophie ? Chevalier , nous ne nous voyons ici que deux fois par semaine à peu prôs, et la nuit du rendez-vous est toujours une nuit pluvieuse ou sombre. Un signal dont nous sommes convenus ne me trompe jamais ; et quant à vous, il ne sera pas difDcile de vous avertir, puisque vous logez dans ce pavillon. Soyez tranquille; dans trois jours au plus tard vous verrez mademoiselle de Pontis. Partons. »
Il me conduisit vers la partie du mur où son échelle de cordes était attachée. Nous vîmes que de là je gagnerais bien mon pavillon, mais que je ne pouvais atteindre à ma fenêtre , sous laquelle nous retournâmes. Derneval était d'une grande taille: il me lit monter sur ses épaules, et, soutenant ensuite mes pieds avec ses mains , il me poussa vigoureusement au moment où je saisissais les cordes de ma jalousie. Dès qu'il me vit chez moi , il retourna à son
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échelle, au moyen de laquelle il escalada le mur en un instanl.
J'étais fatigué, j'avais faim , je m'endormis profondémeni en attendant mon déjeuner, qui m'arriva sur les dix heures du matin. On me remit en même temps une lettre venue pour moi par la petite poste : elle était de Rosambert. Il m'apprenait que, le soir même de mon enlèvemeat, madame ma chère mère avait osé venir lui demander ce que madame du Gange était devenue. Pour consoler cette mère désolée, et pour la déterminer en même temps à croire qu'il n'avait
jamais coonu sa fille, il avait employé l'un de ces arguments victorieux qui ne manquaient jamais leur effet sur la Dutour. Au reste ) il me recommandait de ne pas sortir de chez moi et d'y garder l'incognito le plus absolu. Madame de B*^ me faisait chercher partout ; des gens apostés rôdaient toute la journée autour du couvent; mon père ne pouvait faire un pas sans être obscrviè, et l'hôtel du comte était investi, même pendant la nuit.
Infortunée marquise! m'écriai-je , comme je vous ai délaissée! de quelle ingratitude j'ai payé vos soins généreux et tendres ! Pourrais-je vous faire un crime des mouvements que vous vous donnez pour découvrir ma retraite? Ah ! si vous ne me cherchiez pas, vous m'aimeriez moins !
Je tirai de ma poche le portrait du vicomte de Florville et je le baisai. Je n'entreprendrai pas de justifier ces réflexions peut-être déplacées, quoique justes, et ce mouvement sans doute condamnable, quoique involontaire; tout ce que je puis dire au lecteur pour l'engager à me continuer son indulgence, c'est qu'un moment après je ne songeai plus qu'à ma Sophie.
Je la vis paraître à sept heures ; elle était accompagnée d'une femme dont l'habit m'effraya d'abord , mais que je reconnus bientôt pour Dorothée. Toutes deux passèrent sous ma fenêtre. Dorothée pouvait-elle être belle auprès de Sophie ; auprès de Sophie , qui brillait entre toutes ses compagnes comme une rose au milieu des autres fleurs? Je ne pus me modérer en la voyant si près de moi. Elles entendirent toutes deux le cri de ma jalousie que j'allais lever : leur prompte retraite prévint mon imprudence et m'en fit repentir ; elles eurent du moins l'attention de s'asseoir sous l'allée couverte , à peu de distance et vis-à-vis
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de mon pavillon. Sans doute elles s'entretenaient de moi, car ma jolie cousine pariait avec feu et regardait toujours ma fenêtre. Bientôt y aux gestes de Dorothée , je compris qu'elle montrait à ma Sophie le côté du mur par lequel Derneval s'introduisait dans le jardin. Mon cœur était pénétré de la plus douce joie.
Le lendemain, même promenade, même imprudence, même châtiment, même plaisir.
Cependant le ciel était calme et serein. Plus impatient qu'un laboureur dont une sécheresse de deux mois brûle les terres inutilement ensemencées, j'invoquais les vents du midi ; j'allais san^ cesse de la girouette au baromètre. Le troisième jour enfin , de gros nuages obscurcirent les rayons du soleil couchant. « La nuit sera pluvieuse, » dit Dorothée en passant sous ma fenêtre, t Et je crois qu'elle sera belle, » répondit ma jolie cousine. « Ah ! oui , bien belle ! » m'écriai-je assez haut. Les deux amies , qui redoutaient toujours ma vivacité, s'éloignèrent promptement.
A minuit précis, Derneval fut au pied de mon pavillon; il me jeta une échelle de cordes, que je fixai sur ma fenêtre, et bientôt j'embrassai mon frère. Nous avançâmes sous l'allée couverte : ma jolie cousine et sa tendre amie nous y attendaient. « La voilà, me dit Dorothée; je vous la livre avec conscience, monsieur de Faublas; elle ne vous aimerait pas tant si vous n'étiez pas digne d'elle. Ah ! croyez-moi , respectez sa timide jeunesse ; prolongez cette époque délicieuse de l'amour vertueux et pur. Que votre union soit innocente, puisqu'elle peut l'être encore! qu'un jour un heureux hyménée!... Hélas! cet espoir vous est permis, belle Sophie; cette odieuse enceinte ne vous renfermera pas toujours... d'affreux serments... » Ses sanglots lui cou-
pérent la parole. Derneval , impatienl de la consoler , Tenlralna ; je restai avec ma Sophie.
Qu'il me soit permis de répéter ici ce qu'on a dit mille fois : le véritable amour est timide et respectueux. Passer des heures entières avec une maltresse adorée , tenir sur ses genoux la plus jolie des lilles, respirer son haleine , sentir palpiter son cœur et se contenter de presser doucement sa main, ne prendre qu'en tremblant un baiser sur ses lèvres, ne pas oser solliciter des faveurs plus précieuses, qui semblent réservées pour l'amant aimé, voilà ce que le jeune Faublas n'aurait jamais cru possible ! voilà l'étonnante vérité dont sa jolie cousine le convainquit dans ce premier rendez-vous! J'approchais de Sophie, son âme purifiait la mienne.
C'est avec cette ardeur et ces vœux épurés Que sans doute les dieux veulent être adorés.
Voltaire, Sàmiramis.
Et Derneval , à qui la tendresse de Dorothée ne laissait plus rien à désirer, Derneval était peut-être moins heureux que moi. Ce fut lui , cette fois, qui vint m'avertir qu'il était temps de nous retirer, que l'aurore ne tarderait pas à paraître. « L'aurore ! il n'y a pas une heure que nous sommes ici! — Allons, chevalier, interrompit Dorothée, prenez courage; nous nous reverrons dans trois jours. — Ahl Sophie, je tremble toujours que madame Munich... — Mon cher cousin , quand , après souper, ma gouvernante a bu quelques verres de ratalia, elle ne songe plus qu'à dormir : c'est moi qui reste chargée du soin de fermer la porte de notre petit appartement. . . —Allons, le temps se passe, interrompit encore Dorothée; il ne faut pas que le crépuscule
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nous surprenne ici. Derneval, dans trois jours ; peut-être un peu plus tôt... hélas! peut-être un peu plus tard. — Adieu y ma Sophie ; dans trois jours ; un peu plus tôt , si cela se peut ; mais , je vous en prie ^ jamais plus tard. Adieu , ma Sophie ! »
Pour cette fois y le ciel s'intéressait aux vœux d'un amant. Un temps couvert me Ut croire, le second jour, que le rendez-vous serait avancé. Ma jolie cousine , passant sous ma fenêtre A rheiire ordinaire, confirma mon espoir. « La nuit sera pluvieuse! dit-elle. — Ahl ma Sophie!... » Elle n'attendit pas la fin de ma réponse.
Une heure après, mon traiteur frappa à ma porte. Je soupais, quand un inconnu me remit unelettreen me disant qu'il était chargé d'apporter la réponse. Voici ce que Rosambert m'écrivait :
« Je crains de tomber malade , mon ami ; je suis ce soir » d'une tristesse!... Il y a plus de deux heures que je n'ai » ri. Aussi ai-je l'âme pénétrée de ce que j'ai vu. Imaginez » qu'en attendant l'heure de la comédie , j'ai été ce soir faire j* un tour de promenade au Luxembourg. Une femme, qui » n'avait pas mauvais tour, se promenait seule dans une allée » écartée; moi, par distraction ou autrement, j'ai suivi la » jolie rêveuse. J'ai passé derrière deux hommes assis sur » un banc isolé. L'un d'eux avait un mouchoir à la main. — » Ah! s'écriait-il douloureusement , je croyais qu'il m^ai- » mait; te cruel! il me livre volontairement aux plus tnar- » telles inquiétudes! Mon cher chevalier, la voix de cet homme >» m'a frappé. J'ai laissé pour un moment la petite , que j'al- » lais atteindre, je suis revenu sur mes pas, j'ai fixé les » deux amis, trop préoccupés pour m'apercevoir. Faublas, » celui que j'avais entendu se plaindre pleurait amèrement :
DE FAUDLAS.
«c'était YOtre père!... L'autre, je crois l'avoir rencontré » quelquefois chez vous; si ce n'est pas M. Duportail, c'est » un homme qui lui ressemble beaucoup... Mon ami, le i* baron pleurait! cela m'a tant aiTecté, que je n'ai plus » songé à la quête du galant gibier que je courais d'abord. » Je suis rentré chez moi pour vous écrire. Faublas, j'ai » naturellement beaucoup d'amitié pour- les jolies femmes, »je sacrifierais dans l'occasion mille petits scrupules au » désir d'avoir celle qui m'aura plu ; mais il y a des devoirs !. . . » Je conviens que Sophie mérite bien qu*on fasse quelques » fautes pour elle; mais, enfin, votre père pleurait! Che- » valier, réfléchissez-y. »
Je me recueillis un moment, et puis, appelant l'inconnu : <r Monsieur, vous direz à celui qui vous envoie que je lui ferai réponse demain. »
Je n'attendis pas que minuit fût sonné pour descendre au jardin; mais mon impatience ne pouvait avancer l'horloge du couvent. Les deux charmantes recluses ne vinrent qu'à l'heure marquée. Aussitôt que Derneval se lit entendre, Dorothée courut au-devant de lui. Je fus étonné de les voir revenir tous deux une demi-heure après. « Chevalier, me dit Dorothée , vous avez le secret de ma vie ; mais je vous dois une histoire détaillée de mes amours , long-temps infortunées. » Elle en commença le touchant récit , qu'elle ne put finir sans verser un torrent de larmes. « Console-toi, ma chère Dorothée , console-toi , s'écria Derneval ; tu n'as pas long-temps encore à gémir dans ta prison : bientôt je t'arracherai à l'esclavage , bientôt tes indignes parents frémiront de ton bonheur, qu'ils ne pourront empêcher. Et vous, chevalier, poursuivit-il avec chaleur, vous que nos malheurs ont touché, vous m'aiderez à les finir. Je rends
VIE DU CHEVALIER
grâce au hasard qui m'a donné un ami , un frère d'armes, un compagnon lel que vous. Entourés des mêmes dangers.
dans notre Intime union nous trouverons notre sûreté commune. Les ennemis de Dorothée sont les vôtres ; je jure une haine éternelle à ceux de Sophie, et malheur à qui troublera désormais nos amours mutuellement protégées! — Ah! Derneval, ah! j'y consens volontiers. ■ J'embrassai Dorothée; Derneval embrassa ma Sophie.
Il n'était pas quatre heures du matin quand je rentrai dans mon pavilton; cependant j'allai frapper au corps de logis qu'habitait mon propriétaire, ie te réveillai pour lui demander un passeparloul et pour lui dire qu'une afTaire importante m'obligeait de retourner à la campagne; que peut-être mon absence serait longue, mais que je me réser-
Di: FAUBLAS.
vais toujours son pavillon pour avoir, dans tous les cas, un pied à terre à Paris.
Avant cinq heures je fus à la porte de Rosambert. Les domestiques ne voulaient point réveiller leur maître , qui venait de se coucher. Je fis tant de bruit , que le plus hardi alla dire au comte qu'une femme demandait à lui parler. «A cette heure-»ci ! qu'elle aille au diable!... Écoute, écoute; est-elle jolie? — Oui, monsieur. — Ahl c'est autre chose! il n'est pas trop tôt! qu'elle entre... Eh! c'est madame Firmin ! ce tour-ci vaut l'autre. ( Il se jeta à mon cou.) Il me parait que ma lettre... — Hosambert, faitesmoi donner des habits d'homme, et je vais de ce pas chez M. Duportail. — Je crois jque vous le trouverez, mon ami. Il est sûrement revenu, c'est sûrement lui que j'ai vu hier au Luxembourg. En vérité, le baron m'a singulièrement touché. Savez- vous qu'il est venu ici dix fois, le baron? il ne m'a jamais trouvé, j'avais donné des ordres si précis! — Rosambert , faites-moi donner des habits. »
On me choisit parmi les siens ceux qui se trouvèrent les plus courts. Je volai chez M. Duportail , qui fut aussi charmé que surpris de me voir. « Lovzinski, lui dis-je, je viens vous livrer le lils de votre ami ; je me remets en vos mains sans condition. Daignez seulement être médiateur entre mon père et moi : voulez-vous bien me conduire chez le baron? — A rinstant même, mon ami. Oh ! quel plaisir nous allons lui faire I Mon cher baron, quel doux moment tu vas passer I »
En chemin, Lovzinski m'apprit que, sur de faux avis , il avait été faire à S^int-Pétersbourg un voyage inutile. Sensible à son malheur, je ne pus m'empécher pourtant de faire tout bas cette réflexion : « Tant que Dorliska sera perdue, on ne pourra me la faire épouser. •
13t VIE DU CHEVALIER
Nous arrivâmes à l'hdtel : M. Duportait me pria d'attendre dans le salon, el de le laisser entrer seul dans la chambre à eouclier du baion. il me dit que c'était une précaution qu'il devait prendre, moins pour encourager mon père à me pardonner que pour le préparer par degrés à la joie de mon retour.
Je Fus bientùt environné des gens de la maison , ra\is de revoir leur jeune maître ; Jasmin , surtout , ne pouvait contenir sa joie.
Il n'y avait pas deux minutes que M. Duportail parlait au baron, quand j'entendis celui-vî s'écrier : ■ Il est ta, mon amijallons, je suis sâr qu'il est là. Hé! mais, qu'il entre. • Je m'avançai vers la porte, elle s'ouvrit avec violence-, mon père , presque nu , se précipita dans le salon ; les domestiques s'éloignèrent par respect. Le baron me prit dans ses bras el me couvrit de baisers. Je n'avais pas la force de dire
un seul mot. Tout à coup mon père, comme s'il se fût repenti
dem'avoir montré toute sa tendresse, me repoussa d'un air irrésolu. Je me jetai à ses pieds, et , lui montrant une bourse encore pleine d'or : « Mon père, vous voyez que ce n'est pas la nécessité qui me ramène à vous. » Il se jeta dans mes bras , me pressa contre son sein , m'embrassa vingt fois, et mouilla mon visage de ses larmes. « Ah ! je n'avais plus que cette crainte, disait-il. Mon cher fils! mon bon ami! il est donc bien vrai que tu m'aimes? J'avais peine à croire que cela ne fût pas I Faublas, mon cher (ils, tu ne sais pas comme ce moment me dédommage des maux que j'ai soufferts! Cependant, mon ami, tù seras père un jour; ah! puissent tes enfants l'épargner les chagrins que tu m'as donnés !
Mon père vit bien que mon cœur était plein, que mes sanglots étouffaient ma voix. Il essuya mes larmes, qui se confondaient sur mon visage avec les siennes. « Consoletoi, mon cher enfant, me dit-il, je ne t'en veux pas; sois bien persuadé que je ne t'en veux pas. Tu m'as quitté , il est vrai ; mais la circonstance t'excusait. Tu m'as laissé plusieurs jours dans l'inquiétude, mais enfîn tu es revenu volontairement. Va ! j'étais plus inquiet que défiant; je n'ai jamais douté de la bonté de ton cœur... Tiens, je t'aime peut-être plus encore que je ne t'aimais. Hé! qui ne fait pas de fautes à ton âge? Quel jeune homme a jamais réparé les siennes mieux que toi ? Quel père plus heureux que le tien peut se vanter d'avoir un meilleur lils?... Allons, mon ami, le passé est oublié, reprends ton appartement, rentre dans tous tes droits. »
M. Duportail s'était jeté dans un fauteuil et nous regardait tous deux avec un plaisir mêlé de douleur : nous l'entendîmes murmurer le nom de sa lille. Le baron , emporté par sa joie, se leva brusquement, alla à son ami, prit sa
VIE DU CHE\ALIEB
main et lui dit : « Elle se retrouvera, ta fille; elle se retrouvera; et mon fils... » Il n'acheva pas, et s'adressant à moi : « Faublas, vous renoncerez à Sophie? — À Sophie, mon père? — Oh ! oui; oh! je l'exige; sur ce point-là je serai toujours inflexible : il faut me promettre de ne plus aller au couvent! — Ne plus aller au couvent? — Mon (ils, je vous répète qu'il faut me le promettre. — Hé bien ! mon père, puisque vous l'exigez absolument, je vous assure que je n'irai plus au parloir. — Voilà ce que je demande. Va, mon ami, va te reposer. — Mais Adélaïde? — Ahl oui, elle est dans l'inquiétude. (Il écrivit un moment.) Tiens, voilà le nom du couvent dans lequel elle est maintenant ; cours -y vite : tu n'as pas d'idée du plaisir que tu lui feras. »
Je remontai chez moi pour changer d'habits , et j'allai voir ma sœur, qui plaignit beaucoup sa bonne amie, dont elle ignorait le bonheur.
Je me rendis ensuite chez Derneval, à qui j'appris le changement de ma demeure et les raisons qui l'avaient déterminé. Il loua beaucoup la sage précaution que j'avais prise de nous ménager , en tout événement , un asile dans le pavillon; il me promit qu'avant la fin de la journée Dorothée serait instruite de ces événements , qu'elle ne manquerait pas d'apprendre à Sophie. Nous arrêtâmes que la nuit du surlendemain nous irions au couvent, s'il faisait beau. On sait que les nuits pluvieuses ou sombres étaient pour nous les belles nuits; on sait que sur ce point les amants et les voyageurs n'ont jamais été d'accord.
Le même soir , Justine vint chez moi. « Hé 1 bonsoir , ma petite Justine ! il y a bien long-temps que nous ne nous sommes rencontrés seuls! — Oh! monsieur, y eût-il
cinquante ans, je vous prie d'abord d'écouter ce que j'ai à vous dire. Madame la marquise... — Tu es toujours bien jolie, mon enfant ! — Monsieur , ma maîtresse m'envoie...
— Elle sait déjà que je suis ici, ta maîtresse? — Oui; ce matin vous êtes rentré par la grande porte , on est venu le lui dire aussitôt... Mais finissez, monsieur, souvenezvous de nos conventions. — De quelles conventions parlestu? — Vous oubliez tout. Il y a quelque temps, il a été décidé entre nous que lorsque je viendrais ici de la part de ma maîtresse, je commencerais toujours par ma commission. — Hé bien , dép6che-toi donc de parler , ma petite Justine. — Monsieur, ma maîtresse a été bien surprise, bien afDigée de votre fuite... Mais finissez donc. — Eh! finis toimôme : tu fais des préfaces comme un auteur sifflé : ta mattresse a été bien surprise!... crois-tu que je n'aie pas deviné cela I — Un instant , monsieur. — Tiens , les exordes m'ennuient toujours, mais dans ce moment-ci surtout... Au fait, ma petite Justine, au fait. — Ma maltresse m'a chargée de vous annoncer que vos amours secrètes... — Mes amours secrètes ! que veut-elle dire ? — Mais vos amours avec elle ne sont pas publiques, j'espère? — Ah ! tu as raison, oui, oui. — Elle dit que vos amours sont menacées d'un grand malheur : elle prévoit un événement fâcheux qui pourrait découvrir au marquis le secret de votre déguisement. — Le secret de mon déguisement! Mais ma belle maîtresse serait perdue! — Aussi elle se désole, elle pleure, elle gémit. Au moins, s'écrie-t-elle quelquefois, si je pouvais le voir ! — Eh bien ! où est-elle? où faut-il aller?
— Là! voyez : tout à l'heure je ne pouvais finir assez tôt; maintenant le voilà qui veut me quitter! — Ah! Justine, excuse ; mais tu mè dis que ta maltresse se désole ! quel
VIE DU CHEVALIER
est donc cet événement qu'elle craint? — Monsieur, je n'en sais rien. Demain , à dix heures du matin , elle vous le dira chez sa marchande de modes : vous y viendrez , n'est-ce pas? — Ah! certainement; je n'abandonnerai pas la marquise dans une situation aussi critique... Ah çà ! mon enfant, voilà ta commission faile. »
Depuis si long-temps j'élais privé du plaisir de voir la jolie femme de chambre, qu'on ne sera pas étonné qu'elle soit restée un quart d'heure avec moi.
La situation de sa maltresse était si triste, qu'on ne sera pas plus surpris de l'empressement avec lequel je courus au rendez- vous le lendemain à dix heures du matin.
Dès que j'entrai dans le boudoir, la marquise s'efforça de cacher le mouchoir dont elle s'essuyait les yeux. « Monsieur, me dit-elle, je vous prie d'excuser mes importunités; je n'abuserai pas de votre complaisance, je ne vous demande qu'un moment d'attention. Je ne vous rappellerai pas , monsieur , le service important que je vous ai rendu il y a quelques jours; je ne vous parlerai pas de l'ingratitude extrême dont vous l'avez payé ; je ne vous demanderai point où vous avez passé le temps qui s'est écoulé depuis le jour de votre fuite jusqu'à celui de votre retour chez le baron : je sens qu'il ne me convient plus de m'informer de votre conduite ; je sens que mes plaintes, mes reproches et mes questions seraient également inutiles. J'ai perdu tous mes droits sur votre cœur, je veux au moins conserver votre estime : un danger commun nous menace, je veux vous le montrer pour vous l'épargner. Jetez avec moi les yeux sur le passé, monsieur : je prétends me justifier à vous-même de ma tendresse pour vous; et pourvu que votre amitié me reste... de grâce, ne m'interrompez pas... pourvu que votre amitié
nie reste, pourvu que vos jours soient en sûreté, je verrai tranquillement le péril auquel est exposé mon honneur et peut-être ma vie.
» Monsieur, vous vous rappelez sans doute comment le hasard, qui seconda si bien votre adresse, vous mit dans mon lit?... Hélas! vous n'avez pas oublié de quel prix votre audace fut récompensée; mais vous excuserez ma faiblesse si vous songez qu'à ma place aucune femme n'eût été plus forte que moi. Le lendemain cependant, quand je vins à réfléchir qu'tin jeune homme, que je connaissais à peine, possédait mon cœur et ma personne, je fus épouvantée. Mais ce jeune homme brillait de mille qualités réunies : sa beauté m'avait étonnée, j'étais charmée de son esprit; il paraissait sensible, il .n'avait pas seize ans ! Je me flattai de captiver sa tendre jeunesse, de former son cœur docile; j'osai concevoir l'espérance de me l'attacher pour toujours. Je n'épargnai rien pour serrer davantage des nœuds trop précipitamment formés , mais que je voulais rendre indissolubles. Toutes mes espérances furent cruellement trompées; j'avais une rivale, je'le découvris malheureusement trop tard ; je fis de vains eflbrts pour ramener l'infidèle. Cependant il gémissait dans l'esclavage, j'osai former le projet de le délivrer. L'excès de mon imprudence lui prouverait l'excès de mon amour; ma témérité me rendrait peut-être mon amant ! Je n'examinai plus rien , j'exécutai l'entreprise la plus hardie que jamais femme ait tentée!... Hélas ! je l'exécutai pour le bonheur de ma rivale, de ma rivale, que sans doute le perfide a vue, pour qui
l'ingrat m'a trahie!... Ah! pardon, monsieur, ma douleur
m'égare; ce ne sont pas là les expressions... ce n'est pas ce que je voulais dire .. Monsieur, vous m'avez quittée : une
150 VIEDUCUEVALIER
autre vous haïrait peut-être i moi , je vous demande votre estime et votre amitié.
— Ah! mon amie... • ie me jetai à ses genoux, je vou~ lus prendre sa main, qu'elle retira.
• Votre amitié, monsieur, elle m'est bien nécessaire... Relevez-vous, de grâce, relevez-vous; daignez m'entendra jusqu'à la fin, monsieur. Votre ancien travestissement a nécessité des travestissements nouveaux; mille imprudences ont suivi (a première. Quelques précautions nous ont sauvés jusqu'à présent; mais on ne saurait tromper long-temps le public curieux et malin. Le hasard, qui nous a servis, pourra nous perdre; il ne faut qu'une indiscrétion de nos gens, qu'une rencontre imprévue, qu'un mot échappé. Voilà les réllexions que j'aurais dû faire plus tôt; mais je n'ai pas
été sage, parce que je me croyais heureuse. Tant qu'un doux espoir a pu m'abuser, je me suis étourdie sur le danger; mes yeux ne se sont ouverts que Idrsque Tétonnante fuite de madame du Gange a pénétré mon cœur de cette affreuse vérité que je n'étais pas aimée... Ah ! si mon erreur m*était restée, je serais encore au fond de l*ab!me sans ravoir aperçu !»
La marquise versait un torrent de larmes; je me jetai encore à ses genoux : « O ma tendre amie ! je vous aime ! je vous aime !
— Non 9 non, je ne le crois plus, je ne peux plus le croire. Relevez- vous, monsieur; je vous supplie de vous relever, je vous supplie de m'écouter. Tôt ou tard, je le prévois, notre liaison sera découverte; la multitude appellera mon amour une aventure galante; et cette aventure, si les détails en sont trouvés piquants, fera un éclat terrible! ce sera l'histoire. du jour! Le marquis saura ses ailronts, il les saura... Chevalier, je vous demande une grâce, une unique grâce. Songez d s à présent i\ vous dérober au ressentiment de M. de li^^^ ; je Tattendrai courageusement quand je resterai seule exposée. Partez, Faublas ,. partez ! emmenez ma rivale; soyez heureux autant que vous m'êtes cher, autant que je suis malheureuse !
— Qui? moi! je ferais une double lâcheté! je fuirais le marquis, je laisserais la plus généreuse des fi'mmes en butte à sa fureur!... Mais, ma chère maman, pourquoi ces alarmes cruelles?...
— Elles sont trop bien fondées, monsieur; apprenez l'embarras où je suis. Un événement tout simple va bientôt éveiller les soupçons du marquis et l'engager à chercher des éclaircissements dont le résultat me sera funeste. Monsieur,
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VOUS n'oublierez pas plus que moi cette fatale aventure de Tottomane, cette scène bizarre qui dans le temps nous a tant chagrinés tous deux; vous paraissiez alors ne me voir qu'avec peine au pouvoir d'un autre , et moi-même je souffrais d'être obligée de partager un bien qui me semblait n'être dû qu'à l'amant aimé. Je pris le parti de refuser au marquis l'exercice de ses droits les plus incontestables. Mon mari, trop exigeant, me faisait de fréquentes querelles que je supportais à cause de vous. A cette époque , nos rendez-vous se sont multipliés, et je n'ai pas toujours conservé dans vos bras (ici la marquise rougit beaucoup) cette présence d'esprit si nécessaire à une femme qui ne vit pas avec son mari. ËnHn, monsieur, il y a près de trois mois que le marquis n'a couché dans mon appartement, et cependant je suis... je suis enceinte
— Enceinte ! répétai-je avec un cri de joie; enceinte I je suis père! et je vous abandonnerais!... Ah! maman, ma chère maman, je vous ai toujours aimée, vous me devenez plus chère que jamais.
— Je suis enceinte , » répéta aussi la marquise, mais d'un ton si douloureux que mon cœur en fut déchiré. « Malheureuse mère ! enfant encore plus malheureux ! » A ces mots elle s'étendit plutôt qu'elle ne se renversa sur le canapé où je m'étais assis près d'elle. Ses yeux se fermèrent, sa tête retomba mollement sur son sein; mais le mouvement égal de ce sein doucement agité, ses lèvres toujours vermeilles, les roses de son teint que me laissait voir la toilette négligée du matin, et qui, loin de se flétrir, brillaient d'un éclat plus doux , tout m'annonça que l'état de faiblesse dans lequel je la voyais n'aurait pas de suites fâcheuses. Mes baisers brûlants ne purent la rappeler à la
DK FAUDLAS. 363
vie : je me précipitai dans ses bras, elle tressaillit, et les plus vives sensations, graduellement produites, la tirèrent enfin de sa léthargie. D'abord ses bras voulurent me repousser, bientôt ils m'attirèrent : mon amante partagea mes transports et me prodigua les noms les plus doux.
« Me voilà donc exposée à de nouvelles perfidies, » me dit-elle dès qu'elle eut repris ses sens. Je la rassurai par les protestations réitérées d'un attachement toujours durable. Elle témoigna pourtant quelque déiiance quand je lui dis que madame du Gange s'était réfugiée chez le comte de Rosambert; mais enfin elle parut me croire. Elle m'apprit, en m'accablant des plus tendres caresses, qu'elle se croyait au second mois de sa grossesse; et je ne sortis du boudoir qu'après avoir pris jour pour y revenir.
Depuis deux heures cependant je me croyais un autre homme. Quelle nouvelle la marquise venait de m'apprendre! comme des idées de paternité tiattent l'amour-propre d'un adolescent I Déjà Faublas n'est plus ce jeune homme étourdi, faisant sifller dans ses mains une frêle baguette, fredonnant l'ariette nouvelle, coudoyant les hommes, regardant les femmes sous le nez, devançant à la course un char léger, passant comme un éclair au milieu de deux commères qui jasent au coin d'une rue, marchant sur le pied de ce badaud qui regarde un escamoteur, renversant sur une borne cet autre nigaud qui lit une affiche, et toujours riant comme un fou des burlesques accidents causés par sa vivacité. Non , la démarche du chevalier , maintenant grave et mesurée , annonce un homme raisonnable ; la noble audace qui brille sur son visage est tempérée par la douce joie dont son front rayonne; son regard lier avertit les passants du respect qu'ils lui doivent; dans toute sa personne est répandu
ym
VIE DU CHEVALIER
je ne sais quel air de dignité qui semble leur dire : Honorez un père de famille. •
J'espérais trouver chez, moi Rosambert, à qui je brûlais d'apprendre mon bonheur. En eiTet, Jasmin me dit que le comte était venu, mais qu'il n'avait pu m'attendre longtemps. Une maladie dangereuse tout à coup survenue à l'un de ses oncles , dont il était le seul héritier, l'obligeait d'aller s'enterrer au fond de la Normandie , dans une terre dont un de ses oncles était le seigneur. Rosambert n'avait pu dire à Jasmin si son retour serait prompt ; mais au cas que son exil se prolongeât, il me priait de venir passer quelques jours avec lui , si j'en avais le courage et si mes amours me le permettaient.
O ma jolie cousine! ton souvenir m'occupa le reste de cette journée; et durant tout le cours de celle qui la suivit, un ciel nébuleux mannonça la nuit du rendez-vous. Je soupai avec le baron ; ensuite , au lieu de remonter chez moi, je descendis sous la porte cochère. Le suisse, enfm gagné par mes libéralités , ne me vit pas sortir. Je me rendis derrière le couvent, dans une rue écartée, où Derneval, accompagné de deux fidèles domestiques, m'attendait déjà. Les échelles de cordes furent bientôt attachées; bientôt j'embrassai celle que j'adorais. Il faut avouer qu'elle eut cette nuit-là de grands combats à soutenir. Je n'osais aspirer encore à l'entière possession d'une amante aussi honorée que chérie ; mais je voulais obtenir des faveurs plus précieuses que celles qui m'avaient été jusqu'alors accordées. Il fallut toute la vertu de Sophie pour arrêter mes entreprises à chaque instant renouvelées. A quatre heurc's du matin, nous nous donnâmes le baiser d'adieu. Jasmin, muni d'une grosse clef, attendait mon retour, et
DE FÂUBLAS. SS9
m'ouvrit doircement les portes de l'hàtel dès qu'il entendit le signal convenu.
C'est ainsi que pendant trois mois je trompai la vigilance du baron, qui dormait tranquille, tandis que Sophie, ayant à combattre sa propre faiblesse et mes désirs toujours renaissants, m'étonnail par sa longue résistance, me forçait d'admirer les ellbrts heureux de sa vertu sans cesse exercée , me renvoyait chaque nuit plus amoureux , et redoublait mon supplice en m'avouant que tant de privations ne lui paraîtraient guère moins douloureuses qu'à moi si elle n'en trouvait pas un dédommagement bien doux dans le témoignage de sa conscience pure et dans l'estime de son amant.
C'est ainsi que pendant trois mots je trompai la jalousie de madame de h*** , à qui mes journées étaient consacrées. I.a marquise me recevait souvent chez sa marchande de modes, quelquefois à sa maison de Saint-Cloud, quel-
quefois aussi chez elle. J'arrivais rarement le dernier aux
aeo
VIE DU CHEVALIER
rendez- VOUS. Ma belle maîtresse, charmée de mes empressements, et peut-être étonnée de ma constance, semblait craindre surtout d'épuiser mon amour. Son état, qui exigeait tant de ménagements , fournissait différents prétextes aux refus fréquents dont elle aiguillonnait mes désirs. C'étaient des faiblesses d'estomac , des migraines, des maux de cœur, mille autres indispositions qui toutes, me rappelant qu'elle était mère , la rendaient plus intéressante à mes yeux. Étonné cependant de voir sa taille aussi belle garder les mêmes proportions, j'attendais impatiemment cette nuance d'arrondissement qui devait m'assurer la paternité. Aux questions pressantes que je lui faisais de temps
en temps, la marquise répondait qu'il était possible qu'elle se fût trompée d'un mois; que bien des femmes atteignent le quatrième et le cinquième avant que leur taille arrondie eût décelé leur grossesse; enfin que le dérangement de sa santé et d'autres signes plus certains ne lui permettaient pas de douter de son état.
Rosambert revint dans les premiers jours d'octobre. Son oncle, en mourant, l'avait mis dans l'embarras des richesses; les Normands, naturellement plaideurs, l'avaient chicané; les jolies filles du pays de Gaux l'avaient consolé. A la nouvelle de la grossesse de madame de B***, le comte me félicita d'abord; mais au récit des circonstances singulières qui avaient accompagné la tardive confidence qu'on nx'en avait faite , il sourit et secoua la tête d'un air défiant.
« Mon ami, me dit-il, tout cela n'est pas clair; je crois que les alarmes de la marquise n'ont pas dû vous inquiéter beaucoup, et son état me parait au moins problématique. D'al)ord, s'il est vrai qu'à l'époque de cette aventure de l'ottomane elle ait renoncé à M. de B***, et c'est un effort
dont je la crois bien capable, il est encore moins douteux qu'aux premiers indices d'une fécondité traîtresse elle se sera arrangée de manière que son heureux époux puisse s'attribuer tout l'honneur du chef-d'oeuvre qui serait mis en lumière huit mois après. Ainsi , vous concevez qu'elle n'a joué l'inquiétude que pour attendrir davantage votre cœur compatissant. Mais il y a plus : je crois, mon cher Faublas, que vous n'avez pas encore eu l'esprit d'être père. Qu'est-ce, je vous prie , que cette grossesse dont on ne vous instruit qu'au bout de deux mois? L'accident , heureux ou sinistre, ne vous intéressait-il pas assez pour qu'on vous l'apprtt dès la première lune? Et puis, remarquez que trois mois se sont
écoulés depuis la confidence : trois et deux sont cinq. Cinq
ses
mois révolus, et rien ne parait encore! et, de votre propre aveu, il n'y a pas trace d'embonpoint! Que diable! mon ami , voilà de ces choses sur lesquelles on ne peut tromper un amant. Ah ! mon cher Faublas ! je vous assure que ce petit chevalier-là est avorté... Mon ami , cette grossesse a été imaginée pour vous ramener, vous retenir et vous intéresser. Au reste la ruse n'est pas mauvaise : je n'en veux d'autre preuve que le grand succès qu'elle a eu. *
Les observations de Rosambert me paraissaient pressantes ; mais il m'en coûtait beaucoup de renoncer au doux espoir dont j'étais bercé depuis quelques mois. Je me promis de ne rien négliger pour éclaircir les faits le soir même.
Justine était venue me dire qu'à l'entrée de la nuit je pourrais me rendre chez sa maîtresse ; je n'y manquai pas. Je n'eus pas besoin de frapper aux portes de l'hôtel, elles étaient ouvertes; mais le suisse me vit, je nommai Justine, et, me coulant derrière une voiture qui venait apparemment d'entrer, je gagnai l'escalier' dérobé. Arrivé au boudoir, j'ouvris la porte, j'entrai brusquement, et je ne fus pas peu surpris d'entendre M. de B^^*, qui parlait très-haut dans la chambre à coucher de la marquise. A l'instant même Justine, sans doute effrayée du bruit que j'avais fait en ouvrant la porte , se précipita de la chambre à coucher dans le boudoir.
« Il rentre dans le moment, » me dit-elle en me poussant dehors. J'eus bientôt descendu quelques degrés. « Mais voyez donc cette sotte, qui s'enfuit quand je lui parle, » s'écria M. de B^^^, qui poursuivit Justine. Il entra dans le boudoir à l'instant où elle tenait d*une main le (lambeau dont elle m'éclairait, et de lautre la porte entrouverte. 1^
Di: FAUBLAS.
ru$ée suivante, sans répondre un seul mol, acheva de tirer la porte, qu^elle ferma à double tour; et puis elle me lit signe de l'attendre. « N'ayez pas peur, me dit-elle dès qu'elle fut près de moi, il ne peut plus nous joindre; mais, monsieur, ce boudoir vous est funeste. »
Ici Justine laissa échapper des éclats de rire que le marquis entendit. • L'impertinente! s'écria -t- il, elle rit de sa sottise et elle me ferme la porte au nez I p Je n'entendis pas le reste; car Justine, qui faisait d'inutiles efforts pour modérer sa gaieté, recommença à rire plus haut qu'auparavant.
Je la pris dans mes bras : « Friponne, tu vas payer pour ta maîtresse ! » A ces mots , je soufilai la bougie ; je donnai un baiser à la rieuse, et je l'assis doucement sur les marches. « Eh! mais, monsieur, que faites-vous donc? Quoi! sur un escalier! i» Au lieu de répondre, je préparais le moment fortuné; mais Justine, un peu trop vive, lit un mouvement brusque et si malheureux, que le tiambeau, qui se trouvait à côté d'elle, roula du haut en bas de l'escalier avec un grand fracas. « Qu'est-ce que cela? cria le marquis à travers la porte. Justine, vous avez fait un faux pas? — Oh ! cène sera rien , rien du tout, lui répondit-elle d'une voix tremblante. — Oui, rien! répliqua-t-il , et elle ne peut pas parler! » Pendant ce court dialogue, Justine s'ellorçait de me chasser du poste que j'occupais, et que je m'obstinais à garder. Quoiqu'il me parût fort dur de quitter le champ de bataille avant d'avoir remporté la victoire, il fallut m'y décider pourtant. Le marquis venait de sonner ses gens, et nous l'entendîmes leur ordonner d'aller relever Justine, qui venait de faire un faux pas dans Tescalier dérobé. Je n'avais pas un moment à perdre. Au risque de me rompre vingt fois
VIE DU CHEVALIER
le COU j je descendis Tescalier dans un désordre extrême. J'aperçus près de là une remise , où je courus , non sans peine 9 me cacher et me rajuster de mon mieux. Je me disposais à sortir de ma retraite pour traverser la cour, quand les domestiques parurent au bas du grand escalier. Ils accouraient avec des lumières; je n*eus que le temps d'ouvrir la portière d'un carrosse, dans lequel je me précipitai.
De là je vis que Justine épargnait la moitié du chemin à ceux qui la venaient secourir. Elle fut ramenée comme en triomphe par les laquais , charmés de Tavoir trouvée saine et sauve après une aussi terrible chute. Déjà ces messieurs remontaient le grand escalier en faisant mille exclamations joyeuses , déjà je me préparais à profiter du moment pour m'échapper; mais mon destin bizarre m'avait réservé pour cette soirée les plus ridicules malheurs. Du gros de la troupe .se détacha tout à coup un grand diable de palefrenier, qui, s'acheminant tout droit vers la remise , commença par poser sa chandelle sur le marchepied du carrosse où je restais dans une horrible transe. Il visita ensuite une voiture remisée près de la mienne (c'était apparemment celle qui venait de ramener le marquis). Il fit encore quelques tours sous la remise , et, revenant enlin s'asseoir sur le commode marchepied , après avoir ôté sa chandelle , qu'il souffla : « Elle ne peut tarder à venir, dit-il ; attendons-la. » Dès que cette lumière, qui me gênait cruellement, fut éteinte, je me sentis plus tranquille. La nuit était si sombre, il faisait un brouillard si épais , qu'on ne distinguait rien à quatre pas de distance. Cependant un grand quart d'heure s'était écoulé, la personne désirée n'arrivait pas; je m'impatientais dans ma prison autant que mon geôlier, qui jurait tout bas sur son marchepied.
DE FAUBLA8. 371
Enfin j'entendis un léger bruit dans la cour. Le palefrenier l'entendit aussi , car il se leva en toussant doucement ; on lui répondit sur le mrroe ton, on s'avança, on lui parla tout bas. « C'est bon, répéta-t-il assez haut pour que je l'entendisse; dans celui-là, » ajouta-t-il, et il frappa sur mon carrosse. A ces mots, on quitta l'intelligent domestique , qui , resté seul , \int à ma portière , la ferma à clef, passa de l'autre côté, en fit autant, et ferma de même l'autre voiture remisée près de la mienne. « Maintenant, se ditil à lui-même, je puis allumer ce réverbère; » et, comme s'il y avait eu un parti pris de me désoler, il alla précisément en face de la remise allumer un très-gros fanal, qui^ dans le fond de cette cour moins large que profonde , jetait , malgré le brouillard , un assez grand jour pour qu'on pût aisément distinguer tout ce qui s'y passait. Après cette belle opération , il s'éloigna en sifflant.
Vous qui lisez cette fuiieste aventure, si vous aimez Faublas, plaignez-le. On léchasse d'un boudoir, on le dérange
sur un escalier, on le poursuit sous une remise , on l'emprisonne dans un carrosse; il est inquiet, il est morfondu , et, pour comble de malheur, il n'a pas soupe.
L'odeur des mets qu'on préparait dans les cuisines venait jusqu'à moi, et je n'en ressentais que plus vivement combien il est douloureux quelquefois d'avoir bon appétit. Ma situation , cependant , me paraissait si triste , que ce n'était pas la faim qui me tourmentait le plus. Ces mots : dans celui-là, me faisaient faire de terribles réflexions. Avais-je été découvert? le marquis, enfin bien instruit, préparaitil sa vengeance?
O mon ange tutélaire ! ù ma Sophie I ce fut toi que jMnvoquai dans ce moment critique. H est vrai que, toujours
VIE DU CHEVALIER
séduit par Tobjet présent , je t'avais oubliée pendant quelques heures; il est vrai que j'étais dans Tinfortune quand je t'adressai mon tardif hommage; mais honore-t-on moins dans son cœur le dieu dont on néglige quelquefois le culte? et n*est-ce pas surtout lorsqu'ils sont malheureux que les hommes implorent la divinité?
J'eus tout le temps de songer à ma jolie cousine. J'aurais pu m'évader peut-être ; mais je n'osais le tenter, parce que les domestiques allaient et venaient sans cesse dans la cour, parce que le fatal réverbère eût éclairé tous mes mouvements, parce qu'enfin, dans la crainte qu'on ne m'eût découvert et qu'on ne me guettât au passage, j'aimais mieux attendre l'ennemi que de l'aller chercher.
L'ennemi ne vint pas, et je finis par m'endormir dans mon poste.
Le bruit de la porte cochère qui criait sur ses gonds me réveilla sur le minuit; le suisse, un trousseau de clefs à la main , fermait toules les serrures et barricadait toutes les portes. C'était l'instant que je redoutais, c'était sans doute celui que l'on avait attendu pour me venir assiéger. J'en fus quitte pour la peur. Le suisse rentra paisiblement dans sa loge, un domestique éteignit les réverbères, et chacun alla se coucher.
Le silence profond qui régna bientôt dans l'hôtel me rassura totalement. Il était clair qu'on ne songeait pas. à moi, et que ces mots : dans celui-là, qui m'avaient tant inquiété, indiquaient seulement une aventure nocturne, dont j'allais être le témoin. Cependant je sortais d'un embarras pour retomber dans un autre; ma prison paraissait devoir être le lieu de la scène qui se préparait. Dans un espace aussi étroit, un tiers ne pouvait qu'incommoder les acteurs, et
DE FAURLAS. 17)
j'élais d'ailleurs Irès-îotéressé à ce (]ue ceux-ci , quels qu'ils
fussent, ne me découvrissent pas. Je ne pouvais donc sortir trop tôt du carrosse. Je voyais encore de la lumière dans les appartements; mais il n'y en avait plus dans la cour; mais le brouillard était toujours fort épais. Je pouvais, sans craindre d'être aperçu, (enter enfin la descente; je l'exécutai fort heureusement. Quel plaisir j'éprouvai quand je sentis le pavé de la cour! Un jeune Parisien, engagé |>our la première fois de sa vie dans une promenade sur mer, ne ressent pas une joie plus douce en rentrant dans le port.
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VIE DU CHEVALIER
Un léger retour sur moi-même calma Tivresse de ce pre* mier transport. Puisque tout était fermé, je m'étais procuré seulement une prison moins incommode : j'avais faim, j'avais froid , et , pour comble d'ennui , une horloge éternelle, sonnant des quarts quand je croyais compter des heures, me fatiguait de son bruit monotone et me promettait la plus longue des nuits. Les bougies s'éteignaient peu à peu dans les appartements, une profonde obscurité régnait partout; cependant personne ne paraissait encore : mon impatience était égale à ma curiosité.
• Il est enfin trois heures du matin; j'entends quelque mouvement dans la cour. Un homme, dont je ne puis distinguer les traits, s'avance doucement; je recule avec précaution ; il ouvre la portière et monte dans le carrosse au moment où , pressé d'un désir curieux , je m'assieds modestement derrière.
Après un quart d heure de silence, l'inconnu frappe des pieds, et, tout d'un coup, apostrophant à la fois la nuit, le froid , le brouillard , et une personne qu'il appelle chienne, il descend du carrosse , se promène sous la remise , et , pour se distraire apparemment , il vient à deux pas de moi satisfaire un besoin trùs-malhonnête. Ce monsieur, dès qu'il a fini , donne de nouveaux signes d'impatience.
« La chienne! » s'écrie-t-il à tout moment; et il accompagne cette exclamation de quelques autres expressions plus énergiques. Enfin il ajoute : ^ Que c'est bête de me donner rendez- vous ici , de ne pas vouloir que j'aille dans sa chambre comme les autres fois! Elle vient me conter que la nuit dernière madame a entendu du bruit , et que ça tache son honneur. Son honneur! je dis, ça se peut bien; mais fautil pour cela qu'elle me laisse pendant deux heures gober le
brouillard et le rhume? la chienne de femelle ne sait donc pas que quand un homme est gelé... »
La complainte de l'amoureux (on devine que c'en était un) fut interrompue par un léger bruit qui attira son attention et la mienne. Il se leva, alla au-devant de la personne aimée , la joignit à peu de distance , et lui reprocha sa lenteur. Elle se justifia par un baiser bien appuyé. Cette façon de répondre plut apparemment beaucoup à l'amant; il répliqua de la même manière , et la conversation s'anima au point que le choc égal et soutenu de leurs lèvres amoureusement pressées forma bientôt un doux concert, dont un tiers observateur devait peu goûter l'harmonie.
A la crainte que j'avais d'être découvert se joignait alors un désir inquiet de savoir quelle était la beauté facile dont lé langage avait à la fois tant de douceur et d'énergie; mais les ténèbres épaisses qui m'avaient protégé contre l'amant dérobaient l'amante à mes regaifls curieux. L'heureux couple qui s'entendait si bien sans se parler monta dans le carrosse ; il en partit aussitôt des soupirs étouffés , des gémissements tendres ; et la caisse , violemment poussée , fit en une minute vingt soubresauts qui m'apprirent assez à quelle espèce d'exercice se livraient ceux qui étaient dedans. Étrangement cahoté derrière, je songeais à quitter ma place, quand la voiture, remise par degrés dans son parfait équilibre, m'annonça que les athlètes reprenaient haleine, t Mon cher La Jeunesse! dit alors une voix dont je reconnus les accents si doux.... hélas l et si trompeurs.... mon cher La Jeunesse!... — Ma chère Justine! » répond aussitôt le butor; et je sens la caisse reprendre son balancement perfide.
J'essaie de me glisser en bas; un grain de sable se ren-
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contre sous mes pieds et s'écrase en criant. « Ah ! mon Dieu ! dit Justine, qu est-ce? J'entends du bruit... Vois dans la cour... nous sommes surpris. »
La Jeunesse élonné descend, passe près de moi sans me voir, marche au hasard dans la cour, et affecte de tousser. Justine, plus morte que vive, est restée immobile dans le carrosse. Je me montre à la portière : « C'est moi , charmante enfant, j'ai tout entendu ; renvoie La Jeunesse tout à l'heure; songe surtout qu'il me faut un gîte et que je n'ai pas soupe. — Quoi! monsieur de Faublas, vous étiez là? — Oui, j'étais là; mais renvoie La Jeunesse, donne-moi une chambre, donne-moi à souper. Je te dirai après ce qui m'est arrivé , ce que j'ai entendu , ce que tu as fait. »
A ces mots, je regagne mon poste en tâtonnant. La Jeunesse revient , il assure à Justine qu'elle s'est trompée, qu'il n'y a personne. Justine soutient qu'elle a entendu du bruit, que quelqu'un est levé dans Thôtel. Elle a la cruauté de renvoyer son triste amant, qui lie la quitte qu'après 1 avoir embrassée plusieurs fois, et sur la parole qu'on lui donne que, dès le lendemain même, on lui ollrira sa revanche à une heure et dans un lieu plus commodes.
Dès qu'il se fut éloigné, Justine me déclara qu'elle ne savait où me conduire. « Monsieur, me dit*elle, passe la nuit chez madame. — Quoi ! le marquis ?. . . — Il l'a voulu absolument. — Ha! hal mais tu as une chambre, toi, Justine?
— Oui, monsieur, tout prés de l'appartement de madame.
— Ëhbien! mon enfant, conduis-mot dans ta chambre. Il y a sept mortelles heures que je m'enrhume et que je jeune ici; voudrais-tu m'y laisser mourir de faim et de froid? — Ohl non, monsieur de Faublas, oh! sûrement non; mais c'est que.... si ma maîtresse entend du bruit? — Bon, je
n'en ferai pas tant que La Jeunesse en a fait la nuit dernière. »
Justine me prit par la main , et tous deux marchant sur la pointe du pied, allongeant le cou et prêtant l'oreille, nous gagnâmes à tâtons la petite chambre en question. Justine alluma une lampe et se hâta de faire du feu. Elle n'osait me fixer ; mais son regard timide et détourné semblait me demander grâce, et je voyais sur le minois chiflbnné de la friponne un petit air boudeur et confus qui le rendait plus piquant qu'à l'ordinaire. Oh! que j'étais tenté de lui pardonner! Oh! qu'un jeune homme de dix-sept ans a peine à garder sa colère dans la chambre d'une jolie fille de son âge! Je ne pouvais douter que La Jeunesse ne fût heureux; mais je Tétais aussi ; il ne s'agissait donc plus que de savoir lequel des deux on aimait davantage. Oui , mais avoir un rival dans les écuries de l'hôtel ! partager mes plaisirs avec un valet! il ne fallait en vérité rien moins qu'une idée aussi repoussante pour m'empècher de faire en ce moment une infidélité de plus à la marquise, une injure nouvelle à ma Sophie.
Aussitôt que les réflexions délicates eurent étouffé les désirs naissants, je sentis ma faim davantage : c Donnezmoi donc à souper, Justine. — Je n'ai rien , monsieur de Faublas. — Quoi! rien du tout? — Ah! ah! si fait, dans ma commode, deux pots de confitures. — Que deux, Justine? — Oui, les voilà; je n'en donne qu'à mes bons amis au moins ! — En ce cas, mon enfant, c'est donc La Jeunesse qui a entamé celui-là. Je n'ai qu^un regret, c'est de n'avoir l^as étrillé ton La Jeunesse le jour qu'il galopait après moi au pont de Sèvres. — Ah ! vous lui avez donné un coup de fouet! il avait le bras tout noir! — Je ne m'étonne plus de
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rintérèt que tu pris dans le temps à cette rencontre... Mon enfant, donne-raoi du pain. — Je n'en ai point. — Pas une bouchée? — Pas une miette. — Et à boire? — Oh! de l'eau plein ce pot à l'eau. ^
Deux pots de confitures ! c'est le souper d'une religieuse. Il est sain , mais il est léger ; mais mon estomac n'était pas content, et, pour le réconforter, il fallut avaler un malheureux verre d*eau qui me gela le palais et les entrailles. Quelle douleur! Justine paraissait souflrir de ma détresse. Le feu fiallailpas assez bien; elle tisonnait et soufflait sans cesse. Je devais geler ; elle boutonnait mon habit. Ce chapeau ne suffisait pas pour me garantir du froid; il fallut me laisser coiffer d'un de ses bonnets de nuit. On sentait des vents coulis partout; elle allait , pour me les épargner, fourrer du papier sous la porte. Justine, infatigable, prévenait les besoins que j'avais et ceux même que je n'avais pas; Justine, en lin, me prodiguait les attentions fines et recherchées, les petits soins délicats, toutes ces caresses empressées dont vous accable toujours une femme qui vous trompe ou qui va vous tromper.
« Monsieur, me dit enfin la rusée suivante, curieuse de savoir comment je m'étais trouvé l'espionnant à trois heures du matin , je croyais que vous aviez eu le temps de regagner la porte cochère ; je vous connais si prompt , si leste I je n'avais pas songé que, dans le désordre où vous étiez, il vous fallait quelques minutes... » Je l'interrompis pour lui conter de point en point ce qui m'était arrivé dans l'hdtel depuis que j'y étais entré. Elle se contraignit pour ne pas rire quand je lui parlai du boudoir ; le souvenir de sa chute sur l'escalier la fit presque rougir; un faux air de commisération parut sur sa maligne figure quand je lui racontai mon
umpiîsonnument dnns le carrosse; mais lorsque j'en vins à la dernière partie de mon récil , que je comptais égaler par 4|ue]ques épigrammes, il se lit dans tout son maintien la plus prompte des révolutions. La pauvre fdle baissa lesj'eiix, |>encha la tète, pâlit un peu, et, de sa main droite, comptant les uns après les autres les cinq doigts de sa main gauche, elle hasarda timidement quelques mots d'une justilieation fort diilicile
• Monsieur de Faublas , ne me dites pas ce qui s'est passé dans le carrosse, je le sais, j'y étais. — Tu veux donc bien en convenir? — Oui, mais je ne vous ai pas fait une infidélité. — Comment ! es-tu bien sAre de ce que tu dis là , mon enfant? — Certainement ; je ne vous ai pas quitté pour La Jeuness&, c'est au contraire La Jeunesse que j'ai trompé |K>ur vous. — Ha I ha ! — Oui , monsieur de Faublas ; vous
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ne m'aimez que depuis quelques mois , vous. — Et La Jeunesse? — Oh ! il y a plus de deux ans. Je vous ai préféré dés que je vous ai vu; mais je n*ai pas voulu rompre tout à fait avec lui , parce que je le ménage pour le mariage. — Tu t'y prends bien ! — Vous riez, mais soyez sûr qu'il m'épousera.
— Sans doute 9 Justine; il t'épousait il y a une demi-heure !
— Oh ! que je suis malheureuse I je vois que vous êtes fâché contre moi , et peut-être que demain ma maîtresse me chas* sera. — Quoi! tu penses que je lui dirai?... — Non, monsieur, ce n'est pas cela; mais madame la marquise n'est pas contente de ma chute sur l'escalier ; elle n'en a pas été la dupe. Quand je suis rentrée , monsieur le marquis est venu à moi , il avait l'air de me plaindre; mais madame m'a regardée de travers. « Elle mérite cela, a-t-elle dit sèchement; elle n'avait qu'à descendre tout de suite , au lieu de s'amuser sur l'escalier. » Elle ne m'a rien dit depuis, parce que monsieur ne l'a pas quittée; mais elle a reçu mes services avec beaucoup d'humeur, et je crains bien que demain...
— Justine, si elle te renvoie, tu n'as qu'à venir me le dire chez moi ; je te chercherai une place , à une condition cependant. Depuis cinq mois la marquise prétend qu'elle est enceinte... — Ah! monsieur, je vous assure... — Oui, ce que tu m'as assuré plusieurs fois; mais aujourd'hui ne te hâte pas de répondre; je saurai tôt ou tard la vérité, et si tu ne me l'as pas dite, je t'abandonne. — Mais, monsieur, si je vous la dis... — Oh ! ne crains rien , je ne te compromettrai pas. Ainsi , Justine , il est donc vrai que ta maltresse n'est pas enceinte? — Monsieur, elle vous a conté cela dans le temps pour se raccommoder avec vous; et cette nouvelle a paru vous faire tant de plaisir, que depuis elle n'a jamais pu se décider.... vous auriez tort de lui en vouloir. Tout ce
qu'elle en fait, c'est pour vous plaire. — Oui , oui... Justine, si elle te renvoie, je te chercherai une place; et, en amendant, tiens. »
Je la forçai d'accepter les dix écus que je lui présentais : « Vous feriez bien , me dit-elle , de vous jeter sur mon lit. — Mon enfant, je ne suis pas mal sur cette chaise. » Justine insista; mais mon malheureux sort me poursuivait. Je refusai, en lui observant qu'elle devait être plus fatiguée que moi; que son lit lui était nécessaire; qu'un simple matelas me suffisait, si elle voulait bien m'en faire le sacrifice pendant quelques heures.
Justine , docile à regret , étendit par terre , prés de la cheminée , sa paillasse , sur laquelle elle mit un matelas ; ensuite elle se jeta tout habillée sur son lit, beaucoup diminué par le partage; puis, me souhaitant une bonne nuit, elle me regarda tendrement et poussa un long soupir. Je ne sais quoi me fit soupirer aussi malgré moi ; mon imagination, toujours vive, égarait ma faible raison; j'allais succomber, quand tout à coup je me rappelai ma Sophie. Il est vrai que je me souvins aussi du balancement de la caisse. Quoi qu'il en soit, au lieu d'aller au lit de Justine, je me précipitai sur celui qu'elle venait de me faire. Je posai ma tête sur mon bras, devenu mon oreiller ; je m'endormis profondément , et je laisse au lecteur à décider si ce fut le dégoôt qui étouifa le désir, ou si , pour cette fois , l'amour tendre triompha de l'amour libertin.
Il y avait un peu plus de deux heures que je goûtais les doticeurs d'un repos bien nécessaire, quand je fus réveillé par cet horrible cri : Au feu !
Je me lève^ je me frotte les yeux ; c'était moi qui brûlais, c'était Justine qui criait de toutes ses forces. Lui ordonner
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de se taire; étouffer dans mes mains cruellement chauffées le feu qui a déjà consumé la moitié du pan gauche de mon habit; rejeter dans la cheminée le tison enflammé qui, ayant roulé jusqu'à la paillasse, y avait mis le feu aussi bien qu'au matelas; saisir près de la toilette de Justine un grand seau de faïence, qui heureusement se trouva plein d'eau; imbiber du fluide presque glacé la paillasse et le matelas ; d'un coup de main , arracher la couverture et les draps de Justine; jeter le lit de plume d'un côté, le second matelas de l'autre; renverser le bois de lit d'un coup de pied , ce fut l'affaire d'un moment : je lis tout cela plus vite qu'on ne le lira.
Cependant plusieurs personnes , attirées par les cris de Justine, accouraient à sa chambre; on lui crie d'ouvrir sa porte. Peu s'en faut que je ne perde la tête en reconnaissant la voix de ma belle maltresse et celle de son époux. Où me cacher? il n'y a point d'armoire ! je ne vois que la cheminée; je m'y fourre : Justine approche une chaise pour m'aider à y monter.
« Mais ouvrez donc , Justine, » s'écrie le marquis. Justine, en tenant la chaise, répond que le feu est éteint. « N'importe , ouvrez , réplique la marquise , ou je vais faire jeter la porte en dedans. — Encore faut-il que je m'habille, dit Justine en tenant toujours la chaise. — Vous vous habillerez demain , » répond son maître furieux.
Tous les domestiques sont accourus, on leur ordonne d'enfoncer la porte. A l'instant même je m'élance et je me cramponne. Justine retire la chaise, elle court à la porte, elle ouvre; on entre. l.a chambre se remplit de gens qui tous à la fois interrogent, répondent, commentent, s'effraient, se rassurent, se félicitent et ne s'entendent pas.
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Parmi tant de voix confondues , je distingue aisément la voix grêle du marquis. « Cette impertinente! qui met le feu à mon hôtel ! qui nous fait de ces peurs-là ! qui trouble mon sommeil et celui de sa maîtresse! » La marquise, pendant que son mari gronde, fait jeter par la fenêtre la paillasse et le matelas qui avaient fait tout le mal ; elle visite la chambre, et voit qu'il n'y a plus de danger. « Que chacun se retire, » dit-elle. Les hommes obéissent d'abord; quelques femmes, plus curieuses peut-être que zélées, offrent leurs services à ma belle maltresse , qui leur ordonne une seconde fois de se retirer.
« Comment avez-vous mis le feu ici? » crie le marquis, toujours en colère. « Un moment donc, lui dit la marquise; attendez donc qu'ils soient tous partis. — Et parbleu! madame, quand ils entendraient! le beau mystère! — Eh! mais, monsieur, ne voyez- vous pas que cette enfant est encore tremblante? Croyez-vous, d'ailleurs, qu'on se brûle exprès? — Ah! madame, vous voilà avec votre Justine, vous lui passez tout. Eh bien ! moi , je soutiens que c'est une sotte, une étourdie, qui (inira mal , je vous en avertis ! Tenez, j'ai toujours remarqué dans sa physionomie qu'elle était un peu folle. Voyez cette figure, n'y a-t-il pas quelque chose d'égaré? n'aperçoit-on pas?... —Allons, Justine, interrompit la marquise, apprenez-nous par quel accident.... — Madame, je lisais. — Une belle heure pour lire! s'écria le marquis : là ! ne faut-il pas avoir perdu la tête? — Madame, reprit Justine, je me suis endormie; la lumière, que je n'avais pas éteinte et qui était trop près du matelas... — Y a mis le feu , interrompit encore le marquis; le grand miracle! Et que lisiez -vous donc de si beau la nuit, mademoiselle? — Monsieur, répliqua la maligne suivante, c'est un
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livre qui s'appelle... le Physionomiste complet. » Le marquis s'apaisa tout à coup et se mit à rire : « C'est le Physionomiste parfait qu'elle veut dire. — Oui, monsieur, oui, le Physionomiste parfait. — Eh bien ! Justine, n'est-il pas vrai que ce livre-là est amusant? — Oh! oui, monsieur, bien amusant.... c'est pour cela.... — Et ce livre, où est-il? » demanda la marquise. Après quelques instants de silence, Justine répondit : « Je ne le trouve pas, il est apparemment brûlé. — Comment, br A lé! s'écria le marquis; mon livre est brûlé I vous avez brûlé mon livre! — Monsieur... — Et pourquoi prenez -vous mes livres, mademoiselle? qui vous a permis de prendre mon livre et de le brûler? — Eh I monsieur, lui dit la marquise , vous criez à me rompre la tète. — Comment, madame, l'impertinente brûle mon livre! — Eh bien ! monsieur, vous en achèterez un autre. — Ah! oui, vous en achèterez ! vous en achèterez ! Vous croyez donc , madame, que cela se trouve comme un roman? il n'y avait peut-être que cet exemplaire dans le monde, et cette sotte le brûle I — Eh bien ! monsieur , répliqua vivement la marquise , si ce livre est brûlé , s'il ne s'en trouve pas d'autre, vous vous en passerez; je ne vois pas grand mal à cela. — En vérité, madame, l'ignorance... Tenez, je m'en vais, car je vous dirais... Et vous, mademoiselle, je vous le répète, vous êtes une sotte, une étourdie, une folle, et il y a long-temps que je l'ai vu dans votre physionomie. » Il s'en alla.
Posé en travers dans une cheminée étroite et sale, forcé d'appuyer la tête et les épaules d'un côté, de roidir les jambes de l'autre, et, pour plus grande sûreté, de tenir les bras écartés, je me trouvais dans la plus incommode des situations. Je commençais à me fatiguer beaucoup.
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Cependant il fallait prendre patience, il fallait savoir comment tout cela finirait; je recueillis mes forces , et je prêtai l'oreille.
La marquise commença. « Le voilà parti ! c'est ce que je voulais. Nous sommes seules; j'espère, mademoiselle, que vous voudrez bien m'expliquer votre chute d'hier au soir, le bruit que j'entends chez vous depuis plus de deux heures; et, comme vous sentez que je ne crois pas à cette petite histoire du livre brûlé , je me flatte que vous daignerez m'ap^ prendre aussi par quel accident le feu vient de prendre ici. - — Madame... — Répondez, mademoiselle, vous n'étiez pas seule chez vous. — Oh 1 madame, je vous assure... — Justine, vous allez mentir! — Madame, je lisais.... comme je vous l'ai dit... — Vous mentez, mademoiselle; le livre dont vous parliez tout à l'heure est dans mon cabinet. — Eh bien ! madame, je travaillais.... je cousais.... Mais vous toussez, madame, vous vous enrhumez. — Oui, je m'enrhume, cela est vrai. Je vois que je ne pourrai pas savoir la vérité ce soir. Je vous laisse, mademoiselle; demain je serai sans doute plus heureuse, ou bien... (Elle revint sur ses pas. ) Il faut, de peur d'un nouvel accident, éteindre cela tout à fait, » dit-elle.
Elle prit en même temps le pot à Teau , qui se trouva sous sa main, et le vida sur les trois ou quatre tisons qui se consumaient dans les coins de la cheminée. Aussitôt s'éleva une épaisse fumée, qui, entrant à la fois par ma bouche, mon nez et mes yeux, faillit nietouirer. Mes forces m'abandonnèrent; je tombai sur mes pieds. La marquise recula d'effroi. Je sortis promptement de la cheminée ; la terreur lit place à Tétonnement. Nous nous regardions tous trois en silence.
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> Mademoiselle, dit enfin la marquise à Justine en la fixant d'un œil courroucé, il n'y avait personne chez vous! • Et puis, m'adressant un doux reproche : * Ah! Faublast Faubtasf • 'Justine se jeta aux genoux de sa maltresse : < Ahl madame, je vous assure... — Quoil mademoiselle, vous osez encoi-e!... ■ Pendant que la pauvre Justine tâchait de fléchir et de persuader la marquise, je considérais avec attention la simple parure de celle-ci. Un seul jupon mal attaché couvrait négligemment des charmes que mon iniagination aurait devinés, que mes yeux avaient vus, que ma mémoire me rappelait. De longs cheveux noirs épars couvraient ses épaules d'albâtre, et retombaient mollemeot sur sa gorge entièrement découverte... Que ma maîtresse était
Ik'IIc ! J'oubliai la supposition de grossesse ; el saisissant une
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main^ que je baisai : « Ma chère maman, les apparences sont souvent trompeuses. — Ah! Faublas, à qui m'avez-vous sacrifiée! — A personne; un mot d'explication, et ma justification ne sera pas difficile. • Justine voulut m'appuyer de son témoignage. « Vous êtes bien audacieuse, lui dit sa maltresse... — Oui, vous avez raison, bien audacieuse! v s écria le marquis de B^^^, qui, lassé d'attendre sa femme, la venait chercher.
La marquise souille la lumière, me donne un baiser sur le front, et me dit tout bas : « Faublas, un peu de patience, je reviendrai dans un instant. » Elle éleva la voix, et s'adressa à Justine : « Mademoiselle, sortez, venez avec moi. » Justine, qui connaît les êtres, ne fait qu'un saut; la marquise sort, repousse son mari qui allait entrer, tire la porte, la ferme à double tour, retire la clef, et me voilà encore une fois en prison !
Pour cette fois , mon esclavage me parut supportable ; un doux espoir au moins m'était permis. Mes comiques tribulations , si étrangement variées , prolongées si cruellement pendant la nuit entière , allaient sans doute finir, et la marquise, bientôt revenue, ne pourrait me refuser le juste dédommagement de tant de maux soufferts pour elle. Cette consolante idée ranima mon courage; je pris une chaise, que j'adossai contre la porte, et, comme un chasseur à l'affût, j'attendis ma proie.
Bientôt j entendis du bruit dans l'appartement des époux , on parlait vite, on parlait haut; on disputait avec aigreur. Je jugeai que la marquise , ne pouvant se débarrasser de son mari , avait pris le parti de le quereller, et je ne doutai pas qu'elle ne réussit bientôt à Timpatienlor assez pour l'obliger à quitter la place : il en arriva tout autrement. Après d'assez
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longs débats, la marquise accourut de sa chambre vers la mienne. « Voilà bien , disait-elle avec feu , la scène la plus scandaleuse! Ne me suivez pas, monsieur, gardez-vous de me suivre! »
Elle était déjà au bout du corridor, tout prés de ma prison. Je ne sais si elle s'accrocha quelque part ; mais le pied lui manqua , et elle tomba si rudement que la clef de ma chambre , s' étant échappée do sa main , vint rebondir contre ma porte. Mon amante infortunée jeta un cri terrible. Son mari, qui la suivait de près, la releva; plusieurs femmes accoururent, on la ramena chez elle. Un moment après le marquis s'écria : « Elle est blessée! que mes gens se lèvent, que le suisse ouvre les portes , qu'on amène le premier chirurgien! •
Oh! comme mon cœur palpita dans ce triste moment! que le malheur de la marquise me causa d'inquiétude ! qu'alors il me parut douloureux d'être ainsi renfermé , de ne pouvoir apprendre si sa blessure était dangereuse , si ses jours étaient menacés! Mon impatience s'accrut par mes réflexions. Au milieu des embarras qu'un pareil accident allait causer, dans ces moments de trouble et d'agitation , Justine pourrait-elle quitter sa maîtresse? songerait-elle à me délivrer? Le temps était précieux, le jour commençait à paraître. Si je parvenais à m'échapper, si je pouvais rentrer chez moi , Jasmin , le premier venu que j'enverrais à
I hôtel du marquis rapporterait des nouvelles de sa femme.
II fallait donc tenter tous les moyens possibles pour me procurer ma liberté. Le bruit de la porte cochére, qu'on ouvrit avec fracas, m'annonçant qu'un des plus grands obstacles était levé , me donna l'espérance de pouvoir surmonter ceux qui me restaient. J'essayai d'abord, mais inutilement, de
tirer à moi , par-dessous la porte , la clef restée dans le corridor. Je voulus ensuite démonter la serrure en détachant les vis qui la fixaient; mais elles étaient rivées en dehors.
J^examinais la serrure avec attention ; je tâchais de rouvrir avec mon couteau , quand La Jeunesse , dont je reconnus la voix, me dit tout bas: « C'est toi, Justine? Je te croyais chez ta maîtresse ! Ouvre-moi donc. » L'occasion était trop belle pour la laisser échapper; je prends mon parti sur-le-champ, et, résolu de donner quelque chose au hasard, je déguise ma voix en la diminuant; je contrefais de mon mieux celle de Justine; et, glissant pour ainsi dire les mots à travers la serrure , je réponds : « C*est toi , La Jeunesse ? dis-moi donc comment va ma maltresse. — Ta maltresse va bien ; la peau est à peine écorchée : monsieur vient de nous dire que le chirurgien a dit que ce n'était rien. Mais comment ne sais-tu pas cela, toi? Ouvre-moi donc. — Je ne puis pas , mon bon ami ; madame m'a enfermée. — Bah ! — Oui ; tiens, la clef est par terre dans le corridor : cherche. »
La Jeunesse regarde et trouve la clef; il ouvre la porte et me fixe : « Ah! mon Dieu, c'est le diable! » dit-il. Je tente le passage, il m'adresse un grand coup de poing : je parc et je riposte. Le coup est si prompt , si heureux , que le coquin tombe à la renverse avec une balafre sur l'œil. Je saute par-dessus lui , je me précipite sur l'escalier : mon ennemi se relève et me poursuit. Plus agile que lui , parce que je ne suis pas éclopé , parce qu'un motif plus pressant m'anime, je traverse rapidement la cour, et déjà j'ai franchi le seuil de la porte cochèrCj^ quand La Jeunesse, d'autant plus furieux qu'il désespère de m'atteindre , s'avise de crier de toutes ses forces : « Arrête ! au voleur ! »
n . VIE DU CUEVALIER
J'avais enfilé une rue de traverse : la peur me donnait
des ailes. La Jeunesse, suivi de quelques autres domestiques, criait encore; mais tous étaient loin derrière moi. Je me croyais sauvé , lorsqu'au détour d'une rue je tombai dans une patrouille de la garde de Paris. Le sergent m'arrêta sur ma mine. En elfet , il était impossible d'en présenter une plus étrange. Tant de soins m'avaient occupé sur la On de cette nuit , qu'alors seulement je m'aperçus du grotesque équijiage dans lequel je courais les rues : une partie de mon habit brûlée, l'autre bariolée de suie, toute ma personne barbouillée de Tumée, et enfin ma Ij^te enterrée dans un bonnet de nuit de Justine j je ne m'étonnai plus qu'en me voyant Là Jeunesse eùf, dit : « C'est le diable ! •
Malgré la surprise que rac causait à moi-même ce costume rembruni , j'assurai au sergent que j'étais un bonnêlc
homme. Il paraissait peu disposé à m'en croire sur parole, et d'ailleurs La Jeunesse arriva sur ces entrefaites avec sa séquelle essoufflée. Tous les valets m'environnèrent, et crièrent à tue- tête aux soldats qui me serraient : « Ârrêtezle, c'est un coquin, c'est un voleur; amenez-le à l'hôtel. » Je demandai qu'on me conduisit chez le commissaire du quartier : ma requête fut trouvée si juste, qu'on y satistit sur-le-champ.
Le commissaire attendait un scellé; quand il sut qu'il ne s'agissait que d'une plainte , il parut mécontent d'avoir été réveillé si matin. « Mon ami, me dit-il, qui êtes-vous? — Monsieur, je suis le chevalier de Faublas , votre très-respectueux serviteur. . — Ah ! pardon , monsieur ; où logez-vous ?
— Chez mon père, le baron de Faublas, rue de l'Université.
— Que faites-vous ? — Pas grand'chose , comme tant de jeunes gens de famille. — D'où sortez-vous? — Dispensezmoi de répondre à cette question-là. -r- Je ne le puis. D'où sortez^ vous? — D'une cheminée. — Monsieur, voilà de mauvaises plaisanteries que vous pourriez payer cher. — Non, monsieur, ce sont des vérités que mon habit vous prouve: regardez plutôt. — Où alliez- vous? — Me coucher.
— Belles réponses ! Où est le plaignant? »
La Jeunesse se montra. « Mon ami, comment vous nommez-vous? » Je répondis pour lui : « La Jeunesse. — Monsieur... de grâce, me dit l'homme de loi, je parle à ce garçon. (A La Jeunesse.) Où logez-vous, mon ami? — Dans le cœur d'une des femmes de madame la marquise, répliquai-je aussitôt. — Ce n'est pas vous que j'interroge. (^4 La Jeunesse.) Que faites- vous, mon ami? — Il caresse les demoiselles dans les carrosses. »
Le commissaire frappa du pied; La Jeunesse me regarda