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VIE DU CHEVALIER
d'un air interdit. Le pauvre garçon troublé ne savait que répondre aux questions dont Taccablait notre juge bourgeois. Il déposa -cependant qu'il m'avait trouve enfermé chez mademoiselle Justine , dans une chambre de l'hôtel du marquis de B*** ; que je forçais une serrure; qu'en sortant , je t avais apostrophé, lui plaignant, dun coup de poing sur tœiL
L'homme de loi, qui voyait dans tout cela des choses très-graves, me pria de m'asseoir un moment; il parla bas à son clerc* Quelques minutes après , je vis arriver le mar*
quis de B***.
(// élève la voix en entrant.)
« On vient de m'avertir qu'un voleur. . Ah ! ah ! c'est M. Duportail I
Le Commissaire. — M. Duportail ! mais ce n est pas là le nom que monsieur a fait écrire.
Le Marquis {riant). — Pardon , monsieur Duportail ; mais je vous vois dans un état!... Comment?... Pourquoi?...
Faublas {se penchant à l'oreille du Marquis). — Il m'est arrivé l'aventure la plus plaisante !... Je vous conterai cela... mais ce n'est pas là le moment.
Le Marquis {le regardant beaucoup). — Oui... oui... mais comment diable arrive-t-il que vous vous trouviez chez moi dans cet équipage?
Le Commissaire. — Monsieur le marquis, je vais vous lire la déposition.
Faublas. — Inutile... {Bas au Marquis). Je vous conterai tout cela.
Le Marquis {le fixant dun air incertain). — Oui , oui ; mais voyons la déposition. »
Le commissaire allait la lire; je tirai le marquis dans un
UK FAUBLAS.
coin de l'étude , et , affectant de lui parler bas : « Tirez-moi d'ici promptement, lui dis-je. Vous savez comme mon père me gène; s'il apprenait jamais!... si le commissaire s'avisait de l'envoyer chercher !
Le Marquis (haut). — Il est donc enfin revenu de Russie , monsieur votre père ?
Faublas. — Oui.
Le Marquis, r— Parbleu ! c'est un homme bien singulier; il est introuvable 9 et vous aussi. J'ai été vingt fois à l'Arsenal!...
Le Commissaire. — Mais monsieur ne demeure pas à l'Arsenal.
Le Marquis. — Monsieur Duportail ne demeure pas à l'Arsenal?
Le Commissaire. — Monsieur ne se nomme pas Duportail.
Le Marquis. — Ne se nomme pas Duportail?... ah! en voilà bien d'une autre !
Le Commissaire. — Riez, monsieur, riez tant qu'il vous plaira ; mais monsieur nous a déclaré demeurer rue de l'Université , et s'appelelr Faublas.
Le Marquis {reculant tout étonné). — Hein!... quoi?... comment?... qui parle de Faublas ?
Faublas (d l'oreille du Marquis). — Chut! chut! j'ai donné ce nom-là, parce qu'il est fort désagréable de décliner le sien chez un commissaire.
Le Marquis. — Ah! je comprends!... Comment se porte mademoiselle votre sœur , monsieur ?
Faublas (d'un Ion triste). — Assez bien.
Le Marquis. — Un jour que je vous rencontrai à l'Opéra , vous me dites que vous ne connaissiez pas ce monsieur de Faublas.
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VIE DU CUt:\ilLIER
Faublas. — Ah ! c'est que vous me parliez du (ils , qui est un mauvais sujet... mais le père!... ohl brave gentilhomme !
Le Marquis. — Ah çà ! dites-moi donc par quel hasard mes gens vous ont poursuivi ?
Le Commissaibe. — Monsieur le marquis , écoutez la déposition ; elle est sérieuse.
Le Marquis. — Eh bien ! lisez, j'écoute.
Faublas (au Marquis). — Monsieur, le temps se passe.
Le Marquis. — Oh ! cela ne sera pas long.
Faublas. — Mais je vous raconterai tout cela.
Le Marquis. — Sans doute; mais voyons ce que mes gens ont déposé... Vous pouvez être tranquille ; je sais bien que vous n'êtes pas un voleur. »
Le commissaire lut la déposition tout entière. Le marquis lit rentrer La Jeunesse, resté dans la cour avec les autres domestiques. La Jeunesse coniirma tout ce qu'il avait dit, et entra dans de nouveaux détails bien propres à éclaircir les faits que je ne pouvais nier.
Le Marquis. — « Monsieur était enfermé dans la chambre de Justine !. . Mais comment diable ? j'y suis entré , et je ne l'y ai pas vu !
Faublas. — Preuve que je n'y étais pas, monsieur le marquis.
Le Marquis. — Mais ma femme y est entrée aussi y elle y est même restée assez long-temps I... Monsieur, elle ne vous a pas vu non plus, ma femme.
Faublas. — Autre preuve que je n'y étais pas!... {Au Commissaire. ) Monsieur, vous voyez combien est vague l'accusation dont on me charge; trouvez-vous bon que je me retire ?
Le Commissaire. — Non pas, monsieur, non pas. Sentinelle , barrez la porte.
Faublas. — Quoi ! monsieur , vous pourriez. .
Le Commissaire. — J'en suis bien fâché , monsieur; mais vous entrez dans un hôtel on ne sait comment ni par où, on vous trouve enfermé dans la chambre d'une demoiselle... Cela n*est pas clair... Moi, je vois qu'on pourrait rendre plainte en séduction.
Faublas. — Juge de paix, recevez les dépositions, écoulez les témoins, attendez les preuves, et, toujours fidèle au vœu de la loi , rejetez surtout les perfides probabilités. Ce que vous appelez une conjecture n'est jamais qu'une incertitude , surtout quand il y va de l'honneur , je ne dis pas d'un noble, mais d'un citoyen, d'un homme, quel qu'il soit.
Le Marquis. — Permettez. . . Monsieur, où avez-vous connu Justine?
Faublas. — Monsieur, je pourrais me dispenser de répondre à cela ; cependant je veux bien vous donner une preuve de ma complaisance. J'ai connu Justine en même temps qu'une certaine femme Dutour, dont elle était l'amie, et qui servait ma sœur.
Le Marquis {d'un air satisfait). — Ha ! oui , qui servait mademoiselle Duportail?
Faublas. — Oui , monsieur.
Le Commissaire {avec humeur). — Si mademoiselle votre sœur se nomme Duportail , vous vous nommez Duportail aussi. Pourquoi faites-vous de fausses déclarations?
Le Marquis. — Ahl il n'y a pas grand mal à cela; je sais pourquoi , moi , je sais pourquoi. Laissez , monsieur, laissez sur votre procès- verbal ce nom de Faublas... {Il vint
VIE DU ClIEVALIEIl
à moi). Je ne veux .pas vous compromettre ; mais dites-moi amicalement ce que vous êtes venu faire chez moi,
Faublas. — Quoi ! vous ne devinez pas? J'ai connu Justine à cause de ma sœur; on m'a trouve dans la chambre de Justine : cette petite est jolie ..
Le Marquis. — Ah! petit libertin , vous avez passé la nuit avec elle ! La marquise serait bien contente si elle savait que le frère d'une de ses bonnes amies vient débaucher ses femmes!... Ah çà I mais, quand le feu a pris chez Justine...
Faublas. — Nous étions fatigués , nous dormions.
Le Marquis {en riant). — Vous avez dû avoir une belle peur quand j'ai frappé à votre porto.
Faublas. — Oh! vous n'en avez pas d'idée.
Le Marquis. — Mais nous ne vous avons pas vu ; où diable étiez- vous caché ?
Faublas. — Dans la cheminée.
Le Marquis. — Mais ma femme retournait dans la chambre de Justine. .. alors , elle vous aurait vu.
Faublas. ~ Point du tout : je l'entendais venir , je regrimpais dans la cheminée.
Le Marquis. — Et vous faisiez bien. Oh ! ma femme ne peut souffrir chez elle le plus petit désordre. Ce n'est pas qu'elle soit moins indulgente qu'une autre; mais écoutez donc, une femme honnête ne veut pas être compromise. Qu'on fasse tout ce qu'on voudra, pourvu que ce ne soit pas chez elle, elle n'y trouve pas à redire; et même, sur cet article, elle pousse quelquefois l'indifférence trop loin : quelquefois elle excuse dans ses amies des faiblesses... Monsieur, mademoiselle votre sœur est-elle encore à Soissons?
Faublas {paraissant hésiter). — Oui , monsieur.
Le MarOuis. — Quoi! vraiment! toujours dans ce couvent ?
Faublas {jouant t'embarras). — Oui, monsieur... oui... Pourquoi non?
Le Marquis. — Je vous demande cela parce que quelqu'un m'a dit l'avoir rencontrée dans les environs de Paris.
Faublas. — Dans les environs de Paris I... ce quelqu'unlà s'est trompé, monsieur; ce n'était sûrement pas ma sœur... Mais, monsieur le marquis, tout est fini, je pense; allons-nous-en.
Le Commissaire. ~ Monsieur, tout n'est pas fini ; j'attends quelqu'un. »
Ce quelqu'un entra au moment même : c'était mon père. L'homme de loi lui dit: < A qui ai-je l'honneur de parler, monsieur ?
Le baron de Faublas. — Monsieur, je suis le baron de Faublas.
Le Commissaire. — En ce cas , monsieur , j'ai mille excuses à vous faire. Je vous avais fait avertir parce que ce jeune homme, chargé d'une accusation assez grave, avait pris votre nom et se disait votre fils ; mais sa déclaration était fausse. Je suis fâché qu'on vous ait dérangé.
Le Marquis {au Commissaire). — Comment! sa déclaration était fausse ! mais ne vous ai-je pas prié, monsieur, de laisser ce nom de Faublas sur votre procès-verbal ? ( Tout bas au Chevalier). Vous ne sentez donc pas les conséquences de cela, vous? Si une fois ce commissaire écrit votre véritable nom , il enverra chercher votre véritable père , et cela fera une scène... Priez ce M. de Faublas de vous laisser son nom , cela finira tout.
« VIE DU CHEVALIEIt
Le chevalier de Faurlas ( au Marquis). — Ah I je n
Le Marquis. — Je vais lui dire, moi!.-. (Au Baron.) Dites qu'il est votre fils. ■
Ce|M>ndaat le baron , stupéfait de tout ce qu'il voyait, regardait leur à tour le conmoissaire, le marquis et moi. * Monsieur, répondit-il enfin au juge attentif, vos soins ne sont pas perdus, ma peine n'est pas inutile. Dans l'état où je vois ce jeune homme, je devrais peut-être le méconoaitre; mais le lieu même où je le trouve sollicite mon indulgence pour lui. Je le connais sensible et fier; s'il a fait quelque sottise , un interrogatoire ici l'en a sans doute asser puni... Monsieur, ce jeune homme vous a dit son véritable nom ; il est mon fils.
Lf, Maiiouis (au Baron). — Bien I très-bien \
DK FAURLAS.
Le CoMMist^AiRf:. — Mais je n'entends plus rien à cela , je vais envoyer chercher ce M. DuportaiL
Le Marquis {au Chevalier), — Il n'entend plus rien à cela? Je le crois bien.
Le Baron (avec fierté, au Commissaire). — Monsieur, quand je dis qu'il est moii fils...
Le Marquis (au Baron , le Hranl par son habit). — A merveille ! (Au Chevalier.) Il joue son rôle à merveille.
Le Chevalier (au Marquis). — Oh! le baron est un homme d'esprit; et puis il a de grands torts à réparer envers nous.
Le Commissaire (au Baron). — Monsieur, tout cela est fort bon ; mais il y a une plainte.
Le Marquis. — Ah! je m'en désiste.
Le Commissaire {au Marquis). — Cela ne suffit pas, monsieur; l'affaire est d'une nature... Le ministère public est intéressé.
Le Baron {avec violence). — Le ministère public est intéressé!... De quoi s'agit-il donc?
Le Marquis. — Bahl d'une misère... d'une intrigue d'amoureux.
Le Commissaire. — Une intrigue d'amoureux ?
Le Marquis {au Commissaire). — Ëh! oui, monsieur, une aventure galante. {Au Baron.) Ce n'est pas autre chose qu'une aventure galante, je vous le certiiie, moi!
Le Commissaire (au Marquis). — Monsieur, il ; a fausse déclaration , effraction, sévices, séduction.
Le Baron (avec le plus grand emportemenl). — Cela n'est pas possible; qui dit cela? qui ose attaquer l'honneur de mon fils et de ma maison 1
Le Marquis {au Chevalier). — Ah ! mais comme il joue
viiî: du cuevalieh
donc son rôle! cela n'est pas concevable... {Au père ) Allez , monsieur, tranquillisez-vous, il ne s'agit que d'un rendezvous galant. Monsieur votre fils a couché avec une des femmes de ma maison , et pour se sauver il a rossé l'un de mes laquais ; voilà tout.
Le Baron (au Commissaire). — Monsieur, vous savez mon nom , ma demeure ; vous trouverez bon que j'emmène mon ûls , en vous répondant de lui.
Le Marquis. — Oui , et moi aussi j'en réponds. {Au Chevalier.) Ah ! c*est qu'il ne faut pas perdre la tète !
Le Commissaire. — Messieurs^ vous serez tenus de le représenter en temps et lieu , et même par corps
Le Baron. — Ah ! même par corps!
Le Marquis. — Oui, par corps, par corps; allonsnous-en. »
Nous sortîmes tous trois. « Ah! monsieur, dit alors le marquis à mon père ; ah ! monsieur , comme vous jouez la comédie ! Que de naturel ! que de vérité 1 vous donneriez des leçons à ceux qui s'en mêlent! (// s'adresse à moi.) L'avez-vous entendu , quand il s'est écrié : Qui ose attaquer l'honneur de mon fils?... De son fils! il me l'aurait persuadé à moi-même , qui sais si bien ce qu'il en est. •
Tandis que le marquis parlait, le baron le regardait d'un air qui m'aurait beaucoup amusé si Je n'avais pas connu l'extrême vivacité de mon père. Je tremblais que les bizarres compliments dont M. de B^^^ l'accablait n'échauffassent sa bile; il se contint. Sa voiture l'attendait à la porte : « Point de façons, me dit- il, montez le premier. » Le marquis voulut me retenir. « Hé bien I continua le baron , allez-vous causer dans la rue, fait comme vous êtes? » Je m'élançai dans le carrosse; le baron s'y plaça près de moi : nous
DE FAUOLAS.
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saluâmes poliment le marquis; mais nous le laissâmes retourner chez lui â pied.
Mon père me dit alors : « Pourquoi voulez-vous absolument passer les nuits hors de Thôtel ? Les journées ne sontelles pas assez longues? Voyez à quels dangers vous expose votre indocilité I » Je m'excusai de mon mieux. « Mais votre santé que vous détruisez ! poursuivit le baron. — Ah ! mon père , jamais reproche ne fut moins mérité ; si vous saviez comme j'ai été sage cette nuit ! — Mon fils , croyez-vous parler encore au marquis de B^^^? — Assurément non, mon père; mais je vous assure que je pourrais passer dans Tannée trois cent soixante-cinq nuits comme la dernière , sans que ma santé en souffrit la moindre altération ; et si vous me permettiez de vous en faire le détail... — Non, mon ami , gardez cela pour M. de Rosambert. » Le baron ajouta : < Adélaïde, M. Duportail, vous et moi, nous sommes invités pour demain â dtner chez M. le duc de ^^^, à rentrée du boulevard Saint-Honoré. Si le temps change, s'il fait beau , nous partirons de bonne heure. Vous ferez tous trois un tour de promenade dans les Tuileries \ moi , je monterai un instant au château : j'ai à parler à M. de Saint-Luc, qui y loge. N'oubliez pas cela , je vous prie , et soyez prêt de bonne heure. »
Justine était chez moi quand j'y arrivai. La marquise avait ressenti de inortelles inquiétudes en apprenant qu'un voleur , caché dans la chambre de Justine , avait été arrêté et conduit chez un commissaire, où M. de B^^^ s'était aussitôt transporté. Elle avait chargé sa femme de chambre , non moins tremblante, de courir chez moi, d'y attendre mon retour, et de me prier de l'instruire exactement de tous les détails d'une rencontre dont les suites pouvaient être très-
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sérieuses. Justine pleura quand elle sut que je l'avais sacriliée pour sauver sa maîtresse. « Je sens bien, me dit-elle, que cela ne pouvait se faire autrement; mais monsieur va dire qu'il faut qu'on me chasse; et madame, déjà fâchée contre moi , saisira peut-être avec plaisir cette occasion de me renvoyer. » Je consolai la pauvre iille en l'assurant que je lui trouverais une place , et que , dans tous les cas , je ne l'abandonnerais pas.
Dès que Justine fut partie , je changeai d'habits , je me débarbouillai, et je courus chez Rosambert, à qui je racontai les joyeux accidents de la nuit passée. Je lui dis ensuite que, s'il voulait voir Adélaïde, il se trouvât le lendemain aux Tuileries, dans l'allée qu*on appelle Vallée du Printemps. Le comte me promit qu'il y serait avant midi.
Dans l'après-dtnée , je reçus une visite de Derneval, qui m'annonça que la nuit du lendemain nous verrait au couvent, quelque temps qu'il fit. « Mon cher Faublas, ajoutat-il, nous allons nous séparer! — Comment? — Les affaires qui me retenaient ici sont terminées ; tout est préparé pour la grande entreprise que je médite depuis plusieurs mois. Dans la nuit de demain j'enlève Dorothée. — Ah ! Derneval, pourriez-vous livrer au désespoir votre ami et l'amie de votre amante? — Non, chevalier, non; je parlerai à Dorothée, nous ne partirons pas que vous n'ayez une clef de la grille; croyez que, s'il le faut , je différerai d'un jour l'exécution de mes projets. »
Derneval me laissa livré à des réflexions cruelles qui m'agitèrent toute la soirée et toute la nuit suivante. Il part, me dis-je , il part avec ce qu'il aime! et moi je reste, et peutêtre ne verrai-je plus ma Sophie! Sophie osera-t-elle ouvrir celte grille? osera-t-elle venir seule au jardin? Et puis l'en-
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lèvement de Dorothée ne fera-t-il pas dans ce couvent un éclat terrible? Ne prendra-t-on pas les plus sages précautions pour empêcher qu'à l'avenir un pareil attentat ne se renouvelle ? Le jardin ne sera-t-il pas mieux gardé qu'auparavant? Ah I ma jolie cousine, il ne me sera plus permis que de t'apercevoir quelquefois à travers les jalousies de mon pavillon. Ah) Derneval I ah ! Dorothée, vous nous abandonnez! Est-ce là ce que voua nous aviez promis?... C'est ainsi que, ne prévoyant pas les événements qui se préparaient, je reprochais à Derneval son départ précipité , que bientôt j'allais désirer plus ardemment que lui.
Il y eut encore cette nuit-là un brouillard épais qui tombaau lever du soleil. Le baron , plus tôt éveillé qu'à l'ordinaire, trouva que le temps était humide et froid. Il ne savait s'il irait chercher Adélaïde ; il craignait que sa chère fille ne s'enrhumât. J'observai à mon père que le soleil allait échaulTèr l'air, et qu'aucune journée de l'automne ne serait plus belle. M. Duportail, qui arriva sur les dix heures, fut de mon avis : nous allâmes tous trois chercher ma sœur au couvent, et bientôt nous descendîmes aux Tuileries. Le baron ordonna à ses gens d'aller nous attendre au pont tournanl. « Je monte, nous dit-il, chez M. de Saint-Luc; promenez- vous.... — Dans l'allée du Printemps, mon père? — Oui. Je suis à vous tout à l'heure. »
Nous fîmes plusieurs tours d'allée ; Rosambert parut enfm; il remercia le hasard qui lui procurait une si heureuse rencontre. Il lit à Adélaïde tous les compliments qu'elle méritait, et pendant un quart d'heure il s'occupa tellement de la sœur, que le frère était oublié. Cependant je faisais mille efforts pour m'attirer son attention. Impatient de le consulter sur les malheurs nouveaux qui menaçaient
VIE DU CUEVALIER
mes amours y je le pris par le bras, et je le priai de m'accorder un moment. Il daigna enfin m*entendre : nous doublâmes le pas sans nous en apercevoir. Ma sœur, qui ne pouvait régler sa marche sur la nôtre , resta derrière , accompagnée seulement de M. Duportail. Nous ne songeâmes à revenir sur nos pas que quand nous fûmes au bout de Tallée. En nous retournant, nous vîmes Adélaïde fort loin de nous, au milieu de trois hommes : nous nous bâtâmes d'approcher. A quelque distance, nous reconnûmes dans les deux nouveaux venus mon përe et M. de B^^^ ; ils se parlaient avec chaleur. « Ah ! courons vite , me dit Rosambert , il se fait là-bas quelque quiproquo. Au moment où nous arrivâmes, le marquis disait à mon père :
« De quoi vous mèlez-vous, monsieur?
Le baron de Faublas. — De quoi je me mêle ! Connaissez-vous celle que vous insultez ?
Le Marquis. — Si je connais mademoiselle Duportail 1
Le Baron {avec emportement). — Ce n'est pas mademoiselle Duportail, monsieur, c'est ma fille. M. Duportail n'a pas d'enfants.
Le Marquis {très- vivement). — M. Duportail n'a pas d'enfants? Et qui est-ce donc qui a couché avec ma femme ?
Le Baron. — Que m'importe ?
Le Marquis. — 11 m'importe, à moi, et je sais lûen que c'est mademoiselle Duportail que voilà... {en montrant ma sœur). Elle est un peu changée, par la raison que je disais tout à l'heure.
Le Baron {furieux). — Par la raison que vous disiez tout à l'heure! vous osez le répéter!... Morbleu! monsieur, mettez un habit d'amazone à cet étourdi {en montrant le cheva-
lier de Faublas ) , la deoKHselle Duportail que vous avez vue , vous la verrez encore.
Le Marquis (regardant le chevalier d'un mr stupéfail). — Se pourrait-il?... ■
Cependant M. Duportail et Rosambert partageaient leur attention entre Adélaïde, qui paraissait prèle à pleurer, et le baron , dont leurs représentations ne pouvaient modérer la fureur.
Le chevà£ier de Faublas (s'approchaiU du baron) — Ah ! de grAce, mon |>èrel
Le Marquis (fixant toujours le chevaiier). — Son père!
Le Baron (lançai un regard terriMe à son fils). — Taisez-vous, monsieur; savez-vous ce qu'on dit à votre soeur? J'arrive au moment où on la félicite de oe qu'elle est accouchée avant terme, et de ce qu'il n'y paraît guère. MorUeu !
VIE DU CHEVALIER
déguisez- VOUS en femme, attrapez des sots, mais ne compromettez pas votre sœur.
Le Marquis {regarde le chevalier avec la pltis grande oMenlian). — Plus je l'examine... {Il lui fait un gesk menaçant , et court à M. Duporlail. ) — Si tu n'es pas un lâche, réponds-moi. {En montrant Adélàide.) Cette demoiselle estelle ta fille? {En montrant le chevalier.) Est-ce ce jeune homme que j*ai vu chez toi en habit d'amazone?
M. DupoRTAiL (avec le plus grand sang-froid). — Monsieur, vous ne savez pas que ma naissance est au moins égale à la vôtre ; mais je suis trop heureux de pouvoir conserver sur vous quelque avantage. Je me souviendrai des égards que se doivent encore des gentilshommes quand ils deviennent ennemis, monsieur; je ne vous tutoierai pas. Quanta vos questions , je voudrais bien n'être pas obligé d'y répondre.... Marquis, cette demoiselle n'est pas ma (ille; c'est ce jeune homme que vous avez vu chez moi en habit d'amazone. »
M. de B^^^ garda quelque temps un morne silence; il vint à moi, il prit ma main, qu'il serra fortement : d'un coup d'œil je lui fis comprendre que je l'entendais. Mon père aperçut ces signes meurtriers ; car je l'entendis qui ^ disait tout bas : < Ne pourrai-je jamais maîtriser mes premiers transports? Colère aveugle! funeste emportement! si tu allais me coûter mon fds! » — « Tu m'as indignement joué, me dit le marquis en baissant la voix. Demain, à cinq heures du matin, trouve-toi à la porte Maillot... Je n'ai pas à me plaindre de ton père ; mais Duportail et Rosambert sont tes complices : dis-leur que j'amènerai deux de mes parents pour les punir. Adieu, tu verras si je sais me venger. »
A ces mots il s'éloigna. Nous étions environnés d'une
foule de gens que le bruit de notre querelle avait attirés. Adélaïde , étonnée et tremblante , se soutenait à peine ; nous gagnâmes, aussi vite que sa faiblesse put nous le permettre, le ponl tournanlj où deux voitures nous attendaient. Le baron monta dans la nôtre avec ma sœur ; Rosambert nous reçut , M. Duportail et moi , dans la sienne; et, pour échapper à la foule qui nous suivait, les cochers eurent ordre de nous mener ventre à terre , et de ne gagner Thôtel du baron qu'après avoir fait de longs détours.
M. Duportail nous dit alors : « Messieurs, pourquoi fautil que vous nous ayez quittés! Vous étiez à peine à trente pas quand M. de B^^^ nous a abordés. Il m'a accablé de politesses et a fait mille questions à mademoiselle votre sœur, qui ne savait que répondre. Je vous avoue que moimême je comprenais peu de chose aux discours qu'il tenait. J'espérais que vous alliez revenir m'aider à sortir de l'embarras dans lequel je me trouvais. M. de B^^^, qui déjà m'avait félicité vingt fois du retour de ma fille et de la bonne santé dont elle paraissait jouir, M. de B^^^ s'est
adressé à mademoiselle votre sœur : D'honneur, madenrnselle , vous vous portez fort bien ; je vous trouve peu changée. Ici le marquis a baissé la voix ; mais comme je n'étais pas sans inquiétude, j'ai prêté l'oreille : Cela est élonnanlj a-i-il dit , car, si je calcule bien , t^oti^ êtes accouchée avant terme. Mademoiselle de Faublas a fait un cri ; je me suis écrié avec indignation : Accouchée avant terme ! monsieur ! vous osezi... Malheureusement, le baron était déjà derrière nous; tout à coup il s'est jeté entre sa fille et le marquis, et'd'un ton furieux il a dit à celui-ci : Qu'appelez -vous accouchée avant terme? Vous me ferez raison de cet insolent propos.
VIE DU CHEVALIER
»' Messieurs , vous savez à peu près le reste y et cette cruelle scène, ajouta M. Duportail en me regardant, aura sans doute des suites fâcheuses. — Oui, monsieur, oui sans doute , elle en aura. Demain , à cinq heures du matin , M. de B^^^, accompagné de deux de ses parents, nous attendra tous trois à la porte Maillot. — Encore un duel I encore du sang! s'écria Rosambert. — Voyez, FauMas, me dit M, Duportail, voyez quels sont les fruits d'une passion criminelle ! Demain six braves hommes vont s'égorger à cause de la marquise de B^^^ ! Demain , quel que soit Tévénement du combat, M. le comte et moi nous serons punis d'avoir participée vos égarements; nous en serons punis; car, tout guerrier que je suis, je l'ai cent fois éprouvé, il est bien cruel de ne sauver sa vie qu'en immolant un ennemi que souvent on estime. M, de Rosambert et moi , nous allons bientôt verser le sang de deux hommes que nous ne connaissons peut-être pas, qui jamais ne nous ont fait le moindre mal... — Ah! monsieur, je suis plus à plaindre que vous ; je me bats avec le marquis , avec le marquis, à qui j'ai fait tout le mal possible!... — 11 est fort singulier, interrompit Rosambert, que dans cette affâire-ci je soutienne votre querelle ! il est fort singulier que je me batte pour vous parce que vous m'avez soufQé ma mattresse.... Mais, messieurs, trêve de réflexions, s'il vous plaît , nous n'avons pas de temps à perdre. Demain , à six heures du matin, si nous ne sommes pas morts, il faudra que nous sortions du royaume. — Français! s'écria M. Duportail, vous qui m'avez donné l'hospitalité, je ne vous quitterai donc qu'après avoir transgressé la plus sage de vos lois? — Messieurs, poursuivit Rosambert, où nous retirerons-nous? » Je répondis vivement : « En Allemagne,
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— Oui, en Allemagne, si vous le voulez bien, nous- dit M. Duportail. — En Allemagne, soit, répliqua le comte. "
Nous arrivâmes à Thôtel. Adélaïde et le baron montaient déjà le grand escalier : M. Duportail courut à eux , croyant que j'allais le suivre. Je dis adieu à Rosambert: « Comment! où allez-vous donc? — Chez Derneval. Mon ami, occupez-vous des soins que la circonstance exige , songez à assurer notre fuite. — Mais ne vous verra-t-on pas dans lu soirée ?.. — Je ne puis répondre de rien ; peut-être ne seraije ici que demain à quatre heures du matin. » Je m'éloignai au moment où M. Duportail revenait sur ses pas pour me chercher.
J'entrai chez Derneval d'un air si etfaré, que d'abord il me demanda quel malheur m'était arrivé.
« Mon ami, j'ai demain une affaire d'honneur : demain je meurs, ou Sophie quitte la France avec moi. Il faut que la chaise de poste dans laquelle \ous devez enlever Dorothée emporte aussi mademoiselle de Pontis. > Derneval ne fut pas médiocrement surpris; nous nous occupâmes le reste de la journée des préparatifs de toute espèce que nécessitait notre grande entreprise. J'aurais pu , dans la soirée, passer un moment à l'hôtel ; mais je craignis que le baron ne m'y retint. Un peu avant minuit, je cachai mon épée sous un ample manteau ; Derneval prit la même précaution. Nous sortîmes accompagnés de trois domestiques dont mon ami me garantissait la bravoure et la fidélité. Arrivés sous les murs du couvent, nous jetâmes dans le jardin un gros paquet qui contenait tout ce qu'il faut pour habiller deux hommes de la tète aux pieds; et , dès que notre échelle de. <H>rde fut attachée, nous ordonnâmes à deux de nos domestiques de faire sentinelle à quelque distance, et au troisième
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de s'en aller pour nous amener notre chaise de posie à quatre heures précises.
Nous descendîmes au jardin : Derneval et Dorothée me laissèrent sous l'allée couverte avec ma jolie cousine. Nous allâmes nous asseo|ir au pied de ce marronnier si propice aux amours. Je regardais Sophie sans lui rien dire, et j'arrosais ses mains de mes larmes.
( Que signifie donc ce silence? me dit-elle; que veulent dire ces pleurs? — Sophie, ces pleurs annoncent des malheurs alTreux. Ne sais-tu pas que Dorotliée nous quitte ? — Oui ; mais son départ est dilféré d'un jour à cause de nous. — Non , ma Sophie, non, son départ n'est pas différé ; Derneval l'emmène cette nuit. — Cette nuit?— Oui; je ne puis te voir au parloir, je ne pourrai plus te voir au jardin : nous voilà séparés pour jamais. Ma Sophie , cette nuit est la der-
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nière que nous ayons à passer ensemble. — La dernière! s'écria-t-elle d'un ton douloureux. — Oui, la dernière : Dorothée nous quitte, Dorothée t'abandonne; elle sacrifie tout à sa tendresse pour Derneval ! Derneval est plus heureux que moi! — Ah ! mon ami, pouvez-vous désirer un bonheur qui me coûterait le mien? — Sophie, voici la dernière nuit que nous ayons à passer ensemble ! — Mon ami, passons^la de manière que nous n'ayons aucun reproche à nous faire demain. — Demain I... nous gémirons séparés ! et cependant Derneval et Dorothée seront sur la route de l'AUemagne. — De TAllemagne !.... Ils vont en Allemagne?. . . — Oui , ma bonne amie; — Ils vont en Allemagne ! . . . lié bien ! mon cher Faublas , nous irons bientôt les rejoindre; madame Munich m'assure que le baron de Gorlitz ne tardera pas à venir me chercher. — Le baron de Gorlitz arrivera trop tard. * — Pourquoi trop tard? — Il arrivera trop tard, ma bonne amie. — De grâce, expliquez-vous. — Sophie, le départ de Dorothée est le moindre malheur dont nos amours soient menacées. — Mais apprenez-moi donc... Faublas, ne m'avez-vous pas dit cent fois qu'à l'arrivée du comte de Gorlitz vous iriez vous jeter à ses pieds pour lui demander sa (ille? — En vain le baron de Gorlitz me Taccorderait-il , si mon père ne veut pas consentir à cet hymen. — Mais votre père l'approuvera dès que le mien. . . — Sophie, je ne dois pas vous abuser ; mon père me destine une autre femme. — Une autre femme ! et c'est vous qui me l'annoncez! Ah! cruel ! je vous entends trop bien!... je suis sacrifiée ! je suis sacrifiée ! — Non, ma Sophie, non, rassuretoi. Je ta renouvelle ici mes serments mille fois répétés, jatnais une autre ne portera ie nom de mon épouse ; mais si tu n'es pas la mienne, n'en accuse que loi. — Moi ! — Oui,
I HXt ME DU CHEVALIER
cet hymen si désiré, tu n'as pas voulu le rendre nrcessaire.
— Je ne vous entends pas. — Ah ! si depuis trois «mois, Ihoins rebelle aux vœux de ton amant... — Mon cher Faublas , que me dite&-vous ! — J'aurais présenté ma Sophie au baron de Faublas, je lui aurais .dit : Elle a reçu ma foi ; nos serments sont écrits dans le ciel : j'ai séduit sa faible jeu-
i nesse, il ne lui manque que le titre de mon épouse... — Qui? moi !... Faublas! j'aurais acheté par mon déshonneur...
— Par ton déshonneur !... Ah ! tu ne m'aimes donc guère, puisque tu te croirais déshonorée de m'appartenir I . . . Cruelle ! qu'attends-tu donc pour couronner Kamour le plus tendre? Nous allons être séparés I Bientèt on te conduira dans une terre étrangère, loin de ton amant désolé! Sophie, ouvre les yeux sur les dangers qui nous menacent : tu peux les prévenir, tu peux t'unir à moi par des liens indissolubles et sacrés; daigne, ma tendre amie, daigne... — Non, non, jamais je n'y consentirai ; jamais. •
Je fis d'inutiles efforts pour triompher de sa vertu. Désespéré d'une résistance opiniâtre qui ne me laissait aucun espoir, je me livrai à toute ma douleur. « Vos sanglots me déchirent le cœur, me dit Sophie ; mais qu'exigez-vous de moi? — Je n'exige plus rien. — Dans quel accablement je vous vois plongé, mon ami, mon bon ami ! (Elle serra mes mains dans les siennes.) — Sophie, jamais douleur ne fut plus profonde et plus juste. Sophie, les heures s'écoulent, le jour paraîtra trop tôt, et, je vous le répète, cette nuit est la dernière que nousayons à passer ensemble. — O ciel! de quel ton il me parle! quel sombre désespoir . respire dans toute sa personne !... Oh ! mon ami ! que vos larmes paraissent douloureuses! (Elle les essuyait avec son mouchoir.) — Elles sont cruelles... Elles annoncent la
mort. — • Dans quel funeste égarement ! — Ma bonne amie, mon Ame est dévorée d'un noir chagrin ; mais oe croyez pas que ma raison s'altère. Sophie , je pleure maintenant, bieil^ tôt vous pleurerez aussi; bientôt une aOreuse nouvelle répandue dans toute la. ville pénétrera jusque dans cette enceinte, et vos tardifs regrets ne vous rendront pas votre amant. — Cruel ! vous pourriez attenter à votre vie? — Non i ceifie sera pas de ma main que partira ce coup mor* tel... Sophie I si ma vie vous était chère, je la défendrais contre le marquis de B^^^. «-^- Ah! grand Dieul vous allez vous batti*e \ » ^
Elle tomba en faiblesse, -je lui prodiguai les soins que sa situation exigeait ; mais dès qu'elle commença à reprendre ses esprits , je profitai de mes avantages avec une promptitude qui bientôt m'assura la victoire.
Dernier combat de la pudeur vaincue , premier triomphe de l'amour récompensé, moment de la possession, moment de volupté suprême! le plus éloquent des écrivains a consacré* vos délices dans un ouvrage immortel : il faut vous taire, puisqu'on ne peut vous exprimer aussi bien.
Quatre heures et les matines venaient de sonner quand Derneval s'avança sous l'allée couverte. Je courus au-devant de lui ; il me dit que la chaise de poste était arrivée , que Dorothée, obligée de le quitter pour une demi-heure, rentrerait bientôt au jardin , et ne mettrait pas beaucoup de temps à changer d'habits. Je l'interrompis pour le prier de s'éloigner. « Ma Sophie est à moi, luidi&je; il faut maintenant que je la détermine à partir. »
Je me tournai vers mon amante, et, lui montrant les habits d'hoipme que j'avais apportés pour elle, je la conjurai de s'en vêtir et de laisser les siens. « Gomment ? pour-
ait VIEbUCUeVALtKH
quoi i — Derneval et Dorothée partent pour l'Allemagne, ton cœur ne te dit-il pas que nous partions avec eux? — Moi ! je donnerais à mon pf>re l'aiTreux chagrin... Hélas! ne suifrjedoDC pas assez coupable! — Écoute-moi, ma Sophie. — Non , je ne veux pas vous écouter ; non, crue) , vous m'avez perdue! Mon déshonneur était préparé... (Elle se jeta dans mesbras.)Faublas, maintenant tu peux tout sur ton épouse; mais prends pitié d'elle ! ah ! n'abuse pas do tes droits ! ne rends pas son déshonneur public ! — 0 ma chère Sophie! je voudrais t' épargner des alarmes cruelles; mais tu me forces à te rappeler que le marquis... — Hélas 1 — Ne
tremble plus pour des jours auxquels les tiens sont attachés; ton époux sera victorieux : ton époux... la famille entière du marquis, il la délierait maintenant! Hais tu ne connais pas les lois du royaume , Sophie : si , après avoir vaincu mon ennemi , je reste ici , je suis exposé à perdre la tète sur un échafaud! — Ah t malheureuse! où suis-je?
DE FAtULAS.
qu'ai-je fait?- — Sophie, il faut partir : nous irons en Allemagne; le baron de Gorlitz ne pourra te refuser à ton amant, et mon père confirmera mon bonheur... Ma chère Sophie, souflre que ton époux t'habille. »
Les trois quarts sonnent avant que Sophie soit entièrement travestie. Dorothée vient nous joindre; Derneval, impatient, me représente qu'il ne faut pas que l'aurore le trouve dans la ville, et que j'ai affaire à h porte MaiUoL
« Quoi! nous ne partons pas tous quatre ensemble? s'écrie Sophie. — Ma chère amie, l'honneur m'appelle; je te laisse avec Dorothée : je te remets sous la protection de Derneval. Derneval ne gagnera giière qu'une poste sur moi; il doit m'attendre à Meaux : dans deux heures je vous rejoins. (Sophie se jette dans mes bras.) — Je ne vous quitte pas ! je ne vous quitte pas ! (Derneval frappe du pied.)
— Le brouillard nous favorise encore, dit-il; mais le jour va nous surprendre ici. (Je m'arrache des bras de Sophie.)
— Faublas, si vous me quittez, je ne partirai pas. — Hé bien ! Sophie , je ne te quitterai pas ; hâtons-nous de sortir d'ici. »
Derneval avait prévu que nos deux amies auraient trop de peine à escalader le mur avec des échelles de cordes ; il s'était pourvu de deux courtes échelles de bois. Dorothée, depuis long-temps préparée à son enlèvement, fut bientôt dans la rue; mais Sophie serait tombée vingt fois si je ne l'avais suivie de près. Arrivée à la chaise de poste, elle voulut m'y voir monter le premier. « Mais, Sophie, l'honneur m'appelle! — L'honneur! eh! ne vous ai-je pas sacrifié le mien? Ingrat que vous êtes.! je ne vous quitte point, vous ne vous battrez pas! je ne veux pas que vous vous battiez.! »
4te
VIE DU CHEVALIER
Voilà ce qu'elle me disait lorsque j'entendis sonner cinq heures. Jamais situation ne fut plus cruelle que la mienne! Dans mon désespoir, je tire mon épée pour m en frapper; Derneval m'arrête. Sophie, tremblante, s'écrie : « Eh bien! je vous obéis y je pars! » Tandis qu'on la place près de Dorothée y je dis i Derneval : t H est cinq heures; s'il but que je m'en aille à pied, j'arrive trop tard, je suis déshonoré. Je vais démonter un de vos trois hommes; qu'il se rende le plus vite qu'il pourra à l'hôtel , où je vais passer pour ordonner qu'on lui donne le cheval que, sans doute, on a préparé pour moi. » Sophie, presque mourante, se penche à la portière. « Ah ! mon ami, me dit-elle, ahl du moins menez-moi sur le champ de bataille. — IMes chers amis ! ma Sophie, dans deux heures je vous rejoins. — Barbare ! cher amant ! cher époux ! songe 4 toi , défende ma vie ! »
Je vis partir la chaise de poste , et je gagnai au grand galop la rue de l'Université. Jasmin m'attendait à la porte de l'hôtel : t Ah! mon cher maître, hâtez-vous. IMonsieur le baron vous a fait chercher de tous les côtés ; désespéré de votre absence, il s'est fait seller un cheval , il a pris son épée; je crains bien qu'il ne soit allé se battre pour vous. — Ah ! mon Dieu ! >*
Je partis ventre à terre ; Jasmin galopait sur mes pas : « Monsieur, vous ne prenez donc pas votre bon coureur? — Va-t'en au diable... retourne à l'hôtel, un homme va venir te demander un cheval ; donne-lui le mien. »
Je poussai si vigoureusement celui que je montais, qu'en peu de temps je découvris Importe Maillai. Bientôt j'aperçus le baron environné de plusieurs hommes. Aux gestes que je lui vis faire, je jugeai qu'il déliait le marquis. Il me parut
DE FAUDLAS.
que M. Duportail , Rosambert et les deux parents de M. de B^^^ s'opposaient à ce combat.
Dès qu'on me vit, on se sépara. « J'en étais sûr, s'écria Rosambert. — Monsieur, me dit le baron, vous arrivez bien tard! — Ah! trop tard, mon père, trop tard sans doute, puisque vous alliez exposer vos jours. » M. de B^^^ m'interrompit : « S'il n'avait été question que de faire la jolie femme , tu te serais levé plus matin. Viens donc , femmelette lâche et perfide , ta mort va tout à l'heure venger mes affronts. »
Nos épées se croisèrent. La grande supériorité que j'avais acquise dans Tart de l'escrime ,. et le sang-froid que j'opposais à la fureur du marquis , balançaient en ma faveur l'immense avantage que donnait à celui-ci une attaque sans danger. A la vue de mon ennemi , je m'étais rappelé mes torts envers lui, et, quoique excusable à bien des égards, je sentais que j'avais plus d'un reproche à me faire. Je ne pouvais me déterminer à menacer la vie d'un homme dont j'avais aiUigé l'amour-propre et compromis l'honneur. Content de parer ses coups, je le laissais se consumer en efforts inutiles; et me fiant absolument sur mon adresse, je me flattais que , bientôt épuisé de fatigue , il serait trop heureux de sauver ses jours en s'avouant vaincu. Mon espérance fut trompée. Mon père, demeuré spectateur d'un combat si affreux pour lui, se tenait à dix pas de là; je pouvais le voir suivre d'un œil inquiet le mouvement rapide de nos épées. Plus d'une fois je crus que, emporté par son impatience, il allait s'élancer dans la lice : bientôt il courut à un arbre prochain , et , l'embrassant avec force , il s'y tint péniblement cramponné. M. de B^^^, la menace et l'injure à la bouche , ne cessait de provoquer ma colère , et me pressait
VIE DU CHEVALIER
toujours avec une vigueur dont j'étais étonné. Il n'avait pu cependant me faire perdre un pouce de terrain , et jusqu'alors ma tranquille résistance n'avait fait qu'augmenter sa fureur. Tout à coup , maîtrisant les transports de sa rage, il me trompa par une feinte adroite; je revins un peu tard à la parade; le fer ennemi, trop légèrement écarté, glissa le long de ma poitrine, qui soudain se teignit de sang. Mon père jeta un cri d'eflroi et tira son épée; mais aussitôt il s'arrêta et la brisa comme indigné; puis, levant les yeux au ciel, joignant ses mains et se jetant à genoux: « O ciel ! ô ciel ! s'écria-t-il , mon Dieu ! ayez pitié de moi ! Dieu puissant , conservez-moi mon fils ! »
Je ne pus soutenir le spectacle déchirant du désespoir de mon père. Le marquis à son tour, vivement pressé, se défendit vaillamment, mais ne retarda que de quelques instants le coup fatal. Sa chute devait (inir les mortelles anxiétés du baron. Cependant je vis mon père tomber sur le gazon presque en même temps que mon ennemi. J'imaginai que le baron me croyait grièvement blessé ; je courus à lui , et découvrant ma poitrine : « Rassurez-vous , ce n'est qu'une légère meurtrissure. » Mon père, sans dire un seul mot , se releva , regarda ma blessure et la baisa. Je voulus me jeter dans ses bras, il me retint et me montra le champ de bataille.
Je promenai mes regards autour de moi ; je vis que Tun des parents du marquis était étendu sans mouvement, et que l'autre faisait bander la plaie qu'il avait dans le flanc. Un chirurgien pansait Rosambert , que soutenaient M. Duportail et plusieurs domestiques. « Nous avons fait coup pour coup, me dit le comte dès que je fus près de lui : mon adversaire ne me parait pas très-blessé, j'en suis bien aise;
mais il m'a jeté par terre, j'en suis fâché. » Le baron ne tarda pas à nous joindre; il entendit le chirurgien nous assurer que le comte n'était pas mortellement blessé, mais qu'il ne pouvait pas sans danger s'exposer aux fatigues d'un long voyage. « J'aurai soin de lui , s'écria le baron , sauvezvous. — Oui, sauvez-vous, répéta Rosambert; allons, Faublas, embrassons -nous, et va-t'en. » Mon père me tint long-temps pressé contre son sein. « Voilà une malheureuse aflàire qui dérange nos projets , dit-il à M. Duportail : Lovzinski, sers-lui de père jusqu'à ce que je puisse vous aller trouver. Que je ne vous retienne plus, mes amis, partez : voici d'excellents coureurs qui vous porteront en moins d'une heure à Bondy , où vous trouverez une chaise. J'ai fait placer des relais jusqu'à Clay , vous ne prendrez des chevaux de poste qu'à Meaux ; faites la plus grande diligence jusqu'à ce que vous soyez en lieu de sûreté; ne vous arrêtez qu'à Luxembourg.
Eniin nous partons; nous trouvons à Bondy la chaise de poste, le postillon de mon père et mon fidèle Jasmin. Les relais se succèdent rapidement jusqu'à Meaux ; c'était à Meaux aussi que Derneval devait prendre des chevaux de poste; c'était là qu'il avait promis de m'attendre un quart d'heure. Je demande si l'on n'a pas vu trois jeunes gens suivis de trois domestiques. On me répond qu'ils sont partis depuis une demi-heure. Mêmes questions, mêmes réponses à Saint-Jean-les-l)eux-Jumeaux, à La Ferté-sous-Jouarre , à Montreuil-aux-Lions. Derneval avait toujours une demi-heure sur moi, il craignait apparemment qu'on ne le poursuivit; il se hâtait; avait-il tort? mais quelle devait être l'inquiétude de Sophie !
M. buportail . étonné de m'entendre multiplier les ques-
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lions et de me voir prodiguer l'argent , me demande quel intérêt si vif je prends à ces jeunes gens. < Monsieur , ce sont trois frères qui ce matin ont eu, comme nous, une affaire d'honneur ; il faut absolument que je les joigne. Ah ! je vous en prie , courons à franc étrier. — Mais , mon ami , si nous laissons notre chaise, il faudra peut-être faire le reste de la route à cheval. — Ah ! je ne crains pas la fatigue. — Et moi , Faublas, j'y suis accoutumé. *
A Vivray , nous laissons notre chaise et Jasmin, nous montons à cheval ; Derneval était bien servi ; nous ne le rejoignons qu'à une demi-lieue au-dessus de Dormans. Sophie pousse un cri de joie dès qu'elle m'aperçoit; elle se jette à la portière, elle me tend les bras. ■ Chère épouse I
i;lier« amie, modère l'excès de la tendresse , elle le trahirait :
M. Duportaîl me suit; songe que tu es le frère de Derneval. » A Porte-à-Binson Derneval descendit, salua M. Duportail 9 le pria d'excuser ses frères qui ne se montraient pas y et nous dit : « Comme il est intéressant qu'on perde nos traces, si par hasard on nous poursuit sur cette route, j'ai pris des précautions que sans doute vous approuverez. A deux milles au-dessous d'Épernay, nous renverrons les chevaux quon nous aura fournis à la poste prochaine, pour en prendre de meilleurs qu'un de mes amis , prévenu depuis plusieurs jours, a sûrement fait préparer. Un chemin de traverse nous conduira à Jalon par un détour qui n'est pas très-long. Des relais en nombre sufàsant doivent être posés sur la route jusqu'à Sainte-Menehould, où nous reprendrons la poste. Mais, messieurs , quand j'ai pris ces mesures pour assurer ma fuite, je ne comptais pas sur vous. Démonter mes gens pour vous donner leurs chevaux , ce serait fort inconsidérément affaiblir notre escorte. Heureusement ma chaise est grande et commode , vous voudrez bien y monter tous deux, et moi je me charge de la mener; je serai votre postillon. »
M. Duportail se fit presser^ et finit par accepter. Je dis tout bas à Derneval que j'allais me trouver dans un étrange embarras : • Mon ami , vos prétendus frères sont si jolis ! je crains surtout leurs voix douces et les tendres distractions de Sophie : M. Duportail ne pourra long-temps s'y méprendre. Derneval , recommandez h nos deux amies de dormir bien profondément quand M. Duportail et moi nous prendrons place dans la voiture. Il n'y a que ce moyen-là; une imprudence serait si dangereuse , que c'est le cas de se sauver par une impolitesse. »
Tout se passa comme Derneval nous l'avait fait espérer.
VIE DU CHEVALIER
Nous trouvâmes un relais à quelque distance d'Épernay. Quelle émotion j'éprouvai quand je me vis placé dans la chaise de poste, vis-à-vis de ma Sophie! Sophie paraissait dormir; mais de mes genoux je pressais les siens, qui répondaient à ce doux appel , et quelques soupirs à peine étouffés m'annonçaient encore que ma jolie cousine veillait iK)ur son amant.
« Ces deux jeunes gens sont les frères de M. Derneval? me dit Lovzinski très-étonné. — Il l'assure , au moins. » M. Duportail ne me fit pas alors d'autres questions : je remarquai seulement qu'il ne regarda plus Dorothée, et qu'il ne cessa de considérer ma Sophie , qui , plus tranquille depuis que j'étais près d'elle, s'endormit réellement en feignant de dormir.
Après une demi-heure de silence, M. Duportail me dit qu'il ne croyait pas être avec les frères Derneval. Je répondis tranquillement : « Ni moi non plus. — Gomment! vous me disiez... — Oui , parce qu'il me l'avait dit; je ne connais pas ses frères, moi. — Hé bien, Faublas, il y a du louche dans cette aventure. — Ma foi, je le crois. — Faublas... ce sont des femmes déguisées. — D'honneur, monsieur, je le parierais comme vous. »
M. Duportail se tut, et, pendant un quart d'heure encore, regarda ma Sophie avec une attention toujours plus marquée. Enfin, il me montra Dorothée, et me dit : « Celle-ci est jolie; mais celle-là... (il me montrait ma jolie cousine, et ses yeux s'animaient) est mieux, n'est-il pas vrai? — Ah ! beaucoup mieux... — Et puis sa figure... (la voix de M. Duportail s'altérait) est charmante, qu'en dites-vous? ho I oui... charmante! sa figure... » (Il poussa un long soupir et n'acheva pas )
Les yeux toujours attachés sur mon amante, M. Duportail resta plongé dans une profonde rêverie jusqu'au moment de notre arrivée à Sainte-Menehould. Là, tandis que le maître de poste faisait atteler et tâchait de persuader à nos gens que ses rosses étaient d'excellents chevaux, M. Duportail aborda Derneval, et, d'un ton préoccupé, lui demanda si les deux dames qui dormaient encore dans la chaise étaient ses parentes. « Puisque leur déguisement n'a pu vous tromper, répondit Derneval, étonné comme moi de cette question au moins indiscrète, il faut vous dire, monsieur, que l'une est ma femme, et l'autre... ma sœur, ajouta-t-il en me regardant. — Votre sœur? Laquelle des deux, monsieur? reprit M. Duportail. — Celle qui est de ce côté-ci (Derneval montrait ma Sophie). — Monsieur, vous avez une sœur bien intéressante, sa figure... Monsieur, je vous félicite d'avoir une telle sœur... »
Ma surprise augmentait à chaque mot que disait M. Duportail. Je ne sais s'il- s'en aperçut, mais il me tira un moment à l'écart; il me dit : « Faublas, admirez le pouvoir prodigieux d'une grande passion qui survit à son objet. L'aimable sœur de Derneval m'intéresse singulièrement, et savezvous pourquoi? c'est qu'en la voyant j'ai cru revoir l'épouse que je pleure tous les jours. Oui, mon cher Faublas, au premier coup d'œil je me suis dit : Voilà Lodoîska ! Je me le suis dit encore lorsque j'ai détaillé avec plus d'attention tous les traits de pette figure à la fois belle et jolie. Oui , mon ami, telle vous aurait paru la fille de Pulauski lorsque, sous des habits d'homme, elle fuyait avec son père et son époux les Russes persécuteurs. Un peu moins jeune, mais non moins belle , était alors Lodoîska ; Lodoiska respire tout entière dans cette charmante personne ! »
Va
VIE DU CHEVALIER
J'écoutais M. Duportail avec un plaisir secret. Persuadé qu'il cherchait à se tromper lui-même sur la nature des sentiments qu'il éprouvait , je ne pouvais m'empècher de plaindre intérieurement un homme sensible que son âge et son expérience défendaient mal contre les charmes «dangereux d'un amour naissant; et pourtant je m'applaudissais de l'excès de mon bonheur, qui sans doute me susciterait mille rivaux.
Cependant on n'attendait plus que nous; le jour baissait; nous courûmes toute la nuit : le lendemain, à huit heures du matin, nous entrâmes dans Luxembourg; nous descendîmes à la première auberge. Pendant la courte collation que nous y finies, M. Duportail prodigua à ma jolie cousine les compliments les plus flatteurs. Il ne sentit qu'il avait besoin de repos qu'au moment où nos amies, fatiguées d'un voyage si long pour elles, témoignèrent le désir de se retirer. Derneval s'était occupé avec l'hôte du soin de nous faire préparer quatre chambres, une pour les deux dames, les deux nôtres contiguës à la leur, celle de M. Duportail tout au fond du corridor.
Derneval prit la main de Dorothée; Lovzinski, plus prompt que moi, s*emparade celle de Sophie; il conduisit mon amante jusqu'à la iK)rte de la chambre préparée i)our elle , et soupira en se retirant dans celle qu'on avait réservée pour lui. Dès que nous le crûmes endormi, Derneval et moi nous entrâmes dans la chambre de qos épouses. Dorothée venait de se mettre au lit : Sophie, encore habillée, écoutait en pleurant quelques mots de consolation que lui adressait son amie. Derneval me dit tout bas de l'emmener. « Viens, ma Sophie, viens, laissons ces amants ensemble; ils ont comme nous mille choses à se dire, o Je la pris dans