‹ Les aventures du chevalier de Faublas (volume 2)Chapitre 5 sur 18 · SUR LOUVET DE COUVRAY · texte numérisé non relu

SUR LOUVET DE COUVRAY

" t'accuse de t'être produit toi-même comme un objet d'idolâtrie ,

- et d*avoir fait répandre que tu étais le seul homme capable de ^ sauver la France ; je t'accuse d'avoir avili , insulté , persécuté " l'assemblée nationale , d'avoir tyrannisé l'assemblée électorale de " Paris , et d'avoir marché au pouvoir suprême par la calomnie ,

- la violence et la terreur. Je demande un comité pour examiner ta ^ conduite , pour te confondre elle parlera plus haut que moi. >*

De longs applaudissements suivent cette sortie vigoureuse , mal calculée peut-être, et surtout non secondée. Robespierre, tremblant, ne peut répondre sur-le-champ et demande un délai pour préparer sa défense, il croit toucher à son heure dernière... Elle sonnait pour le monstre , il était étouffé , si , répondant aux vives interpellations de Louvet , Pétion , Guadet , Vergniaud se fussent joints à lui; mais, {ucpiitant du délai qu'il obtient, Robespierre sait inté?e^er les jacobins à sa cause ; il se plaint à eux que Louvet attribue à ses seuls amis l'issue de la journée du 10 août , et cherche à acquérir de l'importance en se livrant à de vaines déclamations contre les patriotes : « Accusateur de Danton et de Marat , demain "il accusera Chabot, Santerre , Merlin. » Près des girondins Robespierre et ses affidés font valoir d'autres considérations : ils affectent de s'humilier et s'étonnent qu'on délaisse les affaires publiques pour se livrer à des ressentiments personnels. La séance s'ouvre , les montagnards proposent l'ordre du jour , et les girondins , pleins de dédain pour ces « entrepreneurs d'émeutes •> et ces «< obscurs ambi- » tieux , qui n'ont ni l'audace de Sylla , ni le génie de Cromwel , •» se lèvent avec la montagne afin d'empêcher Louvet de répliquer , et votent l'ordre du jour comme assez flétrissant pour Robespierre. . . Pouvaient-ils espérer que le déshonneur fiit un obstacle au crime ! Erreur vertueuse ! ils ne crurent à une si énorme perversité qu'en tombant ses victimes.

Telle fut la malheureuse issue de cette accusation célèbre et éloquente ; signal de la décadence de la Gironde, elle ne fit que donner plus de puissance à Robespierre. De ce jour date une lutte d'extermination

NOTICE

entre ces géants que la France en convulsion avait enfantés aux regards du monde. Louvet ne se laissa vaincre ni par les menaces de ses adversaires , ni par l'abandon de ses collègues. H publia , sous ce titre : A Mdximilien Robespierre et à ses royalistes , ce discours qu'il n'avait pu faire entendre ; il y reproduisait avec une nouvelle vigueur ses premières accusations.

Cependant de terribles décisions furent prises. .. Il est de ces pages de l'histoire que des siècles , même les plus glorieux , ne pourraient effacer!... Dans ces mémorables et fatales délibérations, Louvet fit des efforts désespérés pour qu'on accordât l'appel au peuple ; à ces instants suprêmes où la révolution , prête à dévorer ses enfants , choisissait pour premières victimes ceux qui reculaient au lieu de poursuivre sa course fatale , Louvet , tout entier au souvenir touchant d'un prince si cruellement accusé, bravant ses dangers personnels , voulait imposer la condition expresse de surseoir à toute exécution jusqu'à l'établissement de la constita:tion. C'était ménager une chance de salut quand les esprits seraient plus calmes , et la possibilité d'une évasion que la Convention elle-même aurait protégée. Dans cette même séance , comme il lui échappait des paroles menaçantes pour l'un des représentants , Danton l'interpella durement et voulut l'empêcher de motiver son opinion. Le fougueux Louvet le foudroya du regard en s'écriant : « Tu n'as pas le droit , Danton , d'étouffer nos " voix. "

On est surpris de trouver cette force et cette audace dans le même homme que le plus célèbre de ses écrits a pu faire soupçonner de mollesse , d'incertitude , de scepticisme ; ce cœur ouvert à de si tendres émotions , cette tête si pleine de voluptueuses images , tout cela grandissait à l'idée d'une faiblesse ou d'une injustice. Nous le voyons, dédaigneux du péril , sourd aux avis qui lui montraient la Gironde courant à l'échafaud , apostropher le maire Pache , qui demandait à la barre de l'assemblée , au nom des sections de Paris , la proscription de vingtrdeux députés : tandis que Gensonné, Brissot, Vergniaud lui-même n'osent rien tenter pour pénétrer le mystère qui cache

SUR LOLVET DE GOUVRAY.

encore les noms des accusés , Louvet monte à la tribune. Ses accents pathétiques émeuvent la Convention ; d*accusé devenant accusateur, il dénonce Marat comme l'instigateur de cette machination homicide , et obtient un décret contre lui. Plus tard il affronte la Commune , et, rempli d'une noble indignation, révèle la conduite de certains officiers municipaux , qui , dans leurs orgies , forçaient les filles et les femmes des suspects à danser devant eux.

Malheureusement ses efforts ne purent conjurer l'orage que les girondins avaient soulevé sans consulter leurs forces et leurs moyens de résistance. Habiles dans Vart de la parole , ils restaient faibles, froids , indécis quand on refusait de les écouter. Louvet les entraînait parfois avec lui sur cette brèche où ils devaient périr. . . mais la peur des hommes et sans doute aussi la peur des événements qui menaçaient la pafaôe, erainte tantôt excusable et tantôt généreuse, t^rrêtalent ics plus téméraires. Louvet , demeuré seul , devait succomber dans une lutte inégale contre les clameurs des centres dévoués à Robespierre et les hurlements des tribunes qui étouffaient la voix des orateurs. Il fut décrété d'accusation le 2 juin 1793. Prévoyant le résultat d'un procès dirigé par ses ennemis , il ne reparut plus au sein de la Convention et s'enfuit à Caen ; il fut mis hors la loi le 22 juillet suivant. Après la dissolution de l'armée que Wimpfen avait réunie dans le Calvados . il se cacha dans les rangs du bataiUon du Finistère et parcourut la Bretagne en fugitif. Une femme , courageuse amie , l'appela près d'elle dans le département de la Gironde ; il s'y rend au milieu de périls et d'angoisses qui lui retracent dans la vie réelle les plus touchants épisodes de Beniowski. Le secret de la bienfaitrice est trahi... elle tombe sous la hache révolutionnaire. Louvet conçut ensuite le projet de se rendre à Paris et de réveiller par l'éclat d'une publicité audacieuse les sentiments populaires qu'étouffaient les échafauds. Dans ce long et difficile voyage , il apprend à chaque pas la fin tragique de ses infortimés collègues. Il arrive enfin ; mais , cédant aux tendres avis de sa femme et convaincu de la folie de son entreprise , il se retire dans les montagnes du Jura.

NOTICE

" De l'antre profond où je m'étais jeté , dit-il dans ses mémoires , je " voyais , je touchais l'ancienne Helvétie ; au premier bruit , à la •* moindre alarme , je pouvais me précipiter sur le territoire neutre , - puis , ayant vu passer l'ennemi, remonter à ma retraite et rentrer " en même temps dans ma patrie. « C'est là qu'il écrivit le récit de ses périls.

Il revint à Paris après le 9 thermidor ; mais il ne put obtenir d'abord de siéger à l'assemblée nationale, tant était grande l'influence des jacobins à demi vaincus ! Marie-Joseph de Chenier fit valoir ses droits , et il reparut à la tribune. Tant de malheurs et d'agitations ne l'avaient point affaibli ; il se montra l'un des chefs les plus influents de la réaction contre les partisans de Robespierre. Ses motions dans l'assemblée, ses écrits dans les journaux contribuèrent à faire rendre une foule de décrets jcontre les &,uteurs de .

troubles et de complots. Lors de la séance mémorable oii Fêraud périt assassiné dans l'enceinte de 1» Convention , Louvet , palpitant de douleur, prend la parole et voue à la vindicte publique ces misérables suppôts d'une faction sanguinaire. Poursuivi par la populace ameutée qui l'accompagne en chantant l'hymne du Départ aux terribles allusions , il se retourne vers ses agresseurs et les arrête en leur adressant ce seul vers de la Marseillaise : « Que rexd cette horde d* esclaves ! »

Il vota contre l'établissement des commissions qu'on voulait instituer pour juger l'attentat du 1«' prairial , fut élu le 19 juin 1795 président de la Convention , et , le 3 juillet , membre du comité de salut pubUc. Défenseur fidèle du gouvernement conventionnel, il poursuivit les auteurs de l'insurrection du 13 vendémiaire ; il fut désigné pour siéger dans la nouvelle législature dont l'assemblée , au moment de se dissoudre , s'était réservé le droit de choisir les deux tiers. Il avait combattu Robespierre , et ne craignit pas de se heurter contre un pouvoir non moins redoutable lorsqu'il engagea une polémique animée avec les journaux royalistes ou jacobins qui cherchaient à détruire la constitution. On lui répondit par le ridicule . il réphqua

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