‹ Les aventures du chevalier de Faublas (volume 2)Chapitre 8 sur 18 · UNE ANNEE DE LA VIE · texte numérisé non relu

UNE ANNEE DE LA VIE

viiicc, >nj(Mirs joni d'nru' fortune lionnète el d'un rang distingué. Mon père, le baron de Faublas, me Iransinit leur antique noblesse sans altùraiion ; ma mère mourut trop tùt. Je n'avais pas seize ans, que

2 VIE DU CHEVALIER

ma sœur, plus jeune que moi de dix -huit mois, fut mise au couvent à Paris. Le baron, qui Vy conduisit, saisit avec plaisir cette occasion de montrer la capitale à un fils pour réducation duquel il n'avait rien négligé jusqu'alors.

Ce fut en octobre 1783 que nous entrâmes dans la capitale par le faubourg Saint -Marceau. Je cherchais cette ville superbe dont j'avais lu de si brillantes descriptions. Je voyais de laides chaumières très-hautes, de longues rues très-él,roites, des malheureux couverts de haillons, une foule d'enfants presque nus ; je voyais la population nombreuse et l'horrible misère. Je demandai à mon père si c'était là Paris : il me répondit froidement que ce n'était pas le plus beau quartier ; que le lendemain noua aurions le temps d'en visiter un autre. Il était presque nuit. Adélaïde (c'est le nom de ma sœur) entra dans son couvent, où elle était attendue. Mon père descendit avec moi près de l'Arsenal, chez M. Duportail, son intime ami, de qui je parlerai plus d'une fois dans la suite de ces Mémoires.

Le lendemain, mon père me tint parole : en un quart d'heure une voiture rapide nous conduisit à la place Louis XV. Là, nous mimes pied à terre; le spectacle qui frappa mes yeux les éblouit de sa magniûcence. A droite, la Seine à regret fugitive; sur la rive, de vastes châteaux; de superbes palais à gauche; une promenade charmante derrière moi; en face, un jardin majestueux. Nous avançâmes : je vis la demeure des rois. Il est plus aisé de se figurer ma comique stupéfaction que de la peindre. A chaque pas des objets nouveaux attiraient mon attention; j'admirais la richesse des modes, l'éclat de la parure, l'élégance des manières. Tout-à-coup je me rappelai ce quartier de

la veille, et mon étonnement s'accrul; je ne comprenais pas comment il se pouvait qu'une même enceinte renfermât des objets si différents. L'expérience ne m'avait pas encore appris que partout les palais cachent des chaumières, que le luxe produit la misère, et que de la grande opulence d'un seul naît toujours l'extrême pauvreté de plusieurs.

Nous employâmes plusieurs semaines à visiter ce que Paris a de plus remarquable. Le baron me montrait une foule de monuments célèbres chez l'étranger, presque ignorés de ceux qui les possèdent. Tant de chefs-d'œuvre m'étonnèrent d'abord, et bientôt ne m'inspirèrent plus qu'une froide admiration. Sait-on bien à quinze ans ce que c'est que la gloire des arts et l'immortalité du génie? Il faut des beautés plus animées poQr échauffer un jeune^cœur.

C'était au couvent d'Adélaïde que je devais rencontrer l'objet adorable par qui mon existence allait commencer. Le baron, qui chérissait ma sœur, allait presque tous les jours la demander au parloir. Toutes les demoiselles bien nées savent qu'au couvent on a des bonnes amies ; beaucoup de belles dames assurent qu'il est rare d'en trouver ailleurs : quoi qu'il en soit, ma sœur, naturellement sensible, eut bientôt choisi la sienne. Un jour elle nous parla de mademoiselle Sophie de Pontis, et nous fit de cette jeune personne un éloge que nous crûmes exagéré. Mon père fut curieux de voir la bonne amie de sa fille; je ne sais quel doux pressentiment Ht palpiter mon cœur, lorsque le baron pria Adélaïde d'aller chercher mademoiselle de Pontis. Ma sœur y courut; elle amena.... figurez-vous Vénus à quatorze ans! Je voulus avancer, parler, saluer, je restai le regard fixe, la bouche ouverte, les bras pendants. Mon père s'aperçut de mon trouble et s'en amusa : « Du moins

f VIE DU CREVALIER

VOUS saluerez, • me dit-il. Mon trouble s'augmenta; je fis la révérence la plus gauche. ■ Mademoiselle, poursuivit te l>aron, je vous assure que ce jeune homme a eu un maître à danser. ■ Je fus tout-à-fait déconcerté. Le baron ûi à Sophie un compliment flatteur; elle y répondit modestement et d'une voix altérée qui retentit jusqu'à mon cœur. J'ouvrais de grands yeux étonnés, je prêtais une oreille attentive ; ma langue embarrassée demeurait toujours suspendue. Mon père, avant de sortir, embrassa sa fdie et salua mademoiselle de Pontis. Moi, dans un transport involontaire, je saluai ma sœur et j'allai embrasser Svphie.

La vieille gouvernante de cette demoiselle, conservant plus de présence d'esprit que moi, m'avertit de ma méprise : ■ le baron me regarda d'un air étonné; le front de Sophie se couvrit d'une aimable rougeur, et pourtant un léger sourire effleura ses lèvres de rose.

DE FATJBLAS.

Nous revînmes chez M. Duporlail : on se mit à table; je mangeai comme un amoureux de quinze ans, c'est-à-dire vite et long-temps. Après dtner je prétextai une indisposition légère, et je me retirai dans mon appartement. Là, je me rappelai librement Sophie et tous ses charmes. Que de grâce! que de beauté! me disais-je; sa charmante ligure est pleine d'esprit, et son esprit, j'en suis sûr, répond à sa figure. Ses grands yeux noirs m'ont inspiré je ne sais quoi.... c'est l'amour sans doute. Ah! Sophie, c'est de l'amour, et pour la vie! Revenu de ce premier transport, je me souvins d'avoir vu dans plusieurs romans les eflfets prodigieux d'une rencontre imprévue; le premier coupd'œil jdUine bellQ avait suffi pour captiver les sentiments d'un amant tendre; et l'amante elle-même, frappée d'un trait vainqueur y s'était sentie entraînée par un penchant irrésistible. Cependant j'avais lu de longues dissertations dans lesquelles des philosophes profonds niaient le pouvoir de la sympathie, qu'ils appelaient une chimère. Sophie! m'écriai-je, je sens bien que je vous aime; mais avez-vous partagé mon trouble et mes agitations?... L'air dont je m'étais présenté n'était pas très-propre à m'inspîrcr beaucoup de coniiance; mais sa jolie voix, d'abord altérée, qu'elle avait eu peine à rassurer par degré ! ce doux sourire par lequel elle avait paru applaudir à ma méprise et me consoler de ma privation!... L'espérance entra dans mon cœur; il me parut très - possible qu'en fait de tendresse la philosophie radotât, et que les romans seuls eussent raison.

Je m'étais approché par hasard de ma fenêtre : je vis le baron et M. Duportail se promener à grands pas dans le jardin. Mon père parlait avec feu , son ami souriait de

VIE DU CHEVALIER

temps en temps; tous deux, par intervalles, jetaient les yeux sur mes croisées ; je jugeai qu'il était question de moi dans leur entretien, et que déjà peut-être mon père avait soupçonné ma passion naissante. Cette idée m'inquiéta beaucoup moins pourtant que celle du départ de mon père, que je croyais prochain. Quitter ma Sophie sans savoir quand je pourrais jouir du bonheur de la revoir! mettre plus de cent lieues entre elle et moi ; je n'y pus penser sans frémir. Mille réflexions douloureuses m'occupèrent toute la soirée : je soupai tristement, j'ignorais encore les plaisirs de l'amour, et déjà je ressentais ses inquiétudes mortelles.

Une partie de la nuit se passa dans les oràmes agitations. Je m'endormis enfin, dans l'espérance de voir ma Soplue le lendemain. Son image vint embellir mes songes; l'amour, propice à mes vœux, daigna prolonger un si doux sommeil. 11 était tard quand je m'éveillai : je n'appris pas sans chagrin qu'on m'avait laissé reposer parce que mon père était sorti dès le matin et ne devait rentrer que le soir. Je me désolais tout bas de ne pouvoir faire une visite à ma sœur, quand M. Duportail entra; il me fit mille amitiés, et me demanda si j'étais content de la capitale : je l'assurai que je ne craignais rien tant que de la quitter. H me déclara que je n'aurais pas ce déplaisir; que mon père, jaloux de donner une éducation très -soignée à Tunique héritier de son nom, et de veiller de très-près au bonheur d'une fille qu'il aimait, avait résolu de se fixer à Paris pendant quelques années, et que pour y vivre d'une manière convenable à un homme de sa qualité, il allait faire sa maison. Cette bonne nouvelle me causa une joie que je ne pus dissimuler; M. Duportail en modéra l'excès, en m'ap-

prenant qu'on avait commencé par me clioisir un honnéle gouverneur et un fidèle domestique. A. l'instant même on annonça M. Person.

Je vis entrer un petit monsieur sec et blême, dont la mine justiGait pleinement la mauvaise humeur que m'avait inspirée son litre. Il s'avança d'un air grave et composé;

puis d'un ton lent et mielleux il commença

1 Monsieur,

votre figure....

content d

un mot qu'il

ava

t dit, il s'ar-

réta, cherchant

le mot qu

il allait dire.

votre figure

répond de votre

personne.

Je répliquai

fort sèchement à

s VIE DU GIIEVALIER

ce doux complîment. Privé du bonheur de voir Sophie, je ne trouvais d'autres ressources que le plaisir de m'occuper d'elle, et M. l'abbé venait m'enlever cette consolation 1 Je résolus de le pousser à bout, et dès la première journée j'y réussis passablement.

Le soir, mon père daigna me confirmer de sa propre bouche les arrangements qu'il se proposait; il me signifia en même temps que désormais je ne sortirais plus qu'avec mon gouverneur. C'était m'avertir de l'inlérêt que j'avais à le ménager : ma situation devenait critique, et mon amour, irrité par les obstacles, semblait s' accroître avec ma gène. J'avais fait d'assez bonnes études ; mon gouverneur présomptueux s'était chargé du pénible emplpi de les perfectionner; heureusement j'eus lieu de m'apercevoir ," aux premières leçons , que le disciple valait au moins Tinstituteur. M. l'abbé, lui dis -je, vous êtes capable d'enseigner autant que je suis curieux d'apprendre. Pourquoi nous gêner mutuellement? Croyez-moi, laissons là des livres sur lesquels nous pâlirions gratis ; allons voir ma sœur à son couvent, et si mademoiselle Sophie de Pontis vient au parloir, Vous verrez comme elle est jolie. L'abbé voulut se fâcher; mais, profitant de l'avantage que j'avais sur lui : Vous n'aimez pas l'exercice, à ce que je vois, lui répliquai-je; eh bien! restons ici; mais ce soir je déclare à M. le baron l'extrême désir que je me sens d'avancer dans mes études, et rinsuflisance absolue de celui qui s'est chargé de m'éclairer dans mes travaux : si vous niez , je demande un examen que M. Duportail nous fera subir. L'abbé fut attéré de la force de mes derniers arguments. Il fit une grimace épouvantable, prit sa petite canne et son humble chapeau ; nous volâmes au couvent.

Adélaïde vint au parloir accompagnée seulement de sa gouvernante, qu'on appelait Manon. Cette fille était un vieux domestique de ma mère, et nous avait élevés; je la priai de nous laisser : elle m'obéit sans peine. Restait le maudit petit gouverneur, qu'il n'était pas possible d'éloigner. Ma sœur se plaignit qu'on eût laissé passer plusieurs jours sans la venir voir; elle m'étonna en m'apprenant que le baron l'avait négligée autant que moi ; nous pensâmes qu'il fallait qu'il fût bien préoccupé de ses projets nouveaux pour avoir oublié sa chère fille. « Mais vous, Faublas, me dit Adélaïde, qui vous a retenu ces jours-ci? Boudez -vous votre sœur et sa bonne amie? vous seriez un ingrat. Ifodemoiselle de Pontis est sortie; revenez nous voir demain ; surtout prenez garde aux méprises, et Sophie tâchera de faire votre paix avec sa vieille gouvernante, qui ne vous a pas encore bien pardonné vos distractions. V Je dis à ma sœur qu'il fallait obtenir mon congé de M. l'abbé, que la rage du travail possédait sans relâche. Adélaïde, croyant que je parlais sérieusement, adressa à mon grave instituteur les plus vives instances, que j'excitais par les miennes. H soutint le persifflage plus paisiblement que je ne l'aurais cru; je remarquai même que lorsque je parlai de revenir, il m'observa qu'il était encore de bonne heure : cette complaisance me réconcilia tout-à-fait avec lui.

Mon père m'attendait chez M. Duportail pour nous conduire dans un hôtel fort beau qu'il venait de louer, faubourg Saint-Germain. Je fus mis le soir même en possession de l'appartement qu'il m'y avait marqué. Je trouvai là Jasmin, ce domestique dont on m'avait parlé. C'était un grand garçon de bonne mine, il me plut au premier coup-d'œil.

VIE DU CHEVALIER

BoudeZ'Vous votre sœur el sa bonne amie? votis seriez un ingrat, m'avait dit Adélaïde. Je me répétai cent fois ce reproche, et le commentai de cent manières différentes. Il avait donc été question de moi ; on m'avait donc attendu ; j'avais donc été désiré? Que la nuit me parut longue! que la matinée fut mortelle ! quel tourment que d'entendre sonner les heures, et de ne pouvoir hâter celle qui nous rapproche de l'objet aimé !

Il arriva enfin, le moment désiré! je vis ma sœur, je vis Sophie, non moins belle et plus jolie que la première fois. 11 y avait dans sa simple parure je ne sais quoi de plus adroit et de plus séduisant. Dans cette seconde visite, mes yeux détaillèrent, pour ainsi dire, ses charmes^ et plus d'une fois nos regards se rencontrèrent pendant cet examen si doux. J'admirai sa longue chevelure noire, qui contrastait singulièrement avec sa peau fine, d'une blancheur éblouissante; sa taille élégante et légère, que j'aurais embrassée de mes dix doigts ; les grâces enchanteresses répandues sur toute sa personne; son pied mignon, dont j'ignorais le favorable augure; et ses yeux surtout, ses beaux yeux, qui semblaient me dire : Ah! que nous aimerons l'heureux mortel qui saura nous plaire.

Je fis à mademoiselle de Pontis un compliment qui dut d'autant plus la flatter, qu'il était aisé de s'apercevoir que je ne l'avais pas préparé. La conversation fut d'abord générale, la gouvernante de Sophie s'en mêla; je vis qu'on ménageait la vieille , et qu'elle aimait à causer : je trouvai charmants les sots contes qu'elle nous fit. Cependant Person s'entretenait avec ma sœur, et moi, d'une voix basse et tremblante , je faisais à ma Sophie cent questions et cent compliments. La vieille continuait de raconter ses

belles histoires, que nous n'écoutions plus. Elle s'aperçut enfin qu'en parlant beaucoup elle ne parlait à personne; elle se leva brusquement et me dit : « Monsieur, vous me faites commencer une narration , et vous n'en écoutez pas la fin, cela est très-malhonnête. » Sophie, en me quittant, me consola par un regard tendre.

Nous entendîmes le bruit d'une voiture, c'était celle du baron; il entra. Adélaïde se plaignit de la rareté de ses visites; il allégua, d'un ton assez contraint, les embarras d'un établissement nouveau^ Il causa quelques minutes d'un air préoccupé, et se leva ensuite brusquement avec quelques signes d'impatience; il retournait à l'hôtel, il jja!^ r^mfiona.

Nous trouvâmes à la porte un équipage brillant. Le suisse dit au baron qu'un gros monsieur noir l'attendait depuis plus d'une heure, et qu'une cholie lame venait d'arriver à l'instant. Mon père parut aussi joyeux que surpris; il monta avec empressement : je voulus le suivre, il me pria d'entrer chez moi. Jasmin, à qui je demandai s'il connaissait le gros monsieur et la cholie lame, me répondit que non.

Curieux de pénétrer le mystère, et piqué de ce que c'en était un pour moi, je me mis en sentinelle à l'une des fenêtres de mon appartement qui donnait sur la rue. Je n'y restai pas long -temps sans voir un gros homme vêtu de noir, qui parlait seul et paraissait content. Un quart d'heure après, je vis une jeune dame s'élancer légèrement dans sa voiture : le baron, beaucoup moins ingambe, voulut sauter aussi lestement, il pensa se rompre le cou : je fus effrayé^ mais les éclats de rire qui partaient de la voiture me rassurèrent pleinement. Je m'étonnai que mon

VIE DU CQEVALIER

père, naturellement colère, ne donnât aucun signe d'humeur; il monta paisiblement, mil la tête à la portière, me vit à la croisée, et parut un peu confus. Je l'entendis ordonner aux domestiques de m'avertir qu'il sortait pour affaire, et que je pouvais me dispenser de l'attendre à souper. Je fis part de ma curiosité à Jasmin, qui paraissait mériter ma confiance; il questionna, sans affectation, les domestiques du baron. Je sus le même soir que mon père fréquentait les spectacles et lisait les papiers publics ; âl venait de prendre une maîtresse à l'Opéra et un intendant dans les Petites Affiches : j'en conclus qu'il fallait que le baron fût bien riche pour se charger de ce double fardeau. Au reste, cette réflexion ne me toucha que faibtemenl^ J'aimais, j'avais l'espérance de plaire; au printemps de la vie connaît -on d'autres biens?

En peu de temps je rendis à ma sœur des visites fréquentes; mademoiselle de Pontis l'accompagnait presque toujours au parloir. La vieille gouvernante ne se fâchait plus, parce que je la laissais finir ses histoires, et que d'ailleurs Adélaïde avait soin de lui faire de petits présents. M. Person n'était plus cet instituteur sévère, possédé, comme tant d'autres confrères, de la rage d'enseigner ce qu'il ignorait. C'était, comme tant d'autres aussi, un petit pédant couleur de rose, toujours bien régulièrement coiffé, minutieux dans sa parure, relâché dans sa morale, développant avec les femmes une érudition profonde, affectant avec les hommes de n'effleurer que la superficie. Aussi doux et complaisant qu'il s'était montré d'abord intraitable et dur, il paraissait n'avoir d'autres désirs que de prévenir les miens; et quand je parlais d'aller ap couvent, je le trouvais aussi empressé que moi.

Cependanl mon père, livré aux plaisirs bruyants de la capitale, recevait beaucoup de inonde chez lui. Je fus ca-* ressé du beau sexe ; on me fit des agaceries que je ne compris pas. Certaine douairière surtout essaya sur mon cœur novice le pouvoir de ses charmes flétris; on se donna des airs enfantins, on épuisa les minauderies iines ; je n'entendis seulement pas ce que ce manège signifiait. D'ailleurs je ne voyais dans le monde entier que Sophie; Faraour innocent et pur m'enflammait pour elle, et j'ignorais encore qu'il existait un autre amour.

Depuis plus de quatre mois je voyais Sophie presque tous les jours; l'habitude d'être ensemble était devenue pour fîous un besoin. On sait que l'amour, quand il s.'ignore lui-même, ou quand il cherche à se déguiser, invente des noms caressants pour suppléer aux noms plus doux qu'il soupçonne et qu'il attend. Sophie m'appelait son jeune cousin, j'appelais Sophie ma jolie cousine. La tendresse qui nous animait brillait dans nos moindres actions, nos regards l'exprimaient; ma bouche n'en avait point encore hasardé l'aveu ; et ma sœur ne devinait pas ou gardait le secret de sa bonne amie. Aveuglément livré aux premières impulsions de la nature, j'étais loin de soupçonner son but secret. Content de parler à Sophie, heureux de l'entendre et de baiser quelquefois sa jolie main , je désirais davantage ; je n'aurais pu dire ce que je désirais. Le moment approchait où l'amour volage et galant allait dissiper les ténèbres qui m'environnaient et m'initier à ses plus doux mjstères.

Nous étions dans cette saison bruyante où régnent dans la capitale les plaisirs avec la folie. Momus avait donné le signal de la danse ; on touchait aux jours gras. Le jeune

Vil:: DU CHEVALIER

comte de Rosambert, depuis trois mois compagnon de mes exercices, et que mon père comblait d'honnêtetés, me reprochait depuis quelques jours la vie tranquille et retirée que je menais : devais-je, à mon âge, m'enterrer tout vivant dans la maison de mon père et borner mes promenades à de sottes visites chez des béguines, pour y voir, qui? ma sœur! N'était-il pas temps de sortir de mon enfance, que Ton voulait prolonger éternellement? et ne devais-je pas me hâter d'entrer dans le monde, où, avec ma figure et mon esprit, je ne pouvais manquer d'être favorablement accueilli? « Tenez, ajouta-t-il, je veux demain vous conduire à un bal charmant, où je vais régulièrement quatre fois par semaine ; vous y verrez bonne compagnie. ^ J'hésitais encore. « Il est sage comme une fille, poursuivit le comte : hé! mais, craignez-vous que votre honneur ne coure quelque hasard ? babillez-vous en femme ; sous des habits qu'on respecte, il sera bien à couvert. » Je me mis à rire sans savoir pourquoi. « En vérité, reprit-il, cela vous irait au mieux! vous avez une figure douce et fine, un léger duvet couvre à peine vos joues ; cela sera charmant.... et puis tenez, je veux tourmenter certaine

personne.... ho! chevalier, habillez-vous en femme, nous nous amuserons.... cela sera délicieux!.... vous verrez, vous verrez. »

L'idée de ce travestissement me plut. Il me parut fort agréable d'aller voir Sophie sous les habits de son sexe. Le lendemain, un habile tailleur, que le comte de Rosambert avait fait avertir, m'apporta un habit d'amazone complet, tel que le portent les dames anglaises quand elles montent à cheval. Un élégant coiffeur me donna le coup de peigne moelleux, et posa sur ma tête virginale le petit cha-

DE FAUBI.AS.

peau de castor blanc. Je descendis chez mon père; dès qu'il m'aperçut, il vint à moi d'un air d'inquiétude, puis s' arrêtant tout-à-coup : n Ah! dit-il en riant, j'ai d'abord cru que c'était Adélaïde. > Je lui observai qu'il me flattait

beaucoup ■ Non, je vous ai pris pour Adélaïde, et je cherchais déjà quel motif I avait fait quitter son couvent sans ma permission, pour venir ici dans cet étrange équipage. Au reste, gardez -vous d'être lier de ce petit avantage; une jolie ligure est dans un homme le plus mince des mérites. ' M. Duportail était là. ■ Vous vous moquez, baron, s'ccria-t il, ne savez-vous pas?... * Mon père le regarda, il se tut.

Ce fut mon père qui le premier témoigna le désir d'aller au couvent; il m'j' conduisit. Adélaïde ne me reconnut

VIE DU CHEVALIER

qu'après quelques moments d'examen. Le baron, enchanté de l'extrême ressemblance qu'il y avait entre ma sœur et moi , nous accablait de caresses et nous embrassait tour à tour. Cependant Adélaïde se repentait d'être venue seule au parloir. « Que je suis fâchée, dit-elle, de n'avoir point amené ma bonne amie! comme nous aurions joui de sa surprise! Mon cher papa, permettez -vous que je l'aille chercher? » Le baron y consentit. En rentrant, Adélaïde dit à Sophie : « Ma bonne amie, embrassez ma sœur. > Sophie interdite me fixait ; elle s'arrêta confondue. « Embrassez donc mademoiselle, » dit la vieille gouvernante, trompée par la métamorphose. « Mademoiselle , embrassez donc ma fdle, » répéta le baron que la scène amusait. Sophie rougit et s'approcha en tremblant; mon cœur palpitait. Je ne sais quel secret instinct nous conduisit, je ne sais avec quelle adresse nous dérobâmes notre bonheur aux témoins intéressés qui nous observaient; ils crurent que dans cette douce étreinte nos joues seulement s'étaient rencontrées.... mes lèvres avaient pressé les lèvres de Sophie!.... Lecteurs sensibles, qui vous êtes attendris quelquefois avec Tamante de Saint-Preux, jugez quel plaisir nous goûtâmes.... c'était aussi le premier baiser de l'amour. A notre retour, nous trouvâmes à l'hôtel M. de Rosambert, qui m'attendait. Le baron sut bientôt de quoi il s'agissait, et me permit, plus aisément que je ne l'aurais cru, de passer la nuit entière au bal. Sa voiture nous y conduisit. « Je vais, me dit le comte, vous présenter à une jeune dame qui m'estime beaucoup; il y a deux grands mois que je lui ai juré une ardeur éternelle, et plus de six semaines que je la lui prouve, v Ce langage était pour moi tout-à-fait énigmatique; mais déjà je commençais à

rougir de mon ignorance : je souris d'un air fin , pour faire croire à Rosambert que je le comprenais. « Oh ! comme je vais la tourmenter ! continua-t-il , ayez l'air de m'aimer beaucoup, vous verrez quelle mine elle fera! surtout ne vous avisez pas de lui dire que vous n'êtes pas (iile.... oh ! nous allons la désoler, j»

Dès que nous parûmes dans l'assemblée, tous les regards se fixèrent sur moi; j'en fus troublé, je sentis que je rougissais, je perdis toute contenance. 11 me vint d'abord dans l'esprit que quelque partie de mon ajustement mal arrangée, ou que mon maintien emprunté m'avaient trahi ; mais bientôt, à l'empressement général des hommes, au m^soiUameiiient universel des femmes, je jugeai que j'étais bien déguisé. Celle-ci me fixait d'un regard dédaigneux, celle-là m'examinait avec un petit air boudeur; on agitait les éventails, on se parlait tout bas, on souriait malignement : je vis que je recevais l'accueil dont on honore, dans un cercle nombreux, une rivale trop jolie qu'on y voit pour la première fois.

Une très-belle femme enira : c'était la maîtresse du comte; il lui présenta sa parente qui sortait, disait-il, du couvent. La dame (elle s'appelait la marquise de B....) m'accueillit très-obligeamment ; je pris place auprès d'elle, et les jeunes gens firent un demi -cercle autour de nous. Le comte, bien aise d'exciter la jalousie de sa maîtresse, affectait de m^ donner une préférence marquée. La marquise, apparemment piquée de sa coquetterie, et bien résolue de l'en punir, en lui dissimulant le dépit qu'elle en ressentait, redoubla pour moi de politesse et d'amitié. « Mademoiselle, avez vous du goût pour le couvent, me dit -elle? — Je l'aimerais bien, madame, s'il s'y trouvait

ts

VIE DU CHEVALIER

des personnes qui vous ressemblassent. » La marquise me témoigna par un sourire combien ce compliment la flattait; elle me Ut plusieurs autres questions, parut enchantée de mes réponses, m'accabla de ces petites caresses que les femmes se prodiguent entre elles, dit à Kosambert qu'il était trop heureux d'avoir une telle parente, et finit par me donner un baiser tendre que je lui rendis poliment. Ce n'était pas cela que Rosambert voulait et ce qu'il s'était promis. Désolé de la vivacité de la marquise, et plus encore de la bonne foi avec laquelle je recevais ses caresses, il se pencha à son oreille, et lui découvrit le secret de mon déguisement. « Bon! quelle apparence! » s'écria la marquise, après m'avoir considéré quelques moments. LejCùOàte protesta qu'il avait dit la vérité. Elle me fixa de nouveau : « Quelle folie! cela ne se peut pas. » Et le comte renouvela ses protestations. « Quelle idée, reprit la marquise en baissant la voix : savez -vous ce qu'il dit? Il soutient que vous êtes un jeune homme déguisé? > Je répondis timidement, et bien bas, qu'il disait la vérité. La marquise me lança un regard tendre, me serra doucement la main, et feignant de m'avoir mal entendu : « Je le savais bien , dit-elle assez haut, cela n'avait pas l'ombre de vraisemblance. » Puis s' adressant au comte : « Mais, monsieur, à quoi cette plaisanterie ressemble- 1- elle? — Quoi! reprit celui-ci, trèsétonné, mademoiselle prélend.... — Comment, si elle le prétend ! mais voyez donc ! un enfant si aimable ! une aussi

jolie personne ! — Quoi I dit encore le comte - Ho !

monsieur, finissez, reprit la marquise avec une humeur très -marquée, vous me croyez folle ou vous êtes fou. »

Je crus de bonne foi qu'elle ne m'avait pas compris ; je baissai la voix : « Je vous demande pardon , madame, je

me suis peut-être mal expliqué, je ne suis pas ce que je parais être, le comte vous a dit la vérité. — Je ne vous crois pas plus que lui, répondit-elle en affectant de parler encore plus bas que moi; elle me serra la main. — Je vous assure, madame.... —Taisez-vous, vous êtes une friponne, mais vous ne me ferez pas prendre le change plus que lui ; » et elle m'embrassa de nouveau. Rosambert, qui ne nous avait pas entendus, demeura stupéfait. La jeunesse qui nous environnait paraissait attendre avec autant de curiosité que d'impatience la fin et l'explication d'un dialogue aussi obscur pour elle; mais le comte, retenu par la crainte de déplaire à sa maltresse en se couvrant lui - même de ri- (iH^ula^ se flattant xi'aiUeurs que je finirais bientôt le quiproquo, se mordait les lèvres et n'osait plus dire un seul mot. Heureusement la marquise vit entrer la comtesse de * * *, son amie; je rie sais ce qu'elle lui dit à Toreille, mais aussitôt la comtesse s'attacha h Rosambert et ne le quitta plus.

Cependant, le bal était commencé, je figurais dans une contredanse ; le hasard voulut que la comtesse et Rosambert se trouvassent assis derrière la place que j'occupais. La jeune dame lui disait u« Non, non, tout cela est inutile, je me suis emparée de vous pour toute la soirée, je ne vous cède à personne. Plus jalouse qu'un sultan, je ne vous laisse parler à qui que ce soit; vous ne danserez pas, ou vous danserez avec moi, et si vous pensez tout ce que vous me dites d'obligeant, je vous défends de dire un mot, un seul mot à la marquise ni à votre parente. — Ma jeune parente! interrompit le comte, si vous saviez.... — Je ne veux rien savoir, je prétends seulement que vous restiez là. Hé! mais, ajouta-t-elle légèrement, j'ai peut-être des

JO VIE DU CBEVALIEH

projets sur vous; allez-vous faire le cruel? i Je n'en entendis pas davantage, la contredanse finissait. La marquise ne m'avait pas perdu de vue un moment; je voulus me reposer, je trouvai une place auprès d'elle; nous commençâmes, reprîmes, quittâmes et reprîmes vingt fois une conversation Tort animée, souvent interrompue par ses caresses, et dans laquelle je vis bien qu'il fallait lui laisser une erreur qui paraissait lui plaire.

Le comte ne cessait de^ nous observer avec une inquiétude très - marquée ; la marquise ne paraissait pas s'en apercevoir. * Mon intention, me dit -elle enfin, n'est pas de passer ici la nuit entière, et, si vous m'en croyez , vous ménagerez mieux votre santé. Acceptez chez moi une collation légère : il est plus de minuit; M. te marquis ne tardera pas à me venir joindre ; nous irons souper chez moi , ensuite je vous reconduirai moi-même chez vous. Au reste ,

ajouta-t-elle d'un air négligé, c'est un singulier iiomine que mon cher mari. Il est inutile de répéter devant lui ce petit conte de votre déguisement. H lui prend de temps en temps des caprices de tendresse pour moi , il a des accès de jalousie fort ridicules, des airs d'attention dont je le dispenserais volontiers ; quant à la fidélité qu'il me jure , je n'y crois ])as plus que je ne m'en soucie; cependant, je ne serais pas fâchée de la mettre à l'épreuve : il va vous voir, il vous trouvera charmante; faites-lui quelques avances. V Je demandai à la marquise ce que c'était que des avances. Elle rit de bon cœur de l'ingénuité de ma question , et puis me regardant d'un air attendri : a Écoutez, me ^-oHe, vous ^tes femme, cela est clair ; ainsi, toutes les caresses que je vous ai faites ce soir ne sont que des amitiés; mais si vous étiez effectivement un jeune homme déguisé, et que, le croyant, je vous eusse traité de la même manière, cela s'appellerait des avances, et des avances trèsfortes. » Je lui promis de faire des avances au marquis, c Fort bien; souriez à ses propos, regardez-le d'un certain air ; mais ne vous avisez pas de lui serrer la main comme je vous fais, et de l'embrasser comme je vous embrasse, cela ne serait ni décent ni vraisemblable, n

Nous en étions là quand le marquis arriva. Il me parut jeune encore : il était assez bien fait, mais d'une taille fort petite, et ses manières ressemblaient à sa taille; sa figure avait de la gatté, mais de cette gaité qui fait qu'on rit toujours aux dépens de celui qui l'inspire. « Voici mademoiselle Duportail , lui dit la marquise ( je m'étais donné ce nom ) , c'est une jeune parente du comte ; vous me remercierez de vous l'avoir fait connaître ; elle veut bien venir souper avec nous, v Le marquis trouva que j'avais la phy-

VIE DU CHEVALIER

sionomie heureuse; il me prodigua des éloges ridicules , je Ten remerciai par des compliments ouCrés. « Je suis trèscontent, me dit -il, d'un air pesant qu'il croyait tin, que vous me fassiez T honneur de souper chez moi, mademoir selle; vous êtes jolie, très-jolie; et ce que je vous dis là est certain, car je me connais en physionomie. » Je répondis par le plus agréable sourire. « Ma chère enfant, me disait la marquise d'un autre côté, j'ai engagé votre parole, vous êtes trop polie pour me dédire ; au reste , nous nous débarrasserons du marquis dès qu'il vous ennuiera. » Elle me serra la main ; le marquis la vit. « Oh! que je voudrais, dit-il , tenir une de ces petites mains-là dans les miennes ! if Je lui lançai une œillade meurtrière. « Partons, me9éqimQ&^ partons, s'écria-t-ii , d'un air léger et conquérant. » Il sortit pour appeler ses gens.

Le comte, qui l'entendit, vint à nous, quelques eflTorts que la comtesse eût faits pour le retenir, il me dit d'un ton sérieusement ironique : a Monsieur se trouve sans doute fort bien sous ses habits galants, il ne compte pas apparemment désabuser la marquise? » Je répondis sur le même ton, mais en baissant la voix : « Mon cher parent, vbudriezvous sitôt détruire votre ouvrage? » il s'adressa à la marquise : « Madame, je me crois, en conscience, obligé de vous avertir encore une fois que ce n'est point mademoiselle Duportail qui aura le bonheur de souper chez vous, mais bien le chevalier de Faublas, mon très -jeune et trèslidèle ami. — Et moi, monsieur, lui répondit-on, je vous déclare que vous avez trop compté sur ma patience ou sur ma crédulité. Ayez la bonté de cesser cet impertinent badinage, ou décidez -vous à ne me revoir jamais. — Je me sens le courage de prendre l'un et l'autre parti, madame;

DE rAUBLAS.

je serais désolé de troubler vos plaisirs par mes indiscrétions, ou de les gêner par mes importunilés. ■

Le marquis rentrait au moment même; il Trappa sur l'é-

paule de Rosambert, et le retenant par le bras : ■ Quoi! tu ne soupes pas avec nous? tu nous laisses ta parente? Hais, sais-tu qu'elle est jolie, ta parente? mais, entre nous, je

la crois un peu vive. — Oh! oui, Irès-vive, reprit le

comte avec un sourire amer; elle ressemble à bien d'autres; » et puis, comme s'il eAt pressenti le sort procliain

VIK.DU CUEVALIEU

de ce bon mari : «r Je vous souhaite une lionne nuit, lui dil-il. — Quoi! penses-tu , reprit le marquis, que je garde ta parente pour.... Écoute donc, si elle le voulait bien!... — Je vous souhaite une bonne nuit, répéta le comte, et il sortit en éclatant de rire. » La marquise soutint que M. de Rosambert devenait fou ; je trouvai qu'il était fort malhonnête, u Point du tout, me dit confidemment le marquis : il vous aime à la rage, il a vu que je vous faisais ma cour, il est jaloux. »

En cinq minutes nous fûmes à Thôtel du marquis. On servit aussitôt : je fus placé entre la marquise et son galant époux, qui ne cessait de me dire ce qu'il croyait de trèsjolies choses. Trop occupé d'al)ord à satisfaire l'appéUt . tout-à-lait mâle que la danse m'avait donné, je n'employai pour lui répondre que le langage des yeux. Dès que ma faim fut un peu calmée , j'applaudis sans ménagement à toutes les sottises qu'il lui plut de me débiter, et ses mauvais bons mots lui valurent mille compliments dont il fut enchanté. La marquise, qui m'avait toujours considéré avec la plus grande attention , et dont les regards s'animaient visiblement, s'empara d'une de mes mains : curieux de voir jusqu'où s'étendrait le pouvoir de mes charmes trompeurs, j'abandonnai l'autre au marquis. Il la saisit avec un transport inexprimable. La marquise, plongée dans des réilcxions profondes, semblait méditer quelque projet important; je la voyais successivement rougir et trembler, et sans dire un seul mot, elle pressait légèrement ma main droite engagée dans les siennes. Ma main gauche était dans une prison moins douce; le marquis la serrait de manière à me faire crier. Charmé de sa bonne fortune, tout lier de son Imnheur, tout étonné de l'adresse avec laquelle il troni-

DE FAUBLAS. ^b

paît sa femme en sa présence même , il poussait de temps en temps de longs soupirs dont j'étais étourdi, et des éclats de rire dont le plafond retentissait ; ensuite, craignant de se trahir, cherchant à étouffer ce rire éclatant que la marquise aurait pu remarquer, peut-être aussi croyant me faire une gentillesse, il me mordait les doigts.

La belle marquise sortit enûn de sa rêverie pour me dire : « Mademoiselle Duportail , il est tard , vous deviez passer la nuit entière au bal, on ne vous attend pas chez vous avant huit ou neuf heures du matin, restez chez moi; j'offrirais à tout autre un appartement d'amie, vous pouvez disposer du mien : je dois, ajouta-t-elle d'un ton caressant, vous servir aujourd'hui de maman , je ne veux pas que ma fille ait une autre chambre que la mienne; je vais lui faire dresser un lit près du mien.... — Et pourquoi donc faire dresser un lit, interrompit le marquis, on est fort bien deux dans le vôtre; quand je vais vous y trouver, moi, est-ce que je vous gêne? j'y dors tout d'un somme, et vous aussi. 9 En finissant, il me donna amoureusement par dessous la table un grand coup de genou qui me froissa la ])eau; je répondis à cette galanterie sur-le-champ de la même manière, et si vigoureusement, qu'il lui échappa un grand cri. La marquise se leva d'un air alarmé : «t Ce n'est rien, lui dit-il, ma jambe a accroché la table. » J'étoufl&is de rire, la marquise n'y tint pas plus que moi, et son cher époux, sans savoir pourquoi, se mit à rire plus fort que nous deux.

Quand notre excessive gaité fut un peu modérée, la marquise me renouvela ses offres. « Acceptez le lit de madame, criait, le marquis, acceptez, je vous le dis, vous y serez bien. Je vais revenir tout à l'heure : mais acceptez, v il

VIE DU CHEVALIER

nous quitta. « Madame, dis-je à la marquise, votre invitation m'honore autant qu'elle me flatte; mais est-ce à mademoiselle Duportail ou à M. de Faublas que vous la faites? — Encore cette mauvaise plaisanterie du comte ! petite friponne ! et c'est vous qui la répétez ! ne vous ai -je pas dit que je ne vous croyais pas? — Mais, madame.... — Paix, paix, reprit-elle, en posant son doigt sur ma bouche, le marquis va rentrer, qu'il ne vous entende pas dire de pareilles folies. Cette charmante enfant! (elle m'embrassa tendrement) comme elle est timide et modeste! mais comme elle est maligne. Allons, petite espiègle^ venez. » Elle me tenait par la main; nous passâmes dans son appartement.

11 était question de me mettre au lit. Les femmes de Ja marquise voulurent me prêter leur ministère ; je les priai , en tremblant, d'offrir à leur maîtresse leurs services, dont je saurais bien me passer. « Oui, dit la marquise attentive à tous mes mouvements, ne la gênez pas, c'est un enfantillage de couvent; laissez -la faire. » Je passai derrière les rideaux ; mais je me trouvai dans un grand embarras quand il fallut me déix)uiller de ces habits dont l'usage m'était si peu familier. Je cassais les cordons, j'arrachais les épingles; je me piquais d'un côté, je me déchirais de l'autre; plus je me hâtais et moins j'allais vite. Une femme de chambre passa près de moi au moment où je venais d'ôter mon dernier jupon ; je tremblai qu'elle n'entr' ouvrît les rideaux. Je me précipitai dans le lit, émerveillé de la singulière aventure qui m'avait conduit là, et ne soupçonnant pas encore ce que j'allais y faire. La marquise ne tarda pas à m'y suivre; la voix de son mari se fit entendre : « Ces dames me permettront bien d'assister à leur coucher?. Quoi! déjà au lit! » H voulut m'embrasser, la marquise se fâcha

sérieusemeot ; il ferma lui-même les rideaux; et nous reodant le souhait que lui avait fait le comte, il nous cria de la porte : « Une bonne nuit! >

Un silence profond régna quelques instants. » Dormezvous déjà, belle enfant? > me dit la marquise d'une voi\ altérée. ■ Oh ! non, je ne dors pas! > Elle se précipita dans mes bras, et me pressa contre son sein, x Dieu ! s'écria-telle avec une surprise bien naturellement jouée si elle était feinte, c'est un homme! > et puis, me repoussant avec promptitude : « Quoi! monsieur, est-il possible?... — Madame, je vous l'ai dit, répliquaî-je en tremblant. — Vous me l'avez dit, monsieur, mais cela était-il croyable? Il s'agissait bien de le dire! il ne fallait pas rester chez moi.... ou du moins, il ne fallait pas empêcher qu'on vous dressiU

VIE DU CHEVALIER

un autre lit.... — Madame, ce n'est pas moi; c'est M. le marquis. —Mais, monsieur, parlez -donc plus bas.... Monsieur, il ne fallait pas rester chez moi, il fallait vous en aller. — Eh bien, madame, je m'en vais.... » Elle me retint par le bras. « Vous vous en allez! et où cela, monsieur; qu'allez -vous faire? réveiller mes femmes, faire un esclandre.... montrer à tous mes gens qu'un homme est entré dans mon lit; qu'on me manque à ce point?... — Madame, je vous demande pardon, ne vous fâchez pas, je m'en vais me jeter dans un fauteuil. — Oui, dans un fauteuil! oui... sans doute, il le faut! mais, voyez la belle ressource (en me retenant toujours par le bras) , fatigué comme il est ! par le froid qu'il fait! s'enrhumer, détruire sa santé!... vous mériteriez que je vous traitasse avec cette rigueur — Allons, restez-la; mais promettez d'être sage. — Oh! madame, pourvu que vous me pardonniez. — Non, je ne vous pardonne pas! mais j'ai plus d'attention pour vous que vous n'en avez pour moi. Voyez comme sa main est déjà froide! » et par pitié elle la posa sur son col d'ivoire. Guidée par la nature et par l'amour, cette heureuse main descendit un peu; je ne savais quelle agitation faisait bouillonner mon sang. « Aucune femme éprouva-t-elle jamais l'embarras où il me met? » reprit la marquise d'un ton plus doux. <c Ah! pardonnez - moi donc, ma chère maman.... — Oui, votre chère maman ! vous avez bien des égards pour votre maman! petit libertin que vous êtes! » Ses bras, qui m'avaient repoussé d'abord, m'attiraient doucement. Bientôt, nous nous trouvâmes si près l'un de l'autre, que nos lèvres se rencontrèrent ; j'eus la hardiesse d'imprimer sur les siennes un baiser brûlant. « Faublas , est-ce là ce que vous m'avez promis? » me dit -elle d'une voix presque éteinte.

Sa main s'égara ; un feu dévorant circulait dans mes veines.... < Âh! madame, pardonnez - moi , je me meurs! — Âh! mon cher Faublas.... mon ami!... » Je restai sans mouvement. La marquise eut pitié de mon embarras, qui ne pouvait lui déplaire... elle aida ma timide inexpérience... Je reçus, avec autant d'étonnement que de plaisir, une charmante leçon, que je répétai plus d'une fois.

Nous employâmes plusieurs heures dans ce doux exercice ; je commençais à m'endormir sur le sein de ma belle maîtresse, quand j'entendis le bruit d'une porte qui s'ouvrait doucement : on entrait, on s'avançait sur la pointe du pied ; j'étais sans armes dans une maison que je ne connaîssak point; je ne pus me défendre d'un mouvement d'effroi. La marquise, qui devina ce que c'était, me dit tout bas de prendre sa place et de lui céder la mienne; j'obéis promptement : à peine m'étais -je tapis sur le bord du lit, qu'on ouvrit les rideaux du côté que je venais de quitter. « Qui vient me réveiller ainsi ? » dit la marquise. On hésita quelques instants; ensuite on s'expliqua sans lui répondre. « Et, quelle est cette fantaisie? continua- t-elle. Quoi! monsieur, vous choisissez aussi mal votre temps? sans attention pour moi, sans respect pour Tinnocence d'une jeune personne qui, peut-être, ne dort pas, ou qui pourrait se réveiller! Vous n'êtes guère raisonnable; je vous prie de vous retirer. » Le marquis insistait, balbutiant à sa femme de comiques excuses. < Non, monsieur, lui dit-elle, je ne le veux point, cela ne sera point, je vous assure que cela ne sera point ; je vous supplie de vous retirer. « Elle se jeta hors du lit , le prit par le bras et le mit à la porte.

Ma belle maltresse revint à moi en riant. « Ne trouvezvous pas mon procédé bien noble? me dit -elle. Voyez ce

30 VIE DU CREVALIER

que j'ai refusé à cause de vous. • Je sentis que je lui devais un dédommagement ; je l'offris avec ardeur ; on l'accepta avec reconnaissance : une femme de vingt -cinq ans est si complaisante quand elle aime I la nature a tant de ressources dans un novice de seize ans !

Cependant tout est borne chez les faibles humains : je ne tardai pas à m' endormir profondément : quand je me réveillai, le jour pénétrait dans l'appartement malgré les rideaux : je songeai à mon père... Hélas! je me souvins de ma Sophie! une larme s'échappa de mes yeux; la marquise s'en aperçut. Déjà capable de quelque dissimulation, j'attribuai au chagrin de la quitter la pénible agitation que j'éprouvais; elle m'embrassa tendrement. Je la vis si beUel l'occasion était si pressante!... quelques heures de sommeil avaient ranimé mes forces.... J'ivresse du plaisir dissipa les remords de l'amour.

Il fallut enfm songer à nous séparer. La marquise me servit de femme de chambre. Elle était si adroite , que ma

toilette eût été bientôt faite si nous avions pu sauver les distractions. Quand nous crûmes qu'il ne manquait plus rien à mon ajustement, la marquise sonna ses femmes. Le marquis attendait depuis plus d'une heure qu'il fit jour chez madame. Il me complimenta sur ma diligence. « Je suis sûr, me dit -il, que vous avez passé une excellente nuit ; V et sans me donner le temps de répondre : « Elle parait fatiguée pourtant I elle a les yeux battus! voilà ce

que c'est que cette danse ! on s'en donne par dessus les yeux , et le lendemain on n'en peut plus ! je le dis tous les jours à la marquise, qui n'en tient compte : allons, il faut réparer les forces de cette charmante enfant, après cela, nous la-reconduirons chez elle. »

Ce nous la reconduirons était très-propre à m'inquiéter. Je témoignai au marquis qu'il suffirait que la marquise prit cette peine; il insista. La marquise se joignit à moi pour lui faire perdre cette idée; il nous répondit que M. Duportail ne pouvait trouver mauvais qu'il lui ramenât sa fille , puisque la marquise serait avec nous, et qu'il était curieux de connaître l'heureux père d'une aussi aimable enfant. Quelques efforts que nous fissions, nous ne pûmes l'empêcher de nous accompagner.

Je commençais à craindre que cette aventure , qui avait eu de si heureux commencements , ne finit fort mal. Je ne vis rien de mieux à faire que de donner au cocher du marquis la véritable adresse de M. Duportail. « Chez M. Duportail, près de l'Arsenal, » lui dis-je. La marquise sentait mon embarras et le partageait ; aucun expédient ne s'était présenté à mon esprit, quand nous arrivâmes à la porte de mon prétendu père.

II était chez lui ; on lui dit que le marquis et la marquise

VIE DU CHEVALIER

de B^^^ lui ramenaient sa fille. « Ma fille, s'écria-t-il, avec la plus vive agitation ; ma fille ! il accourut vers nous. Sans lui donner le temps de dire un seul mot, je me jetai à son cou. « Oui, lui dis -je, vous êtes veuf, et vous avez une tille. — Parlez plus bas encore, reprit-il avec vivacité, parlez plus bas ; qui vous l'a dit ? — Eh mon dieu ! ne m'entendez-vous pas? C'est moi qui suis votre fille. Gardez -vous de dire non devant le marquis! » M. Duportail, plus tranquille, mais non moins étonné, semblait attendre qu'on s'expliquât. « Monsieur, lui dit la marquise, mademoiselle Duportail a passé une partie de la nuit au bal, et l'autre partie chez moi. — Êtes- vous fâché, monsieur, lui dit le marquis, qui remarquait son étonnement, que mademoiselle ait passé une partie de la nuit chez moi ? vous auriez tort, car elle a couché dans l'appartement de madame, dans son lit même, avec elle; on ne pouvait la mettre mieux. Êtes- vous fâché que je Taie accompagnée jusqu'ici? j'avoue que ces dames ne le voulaient pas, c'est moi.... — Je suis très -sensible, répondit enfin M. Duportail, tout-à-fait revenu de sa première surprise, et d'ailleurs bien instruit par les discours du marquis; je suis très • sensible aux bontés que vous avez eues pour ma fille ; mais je dois vous déclarer devant elle (il me regarda, je tremblais) que je suis fort étonné qu'elle ait été au bal, déguisée de cette façon -là. — Comment! déguisée, monsieur, interrompit la marquise. — Oui, madame; un habit d'amazone, cela convient-il à ma fille? ou du moins ne devait -elle pas me demander mon avis et ma permission. »

Ravi de l'ingénieuse tournure que mon nouveau père avait prise, j'affectai de paraître humilié. « Ah! je croyais que le papa le savait, dit le marquis; monsieur, il faut

pardonner cette petite faute. Mademoiselle votre fille a la physionomie la plus heureuse; je vous le. dis, et je m'y connais! Mademoiselle votre fille.... c'est une charmante personne, elle a enchanté tout le monde, ma femme surtout; oh! tenez, ma femme en est folle. — Il est vrai, monsieur, dit la marquise avec un sang- froid admirable, que mademoiselle m'a inspiré toute l'amitié qu'elle mérite. » Je me croyais sauvé, lorsque mon véritable père, le baron de Faublas, qui ne se faisait jamais annoncer chez son ami, entra tout-à-coup. « Ah! ahl... » dit-il en m'apercevant. M. Duportail courut à lui les bras ouverts. « Mon cher Faublas, vous voyez ma fille, que M. le marquis et madame la marquise de B^^^ me ramènent. — Votre fille! interrompit mon père. — Hé! oui, ma fille! vous ne la reconnaissez pas sous cet habit ridicule? Mademoiselle, ajouta-t-il avec colère, passez dans votre appartement, et que personne ne vous surprenne plus dans cet équipage indécent, • Je fis, sans dire mot, une révérence au marquis, qui paraissait me plaindre, et une à la marquise, qui me voyait à peine; car, au nom de mon père, elle avait été si troublée, que je craignis qu'elle ne se trouvât mal. Je me retirai dans la pièce voisine, et je prêtai l'oreille. « Votre fille! répéta encore le baron. — - £h! oui, ma fille! qui s'est avisée d'aller au bal avec les habits que vous lui avez vus. M. le marquis vous dira le reste. Et elfectivemeut , M. le marquis répéta à mon père tout ce qu'il avait dit à M. Duportail; il lui afQrma que j'avais couché dans l'appartement de sa femme, dans son lit même, avec elle. « Elle est fort heureuse, dit mon père, en regardant la marquise.... Fort heureuse, répéta-t-il, qu'une si grande imprudence n'ait pas eu de suites fâcheuses. — Eh ! quelle si grande impru-

VIE DU CHKVALIER

dence a donc commise cette chère enfant? répliqua la marquise, que j'avais vue déconcertée, mais dont les forces s'étaient ranimées promptement. Quoi! parce qu'elle a pris un habit d'amazone? — Sans doute, interrompit le marquis, ce n'est qu'une vétille! Et vous, monsieur, en s'adressant à mon père d'un ton fâché, permettez - moi de vous dire qu'au lieu de vous permettre sur le compte de la jeune personne des réflexions qui peuvent lui nuire, vous feriez bien mieux de voui» joindre à nous pour obtenir que son i>ère lui pardonne. — Madame, dit M. Duportail à la marquise , je le lui pardonne à cause de vous ; ( en s'a^ dressant au marquis ) mais à condition qu'elle n'y retournera plus. — En habit d'amazone soit, répond celui-ci; mais j'espère que vous nous la renverrez avec ses habits ordinaires ; nous serions trop privés de ne plus voir cette charmante enfant. — Assurément, dit la marquise en «e levant , et si monsieur son père veut nous rendre un véritable service, il l'accompagnera. » M. Duportail reconduisit la marquise jusqu'à sa voiture, en lui prodiguant les remerciments qu'il était présumé lui devoir.

Leur départ me soulagea d'un pesant fardeau. « Voilà une bien singulière aventure! dit M. Duportail en rentrant.

— Oh! très - singulière , répondit mon père, la marquise est une fort belle femme, le petit drôle est bien heureux!

— Savez -vous, répliqua son ami, qu'il a presque pénétré mon secret? Quand on m'a annoncé ma iille, j'ai cru que ma fille m'était rendue, et quelques mots échappés m'ont trahi. — Eh bien! il y a un remède à cela; Faublas est plus raisonnable qu'on ne l'est ordinairement à son âge ; pour qu'il fût prodigieusement avancé, il ne lui manquait que quelques lumières qu'il a sans doute acquises cette

OE rAUDLAS. 35

nuit : il a l'âme noble et le cœur excellent; un secret qu'on devine ne nous lie pas, comme vous savez ; mais un hoDDëte homme se croirait déshonoré, s'il trahissait celui qu'un ami lui a confié-, apprenez -le à mon fils, point do demi-conlidence, je vous réponds de sa discrétion. — Mais des secrets de cette importance!... il est si jeune.... — Si jeune , mon ami ! un gentilhomme l'est - il jamais quand il s'agit de l'honneur? Mon fils, déjà dans son adolescence, ignorerait un des devoirs les plus sacrés de l'homme qui pense ! un enfant que j'ai élevé aurait besoin de l'expérience de son père pour ne pas faire une bassesse!... — Mon ami, je me rends. — Mon cher Duportail , croyez que vous ne ^vous en repentirez jamais. J'espère d'ailleurs que celte

confidence, devenue presque nécessaire, ne sera pas toutà-fait inutile. Vous savez que j'ai fait quelques sacrifices pour donner à mon fils une éducation convenable à sa

VIK DU CHEVALIER

naissance, et proportionnée aux espérances qu'il me fait concevoir : qu'il reste encore un an dans cette capitale, pour s'y perfectionner dans ses exercices, cela suiBt, je crois; ensuite, il voyagera, et je ne serais pas fâché qu'il s'arrêtât quelques mois en Pologne. — Baron , interrompit M. Duportail, le détour dont votre amitié se sert est aussi ingénieux que délicat; je sens toute l'honnêteté de votre proposition, qui m'est très -agréable, je vous l'avoue. — Ainsi, rq)rit le baron, vous voudriez bien donner à Faublas une lettre pour le bon serviteur qui vous reste dans ce pays -là; Boleslas et mon fils feront de nouvelles recherches. Mon cher Lovzinski, ne désespérez pas encore de votre fortune ; si votre fille existe , il n'est pas impos^ sible qu'elle vous soit rendue. Si le roi de Pologne.... » Mon père parla plus bas, et tira son ami à l'autre. bout de l'appartement : ils y causèrent plus d'une demi-heure, après quoi , tous deux s' étant rapprochés de la porte contre laquelle j'étais placé, j'entendis le baron qui disait : < Je ne veux pas lui demander les détails de son aventure ; probablement ils sont assez plaisants : je ne les entendrais pas avec l'air de sévérité qu'il conviendrait ; sans doute il vous contera de point en point son histoire; vous m'en ferez part : au reste, je crois que nous venons de voir un sot mari. —Il n'est pas le seul, mon ami, répondit M. Duportail. — On le sait bien, répliqua le marquis; mais il n'en faut rien dire. »

Je les entendis s'approcher de la i)orte, j'allai me jeter dans un fauteuil. Le baron me dit en entrant : « Ma voiture est là, faites- vous reconduire à l'hôtel, allez vous reposer, et désormais je vous défends de sortir avec cet habit. — Mon ami, me dit M. Duportail, qui me suivit jusqu'à

la porte , un de ces jours nous dînerons ensemble tête à tête ; vous savez une partie de mon secret , je vous apprendrai le reste; mais surtout de la discrétion. Songez d'ailleurs que je vous ai rendu service. » Je l'assurai que je ne l'oublierais pas, et qu'il pouvait être tranquille. Dès que je fus rentré chez moi , je me mis au lit , et m'endormis profondément.

Il était fort tard quand je me réveillai. M. Person et moi nous fûmes au couvent. Avec quelle douce émotion je revis ma Sophie! Sa contenance modeste, son innocence ingénue, l'accueil timide et caressant qu'elle me fit, un petit air d*embarras que lui donnait encore le souvenir du baiser -de la veille, tout en elle inspirait l'amour, mais l'amour tendre et respectueux. Cependant Timage des charmes de la marquise me poursuivait jusqu'au parloir; mais que d'avantages précieux sa jeuiie rivale avait sur elle ! Il est vrai que les plaisirs de la nuit dernière se représentaient vivement à mon imagination échauffée ; mais combien je leur préférais ce moment délicieux où j'avais trouvé, sur les lèvres de Sophie , une âme nouvelle ! La marquise régnait sur mes sens étonnés ; mon cœur adorait Sophie.

Le lendemain , je me souvins que la marquise m'attendait chez elle ; mais je me souvins aussi que le baron m'avait dit : Je vous défends de sortir avec cet habit. D'ailleurs, comment me présenter chez la marquise sans être au moins accompagné d'une femme de chambre? Il ne fallait pas songer au comte, qui, sans doute, n'était pas tenté de m'y conduire , et le marquis ne trouverait-il pas singulier qu'une jeune personne sortit toute seule? Impatient de revoir ma belle maîtresse, mais retenu par la crainte de déplaire à mon père, je ne savais à quoi me résoudre. Jasmin vint

38 VIE DU CUEVALIER

me dire qu'une femme d'un certain âge, envoyée par mademoiscUe Justine, demandait à me parler. < Je ne sais quelle est cette demoiselle Justine; mais faites entrer. — Mademoiselle Justine m'a chargée de vous présenter ses respects, me dit la femme, et de vous remettre ce paquet et cette lettre. • Avant d'ouvrir le paquet, je pris la lettre.

dont l'adresse était simplement : À Mademoiselle DuporkUi. J'ouvris avec empressement , et je lus :

« Donnez -moi de vos nouvelles, ma chère enfant; avei- ■ vous passé une bonne nuit? vous aviez besoin de repos. • Je crains fort que les fatigues du bal et la scène désagréable

que M. votre père vous a faite n'aient altéré votre santé. Je suis désolée que vous ayez été grondée à cause de moi : croyez que cette scène trop longue m'a fait souffrir autant que vous. M. le marquis parle dé retourner au bal ce soir, je ne m'y sens pas disposée, et je crois que vous n'en avez pas plus d'envie que moi. Cependant, comme il faut qu'une maman ait de la complaisance pour sa fille, surtout quand elle en a une aussi aimable que vous, nous irons au bal si vous le voulez. Je n'ai point oublié que l'habit d'amazone vous est interdit, et j'ai pensé que peut-être vous n'aviez point d'autre habit de bal, parce que ce n'est point un meuble de couvent, c'est pour cela que je vous envoie l'un des miens : nous sommes à peu près de la même taille, je crois qu'il vous ira bien.

» Justine m'a dit que vous aviez besoin d'une femme de chambre; celle qui vous remettra ma lettre est sage, inleÙigenle et adroite : vous pouvez la prendre à votre service , et lui donner toute votre confiance , je vous réponds d'elle.

» Je ne vous invite point à dîner avec moi ; je sais que M. Duportail dîne rarement sans sa fille; mais si vous aimez votre chère maman autant qu'elle vous aime, vous » viendrez dans la soirée, le plus tôt que vous pourrez. » M. le marquis ne dtne point chez lui ; venez de bonne j» heure, mon enfant; je serai seule toute l'après-dlnée, » vous me ferez compagnie. Croyez que personne ne vous » aime autant que votre chère maman.

» La MARQUISE DE B***. *

« P. S. Je n'ai point la force de vous mander toutes les

VIE DU CHEVALIER

» folies que le marquis veut que je vous écrive de sa part. » Au reste, grondez -le bien quand vous le verrez; il vou- » lait ce matin envoyer en son nom chez M. Duportail. » J'ai eu toutes les peines du monde à lui faire compren- » dre que cela n'était pas raisonnable, et qu il était plus » décent que ce fût moi qui vous écrivisse. »

Je fus enchanté de cette lettre. « Monsieur , me dit la femme intelligente qui me l'apportait, Justine est la femme de chambre de madame la marquise de B^^^, et si mademoiselle le veut bien, je serai la sienne aujourd'hui et demain. Au reste, monsieur ou mademoiselle peut également se fier à moi ; quand mademoiselle Justine et madame Dutour se mêlent d'une intrigue, elles ne la gâtent pas, c'est pour cela qu'on m'a choisie. — Fort bien, lui dis -je, madame Outour, je vois que vous êtes instruite, vous m'accompagnerez tantôt chez la marquise. » J'offris à ma duègne un double louis, qu'elle accepta. « Ce n'est pas qu'on ne m'ait déjà bien payée, me dit -elle; mais monsieur doit savoir que les gens de ma profession reçoivent toujours des deux côtés. »

Dès que le baron eut dtné, il partit pour l'Opéra, suivant sa coutume. Mon coiifeur était averti : un panache blanc fut mis à la place du petit chapeau. Madame Dutour me revêtit promptement du charmant habit de bal que madame de B^^^ m'envoyait, et qui m' allait merveilleusement bien; ma ressemblance avec Adélaïde devenait {jIus frappante ; mon gouverneur ému redoublait pour moi d'attentions et de soins. Je pris des gants, un éventail, un gros bouquet; je volai au rendez -vous que la marquise m'avait donné.

»G rAURLAS.

Je la trouvai dans son boudoir, mollement couchée sur une ottomane : un déshabillé galant parait ses charmes au lieu de les cacher. Elle se leva dès qu'elle m'aperçut :

VIE DU CHEYALIER

« Qu'elle est jolie dans cet équipage, mademoiselle Duportail ! que cette robe lui sied bien ! » Et dès que la porte se fut fermée : « Que vous êtes charmant, mon cher Faublas ! que votre exactitude me flatte ! mon cœur me disait bien que vous trouveriez le moyen de me venir joindre ici , malgré vos deux pères. » Je ne lui répondis que par mes vives caresses; et, la forçant de reprendre l'attitude qu'elle avait quittée pour me recevoir, je lui prouvais déjà que ses leçons n étaient pas oubliées, lorsque nous entendîmes du bruit dans la pièce voisine. Tremblant d'être surpris dans une situation qui n'était pas équivoque, je me relevai brusquement , et , grâce 'à mes habits , trèscommodes, je n'eus besoin que de changer de posture pour que mon désordre fût réparé. La marquise, sans paraître troublée, ne rétablit que ce qui pressait le plus : tout cela fut l'aifaire d'un moment. La porte s'ouvrit; c'était le marquis. « Je comprenais bien, lui dit -elle, monsieur, qu'il n'y avait que vous qui pussiez entrer ainsi chez moi sans vous faire annoncer; mais je croyais qu'au moins vous frapperiez à cette porte avant de l'ouvrir : cette chère enfant avait des inquiétudes secrètes à confier à sa maman; un moment plus tôt vous la surpreniez!... On n'entre pas ainsi chez des femmes! — Bon! reprit le marquis, je la surprenais! Eh bien! je ne l'ai )X)int surprise; ainsi il n'y a pas tant de mal à tout cela : d'ailleurs , je suis bien sûr que cette chère enfant me le pardonne ; elle est plus indulgente que vous. Mais convenez que son père a bien raison de ne pas vouloir qu'elle porte cet habit d'amazone; elle est à croquer comme la voilà! »

Il reprit avec moi ce mauvais ton de galanterie qui nous

avait déjà tant amusés; il trouva que j'étais parfaitement bien remise, que j'avais les yeux brillants, le teint fort animé, et même quelque chose d'extraordinaire et d'un fort bon augure dans la physionomie. Ensuite il nous dit : « Belles dames, vous allez au bal aujourd'hui? » La marquise répondit que non. « Vous vous moquez de moi , je suis revenu tout exprès poUr vous y conduire. — Je vous assure que je n'irai pas. — Hé! pourquoi donc? ce matin vous disiez.... — Je disais que j'y pourrais aller par complaisance pour mademoiselle Ouportail ; mais elle ne s'en soucie pas ; elle craint de retrouver là le comte de Rosambert, qui s'est fort mal comporté la dernière fois. » J'interrompis la marquise : « Certainement , son procédé avec moi est assez malhonnête pour que désormais je craigne de le rencontrer autant que je me plaisais autrefois à me trouver avec lui. — Vous avez raison, me dit le marquis, le comte est un de ces petits merveilleux qui croient qu'une femme n'a des yeux que pour eux ; il est bon que ces messieurs apprennent quelquefois qu'il y a dans le monde des gens qui les valent bien.... » Je compris son idée, et pour justifier ses propos, je lui lançai à la dérobée un coupd'œil expressif... « Et qui valent peut-être mieux, » ajoutat-il aussitôt, en renforçant sa voix, en s' élevant sur la pointe du pied , et en prenant son élan pour faire une lourde pirouette qu'il acheva très -malheureusement. Sa tète alla frapper contre la boiserie, trop dure, qui ne lui épargna une chute pesante qu'en lui faisant au front une large meurtrissure. Honteux de son malheur, mais voulant le dissimuler, il parut insensible à la douleur qu'il ressentait. « Charmante enfant, me dit -il avec plus de sangfroid , mais en faisant de temps en temps de laides grimaces

VIE DU CHEVALIER

qui le trahissaient, vous avez raison d'éviter le comte; mais n'ayez pas peur de le rencontrer. Ce soir il y a bal masqué ; la marquise a justement deux dominos ; elle vous en prêtera un , elle prendra l'autre ; nous irons au bal , vous reviendrez souper avec nous ; et si vous n'avez pas été trop mal couchée avant-hier.., — Ho! oui, cela sera charmant! m'écriai -je avec plus de vivacité que de prudence, allons au bal. — Avec mes dominos que le comte connaît? interrompit la marquise, plus réfléchie que moi. — Et oui, madame , avec vos dominos. Il faut donner à cette enfant le plaisir du bal masqué, elle n'a jamais vu cela; le comte ne vous reconnaîtra pas, il n'y sera peut-être pas même. » La marquise paraissait incertaine; je la voyais balancer entre le désir de me garder encore la nuit prochaine et la crainte d'aller, en présence du marquis, s'offrir aux sarcasmes du comte. « Pour moi, reprit d'un ton mystérieux le commode mari, je vous y conduirai bien; mais j'ai quelques aflaires , je ne pourrai pas rester avec vous ; je vous laisserai là pour revenir à minuit vous chercher. » Cette raison du marquis, plus que toutes ses instances, détermina la marquise ; elle refusa quelque temps encore , mais d'un ton qui m'annonçait assez qu'il allait la presser et qu'elle allait consentir.

Cependant la contusion que le marquis s'était faite devenait plus apparente, et sa bosse grossissait à vue d'œil. Je lui demandai, d'un air étonné, ce qu'il avait au front; il y porta la main : « Ce n'est rien, me dit -il avec un rire forcé; quand on est marié on est exposé à ces accidents-là. » Je me souvins du supplice qu'il m'avait fait éprouver quand ma main était dans les siennes ; et , résolu de me venger , je tirai de ma bourbe une pièce de monnaie; je la lui ap-

I»E PaUBLAS.

pliquai sur le iVonl , et me voilà serrant de toutes mes forces pour aplatir la bosse. Le patient pressait ses flancs de ses poings fermés, grinçait des dents, souillait douloureusement et faisait d'horribles contorsions. < Elle a, dit-it

avec peine, elle a de la vigueur dans le poignet : > je redoublai d'eflbrts*, il fit enlin un cri terrible, et ni'éctiappant avec violence , il serait tombé à la renverse si je ne l'avais promptement retenu. «Ah! la petite diablesse! elle m'a presque ouvert le crâne. — La petite espiègle l'a fait exprès, dit la marquise, qui se contraignait beaucoup pour ne pas rire. — Vous croyez qu'elle l'a fait exprès? Hé bien! je vais l'embrasser pour la punir. — Pour me punir, soit; » je présentai la Joue de bonne grâce ; il se crut le plus lieureux des hommes : si j'avais voulu l'écouter, je n'aurais cessé de mettre, au même prix, son courage à l'épreuve. ' Finissons ces folies , dit la marquise , en affectant un

VIE DU CHBVALIER

peu d'humeur, et pensons à ce bal, puisqu'il faut y aller. — Ho! madame se fâche! répondit le marquis; soyons sages, me dit -il tout bas; il y a un peu de jalousie. » Il nous regarda d'un air de satisfaction. « Vous vous aimez bien toutes les deux , poursuivit-il ; mais si vous alliez vous brouiller un jour à cause de moi!... cela serait bien singulier!... — Allons-nous au bal, ou n'y allons-nous jmis? » interrompit la marquise. Elle se mit à sa toilette : on lui apporta ses dominos, qu elle ne voulut point mettre; elle en envoya chercher deux autres , dont nous nous affublâmes galment. « Vous connaissez le mien, dit le marquis, je le prendrai pour vous aller chercher ; je ne crains pas d'être reconnu, moi! » Il nous conduisit au bal, et nous promit de revenir à minuit précis.

Dès que nous parûmes à la porte de la salle, la foule des masques nous environna; on nous examina curieusement, on nous lit danser : mes yeux furent d'abord agréablement frappés de la nouveauté du spectacle. Les habits élégants, les riches parures, la singularité des costumes grotesques , la laideur même des travestissements baroques , la bizarre représentation de tous ces visages cartonnés et peints , le mélange des couleurs , le murmure de cent voix confondues , la multitude des objets , leur mouvement perpétuel , qui variait sans cesse le tableau en l'animant , tout se réunit pour surprendre mon attention bientôt lassée. Quelques nouveaux masques étant entrés, la contredanse fut interrompue , et la marquise , profitant du moment , se mêla dans la foule; je la suivis en silence, curieux d'examiner la scène en détail. Je ne tardai pas à m' apercevoir que chacun des acteurs s'occupait beaucoup à ne rien faire, et bavardait prodigieusement sans rien dire. On se cher-

chait avec emprcssemeut , on s'observait avec inquiétude, on se joignait avec familiarité, on se quittait sans savoir pourquoi; l'instant d'après, on se reprenait de même en ricanant. L'un vous étourdissait du bruyant éclat de sa voix glapissante; l'autre, d'un ton nasillard, bredouillait cent platitudes, qu'à peine il comprenait lui-même : celuici balbutiait un bon mot grossier, qu'il accompagnait de gestes ridicules; celui-là faisait une question sotte, à laquelle on répondait par une plus sotte plaisanterie. Je vis pourtant des gens cruellement tourmentés, qui, certainement, auraient acheté bien chèrement l'avantage d'échapper aux propos malins, aux regards persécuteurs. J'en vis d'aubes bien ennuyés, dont apparemment l'objet principal avait été de passer la nuit au bal, de quelque manière que ce fût, et qui n'y restaient, sans doute, que pour se ménager la petite consolation d'assurer , le lendemain , qu'ils s'étaient beaucoup amusés la veille. « Voilà donc ce que c'est qu'un bal masqué? dis-je à la marquise; ce n'est donc que cela? Je ne suis pas étonné qu'ici de braves gens puissent être bafoués par des faquins, et des gens d'esprit mystifiés par des sots ; je ne resterais sûrement pas, si je n'étais point avec vous — Taisez-vous, me répondit-elle, nous sommes suivis, et peut-être reconnus; ne voyez-vous pas le masque qui s'attache à nos pas? je crains bien que ce ne soit le comte ; sortons de la foule et ne vous étonnez pas. »

C'était, en effet, M. de Rosambert; nous n'eûmes pas de peine à le reconnaître, car, ne prenant pas même celle de déguiser sa voix , il eut seulement l'attention de parler assez bas pour qu'il n'y eût que la marquise et moi qui pussions l'entendre. « Gomment se portent madame la

VIE DU CHEVALIER

marquise et sa belle amie? nous demanda-t-il avec un intérêt affecté. 9 Je nosai répondre. La marquise , sentant qu'il serait inutile d'essayer de lui faire croire qu'il se trompait, aima mieux soutenir une conversation délicate, qu'elle aurait peut-être heureusement terminée par son adresse, si le comte eût été moins instruit. « Quoi! c'est vous, M. le comte? vous m'avez reconnue? cela m'étonne! Je croyais que vous aviez juré de ne plus me voir et de ne me parler jamais. — Il est vrai que je vous l'avais promis, madame , et je sais combien cette assurance que je vous ai donnée vous a mise à votre aise. — Je ne vous entends pas, et vous m'entendez mal ; si je ne voulais pas vous voir, qui me forcerait à vous parler? Pourquoi serais-je .venu chercher ici votre rencontre? ^^ Chercher ma rencontre, madame I quoique l'aveu soit très-ilatteur, je conviens que j'aurais eu peut-être la sottise de le croire sincère, si cette chère enfant que voilà... — Monsieur, interrompit la marquise, n'avez-vous pas amené la comtesse?... Elle est trèsaimable, la comtesse!... qu'en dites-vous? — Je dis, madame, qu'elle est surtout très-officieuse!... ^ La marquise l'interrompit encore en jouant le dépit. « Elle est trèsaimable, la comtesse!... Monsieur, vous auriez dû l'amener... — Oui! madame, et vous lui auriez apparemment encore confié l'honnête emploi qu'elle a si généreusement accepte, si complaisamment rempli? — Quoi! c'est peutêtre moi qui l'ai chargée de vous occuper toute la soirée, de vous engager à me faire une mauvaise querelle, à me répéter cent fois une maussade plaisanterie, à me pousser à bout , enfin , de manière que je sois forcée de vous dire des choses désagréables, que vous n'avez pas manqué de prendre à la lettre, et dont je me serais peut-être repentie.

si VOUS étiez venu hier, comme je Tespérais, solliciter votre pardon? — Mon pardon! vous me l'auriez accordé, madame I Ah ! que vous êtes généreuse ! mais soyez tranquille : je n'abuserai pas de tant de bontés ; je craindrais trop de vous embarrasser beaucoup, et de faire aussi bien de la peine à ma jeune parente, qui nous écoute si attentivement, et qui a de si bonnes raisons pour ne rien dire. — Hé! monsieur, lui répliquai-je aussitôt, que pourrais-je vous dire? — Ho! rien, rien que je ne sache ou que je ne devine.

— Je conviens, monsieur de Rosarabert, que vous savez quelque chose que madame ne sait pas; mais, ajoutai-je en affectant de lui parler bas, ayez donc un peu plus de discrétion f la marquise n'a pas voulu vous croire avant-hier; que vous coûte-t-il de lui laisser, seulement encore aujourd'hui, une erreur qui ne laisse pas d^ètre piquante? — Fort bieU) s'écria-t-il, la tournure n'est pas maladroite! Vous, si novice avant-hier! aujourd'hui si manégée! 11 faut que vous ayez reçu de bien bonnes leçons. — Que ditesvous donc, monsieur? reprit la marquise un peu piquée.

— Je dis, madame, que ma jeune parente a beaucoup avancé en vingt-quatre heures ; mais je n'en suis pas étonné, on sait comment l'esprit vient aux filles. — Ah! vous nous faites donc la grâce de convenir eniin que mademoiselle Duportail est de son sexe! — Je ne m'aviserai plus de le nier, madame; je sens combien il serait cruel pour vous d'être détrompée. Perdre une bonne amie, et ne trouver à sa place qu'un jeune serviteur! la douleur serait trop amère! — Ce que vous dites là est tout-à-fait raisonnable, répliqua la marquise avec une impatience mal déguisée ; mais le ton dont vous le dites est si singulier! Expliquez-vous, monsieur; cette enfant, que vous

VIE DU CHEVALIER

m'avez présentée vous-même comme votre parente, est-elle (en parlant très-bas) mademoiselle Duportail ou M. de Faublas? Vous me forcez à vous faire une question bien extraordinaire; mais enfln, dites sérieusement ce qu'il en est! — Ce qu'il en est, madame, je pouvais hasarder de le dire avant-liier; mais aujourd'hui c'est à moi à vous le demander. — Moi! répondit-elle sans se déconcerter, je n'ai là-dessus aucune espèce de doute. Son air, ses traits, ses discours, son maintien, tout me dit qu'elle est mademoiselle Duportail, et d'ailleurs j'en ai des preuves que je n'ai pas cherchées. — Des preuves! — Oui, monsieur, des preuves; elle a soupe chez moi avant-hier.... — Je le sais bien, madame, et même elle était encore chez vous hier à- dix heures du matin. — A dix heures du matin, soit; mais enfin nous l'avons reconduite chez elle. — Chez elle! faubourg Saint-Germain? — Non, près de l'Arsenal. — Et monsieur son père.... — Son père? le baron de Faublas? — Mais point du tout, M. Duportail. — M. Duportail nous a beaucoup remerciés, le marquis et moi, de lui avoir ramené sa fille. — Le marquis et vous, madame? Quoi! le marquis vous a accompagnée chez M. Duportail? — Oui, monsieur; qu'y a-t-il de si étonnant à cela? — Et M. Duportail a remercié le marquis? — Oui, monsieur. »

Ici le comte partit d'un éclat de rire. « Ah! le bon mari! s'écria-t-il tout haut, l'aventure est excellente : ah ! l'honnête homme de mari ! » Il se préparait à nous quitter. Je crus qu'il fallait, pour l'intérêt de la marquise et pour le mien propre, essayer de modérer son excessive gaité. « Monsieur, lui dis-je en baissant la voix, ne pourrait-on pas avoir avec vous une explication plus sérieuse? » Il me regarda en riant : « Une explication sérieuse entre nous ce

soir, ma chère parente? (Il souleva un peu mon masque.) Non, vous êtes trop jolie, je vous laisse aimer et plaire;

d'ailleurs, il est juste que je prolite aujourd'hui de mes avantages; l'explication sera pour demain, si vous le voulez bien. — Pour demain, monsieur, à quelle heure? et dans quel endroit? — Ah ! l'heure, je ne saurais vous la fixer ; cela d^endra des circonstances. N'allez-vous pas souper chez la marquise? Demain il sera peut-être midi quand le très-commode marquis vous reconduira chez le très -complaisant M. Duportait; vous serez probablement Tatiguée, je ne veux point user d'un tel avantage, il Faudra vous laisser le temps de vous reposer; je passerai chez vous dans la soirée : je ne vous dis point adieu, j'aurai le plaisir de vous revoir une fois encore avant que l'heure du berger sonne pour vous. > Il nous salua et sortit de la salle.

VIE DU CHEVALIER

La marquise fut très-conlente de son départ. « Il nous a porté de rudes coups, me dit-elle; mais nous ne pouvions guère nous défendre mieux. » Je lui observai que le comte avait eu l'attention de baisser la voix chaque fois qu'il lui avait lancé quelque vive épigramme, et qu'ayant seulement l'intention de nous tourmenter beaucoup, il avait paru du moins ne la vouloir pas compromettre jusqu'à un oertain point. « Je ne m'y fie pas, me répondit-elle; il sait que vous avez passé la nuit chez moi; il est piqué; le retour qu'il vous annonce n'est pas d'un bon augure; sans doute il nous prépare une attaque plus forte. Partons, ne l'attendons pas, n'attendons pas le marquis. »

Nous nous disposions à sortir, lorsque deux masques nous arrêtèrent. L'un des deux dit à la marquise : « Je te connais, beau masque. — Bonsoir, monsieur de Faublas, me dit l'autre. » Je ne répondis point. « Bonsoir, monsieur de Faublas, répéta-t-il. » Je sentis qu'il fallait recueillir mes forces et payer d'audace. « Tu n'as pas l'art de deviner, beau masque, tu te trompes de nom et de sexe. — C'est que l'un et l'autre sont fort incertains. — Tu deviens fou, beau masque.

— Point du tout : les uns te baptisent Faublas et te soutiennent beau garçon ; les autres vous nomment Duportail et jurent que vous êtes très -jolie fille. — Duportail ou Faublas, lui répliquai-je fort interdit, que t'importe? — Distinguons, beau masque. Si vous êtes une jolie demoiselle, il m'importe à moi : si tu es un beau garçon, il importe à la jolie dame que voilà (en montrant la marquise). » Je demeurai stupéfait. 11 reprit : « Répondez -moi , mademoiselle Duportail; parle donc, monsieur de Faublas. — Décide-toi à me donner l'un ou l'autre nom, beau masque.

— Ah ! si Je ne considère que mon intérêt personnel et les

apparences, vous dles mademoiselle Duportail; mais si j'en crois la chronique scandaleuse, tu es M. de Faublas. >

La marquise ne perdaii pas un mot de ce dialogue ; mais , déjà trop pressée par l'inconnu qui l'avait attaquée, elle ne pouvait me secourir. Je ne sais si mon trouble ne m'allait pas trahir, lorsqu'il s'éleva dans la salle une grande rumeur : on se précipitait vers la porte; les masques se pressaient en foule autour d'un masque qui venait d'entrer; ceux-ci le montraient au doigt, ceux-là poussaient

hh

VIE DU CHEVALIER

de longs éclats de rire, et tous ensemble criaient : C'est M. le marquis de 1?^ ^ ^ , qui s'est fait une bosse au fironi! Dés que les deux démons qui nous persécutaient eurent entendu ces joyeuses exclamations, ils nous quittèrent pour aller grossir le nombre des rieurs. « Enfin, les voilà partis! me dit ma belle maltresse un peu étonnée; mais, parmi ces cris redoublés , n'entendez -vous pas le nom du marquis? Je parie que c'est un nouveau tour qu'on a joué à moii pauvre mari. »

Cependant le tumulte allait toujours croissant : nous approchâmes, nous entendîmes des voix confuses qui disaient : « Bonsoir, monsieur le marquis de B***; qu'avez -vous donc au front, monsieur le marquis? depuis quand cette bosse vous est-elle venue? « Et bientôt, dans les transports de leur turbulente gaité, tous les masques répétaient : C'est M. le marquis de B***^ qui s'est fait une bosse au front! A force de coudoyer nos voisins, nous parvînmes à joindre le masque tant bafoué ; ce n'était ni le domino jaune du marquis, ni sa petite taille, et cependant c'était le marquis lui-même. Nous vîmes qu'on avait attaché, entre ses deux épaules, un petit morceau de papier sur lequel étaient tracés , en caractères bien lisibles , ces mots dont nos oreilles étaient remplies : C'est M. le marquis de B***, qui s'est fait une bosse au front.... Il nous reconnut tout d'un coup. « Je ne comprends rien à ceci, nous dil-il tout hors de lui; allons-nous-en. » Toujours poursuivi par les huées dérisoires d'une folle jeunesse, toujours porté par les flots tumultueux d'une foule empressée, il eut autant de peine à regagner la porte qu'il en avait éprouvé pour pénétrer jusqu'au milieu de la salle.

Nous le suivîmes de près. « Parbleu ! nous dit le mar-

quis, si confondu qu'il n'avait pas la force de prendre sa place dans la voiture, je ne comprends rien à cela : jamais je ne me suis si bien déguisé, et tout le monde m'a reconnu! » La marquise lui demanda quel avait été son dessein. « Je voulais, lui répondit-il, vous surprendre agréablement; dès que je vous ai vues dans la salle du bal, je suis retourné à l'hôlel, où j'ai fait part de mes projets à Justine, votre femme de chambre, et à celle de cette charmante enfant ; car je les ai trouvées ensemble. J'ai pris un domino nouveau, je me suis fait apporter des souliers dont les talons très-hauts devaient, en me grandissant beaucoup, me rendre méconnaissable; Justine a présidé à ma toilette. (Tandis qu'il parlait, la marquise détachait habilement l'étiquette perfide et la fourrait dans sa poche. ) Demandez à Justine , elle vous dira que je n'ai jamais été si bien déguisé, car elle me l'a répété cent fois, et cependant tout le monde m'a reconnu. »

La marquise et moi nous devinâmes que nos femmes de chambre nous avaient bien servis. « Mais, reprit le marquis après un moment de réflexion, comment ont-ils vu que j'avais une bosse au front? aviez-vous conté mon accident? — Al personne, je vous assure. — Cela est bien singulier ; ma figure est couverte d'un masque , et l'on voit ma bosse; je me déguise mieux qu'à l'ordinaire, et tout le monde me reconnaît ! * Le marquis ne cessait de témoigner son étonnement par des exclamations semblables, tandis que la marquise et moi nous nous félicitions tout bas de l'heureuse adresse de nos femmes, qui nous avaient épargné si comiquement les scènes fâcheuses auxquelles nous auraient exposés le déguisement de son mari et la vengeance de mon rival.

VIE DU CHEVALIER

Quel fut notre étonnement lorsqu*en arrivant à l'hôtel nous apprîmes que le comte nous y attendait depuis quelques minutes. Il vint à nous d'un air gai : « J'étais sûr, mesdames , que vous ne resteriez pas long-temps à ce bal ; c'est une assez triste chose qu'un bal masqué! ceux qui ne nous connaissent pas nous y ennuient ; ceux qui nous connaissent nous y tourmentent ! — Oh ! interrompit le marquis, je n'ai pas eu le temps de m'y ennuyer, moi; tu vois comme je suis déguisé! — Eh bien? — Eh bien! dès que je suis entré, tout le monde m'a reconnu. — Gomment? tout le monde! — Oui, oui, tout le monde; ils m'ont d'à* bord entouré : Eh! bonsoir, monsieur le marquis deB***; d'où vous vient celte bosse au front, monsieur le marquis? et ils me serraient ! et ils me poussaient ! et des rires ! et des gestes ! et un bruit ! je crois que j'en resterai sourd ; je veux être pendu si jamais j'y retourne. Mais comment ont-ils su que j'avais cette bosse au front? — Ah ! parbleu, elle se voit d'une lieue! — Mais mon masque? — Oh! cela ne fait rien. Tenez, moi, j'ai été reconnu aussi. — Bon ! reprit le marquis d'un air consolé. — Oui, continua le comte, mon aventure est assez drôle; j'ai rencontré là une fort jolie dame qui m'estimait beaucoup, mais beaucoup, la semaine passée. — J'entends, j'entends, dit le marquis.

— Cette semaine, elle m'a éconduit d'une manière M plaisante!... Imaginez que j'étais allé au bal avec un de mes amis, qui s'était fort joliment déguisé. » La marquise effrayée l'interrompit : » Monsieur le comte soupe sans doute avec nous, lui dit-elle de l'air du monde le plus flatteur.

— Si cela ne vous embarrasse pas trop, madame.... — Quoi! interrompit le marquis, vas-tu faire des façons avec nous? crois- moi, essaie plutôt de faire ta paix avec ta

jeune parente, qui t'en veut beaucoup. — Moi, monsieur, point du tout I j'ai toujours pensé que M. de Rosambert était homme d'honneur; je le crois trop galant homme pour abuser des circonstances.... — Il ne faut abuser de rien , me répondit le comte.; mais il faut user de tout. — Qu'est-ce que c'est que des circonstances? s'écria le marquis, qu'entend-elle par des circonstances? quelles circonstances y a-t-il?... Rosambert, tu me diras cela; mais conte-nous donc ton histoire. — Volontiers. — Messieurs, interrompit encore la marquise; on vous a déjà dit que le souper était servi. — Oui, oui, allons souper, répondit le marquis, tu nous conteras ton malheur à table. » La marquise alors s'approcha de son mari et lui dit à mi-voix : « Y songez -vous bien, monsieur, de vouloir qu'on raconte une histoire galante devant cette enfant? — Bon! bon! lui répondit-il, à son âge on n'est pas si novice; et, s'adres-^ sant au comte : Rosambert, tu nous conteras ton aventure; mais tu gazeras tout cela de manière que cette enfant.... tu m'entends bien ! »

La marquise nous plaça de manière que le comte était entre elle et moi, et que je me trouvais, moi, entre le comte et le marquis. Un regard prompt de ma belle mattresse m'avertit d'apporter à notre situation critique l'attention la plus scrupuleuse, de ne parler qu'avec ménagement, d'agir avec la plus grande circonspection. Le marquis mangeait beaucoup et parlait davantage ; je ne répondais que par monosyllabes aux douces phrases qu'il m'adressait. Le comte enchérissait sur les éloges du marquis; il me prodiguait, d'un ton railleur, les compliments les plus outrés, assurait malignement que personne au monde n'était plus aimable que sa jeune parente, demandait au

VIE l)U CIIEVALIKH

marquis ce qu'il en pensait; et, préludant avec la marquise par de légères épigrammcs, il protestait qu'elle seule, jusqu'à présent, savait précisément combien mademoiselle Duportail méritait d'Otrc aimée. La marquise, également

adroite cl prompte, lépondyil vite et toujoui's bien; mesurant la défense à l'atlaque , elle éludait sans airecUtion ou se défendait sans aigreur, déterminée à ménager un ennemi qu'elle ne pouvait espérer de vaincre; aux questions pressantes, elle opjjosiul kis aveux équivoques; elle

atténuait les allégations fortes /par les négations mitigées^ et repoussait les sarcasmes plus amers qu'embarrassants par des récriminations plus fines que méchantes : trèsintéressée à pénétrer les secrets desseins du comte, dont la vengeance était si facile, elle le fixait souvent d'un œil observateur; puis, essayant de le fléchir en l'intéressant, elle l'accablait de politesses et d'attentions , prétextait une forte migraine, traînait languissamment les doux accents de sa voix presque éteinte, et de ses regards suppliants sollicitait sa grâce qu'elle ne pouvait obtenir.

Dès que les domestiques eurent servi le dessert et se furent retirés, le comte commença une attaque plus chaude, qui nous jeta , la marquise et moi , dans une mortelle anxiété.

LE COMTE. « Je vous disdis, monsieur le marquis, qu'une jeune dame m'honorait, la semaine passée, d'une attention toute particulière....

LA MARQUISE {louù btts). « Quelle fatuité! (haiil) Encore une bonne fortune , la matière est si usée !

LE COMTE, «r Nou , madame : une infidélité subite, avec des circonstances nouvelles qui vous amuseront.

LA MARQUISE. « Poiut du tout, mousicur, je vous assure.

LE MARQUIS. « Bou ! les femuics disent toujours qu'une histoire galante les ennuie! Rosambert, conte- nous la tienne.

LE COMTE. « Cette dame était au bal.... je ne sais plus quel jour.... {à la marquise) Madame, aidez-moi donc, vous y étiez aussi.

LA MARQUISE (vivemefU). « Le jour, monsieur? hé!

f'iO

VIE DU CHEVALIER

qu'importe le jour? Pensez-vous d*ailleurs que j'aie remarqué?...

LE MARQUIS. « PassoDs, passous, le jour n'y fait rien.

LE COMTE. « Eh bien ! j'allai à ce bal avec un de mes amis qui s'était déguisé le plus joliment du monde , et que personne ne reconnut.

LE MARQUIS. « Quc pcrsonnc ne reconnut ! il était bien habile, celui-là! Quel habit avait-il donc?

LA MARQUISE {très-vivemenl). « Un habit de caractère, apparemment ?

LE COMTE. « Un habit de caractère!... Mais, non.... (en regardant la marquise) Cependant je le veux bien , si vous le voulez : un habit de caractère, soit. Personne ne le reconnut; personne, excepté la dame en question, qui devina que c'était un fort beau garçon.

(/ce la marquise sonna un domestique ^ le retint quelque temps sous différents prétextes : le marquis, impatient, le renvoya; le comte reprit.)

— * La dame, charmée de sa découverte.... Mais je ne veux plus rien dire, parce que le marquis la connaît.

LE MARQUIS {riant). « Ah! cela se peut : d'abord, j'en connais beaucoup ; mais cela ne Fait rien : continue.

LA MARQUISE. « Mousicur le comte, on donnait hier une pièce nouvelle.

LE COMTE. « Oui, madame; mais permettez-moi de finir mon histoire.

LA MARQUISE. « Poiut dii tout : jc vcux savoir ce que vous pensez de la pièce.

IIR FAUItLAS. n)

LE CONTE. • Permettez, niatlaiiie —

LE MARQUIS. * Eli! niadaiHc, laissez -to dune nous raconter!,..

LE COMTE. « Pour abréger, vous saurez que mon jeune arni |>lut buaucoui) à la dame; ijue ma prcsuiice ne tarda [las à la gèricr ; el le mojen <|u'clle imagina pour se débarrasser de moi

LA MARQUISE. " C'est un roman que cette liistoire là!

LE COMTE. • Un roman, madame! Ali! tout à rbeiire, si l'ou m'y force, je convaincrai les plus Incrédules. Le moyen qu'elle imagina fut de me délaclier une jeune

comtesse , son inlinu' amie, l'omnit; Irès-admitc . liés' obligeante, qui s'empara de moi tellcmoni.... LE MARQUIS. " Coiiiinent ! on t'a di)ric bien jimo?

VIE DU CHEVALIER

LE COMTE. « Pas mal, pas mal; mais beaucoup moins que le mari, qui arriva

LE MARQUIS. « Il v a uîi mari!... Ah! tant mieux!... J'aime beaucoup les aventures on iigurent des maris comme j'en connais tant! £li bien! le mari arriva.... Qu'avez-vous donc, madame?

LA MARQUISE. « Uu mal dc tête affreux!... {bas) Je suis au supplice!... {au comte) Ah! monsieur, remettez, de grâce, à un autre jour le récit de celte aventure.

LE COMTE, c Oui, je iiuis en deux mots.

m'** DUPORTAiL {au marquis ^ tout bas). « Monsieur de Rosambert aime beaucoup à jaser, et ment quelquefois passablement.

LE MARQUIS. « Jc sais bicu , je sais bien; mais cette histoire est drôle : il y a un mari ; je parie qu'on Ta attrapé comme un sot.

LE COMTE {sans écouler la marquise, qui veul parler). «f Le mari arriva, et ce qu'il y eut d'élonnant, c'est qu'en voyant la figure douce, fine, agréable, fraîche, du jeune homme si joliment déguisé, le mari crut que c'était une femme

LE MARQUIS. « Bou!... Oh! celui-là est excellent! Oh! l'on ne m'aurait pas attrapé comme cela, moi; je me connais trop bien en physionomie.

m"' DUPORTAiL. « Mais cela est incroyable!

LA MARQUISE. <( Impossiblc ! M. de Rosambert nous fait des contes.... qu'il devrait bien finir, car je me sens fort incommodée.

LE COMTE. « Il le crut si bien, <|u'il lui prodigua les

DE FAUBLA

compliiuenls, les petits soins, et même il en vint jusqu'à tui prendre la main et à la lui serrer doucement.... {au

marquis) tenez, à peu près comme vous faites maintenant à ma cousine.

(Le marquis, étonné, quitta promptement ma main qu'il tenait en effet.)

— «Il l'a fait exprès, me dit-il; je crois qu'il voudrait que la marquise s'aperçût de notre intelligence. OIi ! qu'il est jaloux! qu'il est méchant et menteur!... comme un avocat.

(Le comte, toujours sourd aux instances que la marquise avait eu le temps de renouveler , reprit : )

— ■ Tandis que le bon mari, d'un côté, épuisait les

VIE DU CHEVALIER

lieux communs de la vieille galanterie et pressait la main chérie.... la dame, non moins vive, mais plus heureuse.

LA MARQUISE. « Hé! mousieur, quelles femmes avez-vous donc connues?... Vous nous peignez celle-là sous des couleurs.... Ne se peut-il pas que, trompée, comme son mari, par les apparences....

LE COMTE. « Ha! cela eût été Irès-possible; mais je crois que cela n'était pas. Au reste, vous allez en juger vousmême, écoutez jusqu'au bout.

LA MARQUISE. « Mousicur, s'il Tant absolument que vous racontiez cette histoire , je vous prie au moins de songer que vous devez quelques ménagements ( m regardarU mademoiselle Duportail) à certaines personnes qui vous écoulent.

LE MARQUIS. « Ha! Rosambcrt, madame a raison; gaze un peu cela, à cause de cette enfant [en montrant tnademoiselle Duportail).

LE COMTE. « Oui oui !... La danoe fort émue....

LA MARQUISE. « Mousicur, de grâce, abrégez les détails qui ne sont pas honnêtes.

m"* duportail {d'un ton fort brusque). « 11 est minuit, monsieur.

LE comte {fort doucement). « Je le sais bien, mademoiselle, et si cette conversation vous ennuie, je ne dirai qu'un mot.... pour l'achever.

LE MARQUIS {à mademx)iseUe Duportail). « Il est trèspiqué contre vous. Les amitiés que vous me faites!... Il est jaloux comme un tigre!

LA MARQUISE. « iMonsicur le comte, à propos, pendant que j'y pense, avez-vous obtenu du ministre?...

LE COMTE. « Oui, madame, j'ai obtenu tout ce que je voulais ; mais laissez-moi ....

LE MARQUIS. « Ha! ha! qu'est-ce que tu sollicitais donc?

LE COMTE. < Un brevet de lieutenant-colonel du régiment de *** pour le vicomte de G***, mon parent : il } a déjà plusieurs jours.... Pour revenir à mon aventure....

LE MARQUIS. < Oui , oui , rcvcnons-y.

LA MARQUISE. « H doit être bien content de vous , le vicomte ?

LE COMTE. « La dame fort émue....

LA MARQUISE. <r Monsicur le comte, répondez-moi donc.

LE COMTE. « Oui, madame, il est très-content.... La dame fort émue....

LA MARQUISE. « £t son chcr oncle le commandeur?

LE COMTE. « En est fort aise aussi, madame; mais vous vous intéressez prodigieusement....

LA MARQUISE. « Ho ! oui, tout cc qui regarde mes amis me toucbe sensiblement; et cette affaire me tourmentait à cause de vous : si vous m'en aviez parlé plus tôt, j'aurais pu vous y servir

LE COMTE. « Madame, je suis très-sensible.... mais permettez-moi de reprendre le récit de mon aventure.

LA MARQUISE. « Et si jamais pareille occasion se présente, employez -moi, ou bien nous nous brouillerons mortellement.

LE COMTE. « Madame, je vous rends grâce.... Permettez qu'enflu....

LA MARQUISE. « Ho ! si VOUS VOUS adrcssicz à d'autres, je ne vous le pardonnerais pas , je vous en avertis.

VIE DU CHEVALIER

LE MARQUIS. « AlloQS, voilà qui est dit : laissez-le donc finir son histoire.

LE COMTE. « La dame y fort émue, prodiguait au jeune Adonis

LA MARQUISE. « Quelle migraine j'ai !

LE COMTE, k Prodiguait au jeune Adonis....

LA MARQUISE {Uvanl le marquis à pari y el lui parlant à mi-voix). « Monsieur, je vous le répèle, il n'est pas décent de conter devant celte enTant....

LE MARQUIS. « Bou ! bou ! cllc OU sait plus qu'on ne croit; la petite personne est futée! allez, je me connais en physionomie !

LE COMTE. « Monsieur le marquis, je ne pourrai jamais finir ce récit, on m'interrompt à tout moment; mais je vais rentrer chez moi , et demain matin je vous enverrai tous les détails par écrit.

LA MARQUISE. « Bonuc plaisanterie!

LE COMTE {au marquis). « Non, je vous l'enverrai, parole d'honneur, et je mettrai les lettres initiales de chaque nom.... à moins qu'on ne me laisse finir^ce soir, v

LE MARQUIS. « Hé bien! allons donc, finis.

LA MARQUISE. « A la bonuc heure, finissez ; mais songez...

LE COMTE. « La dame, fort émue, prodiguait au jeune Adonis les confidences flatteuses, les doux propos, les petits baisers tendres.... C'était vraiment une scène à voir. On ne peut la peindre.... mais on pourrait la jouer... Tenez , jouons-la.

LE MARQUIS. « Tu badiucs !

LA MARQUISE. « Quelle folie!

m"* nuPORTAiL. « Quelle idée!

I>E FAUBLxVS.

LE COMTE. « Jottons-la : Madame sera la dame en ques< lion; moi, je suis le pauvre amanl bafoué.... ah! c'est qu'il nous manquera une comtesse!... {à la marquise) mais madame a des talents précieux, elle peut bien remplir à la fois deux rôles difficiles.

LA MARQUISE (avec UTie colère contrainle). « Monsieur....

LE COMTE. < Je VOUS dcmaudc pardon, madame, ce n'esl qu'une supposition.

LE MARQUIS. « Mais sans doute; il ne faut pas que cela vous fâche.

LA MARQUISE (d'wie voix éleinlc, et les larmes aux yeux). *r II s'agit bion des rôles qu'on m'offre, monsieur.... mais c'est qu'il est bien crue! que je me plaigne depuis une heure d'être fort mal , sans qu'on daigne y faire la moindre attention! {Au comte, en trembfanl:) Peut-on, monsieur, sans vous offenser, vous faire observer qu'il est tard et que j'ai besoin de repos?

LE COMTE {un peu louché). « Je serais désolé devons importuner, madame.

LA MARQUISE. « Vous uc m'importuiiez pas, monsieur; mais je vous répète que je suis malade , et fort malade.

LE MARQUIS. « Hc ! mais , comment ferons- nous? où couchera mademoiselle Duportail?

LA MARQUISE {vivctnenl). « En vérité! monsieur, il semble qu'il n'y ait pas un appartement dans cet hôtel ! »

Effrayé de la tournure que l'entretien venait de prendre, je m'approchai du comte : «« Charmante enfant, me dit- il tout bas, laissez-moi : tout ce que vous me diriez ne vaut |>as ce que je suis curieux de savoir au juste, et ce que je vais apprendre tout à l'heure.

os VIEDUCnEVALIER

LE MARQUIS. < Il j a des appartemenls , madame; mais cette enfant n'aurait-elle pas peur toute seule?

LE COMTE (avec vivacUé). ■ Pas plus que la dernière fois.

LE MARQUIS { bTusquemerU , en morUranl la marquise). ■ Mais la dernière fois , elle a couché avec madame !

LE COMTE. • Ah!

LA MARQUISE {Iroubléc , balbutie). • Elle a couché dans mon appartement.... et moi....

LE MARQUIS. * Elle 3 couclié dans votre lit, avec vous. Je le sais bien, puisque j'ai moi-même fermé les rideaux, ne vous en souvenez -vous pas?

(la marquise, confondue, ne répondit pas ^ le marquis cmUinua en affecfanf de parler bas.)

« Ne vous souvenez-vous pas que je suis venu dans la nuit?...

[La marquise porta la main à son front, jeta un cri de douleur et s'évanouit.)

s uïà '"---pi

Je n*ai jamais pu découvrir si cet évanouissement était bien naturel; mais je sais que, dès que le marquis nous eut quittés pour aller dans son appartement chercher luimême une eau qu'il disait être souveraine en pareil cas, la marquise reprit ses sens, rassura promptement Justine et la Du tour, accourues pour la secourir ; leur ordonna de nous laisser; et que, s'adressant au comte : « Monsieur, lui dit-elle, avez -vous donc juré de me perdre? — Non, madame, j'ai voulu m'instruire de quelques détails que j'ignorais, vous prouver qu'on ne me joue pas impunément, et vous forcer de convenir que je suis capable de me venger.... — De vous venger? interrompit -elle, et de quoi? ^^Je sais pourtant, oontinua-t-il , maître de mon ressentiment, ne pas porter la vengeance trop loin. Maintenant, madame, vous voilà tranquille, à une condition cependant. Je sens, ajouta-t-il en nous regardant malignement, je sens que je vais vous affliger tous deux : vous vous étiez promis une nuit heureuse, heureuse autant que celle d'avant-hier ; mais vous, monsieur, vous m'avez trop peu ménagé pour que je m'intéresse au succès de vos projets galants; et vous, madame, vous n'espérez pas sans doute que, ministre complaisant de vos plaisirs, je puisse voir, comme un mari.... chargez -vous de choisir l'épithète.... je puisse voir M. de Faublas passer dans vos bras en ma présence même. — M. de Faublas dans mes bras? — Ou mademoiselle Duportail dans votre lit, n'est-ce pas la même chose? Hé! mais, madame, je croyais que là-dessus nous étions d'accord. Croyez-moi, le temps est cher, ne perdons pas plus de temps à discuter sur les mots, composons. Que cette charmante enfant m'accorde l'honneur de l'accompagner; que je la reconduise chez

VIE DU CHEVALIER

son père, tout à l'heure; à cette condition je me lais. » Le marquis rentra tenant un flacon. « Je suis trèssensible à Tos soins, lui dit la marquise; mats vous voyez que je suis un peu moins mal : je voudrais être tout-à-fatt bien, afin de pouvoir garder mademoiselle Duportaîl. — Comment? s'écria le marquis. — Je suis toujours incommodée, il est impossible que cette chère enfant passe la nuit chez moi. — Eh bien! madame, n'y a-t-il pas, comme vous le disiez tout à Theure, un appartement dans cet hôtel? — Oui, monsieur; mais vous m'avez fait une objection à laquelle je me rends : cette enfant aurait peur. D'ailleurs, la laisser ainsi toute seule.... je ne le souffrirai pas. — Elle ne sera pas seule, madame, sa femme de chambre est ici. — Sa femme de chambre!... sa femme de chambre!... Eh bien ! monsieur , puisqu'il faut tout vous dire , M. Duportail ne veut pas que mademoiselle sa lille couche ici. — Qui vous l'a dit, madame? — Monsieur le comte vient de m' annoncer seulement tout à l'heure que M. Duportail l'a prié de passer ici pour lui ramener sa fille. — Eh ! pourquoi donc ne nous as -tu pas dit cela de suite, toi? — Mais, répondit Rosambert en riant, c'est que je n'ai pas voulu troubler votre joie pendant le souper. — M. Duportail envoie chercher sa fille ! reprit le marquis, croit-il qu'elle est mal ici? Pourquoi, d'ailleurs, le charger de cette commission? il nous doit une visite et des remercîments : quand il serait venu lui-même!... Je le verrai; je veux savoir pour quelles raisons.... Je le verrai. »

Je fis une profonde révérence à la marquise; elle se leva et vint à moi pour m'embrasser. M. de Rosambert se jeta entre elle et moi : « Madame, vous êtes si incommodée!

ne vous dérangez pas; » et, la prenant doucement par le bras, il la força de s'asseoir; ensuite il prit ma main d'un air galant , et le marquis ne vit qu'avec le regret le plus vif mademoiselle Duportail et la Dutour s'éloigner dans la voiture du comte.

Ail détour de la première rue, M. de Rosambert ordonna à son cocher d'arrêter. « Je connais ce visage-là, me dit- il en regardant ma prétendue femme de chambre; je ne crois pas que le ministère de cette brave femme vous soit agréable chez M. de Faublas; ainsi, nous nous dispenserons de la promener jusque-là. * La Dutour descendit sans répliquer un seui mot, et nous conlinuâmes notre routé. Je fis remarquer au comte que nous étions libres enfin, qu'il avait trop abusé de l'embarras de ma position, et qu'il ne pouvait se dispenser de m' accorder une prompte satisfaction. « Je ne vois ce soir que mademoiselle Duportail, me répondit-il ; demain , si le chevalier de Faublas a quelque chose à me dire, il me trouvera chez moi. Nous ferons ensemble un déjeûner de garçon , je dirai libcemeut à mon ami ce que je pense de sa conduite; et, s'il est raisonnable, j'espère le convaincre sans peine qu'il ne doit pas être si mécontent de la mienne. » Cependant nous arrivâmes à la porte de l'hôtel ; ce fut M. Person lui-même qui me l'ouvrit : il m'apprit que le baron avait attendu mon retour avec plus d'inquiétude que de colère, et que, désespérant enfin de me revoir ce soir, il ne s'était couché qu'après avoir recommandé vingt fois à Jasmin d'aller, dès qu'il serait jour, me chercher au bal ou chez la marquise deB***.

Je me retirai dans mon appartement, où, rappelant à mon esprit les divers événements de cette journée si peu

VIE DU CHEVALIER

tranquille , je fus moins étonné d'avoir pu la passer tout entière sans m'occuper de ma Sophie, et, comme pour réparer ce long oubli, je répétai vingt fois son nom chéri. J'avoue pourtant que celui de la marquise vint aussi quelquefois sur mes lèvres; j'avoue que d'abord il me parut dur d'être réduit à pousser d'inutiles soupirs dans mon lit solitaire; mais je pris le parti d'offrir à ma Sophie le sacrifice de mes plaisirs, quelque involontaire qu'il eût été, et je m'endormis presque consolé du célibat auquel la vengeance du comte m'avait condamné.

J'allai, dès qu'il fit jour, présenter mes devoirs au baron. Il me dit avec beaucoup de douceur : « Faublas, vous n'êtes plus un enfant, je vous laisse une honnête liberté, j'espère que vous n'en abuserez pas. J'espère que vous ne passerez jamais les nuits ailleurs que dans cet hôtel ; songez que je suis père, et que si mon fils m'aime, il doit craindre de m'inquiéter. »

Je me bâtai de me rendre chez M. de Rosambert, qui déjà m'attendait. Dès qu'il m'aperçut, il vint à moi en riant , et sans me laisser le temps de dire un seul mot , il se jeta à mon cou. « Que je vous embrasse, mon cher Faublas! votre aventure est délicieuse; plus je m'en occupe, et plus elle m'amuse. » Je l'interrompis brusquement : « Je ne suis pas venu pour recevoir vos compliments.... » Le comte me pria, d'un ton plus sérieux, de m'asseoir : « Vous pourriez, me dit-il, m'en vouloir encore! je vous reverrais dans les mêmes dispositions! allons donc, mon jeune ami, vous êtes fou. Quoi! une ingrate beauté vous favorise et me délaisse; c'est moi qu'on sacrifie, c'est à vous qu'on m'immole, et vous vous fâchez! Je ne punis que par une inquiétude momentanée les ga-

DEFAÎJBLAS. 73

lantes tromperies du couple adroit qui me joue, et c'est par le sang de son ami que M. de Faublas prétend venger les petites tribulations de mademoiselle Duportail ! je vous jure que cela ne sera pas. Mon cher Faublas , j'ai sur vous l'avantage de six années d'expérience ; je sais très -bien qu'à seize ans on ne connaît que sa maltresse et son épée; mais à vingt-deux, un homme du monde ne se bat plus pour une femme. »

Je donnai quelques signes d'étonnement, qu'il reuiarqua. «( Croyez -vous au véritable amour? ajouta -,t-il aussitôt; c'est encore une des illusions de l'adolescence, je vous en avertis. Moi, je n'ai vu partout que la galanterie. Qu'est-ce, d'ailleurs, que votre aventure? une bonne fortune, et rien de plus; et d'une histoire comique, nous ferions une tragédie! nous nous égorgerions pour une belle dame qui me quitte aujourd'hui, et qui demain vous plantera là! Ah! chevalier, gardez votre courage pour une occasion plus importante ; on ne peut désormais soupçonner le mien. Il est très-vrai que le fatal concours des circonstances nous force quelquefois à verser le sang d'un ami : puisse l'honneur, l'inflexible honneur, ne vous réduire jamais à cette horrible extrémité!... Mon cher Faublas, j'avais à peu près votre âge quand la marquise de Rosambert, dont je suis le (ils unique, achevait sa trente-troisième année; elle était si fraîche encore, qu'on ne lui eut pas donné plus de vingt-cinq ans : dans le monde, on l'appelait ma sœur aînée. Avec les agréments de la jeunesse, elle avait conservé ses goàts; elle aimait les assemblées nombreuses et les plaisirs bruyants. Une nuit que je l'avais conduite au bal de rOpéra, on l'y insulta publiquement. J'accourus aux cris de la marquise, qui venait d'ôter son masque : déjà

74 VIE DU CUEVALIiHR

l'insolcnl inconnu l'avait suppliée d'excuser sa méprise , et se perdait dans la foule. Je le joignis, je l'obligeai de se démasquer : je reconnus le jeune Sainl-Clair, compagnon de mon enfance , et de tous mes amis le plus cher. Je ne croyais pas que ce fût la marquise de Rosamherl : voilà tout ce qu'il me dit. C'était beaucoup, sans doute.... Hélas! un murmure général nous fit comprendre que ce n'était |K)s assez ; l'honneur voulait du sang : nous nous battîmes.

Saint-Clair succomba : je tombai sans connaissance auprès de mon ami mourant. Pendant plus de six semaines, une horrible lièvre brûla mon sang et troubla ma raison. Dans mon délire affreux, je ne voyais que Saint-Clair, sa plaie saignait sous mes jeux, les convulsions de la mort agitaient ses membres tremblants; et cependant il me regardait d'un air attendri ; d'une voix éteinte, il m'adressait de

touchants adieux : dans ses derniers moments, il ne paraissait sensible qu'à la douleur de quitter le barbare qui venait de Fimmoler. Long-temps cette affreuse image me poursuivit, long -temps on trembla pour ma vie : enfin la nature , secondée des efforts de Fart , opéra ma guérison ; mais je recouvrai ma raison , sans perdre mes remords. Le temps, qui console de tout, a séché mes pleurs; mais jamais le souvenir de cet affreux combat ne s'ef&cera de ma mémoire.... Chevalier, je ne me verrais qu'avec peine obligé de me battre avec un inconnu ; jugez si j'irai, sans raison, exposer ma vie pour menacer la vôtre.... Ha! si jamais l'inflexible honneur nous y forçait, mon cher Faublas, je vous le jure, votre victoire ne serait ni pénible, ni glorieuse; j'ai trop éprouvé qu'en pareil cas, celui qui meurt n'est pas le plus malheureux. »

Rosambert me tendit les bras, je l'embrassai de bon cœur; son trouble se dissipa peu à peu. « Déjeunons, me dit-il, et reprenant sa première galle : Vous veniez me faire une querelle, ingrat, lorsque vous me devez mille remerclments. — Mille romercîments ? — Sans doute : n'est-ce pas moi qui vous ai fait connaître la marquise? Il est vrai que ne prévoyais pas le malin tour qu'on me jouerait : j'aurais pu pressentir une infidélité; mais deviner qu'elle aurait lieu si promplement, avec des circonstances si singulières! (Il se mit à rire.) Ho! mais plus j'y pense, plus je crois devoir vous féliciter. Elle est délicieuse, votre aventure! et puis vous entrez dans le monde par la belle porte. La marquise est jeune, belle, pleine d'esprit, considérée à la ville, bien- venue à la cour, intrigante en diable : elle jouit d'un crédit immense et sert ses amis chaudement. » Je témoignai au comte que je

78 VICDUCHEVALIEn

cette modestie naturelle, de cette pudeur innée que vous lui supposez? <■ Il se leva avec vivacité, et Hant de toutes ses forces : ■ Ah! parbleu! tenez... vous n'avez pas disposé de votre journée... venez avec moi, venez... Se vais de ce pas vous présenter à une belle dame... Nous en trouverons

chez elle beaucoup d'autres elles sont jolies, vous serez

le maître de les estimer toutes, et tant qu'il vous plaira. •

Tous deux en pointe de vin, nous montâmes dans un honnête fiacre, qui s'arrêta devant une maison d'assez belle apparence; mais les airs cavaliers de la maltresse du logis, le ton leste dont le comte la traitait, l'accueil non moins leste dont elle m'honora , tout me Jit soupçonner que j'étais engagé dans une partie de lîlles. J'en demeurai convaincu quand la brave dame, de qui le comte paraissait très-connu, et qui voulait, disait-elle jwliment, me déniaiser, m'eut montré toutes les curiosités de sa maison.

M. de Rosambert prenait la peine de nous expliquer tout lui-même: « Voilà, me dit-il, le cabinet de bain; c'est

ici que se blanchisseDt et se parfument les gentilles recrues que la ville et la campagne fouraissent journellement à cette active entremetteuse. Dans cette armoire vous voyez plusieurs flacons d'une eau très-astringente , dont le plus

grand mérite est de réparer toute espèce de brèctie faite à ce que tes vierges appellent leur vertu. Beaucoup de demoiselles bien nées s'en servent discrètement , et vont ensuite, la première nuit des noces, offrir, au mortel heureux qui les épouse, un honneur tout neuf. A côté, remarquez Vessence à l'usage des monstres y elle produit un elfet tout contraire; aussi ne s'en sert-on jamais! Hélas! il est passé le temps des miniatures! et dan$ tout Paris, je gage, on ne trouverait plus une seule petite femme qui eût besoin de cette eau là. En revanche, si celle que tous voyez dans ces flacons plus grands est aussi bonne qu'on le prélend, il s'en fera bientôt une prodigieuse consommation ; vous verrez accourir chez le docteur Gttibert de Prévol une foule de clercs de procureur, quelques robins, beaucoup de grands seigneurs, une partie de nos militaires, et presque tous nos abbés ; c'est le fameux spécifique.

Page 1