UNE
^N m't dit que mes aïeux, considérés dans leur province, y avaient toujours joui d'une fortune honnête et d'un rang distingué. Mon père, le baron de Faublas, me transmit leqr antique noblesse sans altération; ma mère mourut trop tôt. Je n^avais pas seize ans, quand ma sœur, plus jeune que moi de dix-huit mois, fut mise au couvent à Paris. Le baron, qui Vy conduisit, saisit avec plaisir celte occasion de montrer la capitale
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à un fils pour Téducation duquel il n'avait rien négligé jusqu'alors.
Ce fut en octobre 1783, que nous entrâmes dans la capitale, par le faubourg Saint-Marceau. Je cherchais cette ville superbe dont j'avais lu de si brillantes descriptions. Je voyais de laides chaumières très-hautes, de longues rues trèsétroites, des malheureux couverts de haillons, une foule d'enfants presque nus; je voyais la population nombreuse et l'horrible misère. Je demandai à mon père si c'était là Paris : il me répondit froi- ^ dément que ce n'était pas le plus beau quartier; que le lendemain nous aurions le temps d'en visiter un autre. Il était presque nuit; Adélaïde (c'est le nom de ma sœur) entra dans son couvent, où elle était attendue. Mon père descendit avec moi près de l'Arsenal, chez M. du Portail, son intime ami, de qui je parlerai plus d'une fois dani la suite de ces mémoires.
Le lendemain mon père me tint parole ; en un quart d'heure une voiture rapide nous conduisit à la place Louis XV. Là nous mîmes pied à terre : le spectacle qui frappa mes yeux les éblouit de sa magnificence. A droite, la Seine à regret fugitive; sur la rive de vastes châteaux; de superbes palais à gauche; une prome;iade charmante der-
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rière moi; en face un jardin majestueux. Nous
avançâmes, je vis la demeure des rois. Il est plus
aisé de se figurer ma comique stupéfaction que
de la peindre. A chaque pas, des objets nouveaux
attiraient mon attention; j admirais la richesse
des modes, l'éclat de la parure, l'élégance des
manières. Tout à coup je me rappelai ce quartier
de la veille, et mon étonnement s accrut; je ne
comprenais pas comment il se pouvait qu'une
même enceinte renfermât des objets si différents :
l'expérience ne m'avait pas encore appris que par- ,]
tout les palais cachent des chaumières, que le ]
luxe produit la misère, et que de la grande opulence d'un seul naît toujours l'extrême pauvreté de plusieurs.
Nous employâmes plusieurs semaines à visiter ce que Paris a de plus remarquable. Le baron me montrait une foule de monuments célèbres chez l'étranger, presque ignorés de ceux qui les possèdent. Tant de chefs-d'œuvre m'étonnèrent d'abord, et bientôt ne m'inspirèrent plus qu'une froide admiration. Sait-oti bien, à quinze ans, ce que c'est que la gloire des arts et l'immortalité du génie? Il faut des beautés plus apimées pour échauffer un jeune cœur.
C'était au couvent d'Adélaïde que je devais ren-
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UNE ANNÉE i^E LA VÏÉ
contrer Tobjet adorable par qui mon existence allait commencer. Le baron, qui chérissait ma sœur, allait presque tous les jours la demander au parloir. Toutes le? demoiselles bien nées savent qu'au couvent on a des bonnes amies; beaucoup de belles dames assurent qu il est rare d'en trouver ailleurs. Quoi qu'il en soit, ma sœur, naturellement sensible, eut bientôt choisi la sienne. Un jour elle nous parla de mademoiselle Sophie de Pontis, et nous fit de cette jeune personne un éloge que nous crûmes exagéré. Mon père fut curieux de voir la bonne amie de sa fille ; Je ne sais quel doux pressentiment fit palpiter mon cœur, lorsque le baron pria Adélaïde d aller chercher mademoiselle de Pontis. Ma sœur y courût ; elle amena... figurez-vous Vénus à quatorze ans ! Jq voulus avancer, parler, saluer ; je restai le regard fixe, la bouche ouverte, les bras pendants. Mon père s'aperçut de mon trouble et s'en amusa : du moins, vous saluerez, me dit-il. Mon trouble s'augmenta ; je. fis la révérence la plus gauche. Mademoiselle, poursuivit le baron, je vous assure que ce jeune homme a eu un maître à danser. Je fus tout à fait déconcerté. Le baron fit à Sophie un compliment flatteur; elle y répondit modestement, et d'une voix altérée qui retentit jusqu'à
mon cœur. J ouvrais de grands yeux étonnés, je prêtais une oreille attentive; ma langue embarrassée demeurait toujours suspendue. Mon père, avant de sortir, embrassa sa fille, et salua mademoiselle de Pontis. Moi, dans un transport involontaire, je saluai ma sœur, et j'allais embrasser Sophie. La vieille gouvernante dé cette demoiselle, conservant plus de présence d'esprit que moi, m'avertit de ma méprise ; le baron me regarda d'un air étonné, le front de Sophie se couvrit d'une aimable rougeur, et pourtant un léger sourire effleura ses lèvres de rose.
Nous revînmes chez M. du Portail; on se mit à table; je mangeai comme un amoureux de quinze ans, c'est à -dire vîte et longtemps. Après dîner je prétextai une indisposition légère, et je me retirai dans mon appartement. Là, je me rappelai librement Sophie et tous ses charmes. Que de grâces! que de beauté! me disais je : sa charmante figure est pleine d'esprit, et son esprit, j'en suis sûr, répond à sa figure. Ses grands yeux noirs m'ont inspiré je ne sais quoi... c'est de l'amour, sans doute. Ah! Sophie, c'est de Tamour, et pour la vie ! Revenu de ce premier transport, je me souvins d'avoir vu dans plusieurs romans les effets prodigieux d'une rencontre im-
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prévue ; le premier coup d'oeil d'une belle avait suffi pour captiver les sentiments d*un amant tendre, et Tamante elle-même, frappée d'un trait vainqueur, s'était sentie entraînée par un penchant irrésistible. Cependant favais lu de longues dissertations dans lesquelles des philosophes profonds niaient le pouvoir de la sympathie, qu'ils appelaient une chimère. Sophie! m'écriaije, je sens bien que Je vous aime ; mais avez-vous partagé mon trouble et mes agitations? L'air dont je m'étais présenté n'était pas très-propre à m'inspirer beaucoup de confiance ; mais sa jolie voix, d'abord altérée, qu'elle avait eu peine à rassurer par degrés ! ce doux sourire par lequel elle avait paru applaudir à ma méprise, et me consoler de ma privation!... L'espérance entra dans mon cœur; il me parut très-^possible qu'en fait de tendresse, la philosophie radotât, et que les romans seuls eussent raison.
Je m'étais approché par hasard de ma fenêtre; je vis le baron et M. du Portail se promener à grands pas dans le jardin. Mon père parlait avec feu, son ami souriait de temps en temps, tous deux par intervalle jetaient les yeux sur mes croisées; je jugeai qu'il était question de moi dans leur entretien, et que déjà peut-être mon père
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avait soupçonné ma passion naissante. Cette idée .^^./|
m'inquiéta, beaucoup moins pourtant que celle .-ir^
du départ de mon père, que je croyais prochain. ^fj"
Quitter ma Sophie, sans savoir quand je pourrais Vr^
jouir du bonheur de la revoir! .mettre plus de ^j^rj
cent lieues entre elle et moi! je n'y pus penser ]^^
sans frémir. Mille réflexions douloureuses m'occupèrent toute la soirée, je soupai tristement ; j'ignorais encore les plaisirs de l'amour, et déjà je ressentais ses inquiétudes mortelles.
Une partie de la nuit se passa dans les mêmes * V<^,
agitations. Je m'endormis enfin dans Tespérance de voir ma Sophie le lendemain; son image vint embellir mes songes; Tamour, propice à mes ''w.?;i
vœux, daigna prolonger un si doux sommeil. Il ~^'Ji
élait tard quand je m'éveillai ; je n'appris pas sans chagrin qu'on m'avait laissé reposer, parce que mon père était sorti dès le matin, et ne devait '-»^
rentrer~que le soir. Je me désolais tout bas de ne '* a*
pouvoir faire une visite à ma sœur, quand M. du .^^ '^S^
Portail entra; il me fit mille amitiés, et me de- ''-^^
manda si j'étais content de la capitale; je l'assurai que je ne craignais rien tant que de la quitter. Il me déclara que je n'aurais pas ce déplaisir ; que mon père, jaloux de donner une éducation trèssoignée à l'unique héritier de son nom, et de veil-
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1er de très près au bonheur d'une fille qu'il aimait, avait résolu de se fixer à Paris pendant quelques années, et que, pour y vivre d'une manière convenable à un homme de sa qualité, il allait faire sa maison. Cette bonne nouvelle me causa une Joie que je ne pus dissimuler; M. du Portail en modéra l'excès en m'apprenant qu'on avait commencé par me choisir un honnête gouverneur et un fidèle domestique. A l'instant même on annonça M. Person.
Je vis entrer un petit monsieur sec et blême, dont la mine justifiait pleinement la mauvaise humeur que m'avait inspirée son titre. Il s'avança d'un air grave et composé, puis d'un ton lent et mielleux il commença : Monsieur, votre figure... content du mot qu'il avait dit, il s'arrêta cherchant le mot qu'il allait dire... votre figure répond de votre personne. Je répliquai fort sèchement à ce doux compliment. Privé du bonheur de voir Sophie, je ne trouvais d autre ressource que le plaisir de m'occuper d'elle, et M. l'abbé venait m'enlever cette consolation! Je résolus de le pousser à bout; dès la première journée j'y réusr sis passablement.
Le soir, mon père daigna mé confirmer de sa propre bouche les arrangements qu'il se proposait;
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il me signifia en même temps, que désormais je ne sortirais plus qu'avec mon gouverneur : c'était m'averlir de l'intérêt que J'avais à le ménager. Ma situation devenait critique, et nlon amour, irrité par les obstacles, semblait s'accroître avec ma gêne. J'avais fait d'assez bonnes études, mon gouverneur présomptueux s'était chargé du pénible emploi de les perfectionner; heureusement j'eus lieu de m'apercevoir aux premières leçons, que le disciple valait au moins l'instituteur. Monsieur l'abbé, lui dis-je, vous êtes capable d'enseigner autant que je suis curieux d'apprendre. Pourquoi nous gêner mutuellement? Croyez-moi, laissonslà des livres sur lesquels nous pâlirions gratis; allons voir ma sœur à son couvent, et si mademoiselle Sophie de Pontis vient au parloir, vous verrez comme elle est jolie. L'abbé voulut se fâcher; mais profitant de l'avantage que j'avais sur lui : Vous n'aimez pas l'exercice, à ce que je vois, lui répliquai-je : hé bien, restons ici ; mais ce soir je déclare à M. le baron l'extrême désir que je me sens d'avancer dans mes études, et l'insuffisance absolue de celui qui s'est chargé de m'éclairer dans mes travaux. Si vous niez, je demande un examen, que mon père lui-même nous fera subir. L'abbé fut atterré de la force de mes derniers ar- 'I. 4
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guments; il fil une grimace épouvantable, prit sa petite canne et son humble chapeau : nous volâmes au couvent.
Adélaïde vint au parioir, accompagnée seulement de sa gouvernante, qu'on appelait Manon. Cette fille était un vieux domestique de ma mère, et nous avait élevés; je la priai de nous laisser, elle m'obéit sans peine. Restait le maudit petit gouverneur, qu'il n'était pas possible d'éloigner. Ma sœur se plaignit qu'on eût laissé passer plusieurs jours sans la venir voir; elle m'étonna en m'apprenant que le baron l'avait négligée autant que moi : nous pensâmes qu'il fallait qu'il fût bien préoccupé de' ses projets nouveaux pour avoir oublié sa chère fille. Mais vous, Faublas, me dit Adélaïde, qui vous a retenu ces jours-ci? Boudez-vous votre sœur et sa bonne amie? vous seriez un ingrat. Mademoiselle de Pontis est sortie; revenez nous voir demain; surtout prenez garde aux méprises, et Sophie tâchera de faire votre paix avec sa vieille gouvernante, qui ne vous a pas encore bien pardonné vos distractions. Je dis à ma sœur qu'il fallait obtenir mon congé de monsieur l'abbé, que la rage du travail possédait sans relâche. Adélaïde croyant que je parlais sérieusement, adressa à mon grave instituteur
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les plus vives instances, que j'excitais par les miennes. Il soutint le persiflage plus paisiblement que je ne l'aurais cru ; je remarquai même que lorsque je parlai de revenir, il observa qu'il était encore de bonne heure : cette complaisance me re'concilia tout à fait avec lui.
Mon père m'attendait chez M. du Portail pour nous conduire dans un hôtel fort beau, qu il venait de louer faubourg Saint-Germain. Je fus mis le soir même en possession de Tappartement qu'il m y avait marqué. Je trouvai là Jasmin, ce domestique dont on m'avait parlé : c'était un grand garçon de bonne mine; il me plut au premier coup d œil.
Boude:{'VOUS votre sœur et sa bonne amie!
vous serie^ un ingrat, m'avait dit Adélaïde. Je me répétai cent fois ce reproche, et le commentai de cent manières différentes. ïl avait donc été question de moi? on m'avait donc attendu ? j'avais donc été désiré? Que la nuit me parut longue! que la matinée fut mortelle! quel tourment d'entendre sonner les heureà, et de ne pouvoir hâter celle qui nous rapproche de l'objet aimé!
Il arriva enfin le moment si désiré! je vis ma sœur, je vis Sophie, non moins belle et plus jolie qufe la première fois. Il y avait dans sa simple
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parure je ne sais quoi de plus adroit et de plus séduisant. Dans cette seconde visite, mes yeux détaillèrent pour ainsi dire ses charmes, et plus d'une fois nos regards se rencontrèrent pendant cet examen si doux. J'admirai sa longue chevelure noire, qui contrastait singulièrement avec sa peau fine, d'une blancheur éblouissante ; sa taille élégante et légère que j'aurais qmbraissée de mes dix doigts ; les grâces enchanteresses répandues sur toute sa personne ; son ^pied mignon dont j'ignorais le favorable augure, et ses yeux surtout, ses. beaux yeux qui semblaient me dire : Ah!- que nous aimerons l'heureux mortel qui saura nous plaire !
Je fis à mademoiselle de Pontis un compliment qui dut d'autant plus la flatter, qu'il était aisé de s'apercevoir que je ne l'avais pas préparé. La conversation fut d'abord générale, la gouvernante de Sophie s'en mêla; je vis qu'on ménageait la vieille, et qu'elle aimait à causer, je trouvai charmants les sçts contes qu'elle nous fit. Cependant Person s'entretenait avec ma sœur, et moi, d'une voix basse et tremblante, je faisais à ma Sophie cent questions et cent compliments. La vieille continuait de raconter ses belles histoires que nous n'écoutions plus ; elle s'aperçut enfin qu'en
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bu CrtEVALlER Ï)E FAUËLAS.
parlant beaucoup elle ne parlait à personne. Elle se leva brusquement et me dit : Monsieur, vous me faites commencer une narration, et vous n'en écoutez pas la fin ; cela est très-malhonnête. Sophie en me quittant me consola par un regard tendre.
Nous entendîmes le bruit d'une voiture; c'était celle du baron. Il entra. Adélaïde se plaignit de la rareté de ses visites; il allégua d'un ton assez contraint les embarras d'un établissement nouveau. Il causa quelques minutes d'un air préoccupé, et se leva ensuite brusquement avec quelques signes d'impatience; il retournait à l'hôtel et m'y ramena.
Nous trouvâmes à la porte un équipage brillant. Le suisse dit au baron qu'un gros monsieur noir l'attendait depuis plus d^une heure, et qu'une cholie tame venait d'arriver à l'instant. Mon père parut aussi joyeux que surpris, il monta avec empressement ; je voulus le suivre, il me pria d'entrer chez moi. Jasmin, à qui je demandai s'il connaissait le gros monsieur noir et la cholie tame, me répondit que non.
Curieux de pénétrer le mystère, et piqué de ce que c'en était un pour moi, je me mis en sentinelle à l'une des fenêtres de mon appartement qui donnait sur la rue. Je n'y restai pas longtemps
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l4 UNE ANNÉE DE LA VIE
sans voir àortir un gros homme vêtu de noir qui parlait seul, et paraissait content. Un quart d'heure après, je vis une jeune dame s'élancer légèrement dans sa voiture : le baron, beaucoup moins ingambe, voulut sauter aussi lestement, il pensa se rompre le col. Je fus effrayé; mais les éclats de rire qui partaient de la voiture me rassurèrent pleinement. Je m*étonnai que mon père, naturellement colère, ne donnât aucun signe d'humeur; il monta paisiblement, mit la tête à la portière, me vit à ma croisée, et parut un peu confus. Je Fentendis ordonner aux domestiques de m'avertir qu'il sortait pour affaires, et que je pouvais me dispenser de l'attendre à souper. Je fis part de ma curiosité à Jasmin, qui paraissait mériter ma confiance; il questionna sans affectation les domestiques du baron. Je sus le même soir que mon père fréquentait les spectacles et lisait les papiers publics ; il venait de prendre une maîtresse à l'Opéra, et un intendant dans les petites affiches! j'en conclus quil fallait que le baron fût bien riche pour se charger de ce double fardeau. Au reste, cette réflexion ne me toucha que faiblement. J aimais, j'avais lespérance de plaire : au printemps de la vie, connaît-on d'autres biens?
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DU CHEVALTER DE FAUBLAS. l5
En peu de temps je rendis à ma sœur des visites fréquentes ; mademoiselle de Pontis l'accompagnait presque toujours au parloir. La vieille gouvernante ne se fâchait plus, parce que je la Vr**!
laissais finir ses histoires, et que d'ailleurs Adé- >'%
laide avait soin de lui faire de petits présents. '%
M. Person n était plus cet instituteur sévère, rpos- , , '^
sédé, comme tant d'autres confrères, de la rage d'enseigner ce qu'il ignorait ; c'était, comme tant d'autres aussi, un petit pédant couleur de rose, toujours bien régulièrement coiffé, minutieux r---''"'^
dans sa parure, relâché dans sa morale, développant avec les femmes line érudition profonde, affectant avec les hommes de n'effleurer que la •*'JÎ
superficie. Aussi doux et complaisant qu'il s'était ''
d'abord montré intraitable et dur, il paraissait n'avoir d'autres désirs que de prévenir les miens; et quand je parlais d'aller au couvent, je ..
le trouvais aussi empressé que moi. ,'
Cependant mon père, livré aux plaisirs bruyants '
de la capitale, recevait beaucoup de monde cher lui. Je fus caressé du beau sexe, on me fit des agaceries que je ne compris pas. Certaine douairière surtout essaya sur moi le pouvoir de ses charmes; on se donna des airs enfantins, on épuisa les minauderies fines : je n'entendis seule-
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l6 UNE ANNÉE DE LA VIE
ment pas ce que ce manège signifiait. D ailleurs, je ne voyais dans le monde entier que Sophie, Tamour innocent et pur m enflammait pour elle, et j ignorais encore qu'il existait un autri^ amour.
Depuis plus de quatre mois je voyais Sophie presque tous les jours ; Thabitude d être ensemble était devenue pour nous un besoin. On sait que Vamour, quand il s'ignore lui-même ou quand il cherche à se déguiser, invente des noms caressants pour suppléer aux noms plus doux qu'il soupçonne et qu'ils attend. Sophie m'appelait son jeune cousin, j'appelais Sophie ma jolie cousine.- La tendresse qui nous animait brillait dans nos moindres actions, nos regards l'exprimaient; ma bouche n'en avait point encore hasardé l'aveu, et ma sœur ne devinait pas, ou gardait le secret de sa bonne amie. Aveuglément livré aux premières impulsions de la nature, j'étais loin de soupçonner son but secret. Content de parler à Sophie, heureux de l'entendre et de baiser quelquefois sa jolie main, je désirais davantage; je n'aurais pu dire ce que je désirais. Le moment approchait où l'une des plus charmantes femmes de la capitale allait dissiper les ténèbres qui m'environnaient, et m'initier aux plus doux mystères de Vénus.
Nous étions dans cette saison bruyante où
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DU CliEVALÎER DE FAUËLAS. ' t^
régnent à la ville les plaisirs avec la folie; i Momus avait donné le signal de la danse; on touchait aux jour^ gras. Le Jeune comte de Rosambert, depuis trois mois compagnon de mes exercices, et que mon père comblait d'honnêtetés, me reprochait depuis quelques jours la vie , \'^*l:M tranquille et retirée que je menais : devaîs-je à ï^^^l mon âge m*enterrer tout vivant dans la maison de mon père, et borner mes promenades à de sottes visites chez des béguines, pour y voir quoi? ma - ''^l'^ sœur I n'était-il pas temps de sortir de mon enfance que Ton voulait prolonger éternellement, et ne devais-je pas me hâter d'entrer dans le monde, où, avec ma figure et mon esprit, je ne 1"* pouvais manquer d'être favorablement accueilli? Tenez, ajouta-t-il, je veux demain vous conduire à un bal charmant où je vais régulièrement quatre fois par semaine ; vous y verrez bonne compagnie. J'hésitais encore. Il est sage comme une fille, poursuivit le comte; hé! mais craignezvous que votre honneur ne coure quelques hasards? habillez-vous en femme : sous des habits qu'on respecte, il sera bien à couvert. Je me mis à rire sans savoir pourquoi. En vérité, reprît-il, cela vous irait au mieux! vous avez une figure douce et fine, un léger duvet couvre à peine vos
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l8 UNE ANNÉE DE LA VIE
joues; cela sera délicieux!... et puis... tenez, je veux tourmenter certaine "personne,.. Chevalier, habillez-vous en femme, nous nous amuserons... cela sera charmant... vous verrez, vous verrez!
L'idée de ce travestissement me plut. Il me parut fort agréable daller voir Sophie sous les habits de son sexe. Le lendemain un habile tailleur que le comte de Rosambert avait fait avertir, m apporta un habit d amazone complet, tel que le portent les dames anglaises quand elles montent à cheval. Un élégant coiffeur me donna le coup de peigne moelleux, et posa sur ma tête virginale le petit chapeau de castor blanc. Je descendis chez mon père ; dès qu'il m'aperçut, il vint à moi d'un air d'inquiéfude ; puis s'arrêtant tout d'un coup : Bon, dit-il en riant, j'ai d'abord cru que c'était Adélaïde ! Je lui observai qu'il me flattait beaucoup. — Non, je vous ai pris pour Adélaïde, et je cherchais déjà quel motif l'avait fait quitter son couvent sans ma permission, pour venir ici dans cet étrange équipage. Au reste, gardez -vous d'être fier de ce petit avantage; une jolie figure est dans un homme le plus mince des mérites.
M. du Portail était là : Vous vous moquez, baron, s'écria-t-il, ne savez-vous pas?... Mon père le regarda, il se tut
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Ce fut mon père qui le premier témoigna le désir daller au couvent; il m y conduisit. Adélaïde ne me reconnut qu'après quelques moments d'examen. Le baron, enchanté de l'extrême ressemblance qu'il y avait entre ma sœur et moi, nous accablait de caresses , et nous embrassait tour à tour. Cependant Adélaïde se repentait d être venue seule au parloir : Que je suis fâchée, dit-elle de ne pas avoir amené ma bonne amie 1 comme nous aurions joui de sa surprise l mon cher papa, permettez-vous que je Taille chercher? Le baron y consentit. En rentrant, Adélaïde dit à Sophie : Ma bonne amie, embrassez ma sœur. Sophie interdite m'examinait, elle s'arrêta confondue : Embrassez donc mademoiselle, dit la vieille gouvernante, trompée par la métamorphose : Mademoiselle, embrassez donc ma fille, répéta le baron, que la scène amusait. Sophie rougit et s'approcha en tremblant; mon cœur paU pilait. Je ne sais quel secret instinct nous conduisit, je rie sais avec quelle adresse nous dérobâmes notre bonheur aux témoins intéressés qui nous observaient; ils crurent que dans cette douce étreinte, nos joues seulement s'étaient rencontrées... mes lèvres avaient pressé les lèvres de Sophie!.... Lecteurs sensibles qui vous êtes at-
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lo UNE ANNÉE DE LA VlË
tendris quelquefois avec Tamante de Saint- Preux (i), jugez quel plaisir nous goûtâmes... C'était aussi le premier baiser de l'amour.
A notre retour , nous trouvâmes à l'hôtel M. de Rosambert qui m'attendait. Le baron sut bientôt de quoi il s'agissait, et me permît plus aisément que je ne l'aurais cru, de passer la nuit entière au bal. Sa voiture nous y conduisit. Je vais, me dit le comte, vous présenter à une jeune dame qui m'estime beaucoup ; il y a deux grands mois que je lui ai juré une ardeur éternelle, et plus de six semaines que je la lui prouve. Ce langage était pour moi tout à fait énigmatique; mais déjà je commençais à rougir de mon ignorance; je souris d'un air fin, pour faire croire à Rosambert que je le comprenais. Comn^e je vais la tourmenter, continua-t-il ; ayez lair de m'aimer beaucoup, vous verrez quelle mine elle fera ! surtout ne vous avisez pas de lui dire que vous n'êtes pas fille... oh! nous allons la désoler!
Dès que nous parûmes dans l'assemblée, tous les regards se fixèrent sur moi : j'en fus troublé, je sentis que je rougissais, je perdis toute contenance. Il me vint d'abord dans l'esprit que
(i) Dans la Nouvelle Héloïse.
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quelque partie de mon ajustement mal arrangée, ou que mon maintien emprunté m'avaient trahi ; mais bientôt, à Tempressement général des hommes, au mécontentement universel des femmes, je jugeai que j'étais bien déguisé. Celle-ci me jetait un regard dédaigneux, celle-là m'examinait d'un petit air boudeur, on agitait les éventails, on se parlait tout bas, on souriait malignement ; je vis que je recevais l'accueil dont on honore, dans un cercle nombreux, une rivale trop jolie qu'on y voit pour la première fois.
Une très-belle femme entra ; c'était la maîtresse du comte. Il lui présenta sa parente qui sortait, disait-il, du couvent. La dame (elle s'appelait la marquise de B**') m'accueillit très-obligeamment; je pris place auprès d'elle, et les jeunes gens firent un demi-cercle autour de nous. Le comte, bien aise d'exciter la jalousie de sa maîtresse, affectait de me donner une préférence marquée. La marquise, apparemment piquée de sa coquetterie, et bien résolue de l'en punir, en lui dissimulant le dépit qu'elle en ressentait, redoubla pour moi de politesse et d'amitié :, Mademoiselle, avez-vous du goût pour le couvent, me dit-elle? — Je l'aimerais bien, madsime^ s'il s'y trouvait beaucoup de personnes qui vous ressemblassent. La mar-
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quise me témoigna par un sourire combien ce compliment la flattait; elle me fit plusieurs autres questions, parut enchantée de mes réponses, m*aceabla de ces petites caresses que les femmes se prodiguent entre elles, dit à Rosambert qu'il était trop heureux d'avoir une telle parente, et finit par me donner un baiser tendre que je lui fendis poliment. Ce n était pas ce que Rosambert voulait ni ce qu'il s'était promis. Désolé de la vivacité de la marquise, et plus encore de la bonne foi avec laquelle je recevais ses caresses, il se pencha à î'On oreille, et lui découvrit le secret de ftiotl déguisement. Bon ! quelle apparence, s'écria la marquise, après m'avoir considéré quelques moments. Le comte protesta qu'il avait dit la vérité. Elle me regarda de nouveau 2 Quelle folie ! cela ne se peut pas. Et le comte renouvela èes protestations. Quelle idée ! reprit la marquise en baissant la voix ; savez-vous ce qu'il dit ? Il soutient que vous êtes un jeune homme déguisé. Je répondis timidement et bien bas, qu'il disait la vérité. La marquise me lança un regard tendre, me serra doucement la main, et feignant de m'avoir mal entendu : Je le savais bien, dit-èlle assez haut ; cela n'avait pas l'ombre de vraisemblance. Puis «'adressant au cpmte t Mais, tùàn-
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sieur, à quoi cette plaisanterie ressemble-t-elle? Quoi! reprit celui-ci très-étonné, mademoiselle prétend... — Comment, si elle le prétend! maïs voyez donc! un enfant si aimable! une aussi jolîe personne! Quoi! dit encore le comte... Oh!
monsieur, finissez, reprit la marquise avec une humeur très-marquée ; vous me croyez folle, ou vous êtes fou.
Je crus de bonne foi qu'elle ne m'avait pas compris; je baissai la voix : Je vous demande pardon, madame, je me suis peut-être mal expliqué; je ne suis pas ce que je parais être : le comte vous a dit la vérité. Je ne vous crois pas plus que lui, répondit elle, en affectant de parler encore plus bas que moi ; elle me serra la main. — Je vous assure, madame... — Taisez-vous, vous êtes une friponne ; mais vous ne me ferez pas prendre le change plus que lui; et elle m'embrassa de nouveau. Rosambert, qui ne nous avait pas entendus, demeura stupéfait. La jeunesse qui nous environnait, paraissait attendre avec autant de curiosité que d'impatience la fin et l'explication d'un dialogue aussi obscur pour elle; mais le comte, retenu par la crainte de déplaire à sa maîtresse en se couvrant lui-même de^ ridicule, se flattant d'ailleurs que je finirais bien-
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tôt le quiproquo, se mordait les lèvres et n'osait plus dire un seul mot. Heureusement la marquise vit entrer la comtesse de '** son amie : je ne sais ce qu elle lui dit à Foreille ; mais aussitôt la comtesse s attacha à Rosambert, et ne le quitta plus.
Cependant le bal .était commencé, je figurais dans une contredanse; le hasard voulut que la comtesse et Rosambert se trouvassent assis derrière la place que j'occupais. La jeune dame lui disait: Non, non, tout cela est inutile, je me suis emparée de vous pour toute la soirée, je ne vous cède à personne. Plus jalouse qu'un sultan, je ne vous laisse parler à qui que ce soit; vous ne danserez pas, ou vous danserez avec moi; et si vous pensez tout ce que vous me dites d'obligeant, je vous défends de dire un mot, un seul niot à la marquise ni à votre jeune parente. Ma jeune parente? interrompit le comte; si vous saviez... — Je ne veux rien savoir ; je prétends seulement que vous restiez là. Hé! mais, ajouta-t-elle légèrement, j'ai peut-être des projets sur vous; allez vous faire le cruel ? Je n'en entendis pas davantage, la contredanse finissait. La marquise ne m avait pas perdu de vue un moment; je voulus , me reposer, je trouvai une place auprès d'elle ; nous commençâmes, reprîmes, quittâmes et re-
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prîmes vingt fois une conversation fort animée, souvent interrompue par ses caresses, et dans laquelle je vis bien qu'il fallait lui laisser une erreur qui paraissait lui plaire.
Le comte ne cessait de nous observer avec une inquiétude très-marquée ; la marquise ne paraissait pas s'en apercevoir : Mon intention, me ditelle enfin, n'est pas de passer ici la nuit entière, et, si vous m'en croyez, vous ménagerez votre santé. Acceptez chez moi une collation légère ; il est plus de minuit. M. le marquis ne tardera pas à me venir joindre ; nous irons souper chez moi, ensuite je vous reconduirai moi-même chez vous. Au reste, ajouta-t-elle d'un air négligé, c'est un singulier homme que M. de B**\ Il lui prend de temps en temps des caprices de tendresse pour inoi ; il a des accès de jalousie fort ridicules, des airs d'attention dont je le dispenserais volontiers; quant à la fidélité qu'il me jure, je n'y crois pas plus que je ne m'en soucie : cependant je ne serais pas fâchée de la mettre à l'épreuve; il va vous voir, il vous trouvera charmante. Vous ne recommencerez pas alors ce petit conte de votre (leguisement : c'est une jolie plaisanterie, mais nous l'avons épuisée ; aussi, loin de la répéter devant M. de B'**, vous voudrez bien, s'il ne vous
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répugne pas de m'obliger un peu, vous voudrez bien lui faire quelques avances. Je demandai à la marquise ce que c'était que des avances. Elle rit I dé bon cœur de l'ingénuité de ma question, et
^ puis me regardant d'un air attendri : Ecoutez, me
î^ ■ dit-elle, vous êtes femme, cela est clair; ainsi
j/H toutes les caresses que je vous ai faites ce soir ne
^V,' sont que des amitiés : mais si vous étiez effec-