‹ Les aventures du chevalier de FaublasChapitre 31 sur 37 · tivement un jeune homme déguisé, et que, le · texte numérisé non relu

tivement un jeune homme déguisé, et que, le

^^- croyant, je vous eusse traité de la même manière,

W cela s'appellerait des avances, et des avances très-

fortes. Je lui promis de faire des avances au marquis. — Fbrt bien; souriez à ses propos, regar- , dez'le d'un certain air; mais ne vous avisez pas

I de lui serrer la main comme je vous 'fais, et de

l'embrasser comme je vous embrasse ; cela ne serait ni décent ni vraisemblable.

Nous en étions là quand le marquis arriva. Il me parut jeune encore : il était assez bien fait, * mais d'une taille fort petite, et ses manières res-

semblaient à sa taille ; sa figure avait de la gaieté, mais de cette gaieté qui fait qu'on rit toujours aux dépens de celui qui l'inspire. Voici mademoiselle du Portail, lui dit la marquise (je m'étais donné ce nom); c'est une jeune parente du comte ; vous me remercierez de vous l'avoir fait

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connaître : elle veut bien venir souper avec nous. |

Le marquis trouva que j'avais la physionomie heureuse, il me prodigua des éloges ridicules; je .'

l'en remerciai par des compliments outrés. Je suis ,^

très-content, me dit-il, dun air pesant, qu'il croyait fin, que vous me fassiez Thonneur de sou- Per chez moi, mademoiselle; vous êtes jolie, très-jolie, et ce que je vous dis là est certain, car , :*

je me connais en physionomie. Je répondis par le plus agréable sourire. Ma chère enfant, me disait la marquise deTautre côté, j'ai engagé votre parole, vous êtes trop polie pour me dédire; au reste, je vous débarrasserai du marquis dès qu'il vous ennuiera : elle me serra la main ; le marquis la vit. Oh ! que je voudrais, dit-il, tenir une de * ^

ces petites mains-là dans les miennes ! je lui lançai une œillade meurtrière : Partons, mesdames, partons, s'écrîa-t-il, d'un air léger et conquérant. »

Il sortit pour appeler ses gens.

Le comte, qui l'entendit, vînt à nous, quel- . 7

ques efforts que la comtesse eût faits pour le rete- - *'

ïiir. Il me dit d'un ton sérieusement ironique : /- -

Monsieur se trouve sans doute fort bien sous ses

habits galants; il ne compte pas apparemment "-*

désabuser la marquise. Je répondis sur le même

ton, mais en baissant la voix : Mon cher parent, ^ -^ U

voudriez- vous sitôt détruire votre ouvrage? Il s adressa à la marquise : Madame, je me crois en conscience obligé de vous avertir encore une fois que ce n'est point mademoiselle du Portail qui aura le bonheur de souper chez vous, mais bien le chevalier de Faublas, mon très-jeune et trèsfîdèle ami. Et moi, monsieur, lui répondit-on, je vous déclare que vous avez trop compté sur ma patience ou sur ma crédulité. Ayez la bonté de cesser cet impertinent badinage, ou décidez-vous à ne me revoir jamais. — Je me sens le courage de prendre lun et l'autre parti, madame; je serais désolé de troubler vos plaisirs par mes indiscrétions, ou de les gêner par mes importunités.

Le marquis rentrait au moment même; il frappa sur l'épaule de Rosambert, et le retenant par le bras : Quoi! tu ne soupes pas avec nous? tu nous laisses ta parente I sais-tu qu'elle est jolie, ta parente I sais-tu que sa physionomie promet ! Il baissa la voix : Mais, entre nous, je crois la petite personne un peu... vive. Oh oui! très-jolie et très- vive, reprit le comte avec un sourire amer ; elle ressemble à bien d'autres; et puis, comme s'il eût pressenti le sort prochain de ce bon mari : Je vous souhaite une bonne nuit, lui dit-il.

Quoi I penses-tu, reprît le marquis, que je garde

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ta parente pour?... écoute donc, si elle le voulait bien!... Je vous souhaite une bonne nuit, répéta le comte, et il sortit en éclatant de rire. La marquise soutint que M. de Rosambert devenait fou ; je trouvai qu'il était fort malhonnête. Point du tout, me dit confidemment le marquis, il vous aime à la rage; il a vu que Je vous faisais ma cour, il est jaloux.

En cinq minutes nous fûmes à l'hôtel du marquis. On servit aussitôt. Je fus placé entre la marquise et son galant époux, qui ne cessait de ,

me dire ce qu'il croyait de très- jolies choses. |

Trop occupé d'abord à satisfaire l'appétit tout à fait mâle que la danse m'avait donné, je n'employai, pour lui répondre, que le langage des yeux. Dès que ma faim fut un peu calmée, j'ap- ^

plaudis san^ ménagement à toutes les sottises qu'il lui plut de me débiter, et ses înauvais bons mots lui valurent mille compliments dont il fut ,

enchanté. La marquise, qui m'avait toujours con- : sidéré avec la plus grande attention, et dont les ' ♦ '

regards s'animaient visiblement, s'empara d'une ^ v

de mes mains. Curieux de voir jusqu'où s'éten- . j^'i

drait le pouvoir de mes charmes trompeurs, j'abandonnai l'autre au marquis. Il la saisit avec un transport inexprimable. La marquise, plongée " "À

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3o UNE ANNÉE DE LA VIE

dans des réflexions profondes, semblait méditer quelque projet important ; je la voyais successivement rougir et trembler; et sans dire un seul mot, elle pressait légèrement ma main droite engagée dans les siennes. Ma main gauche était dans une prison moins douce; le marquis la serrait de manière à me faire crier. Charmé de sa bonne fortune, tout fiei* de son bonheur, tout étonné de l'adresse avec laquelle il trompait sa femme en sa présence même, il poussait de temps en temps de longs soupirs dont j'étais étourdi, et des éclats de rire dont le plafond retentissait; ensuite, craignant de se trahir, cherchant à étouffer ce rire éclatant que la marquise aurait pu remarquer, peut-être aussi croyant me faire une gentil» lesse, il me mordait les doigts.

La belle marquise sortit enfin de sa rêverie pour me dire : Mademoiselle du Portail, il est tard; vous deviez passer la nuit entière au bal, on ne vous attend pas chez vous avant huit ou neuf heures du matin ; restez chez moi. J'offrirais à toute autre un appartement d'amie ; vous pouvez disposer du mien. Je dois, ajouta-t-elle d'un ton caressant, vous servir aujourd'hui de maman; je ne veux pas que ma fille ait une autre chambre à coucher que la mienne; je vais lui

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DU CHEVALIER DE FAUBLAS. 3l

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faire dresser un lit près du mien... Et pourquoi r :Mî^

donc faire dresser un lit, interrompit le marquis; V /i/î

on est fort bien deux dans le vôtre : quand je vais C^^

vous y trouver, moi, est-ce que je vous gêne? j'y ■i/\pl

dors tout d un somme, et vous aussi. En finis- ^' --^^^

sant, il me donna amoureusement, par-dessous la table, un grand coup de genou qui me froissa ,;, '

la peau. Je répondis à cette galanterie sur-lechamp, de la même manière, et si vigoureusement, qu'il lui échappa un grand cri. La mar- ^; ^ quise se leva d'un air alarmé. Ce n'est rien, lui dit-il; ma jambe a accroché la ta)ble. J'étouffais de rire, la marquise ny tint pas plus que moi, et son cher époux, sans savoir pourquoi, se mit à rire plus fort que nous deux.

Quand notre excessive gaieté fut un peu modérée, la marquise me renouvela ses offres. Acceptez la moitié du lit de madame, criait le marquis, acceptez, je vous le dis, vous y serez bien; vous / verrez que vous y serez bien. Je vais revenir tout à Theure; mais acceptez. Il nous quitta. Madame, dis- je à la marquise, votre invitation m'honore autant qu'elle me flatte; mais est-ce à mademoiselle du Portail ou à M. de Faublas que vous la faites? — Encore cette mauvaise plaisanterie du comte, petite friponne ! et c'est vous qui la répé-

tez I ne vous ai-je pas dit que je ne vous croyais pas?— Mais, madame... Paix, paix, reprit-elle, en posant son doigt sur ma bouche; le marquis va rentrer, qu'il ne vous entende pas dire de pareilles folies. Cette charmante enfant ! (elle m'embrassa tendrement) comme elle est timide et modeste! mais comme elle est maligne! allons, petite espiègle, venez : elle me tendit la main, nous passâmes dans son appartement.

Il était question de me mettre au lit. Les femmes de la marquise voulurent me prêter leur ministère ; je les priai en tremblant d'offrir à leur maîtresse leurs services, dont je saurais bien me passer. Oui, dit la marquise, attentive à tous mes mouvements, ne la gênez pas ; c'est uïi enfantillage de couvent; laissez-la faire. Jepassaipromptement derrière les rideaux ; mais je me trouvai dans un grand embarras quand il fallut me dépouiller de ces habits dont l'usage m'était si peu familier. Je cassais les cordons, j'arrachais les épingles, je me piquais d'un côté, je me déchirais de l'autre; plus je me hâtais, et moins j'allais vite. Une femme de chambre passa près de moi au moment où je venais d'ôter mon dernier jupon. Je tremblai qu'elle n'entr'ouvrît les rideaux; je me précipitai dans le lit, émerveillé de la singu-

lière aventure qui m'avait conduit là, mais ne ./

soupçonnant pas encore qu'on pût avoir, en couchant deux, d autres désirs que de causer ensem- V ble, avant de s'endormir. La marquise ne tarda ' V^ pas à me suivre. La voix de son mari se fit en- -^~:,v>^ tendre : Ces dames me permettront bien d'assister . ^ '> à leur coucher! Quoi! déjà au lit! Il voulut ^f m'embrasser; la marquise se fâcha sérieusement; •'•'^ « il ferma lui-même les rideaux, et nous rendant le ^ ' .^^ souhait que lui avait fait le comte, il nous cria de la porte : Une bonne nuit.

Un silence profond régna quelques instants.

Dormez-vous déjà, belle enfant? me dit la marquise, d'une voix altérée. — Oh ! non, je ne dors pas. Elle se précipita dans mes bras, et me pressa contre son sein. Dieux! s'écria-t-elle, avec une surprise bien naturellement jouée, si elle était feinte, c'est un homme? et puis me repoussant avec promptitude : Quoi! monsieur, il est possible?... Madame, je vous l'ai dit, répliquai-Je en tremblant. — Vous me l'avez dit, monsieur ; mais cela était-il croyable ! Il s'agissait bien de dire ! il ne fallait pas rester chez moi... ou du moins, il ne fallait pas empêcher qu'on vous dressât un autre lit... — Madame, ce n'est pas moi, c'est M. le marquis. — Mais, monsieur, parlez donc

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plus bas... Monsieur, il ne fallait pas rester chez moi, il fallait vous en aller. — Hé bien! madame, je m'en vais... Elle me retint par le bras. — Vous vous en allez! où cela, monsieur? et quoi faire? réveiller mes femmes! risquer un esclandre!... peut-être montrer à tous mes gens qu'un homme est entré dans mon lit! qu'on me manque à ce point!... — Madame, je vous demande pardon, ne vous fâchez pas; je m'en vais me jeter dans un fauteuil. — Oui, dans un fauteuil! oui... sans doute, il le faut!... Mais voyez la belle ressource! (En me retenant toujours par le bras.) Fatigué comme il est! par le froid qu'il fait! s'enrhumer! détruire^sa santé ! vous mériteriez que je vous traitasse avec cette rigueur... allons, restez là; mais promettez-moi d'être sage. — Pourvu que vous me pardonniez, madame... — Non, je ne vous pardonne pas ! mais j'ai plus d'attention pour vous, que vous n'en avez pour moi. Voyez comme sa main est déjà froide! et par pitié elle la posa sur son col d'ivoire. Guidée par la nature et par l'amour, cette heureuse main descendit un peu; je ne savais quelle agitation faisait bouillonner mon sang. Aucune femme éprouva-t-elle jamais l'embarras où il me met î reprit la marquise d'un ton plus doux, — Ah ! ^pardonnez-moi

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donc, ma chère maman!... — Oui, votre chère Î.V

maman! vous avez bien des égards pour votre ,."*:

maman! petit libertin que vous êtes! Ses bras, qui m'avaient repoussé d*abord, m'attiraient doucement. Bientôt nous nous trouvâmes si près Tun - ,J'''\ de l'autre, que nos lèvres se rencontrèrent; J'eus la hardiesse d'imprimer sur les siennes un baiser brûlant. Faublas, est-ce là ce que vous m'avez \j. promis? me dit-elle, d'une voix presque éteinte. ' ' i Sa main s'égara ; un feu dévorant circulait dans v mes veines... — Ah! madame! pardonnez-moi, - . ^V je me meurs! — Ah! mon cher Faublas^.. mon ^'« ami!... Je restais sans mouvement. La marquise ,• ^ eut pitié de mon embarras, qui ne pouvait lui dé- .^ v plaire... Elle aida ma timide inexpérience... Je -^ '' / reçus avec autant d'étonnementque de plaisir une ''•». charmante leçon que Je répétai plus d'une fois. - ';^

Nous employâmes plusieurs heures dans ce doux exercice; Je commençais à m'endormir sur le sein de ma belle maîtresse , quand j'entendis le bruit d'une porte qui s'ouvrait doucement! on entrait, on s'avançait sur la pointe du pied : j'étais sans armes dans une maison jj'

que je ne connaissais point; je ne pus me dé- O^'^

fendre d'un mouvement d'effroi. La marquise, \ *^'*^l;

qui devina ce que c'était, me dit tout bas de v..^.-^

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P prendre sa place et de lui céder la mienne.

^ ^ t ' J'obéis promptement. A peine m'étais-je. tapi sur

le bord du lit, qu'on entr'ouvrit les rideaux du côté que je venais de quitter. Qui vient me réveiller ainsi, dit la marquise? On hésita quelques instants, ensuite on s'expliqua sans lui ^Wa . répondre. Et quelle est cette fantaisie, continua-

t'clle? Quoi! monsieur, vous choisissez aussi mal votre temps, sans attention pour moi, sans • respect pour l'innocence d'une jeune personne

qui peut-être ne dort pas, ou qui pourrait se réveiller ! Vous n'êtes guère raisonnable ; je vous prie de vous retirer. Le marquis insistait, en i ^ balbutiant à sa femme de comiques excuses.

Non, monsieur, lui dit- elle, je ne le veux point, cela ne sera point, je vous assure que cela ne sera point; je vous supplie de vous retirer : elle se jeta hors du lit, le prit par le bras et le mit à la porte.

Ma belle maîtresse r.evient à moi en riant. Ne trouvez-vous pas mon procédé bien noble, me dit-elle ? Voyez ce que j'ai refusé à cause de vous. Je sentis que je lui devais un dédommagement; je l'offris avec ardeur, on l'accepta avec reconnaissance; une femme de vingt-cinq ans est si complaisante quand elle aime ! la nature a tant

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de ressources dans un novice de seize ans ! . . -V ^^î^:

Cependant tout est borné chez les faibles v '^7fj

humains; je ne tardai pas à m'endormir pro- ^ * ^

fondement. Quand je me réveillai, le jour pénétrait dans l'appartement^ malgré les rideaux :

je songeai à mon père... hélas! je me souvins ' ;\

de ma Sophie! une larme s'échappa de mes

yeux; la marquise s'en aperçut. Déjà .capable de

quelque dissimulation, j'attribuai ' au chagrin

de la quitter la pénible agitation que j'éprou- -^^^Â

vais; elle m'embrassa tendrement. Je la vis si , ^

belle! l'occasion était si pressante!... Quelques

heures de sommeil avaient ranimé mes forces...

L'ivresse du plaisir dissipa les remords de '^^-^-^Â

l'amour.

Il fallut enfin songer à nous séparer. La

marquise me servit de femme de chambre; elle

était si adroite, que ma toilette eût été bientôt '

faite, si nous avions pu sauver les distractions.

Quand nous crûmes qu'il ne manquait plus rien

à mon ajustement, la marquise sonna ses femmes.

Lé marquis attendait depuis plus d'une heure

qu'il fît jour chez Madame. Il me complimenta

sur ma diligence : Je suis sûr, me dit-il, que

vous avez passé une excellente nuit; et sans

me donner le temps de répondre : Elle paraît

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r^v-^^^ . fatiguée pourtant! elle a les yeux battus! voilà

ce que c'est que cette danse! on s'en donne

par-dessus les yeux, et le lendemain on n'en

peut plus î je le dis tous les jours à la marquise, ♦

qui n'en tient compte : allons, il faut réparer

'" " les forces de cette charmante enfant : après cela,

nous la reconduirons chez elles^

Ce nous la reconduirons était très-propre à m'inquiéter. Je témoignai au marquis qu'il suffirait que la marquise prît cette peine ; il insista. La marquise se joignit à moi pour lui faire perdre cette idée; il nous répondit que M. du Portail ne pouvait trouver mauvais qu'il lui ramenât sa fille, puisque la marquise serait avec nous, et qu'il était curieux de connaître l'heureux père d'une aussi aimable enfant. Quelques efforts que nous fissions, nous ne pûmes Tempêcher de nous accompagner.

Je commençais à craindre que cette aventure, qui avait eu de si heureux commencements, ne finît fort mal. Je ne vis rien dô .mieux à faire que de donner au cocher du marquis la véritable adresse de M. du Portail : Chez M. du Portail, près de l'Arsenal, lui dis-je. La marquise sentait mon embarras et le partageait; aucun expédient ne s'était encore présenté à

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DU CHEVALIER DE FAUBLAS. 3g

mon esprit, quand nous arrivâmes à la porte de mon prétendu père.

Il était chez lui ; on lui dit que le marquis et la marquise de B*** lui ramenaient sa fille. Ma fille ! s'écria- t-il, avec la plus vive agitation, ma fille ! Il accourut vers nous. Sans lui donner le temps de dire un seul mot, je me jetais h son col : Oui, lui dis- je, vous êtes veuf et vous avez une fille. Parlez plus bas encore, reprit-il avec vivaeité, parlez plus bas; qui vous Ta dit? — Eh, mon Dieu! ne m'entendez-vous pas? C'est moi qui suis votre fille. Gardez-vous de dire non devant le marquis. M. du Portail, plus tranquille, mais non moins étonné, semblait attendre qu'on s'expliquât. Monsieur, lui dit la marquise, mademoiselle du Portail a passé. une partie de la nuit au bal, et l'autre partie chez moi.

Etes-vous fâché, monsieur, lui dit le marquis, qui remarquait son étonnement, que mademoiselle ait passé une partie de «la nuit chez moi ? Vous auriez tort, car elle a couché dans l'appartement de madame, dans son lit même, avec elle; on ne pouvait la mettre mieux. Etesvous fâché que je l'aie accompagnée jusqu'ici ? J'avoue que ces dames ne le voulaient pas ; c est moi... Je suis très-sensible, répondit enfin

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M. du 'Portail, tout à fait revenu de s^a première surprise, et d'ailleurs bien instruit par les discours du marquis; je suis très-sensible aux bontés que vous avez eues pour ma fille; mais je dois vous déclarer devant elle (il me regarda, je tremblais), que je suis fort étonné qu'elle ait été au bal déguisée de cette façon-là. Comment Sf^V • déguisée! monsieur, interrompit la marquise.

— Oui, madame, un habit d'amazone! cela con- - vient-il à ma fille? ou du moins, ne devait-elle

pas me demander mon avis et ma permission ?

Ravi de l'ingénieuse tournure que mon nouveau père avait prise, faffectai de paraître hu- '« ■ milice. Ah! je croyais que le papa le savait, dit le marquis; monsieur, il faut pardonner cette petite faute. Mademoiselle votre fille a la physionomie la plus heureuse; je vous le dis et je m'y connais! mademoiselle votre fille!... cest une charmante personne; elle a enchanté tout le monde, ma femme surtout; oh I tenez, ma femme en est folle. Il est vrai, monsieur, dit la marquise, avec un sang-froid admirable, que mademoiselle m'a inspiré toute l'amitié quelle mérite.

Je me croyais sauvé, lorsque mon véritable pfre, le baron de Faublas, qui ne se faisait

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jamais annoncer chez son ami, entra tout à coup. Ah! ah! dit-îl, en m'apercevant... M. du Portail courut à lui les bras ouverts : Mon cher Faublas, vous voyez ma fille, que M. le marquis et madame la marquise de B**" me ramènent! Votre fille! interrompit mon père. — Hé oui, ma fille I vous ne la reconnaissez pas sous cet habit ridicule! Mademoiselle, ajouta-t-il avec colère, passez dans votre appartement, et que personne ne vous surprenne plus dans cet équipage indécent !

Je fis; sans dire mot, une révérence à M. de B***, qui paraissait me plaindre, et une à la marquise, qui me voyait à peine, car au nom de mon père, elle avait été si troublée, que je craignis qu'elle ne se trouvât mal. Je me retirai dans la pièce voisine, et je prêtai lofeille. Votre fille! répéta encore le baron. — Eh! oui, ma fille! qui s'est avisée d'aller au bal avec les habits que vous lui avez vus. M. le marquis vous dira le reste. Et, effectivement, M. le marquis répéta à mon père tout ce qu'il avait dit à M. du Portail ; il lui affirma que j'avais couché dans l'appartement de sa femme, dans son lit même, avec elle. Elle est fort heureuse, dit mon père, en regardant la marquise.., fort heureuse, répéta-t-il.

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qu*une si grande imprudence n ait pas eu des suites fâcheuses. Ehî quelle si grande imprudence a donc commise cette chère enfant, répliqua la marquise que j'avais vue déconcertée, mais dont les forces s étaient ranimées promptement? Quoi ! parce quelle a pris un habit d amazone! Sans doute, interrompit le marquis, ce n est qu'une vétille! Et vous, monsieur (en s adressant à mon père, d'un ton fâché), permettez-moi de vous dire qu'au lieu de vous permettre, sur le compte de la Jeune personne, des réflexions qui peuvent lui nuire, vous feriez bien mieux de vous joindre à nous pour obtenir que son père lui pardonne. Madame, dit M. du Portail à la marquise, je le lui pardonne, à cause de vous (en s'adressant au marquis), mais à condition qu'elle n'y retournera plus. En habit d'amazone, soit, répondit celui-ci ; mais j'espère que vous nous la renverrez avec ses habits ordinaires; nous serions trop privés de ne plus voir cette charmante enfant. Assurément, dit la marquise en se levant, et si nïonsieur son père veut nous rendre un véritable service, il l'accompagnera. M. du Portail reconduisit la marquise jusqu'à sa voiture, en lui prodiguant les remercîraents qu'il était présumé lui devoir.

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Leur départ me soulagea dun pesant fardeau.

Voilà une bien singulière aventure! dit M. du Portail en rentrant. Très-singulière! répondit mon père; la marquise est une fort belle femme, le petit drôle est bien heureux! Savez-vous, répliqua son ami, qu'il a presque pénétré mon secret? Quand on m'a annoncé ma fille, j*ai cru que nia fille metait rendue, et quelques mots échappés mont trahi. — Eh bien! il y a un remède à cela ; Faublas est plus raisonnable qu'on ne l'est ordinairement à son âge ; pour qu'il fût prodigieusement avancé, il ne lui manquait que quelques lumières qu'il a sans doute acquises cette nuit : il a Tâme noble et le cœur excellent ; un secret qu*on devine ne nous lie pas, comme vous savez ; mais un honnête hoipme se croirait déshonoré, s'il trahissait celui qu'un ami lui a confié; apprenez le vôtre à mon fils; point de demi- confidence; je vous réponds de sa discrétion. — Mais, des secrets de cette importance!... il est si jeune!... — Si jeune! mon ami, un gentilhomme l'est-il jamais, quand il s'agit de l'honneur? Mon fils, déjà dans son adolescence, ignorerait un des devoirs les plus sacrés de l'homme qui pense ! un enfant que j'ai élevé aurait besoin de l'expérience de son père pour ne

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pas faire une bassesse!... — Mon ami, je me rends. — Mon cher du Portail, croyez que vous ne vous en repentirez jamais. J*espère, d'ailleurs, que cette confidence, devenue presque nécessaire, ne sera pas tout à fait inutile. Vous savez que j'ai fait quelques sacrifices pour donner à mon fils une éducation convenable à sa naissance et pro-" portionnée aux espérances qu'il me fait concevoir; qu'il reste encore un an dans cette capitale pour s'y perfectionner dans ses exercices, cela suffit, je crois; ensuite il voyagera, et je ne serais pas fâché qu'il s'arrêtât quelques mois en Pologne. Baron, interrompit M. du Portail, le détour dont votre amitié se sert est aussi ingénieux que délicat; je sens toute l'honnêteté de votre proposition, qui m'est très-agréable, je vous l'avoue. Ainsi, reprit le baron, vous voudriez bien donner à Faublas une lettre pour le boa serviteur qui vous reste dans ce pays-là ; Boleslas et mon fils feront de nouvelles recherches. Mon cher Lovzinski, ne désespérer pas encore de votre fortune ; si votre fille existe, il n'est pas impossible qu'elle vous soit rendue. SI le toi de Pologne... Mon père parla plus bas, et tira son ami à l'autre bout de l'appartement : ils y causèrent plus d'une demi-heure; après quoi» totii

deux s'étant rapprochés de la porte contre laquelle j'étais placé, j'entendis le baron qui disait : Je ne veux pas lui demander les détails de son aventure ; probablement ils sont assez plaisants ; je ne les entendrais pas avec Tair de sévérité qu i conviendrait. Sans doute il vous contera de point en point son histoire : vous m'en ferez part. Au reste, je croîs que nous venons de voir un sot mari. Il n'est pas le seul, mon ami, répondit M. du Portail. On le sait bien, répliqua le baron; mais il n'en faut rien dire.

Je les entendis s'approcher de ma porte, j'allai me jeter dans un fauteuil. Le baron me dit en entrant : Ma voiture est là, faites-vous reconduire à l'hôtel, allez vous reposer, et désormais je vous défends de sortir avec cet habit. Mon ami, me dit M. du Portail, qui me suivit jusqu'à la porte, un de ces jours nous dînerons ensemble tête à tête; vous savez une partie de mon secret, je vous apprendrai le reste ; mais surtout de la discrétion ; songez d'ailleurs que je vous ai rendu service. Je l'assurai que je ne l'oublierais pas, et qu'il pouvait être tranquille. Dès que je fus rentré chez moi, je me mis au lit, et m'endormis profondément.

Il était fort tard quand je me réveillai : M. Per-

son et moi nous fûmes au couvent ; avec quelle douce émotion je revis ma Sophie ! Sa contenance modeste, son innocence ingénue, l'accueil timide et caressant qu'elle me fit, un petit air d'embarras que lui donnait encore le souvenir du baiser de la veille, tout en elle inspirait Tamour, mais l'amour tendre et respectueux. Cependant, l'image des charmes de la marquise me poursuivait jusqu'au parloir; mais que d'avantages précieux sa jeune rivale avait sur elle ! Il est vrai que les plaisirs de la nuit dernière se représentaient vivement à mon imagination échauffée ; mais combien je leur préférais ce moment délicieux où j'avais trouvé, sur les lèvres de Sophie, une âme nouvelle ! la marquise régnait sur mes sens étonnés ; mon cœur adorait Sophie.

Le lendemain je me souvins que la marquise m'attendait chez elle ^ je me souvins aussi que le baron m'avait dit : Je vous défends de sortir avec cet habit. D'ailleurs, comment me présenter chez la marquise, sans être au moins accompagné d'une femme de chambre? Il ne fallait pas songer au comte, qui, sans doute, n'était pas tenté de m'y conduire ; et le marquis ne trouverait-il pas singulier qu'une jeune personne sortît toute . seule? Impatient de revoir ma belle maîtresse,

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mais retenu par la crainte de déplaire à mon père, je ne savais à quoi me résoudre. Jasmin vint me dire qu'une femme d'un certain âge, envoyée par mademoiselle Justine, demandait à me parler. — Je, ne sais Quelle est cette demoiselle Justine ; mais faites entrer. Mademoiselle Justine m'a chargée de vous présenter ses respects, me dit la femme, et de vous remettre ce paquet et cette lettre. Avant d'ouvrir le paquet, je pris la lettre, dont l'adresse était simplement à mademoiselle duPortaiL J'ouvris avec empressement, et je lus : « Donnez-moi de vos nouvelles, ma chère » enfant; avez-vous passé une bonne nuit? Vous » aviez besoin de repos ; je crains fort que les » fatigues dû bal et la scène désagréable que » monsieur votre père vous a faite, n'aient altéré » votre santé. Je suis désolée que vous ayez » été grondée à cause de moi ; croyez que cette »' scène trop longue m'a fait souffrir autant que » vous. M. le marquis parle de retourner au bal » ce soir; je ne m'y sens pas disposée, et je crois '^'

» que vous n'en avez pas plus, d'envie que moi. » Cependant, comme il faut qu'une maman ait ^

» de la complaisance pour sa fille, surtout quand » elle en a une aussi aimable que vous, nous ^" ' è

)) irons au bal, si vous le voulez. Je n'ai point ]^j|

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)) oublié que Thabit d amazone vous est interdit, )) et j'ai pensé que peut-être vous n'aviez point y,^ )> d'autre habit de bal, parce que ce n'est point

^. V )) un meuble de couvent; c'est pour cela que je

é ' )) vous envoie l'un des miens : nous sommes à

j) peu près de la même taille, je crois qu'il vous

tfj'-.-\ n ira bien.

p^>: /• » Justine m'a dit que vous aviez besoin d'une

)) femme de chambre; celle qui vous remettra ma )) lettre est sage, intelligente et adroite; vous )) pouvez la prendre à votre service, et lui )) donner toute votre confiance, je vous réponds )) d'elle.

jï^V; ' » Je ne vous invite point à dîner avec moi; je

)) sais que M. du Portail dîne rarement sans sa » fille; mais si vous aimez votre chère maman )) autant qu'elle vous aime, vous viendrez dans la )) soirc'e, le plus tôt que vous pourrez. M. le mar- )) quis ne dîne point chez lui; venez de bonne )) heure, mon enfant; je serai seule toute l'après- )) dînée, vous me ferez compagnie. Croyez que » personne ne vous aime autant que votre chère )) maman. La marquise de B***.

» P. 5. Je n'ai point la force de vous mander )) toutes les folies que le marquis veut que je )) vous écrive de sa part. Au reste, grondez-le

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» bienquand vous le verrez; il voulait ce matin )) envoyer, en son nom, chez M. du Portail. J ai » eu toutes les peines du mohde à lui faire » comprendre que cela n'était pas raisonnable, » et quil était plus décent que ce fût moi qui » vous écrivisse. »

Je fus enchanté de cette lettre. Monsieur, ^

me dit la femme intelligente qui me rapportait, Justine est la femme de chambre de madame la marquise de B*'*, et si mademoiselle le veut bien, je serai la sienne aujourd'hui et demain. Au reste, monsieur, ou mademoiselle, peut également ]

se fier à moi; quand mademoiselle Justine et madame Dutour se mêlent d'une intrigue, elles ne la gâtent pas ; c'est pour cela qu'on m'a choisie. Fort bien, lui dis-je, madame Dutour ; je vois que vous êtes instruite ; vous m'accompagnerez tantôt chez la marquise. J'offris à ma duègne un '-.*

double louis, qu'elle accepta. Ce n'est pas qu'on ne m'ait déjà bien payée, me dit-elle; mais mon- - .T

sieur doit savoir que les gens de ma profession V;/

reçoivent toujours des deux côtés.

Dès que le baron eut diné, il partît pour . J^'^

rOpéra, suivant sa coutume. Mon coiffeur était averti; un panache blanc fut mis à la place du petit chapeau. Madame Dutour me revêtit parfai-

Sfe

5o UNE ANNÉE DE LA VIE

tement du charmant habit de bal que madame de B"* m'envoyait, et qui m'allait merveilleusement bien ; ma ressemblance avec Adélaïde devenait plus frappante; mon gouverneur ému redoublait pour moi d'attentions et de soins. Je pris des gants, un éventail, un gros bouquet ; je volai au rendez-vous que la marquise m avait donné.

Je la trouvai dans son boudoir, mollement couchée sur une ottomane; un déshabillé galant parait ses charmes, au lieu de les cachera Elle se leva dès qu'elle m'aperçut. Qu elle est jolie dans cet équipage, mademoiselle du Portail ! que cette robe lui sied bien! Et dès que la porte se fut fermée : que vous êtes charmant, mon cher Faublas ! que votre exactitude me flatte I mon cœur me disait bien que vous trouveriez le moindre de me venir joindre ici, malgré vos deux pères. Je ne lui répondis que par mes vives caresses; et la forçant de reprendre l'attitude qu'elle avait quittée pour me recevoir, je lui prouvais déjà que ses leçons n'étaient pas oubliées, lorsque nous entendîmes du bruit dans la pièce voisine. Tremblant d'être surpris dans une situation qui n'était pas équivoque, je me relevai brusquement, et grâce à mes habits très -commodes, je n'eus besoin que de changer de posture, pour que mon désordre

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DU CHEVALIER DE FAUBLAS. 5l

fût réparé. La marquise, sans paraître troublée, ne rétablit que ce qui pressait le plus; tout cela fut laffaire d un moment. La porte s ouvrit ; c'était le marquis. Je comprenais bien, lui dit-elle, monsieur, qu'il n y avait que vous qui puissiez entrer ainsi chez moi sans vous faire annoncer ; mais je croyais qu'au moins vous frapperiez à cette porte avant.de l'ouvrir : cette chère enfant avait des inquiétudes secrètes à confier à sa maman; un moment plus tôt vous la surpreniez !,..on n'entre pas ainsi chez des femmes ! Bon ! reprit le marquis, je la surprenais!... Hé bien ! je ne lai point surprise, ainsi il n'y a pas tant de mal à tout cela; d'ailleurs, je suis bien sûr que cette chère enfant me le pardonne; elle est plus indulgente que vous. Mais convenez que son père a bien raison de ne pas vouloir qu'elle porte cet habit d'amazone; elle est à croquer comme la voilà!

Il reprit avec moi ce mauvais ton de galanterie qui nous avait déjà tant amusés; il trouva que j'étais parfaitement bien remise, que j'avais les yeux brillants, le teint fort animé, et même quelque chose d'extraordinaire et d'un très-bon augure dans \sL physionomie. Ensuite il nous dit : Belles dames, vous allez au bal aujourd'hui? La marquise répondit que non. — Vous vous moquez de

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moi ; je suis revenu tout exprès pour vous y conduire. — Je vous assure que je n'irai pas. —^ Hé! ... « ' pourquoi donc? ce matin vous disiez... — Je di-

l^vï' . • sais que j y pourrais aller, par complaisance pour

^rN^', . " mademoiselle du Portail ; mais elle ne s'en soucie

pas ; elle craint de retrouver là le comte de Rosambert, qui s'est fort mal comporté la dernière fois. J'interrompis la marquise : certainement son* procédé avec moi est assez malhonnête, pour que désormais je craigne de le rencontrer, autant que je me plaisais autrefois à me trouver avec lui. ^ Vous avez raison, me dit le marquis, le comte, est

un de ces petits merveilleux qui croient qu'une femme n'a des yeux que pour eux; il est bon que ces messieurs apprennent quelquefois qu'il y a dans le monde des gens qui les valent bien... Je compris son idée, et pour justifier ses propos, je lui lançai à la dérobée un coup d'œil expressif... Et qui valent peut-être mieux, ajouta-t-il aussitôt, en renforçant sa voix, en s'élevant sur la pointe du pied, et en prenant son élan, pour faire une lourde pirouette qu'il acheva très -malheureusement. Sa tête alla frapper contre la boiserie trop dure, qui ne lui épargna une chute pesante qu'en lui faisant au front une large meurtrissure. Honteux de son malheur, mais voulant le dissî-

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muler, il parut insensible à la douleur qu'il ressentait. Charmante enfant, me dit-il, avec plus de sang-froid, mais en faisant de temps en temps de laides grimaces qui le trahissaient, vous avez raison d'éviter le comte ; mais n*ayez pas peur de le rencontrer ce soir, il y a bal masqué; la marquise a justement deux dominos, elle vous en prêtera un, elle prendra Fautre ; nous irons au bal, vous reviendrez souper avec nous ; et si vous n'avez pas été trop mal couchée avant-hier... Oh ! oui, cela sera charmant ! m'écriai-je avec plus de vivacité que de prudence ; allons au bal. — Avec mes dominos que le comte connaît? interrompit la marquise, plus réfléchie que moi. — Eh oui, madame, avec vos dominos ! il faut donner à cette enfant le plaisir du bal masqué, elle n'a jamais vu cela; le comte ne vous reconnaîtra pas, il n'y sera peut-être pas même. La marquise paraissait incertaine, je la voyais balancer entre le désir de me garder encore la nuit prochaine, et la crainte daller, en présence du marquis, s'offrir aux sarcasmes du comte. Pour moi, reprit d'un ton mystérieux le commode mari, je vous y conduirais bien; mais j'ai quelques affaires, je ne pourrai pas rester avec vous ; je vous laisserai là pour revenir ï minuit vous chercher. Cette raison du marquis,

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plus que toutes ses instances, détermina la marquise; elle refusa quelque temps encore, mais d'un ton qui mannonçait assez qu'il fallait la presser, et qu'elle allait consentir.

Cependant la contusion que le marquis s'était faite, devenait plus apparente, et sa bosse grossissait à vue d'œil. ' Je lui demandai d'un air étonné ce qu'il avait au front; il y porta la main. Ce n'est rien, me dit-il avec un rire forcé; quand on est marié, on est exposé à ces accidents-là. Je me souvins du supplice qu'il m'avait fait éprouver, quand ma main était dans les siennes ; et, résolu de me venger, je tirai de ma bourse une pièce de monnaie; je la lui appliquai sur le front, et me voilà serrant de toutes mes forces pour aplatir la bosse. Le patient pressait ses flancs de ses poings fermés, grinçait des dents, soufflait douloureusement et faisait d'horribles contorsions. Elle a, dit-il avec peine, elle a de la vigueur dans le poignet : je redoublai d'efforts ; il fît enfin un cri terrible, et m'échappant avec violence, il serait tombé à la renverse, si je ne l'avais promptement retenu. Ah! la petite diablesse!

elle m'a presque ouvert le crâne. La petite espiègle Ta fait exprès, dit la marquise, qui se contraignait beaucoup pour ne pas rire. ~ Vous

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DU CHEVALIER DE FAUBLAS. 55 ' . './i-

croyez quelle la fait exprès? Eh bien! Je vais

l'embrasser pour la punir. — Pour me punir,

soit : je présentai la joue de bonne grâce, il se

crut le plus heureux des hommes ; si j*avais voulu ^ •

1 écouter, je n'aurais cessé de mettre au même ' ,^,

prix son courage à Tépreuve. -y}

Finissons ces folies, dit la marquise, en affectant un peu d'humeur, et pensons à ce bal, puis- '; qu'il y faut aller. Oh ! madame se fâche î répondit - ' \<i le marquis; soyons sages, me dit-il tout bas, il y a un peu de jalousie : il nous regarda d'un air de satisfaction. Vous vous aimez bien toutes les deux, ; y poursuivit-il ; mais si vous alliez vous brouiller .4; un jour à cause de moil... cela serait bien / .ih^ singulier!... Allons-nous au bal, ou n'y allons- ^^ nous pas ?. interrompit la marquise. Elle se .^^ mit à sa toilette : on lui apporta ses dominos V^' qu'elle ne voulut point mettre; elle en envoya j^'^^ chercher deux autres dont nous nous affublâmes gaiement. Vous connaissez le mien, dit le marquis, je le prendrai pour vous aller chercher : je ne crains pas d'être reconnu, moi! Il nous conduisit au bal, et nous promit de revenir à minuit précis.

Dès que nous parûmes à la porte de la salle, la foule tles masques nous environna; on nous

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examina curieusement, on nous fit danser : mes yeux furent d'abord agréablement flattés de la nouveauté du spectacle. Les habits élégants, les riches parures, la singularité des costumes grotesques, la laideur même des travestissements baroques, la bizarre représenratioi;i de tous ces visages cartonnés et peints, le mélange des couleurs, le, murmure de cent voix confondues, la multitude des objets, leur mouvement perpétuel qui variait sans cesse le tableau en Fanimant, tout se réunît pour surprendre mon attention bientôt lassée. Quelques nouveaux masques étant entrés, la contredanse fut interrompue, et la marquise, profitant du moment, se mêla dans la foule ; je la suivis en silence, curieux d examiner la scène en détail. Je ne tardai pas à m'apercevoir que chacun des acteurs s occupait beaucoup à ne rien faire, et bavardait prodigieusement sans rien dire. On se cherchait avec empressement, on sobservait avec inquiétude, on se joignait avec familiarité, on se quittait sans savoir pourquoi; Tinstant d'après on se reprenait de même en ricanant; l'un vous étourdissait du bruyant éclat de sa voix glapissante; l'autre, d'un ton nasillard, bredouillait cent platitudes qu'à peine il comprenait luimême : celui-ci balbutiait un bon mot grossiers

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DU CHEVALIER DE FAUBLAS. Sy^ .

qu'il accompagnait de gestes ridicules; celui-là ;^'

faisait une question sotte, à laquelle on répondait par une plus sotte plaisanterie. Je vis pourtant des gens cruellement tourmentés, qui certainement auraient acheté bien chèrement l'avantage > d échapper aux propos malins, aux regards persécuteurs. J'en vis d'autres bien ennuyés, dont apparemment l'objet principal avait été de passer la nuit au bal, de quelque manière que ce fût, et qui n'y restaient sans doute que pour se ménager la pe- ' tite consolation d'assurer le lendemain qu'ils s'étaient beaucoup amusés la veille. Voilà donc ce que c'est qu'un bal masqué, dis-je à la marquise? Ce n'est donc que cela? Je ne suis pas e'tonné qu'ici de braves gens puissent être bafoués par des faquins, et des gens d'esprit mystifiés par des sots : je ne resterais sûrement pas, si je n'étais point avec vous. Taisez-vous, me répondit-elle, nous sommes suivis, et peut-être reconnus : ne , . ^j" voyez- vous pas le masque qui s'attache à nos pas ? Je crains bien que ce ne soit le comte; sortons de la foule, et ne vous étonnez pas. i

C'était en effet M . de Rosambert ; nous n'eûmes

pas de peine à le reconnaître ; car ne prenant pas

même celle de déguiser sa voix, il eut seulement

Fattention de parler assez bas, pour qu'il n'y eût

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que la marquise et moi qui pussions Tentendre. Comment se portent madame la marquise et sa belle amie, nous demanda-t-il avec un intérêt affecté ? Je n osais répondre. La marquise sentant qu'il serait inutile d'essayer de lui faire croire qu'il se trompait, aima mieux soutenir une conversation délicate, qu'elle aurait peut-être heureusement terminée par son adresse, si le comte eût été moins instruit. Quoi! c'est vous, M. le comte ! vous m'avez reconnue ! cela m'étonne ! je croyais que vous aviez juré de ne plus me voir, et de ne me parler jamais. — Il est vrai que je vous l'avais promis, madame, et je sais combien cette assurance que je vous ai donnée, vous a mise ,à votre aise. — Je ne vous entends pas, et vous m'entendez mal ; si je ne voulais pas vous voir, qui me forcerait à vous parler? Pourquoi serais-je venue ici chercher votre rencontre? — Chercher ma rencontre, madame! quoique l'aveu soit trèsflatteur, je conviens que j'aurais eu peut-être la sottise de le croire sincère, si cette chère enfant que voilà... Monsieur, interrompit la marquise, n'avez- vous pas amené la comtesse?.... Elle est trèsaimable, la comtesse!... qu'en dites-vous? Je dis, madame, qu'elle est surtout très-officieuse!... La marquise l'interrompit encore, en jouant le dépit :

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DU CHEVALIER DE FAUBLAS. Sg

Elle est três-aîmable, la comtesse 1... Monsieur, vous auriez dû ramener. — Ouï, madame! et vous lui auriez apparemment encore confié l'honnête emploi qu elle a si généreusement accepté, ^ ' si complaîsamment rempli ? — Quoi! c'est peutêtre moi qui Tai chargée de vous occuper toute la soirée, de vous engager à me faire une mauvaise querelle, à me répéter cent fois une maussade plaisanterie, à me pousser à bout enfin, de manière que je sois forcée à vous dire des choses désagréables, que vous n'avez pas manqué de prendre à la lettre, et dont je me serais repentie, si vous étiez venu hier, comme Je Tespérais, solliciter votre pardon.— Mon pardon ! vous me Tauriez accordé, madame ! Ah ! que vous êtes généreuse ! Mais soyez tranquille, je n abuserai pas de tant de bontés; je craindrais trop de vous embarrasser beaucoup, et de faire aussi bien de la peine à ma jeune parente, qui nous écoute si attentivement, et qui a de si bonnes raisons pour ne rien dire. Hé ! monsieur, lui répliquai -je aussitôt, que pourrais- je vous dire? — Rien que je ne sache ou ' -^ que je ne devine. — Je conviens, M. de Rosam- J.ù bert, que vous savez quelque chose que madame ^ - «3 ne sait pas ; mais, ajoutai-je, en affectant de lui :-] parler bas, ayez donc un peu plus de discrétion ; ' .'^

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6o UNE ANNÉE DE LA VIE

la marquise n'a pas voulu vous croire avant-hier ; que vous coûte-t-il de lui laisser, seulement encore aujourd'hui, une erreur qui ne lai$se pas d'être piquante? Fort bien, s'écria-t-il, la tournure nest pas maladroite! Vous, si novice avant-hier! aujourd'hui si manégél il faut que vous ayez reçu de bien bonnes leçons! Que dites-vous donc, monsieur, reprit la marquise un peu pique'e? — Je dis, madame, que ma jeune parente a beaucoup avancé en vingt-quatre heures; mais je nen suis pas étonné, on sait comment l'esprit vient aux filles. — Vous nous faites donc la grâce de convenir enfin que mademoiselle du Portail est de son sexe! — Je ne m'aviserai plus de le nier, madame; je sens combien il serait cruel pour vous d'être détrompée. Perdre une bonne amie, et ne trouver à sa place qu'un jeune serviteur! la douleur serait trop arrière. Ce que vous dites là est tout à fait raisonnable, répliqua- la marquise avec une impatience mal déguisée; mais le ton dont vous le dites est si singulier! Expliquezvous, monsieur : cette enfant que vous m'avez présentée voys-même comme votre parente, estelle (en parlant très-bas) mademoiselle du Portail ou M. de Faublas? Vous me forcez à vous faire une question bien extraordinaire; mais, enfin,

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DU CHEVALIER DE FAÛBLAS. 6i r^

dites sérieusement ce qu'il en est. — Ce qu'il en est, madame! je pouvais hasarder de le dire avant-hier ; mais aujourd'hui c'est à moi à vous le demander. Moi, répondit-elle sans se déconcerter, je n'ai là-dessus.aucune espèce de doute. Son air, ses traits, son maintien, ses discours, tout me dit qu'elle est mademoiselle dû Portail; et d'ailleurs j'en ai des preuves que je n'ai pas cherchées. — Des preuves ! — Oui, monsieur, des preuves. Elle a soupe chez moi avant-hier... — Je le sais bien, madame, et même elle était encore chez vous hier à dix heures du matin. — A dix heures du matin, soit; mais enfin nous l'avons reconduite chez elle. —•Chez elle! faubourg Saint-Germain! — Non, près de l'Arsenal, et monsieur son père... — Son père! le baron de Faublas? — Mais point du tout! M. du Portail. M. du Portail nous a beaucoup remerciés, le marquis et moi, de lui avoir - , ramené sa fille ! — Le marquis et vous, madame? ^ Quoi ! le marquis vous a accompagnés chez M. du Portail? — Oui, monsieur; qu'y a-t il de si éton- > nant à cela? — Et M. du Portail a remercié le . / i marquis? — Oui, monsieur.

Ici le comte partit d'un éclat de rire. Ah ! le bon mari! s'écria- t-il tout haut; l'aventure est excellente! ah! l'honnête homme de mari! Il

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bNE ANNKE t)E LA VIE

se préparait à nous quitter. Je crus qu il fallait, pour l'intérêt de la marquise et pour le mien propre, essayer de modérer son excessive gaieté. Monsieur, lui dis- je en baissant la voix, ne pourrait-on pas avoir avec vous une explication plus sérieuse? Il me regarda en riant : une explication sérieuse entre nous ce soir, ma chère parente? (Il souleva un peu mon masque.) Non, vous êtes trop jolie; je vous laisse aimer et plaire; d'ailleurs, il est juste que je profite aujourd'hui de mes avantages; l'explication sera pour demain, si vous le voulez bien. — Pour demain, monsieur, à quelle heure, et dans quel endroit?— L'heure? je ne saurais vous la fixer; cela dépendra des circonstances. N'allez-vous pas souper chez la marquise? Demain il sera peut-être midi quand le très-commode marquis vous reconduira chez le très- complaisant M. du Portail; vous serez probablement fatigué ; je ne veux point user d'un tel avantage; il faudra vous laisser le temps de vous reposer; je passerai chez vous dans la soirée. Je ne vous dis point adieu, j'aurai le plaisir de vous revoir une fois encore, avant que l'heure du berger sonne pour vous. Il nous salua, et sortit de la salle.

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bu cmeVàUêr de faublas. êî

La marquise fut très-contente de son départ.

Il nous a porté de rudes coups, me dit-elle; mais nous ne pouvions guère nous défendre mieux. Je lui observai que le comte avait eu l'attention de baisser la voix chaque fois qu il lui avait lancé quelque vive épigramme, et qu'ayant seulement l'intention de nous tourmenter beaucoup, il avait paru du moins ne la vouloir pas compromettre jusqu'à un certain point. Je ne m'y fie pas, me répondit-elle ; il sait que vous avez passé la nuit chez moi, il est piqué; le retour qu'il vous annonce n'est pas d'un bon augure; sans doute il nous prépare une attaque plus forte. Partons, ne l'attendons pas, n'attendons pas le marquis.

Nï»us nous disposions à sortir, lorsque deux masques nous arrêtèrent. L'un des deux dit à la '

marquise : Je te connais, beau masque. Bonsoir, M. de Faublas, me dit l'autre. Je ne répondis point. Bonsoir, M. de Faublas, répéta-t-il. Je sentis qu'il fallait recueillir mes forces et payer ^

d'audace : Tu n'as pas lart de deviner, beau masque; tu te trompes de nom et de sexe. — j

C'est que l'un et l'autre sont fort incertains. — v ^.,

Tu deviens fou, beau masque. — Point du tout : . '^

les uns te baptisent Faublas et te soutiennent * *^i

beau garçon ; les autres vous nomment du Portail, et jurent que vous êtes très-jolie fille. — Du Portail ou Faublas, lui répliquai-je fort interdît, que t'importe? — Distinguons, beau masque. Si vous êtes une jolie demoiselle, il mlmporte à moi ; si tu es un beau garçon, il importe à la jolie dame que voilà (en montrant la marquise). Je demeurai stupéfait. Il reprit : Répondez-moi, mademoiselle du Portail; parle donc, M. de Faublas. — Décide-toi à me donner l'un ou l'autre nom, beau masque. — Ah ! si je ne considère que mon intérêt personnel et les apparences, vous êtes mademoiselle du Portail; mais si j'en crois la chronique scandaleuse, tu es M. de Faublas.

La marquise ne perdait pas un mot de ce dialogue; mais déjà trop pressée par TinConnu qui lavait attaquée, elle ne pouvait me secourir. Je ne sais si mon trouble ne m'allait pas trahir, lorsqu'il s'éleva dans la salle une grande rumeur : on se précipitait vers la porte, les masques se , ^ pressaient en foule autour d un masque qui venait

d'entrer; ceux-ci le montraient au doigt; ceux-là poussaient de longs éclats de rire, et tous ensemble criaient : Cest monsieur le marquis de B*'\ V qui s'est fait une bosse au front l Dès que les

f /. deux démons qui nous persécutaient eurent en-

•^iV!

tendu ces joyeuses exclamations, ils nous quittèrent pour aller grossir le nombre des rieurs! Enfin les voilà partis! me dit ma belle maîtresse, un peu étonnée ; mais parmi ces cris redoublés, n'entendez-vous pas le nom du marquis? Je parie que c'est un nouveau tour qu'on a joué à mon pauvre mari !

Cependant le tumulte allait toujours croissant; nous approchâmes, nous entendîmes des voix confuses qui disaient : Bonsoir, monsieur le marquis de B***; qu'avez- vous donc au front, monsieur le marquis ? depuis quand cette bosse vous est-elle venue? Et bientôt, dans les trans- *'J-^

ports de leur turbulente gaieté, tous les masques ^-f^

répétaient : Cest monsieur le marquis de B**\ ' ^

qui s est fait une bosse au front! A force de coudoyer nos voisins, nous parvînmes à joindre le masque tant bafoué : ce n'était ni le domino jaune du marquis, ni sa petite taille, et cependant c'était le marquis lui-même ! Nous vîmes qu'on avait attaché, entre ses deux épaules, un petit morceau de papier, sur lequel étaient tracés, en caractères bien lisibles, ces mots, dont nos oreilles étaient remplies : Cest monsieur le marquis ^^ ^'\ qui s' est fait une bosse au front l II nous reconnut tout d'un coup. Je ne comprends rien à

66 Une année de La vie

ceci, nous dit-il tout hors de lui ; allons-nous-en. Toujours poursuivi par les huées dérisoires d une folle jeunesse, toujours porté par les flots tumultueux de la foule empressée, il eut autant de peine à regagner la porte, qu'il en avait éprouvée pour pénétrer jusqu'au milieu de la salle.

Nous le suivîmes de près. Parbleu ! nous dit le marquis, si confondu qu'il n'avait pas la force de prendre sa place dans la voiture, je ne coriiprends rien à cela; jamais je ne me suis si bien déguisé, et tout le monde m'a reconnu ! La marquise lui demanda quel avait été son dessein. Je voulais, lui répondit-il, vous surprendre agréablement ; dès que je vous ai vues dans la salle du bal, je suis retourné- à l'hôtel, où j'ai fait part de mes projets à Justine, votre femme de chambre, et à celle de cette charmante enfant, car je les ai trouvées ensemble. J'ai pris un domino nouveau ; je me suis fait apporter des souliers, dont les talons très-hauts devaient, en me grandissant beaucoup, me rendre méconnaissable. Justine a présidé à ma toilette. (Tandis qu'il parlait, la marquise détachait habilement l'étiquette perfide, et la fourrait dans sa poche.) Demandez à Justine; elle vous dira que je n'ai jamais été si bien dé-

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blj Ct^EVAÙER bË FÀUËLAS. 6^

guisé, car elle me Ta répété cent fois, et cependant tout le monde m'a reconnu !

La marquise et moi nous devinâmes aisément que nos femmes de chambre nous avaient bien servis. Maïs, reprit le marquis, après un moment de réflexion, comment ont-ils vu que j'avais une bosse au front? Aviez-vous conté mon accident ? — A personne, je vous assure. — Cela est bien singulier; ma figure est couverte d'un masque, et l'on voit ma bosse! je me déguise beaucoup mieux qu'à l'ordinaire, et tout le monde me reconnaît! • \ ,

Le marquis ne cessait de témoigner son étonnement par des exclamations semblables, tandis que , ^ '

la marquise et moi, nous nous félicitions tout bas \., "

de l'heureuse adresse de nos femmes, qui nous t

avaient épargné si comiquement les scènes fâ- ' r

cheuses ^auxquelles n(JUs auraient exposés le déguisement de son mari, et la vengeance de mon rival. '►^--•^'' >

Quel fut notre étonnement, lorsqu en arrivant ^ :^^

à l'hôtel, nous apprîmes que le comte nous y ">»^i<i^^

attendait depuis quelques minutes. Il vint à \'-? "'^

nous d'un air gai : J'étais sûr, mesdames, que y\^^'

vous ne resteriez pas longtemps à ce bal : c'est ". > '

une assez triste chose qu'un bal masqué! ceux '^

qui ne nous connaissent pas nous y ennuient; ceux qui nous connaissent nous y tourmentent !

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Oh! interrompit le marquis, je n'ai pas eu le temps de m'y ennuyer, moi! tu vois comme je suis déguisé! — Hé bien! — Ké bien! dès que je suis entré, tout le monde m'a reconnu. — Comment, tout le monde? — Oui, oui, tout le monde; ils m'ont d'abord entouré : Hé! bonsoir, monsieur le marquis de B**\ et doit vous vient cette bosse au front, monsieur le marquis ? et ils rtie serraient ! et ils me poussaient ! et des rires I et des gestes! et un bruit! je crois que j'en resterai sourd : je veux être pendu, si jamais j'y retourne! Mais comment ont-ils su que j'avais cette bosse au front? — Parbleu ! elle se voit d'une lieue! — Mais mon masque? — Cela ne fait rien! Tenez, moi, j'ai été reconnu aussi. Bon! reprit le marquis d'un air consolé. Oui, continua le comte, mon aventure est assez drôle ; j'ai rencontré là une fort jolie dame, qui m'estimait beaucoup, mais ^beaucoup, la semaine passée! J'entends, j'entends, dit le marquis. — Cette semaine, elle m'a éconduit d'une manière si plaisante!... Imaginez que j'ai été au bal avec un de mes amis, qui s'était fort joliment déguisé... La marquise effrayée l'interrompit : Monsieur le comte soupe sans doute avec nous? lui dit-elle, de l'air ,du monde le plus flatteur.

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DU CHEVALIER DE FAUBLAS. 69 , n

— Si cela ne vous embarrasse pas trop, madame... Quoi! interrompit le marquis, vas-tu faire des façons avec nous? crois-moi, essaye plutôt de faire ta paix avec ta jeune parente, qui t'en veut beaucoup. — Moi ! monsieur, point du tout! J'ai toujours pensé que M. de Rosambert était homme d'honneur; je le croyais trop galant homme pour abuser des circonstances... Il ne faut abuser de rien, me répondit le comte, mais il faut user ^de tout. Qu est-ce que c'est que des circonstances? s'écria le marquis; qu'entend-elle par des circonstances? Quelles circonstances y a-til?... Rosambert, tu me diras cela; mais conte-nous donc ton histoire. — Volontiers. Messieurs, interrompit encore la marquise, on vous a déjà dit que le souper était servi. Oui, oui, allons souper, répondit le marquis; tu nous conteras ton malheur à table. La marquise alors s'approcha de son mari, et lui dit à mi-voix : Y songez-vous bien, monsieur, de vouloir qu'on raconte une histoire galante devant cette enfant? Bon, bon, lui répondit-il, à son âge, on n'est pas si novice ; et s'adressant au comte : Rosambert, tu nous conteras ton aventure, mais tu gazeras tout cela de manière que cette enfant... tu m'entends bien?

La marquise nous plaça de manière que le comte était entre elle et moi, et que je me trouvais, moi, entre le comte et le marquis. Un regard prompt de ma belle maîtresse m'avertit d'apporter à notre situation critique l'attention la plus scrupuleuse, de ne parler qu'avec ménagement, d'cigir avec la plus grande circonspection. Le marquis mangeait beaucoup et parlait davantage ; je ne répondais que par monosyllabes aux douces phrases qu'il m'adressait. Le comte enchérissait sur les éloges du marquis; il me prodiguait, d'un ton railleur, les compliments les plus outrés, assurait malignement que personne au monde n'était plus aimable que sa jeune parente, demandait au marquis ce qu'il en pensait; et préludant avec la marquise par de légères épigrammes, il protestait qu'elle seule, jusqu'à présent, savait précisément combien mademoiselle du Portail méritait d'être aimée. La marquise, également adroite et prompte, répondait vite et toujours bien : mesurant la défense à l'attaque, elle éludait sans affectation, ou se défendait sans aigreur : déterminée à ménager un ennemi qu'elle ne pouvait espérer de vaincre, aux questions pressantes elle opposait les aveux équivoques ; elle atténuait les allégations fortes

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DU CHEVALIER DE FAUBLâS. 71

par les négations mitigées, et repoussait les sarcasmes plus amers qu'embarrassants, par les récriminations plus fines que mçchantes : trèsintéressée à pénétrer les secrets desseins du comte, dont la vengeance était si facile, elle l'examinait souvent d'un œil observateur; puis essayant de le fléchir en l'intéressant, elle Taccablait de politesses et d'attentions, prétextait une forte migraine, traînait languissamment les doux accents de sa voix presque éteinte, et, de ses regards suppliants, sollicitait sa grâce qu'elle ne pouvait obtenir.

Dès que les domestiques eurent servi le dessert et se furent retirés, le comte commença une attaque plus chaude, qui nous jeta, la marquise et moi, dans une mortelle anxiété.

LE COMTE

Je vous disais, rnonsieur le marquis, qu'une jeune dame m'honorait la semaine passée d'une attention toute particulière.

LA MARQUISE, tout bas.

Quelle fatuité!... (haut) Encore une bonne fortune ! la matière est si usée !

LE COMTE. • •

Non, madame, une infidélité subite, avec des circonstances nouvelles qui vous amuseront...

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LA MARQUISE

^i-u Point du tout, monsieur, je vous assure.

LE MARQUIS

Bon ! les femnies disent toujours qu'une histoire galante les ennuie. Rosambert, conte-nous

la tienne.

LE COMTE

Cette dame était au bal... je ne sais plus quel

jour... {à la marquise) Madame, aidez-moi donc,

, vous y étiez aussi...

\î^ LA MARQUISE, vivement.

^ ' Le jour! monsieur; hé! qu'importe le jour?

Pensez-vous, d ailleurs, que j aie remarqué... LE MARQUIS.

Passons, passons ; le jour n y fait rien.

LE COMTE

Hé bien! j'allai à ce bal avec un de mes amis, qui s'était déguisé le plus joliment du monde, et que personne ne reconnut.

LE MARQUIS

Que personne ne reconnut ! il était bien ha • bile, celui-là! quel habit avait-il donc?

LA MARQUISE, îrès-vivemetit.

Un habit de caractère, apparemment ?

LE COMTE

Un habit de caractère!... mais non... (en re--

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gardant la marquise) cependant je le veux bien, si' vous le voulez; un habit de caractère, soit; personne ne le reconnut; personne, excepté la dame en question, qui devina que c'était un fort beau garçon.

{Ici, la marquise sonna un domestique^ le retint quelque temps sous différents prétextes ; le marquis impatienté le renvoya; le comte reprit :)

La dame, charmée de sa découverte... mais je ne veux plus rien dire, parce que le marquis la connaît.

LE MARQUIS, riant.

Cela se petit. D abord, j'en connais beaucoup ! mais cela ne fait rien, continue.

LA MARQUISE

Monsieur le comte, on donnait hier une pièce nouvelle?

LE COMTE

Oui, madame; mais permettez-moi de finir mon histoire.

LA MARQUISE

Point du tout; je veux savoir ce que vous pensez de la pièce.

LE COMTE

Permettez, madame...

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LE MARQUIS

Hé! madame, laîssez-le donc nous raconter !.,.

LE COMTE

Pour abréger, vous saurez que mon jeune ami plut beaucoup à la dame ; que ma présence ne tarda pas à la gêner ; et le moyen qu'elle imagina pour se débarrasser de moi...

LA MARQUISE

C'est un roman, que cette histoire- là.

LE COMTE

Un roman, madame ! ah ! tout à l'heure, si Ton m'y force, je convaincrai les plus incrédules. Le moyen qu'elle imagina fut de me détacher une jeune comtesste, son intime amie, femme trèsadroite, très-obligeante, qui s'empara de moi

tellement...

LE MARQUIS

Comment! on t'a donc bien joué?

LE COMTE

Pas mal, pas mal ; mais beaucoup moins que le mari qui arriva..,

LE MARQUIS. Il y a un mari!... tant mieux!... j'aime beaucoup les aventures où figurent des maris comme j'en connais tant! Hé bien, le mari arriva.. • Qu'avez-vous donc, madame ?

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DU CHEVALIER DE FAUBLAS. yS

LA MARQUISE

Un mal de tête affreux!... je suis au supplice... {au comte) Monsieur, remettez de grâce à un autre jour le récit de cette aventure.

LE MARQUIS

Hé! non, conte, conte donc, cela la dissipera.

LE COMTE

Oui, je finis en dçux mots.

MADEMOISELLE DU PORTAIL, au murquis, tout kas, M. de Rosambert aime beaucoup à jaser, et ment quelquefois passablement.

LE MARQUIS

Je sais bien, je sais bien; mais cette histoire est drôle : il y a un mari ; je parie qu'on Ta attrapé comme un sot.

LE COMTE, sans écouter la marquise qui veut lui parjer.

Le mari arriva, et ce qu il y eut d'étonnant, c'est qu'en voyant la figure douce, fine, agréable, fraîche du jeune homme, si joliment déguisé, le mari crut que c'était une femme...

LE MARQUIS

Bon!... (A! celui-là est excellent! on ne m'aurait pas attrappé comme cela, moi ! je me connais trop bien en physionomie !

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