‹ Les aventures du chevalier de FaublasChapitre 34 sur 37 · I . vois ce soir que mademoiselle du Portail, me ré · texte numérisé non relu

I . vois ce soir que mademoiselle du Portail, me ré

M.'.\ pondit-il; demain, si le chevalier de Faublas a

|Ç#^> quelque chose à médire, il me trouvera chez

Ëi ;. ' moi. Nous ferons ensemble un déjeuner de gar-

( çon; je dirai librement à mon ami ce que je

pense de sa conduite; et s'il est raisonnable, j'es-

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pu CHEVALIER DE FAUBLAS. 89 , ' (y^j

père le convaincre sans peine qu'il ne doit pas , '^"^lA

être si mécontent de la mienne. Cependant nous ' .'^

arrivâmes à la porte de l'hôtel : ce fut M. Person lui-même qui me l'ouvrit ; il m'apprit que le baron avait attendu mon retour avec plus d'inquiétude que de colère, et que, désespérant enfin de me revoir ce soir, il ne s'était couché qu'après ^ \-^

avoir recommandé vingt fois à Jasmin d'aller, dès . • -i

qu'il serait jour, me chercher au bal, ou chez le / )*

marquise de B***.

Je me retirai dans mon appartement, où, rappelant à mon esprit les divers événements de cette* • ~l^ journée si peu tranquille, je fus moins étonne ,y, d'avoir pu la passer tout entière saris m'occuper . .*^ de ma Sophie ; et comme pour réparer ce long . ^ oubli, je répétai vingt fois son nom chéri. J'avoue pourtant que celui de la marquise vint aussi quel^ quefois sur mes lèvres ; j'avoue que d'abord il me parut dur d'être réduit à pousser d'inutiles sou- >♦ pirs dans mon lit solitaire; mais je pris le parti ^,1^ d'offrir à ma Sophie le sacrifice de mes plaisirs, [^^ quelque involontaire qu'il eût été, et je m'endor- ' : >:Ç mis presque consolé du célibat auquel la ven- J^ geance du comte m'avait condamné. -4 ^

J'allai, dès qu'il fit jour, présenter mes devoirs ;:'^^

au baron. Il me dit, avec beaucoup de douceur :

Faublas, vous n*étes plus un enfant'; je vous' laisse une honnête liberté; f espère que vous n'en abuserez pas; f espère que vous ne passerez jamais les nuits ailleurs que dans cet hôtel : songez que je suis père, et que si mon fils m aime, il doit craindre de m'inquiéter.

Je me hâtai de me rendre chez M. de Rosam* bert, qui déjà m'attendait. Dès qu'il m'aperçut, il vint à moi en riant ; et sans me laisser le temps de dire un seul mot, il se jeta à mon cou : Que je vous embrasse, mon cher Faublas I votre aventure est délicieuse I plus je m'en occupe, et plus elle m'amuse. Je l'interrompis brusquement : Je ne suis pas venu pour recevoir vos compliments... Le comte me pria d'un ton plus sérieux de m'asseoir : Vous pourriez, me dit-il, m'en vouloir encore ! je vous reverrais dans les mêmes dispositions L allons donc, mon jeune ami, vous êtes fou. Quoil une ingrate beauté vous favorise et me délaisse; c'est moi qu'on sacrifie; c'est à vous qu'on m'immole, et vous vous fâchez ! Je ne punis que par une inquiétude onomentanée, les galantes tromperies du couple adroit qui me joue, et c'est par le sang de son ami que M. de Faublas prétend venger les petites tribulations de mademoiselle du Portail! Je vous jure que cela

ne sera pas. Mon cher Faublas, j'ai sur vous • ; ,^^

l'avantage de six années d'expérience ; je sais très- - ' «^

bien qu a seize ans on ne connaît que sa maîtresse f ^^^

etsonépée; mais à vingt-deux, un homme du \l^

monde ne se bat plus pour une femme. \ \^^

Je donnai quelques signes d'étonnement, qu'il ^v |

remarqua. Croyez-vous au véritable amour? ''-^

ajouta-t-il aussitôt ; c'est encore une des illu- ^'^M

siens de l'adolescence, je vous en avertis. Moi, ' w

je n'ai vu partout que la galanterie. Qu'est-ce - ' J};

d'ailleurs 'que votre aventure? Une bonne ' » 'M

fortune, et rien de plus; et d'une histoire co- '|

mique, nous ferions une tragédie ! nous nous égorgerions pour une belle dame qui me quitte aujourd'hui, et qui demain vous plantera là!

Chevalier, gardez votre courage pour une occasion plus importante ; on ne peut désormais soupçonner le mien. Il est trop vrai que le fatal concours des circonstances nous force quelquefois à verser le sang d'un ami : puisse l'honneur, ^ l'inflexible honneur, ne vous réduire jamais à cette horrible extrémité!... Mon cher Faublas, j'avais à peu près votre âge, quand la marquise de Rosambert, dont je suis le fils unique, achevait sa trente-troisième année; elle était si fraîche encore, qu'on ne lui eût pas donné

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plus de vingt-cinq- ans; dans le monde, on rappelait ma sœur aînée. Avec les agréments ^!''^. de la jeunesse, elle avait conservé ses goûts;

'>)J.H^:. elle aimait les assemblées nombreuses et les

^^K ^ . plaisirs bruyants. Une nuit que je l'avais con-

'^■-'^ ■: duite au bal de rOpéra, on l'y insulta publique-

>^v '■•;;" ment. J'accourus aux crix de la marquise, qui

iVvV : venait doter son masque; déjà Tinsolent in^

connu lavait suppliée d'excuser sa méprise et se perdait dans la foule. Je le joignis ; je Toblij/'V;..- geai de se démasquer; je reconnus le jeune

Saint- Clair, Saint-Clair, compagnon de mon \ "^ enfance, et de tous mes amis le plus cher. Je ne croyais pas que ce fût la marquise de Rosamberi! Voilà tout ce quil me dit; c'était beaucoup, sans doute... Hélas! un murmure général nous fît comprendre que ce n'était pas assez : rhonncur voulait du sang; nous nous battîmes. Saint-Clair succomba; je tombai sans connaissance auprès de mon ami mourant. Pendant plus de six semaines, une horrible fièvre brûla mon sang et troubla ma raison. Dans mon délire affreux, je ne voyais que Saint-Clair; sa plaie saignait sous mes yeux; les convulsions de la mort agitaient ses membres tremblants, et cependant il me regardait d'un air attendri ;

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DU CHEVALIER DE FAUBLAS. gS

d'une voix éteinte il m'adressait de touchants ' «, v ^.g

adieux : dans ses derniers moments, il ne pa- ^:'^*S'^

raissait sensible qu'à la douleur de quitter le , ««^^I^X

barbare qui venait de l'immoler. Longtemps cette ' - '^

affreuse image me poursuivit, longtemps on ''^V;

trembla pour ma vie : enfin la nature, seconde'e :- . '

des efforts de l'art, opéra ma guérison; mais ' - ' ^ '

je recouvrai ma raison sans perdre mes remords. '

Le temps qui console de tout, a séché mes ^ ; '

pleurs ; mais jamais, jamais le souvenir de cet . - .\t

affreux combat ne s'effacera de ma mémoire... Chevalier, je ne me verrais qu'avec peine obligé ', >

de me battre avec un inconnu; jugez si j'irai, ^ • -

sans raison, exposer ma vie pour menacer la ; ! l

vôtre... Ah! si jamais l'inflexible honneur nous y forçait, mon cher Faublas, je vous le jure, votre victoire ne serait ni pénible, ni glorieuse; • ''jy^

j'ai trop éprouvé qu'en pareil cas, celui qui '^\>:;v

meurt n'est pas le plus malheureux. /;

Rosambert me tendit les bras; je l'embrassai !

de bon cœur; son trouble se dissipa peu à peu. Déjeunons me dit il ; et reprenant sa première gaieté : Vous veniez me faire une querelle, ihgrat, quand vous me devez mille remercîments. — Je ':

vous dois?... — Sans doute; n'est-ce pas moi qui ^'ous ai fait connaître la marquise? Il est vrai que.

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je ne prévoyais pas le malin tour qu'on me joue- ^v/A. : • rait : J'aurais pu pressentir une infidélké; mais

* • deviner quelle aurait lieu si promptement, avec

, des circonstances si singulières ! (Il se mit à rire.)

Oh! mais plus j'y pense, plus je crois devoir vous féliciter. Elle est délicieuse, votre aventure! et puis vous entrez dans le monde par la belle porte î La marquise est jeune, belle, pleine d'esprit, considérée à la ville, bien venue à la cour, intrigante en diable; elle jouit dun crédit im- ,\ mense, et sert ses amis chaudement. Je témoignai

au comte que je nemploierais jamais de tels moyens pour aller à la fortune. Et vous avez tort, me répondit-il : combien de gens d'un vrai mérite ne se sont pourtant avancés que par là ! Mais laissons cela : ne me donnerez-vous pas quelques détails sur cette nuit joyeuse, de laquelle vous vous étiez bien trouvé sans doute, puisque, sans moi, vous auriez fait le lendemain? %

Je ne me fis pas presser. Ah la rusée marquise! s'écria le comte, après m'avoir entendu; ah! la fine dame! comme elle a filé son bonheur! Et son honnête époux, le cher marquis, le plus doux, le plus crédule, le plus complaisant des commodes maris dont la France abonde! En

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DU CHEVALIER DE FAUBLAS. gS " ,"^\

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vérité, il me ferait croire que certains hommes ont été mis dans ce bas monde tout exprés pour ,.. , ^ j^

servir à Tamusement de leur prochain. Mais sa femme ! sa femme ! . . . — Est très-aimable. — Je le sais bien ; je le savais même avant vous ! et nous nous serions coupé la gorge à cause d elle ! ah ! '\

—Je conviens, Rosambert, que nous aurions mal 7^

fait. — Très-mal; et puis c'est qu'une telle incartade aurait été d'un exemple fort dangereux. — < Comment? — Tenez, Faublas, dans le cercle ' borné de chacune des sociétés particulières qui composent ce que la bonne compagnie appelle le monde, il y a nombre d'intrigues qui se croisent, une foule d'intérêts qui se contrarient : tel est le mari de celle-ci, qui est l'amant de celle-là; tel "^^ est aujourd'hui sacrifié, qui demain vous immole. .s Les hommes sont entreprenants,ils attaquent sans •*/ cesse; les femmes sont farbles, elles cèdent tou- '^\r jours. Il résulte de là, que le célibat devient un , ''^: état fort doux, que, le joug du mariage paraît ,;/ moins insupportable ; la jeunesse s'amuse, TÉtat

se peuple, et tout le monde est content. Eh bien! y •<,

si la jalousie allait répandre aujourd'hui son noir >.

poison ; si les maris qu'on attrape s armaient pour -' ,/^

réparer l'honneur de leurs fragiles moitiés; si les , : ^A

amants qu'on délaisse s'égorgeaient pour se dis- -] ':'^'h

puter un cœur volage, vous verriez une désolation générale; la ville et la cour deviendraient un vaste champ de carnage. Combien de femmes crues sages seraient tout à coup veuves ! que de ^/V beaux enfants, réputés légitimes, pleureraient

^> ' leurs pères!. que de charmants bâtards végéte-

^ raient abandonnés! la génération présente passe-

rait après avoir fait, mais avant d'avoir élevé sa postérité. — Quel tableau vous faites I Rosambert : vous peignez la galanterie; mais l'amour tendre et respectueux... — N'existe plus ; il ennuyait les femmes ! les femmes l'ont tué. — Vous n'estimez donc guère les femmes? î — Moi! je les aime... comme elles veulent être aim^ées. Ah! lui répliquai-je avec la plus grande vivacité, je vous pardonne vos blasphèmes, vous ne connaissez ^ pas ma Sophie I II me demanda l'explication de

^l ces derniers mots ; mais je la lui refusai avec cette

discrétion qui, surtout dans sa naissance, accom* pagne le véritable amour»

Cependant nous déjeunions comme on dîne, le vin de Champagne n'était pas épargné, et l'on sait que B£\cchus est le père de la gaieté. Il me parut que le comte, s'il estimait peu les femmes, les aimait beaucoup, et se plaisait à parler d elles. Plein du système qu'il soutenait, il l'appuyait du

scandaleux récit des anecdotes galantes du jour. Rosambert m'embarrassait sans me persuader; à chaque exemple qu'il me donnait, je répondais toujours qu'une exception, loin de détruire îa règle, la prouvait. Mais vous ne savez donc pas, me dit- il avec chaleur, vous ne savez donc pas à quel point la bonne moitié des individus de ce sexe tant honoré, porte chaque jour l'entier oubli de cette modestie naturelle, de cette pudeur innée que vous lui suppposez. Il se leva avec vivacité, et riant de toutes ses forces : Parbleu! tenez... vous n'avez pas disposé de votre journée?... venez avec moi, venez... je vais de ce pas vous présenter à une belle dame... nous en trouverons chez elle beaucoup d'autres... elles sont jolies; vous serez le maître de les estimer toutes, et tant qu'il vous plaira.

Tous deux en pointe de vin, nous montâmes dans un honnête fiacre, qui s'arrêta devant une maison d'assez belle apparence; mais les airs \ 7'

cavaliers de la maîtresse du logis, le ton leste dont le comte le traitait, l'accueil non moins leste dont elle m'honora, tout me fit soupçonner que j'étais engagé dans une partie de filles. J'en demeurai convaincu, quand la brave dame, de qui le comte paraissait très-connu, et qui voulait,

disait-elle poliment, me déniaiser, m'eût montré toutes les curiosités de sa maison.

M. de Rosambert prenait la peine de m'expliquer tout lui-même : voilà, me dit-il, le cabinet de bain; c'est ici que se blanchissent et se parfument les gentilles recrues que la ville et les campagnes fournissent journellement à cette active entremetteuse. Dans cette armoire, vous voyez plusieurs flacons d'une eaii trèsastringente, dont le grand mérite est de réparer toute espèce de brèche faite à ce que les vierges appellent leur vertu. Beaucoup de demoiselles bien nées s'en servent discrètement, et vont ensuite, la première nuit des noces, offrir au mortel heureux qui les épouse, un honneur tout neuf. A côté, remarquez tessence à tusage des monstres; elle produit un effet tout contraire; aussi ne s'en sert on jamais! Hélas I. il est passé le temps des miniatures ! et dans tout Paris, je gage, on ne trouverait plus une seule petite femme qui eût besoin de cette eau-là.

En revanche, si celle que vous voyez dans ces flacons plus grands, est aussi bonne qu'on le prétend, il s'en fera bientôt une prodigieuse consommation; vous verrez accourir chez le docteur Gidbert de Prévale une foule de clercs dç

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procureurs, quelques robins, beaucoup de grands seigneurs, une partie de nos militaires, et presque tous nos abbés; c'est \q fameux spécifique.

Vous savez, Faublas, ce que c'est qu'un cabinet de toilette; celui-ci na rien de remarquable; passons.

C'est ici la salle de bal; on n'y danse pas, mais on sy déguise. Vous prenez cela pour une armoire? c'est une porte de communication; elle rend dans une maison qui a son entrée dans une autre rue. Une femme de qualité a-t-elle de secrets besoins qu'elle soit pressée de satisfaire? elle entre par là, se déguise en suivante, montre ses appas soi|s la bure, et reçoit les vigoureux embrassements d'un rustre grossier, déguisé en prélat, ou d'un gros prélat, si naturellement travesti, qu'on le prend pour un rustre : ainsi l'on se rend mutuellement service; et comme personne ne se reconnaît, on n'a d'obligation à personne.

Maintenant, entrons dans rinfinnerie ; que le mot ne vous alarme pas. Ouvrez, si^ bon vous semble, ces brochures licencieuses, considérez ces peintures obscènes : elles furent mises ici pour rallumer l'imagination de ces vieux débauchés, que la mort a frappés d'avance dans l'en-

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droit le plus sensible ; et c'est encore avec ces petits faisceaux de genêt parfumés quon les ressuscite. Vous concevez qu'un pareil moyen serait trop violent pour le beau sexe; aussi lui a-ton re'servë ces pastilles : elles sont tellement V irritantes, qu'une femme qui en a mangé, prend

d abord ce quon appelle la rage d'amour. Au reste, on ne les emploie ordinairement que . contre quelques jolies villageoises, froides par tempérament, et vertueuses de bonne foi. .Nos honnêtes femmes, qui ont du monde et de l'éducation, ne résistent Jamais assez pour qu'on soit réduit à les attaquer avec ces armes-là.

Venez, venez, approchez-vous; parmi les plantes curieuses du jardin du roi, n'avez-vous pas remarqué celle-ci? C'est cela que bien des pauvres filles ont appelé leur consolateur. Vous n imaginez pas à combien de dévotes madame en a fourni.

Cette dernière pièce se nomme le salon de Vulcain. Il n'y a rien de remarquable que cet infernal fauteuil. Une malheureuse qu'on y jette, s y trouve renversée sur le dos ; ses bras restent ouverts, ses jambes s'écartent mollement; on la viole, sans qu'elle puisse opposer la moindre résistance. Vous frémisse?, Faublas! et pour

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DU CHEVALIER DE FAUBLAS. loi

cette fois, vous avez raison. Je suis jeune, ardent, libertin, peu scrupuleux, si vous voulez ; mais en vérité, je crois que je ne pourrais jamais me résoudre à asseoir de force une pauvre vierge dans ce fauteuil-là.

Le comte ajouta : Si nous étions venus plutôt, on nous aurait donné deux petites bourgeoises ; mais, faute de mieux, voyons le sérail. C'était ainsi qu'il appelait la salle où se trouvaient rassemblées beaucoup de nymphes, qui toutes passèrent devant nous, en briguant l'honneur du mouchoir. Rosambert prit la plus jolie ; j'eus la singulière fantaisie de choisir la plus laide.

En attendant, me dit le comte, qu'on ait servi le dîner que j'ai demandé, nous pouvons, chacun de notre côté, commencer avec notre belle un bout de conversation; à table, nous formerons la partie carrée. Né curieux, je me sentis l'envie d'examiner un peu en de'tail la nymphe que je m'étais choisie; il me parut important de savoir quelle différence il y avait entre une belle marquise et une laide courtisane. Le sujet était peu digne de mon attention ; la recherche m'amusa d'abord , uniquement par les objets de comparaison qu'elle m'offrit : insensiblement j'y pris feu, et, machinalement, je son-

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geai à pousser l'examen aussi loin qu'il pouvait aller. La nymphe s'aperçut de mes heureuses dispositions ; et ne me laissant pas le temps de réfléchir davantage, elle m'invita à tenter l'attaque, et se prépara fièrement à la soutenir; mais tout à coup, sans que j'eusse besoin d'expliquer mes intentions pacifiques, la guerrière expé- .^- , , nmentee vit quil ny aurait pas entre nous la .'•r'« / plus légère escarmouche. Elle se releva nonchalamment, et me regardant avec attention : Tant mieux, dit-elle, c'aurait été dommage! Il est impossible de se figurer combien je fus frappé du sens très-clair que présentaient ces mots : C'aurait été dommage. Je n'examinai pas ce que Rosambert deviendrait, je m'enfuiâ de cette infâme maison, en jurant que je n'y retournerais de ma vie.

Le comte était chez moi le lendemain à dix heures du matin ; il venait savoir quelle terreur panique m'avait saisi, et m'assura que mon aventure, s'étant répandue dans cette maison, avait singulièrement diverti tous ceux qui s'y trouvaient. — Quoi! Rosambert, cette fille me dit : C'aurait été dommage, et vous appelez ma terreur une terreur panique! — Oh! cela est différent î la nymphe a un peu tronqué raventure.., Elle sô

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gardait bien de nous apprendre... le Çaurait été -J^^

dommage change entièrement l'histoire... Il est \'^,

d'un bon genre le Çaurait été dommage! Hé ,/Vv

bien ! Faublas, cette femme qui vous félicite ',

froidement d'avoir échappé à un danger qu'elle

vous invitait à courir, Testimez-vous ? — Vous

me faites là une plaisante question, Rosambert;

hé ! que pourriez* vous conclure de ma réponse, •

contre son sexe en général? —Vous esquivez!

mon ami, vous êtes donc incorrigible? Hé bien ! ,

estimez, estimez, puisque vous le voulez absolu- ,^

ment; moi, je vais me coucher. — Comment! ■ i ^,

vous coucher ? D'où venez-vous donc ? — Que . . v

voulez-vous ! dans le monde il faut s'amuser de *-

tout. J'ai trouvé là le commandeur de *'\ le petit

chevalier de M"*", l'abbé de D**"; nous avons fait j

toute la soirée et toute la nuit un vacarme ! une .\ \

orgie! cela était délicieux! mais je vais me cou- , -^

cher. '^ '.:[

J'étai§ à peine habillé quand mon père monta x, ;- /

chez mol; il me dit que M. du Portail m'atten- V;

dait à dîner. Il ajouta : Vous passerez ensemble • ^ >

toute la soirée ; je soupe dans ce quartier-là, j'irai <

vous prendre chez lui, je vous ramènerai.

'Je me hâtai de sortir, car j'étais pressé de voir .

Oia jolie cousine. Elle vint au parloir avqc ma

sœur. Que vous êtes heureux! me dit vivement Adélaïde, vous allez au bal! vous y passez les nuits ! vous y avez fait la connaissance d'une fort jolie^dameî — Et qui vous a dit tout cela? — M. Person, qui n'a pas de secrets pour neu».

Sophie baissait les yeux et gardait le silence; ma sœur continua ainsi : Dites-nous donc quelle est cette dame?.., et un bal masqué! cela doit être beau ! — Fort ennuyeux, je vous assure ; et quant à cette dame, elle est jolie, mais beaucoup moins... oh! beaucoup moins que ma jolie cousine. Sophie, toujours muette, toujours les yeux baissés, ne paraissait occupée que de quelques breloques qui manquaient au cordon de sa montre ; mais la rougeur dont son front s'était couvert, la trahit : je vis que notre conversation la touchait d'autant plus, qu'elle affectait de s'y intéresser moins. Vous avez du chagrin, ma jolie cousine? — Répondez donc, mademoiselle, lui dit sa vieille gouvernante. — Non, monsieur; mais c'est que,., c'est que j'ai mal dormi cette nuit. — Oui, dit encore la vieille, cela est vrai ; mademoiselle, depuis trois ou quatre jours, s'accoutume à ne pas dormir... c'est une fort mauvaise habitude, fort mauvaise ; on en meurt très-bien : moi qui vous parle, i'ai connu mademoiselle.,*

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tenez, mademoiselle Storch... Vous n'avez pas connu cela, vous, mademoiselle, vous êtes trop jeune... dame! il y a bien quarante-cinq ans que cela est arrivé... Mademoiselle Storch...

La vieille avait ainsi commencé son Histoire, et si je ne voulais pas être privé du bonheur de voir ma jolie cousine, il fallait en écouter tranquillement la longue narration. Sophie m'épargna ce déplaisir pour m'en causer un plus vif. Elle se . ];'

leva; sa gouvernante lui demanda avec humeur ' ^

ce quelle avait; elle répondit qu'elle se sentait fort incommodée; sa voix tremblait. Voilà •>

comme vous faites toujours, répliqua la vieille ; V', i

on n'a jamais le temps de parler à personne.

Monsieur le chevalier, venez demain, vous verrez !

comme cela est intéressant, et qu'on a bien raison de dire qu'il faut que les jeunes personnes dorment! — Mon frère, vous permettez que je !

suive ma bonne amie ? — Oui, ma chère Adélaïde, oui... Ayez bien soin d'elle! Sophie, en me sa- ,

luant, leva enfin les yeux; elle laissa tomber sur - ■

moi un* regard douloureux qui pénétra dans mon |

cœur pour y éveiller le remords.

Il était temps de me rendre à l'invitation de |

M. du Portail. Après lui avoir renouvelé mes remercîments , je lui racontai toute mon aven-

turc, sans oublier le déjeuner de Rosambert; mais je me gardai bien de lui apprendre où notre gaieté nous avait conduits ensuite. Je suis bien aise, me dit-il, que M. de Rosambert, qui, d'après ses propos que vous me rendez, me paraît être un petit maître dans toute la force du terme, ait au moins de justes idées sur Fhonneur véritable. Mon jeune ami, souvenez-vous bien que de toutes les lois de votre pays, celle qui défend le duel est la plus respectable. Dans ce siècle de lumières et de philosophie, la férocité des courages s est beaucoup adoucie. Combien Theureuse révolution qui s'est faite à cet égard dans les esprits, a déjà épargné de sang à la nation et de larmes aux pères de famille ! Quant aux femmes, il paraît en effet que le comte ne les estime point ; si ce n'est que par air et à l'exemple de tant de jeunes gens comme lui, qu'il affecte pour elles ce profond mépris, que peut-être il n'a pas, je le plains; je le plains davatitage, s'il n'a jamais connu que des femmes mésestimables. Faublas, croyez-en mon expérience, plus longue que celle du comte, qui croit à vingt-deux ans avoir beaucoup vu; croyez-en mon jugement plus exercé, mes observations plus réfléchies ; si l'on rencontre dans le monde quelques femmes sans pudeur, on

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y voit beaucoup plus de jeunes gens sans princi- ^

pes. Gardez-vous d'écouter les vieilles déclamations de ces petits messieurs-là. Il existe des femmes dont les chastes attraits doivent inspirer Tamour tendre et pur, dont le cœur délicat est fait pour le sentir, qui s'attirent nos hommages parleur caractère aimable, et nos respects par leurs douces vertus. On rencontre, moins rare- z*^ ' -v'^f

ment qu on ne le dit, des amantes généreuses, des épouses sages, d'excellentes mères de famille : il y en a, mon ami, qui verseraient leur sang pour le bonheur de leurs maris et de leurs enfants. J'en ai connu qui, réunissant aux paisibles :\:<^^

vertus de leur sexe les vertus plus mâles du nôtre , ont donné à des hommes dignes d'elles l'exemple d'un généreux dévouement, les leçons difficiles d'un courage infatigable et d'une patience à toute épreuve. Votre marquise n'est point une héroïne, ajouta-t-il en souriant; c'est une femme bien jeune, bien imprudente... Mon ami, ayez plus de raison qu'elle, terminez cette aventure dangereuse; quelle que soit la crédulité du mari, il ne faut qu'un événement imprévu pour la détruire ; promettez-moi de ne plus retourner chez madame deB***. J'hésitais. M. du Portail me pressa ; d'ailleurs, en faisant l'éloge des femmes, il m'avait

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rappelé ma Sophie. Je finis par promettre tout ce quil voulut. Maintenant, me dit-il, j*ai des secrets importants à vous révéler; quand vous m'aurez entendu, vous sentirez qu il faut répondre à ma grande confiance par une inviolable discrétion.

Mon histoire offre un exemple effrayant des vicissitudes deJa fortune. Il est ordinairement très-commode, mais quelquefois aussi très-dangereux, d'avoir un ancien nom à soutenir et de grands biens à conserver. Unique rejeton d'une famille illustre, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, je devrais occuper dans mon pays les premières charges de l'État, et je me vois condamné à languir à jamais sous un ciel étranger, dans une oisive obscurité. Le nom des Lovzinski est honorablement inscrit dans les fastes de la Pologne, et ce nom va périr en moi I Je sais que Taustère philosophie rejette ou méprise les titres vains et les richesses corruptrices; peut-être me consoleraîs-je si je n'avais perdu que cela; mais mon jeune ami, je pleure une épouse adorée, je cherche une fille chérie, et je nç reverrai jamais ma patrie! quel courage assez endurci pourrais-je opposera de pareilles douleurs?

Mon père, Lovzinski, encore plus distingué

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par ses vertus que par son rang, jouissait à la cour de cette considération qui suit toujours la faveur du prince, et que le mérite personnel obtient quelquefois. Il donnait à leducation de mes deux sœurs l'attention d'un père tendre; il soccupait surtout de la mienne, avec le zèle d*un vieux gentilhomme jaloux de l'honneur de sa maison, dont j'étais Tunique espoir, avec l'activité d'un bon citoyen, qui ne désirait rien tant que de laisser à l'État un successeur digne de lui.

Je faisais mes exercices à Varsovîe;-là se distinguait entre nous, par les qualités les plus aimables, le jeune M. de; P'**. Aux charmes d'une figure à la fois douce et noble, il joignait les agréments d'un esprit heureusement cultivé; l'adresse peu commune qu'il déployait dans nos jeux guerriers, la modestie plus rare avec laquelle il paraissait vouloir cacher son mérite à ses propres yeux, pour exalter le mérite moins recommandable de ses rivaux, presque toujours vaincus; l'urbanité de ses mœurs, la douceur de son caractère, fixaient l'attention, commandaient Tekime et le rendaient cher à cette brillante jeunesse qui par- ^3geait nos travaux et nos plaisirs. Dire que ce f^tla ressemblance des caractçreset la sympathie

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des humeurs qui commencèrent ma liaison avec M. de P***, ce serait me louer beaucoup; quoi qui! en soit, nous vécûmes bientôt tous deux dans une intime familiarité.

Quil est heureux, mais qu'il s'écoule rapidement, cet âge où Ton ignore et l'ambition qui sacrifie tout aux idées de fortune et de gloire dont elle est possédée, et l'amour dont le pouvoir suprême absorbe et concentre toutes nos facultés sur un seul objet! cet âge des plaisirs innocents et de la crédulité confiante, où le cœur, novice encore, suit librement les impulsions de sa sensibilité naissante, et se donne sans partage à l'objet de ses affections désintéressées ! Alors, mon cher Faublas, alors l'amitié n'est pas un vain nom. Confident de tous les secrets de M. de P***, je n'entreprenais rien dont je ne l'instruisisse d'abord ; ses conseils réglaient ma conduitie, les miens déterminaient ses résolutions; et par cette douce réciprocité, notre adolescence n'avait point de plaisirs qui ne fussent partagés, point de peines qui ne se trouvassent adoucies. Avec quel chagrin je vis arriver le moment fatal où M. de P***, forcé par les ordres paternels de quitter Varsovie, me fit ses tendres adieux ! Nous nous promîmes de nous conserver, dans tous les temps, ce vif atta-

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DU CHEVALIER DE FAUBLAS. :n v '• ! f^

chement qui avaîl fait le bonheur de notre adolescence; je jurai témérairement que les passions d'un autre âge ne Taltéreraient jamais. Quel vide immense laissa dans mon cœur l'absence de mon amiî D abord il me sembla que rien ne pouvait me dédommager de sa perte; la tendresse d'un père, les caresses de mes sœurs, ne me touchaieat ^' ^

que faiblement. Je sentis qu'il ne me restait, pour chasser l'ennui, d'autre moyen que d'occuper mes loisirs de quelque travail utile. J'appris . ' la langue française, déjà répandue dans toute ' '.^ l'Europe; je lus avec délices des ouvrages fa- ^;:-; meux, éternels monuments du génie, et j'admirai -^^ comment, dans un idiome aussi ingrat, avaient 'j^ pu se distinguer à ce point tant de poètes célè- ' ^"C bres, tant d'excellents écrivains justement im- ' '^i mortalisés. Je m'appliquai sérieusement à Tétude - ■?' de la géométrie ; je me formai surtout à ce noble \-C^ métier, qui fait un héros aux dépens de cent / ;^ mille malheureux, et que des hommes, moins humains que vaillants, ont appelé le grand art de la guerre. Plusieurs années furent employées à ces études, aussi difficiles qu'approfondies ; enfin, elles m'occupèrent uniquement. M. de P***, qui m'écrivait souvent, ne recevait plus que des réponses courtes et rares; notre correspondance

byGaodfe

languissait négligée, lorsque enfin Tamour acheva de me faire oublier lamitié.

Mon père était, depuis longtemps, lié trèsétroitement avec le comte Pulauski. Connu par , , l'austérité de ses moeurs rigides, fameux par

H^X-C ^ Tinflexibilité de ses vertus vraiment républi-

^^^-tk .- , caines, Pulauski, à la fois grand capitaine et

brave soldat, avait signalé, dans plus d'une rencontre, son bouillant courage et son patriotisme ' ardent. Nourri de la lecture des anciens, il avait

puisé dans leur histoire les grandes leçons d'un noble désintéressement, d'une inébranlable constance, d'un dévouement absolu. Comme ces héros à qui Rome idolâtre et reconnaissante éleva des autels, Pulauski eût sacrifié tous ses <' biens à la prospérité de son pays; il eût versé

jusqu'à la dernière goutte de son sang pour sa défense; il eût même immolé sa fille unique, sa chère Lodoïska.

Lodoïskaî qu'elle était belle\* que je l'aimai! Son nom chéri est toujours sur mes lèvres, son image adorée vit encore dans mon cœur.

Mon ami, dès que je l'eus vue, je ne vis plus quelle; j'abandonnai mes études; l'amitié fut entièrement oubliée ; je consacrai tous mes moments à Lodoiska, Mon père et le sien n'avaîeat

WbnVi«ii

byGoogk

ii3

pu ^longtemps ignorer mon amour : ils ne m'en parlaient pas, ils Fapprouvaient donc ? Cette idée me parut assez fondée pour que Je me livrasse, sans inquiétude, au doux penchant qui m'entraînait : je prix mes mesures de manière que je voyais presque tous les fOurs Lodoïska, ou chez elle, ou chez mes sœurs, qu'elle aimait beaucoup. Deux années se passèrent ainsi.

Enfin, Pulauski me tifa un jour à Técart, et me dit : Ton père et moi nous avions fondé sur toi de grandes espérances, que ta conduite avait d'abord justifiées ; je t'ai vu longtemps employer ta jeunesse à des travaux aussi honorables qu'utiles. Aujourd'hui... (Il vit que j'allais linterrompre, et m'en empêcha.) Que vas-tu me dire? Croîs-tu m apprendre quelque chose que j'ignore? Crois-tu que j'avais besoin d'être chaque jour témoin de tes transports, pour sentir combien n^a Lodoïska mérite d'être aimée? C'est parce que je sais aussi bien que toi ce que vaut ma fille, que tu ne l'obtiendras qu'en la méritant. Jeune homme, apprends qu'il ne suffît pas que des faiblesses soient légitimes pour être excusées; que celles d'un bon citoyen doivent tourner toutes au profit de sa patrie ; que l'amour, l'amour même, ne serait, çonime toutes les vile?

byGoC

passions, que méprisable ou dangereux, s'il n offrait aux cœurs ge'néreux un motif de plus qui les excitât puissamment à l'honneur. Écoute : K^,-^ notre monarque valétudinaire semble toucher

ï^îlVVv. à sa fin; sa santé, chaque jour plus chancelante,

^.•^.'.^ . a réveillé l'ambition de^nos voisins; ils se pré-

f^' :. parent, sans doute, à semer parmi nous les

^yfe^ divisions ; ils comptent, en forçaht nos suffrages,

nous donner un roi de leur choix. Des troupes étrangers ont osé se montrer sur les frontières de la Pologne : déjà deux mille gentilshommes se rassemblent pour -réprimer leur insolente audace; va te joindre à cette brave jeunesse; va, et surtout à la fin de la campagne' reviens couvert du sang de nos ennemis, montrer à Pulauski un gendre digne de lui.

Je nhésitai pas un moment : mon père approuva mes résolutions; mais il ne parut consentir qu'avec peine à mon départ précipité. Il me tint longtemps pressé contre son sein ; une tendre sollicitude était peinte dans ses regards; il ne m adressa que de tristes adieux ; le trouble de son cœur passa dans le mien; i^os pleurs se confondirent sur son visage vénérable. Pulauski, présent à cette scène touchante, nous reprocha stoïquement ce qu'il appelait une faiblesse. Sèche

DU CHEVALIER DE FAUBLAS. n5

tes pleurs, me dit-il, ou garde-)es pour Lodoiska; ce n'est quà de faibles amants qui se séparent pour six mois, qu'il appartient d'en répandre. Il instruisit sa fille en ma présence même, et de mon départ, et des motifs qui me déterminaient. Lodoïska pâlit, soupira, regarda son père en rougissant, et massura d'une voix tremblante, que ses vœux hâteraient mon retour, et que son bonheur était dans mes mains. Encouragé de cette sorte, quels dangers pouvais-je craindre? Je partis; mais dans le cours de celte campagne il ne se passa rien qui mérite d'être rapporté; les ennemis, aussi soigneux que nous d'éviter une action qui eût pu produire entre les deux nations une guerre ouverte, se contentèrent de nous fatiguer par des marches fréquentes : nous nous bornâmes à les suivre et à les observer ; ils nous rencontraient partout où le pays ouvert leur eût offert un accès facile. Aux approches de la mauvaise saison, ils parurent se retirer chez eux pour y prendre leurs quartiers d'hiver; et notre petite armée, presque toute composée de gentilshommes, se sépara. Je revenais à Varsovie, plein d'impatience et de joie : je croyais que l'hymen et l'amour allaient me donner Lodoïska.., Hélas! je n'avais plus de père! j'ap-

byGoQâfe

ïi5 * UNE ANNÉE DE LA VIE

pris, en entrant dans la capitale, que la veille même, Lovzinski était mort d'une apoplexie.

Ainsi, je n*eus pas même la douloureuse consolation de recevoir les derniers soupirs du plus tendre des pères: je ne pus que me traîner sur sa tombe, que j arrosai de mes pleurs.

Ce n est point, me dit Pulauski, peu touché de ma douleur profonde, ce n'est point par des larmes stériles qu'on honore la mémoire d'un père tel que le tien. La Pologne regrette en lui un héros citoyen, qui l'aurait utilement servie dans la circonstance critique à laquelle nous touchons. - Epuisé par une maladie longue, notre monarque n a pas quinze jours à vivre, et du choix de son successeur dépendent le bonheur ou le malheur de nos concitoyens. De tous les droits que la mort de ton père te transmet, le plus beau, sans doute, est celui d'assister aux États, où tu vas le représenter; c'est là qu'il doit revivre en toi; c'est là qu'il faut prouver un courage plus difficile que celui qui ne consiste qu'à braver la mort dans les combats. La vaillance d'un soldat n'est qu'une vertu commune; mais ceux-là ne sont pas des hommes ordinaires, qui, conservant dans les occasions pressantes un courage tranquille, et déployant une activité pénétrante, découvrent le?

projets du puissant qui cabale, déconcertent les sourdes intrigues, affrontent les factions hardies ; qui, toujours fermes, incorruptibles et justes, ne donnent leur suffrage qu'à celui qu'ils en ont jugé le plus digne ; qui ne considèrent que le bien de leur pays ; que l'or et les promesses ne peuvent séduire; que les prières ne sauraient fléchir; que les menaces n'étonnent pas. Voilà les vertus qui distinguaient ton 'père;, voilà l'héritage vraiment précieux que tu dois t'empresser à recueillir. Le jour où nos États s'assemblent pour l'élection <i'un roi, est l'époque certaine à laquelle se manifestent les prétentions de plusieurs concitoyens, plus occupée de leur intérêt personnel que jaloux de la prospérité de leur patrie, et les desseins pernicieux des puissances voisines, dont la cruelle politique détruit nos forces en les divisant. Mon ami, je me trompe, ou le moment fatal approche, qui va fixer à jamais les destins de mon pays menacé ; ses ennemis conspirent sa ruine ; ils ont préparé dans le silence une révolution qu'ils ne consommeront pas, tant que mon bras pourra soutenir une épée. Veuille le Dieu prolecteur do mon pays lui épargner les horreurs d'une guerre civile! mais cette extrémité, quelque affreuse qu'elle soit, deviendra peut-être nécessaire : je me

Ii8 UNE ANNÉE DE LA VIE,

flatte qu au moins ce ne sera qu'une crise violente, après laquelle cet État régénéré reprendra son antique splendeur. Tu seconderas mes efforts, )!^\ ' Lovzinski; les faibles intérêts de l'amour doivent

tous disparaître devant des intérêts plus sacrés : je ne puis te donner ma fille dans ces moments de deuil, où la patrie est en danger; mais je te promets que les premiers jours de la paix seront \ marqués par ton hymen avec Lodoïska.

Pulauski ne parla pas en vain : je sentis quels devoirs plus essentiels j'avais désormais à remplir; mais les soins importants dont je m'occupais, n offrirent à ma douleur que d'insuffisantes distractions. Je l'avouerai sans rougir : la tristesse de mes sœurs, leur amitié compatissante, les » caresses plus réservées, mais non moins douces de mon amante, firent sur mon cœur ému plus ; d'impression que les conseils patriotiques de

Pulauski. Je vis Lodoiska vivement touchée de ma perte irrépar^^ble, aussi affligée que moi des événements cruels qui différaient notre union; et mes chagrins ainsi partagés, se trouvèrent sensiblement adoucis.

Cependant le roi mourut, et la Diète fut convoquée. Le jour même qu'elle devait s'ouvrir, à linstant où j'allais m'y rendre, un inconnu se

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DU CHEVALIER DE FAUBLAS. ug

présente dans mon palais, et demande à me ' <:?i^

parler sans témoins. Dès que mes gens se sont , '-i^^

retirés, il entre avec précipitation, se jette dans i:0i

i i * mes bras, et m embrasse tendrement. C'était ''çri

\ ' r^ M. de P**'; dix années écoulées depuis notre ' "^'.n

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séparation ne l'avaient pas tellement changé, que "' ' Si

je ne pusse le reconnaître. Je lui témoignai la surprise et la joie que me causait son retour inattendu. Vous serez bien plus étonné, me dit-il, • '^^

quand vous en saurez la cause. J'arrive à l'instant, \ {^jj

et vais me rendre à l'assemblée des États ; est-ce ' ' .-^Jh

trop présumer de votre amitié, que de compter '^v^

sur votre voix? — Sur ma voix! et pour qui? — />;j

Pour moi, mon ami. Il vit mon étonnement : » j

Oui, pour moi, continua-t-il avec vivacité; il ', .. h

n'est pas temps de vous raconter quelle heureuse y^

révolution s est faite dans ma fortune, et me ''•'tÂ

permet de nourrir de si hautes espérances ; qu'il J-;^

suffise maintenant de savoir que du moins mon "- v^l

ambition est justifiée par le plus grand nombre des suffrages, et qu'en vain deux faibles rivaux se préparent à hie disputer la couronne à laquelle \

je prétends. Lovzinski, poursuivit-il, en m embrassant encore, si vous n'étiez pas mon ami, si je vous estimais moins, peut-être m'efforcerais je de vous éblouir par de grandes promesses;

peut-être VOUS moiltrerais-je quellp faveur vous attend, que d'honorables distinctions vous sont réservées, quelle noble et vaste carrière va désormais vous être ouverte; mais je n'ai pas besoin de vous séduire, et je vais vous persuader. Je le vois avec douleur, et vous le savez comme moi : depuis plusieurs années, notre Pologne affaiblie ne doit son salut qu'à la mésintelligence des trois puissances qui l'environnent, et le désir de s'enrichir de nos dépouilles peut réunir en un moment nos ennemis divisés. Empêchons, s'il se peut, ce triumvirat funeste, dont le démembrement de nos provinces deviendrait l'infaillible suite. Sans doute, en des temps plus heureux, nos ancêtres ont dû maintenir la liberté des élections; il faut aujourd'hui céder à la nécessité qui nous presse. La Russie protégera nécessairement un roi qui sera son ouvrage : en recevant celui qu'elle a choisi, vous prévenez la, triple alliance qui rendrait notre perte inévitable, et vous vous assurez un allié puissant que nous opposerons, avec succès, aux deux ennemis qui nous restent. Voilà les raisons qui m'ont déterminé; je n'abandonne une partie de nos droits que pour conserver nos droits les plus précieux ; je ne veux monter sur un trône chancelant, que pour l'affermir par une

saine politique; je n'altère enfin la constitution de cet État, que pour sauver l'État entier.

Nous nous rendîmes à la Diète; j'y volai pour ^

M. de P***; il obtint en effet le plus grand nom- ;

bre des suffrages; mais Pulauski, Zaremba et quelques autres se déclarèrent pour le prince G": ;t

on ne put rien décider dans le tumulte de cette |

première assemblée. ,fi

Quand nous en sortîmes, M. de P*** revint à ,|

moi ; il m'invita à le suivre dans le palais que des |

émissaires secrets lui avait déjà préparé dans la capitale (i). Nous nous enfermâmes pendant plusieurs heures : alors se renouvelèrent entre nous les protestations d'une amitié toujours durable ; alors j'instruisis M. de P*** deHies liaisons intimes avec Pulauski, et de mon amour pour Lodoïska. Il répoiidit à ma confiance par une confiance plus grande; il m'apprit quels événements avaient préparé sa grandeur prochaine; il m'expliqua ses desseins secrets, et je le quittai, convaincu qu'il était moins occupé du désir de s'élever, que de celui de rendre à la Pologne son antique prospérité. ' • '

(0 La Diète pour l'élection des rois de Pologne se tient à une demi- lieue de Varsovie, en pleine campagne, de l'autre côté de la Vistule, près du village de Vola.

m UNB ÂNNéE DE U VIE

Ainsi disposé, je volai chez mon futur beàupère, que je brûlais de ramener au parti de mon ami, Pulauski se promenait à grands pas dans lappartement de sa fille, qui paraissait aussi agi* tée que lui. Le voilà, dit-il à Lodoïska, dès qu il me vit paraître ; le voilà, cet homme que j'estimais et que vous aimiez I il nous sacrifie tous deux à son aveugle amitié. Je voulus répondre, il poursuivit : Vous avez été lié dès lanfance avec M. de P***; une faction puissante le porte sur le trône; vous le saviez, vous saviez ses desseins; ce matin, à la Diète, vous avez voté pour lui ; vous m'avez trompé; mais croyez-vous qu'on me trompe impunément? Je le priai de m'entendre ; il se contraignit pour garder un silence farouche. Je lui appris comment M. de F***, que j'avais négligé depuis longtemps, m'avait surpris par son retour imprévu. Lodoïska paraissait charmée d'entendre ma justification. On ne m'abuse pas comme une femme crédule, me dit Pulauski ; mais n'importe, continuez. Je lui rendis compte du court entretien que j'avais eu avec M. de P***, avant de me rendre à l'assemblée des État?. Et voilà vos projets! s'écria-t-il ; M. de P'** ne voit d'autre remède aux maux de ses concitoyens que leur esclavage! il le propose, un Lovzinski Tap-

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prouve 1 et Ton me méprise assez pour tenter de me faire entrer dans cet infâme complot! Moi ! je verrais sous le nom d'un Polonais, les Russes commander dans nos provinces ! les Russes ! répétait-il avec fureur, ils régneraient dans mon pays ! (il vint à moi avec la plus grande impétuosité). Perfide! tu mas trompé, et tu trahis ta patrie! sors de ce palais à Finstant, ou crains que je ne t'en fasse arracher.

Je vous l'avoue, Faublas, un affront si cruel et si peu mérité me mit hors de moi-même : dans le premier transport de ma colère, je portai la main sur mon épée; plus prompt que l'éclair, Pulauski tira la sienne. Sa fille, sa fille éperdue se précipita sur moi : Lovzinski, qu'allez-vous faire? Aux accents de sa voix si chère, je repris ma raison égarée ; mais je sentis qu'un seul instant venait de m'enlever Lodoiska pour toujours. Elle m'avait quitté pour se jeter dans les bras de son père ; le cruel vit ma douleur amère, et se plut à l'augmenter : Va ! traître, me dit-il, va! tu la vois pour la dernière fois.

Je retournai chez moi désespéré; les noms odieux que Pulauski m'avait prodigués, revenaient sans cesse à ma pensée : les intérêts de la Pologne et ceux de M. de P*** me paraissaient si étroite-

ment liés, que je ne concevais pas comment je pouvais trahir mes concitoyens en servant mon ami. Cependant il fallait l'abandonner ou renoncer à Lodoïska. Que résoudre? quel parti prendre? Je passai la nuit tout entière dans cette cruelle incertitude; et [quand le jour parut, j'allai *|K f[,, chezjPulauski, sans savoir encore à quoi je pour-

tVc^vV r^is me determmer.

l^t'/'^ Un domestique, resté seul dans le palais, me dit

|i:.<\ .*; que son maître était parti au commencement de

iife^.; - 1^ ^^^^ avec Lodoïska, après avoir congédié tous

?5^X'i ^^^ gens. Vous jugez de mon désespoir à cette

r^i^ ^ nouvelle. Je demandai à ce domestique où Pu-

jl^^^*- ". lauski était allé. Je l'ignore absolument, me ré-

v pondit-il; tout ce que je puis vous dire, c'est

qu'hier au soir, vous sortiez à peine d'ici, quand nous entendîmes un grand bruit dans l'appartement de sa fille. Encore effrayé de la scène terrible qui venait de se passer entre vous, j'osai m'approcher à prêter l'oreille. Lodoïska pleurait; son père furieux l'accablait d'injures, lui donnait sa malédiction, et je l'entendis qui lui disait ; Qui peut aimer un traître, peut l'être aussi; ingrate! je vais vous conduire dans une maison sûre*, où vous serez désormais à l'abri de la séduction. Pouvais- je encore douter de mon malheur?

Digitizect

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J'appelai Boleslas, un de mes serviteurs les plus :;^«

fidèles : je lui ordonnai de placer autour du pa- ^'■■l^''^'^-

lais de Pulauski des espions vigilants qui pussent " *" , /cj»^

me rendre compte de tout ce qui sy serait passé; , vi/^

de faire suivre Pulauski partout, s'il rentrait avant moi dans la capitale; et ne désespérant pas de le rencontrer encore dans ses terres les plus pro- ^ *="!y

chames, je me mis moi-même à sa poursuite.

Je parcourus tous les domaines de Pulauski; je demandai Lodoïska à tous les voyageurs que je rencontrai; ce fut inutilement. Après avoir perdu huit jours dans cette recherche pénible, je me décidai à retourner à Varsovie. Je ne fus pas médiocrement étonné de voir une armée russe campée presque sous ses murs, sur les bords de la Vistule.

Il était nuit quand je rentrai dans la capitale ; les palais des grands étaient illuminés ; un peuple immense remplissait les rues; j^entendis les chants d'allégresse ; je vis le vin couler à grands flots dans les places publiques : tout m'annonça que la Pologne avait un roi.

Boleslas m'attendait avec impatience. Pulauski me di^il, est revenu seul dès le second jour; il n'est sorti de chez lui que pour se rendre à la Diète, où, malgré ses efforts, l'ascendant de la

126 UNE ANNÉE DE LA ViÉ

Russie s'est manifesté chaque jour de plus en plus. Dans la dernière assemblée, tenue ce matin, M. de P*** réunissait presque toutes les voix : il allait être élu; Pulauski a prononcé le fatal veto : à l'instant vingt sabres ont été tirés. Le fier palati-n de***, que Pulauski avait peu ménagé dans l'assemblée précédente, s'est élancé le premier, et lui a porté sur la tête un coup terrible. Zaremba et quelques autres ont volé à la défense de leur ami ; mais tous leurs efforts n'auraient pu le sauver, si M. de P*** lui-même ne s'était rangé parmi eux, en criant qu'il immolerait de sa main celui qui oserait approcher. Les assaillants se sont retirés. Cependant Pulauski perdait son sang et ses forces ; il s'est évanoui ; on l'a emporté. Zaremba est sorti en jurant de le venger. Restés maîtres des délibérations, les nombreux partisans de M. de P"** l'ont sur-le-champ proclamé roi. Pulauski, rapporté dans son palais, a bientôt repris connaissance. Lps chirurgiens appelés pour voir sa blessure, ont déclaré qu'elle n'était pas mortelle; alors, quoiqu'il ressentît de grandes douleurs, quoique plusieurs de ses amis s'opposassent à son dessein, il s'est fait porter dans sa voiture. Il était à peine midi quand il est sorti de Varsovie, accompagné de Mazeppa et de quelques

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bu chevalIer de FÀUBLAS. 127 s%<ii

' • ^ià

mécontents. On le suit, et sans doute on viendra '!

sous peu de jours vous apprendre le lieu qu'il ;''

aura choisi pour sa retraite. -

On ne pouvait guère m'annoncer de plus mau- ;^i

vaises nouvelles. Mon ami était sur le trône; mais ^ • V;J^^ ma réconciliation avec Pulauski paraissait désor- . • ^^

mais impossible, et, vraisemblablement, J avais /f •"

perdu Lodoïska pour toujours. Je connaissais assez son père pour craindre qu il ne prît des résolutions extrêmes; le présent m'effrayait, Je n'osai porter mes regards sur l'avenir, et mes chagrins m'accablèrent au point, que je nallai pas même féliciter le nouveau roi.

Celui de mes gens que Boleslas avait détaché à la poursuite de Pulauski, revint le quatrième jour; il l'avait suivi jusqu'à quinze lieues de la *,

capitale : là, Zaremba voyant toujours un inconnu à quelque distance de sa chaise de poste, avait conçu des soupçons. Un peu plus loin, quatre de ses gens, cachés derrière une masure, avaient surpris mon courrier et lavaient conduit à Pulauski. Celui-ci, le pistolet à la main, l'avait forcé d'avouer à qui il appartenait : Je te renverrai à Lovzinski, lui avait-il dit; annonce lui de ma part qu'il n'échappera pas à ma juste vengeance. A ces mots, on avait bandé les yeux à

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mon courrier; il ne pouvait dire où on lavait conduit et renfermé ; mais au bout de trois jours, on Tétait venu chercher : on avait encore pris la précaution de lui bander les yeux et de le promener pendant plusieurs heures ; enfin la voiture s'était arrêtée, on Ten avait fait descendre. A peine il mettait pied à terre, que ses- gardes s'étaient éloignés au grand galop; il avait détaché son bandeau, et s'était retrouvé précisément à l'endroit où d'abord on l'avait arrêté.

Ces nouvelles me donnèrent beaucoup d'inquiétude; les menaces de Pulauski m'effrayaient beaucoup moins pour moi que pour Lodoïska, qui restait en son pouvoir : il pouvait, dans sa fureur, se porter contre elle aux dernières extré- , mités ; je résolus de m'exposer à tout pour découvrir la retraite du père et la prison de la fille. Le lendemain j'instruisis mes sœurs de mon dessein, et je quittai la capitale. Le seul Boleslas m'accompagnait ; je me donnai partout pour son frère. Nous parcourûmes toute la Pologne ; je vis alors que l'événement ne justifiait que trop les craintes de Pulauski. Sous prétexte de faire prêter le serment de fidélité pour le nouveau roi, les Russes, répandus dans nos provinces, commettaient mille exactions dans les villes et désolaient les campa-

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gnes. Après avoir perdu trois mois en recherches vaines, désespéré de ne pouvoir ^retrouver Lodoïska, vivement touché des malheurs de ma patrie, pleurant à la fois sur elle et sur moi, j'allais retournera Varsovie, pour apprendre moi-même '''^*/J^?|!

au nouveau roi à quels excès des étrangers se portaient dans ses États, lorsqu'une rencontre qui semblait devoir être pour moi très-fâcheuse, me força de prendre un parti tout différent.

Les Turcs venaient de déclarer la guerre à la Russie, et les Tartares du Budziac et de la Grimée faisaient de fréquentes incursions dans la Volhynie, où je me trouvais alors. Quatre de ces brigands nous attaquèrent à la sortie d'un bois, près d'Ostropol. J'avais très-imprudemment négligé de charger mes pistolets; mais je me servis de mon sabre avec tant d'adresse et de bonheur, que bientôt deux d'entre eux tombèrent grièvement blessés. Boleslas occupait le troisième; le quatrième me combattait avec vigueur ; il me fit à la cuisse une légère blessure et reçut en même temps un coup terrible qui le renversa de son cheval. Boleslas se vit à l'instant débarrassé de son ennemi, qui, au bruit de la chute de son camarade, prit la fuite. Celui que j'avais renversé le dernier, me dit en mauvais polonais : Un aussi

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l3o UNE ANNÉE DE LA VIE

brave homme que toi doit être généreux; jeté demande la vie; ami, au lieu de m'achever, secours-moi; crois-moi, viens m'aider à me relever, bande ma plaie. Il demandait quartier d'un ton si noble et si nouveau, que je ne balançai pas. Je descendis de cheval ; Boleslas et moi nous le relevâmes; nous bandâmes sa plaie. Tu fais bien, brave homme, me disait le Tartare, tu fais bien. Comme il parlait, nous vîmes s'élever autour de nous un nuage de poussière; plus de trois cents Tartares accouraient à nous ventre à terre. Ne crains rien, me dit celui que j'avais épargné; je suis le chef de cette troupe. Effectivement, d'un signe il arrêta ses soldats prêts à me massacrer; il leur dit dans leur langue quelques mots que je ne compris pas; ils ouvrirent leurs rangs pour laisser passer Boleslas et moi. Brave homme, me dit encore leur capitaine, n'avais-je pas raison de te dire que tu faisais bien ? Tu m'as laissé la vie, je salive la tienne ; il est quelquefois bon d'épargner un ennemi, et même un voleur. Écoute, mon ami, en t'attaquant j'ai fait mon métier; tu as fait ton devoir en m'étrillant bien; je te pardonne, tu me pardonnes, embrassons-nous. Il ajouta : Le jour commence à baisser, je ne te conseille pas de voyager dans ces cantons cette

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bÙ ChEVALIER DE PAUBLAS. l5l

nuit; ces gens-là vont aller chacun à son poste, et je ne pourrais te répondre d'eux. Tu voîs ce château sur la hauteur à droite ; il appartient à un certain comte Dourlinski, à qui nous en voulons , . \':

beaucoup, parce qu'il est fort riche : va lui demander un asile ; dis-lui que tu as blessé Titsi- . . , ^. kan, que Titsikan te poursuit; il me connaît de .f'-TÎ! nom; je lui ai déjà fait passer quelques mauvaises ^ /^ journées : au reste, compte que pendant que tu "];'*' ' seras chez lui, sa maison sera respectée ; garde-toi ^2 surtout d'en sortir avant trois jours, et d'y rester plus de huit. Adieu.

Ce fut avec un vrai plaisir que nous prîmes congé de Titsikan et de sa compagnie. Les avis du Tartare étaient des ordres; je dis à Boleslas : ^ / -^

Gagnons promptement ce château qu'il nous a -- ^M?:

montré; aussi bien je connais ce Dourlinski de ' ; ^^^-'^

nom. Pulauski m'a quelquefois parlé de lui; il v/;,V'^

n'ignore peut-être pas où Pulauski s'est retiré; il ^ > ^

n'est pas impossible qu'avec un peu d'adresse î^|^

nous le sachions de lui. Je dirai à tout hasard rj

que c'est Pulauski qui nous envoie, cette recommandation vaudra bien celle de Titsikan : toi, Boleslas, n'oublie pas que je suis ton frère, et ne !

me découvre pas.

Nous arrivâmes aux fossés *du château ; les

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l32 UNE ANNÉE DE LA VIE

gens de Dourlinski nous demandèrent qui nous étiotîs ; je répondis que nous venions pour parler à leur maître, de la part de Pulauski; que des &;•<•/ brigands nous avaient attaqués et nous poursui-

iS'^' vaient. Le pont-levis fut baissé; nous entrâmes :

'^^^^r^' on nous dit que pour le moment nous ne pou-

'^■■.^{yrf ^ vions parler à Dourlinski, mais que le lende-

f^v^^- main, sur les dix heures, il pourrait nous donner

^^1^'. audience. On nous demanda nos armes, que

^■Vy ' ' nous rendîmes sans difficulté. Boleslas visita ma

^!^§'-'''' blessure; les chairs étaient à peine entamées.

- ■ ^ ' - On ne tarda pas à nous servir dans la cuisine un

i frugal repas ; nous fûmes conduits ensuite dans

"^^^ '^^ une chambre basse, où deux mauvais lits venaient

d'être préparés : on nous y laissa sans lumière, et Ton nous y enferma.

Je ne pus fermer Toeil de la nuit : Titsikan ne m'avait fait qu une- légère blessure : mais celle de mon cœur était si profonde I Au ^oint du jour je m'impatientai dans ma prison ; je voulus ouvrir les volets; ils étaient fermés à clef. Je les secoue vigoureusement, les ferrureâ sautent; je vois un fort beau parc; la fenêtre était basse, Je m'élance, et me voilà dans les jardins de Dourlinski. Après my être promené quelques minutes, j'allai m'asseoir sur un banc de pierre

DU CHEVALIER DE FAUBLAS. i33

placé au pied d'une tour, dont je considérai ;/ l

quelque temps larchitecture antique. Je restais là • ;^ ; \.^

plongé dans mes réflexions, lorsqu'une tuile *^/

tomba à mes pieds : Je crus' qu'elle s était déta- /f^

chéede la couverture de ce vieux bâtiment; et - ^V,

pour éviter un accident pareil, j'allai me placer à \ [-'^ ^

l'autre bout du banc. Quelques instants après, ^ •;

une seconde tuile tomba à côté de moi; le ha* ' \

sard me parut surprenant. Je me levai avec inquiétude; j'examinai la tour attentivement. J'aperçus à vingt- cinq ou trente pieds de hauteur, ■ ,

une étroite ouverture ; je ramassai les tuiles qu*on m'avait jetées ; sur la première je déchiffrai ces ^^,,i

mots, tracés avec du plâtre : Lovzinski, c'est donc ;'

vous ! vous vivez! et sur la seconde, ceux-ci : Dé- . ^,'\

livrez-moi, sauvez Lodoïska. * i ^

Vous ne pouvez, mon cher Faublas, vous figu- . ^ -

rer combien de sentiments divers m'agitèrent à lu ' <-■ [

fois ; mon étonnement, ma joie, ma douleur, mon embarras, ne sauraient s'exprimer. J'examinais la prison de Lodoïska, je cherchais comment je ^^

pourrais l'en tirer. Elle m'envoya encore une - : -

tuile; je lus : A minuit, apportez du papier, de ' -A'

l'encre et des plumes ; demain, une heure après le soleil levé, venez chercher une lettre; éloignez- -vous.

l34 UNE ANNÉE DE LA VIE

Je retournai à ma chambre, j appelai Boleslas, qui m^aida à rentrer par la fenêtre ; nous raccommodâmes le volet de notre mieux. J*appris à mon serviteur fidèle la rencontra inespérée qui mettait fin à mes courses et redoublait mes inquiétudes. Comment pénétrer dans cette tour?

Comment nous procurer des armes? Le moyen de tirer Lodoïska de sa prison? Le moyen de Tenlever sous les yeux de Dourlinski, au milieu de ses gens, dans un château fortifié? Et en supposant que tant d'obstacles ne fussent pas insurmontables, pouvais-je tenter une entreprise aussi difficile dans le court délai que Titsikan m'avait laissé. Titsikan ne m'avait-il pas recommandé de rester chez Dourlinski trois jours, et de n'y pas demeurer plus de huit? Sortir de ce château avant le troisième, jour, ou après le huitième, n'était-ce pas nous exposer aux attaques des Tartares? Tirer ma chère Lodoïska de sa prison pour la livrer à des brigands l être à jamais séparé d'elle par l'esclavage ou par la mort ! cela était horrible à penser.

Mais pourquoi était- elle dans une aussi affreuse prison? La lettre qu'elle m'avait promise m'en instruirait sans doute. Il fallait nous procurer du papier, je chargeai Boleslas de ce soin, et moi je

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DU CHEVALIER DE FAUBLAS* i35

me préparai à soutenir devant Dourlinski le rôle ^>lt

délicat d'un émissaire de Pulauski. • - V!{^

Il était grand jour quand on vint nous mettre '-^^

en liberté ; on nous dit qu Dourlinski pouvait et ' A^

voulait nous voir. Nous nous présentâmes avec , '■'•p'-!^

assurance ; nous vîmes un homme de soixante ans 1\^M

à peu près, dont labord était brusque et les ma- , :l\^

nières repoussantes. Il nous demanda qui nous étions. Mon frère et moi, lui dis-je, appartenons au seigneur Pulauski; mon maître m'a chargé ^ -y^^-

pour vous d'une commission secrète; mon frère ; V-^iï

m'a accompagné pour un autre objet; je dois, •■ , i ' 'i?

pour m'expliquer, être seul ; je dois ne parler qu'à ' ' ;yf

vous seul. Hé bien ! répondit Dourlinski, que ton ^ i'-:hf^

frère s en aille; et vous aussi, allez-vous-en, dit-il ^ ^%i|

à ses gens; quant à celui-ci (il montra celui qui ; 'f^M

était son confident), tu trouveras bon qu'il reste ; ' ' , ^L^k^

tu peux tout dire devant lui. Pulauski m'envoie. .. |

— Je le vois bien qu'il t'envoie. — Pour vous de- ^ :^

mander... — Quoi? —(Je pris courage.) Pour vous demander des nouvelles de sa fille I — Pulauski ta dit... — Oui, mon maître m'a dit que Lodoïska était ici.' Je m'aperçus que Dourlinski pâlissait; il regarda son confident et me fixa longtemps en silence. Tu m'étonnes, reprit-il enfin ; pour te confier un secret de cette importance, il faut que ton

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l36 UNE ANNÉE DE LA VIE

maître soit bien imprudent.— Pas plus que vous, ^

seigneur; n avez- vous pas aussi un confident? Les )

grands seraient bien à plaindre s'ils ne pouvaient donner leur confiance à personne. Pulauski ma ;

chargé de vous dire que Lovzinski avait déjà ^

parcouru une grande partie 4^ la Pologne, et que ^

sans doute il visiterait vos cantons. S'il ose venir 1

ici, me répondit-'il aussitôt, avec la plus grande vivacité, je lui garde un logement qu'il occupera longtemps ; le connais-tu ce Lovzinski ? — Je lai vu souvent chez mon maître, à Varsovie. — On le dit bel homme? — ■ Il est bien fait, et de ma taille k peu près. — Sa figure? — Est prévenante; c'est un... C'est un insolent, interrompit-il avec colère ; si jamais il tombe en mes mains!— Seigneur, on assure qu'il est brave. — Lui! je parie qu'il ne sait que séduire des filles! si jamais il tombe en mes mains! (Je me contins; il ajouta d'un ton plus calme :) Il y a bien longtemps que Pulauski ne m'a écrit; où est il à présent? — Seigneur, j'ai des ordres précis de ne pas répondre à cette question-là : tout ce que je puis vous dire, c est qu'il a, pour cacher sa retraite, et pour n'écrire à personne, de grandes raisons qu'il viendra bientôt vous expliquer lui-même.

Dourlinski parut trcs-étonné; je crus même

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DU CHEVALIER DE PAUBLAS. Ûy

remarquer quelques signes de frayeur; il regarda son confident, qui semblait aussi embarrassé que lui. — Tu dis que Pulauski viendra bientôt... — Oui, seigneur, sous quinzaine, au plus tard. Il regarda encore son confident, et puis affectant tout à coup autant de sang-froid qu'il avait montré d'embarras : Retourne à ton maître ; je suis fâché de n'avoir qi*ç de mauvaises nouvelles à lui donner; tu lui diras que Lodo'iska n'est plus ici. Je fus à mon tour fort surpris. Quoi I seigneur, Lodoïska... — N'est plus ici, te dis-je. Pour obliger Pulauski, que j'estime, je me suis chargé, quoique avec répugnance, du soin de garder sa fille dans mon château : personne que moi et lui (il me montra son confident) ne savait qu'elle y fût. Ily a environ un mois, nous allâmes, cotnme à l'ordinaire, lui porter des vivres pour sa journée; il n'y avait plus personne dans son appartement. J'ignore comment elle a fait; mais ce que je sais bien, c'est qu'elle s'est échappée ; je n'ai pas entendu parler d'elle depuis : elle sera sans doute allée joindre Lovzinski à Varsovie, si pourtant les Tartares ne l'ont pas enlevée sur la route.

Mon étonnement devint extrême ; comment concilier ce que j'avais vu dans le jardin avec ce que Dourlinski me disait? II y avait là quelque

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j38 une année de la vie

mystère que j'étais bien impatient d'approTondir; cependant je me gardai bien de faire paraître le moindre doute : Seigneur, voilà des nouvelles bien tristes pour mon maître. — Sans doute; mais ce n*est pas ma faute. — Seigneur, j'ai une grâce à vous demander. — Voyons. — Les Tartares dévastent les environs de votre château; ils nous ont attaqués ; nous leur avons échappé comme par. mirade ; ne nous accorderez-vous pas, à mon frère et à moi, la permission de nous reposer ici seulement deux jours? — Seulement deux jours; jy consens. Où les a-t-on logés? demanda-t-il à son confident. Au rez-de-chaussée, répondit celui-ci, dans une chambre basse... Qui donne sur nies jardins! interrompit Dourlinski, avec inquiétude. Les volets ferment à clef, répondit lautre. — N'importe, il faut les mettre ailleurs. Ces mots me firent trembler. Le confident répliqua : Cela n'est pas possible; mais... il lui dit le reste à l'oreille. A la bonne heure, répondit le maîtrç, et qu'on le fasse à l'instant; et s'adressant à moi : Ton frère et toi vous vous en irez après-demain ; avant de partir, tu me parleras; je te donnerai une lettre pour Pulauski.

J'allai rejoindre Boleslas dans la cuisine, où il déjeunait ; il me remit une petite bouteille pleine

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DU CHEVALIER DE FAUBLAS. i3g

d'encre, plusieurs plumes et quelques feuilles de papier, qu'il s'e'tait procurées sans peine. Je brûlais d envie d'écrire à Lodoïska ; l'embarras était de trouver un lieu commode, où les curieux ne pussent m'inquiéter. On avait déjà prévenu Boleslas que nous ne rentrerions dans la chambre où nous avions passé la nuit, que pour y coucher. Je m avisai d'un stratagème qui me réussit parfaitement. Les gens de Dourlinski buvaient avec mon prétendu frère; ils me proposèrent poliment de les aider aussi à vider quelques flacons. J'avalai de bonne grâce, et coup sur coup, plusieurs verres d'un fort mauvais vin : bientôt mes jambes chancelèrent, ma langue s'embarrassa; je fis à la troupe joyeuse cent contes aussi plaisants que déraisonnables ; en un mot, je jouai si bien l'ivresse que Boleslas lui-même en fut la dupe. Il tremblait que, dans ce moment où je paraissais disposé à tout dire, mon secret ne m'échappât. Messieurs, dit-il aux buveurs étonnés, mon frère n'a pas la tête forte aujourd'hui; c'est peut-être un effet de sa blessure ; ne le faisons plus ni parler ni boire ; je crains que cela ne l'incommode, et même, si vous vouliez m'obliger, vous m'aideriez à le porter sur son lit. Sur le sien? non, cela ne se peut pas, répondit Tun d'eux ; mais je prê*

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tcrai volontiers ma chambre. On me prit» on m*entraîna ; on me monta dans un grenier, dont un lit, une table et une chaise formaient tout

^ ^ l'ameublement. On m'enferma dans ce taudis;

^t^' J c'était là tout ce que je voulais. Dès que je fus

^^'Vf seul, j écrivis à Lodoïska une lettre de plusieurs

7j pages. Je commençais par me justifier pleinement

des crimes que Pulauski m avait supposés; je lui

< racontais ensuite tout ce qui m'e'tait arrivé depuis

t:^}'^': le moment de notre séparation, jusqu'à celui où

j'avais été reçu chez Dourlinski; je lui détaillais l'entretien que je venais d'avoir avec celui-ci; je finissais par l'assurer de Tamour le plus tendre et le plus respectueux; je lui jurais que, dès quelle m'aurait donné sur son sort les éclaircissements nécessaires, je m'exposerais à tout pour finir son horrible esclavage.

Dès que ma lettre fut fermée, je me livrai à des réflexions qui me jetèrent dans une étrange perplexité. Était-jce bien Lodoïska qui m'avait jeté ces tuiles dans le jardin? Pulauski aurait-il eu l'injustice de punir sa fiille d'un amour que lui-' même avait approuvé? Aurait-il eu l'inhumanité de la plonger dans une affreuse prison? Et quand même la haine qu'il m'avait jurée l'aurait aveuglé à ce point, comment Dourlinski avait-il pu se ré-

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soudre à servir ainsi sa vengeance? Mais d'un autre côté, depuis trois mois je ne portais, pour me déguiser mieux, que des habits grossiers ; les fatigues d'un long voyage et mes chagrins m'avaient beaucoup changé; quelle autre qu'une amante avait pu reconnaître Lovzinski dans les jardins de Dourlinski? N'avais-je pas vu d'ailleurs le nom de Lodoïska tracé sur la tuile ? Dourlinski lui même n'ayouait-il pas que Lodoïska avait été chez lui prisonnière? Il ajoutait, il est vrai, qu'elle s'était échappée; mais cela était-il croyable? Et pourquoi cette haine que Dourlinski m'avait vouée à moi, sans me connaître? Pourquoi cet air d'inquiétude, quand on lui avait dit que les émissaires de Pulauski occupaient une chambre qui donnait sur le jardin? Pourquoi, surtout, cet air d'effroi, quand je lui avais ennonce la prochaine arrivée de mon prétendu maître? Tout cela était bien fait pour me donner de terribles inquiétudes ; j'entrevoyais des choses affreuses, que je ne pouvais expliquer. Depuis deux heures, je me faisais sans cesse de nouvelles questions, auxquelles j'étais fort embarrassé de repondre, lorsque enfin Boleslas vint voir si son frère avait recouvré la raison. Je n'eus pas de peine à le convaincre que mon ivresse avait été

feinte; nous descendîmes dans la cuisine, où nous passâmes le reste de la journée. Quelle soirée I mon cher Faublas ; aucune de ma vie ne me parut si longue, pas même celles qui la suivirent.

Enfin Ton nous conduisit dans notre chambre, où Ion nous enferma comme la veille, sans nous laisser de lumière; il fallut encore attendre près de deux heures avant que minuit sonnât. Au premier coup de la cloche, nous ouvrîmes doucement les volets et la fenêtre ; je me préparais à sauter dans le jardin; mon embarras fut égal à mon désespoir, quand je me vis retenu par des barreaux. Voilà, dis-je à Boleslas, ce que le maudit confident de Dourlinski lui disait à loreille ; voilà ce qu'approuvait le maître odieux, quand il répondit : A la bonne keure^ et quon le fasse à r instant; voilà ce qu ils ont exécuté dans la journée, c'est pour cela que Tentrée de cette chambre nous a été interdite. Seigneur, ils ont travaillé en dehors, me répondit Boleslas, car ils n'ont pas aperçu que ce volet avait été forcé. Héî qu'ils raient vu ou non, m'écriai-je avec violence, que m'importe? cette grille fatale renverse toutes mes espérances; elle assure l'esclavage de Lodoï^ka, elle assure ma mort.

i;>U CHEVALIER DE FAUBLAS. 143

Oui, sans doute, elle assure ta mort, me cria-t-on, en ouvrant ma porte. Dourlinski, précédé de quelques hommes armés, et suivi de quelques autres qui portaient des flambeaux, Dourlinski entra le sabre à la main. Traître! me dit-il, en me lançant des l'egards où sa fureur était peinte, j ai tout entendu : je saurai qui tu es ; tu me diras ton nom; ton prétendu frère le dira; tremble! je suis de tous les ennemis de Lovzinski le plus implacable! Qu on les fouille ! dît-il à ses gens. Ils se précipitèrent sur moi ; j'étais sans armes, je fis une résistance inutile : ils m'enlevèrent mes papiers et la lettre que j'avais préparée pour Lodoiska. Dourlirjski donna, en la lisant, mille signes d'impatience; il y était peu ménagé. Lovzinski, me dit- il avec une rage étouffée, je mérite déjà toute ta haine, bientôt je la mériterai davantage ; en attendant, tu resteras avec ton digne confident dans cette chambre que tu aimes. A ces mots, il sortit; on ferma la porte à double tour; il posa une sentinelle en dehors, et une autre visà-vis des fenêtres, dans le jardin.

Vous vous figurez dans quel accablement nous restâmes plongés, Boleslas et moi. Mes malheurs étaient à leur comble; ceux de Lodoïska m'affectaient bien plus vivement : l'infortunée ! quelle

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i44 ^NE ANNÉE DE LA VIE

devait être son inquiétude ! elle attendait Lovzinski, et Lovzinski Tabandonnait I mais non, Lodoiska me connaissait trop bien ; elle ne me soupçonnerait pas d une aussi lâche perfidie. Lodoiska! elle jugerait son amant d'après elle! elle sentirait que Lovzinski partageait son sort; puisqu'il ne la secourait pas... hélas ! et la certitude de mon malheur augmenterait encore le sien!

Telles furent, dans le premier moment, mes réflexions cruelles : on me laissa tout le temps den faire beaucoup d'autres non moins tristes. Le lendemain, on nous passa par les barreaux de notre fenêtre, les provisions pour notce journée. A la qualité des aliments qu'on nous fournissait, Boleslas jugea qu'on ne chercherait pas à nous rendre notre prison fort agréable. Boleslas, moins malheureux que moi, supportait son sort plus courageusement; il m'offrit ma part du maigre repas qu'il allait faire. Je ne voulais point manger; il me pressait vainement; l'existence était devenue pour moi un insupportable fardeau. Ah ! vivez, me dit-il enfin, en versant un torrent de larmes; vivez! si ce n'est pas pour Boleslas, que ce soit pour Lodoiska. Ces mots firent sur moi la plus vive impression ; ils ranimèrent mon courage; Tespérance rentra dans mon cœur; j em-

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t)U CHEVALIER DE FAUBLAS. 14$

brassai mon serviteur fidèle. O ! mon amil m'écrias-je avec transport, ô I mon véritable ami! je t'ai perdu, et mes maux me touchent plus que les tiens! donne, Boleslas, donne; je vivrai pour Lodoiska, je vivrai pour toi : veuille le juste ciel me rendre bientôt ma fortune et mon rang; tu verras que ton maître nest pas un ingrat. Nous nous embrassâmes encore. Ah ! mon cher .Faublas, si vous saviez comme le malheur rapproche les hommes! comme il est doux, lorsqu'on soufifre, d'entendre un autre infortuné vous adresser un mot de consolation !

Il y avait douze jours que nous gémissions dans cette prison, lorsqu'on vint m'en tirer pour me conduire à Dourlinski. Boleslas voulut me suivre, on le repoussa durement ; cependant on me permît de lui parler un moment. Je tirai de mon doigt une bague que je portais depuis plus de dix ans ; je dis à Boleslas : cette bague me fut donnée par M. de P*"*, lorsque nous faisions ensemble nos exercices à Varsovie ; prends-la, mon amii conserve-la à cause de moi. Si Dourlinski consomme aujourd'hui sa trahison, en me faisant assassiner, s'il te permet ensuite de sortir de ce trhâteau, va trouver ton roi, montre-lui ce bijou, rappelle-lui notre ancienne amitié, raconte-lui

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mes malheurs; Boleslas, il te récompensera, il fera secourir Lodoïska. Adieu, mon ami.

On me conduisit à lappartement de Dourlinski. Dès que la porte s'entr'ouvrit, j'aperçus dans un fauteuil une femme évanouie : j'approchai ; c'était Lodoïska. Dieu! que je la trouvai changée!... mais qu'elle était belle encore! Barbare! dis-je à Dourlinski. A la voix de son amant, Lodoïska reprit ses sens. Ah ! mon cher Lovzinski, sais-tu ce que Tinfâme, me propose? sais-tu à quel prix il m'offre ta liberté?. Oui, s'écria Dourlinski furieux, oui, je le veux : te voilà bien sûre qu'il est en mon pouvoir ; si dans trois jours je n'obtiens rien, dan^ trois jours il est mort. Je voulais me jeter aux genoux de Lodoïska, mes gardes m'en empêchèrent : Je vous revois enfin, tous mes m.aux sont oubliés; Lodoïska, la mort n'a plus rien qui m'épouvante... Toi, lâche, songe que Pulauski vengera sa fille, songe que le roi vengera son ami. Qu'on l'emmène ! s'écria Dourlinski. Ah! me dit Lodoïska, mon amour t'a perdu! Je voulais répondre, on m'entraîna; on me reconduisit dans ma prison. Boleslas me reçut avec des transports de joie inexprimables; il m'avoua qu'il m'avait cru perdu. Je lui racontai comment ma mort n'était que différée. La scène

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dont je venais d être témoin avait enfin confirmé tous mes soupçons ; il était clair que PuUuski igno raît les indignes traitements que sa fille essuyait ; il était clair que Dourlinski, amoureux et jaloux, satisferait sa passion à quelque prix que ce fût.

Cependant, des trois jours que Dourlinski

avait laissés à Lodoïska pour se déterminer, deux

déjà s'étaient écoulés; nous étions au milieu de

la nuit qui précédait le, troisième; je ne pouvais

dormir, je me promenais dans ma chambre à

grands pas. Tout à coup j'entends crier aux

^rmes; des hurlements affreux s élèvent de toutes

P^rts autour du château; il se fait un grand

Mouvement dans l'intérieur; la sentinelle posée

^^nt nos fenêtres quitte son poste : Boleslas et

^O^, nous distinguons la voix de Dourlinski ; il

^^^.^lle, il encourage ses gens; nous entendons

>5,^i xnctement le cliquetis des armes, les plaintes

^c^ t^lessés, les gémissements des mourants. Le

bf*^^^, d'abord très-grand, semble diminuer; il

tec^ <::> xnmence ensuite; il se prolonge, il redouble;

0^ <^ rie victoire ! Bieaucoup de gens accourent et

{ex-r>:^ent les portes sur eux avec force. Tout à

cc^\x p5 à ce vacarme affreux succède^ un silence

efîxr rayant : bientôt un bruissement sourd frappe

ï^o^ oreilles ; l'air siffle avec violence ; la nuit de-

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vient moins sombre ; les arbres du jardin se colorent d'une teinte Jaune et rougeâtrç; nous volons à la fenêtre : les flammes dévoraient le château de Dourlinski ; elles gagnaient de tous côtés la chambre où nous étions, et pour comble d'horreur, des cris perçants partaient de la tour où je savais que Lodoïska était enfermée.

Ici M. du Portail fut interrompu par le marquis de B'**, qui, n'ayant trouvé aucun laquais dans l'antichambre, entra sans avoir été annoncé. Il recula deux pas en me voyant : Ah ! ah ! dit-il en saluant M. du Portail, c'est que vous avez aussi un fils? Puis s'adressant à moi : Monsieur est apparemment le frère?... — De ma sœur, oui, monsieur. — Hé bien! vous avez une sœur fort aimable, charmante, mais charmante! Vous êtes aussi honnête qu'ibdulgent, interrompit M. du Portail. — Indulgent! oh! je ne le suis pas toujours; par exemple, je suis venu pour vous faire des reproches à vous, monsieur.^ — A moi? aurais- je eu le malheur?... — Oui, vous nous avez joué avant-hier un tour sanglant. — Comment, monsieur? — Vous avez chargé ce petit Rosambert de nous enlever mademoiselle du Portail : la marquise comptait bien que sa chère fille passe-

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rait la nuit chez elle. Point du tout. — J'ai craint, monsieur, que ma fille ne vous causât beaucoup d'embarras.. — Aucun, aucun, monsieur; mademoiselle du Portail est charmante, ma femme raffole d'elle, Je vous Tai déjà dit : en vérité, ajoutat-il en ricanant, je crois que la marquise aime cette enfant-là plus qu'elle ne m'aime moi-même. Je suis pourtant son mari!... Au moins si vous étiez venu vous-même la chercher! — Pardon, monsieur, j'étais incommodé, je le suis même encore beaucoup... je sais que je dois à madame de B'** des remercîments... — Ce n'est pas pour cela! (Pendant ce dialogue, on sent que je n'étais pas tout à fait à mon aise; le marquis me considérait avec une attention qui m'inquiétait.) Savezvous bien, me dit-il enfin, que vous ressemblez beaucoup à mademoiselle votre sœur? — Monsieur, vous me flattez. — Mais, c'est que cela est frappant : allez, allez, je m'y connais bien; d'abord tous mes amis conviennent que je suis physionomiste; je vous le demande à vousmême : je ne vous avais jamais vu, et je vous ai reconnu tout de suite !

M. du Portail ne put s'empêcher de rire avec moi de la bonne foi du marquis : Monsieur, dit-il à celui-ci, c'est que, comme vous l'avez fort bien

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l5o UNE ANNÉE DE LA VIE

remarqué, mon fils et ma fille' se ressemblent un peu; il faut convenir qu*il y a un air de famille. Oui, répondit le marquis en me regardant toujours, ce jeune homme est bien, fort bien; mais

V c sa sœur est encore mieux, beaucoup mieux. (Il

me prit par le bras.) Elle est un peu plus grande,

,'4 elle a l'air plus raisonnable; quoiqu'elle soit un

peu espiègle, c'est bien là sa figure; mais il y a dans vos traits quelque chose de plus hardi ; vous avez moins de grâce dans le maintien, et dans toute l'habitude du corps quelque chose de plus.. . nerveux, de plus roide. Oh! dame, n allez pas vous fâcher, tout cela est bien naturel; il ne faut pas qu'un garçon soit fait comme une fille! (Le

flegme de M. du Portail ne put tenir contre ces

- -Mit

derniers propos : le marquis nous vit rire, et se mit à rire de tout son cœur.) Oh ! reprit-il, je vous l'ai dit, je suis grand physionomiste, moi !... Mais n aurai-je pas le bonheur de voir la chère sœur? Monsieur du Portail se hâta de répondre : Non, monsieur, elle est allée faire ses adieux. — Ses adieux? — Oui, monsieur; elle part demain pour son couvent. — Pour son couvent! à Paris? — Non... à... Soissons. — A Soissonsl demain matin? Cette chère enfant nous quitte? — Il le faut bien, monsieur. — Elle fait actuellement ses

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DU CHEVALIER DE FAUBLAS. l5f

\isites? — Oui, monsieur. — Et sans doute elle viendra dire adieu à sa maman? -*• Assurément, monsieur, et elle doit même être actuellement chez vous. — Ah! que je suis fâché! ce matin, la marquise était encore malade, elle a voulu sortir ce soir! je lui ai représenté qu'il faisait froid, quelle s enrhumerait; mais les femmes veulent ce quelles veulent, elle est sortie : hé bien! tant pis pour elle, elle ne verra pas sa chère fille, et moi je la verrai ; car elle ne tardera sûrement pas à revenir. Elle a plusieurs visites à faire, dis je au marquis. Oui, ajouta M. du Portail, nous ne lattendons que pour souper. — On soupe donc ici? vous avez raison ; ils ont tous la manie de ne pas manger le soir : moi, je n aime pas à mourir de faim,' parce que c'est la mode. Vous soupez, vous ! hé bien ! je reste, je soupe avec vous ; vous allez dire que j'en use bien librement ; mais je suis ainsi fait, je veux qu'on agisse de même avec moi ; quand vous me connaîtrez mieux, vous verrez que je suis un bon diable.

Il n'y avait pas moyen de reculer M. du Portail prit son parti sur- le champ. Je suis fort aise, monsieur le marquis, que vous vouliez bien être des nôtres. Vous permettrez seulement que mon (ils nous quitte pour une heure ou deux; il a

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i52 UNE ANNÉE DÉ LA VIE

quelques affaires pressées. — Monsieur, qu'on ne se gêne pas pour moi, qu'il nous quitte, mais qu'il revienne, car il est fort aimable, monsieur votre fils. — Vous permettrez aussi que je voua* laisse un moment pour lui dire deux mots? — Faites, monsieur, comme si je n*étais pas là. (Je saluai le marquis ; il se leva précipitamment, me prit par la main, et dit à M. du Portail :) Tenez, Inonsieur, vous direz tout ce que vous voudrez, ce jeune homme-là ressemble à sa sœur comme deux gouttes d'eau. Je me connais en figures ; je soutiendrais cela devant l'abbé Pernetti (i). Oui, monsieur, répondit M. du Portail, il y a un air de famille. ^

A ces mots, il passa avec moi dans un autre appartement. Parbleu, me dit-il, c'est un singulier homme que votre marquis ! il ne se gêne pas avec ceux qu'il aime. — Mon très-cher père, il est bien vrai que le marquis est venu sans façon s'impatroniser chez nous; mais quant à moi j'aurais tort de m'en plaindre, je me suis mis chez lui fort à mon aise. — Quanta vous, c'est bien dit; mais

(i) M. l'abbé Pernetti a fait sur la physionomie un ouvrage en deux volumes, intitulé : Connaissance de l'homme moral par Vhomme physique.

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DU CHEVALIER DE FAUBLAS. l53

laissons la plaisanterie, et voyons comment nous allons sortir de là. Si Je ne considérais que lui, cela •' o'vf^

serait bientôt fini; mais, mon ami, vous avez des Vf^ij

ménagements à garder à cause de sa femme...

Écoutez... retournez chez vous, faites prendre à votre laquais un habit quelconque, et qu'il vienne annoncer ici que mademoiselle du Portail soupe chez madame de ***, le premier nom qui vous viendra à l'esprit. — Hé bien ! après? Le marquis soupera toujours avec vous, et il attendra tranquillement le retour de votre fille : c'est ainsi qu'il est fait, il vous l'a dit lui-même. — Comment donc faire?... — Comment? mon très-cher père, je fais si bien la demoiselle ! je vais m'habiller en femme, et votre fille viendra réellement souper avec vous. Ce sera votre fils, au contraire, qui sera retenu, et qui ne viendras pas. Il est six heures, je serai de retour à dix ; j'ai le temps. — A la bonne heure. Convenez pourtant que Lovzinski joue là un singulier rôle... Vous m'avez embarqué dans une aventure!... mais il n'y a plus à s'en dédire : allez vite, et revenez.

Je courus à l'hôtel. Jasmin me dit que mon père était sorti, et qu'une fort jolie demoiselle m'attendait chez moi depuis plus d'une heure. Une jolie demoiselle, Jasmin I Je m'élançfti

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l54 UNE ANNÉE DE LA VIE

comme un trait dans mon appartement. Ahl Ah!

Justine, c'est toil Jasmin disait bien que celait une jolie demoiselle; et j embrassai Justine. Gardez cela pour ma maîtresse, me dit- elle d'un petit air boudeur.. — Pour ta maîtresse, Justine? tu la vaux bien! — Qui vous l'a dit? — Je le soupçonne ; il ne tient qu'à toi que j'en sois certain ; et j'embrassai Justine, et Justine me laissait faire, en répétant : Gardez cela pour ma maîtresse. Mon Dieu ! que vous êtes bien avec vos habits, aJ.outa-t-elle; est-ce que vous les quitterez encore pour vous déguiser en femme? — Ce soir, pour la dernière fois, Justine : après cela, je serai toujours homme... à ton service, belle enfant. — A mon service ? oh ! que non; au service de madame. — Au sien et au tien en même temps, Justine. — Oui dà! il vous en faut donc deux à la fois? — Je sens, ma chère, que ce n'est pas trop; et j'embrassai Justine, et mes mains se promenaient sur une gorge fort blanche, q'u on ne défendait presque pas. Mais voyez donc comme il est hardi! disait Justine. Qu'est devenue la modestie de mademoiselle du Portail? — Ah! Justine, ah! tu ne sais pas comme une nuit m*a changé ! — Cette nuit-là 'avait bien changé ma maîtresse aussi; le lendemain elle était pâle,

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DU CHEVALIER DE FAUBLAS. l55

fatîgaée... Mon Dieu! en la voyant, je n'ai pas eu de peine à deviner que mademoiselle du Portail était un bien brave jeune homme I — Quand je te dis, Justine, que je n*en aurai pas trop de deux!

Je voulus Fembrasser. Pour cette fois elle se d^endit en reculant. Mon lit se trouva derrière elle, elle y tomba à la renverse; et par un malheur auquel on s'attend peut-être, je perdis Téquilibre au même instant.

Quelques minutes après, Justine, qui ne se pressait pas de réparer son désordre, me demanda en riant ce que je pensais de la petite espièglerie qu'elle avait faite au marquis. — Quoi donc, mon enfant? — . L'étiquette au milieu du dos. Que dites -vous du tour? — Charmant, délicieux, presque aussi bon que celui que nous venons de faire à la marquise. — A propos d'elle, et ma commission donci ma maîtresse vous attend...

Elle m'attend? J'y cours. — Là! le voilà parti; et où courez-vous? — Je n'en sais rien. — Voyezdonc comme il me plantait là ! — Justine, c'est que... tu conçois... — Je conçois que vous êtes un franc libertin. — Tiens, Justine, faisons la paix : un louis d'or et un baiser. — Je prends Tun trèsvolontiers.. « et je vous donne l'autre de bon

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l56 UNE ANNÉE DE LA VIE

cœur. Le charmant jeune homme! joli, vif et généreux! Oh! comme vous avancerez dans le monde I Ah çà, partons ; suivez-moi par derrière, à quelque distance et sans affectation. Vous me verrez entrer dans une boutique ; à côté est une porte cochère que vous trouverez entr ouverte, vous entrerez vite. Un portier vous demandera qui vous êtes ; vous répondrez, V Amour. Vous grimperez au premier étage. Sur une. petite porte blanche vous lirez ce mot, Paphos. Vous ouvrirez avec la clef que voici, et vous ne resterez pas longtemps seul.

Avant de sortir, j'appelai Jasmin pour lui ordonner de prendre un autre habit que celui de la maison, et d'aller, de la part de M. de Saint- Luc, annoncer à M. du Portail que son fils ne reviendrait pas souper.

Cependant Justine s'impatientait. Je la suivis. Elle entra chez une marchande de modes. Je me précipitai dans la porte cochère. L'Amour, criai-je au portier, et d'un saut je fus à Paphos, J'ouvris, j'entrai. Le lieu me parut digne du dieu qu'on y adorait. Un petit nombre de bougies n'y répandait qu'un jour doux. Je vis des peintures charmantes ; je vis des meubles aussi élégantsque commodes; je remarquai surtout, dans le fond

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d'une alcôve dorée, tapissée de glaces, un lit à ressorts, dont les draps de satin noir devaient relever merveilleusement Téclat d'une peau fine et î blanche : alors Je me ressouvins que j'avais promis à M. du Portail de ne plus revoir la mar- v quise, et Ton devine que je m'en ressouvins trop tard.

Une porte, que je n'avais pas remarquée, •

s'ouvrit tout à coup. La marquise entra. Voler dans ses bras, lui donner vingt baisers, l'emporter ^ïv^tt^

dans l'alcôve, la poser sur le lit mouvant, m'y ' ^^^li

plonger avec elle dans une douce extase, ce fut \ -i^^^

l'affaire d'un moment. La marquise reprit ses .( ^ *

sens en même temps que moi. Je lui demandai '' \

comment elle se portait. Que dites-vous donc? /''•iî^il'&J

répondit-elle d'un air étonné. Je répétai : Ma '

chère petite maman, comment vous portez- vous? Elle partit d'un éclat de rire : Je croyais avoir mal entendu; le comment vous portez-vous est excellent; mais si j'étais incommodée, il serait bien temps de me le demander. Croyez-vous que ce régime-ci convienne à une personne malade?

Mon cher Faublas, ajouta-t-elle en m'embrassant tendrement, vous êtes bien vif. — Ma chère petite maman, c'est que je sais aujourd'hui bien de^ choses que j'ignorais il y a trois jours, -^

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Craignez-vous de les oublier f fripon que vous êtes. — Oh ! non. Oh ! non, répéta-t-elle en me contrefaisant; je vous crois bien, monsieur le libertin. (Elle m*embrassa encore.) Promettez de ne vous en souvenir jamais qu*avec moi, de ces choses-là. — Je vous le promets, ma petite maman. — Vous jurez d'être fidèle t — Je le jure. — Toujours? — Oui, toujours. — Mais, dites-moi donc, vous avez beaucoup tardé à me venir joindre, petit ingrat. — * Je n'étais pas chez moi ; j ai dîné chez M. du Portail. — Chez M. du Portail I II vous a parlé de moi t — Oui. — Vous ne lui avez pas compté les folies?... — Non, maman. Elle continua d'un ton très sérieux : Vous lui avez bien dit que j'ai été, comme le marquis, trompée par les apparences? -^ Oui, maman. Et que je le suis encore? poursuivit- elle d'une voix tremblante, mais en me donnant le baiser le plus tendre. — Oui, maman. Charmant enfant I s'écrîa-t-elle ; il faudra donc que je t'adore! — Si vous ne voulez pas être une ingrate, il le faudra. Cette réponse me valut plusieurs caresses ; et puis un reste d'inquiétude se faisant sentir encore : Ainsi vous avez assuré M. du Portail que je vous crois... fille? ajouta la marquise en rougissant. ^Oui. — Vous savez donc mentir? — Est-ce que

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sa maman !

j ai menti? — Je pense que le fripon se moque de ''M^k

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Je feignis de vouloir m'enfuir; elle me retint. Demandez pardon tout à 1 heure, monsieur. Je le demandai comme un homme qui était bien sûr ;?¥J5

de l'obtenir; le badinage s'échauffa, la paix fut ' '::\

signée. ^^'^!

Vous n'êtes plus fâchée? dis-Je à la marquise. -^^i

Bon! répondit elle en riant, est-ce que la colère ,. 5^

d'une amante lient contre de pareils procédés? — ;^!^

Petite maman, je passe avec vous des moments "^

bien doux : savez-vous à qui j'en ai l'obligation? . '"%

— Il serait bien singulier que vous crussiez de- \^ voir de la reconnaissance à quelque autre qu'à moi . * ^ J

— Cela est singulier, j'en conviens; mais cela est. ,v ^:

— Expliquez-vous, mon bon ami. — J'ignorais le * iv bonheur que vous me prépariez ; je serais encore • ^ ^ >ft^ chez M. du Portail, si votre cher mari n'était venu • •" ^>v^! faire une visite... — A M. du Portail? — Et à ^ '^"HB moi, maman. — Il vous a vu chez M. du Portail?

Ici, je racontai à ma belle maîtresse tout ce qui s'était passé dans la visite que le marquis nous avait faite. Elle se contint beaucoup pour ne pas rire. Ce pauvre marquis, me dit-elle, il a la plus maligne étoile ! il semble qu'il aille exprès chercher le ridicule I Une femme est bien malheu-

-Ci*

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reuse, mon cher Faublas, dès qu elle aime quelqu'un; son mari n'est plus quun sot. — Petite maman, vous nêtes pas tant à plaindre! il me semble que dans ce cas, le malheur est pour le mari. Ah! cest que, répondit-elle en prenant un air sérieux, on souffre toujours des humiliations qu'un mari reçoit. — On en souffre quelquefois, je le veux bien; mais aussi n'en profite-l-on jamais? — Faublas! vous vous ferez battre!... Mais, dites-moi, il faut que vous alliez souper avec le marquis, et vous n'avez pas de robe ; et puis, comptez-vous me quitter sitôt? — Le plus tard qu'il me sera possible, ma belle maman. — Mais vous pouvez vous habiller ici. A ces mots elle sonna Justine : Va, lui dit-elle, chercher une de mes robes ; il faut que nous habillions mademoiselle. Je fermai la porte sur Justine, qui me donna un petit soufflet; la marquise ne s'en aperçut pas : je retournai près d'elle.

Petite maman, êtes-vous bien sûre que votre femme de chambre ne jasera pas? — Oui, mon ami; je lui donnerai pour se taire, beaucoup plus d'argent qu'on ne lui en donnerait pour parler. Je ne pouvais vous recevoir chez moi ; il fallait renoncer au plaisir de vous voir, ou me décider à fi^irç unç imprudçnçç ; mon cher Faublas, je n'ai

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pas balancé... Charmant enfant ! ce n'est pas la première folie que tu me fais faire. Elle prit ma main qu'elle baisa, et dont elle se couvrit les yeux. — Petite maman, vous ne me voulez plus voir ? Ah! toujours et partout! s ecrîa-t-elle ; ou bien il eût fallu ne te voir jamais.

Ma main, qui tout à l'heure me cachait ses yeux, maintenant était pressée sur son cœur : son cœur ému palpitait; se^ longues paupières se remplissaient de larmes, et sa bouche charmante, approchée de la mienne, demandait un baiser : elle en reçut mille! un feu dévorant me brûlait : je crus qu'il était partagé, je voulus l'éteindre; mais mon amante plus heureuse, plongée dans l'ivresse d'un tendre épanchement, goûtait les inexprimables douceurs des plaisirs qui viennent deTâme : elle refusa des jouissances moins ravissantes, quoique délicieuses.

Ne plus te voir! reprit-elle, ce serait ne plus exister, et je n existe que depuis quelques jours... Une imprudence! ajouta-t-elle bientôt, en promenant sur tous les objets qui nous environnaient ses regards étonnés; ah! n'en ai-je fait qu'une? ah! combien j'en dois risquer encore, si j'en juge par celles qu'en si peu de temps tu m'as obligéq de con^mettrcî — - Chère maman, je mç

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permets une question peut-être bien indiscrète : mais vous excitez ma vive curiosité. Chez qui sommes-nous donc ici? Cette question, tira la marquise de lextase où elle était : — Chez qui nous sommes?... chez... chez une de mes amies.

— Cette amie-là aime... Madame de B'**, tout à fait remise» se hâta de m'interrompre : Oui, Faublas, elle aime, vous avez dit le mot ; elle aime ! . . . c'est l'amour qui a fait ce lieu charmant; cest pour son amant... — Et pour le vôtre, ma petite maman. — Oui, mon bon ami, elle a bien voulu me prêter ce boudoir pour ce soir. — Cette porte par laquelle vous êtes entrée? — Donne dans ses appartements. — Maman, encore une question.

— Voyons. — Comment vous portez-vous? (Elle me regarda d'un air étonné et riant.) Oui, contînuai-je, plaisanterie à part, vous étiez malade avant-hier... M. de Rosambert... — Ne me parlez pas de lui. M. de Rosambert est un indigne homme, capable de me faire à moi mille noirceurs, et à vous mille mensonges. Qu'il vous trouve disposé à le croire, il vous affirmera confidemment qu'il a eu tout l'univers. Encore, s'il n'était que fat, on pourrait le lui pardonner; mais ses odieux procédés pour moi, quand même Je les aurais mérités, seraient toujours inexcu-

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sables. — Il est vrai qu'il nous a bien tourmentés avant-hier. — Je n'ai pas fermé Toeil de la nuit ! laissons cela cependant... Quand je te vois, mon bon ami, Je ne songe plus à ce que j'ai souffert pour toi... Qu'il est bien dans ses habits d'homme!... qu'il est joli!... qu'il est charmant! mais, quel dommage ! ajouta-t-elle en se levant d'un air léger, il faut quitter tout cela ! Allons, monsieur de Faublas, faites place à mademoiselle du Portail. A ces mots, elle délit d'un coup de main tous les boutons de ma veste. Je me vengeai sur un iichu perfide, que j avais déjà beaucoup dérangé, et que j'enlevai tout à fait. Elle continua l'attaque, je me plaisais à la vengeance; nous ôtions tout, sans rien rétablir. Je montrai à la marquise demi-nue, l'alcôve fortunée, et cette fois elle s'y laissa conduire.

On grattait doucement à la porte; c'était Justine. Il faut lui rendre justice, pour cette fois elle avait fait promptement sa commission. Quoique peu décemment vêtu, j'allais, sans y songer, ouvrir à la femme de chambre : la marquise tira un cordon ; des rideaux se fermèrent sur nous, la porte s'ouvrit.— Madame, voici tout ce qu'il faut; vous aiderai- je à l'habiller ? — Non, Justine, je m'en charge; mais tu la coifferas; je te sonnerai.

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Justine sortit; nous nous amusâmes quelque

temps encore à contempler les tableaux riants et

multipliés que nous offraient les glaces dont nous

%^Ky étions environnés. Allons, médit la marquise en

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