CHAPITRE L
Sommaire : M. de Préchartrain. — Son avance. — 6on mariage. — Portrait de madame de Précharirain. — Les provinciales raffolent de Paris et de Versailles. — Luîtes intestines de ménage. — Arrivée à Paris. — - L'air de la capitale convient aux jeunes femmes. — Préchartrain s'y plaît beaucoup moins. — il veuf retourner au Quercy. — Pâmoison très- opportune. — Une femme qui entend bien la vie. — Médianoche. — Le chevalier de Plessac. — Madame de Nointel et Roquebrune. — Le soupâr.
— - Fureur de Préchartrain. ' — Moyen qu'emploie sa femme pour l'apaiser. — Recours auprès du beau-père. — Remède souverain pour guérir les rébellions maritales de Préchartrain. — Son esprit. — Pauvreté qu'il dit sur mon compte. — Ma riposte.
Ce M. de Préchartrain était l'homme lé plus avare qui fut au monde. Il avait renoncé à la cour, parce qu'il disait qu'il fallait changer trop souvent de chausses et de pourpoint. 11 s'était fait faire, en 1655, chez le fournisseur de Bussy-Rabutin, un habit de satin, couleur violette, qui lui durait encore au printemps de Tannée 1662-
Mais rien ne donnera une meilleure idée de son avarice que ce qui lui arriva avec sa femme, après environ seize mois de mariage. C'était une demoiselle Daubreval, appartenant à une assez bonne maison du Quercy, , et dont le douaire, comme bien on pense, devait être considérable; car jamais Préchartrain ne l'eût épousée, sans l'espérance d'une bonne aubaine pour le présent et l'avenir.
Les noces s'étaient faites à Gahors, et fort pauvrement, il faut bien le dire, du côté surtout de Préchartrain. La corbeille était d'une chétive apparence, l'écrin n'avait rien de merveilleux, et quant à l'arrangement de la cérémonie, il avait été des plus mesquins. On en avait fort glosé dans la ville, et le curé, qui était rieur de sa nature, s'amusait souvent à répéter que le mariage de Préchartrain, à l'église, avait coûté au noble époux moitié moins cher que celui de son apothicaire, célébré dans la même paroisse, huit jours auparavant.
Mademoiselle Daubreval n'avait pourtant point paru se formaliser de cette économie , poussée jusqu'à l'impertinence. Le père Daubreval avait lui-même fermé les yeux, et pendant quelque temps, Préchartrain put espérer que rien ne s'opposerait, dans son ménage, à sa manie de liarder et de thésauriser.
Mais il avait compté, nous ne dirons pas, sans son hôte, mais sans sa femme.
Madame de Préchartrain avait la fraîcheur d'une beauté de vingt ans et l'adresse d'une femme de quarante. Elle savait ce que vaut la prudence, et sa conduite fut un petit chef-d'œuvre de persévérance et d'habileté. Du fond
de sa province, elle avait entendu parler de Versailles, de Marly, de Louis XIV, du dauphin, de Lauzun, et de toutes ces merveilles étincelantes dont se composait alors ce magnifique paradis terrestre qu'on appelait la cour de France. Sa naissance, sans être de premier ordre, était cependant de celles qui donnent entrée partout.
Elle avait donc en sa possession la clef d'or qui devait lui ouvrir à deux battants ce temple où il lui semblait qu'elle pouvait, tout aussi bien qu'une autre, jouer le rôle de prêtresse, ou même de divinité.
Elle en toucha un mot à Préchartrain.
Préchartrain jeta les hauts cris.
Elle le laissa quinze jours tranquille. Puis, un matin qu'il avait touché ses fermages, elle revint à la charge.
Préchartrain cria moins haut. . . mais il bougonna plus longtemps.
Il commence à s'y accoutumer,., pensa madame de Préchartrain. Nous ne lui laisserons pas perdre cette bonne habitude.
Et, de semaine en semaine, elle ne cessa de l'étourdir de la même proposition, retournée dans tous les sens, présentée sous toutes ses faces, supplice de patience-, auquel les femmes s'entendent à merveille, surtout quand c'est un sentiment de coquetterie qui leur met aux mains l'instrument de torture, et que la victime est un mari.
L'effet se fit attendre, mais il vint. Un beau jour, las de lutter, fatigué de s'entendre répéter la même chose, Préchartrain consentit à prendre la route de Paris. C'était la station nécessaire pour s'acheminer de là à Versailles. '
Jusqu'ici pourtant, il s'exécutait d'assez bonne grâce, et ne se plaignait pas encore trop. Sa femme était parvenue à lui persuader que l'air de cette partie de la France ne convenait point à sa santé, d'où il résulta que la bonne âme voulait aller à Paris, comme on Va prendre les eaux de mer, ou faire un voyage dans les pays chauds .
On partit. La route se fit de mauvaise humeur. Mais qu'importait à la belle madame de Préchartrain? Les bouderies de son époux étaient bien le moindre de ses soucis !
êO LES AVENTURES
L'important était d'arriver.
On arriva.
Alors, soit contentement, soit réellement influence du climat, madame "de Préchartrain devint plus jolie, plus fraîche, plus rayonnante que jamais. Elle alla voir chaque jour ses anciennes amies du couvent, qui toutes faisaient leur petit chemin dans le monde, et tenaient, pour la plupart, à la plus haute société. Il en était une surtout, madame la marquise de Nointel, qui passait pour une dos plus spirituelles et des plus gaies viveuses du temps, réputation qu'elle n'avait certainement pas volée. Mesdames de Nointel et de Préchartrain se montrèrent partout ensemble, aux promenades, aux cercles, aux spectacles, si bien qu'on ne les nomma plus que les inséparables, et que la renommée de la marquise ne tarda pas à déteindre sur l'individualité provinciale de la jolie transfuge de Cahors.
Préchartrain se dépitait, maugréait et maigrissait à vue d'œil.
Vint enfin la présentation à la cour. Ici, les entrailles de l'avare furent comme dévorées par un poison ardent. Il eut des tiraillements effroyables, refusa tout net de s'exécuter, et déclara qu'il voulait retourner dans le Quercy.
A ce mot de Quercy, madame de Préchartrain eut recours à un expédient dont, jusqu'alors, elle s'était gardée d'abuser, soupçonnant bien qu'elle en aurait besoin un jour, et qu'il était indispensable de le réserver pour des occasions décisives.
Elle fit semblant d'éprouver un de ces frissons convulsifs qui parcourent tous les membres dans l'espace d'une seconde... puis, le mari ayant brutalement répété son ultimatum, elle chancela subitement, s'affaissa ser ses jambes et tomba en pâmoison.
Le coup était préparé. La marquise de Nointel survint, cria à la tyrannie et déclara, sans plus de façon à Préchartrain qu'il n'était qu'un sot, de vouloir s'opposer à une: conduite, qui non-seulement était la plus simple «et la plus naturelle du monde, mais encore devait augmente:' dans des proportions incalculables son honneur et sa considération. Préchartrain, outre qu'il était ladre , avait grand'peur de l'opinion générale. Il savait la marquise
plus bavarde qu'une pie, et comprit tout de suite que, s'il persistait dans son refus, il serait la fable de tous, avant le lendemain matio.
Il consentit. C'était une nouvelle plume qu'on lui arrachait. Le lendemain soir, on le conduisit, plutôt qu'il n'alla, à Versailles. Sa femme était admirable ; lui, était rouge comme un coq.
Il faut dire toutefois qu'il ne s'était décidé à faire la dépense des deux toilettes (celle de madame et la sienne), qu'à la condition que le tailleur n'en exigerait le payement que six mois plus tard. Il avait peut-être fait ce raisonnement, bien digne d'un avare, à savoir, qu'en six mois il pourrait mourir et, par conséquent, ne pas payer.
Une fois sur la route du plaisir, madame de Préchartrain ne s'arrêta plus. Après le goût des dépenses, vint le goût des aventures galantes. Madame de Préchartrain, qui voulait tâter de tout, jeta successivement son dévolu sur cinq à six gentilshommes, mieux faits les uns que les autres et qui faisaient de la vie de Préchartrain un cauchemar perpétuel.
Un soir que ce dernier rentrait dans sa maison de la rue Saint-Antoine, songeant aux folies de sa femme et établissant des comptes dont la preuve lui paraissait déplorable, il fut très-étonné de voir, dans le réduit conjugal, une lumière plus vive que de coutume. Il s'arrêta, interdit, et prêta l'oreille. On riait, on chantait, et ce qui sonna plus rudement encore à son oreille, on choquait des verres...
Il y avait chez lui médianoche et souper, — et il l'ignorait !
Alors, il se rappela qu'il avait dit à sa femme, en sortant, qu'il irait visiter une de ses fermes, située à quatre lieues de Versailles, et que, très-probablement, il y coucherait. C'avait été effectivement son intention ; mais au moment de partir, un obstacle imprévu l'en avait empêché.
Il paraît que la circonstance avait semblé des plus favorables pour une petite réjouissance nocturne. On s'ennuie tant quelqnefois, et les bonnes heures sont si rares! Madame de Préchartrain avait, à ce qu'il paraît, raisonné dans ce sens, tout à fait plausible, selon moi, et elle avait
3me vol. 6
invité à une petite collation, toute gracieuse et pimpante un sien ami, M. le chevalier de Plessac, jeune blondin à l'œil éveillé, ainsi qu'un couple également fort agréable et non moins joyeux, composé de la marquise de Nointel et d'un certain Roquebrune, espèce de cro [uemitaine, qui se faisait passer pour gentilhomme, sans avoir jamais fail très-clairement preuve d'aucun quartier de noblesse, mais dont certaines femmes, et madame de Nointel en particulier, se passaient volontiers la fantaisie, parce qu'il était assez beau garçon, carré d'épaules, solide à table, peu difficile en amour, et discret.
Au fond, Préchartrain n'était pas endurant. Il entra tout Dottéet éperon né au beau milieu de ce quatuor qui songeait à tout autre chose qu'à être prudent. Au moment où l'importun entra, les chevelures étaient tant soit peu flottantes, les robes légèrement décolletées, les visages d'un rouge feu, les yeux égrillards, les tailles cambrées, les flacons à peu près vides, et certaines agrafes beaucoup moins attachées qu'elles n'auraient dû. l'être.
Ce fut la tête de Méduse. Tout se tut, à l'exception pourtant de madame de Nointel, qui s'écria, en riant à gorge déployée :
— Gomment! c'est notre bon ami Préchartrain! Donnez- /ous donc la peine de vous asseoir, Préchartrain. Vous allez souper avec nous!
Mais Préchartrain n'était pas disposé à rire. 11 avait la jalousie très-mauvaise, et il lit mine de vouloir tout brider. Sur quoi Roquebrune, se levant, alla le saisir par le bi*as, et l'ayant conduit devant une croisée ouverte, lui dit tranquillement :
— Mesurez la distance qu'il y a d'ici dans la rue Si
vous dites un mot, si vous faites un mouvement, je vous jette par la fenêtre.
Le pauvre Préchartrain se débattait comme un diable dans la griffe de Roquebrune; mais il n'était pas à beaucoup près aussi fort, et ses grands mouvements n'aboutissaient à rien.
Madame de Préchartrain accourut elle-même pour le délivrer.
— Sortez, dit-elle en s'adressant à Roquebrune et à madame de JNointel, je me charge de l'apaise»
La nuit fut une longue bataille. Préchartrain fit uneénumération complète de tous les griefs qu'il avait contre sa femme. Mais, chose singulière, ce qu'il lui reprochait le plus amèrement n'était pas son infidélité, mais le gaspillage de ce qu'il appelait ses économies.
Il leur fut impossible de s'entendre, et le jour suivant Préchartrain partit pour Cahors, annonçant qu'il allait trouver le père de sa femme et qu'il saurait'bien la faire rentra dans le devoir.
— Si je pouvais la faire enfermer dans un couvent, se disait-il en roulant sur la grande route, elle ne me dépenserait plus rien. Ah ! ce serait le paradis!
Il ne pensait pas plus au chevalier de Plessac que s'il n'eût jamais existé.
Arrivé à Cahors, il s'empara du vieux Daubreval; pendant près de deux heures, et lui raconta, avec force détails, tous les déportements de sa femme, et sa conclusion fut, que si on ne lui rendait pas bonne justice, il se la ferait lui-même, en provoquant un scandale qui retomberait sur qui de droit.
M. Daubreval, qui était un fin matois et qui, connaissant parfaitement son gendre, voyait fort bien où le bât le blessait, lui répondit avec une grande dignité :
— Je partage en tous points votre opinion, mon gendre, et suis d'avis que ma fille est inexcusable. Si vous la croyez réellement indigne de pardon, si vous croyez qu'il soit de votre devoir de vous montrer impitoyable et d'aller aux dernières extrémités, je me joindrai à vous pour la punir afin qu'on ne puisse pas dire que le père est moins sévère que l'époux... Je la déshériterai.
Un quart d'heure après que ce mot sacramentel avait été prononcé, Préchartrain, abasourdi et la tête perdue, redemandait des chevaux et prenait congé de son beaupère.
Jamais depuis il n'a reparlé à sa femme, ni de ses dépenses, ni du souper, ni du petit chevalier de Plessac 11 a recommencé à considérer madame de Préchartrain comme une mine d'or sur laquelle il aura tôt ou tard de bonnes redevances a toucher.
Seulement, et par forme de précaution, il a eu bien soin de lui faire un enfant.
Je n'ai jamais eu avec Préchartrain que très-peu de relations. Je l'ai pourtant vu souvent à Paris pendant l'année où la reine Christine de Suède se rendit en France et se signala à Fontainebleau par le meurtre de son écuyer Monaldeschi.
Nous étions assez mal ensemble et je ne me rappelle de nos rapports qu'une seule circonstance qui pourra donner une idée de la platitude de ses sentiments et de son esprit. Ne lui prit-il pas envie un jour de faire l'aimable et le léger avec moi et de me dire, à propos de quelques plaintes qu'une dame avait bien voulu faire entendre à mon sujet :
— Ah ! cher monsieur de Roquelaure, on m'avait toujours dit que vous étiez un ingrat et je n'avais jamais voulu le croire.
— Moi, cher monsieur de Préchartrain, lui ripostai-je très-sérieusement, on ne m'a dit qu'une seule fois que vous étiez une bête et je l'ai cru tout de suite.