‹ Les aventures du Duc de Roquelaure (volume 2)Chapitre 14 sur 30 · CHAPITRE LI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LI

Sommaire : Déclin de l'étoile de La Vallière. — - La campagne de Flandre. — Le siège de Lille. — Séjour de la cour à Arras. — Une lettre anonyme. — Générosité de la reine .— Deux mots sur madame la marquise de Montespan. — Louis XIV me fait mander. — Le couloir mystérieux. — Ma rencontre avec madame de Montespan. — Je voudrais bien recommencer. — Voyage à cheval. — Mon retour à Paris avec MM. de Piennes et de Saulx, à deux heures du matin. — Nous tenons conseil sur l'emploi de notre nuit. — Madame de Courcelles-Marguenat. — Un couple mal assorti. — Confidence de madame de Gourcelles. — Je tâche de justifier sa confiance. — Le souper. — Les deux lits. — Une réminiscence d'amour conjugal. — L'enfant de Bxancas a un pore. — Je suis récompensé de mes peines au delà de mes espérances.

Sa Majesté Louis XIV ne donnait point à ses sujets l'exemple de la constance en amour. L'heure qui avait

sonné la faveur et la gloire de La Vallière était déjà bien loin, et malgré la tendresse vraiment méritoire de celte charmante beauté, la passion du roi commençait à décroître et menaçait même de s'éteindre.

Les premières atteintes que nous eûmes à la cour du changement qui s'opérait dans le cœur du monarque datent du temps où Sa Majesté faisait la campagne de Flandre.

Le siège de Lille commença à la Notre-Dame d'août. La noblesse française, excitée par la présence du roi, y fit des prodiges de valeur, et le marquis de Péguillin surtout s'y distingua de la façon la plus honorable. En apprenant que ce seigneur avait emporté une demi-lune, l'épée à la main, de manière à faire battre la chamade aux ennemis dès le début de son attaque, et qu'on lui avait donné des otages qu'il avait immédiatement envoyés au roi, mademoiselle de Montpensier pensa perdre connaissance : elle nourrissait déjà pour lui ce sentiment romanesque et exclusif dont elle semblait tirer vanité.

Pendant ce temps, la cour était à Arras.

Ce fut à peu près vers cette époque que la reine reçut, par la poste, une lettre non signée qui parut faire une vive impression sur elle. Son émotion fut si forte qu'elle voulut être seule et congédia toutes ses femmes, ne gardant auprès d'elle que mademoiselle de Montpensier.

— - Votre Majesté semble indisposée, dit cette dernière. Veut-elle que j'appelle du secours.

— Du secours ! répondit tristement la reine, il n'en est pas contre les maux dont je souffre.

Mademoiselle garda le silence.

— Ètes-vous mon amie ? demanda enfin la reine en tendant sa main à la duchesse.

— Fournissez-moi quelque occasion de me dévouer pour vous et vous ne m'adresserez plus de pareilles questions.

— Eh bien, lisez-moi ceci.

Mademoiselle prit la lettre, la déplia et lut ce qui suit :

« Madame la Reine,

« Quand on est placé trop près des choses, on ne saurait « ni les voir ni les juger. Votre Majesté habite la cour et

• cependant rien de ce qui s'y fait, s'y passe ou s'y dit, ne lui « est connu. Il ne serait donc pas mauvais, à mon avis, « que, de temps en temps, une âme charitable vînt vous x ouvrir les yeux sur vos propres intérêts. C'est ce que j'ai x entrepris de faire en cette occasion, madame la Reine, en x vous avertissant d'une particularité qui a très-certainei ment échappé à votre clairvoyance. Le roi, personne ne « l'ignore, vous a retiré son cœur pour l'aller porter aux « pieds de mademoiselle de La Vallière. C'est un scandale « qui a eu trop d'éclat pour que vous n'en ayez pas vous- « même été frappée. Mais, aujourd'hui, une nouvelle révo- « lution s'est opérée dans l'esprit du roi, et comme il serait « possible que Votre Majesté pût profiter de cette modifica- « tion dans les sentiments de son époux pour essayer de « le ramener à elle, j'ai cru remplir un devoir en vous dé- « voilant la vérité.

« Mademoiselle de La Vallière est donc détrônée et celle « qui va probablement la remplacer sur ce trône de scan- « date et d'impiété, est madame de Montespan. Mon inten- « tion n'est pas de signaler cette dame à votre colère. Il est « tout naturel que l'éblouissante gloire du grand Louis t exerce sur les âmes tendres une influence à laquelle il « est bien difficile de se soustraire, mais il est une femme « que je crois de mon devoir de vous désigner comme « ayant conduit toute cette intrigue et ayant favorisé ce « dénouement par des machinations infernales.,.

« Cette femme est madame de Montausier.

« C'est elle qui, lorsque Votre Majesté était àCompiègne, « favorisait les entrevues du roi avec madame de Montesx pan. C'est elle qui vous abusait par d'indignes mensonges, k en vous communiquant, sous formes de confidences oftiu cieuses, de faux rapports sur l'emploi du temps de Sa » Majesté.

« Ne croyez pas, madame la Reine, qu'en vous écrivant « ceci, j'aie été poussé par d'autres motifs que ceux d'un « prolond dévouement et d'une sincère compassion pour « votre royale personne. J'ai voulu vous instruire de ce « qui vous intéresse à un si haut point et n'aurai qu'à me « féliciter de ma démarche, si cette indiscrétion de ma • part peut déjouer les plans concertés par vos ennemis.

« Je prie Votre Majesté de croire que pas un de ses

« sujets n'est plus attaché que moi à sa gloire et à son « bonheur. »

Mademoiselle laissa glisser la lettre entre ses doigts.

— Et pas de signature, dit la reine.

— C'est justement pour cela, madame, dit mademoiselle de Montpensier, que vous ne devez attacher aucune importance à cette dénonciation. Écrire une lettre sans la signer est toujours l'acte d'un lâche, qui craint la responsabilité de ses actes, ou d'un ennemi, qui n'oserait soutenir le démenti donné à sa parole. Je ne crois rien de ce que je viens de lire.

— Moi, reprit gravement la reine, c'est différent. Je crois tout.

— Et que compte faire Votre Majesté?

— Vous allez voir.

La reine sonna.

Un huissier accourut.

— Allez me quérir M. le marquis de Montpesat.

Le marquis de Montpesat était gouverneur d'Arras, et, depuis l'arrivée de la cour dans cette ville, en faisait assidûment les honneurs à Sa Majesté. Il répondit sur-le-champ à lappel qui lui était fait.

— Monsieur le marquis, lui dit la reine, savez-vous où est le roi ?

— Sa Majesté est encore à Lille, madame.

— Eh bien, monsieur le marquis, faites seller un bon cheval, choisissez parmi vos gens le plus sûr et le plus discret et envoyez- le à Lille à franc-étrier. Arrivé là, recommandez-lui de remettre ce message au roi lui-même Vous entendez, au roi... pas à un autre que lui.

— Vos ordres seront exécutés, madame.

Et M. de Montpesat sortit.

Cette grandeur d'âme, cette générosité étaient habituelles cbez la reine. Elle fut d'ailleurs assez mal récompensée de ses excellentes qualités. Le roi ne changea jamais de caractère, et, pour ne parler ici que de l'incident qui nous occupe, la liaison commencée entre lui et madame de Montespan ne fit que s'accroître et s'affermir.

Bientôt, on le sait, cette liaison l'ut publiquement avouée. Louis XIV aima-t-il cette favorite de la même façon qu'il

avait aimé mademoiselle de La Vallière? On He saurait le dire. L'amour est comme l'horizon d'un pays montagneux. Il change d'aspect à mesure qu'on descend ou qu'on monte. Ce qui est hors de doute, c'est que pendant longtemps on crut à une véritable passion. M. le duc du Maine et plus tard mademoiselle de Nantes fureut les témoignages vivants de cette faiblesse royale.

J'ai peu connu madame deMontespan, en ce sens que j'ai eu peu de relations suivies avec elle. Mais je n'ai jamais songé à cette aimable femme sans me rappeler ce qui m'arriva à Versailles, un soir que le roi y donnait une grande fête à des ambassadeurs étrangers.

Le roi m'avait fait l'honneur de me mander avant l'heure de la réunion pour me parler secrètement sur un sujet dont le souvenir m'est sorti de la mémoire, et j'étais resté dans le cabinet royal pendant qu'on mettait la dernière main à la toilette de Sa Majesté. Lorsque l'entretien fut achevé :

— Allez, Roquelaure, me dit le roi, allez m'attendre dans la grande galerie, et dites aux personnes qui s'impatienteraient de ne me point voir, que je ne tarderai pas longtemps.

Je me retirais en m'inclinant et me disposais à sortir par où j'étais venu, lorsque le roi dit à son coiffeur :

— Ouvrez à Roquelaure cette petite porte. Tenez, ajouta Sa Majesté en se tournant vers moi, je veux que vous connaissiez le passage de mes intimes. Par ce couloir, vous serez tout de suite à la salle du Trône.

Je fis un nouveau remerciement à Louis XIV et suivis l'indication qui m'était donnée.

Ce couloir n'était pas très-éclairé et faisait le coude vers le milieu.

Pressé d'en sortir, je marchais très-vite. Je courais presque. Arrivé au tournant, je me rencontre nez à nez avec une femme, éblouissante de parure et de beauté.

Sans le vouloir, et avec une rapidité telle que je ne pouvais me rendre compte de ce que je faisais, je la heurte et ma main, cherchant un point d'appui dans l'obscurité, va se loger, parfaitement innocente d'ailleurs de toute intention criminelle, dans un lieu charmant, sur lequel je n'avais jusque-là osé porter que les yeux.

Cette femme était madame de Montespan, qui, soit dit par parenthèse, se décolletait beaucoup.

Tout naturellement elle jeta un cri.

— Ah! marquise, ra'écriai-je en lui prenant les deux mains comme pour implorer mon pardon ; je ne l'ai pas fait exprès, je vous jure, mais je voudrais bien recommencer.

A l'époque où cette bonne fortune m'arriva, la marquise de Montespan n'était pas la maîtresse déclarée du roi. AI. de Montespan n'avait pas été banni de la cour et mademoiselle de La Valliôre n'était pas encore carmélite. Le roi et la future favorite n'en étaient qu'aux entrevues furuves, et sans en avoir eu l'intention, il se trouvait que l'avais surpris un secret important.

Je n'ai pas besoin de dire que je gardai religieusement bouche close à ce sujet. Les nommes de ma trempe et de mon caractère ne sauraient être sujets à caution de ce côté. Ils connaissent trop bien le danger d'un mot dit au hasard, d'une allusion, d'une conjecture exprimée, même sans intention, pour exposer qui que ce soit aux dangers de la calomnie ou de la médisance. Pour ma part, j'ai tou» jours tout écouté sans rien entendre, tout regardé sans rien voir.

A propos de la manière dont madame de Montespan se décolletait (et le fait est qu'elle poussait cette mode à un point dont certaines personnes étaient fort effarouchées), à ce propos donc, je rappellerai le mot d'une courtisane aussi spirituelle qu'intéressée qui allait souvent chez Ninon et à qui le chevalier de Grammont, si connu par ses piperies, reprochait un jour de ne porter que des robes montantes.

— C'est bon, dit-elle, pour les dames de la cour, honnêtes ou mijaurées, de montrer leur gorge pour rien. Nous autres, chevaliers, nous ne sommes pas assez riches pour cela.

Une demi-heure après ce petit incident, le roi parut au milieu de sa cour. C'était le soleil dans tout son éclat. Les ambassadeurs qui étaient venus pour le complimenter, demeurèrent émerveillés du spectacle imposant qui s'offrait à leur vue. Ils n'avaient sans doute jamais rien vu de pareil.

A un moment où elle passa près de moi, madame de Montespan m'adressa un sourire amical et rougit.

Évidemment, la petite familiarité que je m'étais permise envers elle ne m'avait rien ôté de ses bonnes grâces.

Cette nuit-là, nous fîmes la partie avec MM. de Saulx et le marquis de Piennes de revenir à cheval de Versailles à Paris. Nous imaginâmes en route mille folies, entrant dans presque tous les cabarets, frappant aux portes de nos amis et prenant ensuite le galop lorsqu'ils se mettaient à la fenêtre en chemise et en cornette, pour voir qui avait frappé. Nous arrivâmes ainsi à Paris vers deux heures du matin.

Notre intention était d'abord de rentrer chacun chez nous. Mais nous étions si bien éveillés, que le lit nous semblait à tous une assez pitoyable perspective.

— Où pourrions-nous aller ce soir? dis-je à de Piennes.

— Où soupe-t-on ? ajouta M. de Saulx.

— Messieurs, dit le marquis de Piennes, je vous propose, sauf meilleur avis, de venir passer le reste de la nuit chez madame de Gourcelles.

— Que fait-on chez cette bonne dame-là? demanda M. de Saulx, qui ne la connaissait pas.

— Ce qu'on y fait, répondis-je d'un ton solennel : tout, y compris l'amour!...

— Va pour la Courcellesl, s'écria de Saulx.

— De la prudence, cher ami. Le mari est jaloux comme un Turc.

— Et cela lui réussit-il?

— Comme à tous les maris qui s'avisent d'être jaloux.

— G'cst-à-ùire ?

— Qu'il est un peu plus... trompé que ceux qui, par nature ou par volonté, ferment les yeux.

— Vous me présenterez, dit M. de Saulx.

— Tu entreras entre nous deux, répondit de Piennes en me montrant. Juge si tu seras bien reçu.

Nous poussâmes en avant et en moins de dix minutes nous nous trouvâmes devant l'hôtel de Courcelles.

Notre inspiration nous avait parfaitement servis. Il y avait chez Courcelles-Marguenat une fête tout à fait agréable. On y jouait, on y dansait, ou y riait de très-bon cœur et on se proposait même de souper, — ou plutôt, — de déjeuner sur le coup de trois heures du matin.

On voit que nous étions arrivés au bon moment.

MM. de Saulx et de Piennes eurent bientôt pris le ton de la joyeuse assemblée et je n'eus pas de peine à me mettre au même diapason. Quoiqu'il y eût longtemps que je n'étais venu à l'hôtel de Courcelles, nous nous trouâmes immédiatement en grande connaissance. Madame de Chauvry, qui avait la réputation d'avoir reçu un jour le buet de son mari, dansait comme une perdue avec Rambouillet, madame d'Alais faisait tout doucettement l'amour dans un coin avec Lillebonne, et madame Pilon, jouait à je ne sais quel jeu de cartes avec madame de Ghoisy et, ayant une querelle à propos d'un coup douteux, accablait sa partie adverse d'injures et d'éclats de colère dont, au reste, on ne faisait que rire.

Comme j'étais fort disposé à plaisanter, j'allai me jeter en travers de la discussion de madame Pilon et sans trop savoir de quel côté était la raison, pris parti contre elle, uniquement pour la faire enrager.

J'en étais là quand je sentis une petite main bien douce saisir la mienne, en même temps qu'une voix, tout aussi douce, me disait :

— Cher duc, ne peut-on obtenir de vous un instant d'entretien?

Je me retournai.

C'était la maîtresse du logis en personne, madame de Courcelles-Marguenat.

Madame de Courcelles était une femme toute mignonne, avecuuetailleadiiiirableraentbien prise,un pied très-élégant, et des yeux à faire damner dix couvents de bénédictins!

Sa coquetterie était celle d'un lutin et sa gaieté habituelle était en quelque sorte devenue proverbiale.

Aussi fus-je très-étonné de surprendre un grand trouble sur sa physionomie et même une larme dans ses yeux.

— Oh! mon Dieu, m'écriai-je, chère comtesse, auriezvous sujet de vous plaindre de quelque chose ou de quelqu'un? Parlez... vous savez si je suis à vous.

Il est de fait que j'étais l'ami, — et l'ami dévoué, — de toutes les femmes bonnes, jeunes et jolies.

— C'est justement parce que je sais qu'on peut se fier à vous, répondit madame de Courcelles, que l'idée m'est venue de recourir à vos conseils dans une circonstance... des plus graves et des plus critiques...

Ces paroles presque lugubres avaient quelque chose d'étrange dans la bouche de madame de Gourcelles. Je me sentis vivement intrigué et la priai de s'expliquer.

— Pas ici, dit-elle, on pourrait nous entendre, et je serais perdue.

Perdue!... Ce mot me terrifia. Je pensai tout de suite à la jalousie de Pépoux, et entrevis des choses monstrueuses.

— Où voulez- vous que nous allions causer? repris-je en lui offrant la main.

— Dans ma chambre. On y joue la bassette. Ces gens-là ne feront point attention à nous.

L'endroit était effectivemet très-convenable pour une confidence. Les joueurs occupaient le milieu de la pièce, et il régnait de chaque côté de la cheminée un dégagement assez considérable, où deux sièges tenaient à Taise et où l'on pouvait s'entretenir commodément.

Nous prîmes donc place, et j'interrogeai du regard madame de Courcelles.

Au coup d'œil qui me répondit, je compris que j'allais recevoir une confession.

Prêtre de cette belle religion qu'on nomme amour, c'était une mission dont je devais m'acquitter pour le moins aussi bien qu'un autre.

— Monsieur de Roquelaure, me dit après quelques hésitations la jolie comtesse, vous connaissez M. de Brancas?

— C'est un de mes bons amis.

— Vous savez qu'il est absent?

— Depuis huit jours il est parti pour le Rouergue. Il y passera, dit-on, cinq à six semaines pour affaires.

Madame de Gourcelles fit une pause et baissa modestement les yeux.

— Vous savez aussi, ou plutôt, reprit-elle en rougissant comme une cerise, vous ne savez pas que M. de Brancas...

— Je ne sais rien, répondis-je vivement; mais, vous voyant belle comme vous l'êtes, je n'ai pu m'empêcher de soupçonner Brancas, admis souvent dans votre intimité, d'être fortement épris de vos charmes... Me suis-je trompé?

— Non, cher duc, et puisque j'ai résolu d'être franche, je vous avouerai que j'ai produit cet effet sur lui.,.

— Lui-môme l'a produit sur vous Est-ce cela que

vous voulez dire ?

— Précisément.

— Voilà un aveu, comtesse, que j'aurais mieux aimé, j'en conviens, recevoir pour mon compte que pour celui

! d'un autre !

— Dois-je conclure de ceci que j'aurai à me repentir de ma franchise?

— Oh ! vous ne l'avez pas cru.

Elle me pressa affectueusement la main.

— Sur quel sujet voulez-vous donc me consulter, reprisje après un assez long silence? Auriez- vous des doutes sur la fidélité de Brancas ? Votre intention serait-elle de me charger d'une commission pour lui?

— Ce n'est point là l'objet dont j'avais à vous parler, dit madame de Gourcelles. Il, s'agit de mon mari

— Aurait-il découvert quelque chose ?

— Non.

— Il n'en est encore qu'au soupçon?

-— Pas davantage.

— Enfin, sa jalousie vous inquiète?

— Sa jalousie 1...

Elle s'arrêta, comme embarrassée de ce qu'elle avait à dire. Mais bientôt elle reprit :

— Plût au ciel qu'il fût encore jaloux comme il Pétait il y a un an ! Il me resterait au moins quelque espoir, tandis que

Elle s'arrêta encore une fois.

L'énigme devenait de plus en plus indéchiffrable.

— Voyons, chère comtesse, ne me laissez pas plus longtemps dans l'incertitude. „. je brûle de savoir...

— Eh bien! apprenez donc, cher monsieur de Roquelaure, qu'il y a environ un an , à la suite d'une affreuse querelle de jalousie, M. de Courcelles-Marguenat a pris la résolution de ne plus être mon mari... que de nom- Nous avons une chambre à part, un lit à part, tout à part. En un mot, nous ne sommes plus du tout mariés. On ne s'en douterait point, n'est-ce pas, à voir les fêtes qu'il continue de donner dans cet hôtel ; et cependant c'est la vérité pure.

— Je me demande en quoi ceci peut vous contrarier, répliquai-je le plus ingénument du monde, car Gourcelles, fort honnête homme d'ailleurs, passe pour être un triste

personnage en matière conjugale, et je vous estime trop pour vous croire folle de lui.

— Aussi, n'est-ce pas là ce qui me désole.

— H y a autre chose?

— C'est cela... et ce n'est pas cela.

— Ah ! si vous parlez grec !

— Comment ! vous ne comprenez point ?

— Non, pardieu!

— Eh bien !.... Je suis enceinte... et à moins d'être fou, M. de Courcelles ne donnera à cet enfant-là, ni ses biens, ni son nom.

Je laissai échapper une exclamation que j'étouffai aussitôt.

— Diable1, diable! murmurai-je en secouant la tête, voilà qui est grave.

— C'est-à-dire, reprit la comtesse, que si je ne trouve pas moyen de sortir de là, je me jette à l'eau.

— Voulez-vous bien vous taire!... Ce sont là des remèdes qui ne remédient à rien. Qu'est-ce qu'il faudrait d'ailleurs pour vous tirer d'embarras? bien peu de chose l

— Comment! bien peu de chose!

— Certainement.

— Expliquez- vous.

— Il faudrait — tout simplement — que Courcelles couchât avec vous une toute petite fois.

La pauvre comtesse était confuse. Elle baissa le front, en disant :

— Voilà justement ce qui est impossible l

— C'est ce que nous verrons.

— Quoi! vous prétendriez... .

— Je ne prétends rien... Je sais le sujet de votre tristesse; j'ai mon idée, elle peut être bonne, elle peut être mauvaise. Ne préjugeons rien, et allons danser.

J'entraînai ma jolie pénitente au milieu de la foule. Les danseurs commençaient à prendre fatigue, et demandaient à grands cris le souper.

— Soupons! Soupons! répétèrent cinquante voix en chœur.

Courcelles , qui paraissait être d'humeur assez gaie . donna des ordres pour qu'on servît, et cinq minutes après, nous étions à table. Notre hôte fit grandement et princière-

ment les choses. Le souper fut splendide. Seulement, comme tous les repas donnés au milieu d'une fête, et auxquels trop de personnes preunent part, on parla beaucoup plus qu'on ne mangea, on rit beaucoup plus qu'on ne but. Je m'étais placé à côté de Gourcelles, et je fis en sorte qu'il bût et mangeât encore moins que les autres. Je ne cessais de lui parler de deux ou trois liaisons que je lui avais connues et dont le souvenir, je le savais, flattait singulièrement son amour-propre. Il était tout content de m'avoir revu; il éprouvait un grand plaisir à m'entendre. Je profitai de la disposition d'esprit où je le voyais pour lui dire : r

— Écoute, cher comte, voilà tous tes convives qui se lèvent déjà de table, et c'est à peine si nous autres avons eu le temps de mouiller nos lèvres. Si tu m'en crois, nous retournerons dans tes salons avec eux, nous danserons encore une petite pavane, et ensuite...

— Ensuite? dit Gourcelles.

— Nous recommencerons à souper.

— La bonne idée !

— Je n'en ai jamais d'autres.

En ce moment tout le monde quitta la table, et nous fîmes comme tout le monde. La comtesse de Gourcelles avait entendu la proposition que j'avais faite à son mari, mais elle n'y comprenait encore rien.

La fatigue commençait à' succéder au plaisir. Bientôt l'hôtel fut désert. De Piennes et de Saulx voulurent m'entraîner chez eux; mais je leur répondis que j'avais à causer d'affaires avec Gourcelles, et ils finirent par me laisser en paix.

Quand il n'y eut plus dans la maison que Gourcelles, sa femme et moi, je m'écriai :

— Allons, mes amis, mon gosier est tout à fait à sec. Si vous avez pitié de moi, retournons à table.

— Mais vous n'avez donc pas soupe tout à l'heure, me demanda ingénument la comtesse.

— Pas plus que vous, charmante enfant, qui remplissiez si bien votre oftice de maîtresse du liuu, que vous n'avez pas mangé une bouchée ; pas plus qu*e votre époux luimême, avec qui j'ai tant bavardé que je meurs de soif î

Et d'un serrement de main i'urtif, je fis comprendre à la

comtesse qu'elle eût à s'abstenir de toute réflexion intempestive.

Elle entendit à merveille, et cessa ses observations.

— Si nous faisions dresser un petit couvert dans ta chambre à coucher, dis-je à Courcelles; cette grande salle est comme le vestibule d'un vieux manoir... Gela inspire de trop graves idées. Qu'en penses-tu ?

— Va pour ma chambre.

Et des ordres furent donnés pour qu'il fût satisfait à mon désir.

Courcelles n'avait réellement point soupe. J'y avais mis ordre en lui parlant sans lui laisser aucune espèce de répit et en le forçant de répondre à la totalité de mes interrogations.

Aussi se trouva-t-il fort heureux de se remettre à table.

— Holà, Germain ! holà, Picard ! holà, Bourguignon ! s'écria-t-il, du Champagne comme s'il en pleuvait! Roquelaure^st homme à vider ma cave... Je veux l'accabler de mon hospitalité.

La nouvelle collation fut servie en quelques minutes. Je veillai à ce que la table fût très-petite, de manière à ce que nous fussions tous trois peu séparés l'un de l'autre. Mon Courcelles était fort disposé à la gaieté, et je n'eus pas besoin de le chatouiller pour le faire rire. De son côté, la comtesse lançait quelques petits brandons, pour allumer L'incendie. Le feu se mit bientôt au cerveau de l'excellent marij avec lequel je trinquais dix fois par quart d'heure, sans qu'il s'aperçût que mon verre, toujours plein, ne se vidait pas le moins du monde. On comprend que j'avais besoin de tout mon sang-froid.

— Ce cher Courcelles! Il y a si longtemps que je ne l'avais vu !

— Un siècle, mon bon ami, un siècle 1 Où diable étais-tu fourré pendant tout ce temps-là?

— Te dire où j'étais fonrrô serait peut-être assez peu décent. Mais je puis t'avouer que depuis quelques jours je suis amoureux.

— Amoureux !

— Amoureux.

— Toi... Roquelaure!

— Moi-même... en personne.

— Allons donc !

— Il n'y a pas d'allons donc.

— C'est sérieux?

— • A en être triste !

— Et de qui es-tu amoureux?

— D'une femme accomplie.

— C'est toujours comme cela. Je n'ai plus de Champagne. Verse !

— Tiens, bois, et n'attaque pas ma déesse.

— Est-ce que c'est une nymphe de l'Opéra?

— Par exemple ! elle va à la cour !

— Ce ne serait pas une raison.

— Voyons... sois ivre, je te le permets, Gourcelles; mais ne sois pas impertinent.

— Je cesserai d'être impertinent, mais pour devenir curieux. Fais-moi le portrait de celle que tu aimes.

— Oh ! mon ami, dit la comtesse, vous allez mettre M. de Roquelaure sur un chapitre bien scabreux.

— Rassurez-vous, comtesse, je ne ferai qu'un portrait au crayon et non une statue à l'antique. Votre présence es d'ailleurs tout à fait nécessaire à la vérité de l'esquisse que je vais entreprendre.

Courcelles tendit son verre. Je l'emplis jusqu'au bord et m'écriai :

— Voici le portrait qu'on me demande. Celle que j'aime, mon cher Courcelles, est un petit démon de grâce, de gentillesse et d'esprit. Bile a les yeux pétillants, le nez aquilin, les lèvres vermeilles et les cheveux admirables de ta femme ici présente. Si je ne connaissais parfaitement sa famille,

c croirais qu'elles sont sœurs.

— Comment ! fit Courcelles, dont la langue s'embarrassait déjà, ta bien-aimée ressemble à ma femme?

— Crois-tu qu'elle en soit plus mal?

— Au contraire. Je t'en félicite.

Et Courcelles voulut m'embrasser, car il était fort tendre dans le vin, mais, au lieu de cela, il passa entre la table et moi et alla embrasser sa femme.

Elle fit un petit mouvement en arrière et moi je repris avec chaleur :

— Mon cher Courcelles, je veux que tu boives à la santé le mes amours.

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— Je le veux bien. Décoiffe cette autre bouteille de Champagne. Ce sera le bouquet.

Nous trinquâmes. Cette fois, je bus bravement jusqu'à la dernière goutte. Mais, tout à coup, portant mon mouchoir à mon front comme pour l'essuyer, je chancelai et pâlis. Courcelles se précipita vers moi et demanda à sa femme des sels qu'il me fit généreusement respirer...

J'allongeai mes bras et me tordis à deux reprises différentes.

— C'est une syncope, dit la comtesse.

— 11 aura trop bu, murmura Courcelles.

Enfin, je rouvris les yeux.

— Mes amis, dis-je au comte et à la comtesse, en les regardant alternativement, je suis bien désolé de ce qui m'arrive, niais en vérité, je me sens malade. Je voudrais bien aller me reposer.

— Est-ce que tu as ton carrosse en bas ? me demanda Courcelles.

— Hélas ! non, et c'est bien là ce qui me contrarie, car je vois que je serai obligé de vous demander l'hospitalité pour le reste de la nuit.

— Qu a cela ne tienne, cher ami, tu coucheras...

— Où donc?

— Dame! je n'ai pas ici de chambre très-convenable à offrir. Quant à un lit...

— N'en ai-je pas vu un dans la chambre où l'on jouait tout à l'heure? balbutiai-je d'une voix éteinte.

— Sans doute... mais...

— Mais... quoi...

— C'est que...

— C'est que... quoi enfin?

— C'est que c'e t mon lit.

— Eh bien... celui-ci?

— C'est celui de ma femme.

— Tu n'en as pas d'autre?

— Non.

— Qu'importe 1 dit la comtesse. M. de Roquelaure est trop souffrant peur s'en aller dans l'état où il est. Je lui

'céderai mon lit et je coucherai sur ce fauteuil.

— Plutôt que de vous laisser coucher sur un fauteuil,

m'écriai-je avec une noble indignation, je me sauverais d'ici par les toits. Allons, allons,- je me retire. Et je fis quelques pas en trébuchant.

— Mais tu vaste tuer, malheureux, s'écria Courcelles, tu es ivre; comme une tonne de Malvoisie! je veux que tu restes ici. C'est moi qui coucherai sur un fauteuil.

— Point d'affaires! je ne veux déranger personne. Je m'en vais.

— Je ne le souffrirai point, dit Courcelles eu absorbant une dernière rasade devin de Champagne.

— Je vous prie de rester, murmura la comtesse.

— Eh bien, fîs-je après un moment de réflexion, je reste... mais à une condition?

— Laquelle?

— C'est que je serai bien sûr de ne déranger aucun de vous et que ni l'un ni l'autre vous ne passerez la nuit debout. Couchez-vous tous deux dans ce lit, et quand je n'aurai plus aucun doute sur ce point, j'irai prendre possession de l'autre.

Courcelles hésita. Il jeta à sa femme un coup d'œil qu'elle ne lui rendit que très-obliquement. Cependant il était visible qu il faiblissait.

— Cet arrangement vous va-t-il ? demanda Courcelles à sa femme.

— Je ferai ce que vous m'ordonnerez, monsieur, répondit-elle en baissant les yeux.

Un dernier coup détruisit les dernières hésitations du brave Courcelles.

— Viens avec moi, me dit-il, je vais l'installer dans ta chambre.

— Non pas. Je m'installerai bien tout seul. Couchez-vous d'abord. Je m'en irai après.

Courcelles était incapable de résister. Le vin lui bouillonnait au cerveau et je m'apercevais qu'il dévorait sa femme de regards vraiment incendiaires.

Je lis s» mblant de m'endormir sur ma chaise.

Aussitôt Courcelles, qui ne se connaissait plus, se permit d'enibnisser très-chaudement les épaules de sa femme.

— OUI monsieur, lui dit-elle, que faites-vous? Voilà bien longtemps que cela ne vous était arrivé.

Courcelles répondit & ce reproche par quelques galan*

teries maritales qu'il me fut impossible de saisir. Puis, ayant entraîné sa femme derrière les rideaux, il la supplia de se débarrasser de sa toilette, ce qu'elle fit d'assez bonne grâce, tout en se défendant néanmoins d'une hardiesse qui devait lui sembler au moins fort étrange.

Un instant après, le silence régnait dans tout l'appartement. Pourtant, par intervalles, une ^oreille bien fine eût distingué, sans trop de peine, des gémissements entrecoupés de mots sans suite, le bruit de quelques baisers et je ne sais quels craquements réguliers dont je crois superflu d'indiquer la nature. On eût dit des plaintes et des lamentations humaines; mais en réalité, il n'y avait que le lit qui criait.

Quand je fus bien convaincu que mon stratagème avait réussi, j'allai moi-même chercher un sommeil que mille préoccupations inexplicables s'obstinèrent à chasser de mes paupières.

Je ne rêvai, jusqu'au grand jour, que de l'aimable comtesse de Gourcelles-Marguenat

Le lendemain, je revins lui faire une petite visite. Elle était seule et me sauta au cou.

Tout s'était parfaitement arrangé.

Le fils de Brancas pouvait être tranquille. Il avait maintenant un père.

11 serait impossible de mieux prouver sa reconnaissance que madame de Gourcelles-Marguenat ne le fit envers moi. Elle avait l'esprit dégagé de toute inquiétude, elle était tranquille du côté de son mari et Brancas voyageait. . Ces circonstances réunies suggérèrent à la jolie comtesse une pensée toute naturelle, celle de me récompenser du service que ma bonne étoile m'avait permis de lui rendre.

Restait à trouver la récompense.

— Cherchez-la vous-même, me dit-elle.

— Si j'osais parler, luirépondis-je, je demanderais trop... j'aime mieux me taire.

— Demandez toujours, répliqua-t-elle en rougissant, nous verrons bien.

— En y réfléchissant mieux, repris-je après un silence, ..ce que je désire ne se deman.de pas.

a- AJors... prenez-le.

Madame de Courcelles ferma les yeux et m'ouvrit ses bras. Je n'ai plus rien à dire, si ce n'est qu'un quart d'heure après Courcelles rentra. C'était un peu tôt... mais nous prîmes notre revanche le lendemain et les jours suivants.

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