CHAPITRE LU
Sommaire : Je voyage. — Le lac de Côme. — L'hôtellerie. — Perspectives. — Les deux petits musiciens. — Frère et sœur. — Promenade sur le lac. — Le batelier. — Gravedona. —Rives enchantées. — La Pliniana. — La fête du hameau. — La jeune fille des montagnes. — Manuelo et Mélina. — Les fiancés. — Conversation attendrissante. — Amours platoniques. — Mélina et l'Italie.
Avant que M. de Gréqui ne fût envoyé ambassadeur à Rome, j'y fus dépêché moi-même pour y remplir les fonctions d'envoyé extraordinaire, l'espace d'un mois ou deux. #
Je n'avais jamais vu l'Italie et cet ordre me causa le plus vif plaisir. Je ne différai pas mon départ.
La joie que je m'étais faite de ce voyage ne se réalisa cependant pas aussi complètement que je l'avais espéré. Je fus souffrant tout le temps du trajet.
Je ne sais si je dus cette disposition maladive à la nature du climat ou à toute autre cause plus ou moins immédiate, ce qu'il y a de certain, c'est que j'eus presque constamment la tête lourde, pesante, douloureuse, et que je ne ressentis vraiment un peu de mieux que lorsque je fus arrivé au lac de Côme.
C'est une admirable chose que le lac de Côme. Quelle perspective! quel coup d'œil! quelle incroyable réunion de beautés du premier ordre et de séductions accumulées
comme dans ces jardins merveilleux dont nous parle la mythologie.
J'avais traversé une partie de la Suisse et j avais par conséquent la tête encore remplie des sublimes p >i ts de vue que la nature y a multipliés. On ne saurait imaginer l'effet produit par le contraste de ces deux genres de sites, dont le caractère est tout à fait différent.
En Suisse, je m'étais plu à contempler les immenses glaciers dont le sommet perce la nue, les hautes montagnes couvertes de pins séculaires, les torrents qui tombent avec un bruit pareil au roulement de la foudre, les chemins accidentés, les précipices sans fond, tout cet ensemble majestueux qui est l'effet du hasard et où l'on ne peut s'empêcher cependant de reconnaître la main de Dieu.
L'Italie m'offrait des paysages tout différents, tout nouveaux.
Ce n'était plus l'aspect sauvage d'une nature agreste et tourmentée, mais bien la perspective heureuse et s mriante d'une espèce de paradis mahométan auquel il ne manquait, pour compléter la ressemblance, qu'une splendide légion de houris.
J'étais fort pressé. Les ordres dont j'étais porteur ne souffraient point de retard, mes instructions étaient précises et pourtant pourtant, je ne pus résister au désir
de séjourner quelques instants au lac de Corne.
Figurez-vous une nappe d'eau aux reflets bleuâtres, ayant quatorze à quinze lieues de longueur et deux environ de largeur, et entourée de la plus belle ceinture dont la végétation ait jamais doté aucun lieu connu du monde. Des milliers d'orangers et de lauriers-rsses couvrent de toutes parts les rives de cet admirable bassin, et les odeurs qui s'en échappent su diraient à assoupir et à faire rêver le sultan le plus difficile et le plus blasé. Quand je me trouvai pour la première lois en face du lac, le soleil couchant descendait à l'horizon et dorait ses eauxfranquilles. 11 n'y a pas de parole humaine jiour rendre un tel spectacle. Tout était calme, silencieux, presque endormi. On n'entendait que le chant des oL-eaux qui disaient l'adieu du suir à cette nature si magnifique et si paisible. H y a quelque chose de religieux dans de semblables impressions.
J'eus le bonheur de choisir une hôtellerie d'où j'aperce-
vais, dans tous ses détails, cet ensemble radieux et imposant. Quoique peu disposé naturellement à la rêverie, je passai la plus grande partie de ma soirée, seul, appuyé sur le balcon d'une terrasse de bois dont les piliers étaient baignés par l'eau du lac. De là je regardais la scène muette et cependant éloquente qui se déployait devant moi et je puis dire, à part toute exagération de langage, que mon existence entière était, en ce moment, passée dans mon regard.
Je soupai assez mal, non pas que la cuisine de mon hôte fût mauvaise, mais parce que j'étais trop préoccupé des beautés naturelles qui se multipliaient sous mes yeux. Placé sur une espèce d'amphithéâtre, je découvrais à chaque instant de nouveaux points, plus dignes les uns que les autres de toute mon attention. Les Alpes Rhétiennes surtout, avec leur structure pittoresque et variée, forment un de ces groupes ravissants faits pour décourager le pinceau du peintre le plus habile.
Vers neuf heures du soir, je me fis apporter par mon hôte, et toujours sur la terrasse, une carafe pleine d'une limonade glacée qu'il m'avait vantée comme un parfait rafraîchissant. Il ne m'avait point trompé . cette boisson était excellente et je la bus à petites gorgées, tout en observant du haut de mon beivéder, les nouveaux phénomènes produits sur le paysage par les progrès de la nuit, qui, après être devenue de plus en plus noire, commençait à se blanchir aux rayons tremblants de la lune naissante.
En ce moment, je fus ravi dans une extase à laquelle je n'étais point préparé, ce qui me la rendit encore plus agréable et plus douce...
Des accents mélodieux venaient de s'élever dans les airs.
Je me retournai.
Une charmante petite fille Je treize a quatorze ans environ, mais qui paraissait plus formée que ne le sont communément à cet âge les filles des pays septentrionaux, chantait en Raccompagnant d'une mandoline aux sons vraiment délicieux. Près d'elle se tenait un jeune garçon auquel on pouvait donner seize ans, et qui complétait le concert par une voix de basse-taille dont un chanteur à gages eût certainement été jaloux. Je me gardai bi«n de les interrompre et me hâtai au contraire, en m apercevant
qu'ils faisaient un pas en arrière, de les rassurer et de leur indiquer par un geste que je les priais de continuer. J Ils se conformèrent à mon désir et me chantèrent ainsi, sans s'arrêter, quatre ou cinq chansons différentes.
Ces voix humaines, lancées ainsi dans l'espace et dans l'ombre, et en quelque sorte dans un désert, produisaient un effet magique et dont il serait difficile de préciser la nature. Un moment je crus que je rêvais. Je fus arraché à cette illusion par la vue de la jeune fille qui s'approchait de moi en me faisant la révérence et me demandant si j'étais satisfait.
Le mot était insuffisant.
Le fait est que je me sentais heureux, enchanté, ravil
Je tirai de ma poche une pièce d'or et la remis à l'aimable artiste qui m'avait procuré une si réelle jouissance.
— Oh ! signor, me dit-elle, que me donnez-vous là ?
— Une modique récompense pour encourager vos excellentes dispositions, mon enfant.
— Oh! reprenez, signor, reprenez, dit-elle en me rendant mon or.
— Mais pourquoi refuser?
La jeune fille rougit et balbutia. Le jeune garçon prit alors la parole.
— Signor, dit-il, ma sœur ne refuse pas ce dont votre générosité veut bien disposer pour elle Mais nous sommes les enfants d'un brave montagnard qui laboure la terre et qui vit de son travail... 11 nous a dit d'aller gagner notre pain et nous exécutons sa volonté... mais... mais nous n'acceptons pas l'aumône.
Cette fierté, chez mes deux petits musiciens, me surprit et me charma en même temps.
Je remis à la jeune fille une pièce de monnaie qu'elle accepta avec un beau petit sourire, puis, me tournant vers son frère :
— Mon ami, lui dis-je, quand vient la fête de votre sœur?
— Aux environs de l'Assomption, signor.
— Est-ce la mode, en ce pays-ci, de faire des cadeaux ce jour-là ?
— Oh! oui, signor. L'an dernier j'ai donné à Pépita cette croix d'or que vous voyez à son cou.
— Eh bien, cette année, mon ami, vous achèterez à Pépita, avec cette pièce d'or que je vous prie d'accepter, l'objet de parure qui lui plaira le mieux. Je ne vous demande qu'une chose, c'est de m'accorder tous deux, ce jour-là, une place dans votre souvenir.
Le frère et la sœur me remercièrent avec effusion et se retirèrent tout confus.
Arrivés au bas de la colline sur laquelle était en quelque sorte juchée mon hôtellerie, ils recommencèrent le duo qui m'avait, un instant auparavant, causé tant de plaisir.
C'était leur dernier adieu. Je le leur rendis du fond du cœur.
J'étais fatigué. Mon sommeil fut excellent et quand je me réveillai, au point du jour, je me sentis tout disposé à faire une excursion dont il est difticile qu'un voyageur se dispense, ses minutes, comme les miennes, fussent-elles rigoureusement comptées.
Je veux parler d'une visite aux points principaux des bords du lac.
Un peu après le lever du soleil, je fus demandé par un patron de barque qui me proposa de m'emmener et de me guider dans cette excursion en quelque sorte forcée. J'acceptai ses offres avec empressement et m'embarquai par un temps superbe. Il m'annonça qu'il me menait à Gravedona. Jamais je n'avais vu une eau si pure et si bleue que celle de cet admirable lac. La rame, en s'y plongeant, ne ia troublait même pas, et je trouvai un grand plaisir à me sentir glisser si mollement sur cette surface unie.
Quand nous fûmes en vue de Gravedona, je fus saisi d'un profond sentiment d'admiration. Que cette nature est belle et imposante 1 quelle verdure 1 quelle richesse de détails pittoresques ! quelle végétation riche et abondante ! ce sont des coteaux boisés, superposés les uns aux autres, des monts qui fuient vers l'horizon comme des géants effrayés, des maisons de campagne qu'on dirait bâties au milieu des fleurs, en un mot, toute une perspective de merveilles!
La solitude où j'étais, — car mon batelier ne soufflait mot, —favorisait la rêverie qui devait naturellement s'emparer de moi, au milieu de ces beaux points de vue. Je demeurai immobile et muet tout le temps de la traversée.
L'admiration que je ressentais était de certes qui gagnent à ne pas s'épandre trop promptement au dehors.
Quand nous débarquâmes, mon conducteur crut pourtant devoir rompre le silence pour prendre mes ordres et connaître mes intentions.
— Où monseigneur veut-il aller
— Où tu me conduiras, mon ami.
— La volonté de monseigneur est la seule toute-puissante. • .
— Non, mordieu ! je m'abandonne à toi. Tu connais le pays, je ne l'ai jamais vu. C'est à toi de me dire ton avis. Je le verrai, non pas les yeux fermés, — car je suis trop heureux de voir tout ce que je vois, — • mais sans me permettre la moindre petite réflexion.
— Eh bien ! monseigneur, à cette heure que nous avons touché terre, Votre Seigneurie a deux partis à prendre.
— Ma Seigneurie t'écoute. Explique-toi. Entre les deux partis, je choisirai celui qui me paraîtra le plus convenable.
— Monseigneur, il y a à cent pas d'ici une auberpe dont la réputation est tout à fait méritée et où l'on mange. — ce qui se comprend assez facilement, — d'excellent poisson frais. Voulez-vous que je vous y conduise? vous y déjeunerez, je vous le garantis, de façon à être parfaitement sa- Aisfait.
«** C'est là la première proposition?
— Oui, monseigneur.
— Voyons ta seconde.
— La seconde, monseigneur, est bien simple. Ce serait, avant déjeuner, de gravir les hauteurs qui; vous voyez devant vous, de visiter les curiosités de l'î e et de revenir ensuite à l'auberge en question. Votre repas serait seulement retardé.
— De combien ?
— De deux ou trois petites heures.
— Pas davantage?
— Pas davantage, monseigneur.
— Le déjeuner &t une fort bonne et fort utile chose, purtout en voyage, maître batelier, mais, pour un haiieais. habitué à ses pays plats et à ses vallées sans ombre et quelquefois sans eaux, la visite d'une contrée pareille à
celle-ci est d'une importance encore plus grande. Montons cette colline, allons découvrir les perspectives dont je me régale déjà en imagination, et nous déjeunerons au retour.
— Comme il vous plaira, monseigneur, et même si voua me permettez d'exprimer ma façon de penser...
— Exprime, mon ami, exprime.
— Je vous dirais que vous agissez sagement; car c'est le matin que notre nature se montre sous sa parure la plus splendide et la plus riante. Ceux qui se lèvent tard ici, monseigneur, perdent volontairement la jouissance des plus riches trést rs que Dieu leur prodigue, sans qu'ils pensent, la plupart du temps, à en jouir.
Après cette petite sorlie philosophique, mon guide me fit signe de le suivre et nous nous enfonçâmes dans les profondeurs des montagnes.
Nous passâmes environ une heure à monter sans regarder derrière nous.
Quelquefois, je faisais mine de vouloir jeter un coup d'oeil en arrière ; mais le patron de la barque, sans y mettre cependant trop d'affectation, m'adressait la parole ou me faisait une question, la première venue, de sorte que la nécessité où je me trouvais de lui répondre, me faisait renoncer momentanément à mon projet.
Il avait ses raisons pour en agir ainsi.
Quand nous eûmes gravi sept ou huit terrasses formées par la nature et qui figuraient comme de gigantesques étages, d'où l'on apercevait à chaque pas une large étendue de pays, mon guide s'arrêta et tendant la main comme pour m'indiquer le but vers lequel devait se diriger ma vue, me dit avec une simplicité qui n'était pourtant pas exempte d'un certain orgueil :
— Monseigneur, regardez.
C'était tout bonnement sublime.
Une cinquantaine de détroits formés par autant de langues de terre qui s'avançaient dans le lac, figuraient une quantité innombrable de petits lacs, enclavés dans le grand. D'un côté, d'immenses rochers s'élevaient à pic dans les airs et semblaient avancer leur orgueilleuse tête pour se regarder dans le miroir éternel qui les reflétait : de l'autre, des bois magnifiques, des forêts touffues de ciironnieis et d'oliviers, couronnaient les bords enchantés e ce paradis
en miniature. Je demeurai comme pétrifié de surprise et d'admiration.
Mon guide jouissait de mon étonnement, et cela se comprend très-bien, car les braves montagnards professent pour leur pays natal un amour qu'on rencontre rarement parmi les habitants de la plaine. La physionomie des beaux sites de la nature a quelque chose de nettement accusé qui se grave profondément et à la fois dans la mémoire et dans le cœur, et c'est ce qui fait que les habitants de l'Auvergne, de la Suisse, de la Savoie ou des Pyrénées, sont beaucoup plus sujets que d'autres à ce qu'on appelle vulgairement le mal du pays.
Nous allâmes visiter la Pliniana, où se trouve une célèbre fontaine dont on dit que Pline a laissé une description des plus savantes. Le fait est que cette fontaine offre un puissant aliment à la curiosité du voyageur. On dirait la mer en petit. Il y a un flux dont il est impossible de se rendre compte. On vient en foule de tous les pays du monde observer cette fontaine, et en même temps on parcourt le palais de la Pliniana, ainsi nommé sans doute parce que l'un des deux Pline y aura fait quelque séjour.
En redescendant, nous pûmes jouir de la vue d'une immense cascade qui se précipitait d'une hauteur de cent cinquante à deux cents pieds, et qui allait se perdre dans un délicieux petit bois d'oliviers où nous entrâmes pour nous rafraîchir un moment. Le climat est si doux en toute saison dans ces contrées que l'aloès même y peut croître et fleurir.
Après cette petite halte rendue nécessaire par une marche vigoureuse et une attention constamment excitée et soutenue, mon conducteur me fit prendre le chemin de l'auberge.
L'idée n'était pas mauvaise.
Car si mes yeux étaient fort satisfaits, mon estomac commençait à crier misère et à se plaindre de la nourriture trop exclusivement intellectuelle dont je me rassasiais depuis mon lever.
Cette auberge n'avait point l'aspect sale et malpropre de la plupart de nos hôtelleries de France. Située dans une espèce de petit hameau tout chargé de feuillage et d'ombre, elle ressemblait plutôt à la retraite de quelque saint homme,
ami du recueillement et de la solitude, qu'à un lieu de halte pour les voyageurs.
J'entrai, et on me servit à déjeuner. Je dois rendre justice à cette cuisine simple et patriarcale. Du lait, des œufs, du poisson, du vin léger, voilà à peu près à quoi se réduisait le menu, et cependant, quel plaisir j'éprouvai à me mettre à table, avec quelle satisfaction je dévorai ces mets simples et simplement apprêtés dont je n'aurais certainement pas voulu à Versailles, et que j'eusse trouvés tout au plus bons pour mes valets! Je crois que de ma vie je n'avais trouvé un festin plus succulent.
Quel assaisonnement qu'un bon appétit!
Vers une heure de l'après-midi, la chaleur devint si lourde et si accablante que je me jetai sur un lit pour faire la sieste. La sieste est une des nécessités des pays méridionaux, et la disposition où l'on se sent soi-même dans cette atmosphère constamment tiède fait comprendre et apprécier les mœurs paresseuses des peuples de l'Orient.
Dans la soirée, mon guide vint me trouver et me demanda si mon intention était de m'en retourner immédiatement ou bien de passer la nuit à l'auberge. Fidèle au système que j'avais précédemment adopté, je voulus avoir son avis.
— Monseigneur s'en rapportera donc à moi?
— Tout à fait.
— Alors, monseigneur, restez. Il y a ce soir dans ce petit hameau une fête villageoise à laquelle vous ne serez peut-être pas fâché d'assister.
— Restons. Et où cette fête a-t-elle lieu?...
— A deux pas d'ici, monseigneur, à l'entrée de cette colline dont vous voyez d'ici verdir les arbres et en pleine vue du lac.
— Mais quelle est cette musique que j'entends?
— G'estun fifre au son duquel dansent ici les jeunes filles.
— Allons voir les jeunes tilles danser, m'écriai-je gaiement. Je ne serai pas fâché d'avoir une idée de tous les genres de beautés que produisent ces heureux bords.
Il y avait un quart d'heure environ de marche de l'hôtellerie au lieu de la fête. Elle était déjà commencée, et j'avertis mon guide que je désirais faire une halte à
quelques pas de ces bons paysans pour les contempler, dans toute l'innocente effusion de leur joie champêtre.
L'endroit élait merveilleusement choisi. C'était une pelouse encadrée d'oliviers, d'orangers* de cèdres, de lauriers, de rosiers, de vignes, de jasmins, de myrthes, c'està-dire d'une ceinture magique dunt les couleurs variées pouvaient seules le disputer aux parfums délicieux qui s'en exhalaient. À part le costume, on se serait cru daus le paradis terrestre.
Puisque j';ii prononcé le mot de costume, je dirai un mot de celui des femmes. Plusieurs portaient une robe de laine brune, à peine serrée autour de leur corps et un capuchon sur la tête, ce qui leur prêtait quelque ressemblance avec des religieux. On me dit que ce genre de vêtement remontait à un vœu prononcé jadis, et conservé dans la suite par une sorte de respect pour cette tradition sacrée. Quant aux jeunes filles, moins scrupuleuses sans doute sur ce point, elles avaient pour la plupart des robes courtes dont la taille était parfaitement bien marquée, et dont le corsage trahissait des formes dont plus d'une grande dame se serait fort accommodée. Je remarquai principalement le bon geût qui présidait à l'arrangement de leur chevelure et le choix habile de ia nuance de leurs ruhaus. Houge sur noir, telle était la mode communément adoptée.
La danse à laquelle se livraient ces braves enfants de la montagne, au moment où je m'approchai d'eux, ressemblait absolument à la farandole provençale. Je m'assis sur un banc de pierre, et me mis à observer silencieusement.
Ou me i roira aisément quand j'avouerai que ce n'est point précisément sur les garçons que se fixèrent plus volontiers mes regards. On ne sera pas plus incrédule lo.sque je dirai qu'après une revue générale passée très-consriencieusement, je donnai en imagination la fameuse pomme de Paris à l'une des séduisantes filles qui sautaient si joyeusement devant moi.
C'était un lutin plutôt qu'une femme. Petite, mince, élancée, elle ne tenait point sur terre. Elle ne dansait pas, elle bondissait. Sa main ne demeurait jamais plus d'une minute ou deux dans celle de sou danseur, et s'il eût été permis d inciiminer les intentions, ou eût pu supposer que cette iuuoceute tille de la nature éiait au fond une lrauche
coquette. Elle devait désespérer ses amoureux Mon batelier était allé boire un verre de vin. Je l'appelai et lui indiquant celle dont je viens de parler :
— Gon naissez- vous cette jeune fille?
— Sans doute, monseigneur, c'est la fille d'un des plus riches cultivateurs de Gravedona, et qui plus est, ma fiancée.
— Ah ! ah ! je t'en fais mon compliment.
— Monseigneur la trouve gentille?
— Mais... oui... autant que j'en puis juger de si loin.
— Monseigneur la verra demain de plus près, s'il veut bien consentir à ce qu'elle monte avec nous sur ma barque. Car elle n'est venue ici que pour la fête, et je dois la reconduire chez son père.
— 11 me semble, dis-je au batelier, que tu n'as pas besoin de mon autorisation, puisque, d'après tes propres paroles, tu tétais engagé d'avance à l'emmener à Gravedona?
— Pardon, monseigneur, pardon. Si vous n'aviez pas Tous-même abordé ce sujet, je ne me serais pas permis de vous adresser une demande aussi indiscrète, et demain, après vous avoir reconduit, je serais revenu une seconde fois pour chercher Mélina. Gela aurait fait tout simplement deux voyages au lieu d'un.
— Je t'épargnerai cette peine, mon brave... à propos, comment t'appelles-tu?
— anuclo, monseigneur.
— Eh bien! Manuelo, c'est convenu. Nous partirons demain avec Mélina, ta jolie fiancée.
Munuelo rougit de sa Us lac ti on , en entendant L'épi* thète que j'avais accolée au nom de celle qu'il aimait» et la nuit n'ayant pas tardé à venir, je retournai à l'auberge.
Le lendemain, de bonne heure, je m'apprêtai pour une seco de et dernière excursion sur le lac de Corne, car je ne m'étais déjà que trop amusé en route, et Rome me réclamait à grands cris.
Je descendis sur Ja rive et aperçus Manuelo qui préparait sa barque ; assise sur le penchant de la grève, Mélina regardait tendrement Manuelo.
Ce dernier, aussitôt qu'il m'apeiç,ut, poussa Ja barque
^rs le bord. J'y sautai lestement, j'offris la main à Mélina, et nous nous retrouvâmes tous trois, voguant doucement sur la nappe azurée du lac.
Nos places respectives étaient tout naturellement indiquées.
J'occupai avec Mélina le côté où se trouvait le gouvernail. Manuelo, armé de ses deux rames, se tenait à l'autre bout.
La première moitié de la traversée fut calme et monotone.
Manuelo, tout en manœuvrant, fredonnait à mi-voix un refrain montagnard.
Mélina paraissait absorbée dans ses réflexions.
Moi, je contemplais alternativement la jeune fille et les collines, le miroir bleu du lac de Gôme et les fraîches couleurs de Mélina, la nature végétale et la nature humaine.
Malgré mon enthousiasme pour la première, la seconde m'offrait peut-être encore plus de réels attraits.
Au sein de cette double préoccupation, je cédai à un mouvement tout à fait involontaire, qu'il faut attribuer, sans doute, à une prédisposition habituelle que je ne saurais nier, sans commettre un gros mensonge.
Sans y songer, sans y mettre la moindre intention mauvaise, je pris machinalement la blanche main de Mélina.
Elle me regarda du coin de l'œil et me sourit affectueusement.
Présomptueux que j'étais!
Je frissonnai de plaisir.
Comme elle ne retirait pas sa main, je me conduisis comme on se conduit vulgairement en pareil cas. Du simple attouchement, je passai à une pression plus sensible.
Mélina n'opposa pas encore de résistance. Une noble dame du Marais ou de Versailles n'eût pas mieux fait.
— Vous avez l'air heureux ! lui dis-je.
— Eh ! comment ne le serais-je pas? me répondit-elle en dégageant sa main, sans que je pusse encore découvrir quel était le fond de sa pensée. Je suis jeune, je suis aimée, et dans huit jours je serai la femme de celui que 'ja ime
— Ah! vous aimez bien Manuelo?
— Comment ne l'aimerais-je point? Nous avons été élevés ensemble, nous avons eu les mêmes plaisirs, les mêmes peines, les mêmes espérances, les mêmes jeux. Tout le bon eur que nous avons éprouvé dans le passé nous est promis dans l'avenir. Pourrions-nous former d'autres souhaits et nous plaindre de notre sort sans nous montrer ingrats envers la Providence qui a tant fait, qui fera tant encore pour nous?
— Voilà de beaux sentiments, dis-je à Mélina; voilà surtout des sentiments religieux 1 mais suffiront-ils toujours à votre cœur?
— Gomment cela?
— N'aurez-vous jamais d'autres désirs? Ne ressentirezvous jamais un regret?
— Le regret de quoi ?
— Le regret de certaines jouissances dont il n'est pas possible que vous n'ayez pas dès ce moment la prescience et dont la privation se fera peut-être sentir un jour?
— Je vous comprends. Vous voulez parler des plaisirs de la ville, du luxe et de l'élégance qui peuvent quelquefois séduire et enflammer l'imagination d'une jeune fille.
— Seriez-vous, plus qu'une autre, à l'abri de ces tentations diaboliques?
— Peut-être, monseigneur, me répondit Mélina, avec une douceur grave. Regardez autour de vous, voyez cette splendide nature dont l'aspect devient, pour nous autres enfants de la montagne, le principal* besoin de la vie Songez à tout ce qu'il y a de saint et de religieux dans la contemplation continuelle de ces admirables solitudes et vous comprendrez peut-être qu'une simple paysanne soit moins sujette à des désirs stériles ou à des regrets insensés qu'une femme élevée au sein de l'abondance et des richesses!
— Manuelo est bien heureux, lui dis-je , d'être aimé de vousl
— Il ne me doit rien, car je suis aussi heureuse que lui et nous sommes quittes.
Le reste de notre voyage se passa au milieu d'une intimité charmante. Mélina me fit remarquer plusieurs sites que, sans elle, j'eusse peut-être laissé passer inaperçus. Elle avait une façon toute pittoresque de dépeindre les
3me vol. o
objets et d'en faire ressortir la beauté. Ses descriptions orales ajoutaient parfois un charme indicible au plaisir qu'éprouvaient mes yeux.
Quelle pureté! quel charme angélique! quelle innocence! Telles étaient mes réflexions en écoutant Mélina.
Jamais je n'avais senti plus profondément Tinfluence des pures inspirations de la campagne. Pour la première fois, je comprenais qu'on puisât dans les douces mélodies de la nature l'intelligence du bien et le germe de la vertu.
Pendant longtemps je demeurai sans parler. La vue de Mélina suffisait à toutes les exigences de mon imagination. Faut-il le dire? Cette fois, j'éprouvai dans sa plénitude la joie d'un amour platonique... Ce que je ressentais pour la jolie villageoise était un mélange d'affection fraternelle et de respect... Pour le lecteur qui a pu apprécier les tendances de mon esprit, la chose paraîtra sans doute un peu bien singulière.
Elle n'en est pas moins vraie.
Je fus ce jour-là amoureux sans désir et amoureux sans espoir.
Double bonheur que je n'avais pas encore connu dans son entier développement, et que je me rappelle avoir regretté plus d'une fois depuis.
Ma promenade sur le lacdeGôme est effectivement restée au nombre de mes plus beaux, de mes plus agréables souvenirs. Les traits de Mélina se sont gravés dans ma pensée, avec la copie exacte des lieux que j'ai admirés près d'elle. Elle a personnifié pour moi l'Italie, et je l'ai revue son vent dans mes rêves, toujours rayonnante de beauté, toujours aimable, toujours couverte de ce voile d'innocence et de pureté qui m'avait si particulièrement ravi.