CHAPITRE LUI
Sommaire : Le chemin des écoliers. — Rome. — Curiosité. — Le signor Agrippa Lampridi. — Le Pape et Roquelaure en pré-
sence. — Alexandre VIL — Son portrait. — Mon entrevue avec Sa Sainteté. — L'absolution. — Je baise la mule du pape. — Une amourette. — Visite matinale du signor Lampridi. — Précautions oratoires. — Révélations graves sur la conduite d'un ambassadeur de passage. — Don Juan de Benavidès-Escovera. — Impertinence à châtier. — Mes préparatifs de vengeance. — La chaise de poste. — Toilette négligée du matin. — Ma visite à l'église. — Salut amical dont je gratifie l'Espagnol. — Scandale incroyable. — Tout est sens dessus-dessous. — Je quitte Rome. — Louis XIV, roi des Gavaches, daigne me pardonner. — Ce qui arriva plus tard au même pape à propos d'une insulte faite au ducdeCréqui.
Le lecteur me reprochera sans doute d'avoir pris en cette circonstance le chemin des écoliers.
Le fait est que, pour un homme pressé d'accomplir une mission qui lui a été confiée par le plus grand roi de la terre, j'en usais peut-être un peu trop à mon aise. Mais c'était plus fort que moi; jamais je n'ai pu être exacts. L'heure est un tyran contre lequel je me suis toujours révolté, et je ne comprends pas qu'on puisse, en se promenant, résister à l'envie de jeter un petit coup d'œil à droite et à gauche, devant et derrière soi, dût-on, pour cela, manquer le plus important des rendez-vous.
Il faut pourtant me rendre justice. Je fis le reste de ma route sans trop me déranger de la droite ligne-. Je dois dire aussi que cette façon de voyager m'était fort antipathique et que, en l'absence totale de tout incident joyeux et de toute circonstance romanesque, je m'ennuyai royalement.
J'avais une grande envie de voir Rome. Ma curiosité fut largement satisfaite. La vue des sept collines qui dominent la ville, le Gapitole, les ruines des temples d'Esculape et de Janus dans l'île du Tibre, celles du temple de Scia , au pied du mont Palatin, me remplirent d'admiration. J'allai me loger au palais Orsini, où je fus reçu par un hôte des plus aimables, le signor Agrippa Lampridi, rejeton d'une noble famille romaine, près duquel j'étais doublement accrédité, d'abord par mon titre d'envoyé extraordinaire dans la ville sainte, et en second lieu par plusieurs recommandations signées des meilleurs noms de France et datées de Versailles.
Je m'installai chez le signor Agrippa, qui voulut bien
se charger de mon éducation d'ambassadeur et m'indiquer la marche à suivre en pareille occasion. On s'étonnera peut-être de mon ignorance, mais mon éducation politique était beaucoup moins avancée que mon éducation amoureuse, et j'étais né pour courir les ruelles bien plus que pour traiter des affaires d'Etat. Dans l'occasion, il iallait pourtant bien se résigner, et tâcher d'être à la hauteur d'une position dont il eût été honteux que je parusse écrasé.
Comme mon arrivée avait été annoncée d'avance par des dépêches officielles, et que j'étais moi-même porteur de lettres d'introduction parfaitement en règle, ma présentation au Saint Père ne se fit pas attendre.
N'est-ce pas là une plaisante chose?
Le pape et Roquelaure en présence!
Un saint en face du diable! l'eau et le feu!
Je tâchai pourtant de faire bonne figure, et j'y réussis assez bien.
Le Souverain Pontife d'alors était Alexandre VII, qui était né à Sienne en 1599 et appartenait à l'illustre famille des Ghigi. Mon introducteur, pour me donner une idée du personnage que j'allais voir, m'avait raconté les faits principaux de sa vie. 11 me dit qu'après avoir été d'abord nonce en Allemagne, inquisiteur à Malte, vice-légat à Ferrare, évêque d'Imola et enfin cardinal, il avait été élu pape en 1655, en remplacement d'Innocent X. C'était d'ailleurs, ajoutaiton, un homme de beaucoup de talent, habile politique, fort scrupuleux en fait de religion et de morale, et très-propre à faire rentrer l'Église dans la voie régulière dont elle ne s'était que trop souvent écartée.
Bien qu'il eût confirmé, à son avènement au trône pontifical, la bulle d'Innocent X , qui condamnait les cinq propositions de Jansénius, et que cet acte eût été loin de satisfaire la cour de France, les relations de Versailles avec Rome n'avaient point été un seul instant interrompues'. Il existait sans doute une certaine froideur entre les deux cours; mais une légère dissidence sur la solution, fort délicate d'ailleurs, d'une question de foi, n'avait point suffi pour altérer les rapports d'amitié qui existaient, depuis un temps immémorial, entre le chef de l'Eglise catholique romaine et le roi de France, son fils aîné.
Le jour où je dus paraître devant le pape, j'eus comme une espèce de crainte ou de remords, je me demandais si j'étais bien digne d'un tel honneur et s'il m'était permis d'approcher de si près le père spirituel de tous les chrétiens il était bien évident que j'allais être obligé, ne fûtce que par politesse, de solliciter l'absolution de Sa Sainteté, et, en conscience, je ne me sentais point ce qu'on appelle vulgairement : bien préparé.
D'un côté, je me faisais une fête de baiser la mule du pape, et pour rien au monde je n'aurais voulu y manquer.
Je me disposai donc à la cérémonie, sans plus m'inquiéter d'aucun scrupule.
Le pape Alexandre VII n'était point très-âgé. On n'avait point exigé, à ce qu'il paraît, pour lui donner la tiare, qu'il fût tout à fait cacochyme et à moitié mort. Il avait été nommé à cinquante-six ans et en avait un peu plus de soixante quand je le vis.
Les cardinaux, en lui accordant leurs voix, n'avaient cependant pas absolument déserté la tradition qui nous les montre comme assez peu disposés à accepter pour maîtres des gaillards solides et bien portants. Alexandre n'était pas excessivement vieux, c'est vrai, mais il était assez chétif et avait une de ces physionomies qui font faire des rêves couleur de rose à un héritier impatient. Un bon docteur, en l'examinant avec attention, ne lui eût peut-être pas donné six mois à vivre. Sans doute, ce docteur eût fait là un faux calcul; mais, en définitive, il ne se fût pas trompé de beaucoup, car Clément IX, qui fut le deux cent quarante-septième pape, lui succéda en 1667.
Mon entrée au Vatican eût fait perdre le sérieux à mes amis les plus graves, s'ils eussent pu jouir de cette vue particulièrement originale. On m'avait flanqué de braves prêtres qui croyaient sans doute conduire un saint et qui y mettaient beaucoup de bonne volonté et le plus imperturbable sérieux du monde. Peu s'en fallut qu'on ne me fît précéder de la croix et de la bannière, comme cela se pratique pour les châsses ou les reliques précieuses.
Je marchais à pas comptés, n'yant peut-être pas l'air assez recueilli, mais avec assez de dignité pourtant pour ne point compromettre mon titre de gentilhomme et m? qualité de Français.
La réception du pape fut tout à fait gracieuse. Alexandre VII avait intérêt à ménager la France, et savait le façon dont Louis XIV voulait qu'on traitât ses envoyés. Aussi songea-t-il à éviter ce qu'une pareille entrevue pouvait avoir de froid et d'insignifiant, en ni'adressant spécialement quelques questions destinées à me faire sentir tout le cas qu'il faisait de ma personne et du pays auquel j'avais l'honneur d'appartenir.
Sur un signe de Sa Sainteté, son neveu, le cardinal Ghigi, qui avait été mon introducteur, se retira un peu à l'écart, de manière à nous laisser quelque liberté.
— Monsieur le duc, me dit Alexandre Vil, soyez le bienvenu. La France a toujours trouvé dans le Pontife de l'Église romaine un véritable père, et les enfants de la France sont les miens. Puisse cette conviction, gravée dans tous les coeurs, perpétuer l'alliance de la nation la plus brave de l'univers avec la capitale du monde chré* tien !
C'était là une période bien ronflante, bien belle, trop belle même pour un aussi chétif catholique que je Tétais, car je restai court et ne découvris, dans l'e trésor enfoui de mon éloquence laïque, rien d'assez précieux pour y répondre dignement. Je me contentai de faire une énorme révérence et de me coucher presque jusqu'à terre.
C'était un moyen tout comme un autre de ne rien dire tout en paraissant dire beaucoup. Cette manifestation sembla être fort agréable au pape qui reprit d'un ton pénétré :
— Mon fils, ne me demanderez-vous pas l'absolution? J'avoue que je n'y pensais plus.
Mais l'interpellation du vénérable Pontife étant venue fort à propos me rendre au sentiment de mes devoirs, je m'inclinai pour la deuxième fois en disant :
Mon Très-Saint Père, cette absolution est le plus vif. le plus réel, le plus grand de mes vœux. Mais je n'osais point vous la demander.
— Ne la mériteriez-vous pas, mon cher fils?
— Ce n'est pas à moi, pauvre indigne pécheur, d'en juger.
— Le christianisme est une religion toute d'indulgence et de pardon, répliqua Alexandre Vil. Il suffit que le pécher se rende à lui-même cette justice qu'il se repentira
un jour, pour qu'il soit dès à présent digne de la clémence du ciel.
— Sous ce rapport, Très-Saint-Père, je pourrais bien être plus méritoire que je ne le croyais , car, très-certainement, une époque viendra où je ferai pénitence.
— Cette assurance me comble de joie, mon cher fils. Mais il me reste encore une ou deux questions à vous adresser.
— Je vous écoute Très-Saint-Père.
— Pratiquez- vous les principales vertus chrétiennes?
— Si Votre Sainteté daignait me les rappeler... Elles ne sont pas positivement présentes à ma mémoire
■ — La foi d'abord ?
— Oh ! j'ai toujours cru... les yeux fermés.
— L'espérance ?
— C'est le soutien de ma vie !
— La charité ?
—Je l'exerce autant que je le puis et sous toutes les formes que je lui connais.
— Elle en a plusieurs effectivement, me dit en souriant 3e vicaire de Jésus-Christ. On est charitable en fermant les yeux sur les défauts d'autrui ; on est charitable en se dévouant : on est charitable aussi comme la Madeleine à qui il sera beaucoup pardonné parce qu'elle a beaucoup aimé.
— J'ai quelque lieu de croire, Très-Saint-Père, queje suis, comme homme, ce que h Madeleine était comme femme. Votre Sainteté, sur l'assurance que je lui en donne, serat-elle assez indulgente pour m'absoudre ?
— Baissez le front, mon fils, je vous bénis. Et le pape Alexandre Vil étendit la main sur ma tête.
JVus le frisson.
Quand j'ai une idée fixe, cette idée ne m'abandonne pas un seul instant. J'avais souhaité baiser la mule du pape. Le chemin était déjà plus d'à moitié fait. Courbé comme je l'étais, les pieds du Saint-Père se trouvaient précisément sous mes yeux.
Encore un effort, et mes lèvres effleuraient le précieux velours.
Je fis un mouvement qui laissa deviner mon intention.
Alexandre VII eut l'extrême bonté de se prêter à ma
religieuse envie, et le fameux baiser fut appliqué sur le milieu même de la sainte pantoufle.
En sortant du Vatican, j'étais aussi fier que je l'avais été le jour de ma première bataille.
Le signor Agrippa me félicita de ma présentation, en m'assurant qu'elle ferait grand bruit à Rome, attendu que le Saint-Père s'était montré pour moi d'une grâce tellement affectueuse, que peu d'étrangers pouvaient se vanter d'en avoir reçu un semblable accueil. 11 me proposa de me faire voir les curiosités les plus curieuses de la ville, ce que j'acceptai de grand cœur, et dès le lendemain nous commençâmes nos excursions.
Une des choses qui excita et satisfit le plus mon admiration, fut le temple de la famille Flavia, où est la sépulture de l'empereur Domitien. Quelle splendeur dans ce retour vers le passé! quelle image de la destruction! quels souvenirs et quels contrastes ! J'allai voir dans la même journée le temple de Jupiter Tonnant, bâti sur le mont Capitolin, à quelque distance de l'emplacement où s'élevait jadis la maison de Manlius. Nous terminâmes par l'amphithéâtre de Titus, dont les ruines sont très-remarquables.
Ma vie à Rome se passa d'abord sans incidents dignes d'être rapportés. J'avais sous mes ordres cinq ou six employés subalternes qui dégrossissaient les affaires de l'ambassade et réduisaient mon travail à très-peu de chose, c'està-dire à un apposement, en quelque sorte mécanique, de ma signature au bas des actes d'une administration dont les détails, je l'avoue, m'eussent beaucoup trop fatigué le cerveau. Mon plus grand plaisir était d'aller le soir me montrer dans les promenades publiques, où mon nom et mon titre de Français attiraient sur moi les regards d'un grand nombre de dames romaines.
11 résulta même de ces œillades passablement assassines une petite intrigue dont le dénouement ne fut point de nature à me chagriner; mais je n'en dirai rien, par la raison bien simple que cette histoire n'offrirait rien d'original. Je pus me convaincre effectivement, en cette occasion, que les amourettes se ressemblent dans tous les pays de la terre, et qu'à Rome, comme à Paris, il est de certains divertissements qui prouvent de la façon la plus péremptoire, que tous les hommes sont frères en Dieu. Les fem-
mes sont comprises, bien entendu, dans ce beau raisonnement philosophique.
Mais j'ai hâte d'en venir à un petit événement que j'ai inscrit avec un certain soin sur les annales de ma vie, et qui fut à Rome le sujet d'une bien grande stupéfaction.
Voici le fait :
La porte de ma chambre fut poussée un matin avec impétuosité,
J'étais encore couché, et pour ainsi dire entre deux sommeils.
Par parenthèse, c'est là un des plus jolis passages du temps consacré au repos. Tout ce que l'imagination voit de belles choses en ce moment est incalculable, tout ce qu'on y trouve des plaisirs passés est inouï, tout ce qu'on y espère est prodigieux.
Revenons;
Ma porte fut donc vivement poussée.
Je me levai en sursaut, en proférant le cri tout naturel en pareil cas :
— Qui va là?
Toute réponse était inutile, je venais d'apercevoir mon aimable hôle, il signor Agrippa Lampridi.
— Mille pardons, me dit-il, de vous éveiller aussi matin, mais j'avais quelque chose à vous dire.
Je n'avais pas besoin de cette assurance pour en être convaincu, car le signor Lampridi était rempli pour moi des égards les plus empressés, les plus obséquieux, et à aucun prix il n'eût voulu me déranger sans motif.
— Approchez, approchez, lui dis-je, en ouvrant mes rideaux, vous savez bien, signor, que je suis .toujours enchanté de vous voir.
— Vous êtes bien bon.
Le signor Lampridi avait l'air très-embarrassé et de plus assez soucieux. Il tenait à la main une canne dont il tournait et retournait la pomme entre ses doigts, comme s'il eût pétri une boule de mastic. Il était aisé de voir qu'il avait un discours sur le bout de la langue, et qu'il ne lui manquait que le premier mot pour commencer.
Je l'interrogeai du geste.
— Monsieur le duc, dit-il entin, ce que j'ai à vous exposer est bien délicat.
— Oh! oh!
— Bien grave.
— Diable î
— Et comme je crois m'être aperçu que vous aviez parfois la tête un. peu près du bonnet.
— Pour un Italien, voici une expression bien française, signor Agrippa.
— Je suis allé à Paris, monsieur le duc, et j'y ai même connu plusieurs de vos amis : MM. de Guise, d'Épernon, d Humières et autres qui m'ont donné sur votre caractère le renseignement dont je viens de parler.
— Us ne vous ont pas trompé.
— Je le sais bien, et c'est ce qui m'effraie
— Venez au fait, je vous prie, monsieur Lampridi.
— M'y voici. Avez-vous remarqué déjà au Vatican, non pas l'ambassadeur d'Espagne, car il est fort malade en ce moment, mais celui qui le remplace momsntanément?
— Un grand sec ?
— Précisément.
— Qui s'est présenté juste derrière moi le jour de mon arrivée ?
— C'est cela même.
— Et qui s'appelle, je crois...
— Don Juan de Benavidès-Escovera,
— Oh ! il a encore une foule d'autres noms...
— Dont je vous fais grâce. Vous savez que les Espagnols ne sont pas avares de ces sortes de choses vis-à-vis de leur progéniture, et que tel hidalgo ruiné qui n'a pas dix réaux à laisser à son héritier, lui lègue quelquefois une ribambelle d'intitulés si infinie, que deux ou trois feuillets du registre de la paroisse suffisent à peine à les contenir.
— Je me contenterai pour cette fois, dis-je en souriant, de ceux que vous venez de lui donner. Mon Espagnol se nomme don Juan de Benavidès-Escovera.
— C'est cela.
— Eli bien, qu'a-t-il fait de si étrange, de si étonnant, ce brave enfant de la Castille? Je ne l'ai pas vu depuis deux jours, puisque, hier, toute la journée, je suis resté couché par suite d'une malhonnête migraine qui me faisait crier le Miserere.
— C'est justement hier... qu'il s'est rendu coupable...
— De qnel crime, ô mon Dieu !
— Si ce n'est d'un crime... je puis dire, au moins, d'une grande hardiesse.
— En quoi, et contre qui ?
— En fait d'étiquette, monsieur le duc, et contre vous.
— Parlez hébreu, mon cher monsieur Lampridi, je vous comprendrai tout aussi bien.
— Je vais être plus clair.
— • La chose n'est point inutile, car je vous avoue que vous me promenez dans de véritables catacombes.
— Voilà ce qui est arrivé.
Il signor Lampridi, malgré cet exorde qui annonçait cependant un résultat immédiat, fit encore une pause d'une certaine dimension. 11 regarda autour de lui, de l'air effaré d'un homme qui va lancer un grand secret dans la circulation et qui a peur d'être surpris; puis, s'étant mouché pour donner plus de lucidité à ses paroles, il commença ainsi l'explication que j'attendais avec tant d'impatience :
— Vous connaissez la chapelle du Vatican?
— Gomme quelqu'un qui l'a vue trois fois.
— Vous n'êtes pas sans avoir remarqué le banc d'œuvre?
— Gomment ne l'aurais-je pas remarqué, m'étant assis sur le premier fauteuil, du côté du chœur ?
— Cette place, monsieur le duc, est bien celle qui vous avait été assignée, n'est-ce pas?
— C'était bien elle.
-— Deux cardinaux en personne vous y avaient conduit la première fois que vous allâtes y entendre la messe ?
— Justement.
— Et là, faisant ainsi honneur au duc de Roquelaure, on croyait faire honneur, non pas seulement au gentilhomme célèbre dont le nom est connu de toute l'Europe comme celui d'un seigneur irréprochable et sans tache, maiB encore au roi de France dont il est le représentant?
— C'est bien ainsi que je l'entendais.
— Eh bien ! monsieur le duc, on a fait au roi de France et à vous-même une insulte aussi gratuite que grossière.
— Hein ! Qu'est-ce que vous me dites là ? Mai? savezvous que cela commence à devenir intéressant ! Mon cher monsieur Lampridi, faites-moi donc le plaisir, je vous en
prie, de vous asseoir là, un peu plus près de mon lit. Redites-moi donc ce que vous venez de me dire ; je ne l'ai peut-être pas encore suffisamment entendu. 11 paraîtrait donc qu'on aurait insulté Sa Majesté et que ma chétive personne n'aurait pas été exempte d'un certain désagrément? Il faut éclaircir l'affaire et voir immédiatement s'il n'y a pas remède au mal. Remettez-vous de votre émotion, s'il vous plaît, et causons.
— Vous désirez des détails?
— Si j'en désire!... le plus que vous m'en donnerez sera le mieux. Il y a eu injure... Qui en a été l'auteur?
— Don Juan de Benavidès-Escovera.
— Gomment ! avec son grand corps long comme une perche et ses jambes qui n'ont pas l'air d'avoir la force de le porter, tant elles ressemblent à des fuseaux ! Avec une allumette, mon cher monsieur Lampridi, on mettrait le feu à cette charpente. Mais venons au fait : quelle incartade s'est donc permise ce vilain squelette ?
— Hier, à vêpres, monsieur le duc, le seigneur don Juan deBenavidès est entré dans l'église en faisant beaucoup de volume et escorté comme s'il se fût agi du shah de Perse en personne. Il avait autour de lui six ou huit valets qui lui frayaient le passage, en frappant la dalle avec de grosses cannes, et disant: Place, place à monseigneur l'envoyé de Sa Majesté Catholique... Et les badauds se rangeaient pour laisser passer le tier Espagnol, et c'est à peine si l'Espagnol daignait reconnaître leur empressement par un signe de protection.
— Jusqu'ici, je ne vois rien de très-grave, interrompisje en rentrant sous ma couverture.
— Attendez donc, monsieur le duc, attendez donc.
— Il me semble que c'est ce que je fais.
— J'arrive au plus important. Le seigneur don Juan de Benavidès-Escovera, ayant traversé la foule qui était assez compacte, à cause d'un sermon qui devait être prononcé par un moine fort en réputation, alla tout sans façon prendre place sur le fauteuil que vous occupiez les jours précédents et que vous vous étiez naturellement réservé, comme devant consacrer en votre faveur une prééminence que jusqu'à présent, sous le règne de Louis XIV, nul ne s'était avisé de contester à l'ambassadeur français. Sur l'ob-
servatioti qui lui en fut faite, il se borna à répondre : Eh ! sur mon âme, que nous veut donc cet homme avec son roi, qui n'est que le roi des Gavaches?
— Ah ! ah! fis-je, reparaissant de nouveau hors de ma couverture; je commence à comprendre... Est-ce ainsi qu'il a traité le roi de France ?
— Oui, monsieur le duc, ce sont ses propres expressions ; vous voyez donc que c'était grave.
— Gomment donc ! non-seulement cela est grave, mais cela peut devenir très-original. Ah ! mon cher monsieur Lampridi, combien je vous suis reconnaissant d'être venu me raconter tout ceci. J'avais presque peur de m'ennuyer à Rome, et je vois maintenant que, si nous savons bien nous arranger, il ne tient qu'à nous de rire. .
— De rire?
— Certainement.
— Vous trouvez la chose risible?
— Pas encore. Nous tâcherons qu'elle le devienne.
— J'ai beau chercher dans ma tête, il m'est impossible de découvrir...
— Oh! sans doute, ce qu'il y a de drôle dans les événements les plus sérieux ne s'aperçoit jamais tout de suite. Plus tard, quand on est forcé soi-même de se divertir, on reconnaît son erreur. Je vous prouverai, mon cher hôte, que la comédie, en ce monde, réside en tout et partout. Seulement j'ai une petite question à vous faire.
— J'y répondrai de mon mieux.
— Voulez-vous m'aider à me venger de l'Espagnol?
— Autant que ce sera en mon pouvoir, je m'y engage.
— Rendez-moi donc avant tout un petit service.
— Qui serait?
— De me laisser seul un instant. J'ai besoin de me recueillir.
— Je vous laisse.
— Ah ! encore un mot.
— J'écoute.
— Savez-vous si le seigneur don Juan de Benavidès est dans l'intention de retourner bientôt à l'église?
— 11 y retournera ce matin même à l'heure de la grand'messe. Sans cela je ne me serais point permis de vous éveiller si tôt.
— En ce cas, il n'y a pas un moment à perdre. Au revoir, monsieur Lampridi.
Mon aimable hôte se retira et je restai seul, livré à toute la solennité de mes inspirations.
Quelle résolution prendre ? la circonstance était doublement difficile en ce sens que j'avais à la fois la dignité de la couronne et mon propre orgueil à sauver. Ensuite, j'avais un scrupule. Ce M. Benavidès, hidalgo très-recommandable sans doute (je n'avais nulle envie de le contester), n'avait pourtant pas toute l'importance que ses prétentions semblaient vouloir afficher. Il n'était que le remplaçant, l'auxiliaire, le bouche-trou de l'ambassadeur, et, en vérité, c'eût été rabaisser la hauteur de mon caractère que de donner des proportions trop grandes à un incident dont je devais plutôt me servir pour couvrir mon adversaire de ridicule. Je réfléchis longuement à ce que je pouvais faire dans le double intérêt dont j'ai parlé tout à l'heure, et enfin, après bien des hésitations, après bien des scrupules, après avoir minutieusement pesé le pour et le contre, voici à quoi je m'arrêtai...
Mais, au lieu d'expliquer ici mes intentions, il vaut mieux que je narre tout simplement le fait.
J'appelai, selon ma coutume, mon grison pour procède aux apprêts de ma toilette.
Il tira de l'armoire un joli pourpoint de soie verte, des hauts-de-chausses tout neufs, mon chapeau à plumes et mon épée à fourreau blanc.
— Remets tout cela où tu l'as pris, lui dis-je en l'arrêtant dans son expédition.
— Quoi, monseigneur !
— Donne -moi seulement ma robe de chambre et mes pantoufles.
— Ah ! monseigneur ne sort pas ?
— Au contraire, et sans retard même. Dis qu'on attelle tout de suite.
Mon grison obéit.
Ma toilette, on le devine aisément, ne fut pas longtemps sans être terminée.
Je ne mis qu'un simple caleçon et complétai mon costume par l'indispensable bonnet de nuit.
— Le carrosse est-il bientôt prêt?
— Le voici dans la cour, monseigneur.
— Allez dire au seigneur Lampridi que j'ai à lui parler. Lampridi ne se fit pas attendre.
Donner une idée de l'éclat de rire auquel il se livra en me voyant ainsi accoutré, serait chose absolument impossible. II paraît que ce déshabillé nocturne n'avantageait pas le moins du monde mon physique. Je partageai l'accès de gaieté du signor Agrippa Lampridi, et ajoutai :
— Je vous ai demandé si vous voudriez m'aider dans mon projet de vengeance, et vous m'avez répondu : Oui. Etes- vous toujours dans les mêmes intentions?
— Tout à votre service.
— Ce que je désire de vous n'est pas de nature à vous compromettre. Ce serait seulement d'aller me retenir des chevaux de poste et une chaise dans laquelle vous feriez porter mes effets. Je voudrais trouver le tout à la sortie de l'église, pour prendre immédiatement le chemin de Paris.
— Mais votre carrosse?
— Je vous le laisse et vous prie de l'accepter comme un souvenir de nos excellentes relations.
Le signor Lampridi se confondit en remerciements pleins d'une sincère effusion.
11 partit immédiatement pour satisfaire à ma demande, et moi, je montai en carrosse pour me diriger vers l'église .
C'était précisément l'heure de la messe.
Les fidèles affluaient.
J'envoyai mon grison jeter un coup d'oeil sur le banc d'oeuvre afin de ne point m'exposer à quelque pas de clerc. Il vint bientôt me dire que mon Espagnol se carrait dans le fauteuil désigné.
Ce renseignement me suffisait.
Je sautai lestement de mon carrosse et pénétrai dans l'église.
Je laisse à deviner les murmures qui s'élevèrent de toutes parts à mon apparition.
Mou homme trônait effrontément où vous savez, entouré de deux ou trois envoyés de pays lointains et parmi desquels je crus reconnaître des ambassadeurs de Suède et de Russie.
J'arpentai la nef à grauds pas, sans m'inquiéter des interjections qui se croisaient sur mon passage.
A la surprise avait déjà succédé l'hilarité.
On se fût cru en carnaval.
Moi seul ne riais pas.
Calme, imperturbable, droit comme un archevêque qui s'apprête à distribuer des bénédictions, je marchai vers le seigneur don Juan de Benavidès-Escovera.
C'était une tête comique et un drôle de corps. Il était d'une maigreur extraordinaire, ses habits semblaient flotter sur lui comme s'ils eussent été agités par des bouffées de vent.
Je ne sais s'il me reconnut. Mais avant qu'il eût pu faire un mouvement, avant de lui laisser le temps de se reconnaître, je m'étais baissé et relevé, puis, montrant à tout le monde une de mes pantoufles dont je venais de me munir, je lui en appliquai, sur chacune de ses joues, deux coups secs et retentissants.
Il fit une grimace affreuse.
J'y répondis par un salut profond et repris tranquillement le chemin de la porte.
J'entendis mon nom circuler çà et là dans la foule, puis un tintamarre assez grand s'éleva du côté du banc d'œuvre. Un coup d'œil rapide me révéla la cause de ce bouleversement. L'Espagnol, encore étourdi de la politesse que je lui avais faite, avait bondi sur son siège et renversé les pupitres de chêne sur lesquels reposaient paisiblement les saintes heures de ses voisins.
Messieurs du chapitre, recevant ce poids sur le dos, dégringolèrent incontinent.
Les chantres, interrompus au beau milieu de leur antienne, crurent un instant qu'ils avaient commis quelque bévue et que le diable venait de faire irruption dans l'église pour les châtier d'importance.
Ils s'enfuirent en poussant des cris.
Je ne fus pas témoin de ce qui se passa ensuite. Au lieu de sortir par Je grand portail, comme j'étais entré, je gagnai une issue latérale qui me conduisit à l'endroit où se trouvait la chaise de poste, disposée par les soins du bon seigneur Agrippa Lampridi.
Fout tte, cocher!
Je repartais pour la France.
Je prie mes lecteurs de ne point voir en ceci la fuite
d'un poltron, mais bien la retraite d'un homme prudent. Il y avait alors peu de Français à Rome et en y demeurant après une semblable aventure, je risquais ma peau en même temps que je compromettais la dignité du souverain que j'étais appelé à représenter.
Gomme je n'étais pas sans avoir mes espions à Rome, je reçus bientôt de nouveaux éclaircissements sur les suites de l'émotion bouffonne que j'avais provoquée.
Don Juan de Benavidès, à qui ma pantoufle avait donné, à ce qu'il parait, un vigoureux mal de dents, se transporta au palais pontifical en se tenant la mâchoire.
Alexandre VII, s'étant fait raconter l'histoire de point en poiDt, eut, comme on le pense, beaucoup de peine à tenir son sérieux, et crut de son devoir de calmer l'Espagnol qui faisait feu et flamme, en lui promettant qu'il aurait satisfaction.
Cependant, comme il n'était pas. possible au pape de lancer une armée de deux cent mille hommes contre la France, pour les beaux yeux de M. Benavidès, Sa Sainteté demanda quelques jours pour réfléchir.
Mais, avant que ses réflexions fussent arrivées à terme, j'étais arrivé à Versailles, moi. L'aventure fut rapportée au roi dans ses moindres détails, Sa Majesté en daigna rire à gorge déployée, et lorsque je demandai quelle serait ma punition pour une sortie aussi inconvenante, Louis XIV me répondit :
— Ne crains rien, va, mon pauvre Roquelaure, tu as bien fait de traiter ainsi cet impertinent Espagnol, et le roi des Gavaches te pardonne.
La manière dont le roi avait pris la chose ne tarda point à parvenir officieusement jusqu'aux oreilles de Sa Sainteté, et comme je m'étais déjà fait moi-même une sorte de justice en quittant volontairement Rome, l'affaire en resta là.
Un des grands regrets de ma vie est de n'avoir jamais eu depuis, l'occasion de revoir don Juan deBenavidès-Escovera. Je n'aurais pu m'empêcher de lui rire au nez, et nous aurions sans doute terminé notre querelle d'une façon plus digne de gentilshommes qui se respectent. D'un autre côté, il vaut peut-être mieux que nous nous en soyons tenus là. Un coup d'épée eût transformé la farce en tragédie, et quel qu'eût été le résultat d'une rencontre entre nous,
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ISO LES AVENTURES
l'honneur de ma pantoufle en eût certainement souffert.
Tout était donc pour le mieux.
Une certaine froideur s'établit à dater de cette époque entre la cour pontificale et la cour de France. Déjà, à son avènement, Alexandre VII avait indisposé contre lui le Parlement et la Sorbonne, ces deux puissances redoutables, en confirmant la bulle d'Innocent X, qui condamnait les cinq propositions de Jansénius. Quelques années plus tard, le duc de Gréqui étant ambassadeur à Rome, et une insulte lui ayant été faite par la garde corse, la rupture s'accomplit définitivement.
Alexandre VII n'avait aucun intérêt à se brouiller avec nous, aussi fut-il profondément mortifié de ce nouvel embarras. Il fit engager avec les ministres de Louis XIV une volumineuse correspondance qui demeura sans effet. Enfin, à bout de moyens et ne sachant plus de quel bois faire flèche, Sa Sainteté dépêcha à Paris son neveu, le cardinal Ghigi, dont la mission, sans artifice de langage, était d'adresser d'humbles excuses au roi.
Louis XIV écouta avec bienveillance les raisons du cardinal, l'encouragea même à s'expliquer par un accueil affectueux, et lui laissant ainsi entrevoir l'espérance d'un arrangement prompt et facile. Mais quand on en vint à la conclusion, il se trouva que cette bienveillance de Sa Majesté n'était que de la politesse et que la fermeté du souverain ne voulait céder à aucune, considération personuelle.
L'injure faite à Créqui avait été publique.
Le roi décida que la réparation serait également publique.
Le cardinal ayant répondu qu'il était chargé des pleins pouvoirs du pape, son oncle, et qu'il acquiesçait d'avance à tout ce qui serait exigé, Louis XIV dicta ses conditions.
Vis-à-vis de l'étranger, le roi de France n'en usait jamais autrement.
Voici quelles étaient ces conditions :
La garde corse serait chassée.
On construirait devant sa caserne une pyramide sur laquelle serait appliquée une inscription destinée à perpétuer le souvenir de l outrage fait et de la réparation exigée.
Le pape remettrait égalemeut à la France Avignou et le comtat Venaissia.
Tout fut accordé.
Le roi, aprè^ ces bases posées, renvoya le cardinal Ghigi avec de magnifiques présents. C'est ce qu'on appelle dorer la pilule.
Il est bien possible que dans ces arrangements tout politiques, l'atfaire de M. Gréqui n'ait pas été seule mise en jeu, et je ne serais pas étonné qu'en exigeant une réparation aussi sévère, le roi eût eu la bonté de se rappeler que moi aussi, j'avais été gravement insulté, et que si la panton (le d'un simple gentilhomme avait dignement commencé Toeuvre du châtiment, il appartenait au sceptre royal de l'achever.