CHAPITRE LIV
Sommaire : Sourdes menées de mes ennemis. — Sorte de déaveur dont je suis frappé. — Les gens d'esprit gênent les sots.
— Conver-ation entre Créqui et moi. — • On m'exile sur la terre d'Espagne — - J'ai bientôt pris mon parti. — Mon passage à Perpignan. — Madame de Figuères. — Deux, répulations en présence — Idée bizarre. — Ma lettre à madame de Figuères.
— Sa réponse. — Je quitte Perpignan tout penaud. — Je passe la frontière. — Gironne. — De Mataro à Barcelone. — Mon nouveau valet. — L'hôtellerie de maître Nunez. — Son frère Vulentio et Maria sa nièce. — Mon introduction chez le senor Valentio. — Une digne famille. — Soirées innocentes. — Portraits du futur et de la fiancée. — Mon amitié pour Antonio Carrai. — Explicatio» de ma vertu.
Les menées de mes ennemis «devaient à la longue produire quelque déplorable résultat. Malgré l'affection que le roi me portait.. Sa Majesté finit cependant par être influencée par les clabauderies de MM. de Saint-Simon et autres envieux qui ne pouvaieut souffrir d'être égalés ou surpassés par un rival qu'ils affectaient d'appeler l'homme
d'esprit, comme s'il y eût eu dans ce titre quelque chose de fâcheux ou d'humiliant pour moi. Je reçus secrètement un avis officieux qui me conseillait de quitter Versailles» et j'appris par des amis sûrs qu'effectivement le roi Louis XIV s'était prononcé en termes fort peu équivoques à mon égard.
Je fus profondément mortifié, je l'avoue, de la tournure que prenait alors ma fortune. Après les nombreux services que j'avais rendus à l'Etat, je ne croyais pas pouvoir jamais encourir le mécontentement de Sa Majesté au point d'être chassé de la cour, et je me disais que l'intrigue et la trahison de certains courtisans jaloux devaient être pour beaucoup plus dans ma défaveur que les fautes ou les méfaits dont j'ignorais en quelque sorte la nature.
Quel crime avais-je donc commis?
A quelle cause devais-je ma disgrâce ?
Etait-ce à ma gaieté ?
Ou bien à ce que des amis trop indulgents voulaient bien appeler de l'esprit?
En vérité, j'eusse été fort embarrassé de le dire , mais ce qu'il y a de certain, c'est que cette gaieté, cet esprit, puisqu'esprit il y a, n'était pas sans avoir souvent choqué ou blessé plus d'un personnage influent et qu'il fallait bien tôt ou tard que les battus prissent un peu leur revanche. On imagina donc pour cela de m'éloigner du théâtre de mes exploits et une mission à la cour d'Espagne me fut offerte en des termes qui ne me permettaient point de la refuser. Je fus deux jours dans une ignorance complète du véritable motif qui avait déterminé l'explosion de sévérité dont j'étais victime. Mais, au moment où je me livrais à mes préparatifs de départ , je vis entrer dans mon cabinet M. de Créqui, dont l'amitié pour moi ne s'était jamais démentie, bien que de mauvais plaisants eussent essayé de nous brouiller en lui disant que j'avais fait un enfant à madame de Lesdiguières et que je l'avais ainsi privé de la succession du duc.
~ Eh bien ! me dit-il, vous partez?
— 11 le faut bien , puisqu'on m'y force.
— Vous avez raison d'y mettre de la bonne grâce, continua Créqui, car le roi n'est pas content de vous.
— Le roil et dit-on au moins quel est mon crime?
— Non , mais tant de maris trompés, tant de frères vexés, tant d'amants supplantés ont porté leurs plaintes en haut lieu que Sa Majesté , fatiguée de toutes ces criailleries , a décidé... votre exil.
— Ah ! c'est donc bien décidément un exil ?
— La chose ne s'appellera pas ainsi, mais le roi qui vient de me nommer ambassadeur à Rome m'envoie directement à vous ,'mon cher Roquelaure , pour vous engager à battre en retraite au plus vite, et à ne vous point représenter en France sans un ordre exprès. Voici d'ailleurs les propres paroles du roi que je suis chargé de vous répéter exactement :
c Dites à Roqudaure que je l'exile sur la terre d'Espagne et que je regarderais sa désobéissance comme un cas de haute trahison. »
— Sur la terre d'Espagne. . . murmurai-je en baissant la tête , diable! diable! c'est bien loin!... et y rester jusqu'à nouvel ordre. Ça peut être bien long! J'aimerais mieux comme vous, mon cher Gréqui , retourner à Rome, avec une véritable ambassade. Gela flatterait davantage mon amour-propre et me contrarierait beaucoup moins.
— Il faut vous résigner, dit Gréqui. Le roi Louis XIV n'est pas homme à répéter deux 'fois la même chose.
— Une seule doit me suffire , vous avez raison. Adieu , mon cher Gréqui, adieu ! Je passerai le temps à méditer sur l'ordre du roi et à réfléchir sur mes péchés. Qui sait? la pénitence à laquelle je vais me livrer sur la terre d'Espagne, comme dit Sa Majesté, me vaudra peut-être le paradis, et dans ce cas , je n'aurai perdu ni mes peines ni mon temps. Adieu, Gréqui, si je m'ennuie trop, je me fais moine.
J'étais fort gai en partant. Gréqui me regarda d'un air compatissant.
Il me croyait fou.
Quant à moi , j'avais parfaitement pris mon parti. Un voyage , en définitive, avait toujours pour moi de grands attraits , et je n'étais pas fâché de changer un peu de température et d'air. Un instinct secret d'ailleurs me disait qu'au delà des Pyrénées m'attendaient quelques bonnes heures de plaisir et d'oubli.
Je pris avec moi tout l'or que j'avais de disponible et partis.
En passant à Perpignan pour me rendre en Espagne , je voulus mettre à profit, d'une façon originale» les quarante-huit heures qu'il m'était permis d'y séjourner, et voici l'occupation à laquelle je me mis en tête d'employer mon temps.
On verra par cet exemple, jusqu'où la fatuité, naturelle à l'esprit humain, peut entraîner les hommes en général , et un Roquelaure en particulier. L'anecdote n'est nullement à mon avantage, mais des mémoires n'auraient, à mon sens, aucune valeur, s'ils ne ressemblaient à une confession , et la vérité est, en cette occasion, le seul guide dont je ne saurais consentir à m'écarter wrinstant.
Voici le fait.
On citait alors à Perpignan madame de Figuères .comme la femme la plus belle, la plus précieuse et par conséquent la plus à la mode du moment. C'était une charmante brune, disait-on, plutôt espagnole que française, eldont les yeux, armés comme de véritables guérillas, faisaient dans la haute société de la ville des ravages innombrables et incessants. On citait partout ses triomphes et ses victimes. La chronique, du reste, en proclamant ses mérites, ne fermait point les yeux sur ses faiblesses et on assurait que, mettant à profit un veuvage qui lui garantissait une liberté sans contrôle , elle avait plus d'une fois satisfait sans trop de façon certains caprices, très-faciles d'ailleurs à concevoir. On s'accordait, du reste , à citer la distinction de ses choix et à célébrer son bon goût.
Je n'avais, comme je l'ai dit plus haut, que fort peu de temps à passer à Perpignan, et j'avoue que les récits dont on avait rassasié ma curiosité à propos de la belle Koussillonnaise m'avaient on ne peut plus enflammé.
Il me sembla que je me devais à moi-même, que je devais à mon nom de Roquelaure et à ma réputation bien connue, de ne point traverser une ville comme Perpignan, où il se trouvait une beauté si célèbre que madame de Figuères, sans laisser à l'une et à l'autre des marques de mon attention...
J'avais peu d'heures devant moi... 11 s'agissait de prendre le chemin le plus court et de faire le plus de besogne possible en peu de temps.
J'imaginai de me faire précéder chez la belle par une
de ces épîtres enthousiastes, brûlantes, incendiaires, qui, semblables à des trombes de feu, défoncent les portes du cœur le mieux fermé et y répandent les flots bouillonnants d'une lave pareille à celle des volcans.
Je taillai ma plume, invoquai à part moi toutes les divinités païennes qui président à l'amour et enfantai le chefd'œuvre suivant :
« Madame,
« Au moment de passer la frontière, chargé des pouvoirs « de notre illustre et bien-aimé roi Louis XIV, je suis « retenu par le bruit mélodieux de je ne sais combien de « sirènes qui me commandent ou me supplient de m'arrêter « un instant et de daigner regarder en arrière. Je prête « l'oreille, j'écoute... et je finis par entendre distinctement « que ces voix me parlent de vous.
t Pressé par le service de Sa Majesté , je devrais me « soustraire à ce séduisant appel et continuer bravement « mon chemin... Je n'en ai pas le courage. Sans vous con- « naître , je vous aime. Votre renommée seule est une de « ces déesses invisibles qu'il faut adorer, malgré qu'on t en ait.
« Dites-moi donc , belle madame, si vous consentez à ce « que je coure ce soir chez vous pour vous adresser mes t adieux. Si vous n'êtes pas saisie pour moi d'un beau « mouvement de pitié humaine , ayez au moins souci de « ma gloire et songez que Roquelaure serait perdu de ré- « putation, si l'on pouvait dire de lui qu'il a passé par la t bonne ville de Perpignan , où vivait la femme la plus t accomplie du royaume, sans s'y arrêter et sans y tomber ■ amoureux, ne fût-ce qu'un jour, ne fût-ce qu'une heure, «i de la plus brillante merveille qui ait jamais été. »
Et mon paraphe couronna ce précieux morceau.
La belle était, à ce qu'il paraît, habile à la riposte. Car je reçus, quelques minutes après que mon envoi lui était parvenu, la réponse qu'on va lire :
« Monsieur le duc, « Je ne saurais entrer en rivalité avec le grand roi
« Louis XIV et serais au désespoir de mettre le moins du « monde mes intérêts en balance avec ceux d'un royaume « aussi illustre que celui dont vous allez être le digne « représentant en Espagne.
« Je regarderais comme un véritable crime politique de « retenir, au moment où il va passer la frontière pour « remplir une mission importante, un seigneur aussi pressé « que vous.
« Ne venez donc pas chez moi, monsieur le duc. La « pitié n'est pas précisément la qualité qui me distingue, « et puisque vous me parlez, pour votre compte, de gloire « à sauver, souffrez que je vous entretienne un instant de « la mienne , qu'une visite de vous , autorisée par moi « dans la circonstance présente , pourrait compromettre « assez gravement.
« Vous dites (et je le sais) que j'ai à Perpignan une « réputation de bon goût qui ne m'est contestée par per- « sonne...
« Cette réputation, je tiens à la conserver intacte.
« Or, sur ma réputation de beauté , vous avez souhaité « me connaître. Sur votre réputation de laideur, monsieur t le duc, je désire vivement ne pas vous voir.
« Nos deux renommées, de cette façon-là , se tiendront « l'une vis-à-vis de l'autre dans une prudente réserve et « n'auront, réciproquement, aucun reproche à se faire. »
J'aurais pu me présenter à cette charmante rebelle pour essayer de lui prouver qu'elle se trompait et que la réputation de laideur qu'on m'avait voulu faire était loin d'être aussi fondée qu'elle pouvait le croire. Mais je fus piqué h un endroit si sensible que je renonçai sur-le-champ à mo:i entreprise, laquelle, après tout, n'avait eu pour mobile qu'un très-léger caprice.
Quoi qu'il en soit , ma sortie de Perpignan peut passe; pour une véritable déroute.
Une demi-heure après avoir reçu la réponse de madame de Figuères, j'avais gagné avec nies équipages la Porte de Saint- Martin, qu'on appelle aussi la Porte d'Espagne, et j'adressais un adieu tant soit peu dépité à cette ville qui m'avait si malhonnêtement accueilli.
Par bonheur, car les jours daus cette vie ont le bon esprit
de se suivre sans trop se ressembler, je devais trouver à quelques lieues de là, matière à un ample dédommagement.
Je traversai Gironne sans faire aucune rencontre qui mérite la peine d'être consignée dans ces Mémoires. Ma satisfaction était grande d'entrer dans un pays où l'on assurait que les femmes entendaient l'amour mieux qu'en toute autre partie du monde, et je dois dire, pour être vrai, que je remarquai effectivement un feu des plus expressifs dans les yeux des premières senoras qui se présentèrent sur mon passage. J'eus, entre autres, l'inappréciable bonheur d'être rasé par une femme très-gentille qui, disait-elle, avait appris à son mari le métier de barbier.
En passant à Mataro, je fus très-surpris du contraste qui existait entre les deux sexes. Les hommes, qui sont presque tous pêcheurs, étaient sales, grossiers et passablement brutaux, tandis que tout ce qui portait jupon se faisait remarquer par uu air d'amabilité et de douceur particulièrement séduisant. Cette circonstance me sembla d'un excellent augure.
Je ne séjournai à Mataro que le temps bien juste de déjeuner et de faire un tour sur le bord de la mer qui était tout à tait calme et bleue, comme du lapis.
La route de Mataro à Barcelone est délicieuse. On aperçoit de temps en temps les gracieuses voiles qui se balancent sur les flots, et le chemin est continuellement bordé d'une haie de mûriers et de caroubiers dont les émanations communiquent à l'air une sorte de parfum enivrant.
Je jouis, pendant ce trajet, de la vue d'un des plus jolis paysages dont j'aie jamais conservé le souvenir.
Mon grisou lui-même, nouveau serviteur qu'à la vérité j'avais tiré d'un des faubourgs les plus primitifs de la bonne ville de Lectoure, entrait, à chaque, changement d'horizon, dans les extases d'une admiration naïve qui m'amusait infiniment.
Ce valet, soit dit en passant, était un garçon très-honnête, quoique fort intelligent. Ce quoique n'est pas une plaisanterie. Il m'est inspiré par la mauvaise impression que m'ont laissée mes deux anciens serviteurs, Gascarel et
Bruscambille, qui avaient de l'esprit, c'est vrai, mais qui eu usaient d'une façon peu propre à leur ménager une place au paradis.
Celui-là s'appelait Bertaut.
J'arrivai à Barcelone dans les meilleures dispositions du monde, et, curieux d'observer un peu les mœurs d'un pays qui m'était absolument inconnu, je fis d'abord déposer mes effets et mes équipages dans une modeste posada, où je laissai Bertaut afin d'être plus libre, puis allai ensuite me loger dans une hôtellerie d'assez belle apparence, chose assez rare en Espagne, soit dit en passant.
Il serait difficile d'être plus heureux que je ne le fus alors dans le choix de cette hôtellerie. Le maître de l'établissement était un personnage des plus originaux, qui. s'inquiétait tout particulièrement des plaisirs qu'il pouvait procurer à ses pratiques, et qui me devina, à première vue, pour un homme dont il tirerait quelque bon profit, si j'étais satisfait de mon séjour chez lui. Il commença par me dire qu'il s'appelait Gonzalo Nunez, que son père était un honnête muletier qui faisait d'assez belles affaires dans son état, et que si mon intention était de passer une semaine ou deux sous son toit, il se faisait fort de me fournir tous les agréments qui seraient à ma convenance. Pour me prouver sans doute que ses offres n'étaient point de vaines paroles et que l'effet suivrait de près la proposition, il me demanda s'il ne me conviendrait pas d'aller visiter avec lui les quatre-vingt-deux églises et les quarante-cinq couvents dont la ville est ornée. Ce petit divertissement ne m'ayant pas suffisamment souri, il me conseilla de borner ma promenade à quelques belles vues qui aboutissent à la grande place de Saint-Michel, où je pourrais faire emplette d'une bonne boîte de rasoirs, les meilleurs, dit on. et les mieux affilés de toute l'Europe.
Je remerciai Nunez de ses offres de service, et l'assurai que j'aimais à me promener seul.
— A vo3 souhaits, me répondit-il dans son dialecte catalan, qui me' parut ressembler beaucoup au patois provençal.
Mon installation fut pour Nunez une occasion de me témoigner tout son zèle. 11 me donna un logement d'où j'aperçus un fort joli jardin, où riaient et dansaient, au
moment où je mis le nez à la fenêtre, cinq ou six jeunes filles, dont l'aînée avait tout au plus seize à dix-sept ans.
— Quelles sont ces senoras si gentilles? demandai-je à Nunez.
— Vous êtes bien bon, monseigneur, me dit-il, de leur trouver quelque agrément. L'une d'elles, la plus âgée, est ma nièce et se marie dans huit jours. Le déjeuner des fiançailles a eu lieu ce matin, et elle se réjouit avec ses petites amies.
— Si le futur vaut la promise, ce sera un joli couple maître posadero.
— Il serait peut-être hardi à moi, répliqua-t-il, de proposer à Votre Excellence de faire connaissance avec mon frère Valentio, père de cette belle enfant. Ce serait un moyen de la voir de plus près, et je vous assure qu'elle en vaut la peine; mais, en vérité, je n'ose pas.
— Ose toujours, Nunez, ose, mon ami. Je suis grand observateur de ma nature et n'ai pas la vue très-longue. C'est te dire que je suis partisan de tout ce qui rapproche les distances.
— Eh bien! senor français, dit Nunez, je vous présenterai ce soir à mon frère Oh! par exemple! c'est un
homme un peu plus huppé que votre très-humble serviteur. Il est retiré du commerce de la coutellerie et vit maintenant, en bon bourgeois de Barcelone, d'un revenu honnête. Cette maison dont vous voyez le jardin, est à lui en toute propriété. Quant à sa fille Maria, ma nièce, par conséquent, elle a reçu une éducation qui l'a fait rechercher comme un parti des plus avantageux.
— Qui épouse-t-elle?
* Un jeune homme qui a le meilleur air du monde, dit
Nunez, et qui l'aime qui l'aime !...
«— 11 se nomme?
— Antonio Carrai. Il y sera ce soir; vous le verrez aussi. Je quittai Nunez, enchanté de la perspective que m'offrait
son invitation et comptant bien en profiter pour observer les habitudes espagnoles, dans le cercle circonscrit de la vie bourgeoise Puis, ayant réparé le désordre de ma toilette, j'alhii faire un tour à la Conja, promenade, située dans le quartier de Barcelonnette, tout auprès du port. Je revins à l'hôtellerie de maître Nunez vers trois heures.
Il me servit un dîner assez fin et réellement beaucoup meilleur que je ne l'aurais cru, d'après la détestable réputation des auberges espagnoles. Je remarquai qu'il ;ivait changé de toilette et que son air avait quelque chose de triomphal. Je crus pouvoir lui demander le sujet de cette métamorphose, laquelle, du reste, était entièrement à son honneur, et il me répondit:
— Votre Seigneurie n'a-t-elle pas consenti à ce que je l'introduisisse ce soir chez mon frère Valentio? J'ai fait mes préparatifs et je suis prêt.
— A quelle heure irons-nous?
— A l'heure que vous marquerez vous-même, senor.
— Eh bien, vers huit heures, cela vousva-t-il?
— Je n'ai de volonté que celle de Votre Seigneurie, répondit maître Nunez en s'inclinant.
Explique ^ui pourra pourquoi je sentis comne Nunez le besoin de réparer le désordre de mes vêtements et de me faire le moins laid possible. Je montai dans ma chambre, interrogeai mon miroir, fis venir un frater qui m'accommoda de son mieux et endossai une de mes plus galantes soubrevestes. Je laissai mon chapeau pencher* doucement du côté de mon oreille droite, après avoir eu soin toutefois d'en caresser amoureusement le panache, de façon à lui donner toute la grâce d'une branche de saule en pleurs.
Quand l'heure marquée sonna, j'ouvris ma porte et trouvai sur l'escalier maître Nunez qui m'attendait. Il avait l'air d'un solda! en sentinelle, et parut enchanté de voir que j'étais exact.
— Partons, lui dis-je. 11 me tarde de lier connaissance avec votre frère et de voir votre nièce.
— Parlons, dit Nunez.
Nous sortîmes de l'hôtellerie par une porte qui servait de communication avec la maison du senor Valentio. Eo. moins d'une minute, nous nous trouvâmes sur les domaines du marchand retiré, domaines qui se composaient d'un fort joli jardin, planté en grande partie d'arbres fruitiers, et d'une maison plus solidement qu'élégamment construite.
J'étais annoncé. On vint me recevoir avec une pompe et des cérémonies dont je me serais fort bien passé. Mais ou savait que j'étais Français et gentilhomme, deux qualités
fort prisées dans tous les pays du monde, et je dus accepter les nécessités de ma situation.
Le senor Valentio était un personnage d'une quarantaine d'années, d'une tournure et d'un air au-dessus de son ancienne condition. Si je n'eusse été averti d'avance que c'était un ancien commerçant, je l'eusse pris probablement pour un hidalgo de troisième ordre, descendu des hiuteurs de son petit manoir provincial pour venir se mêler à la plèbe des villes. En un mot, ses manières étaient toute jait distinguées, et le petit salut de protection dont il daigna gratifier son parent, maître Gonzalo Nunez, l'hôtelier, me prouva qu'il avait à peu près oublié son ancienne condition.
Mais Valentio m'occupait beaucoup moins que sa fille, et comme elle venait de se lever à mon approche ainsi que son fiancé, Antonio Carrai, je portai mes yeux du côté de ce couple intéressant.
Maria était une jolie enfant de dix-sept ans, fraîche, rose, bien prise dans sa taille, aux cheveux châtains et dont la grâce pouvait lutter avec celle des Françaises les plus accomplies. Son regard avait une douceur ineffable et on devait supposer, à l'expression de sa physionomie, que son époux n'aurait jamais à lutter, dans son intérieur, contre une de ces volontés obstinées qui font si fréquemment d'un ménage un véritable enfer. On ne pouvait s'empêcher de reconnaître à Maria les qualités les plus séduisantes; mais elle manquait de ce charme puissant qui attire invinciblement les cœurs par le prestige d'une nature active et vigoureuse.
Quant à Antonio, c'était un jeune homme grand, élancé, à la chevelure épaisse et noire, et qui semblait tout entier à sa passion. H couvait Maria d'un regard long et ardent. C'est à peine s'il se détourna pour saluer mon arrivée. Il est vrai que Maria lui rendait de temps à autre quelquesunes de ces œillades complaisantes qui feraient damner un saint.
Ces braves gens parurent d'abord assez embarrassés de leur contenance, mais je les eus bientôt mis à leur aise en donnant le branle à une conversation qui, en moins d'un quart d'heure, devint des plus intéressantes et d< s plus animées. Je leur parlai de Barcelone, des magnificences
de leur pays, des curiosités de la ville et de la beauté du sang espagnol. Ce dernier chapitre les flatta singulièrement et Valentio me raconta avec un visible plaisir que son père, à soixante et dix ans, avait fait le caprice d'une senora qui n'en avait pas trente et avec laquelle il s'était remarié eu
troisièmes noces.
— Si vous continuez, lui dis-je, vous pourrez faire comme monsieur votre père, et, dans tous les cas, vous avez déjà assez bien travaillé pour qu'on n'ait rien à vous reprocher sous ce rapport.
Maria comprit ce compliment détourné et baissa timidement les yeux. Antonio Carrai m'en remercia par un signe de tête.
Le reste de la soirée se passa en récits d'aventures plus ou moins originales. Valentio n'était pas sans esprit et autant il parlait avec chaleur, autant il écoutait avec plaisir. 11 m'interrogea à son tour sur la France, sur la cour de Versailles, sur le roi, et les anecdotes que ma mémoire put alors me fournir parurent lui inspirer un vit* intérêt.
Par une singularité, qui s'expliquera peut-être par une modification survenue dans mon caractère, alors plus calme et moins enclin sans doute aux aventures bruyantes, je trouvai un attrait tout particulier à ces réunions paisibles qui se renouvelèrent plusieurs soirées de suite. Je voyais avec .satisfaction le bonheur de cette digne famille, et ce qui, j'imagine, surprendra surtout le lecteur, habitué de ma part à d'autres façons d'agir, c'est, que la personne pour laquelle je me sentis bientôt le plus de sympathie et d'amitié, fut le senor Antonio Carrai, le jeuue tiancé, le prétendu, l'amoureux de Maria.
On devine donc aisément, sans que j'aie besoin de le dire, que, contre ma coutume, je restai froid devant les souriantes prunelles d'une femme jeune, avenante et, il faut l avouer, des plus jolies.
Je ne dois pourtant pas lion plus me faire plus vertueux que je ne le suis, et donner à croire que je travaillais à mon salut dans l'autre monde ou à ma canonisation dans eelu -ci.
L'influence du climat de la Péninsule ne m'avwit point méi.imorphosé, eroyez-le bien, en un petit saint de pierre, désormais inaccessible à la tentation.
Maria De me plaisait point. Voilà tout le secret de ma vertu.
Eu revanche, j'avais trouvé dans Antonio un cœur excellent, une franchise à toute épreuve, et mille qualités que révélaient à la fois ses paroles et sa conduite envers Maria. Je le croyais, en même temps, sincèrement épris. Tous ces motifs me l'avaient fait prendre en réelle et bonne amitié.
Ainsi que me l'avait annoncé maître Nunez, la noce devait avoir lieu tans les huit jours. Valenlio s'occupa effectivement des préparatifs de cette grande cérémonie, en homme qui en comprend toute l'importance. Ce brave homme était tout orgueilleux de sa fille et tenait à honneur» d'avoir beaucoup de monde à son mariage et d'y dépenser beaucoup d'argent.
Je passerai rapidement sur tous les petits détails qui précédèrent les noces de Maria. Ils n'offriraient rien d'attachant, et d'ailleurs j'ai hâte d'arriver à une aventure des plus originales qui signala la nuit même de cette fête et dont j'eus le bonheur d'être le héros.
Je dis : bonheur, non-seulement parce que j'eus lieu de me féliciter d'un dénouement que je n'avais pas espéré le moins du monde, mais aussi, parce que, tout en travaillant pour moi-même, je pus me vanter d'avoir accompli une bonne action.
Je prie le lecteur de me pardonner cette petite digression, qui ne ressemble pas mal à un panégyrique, dans le genre de ceux que messieurs du Châlelet glissent parfois dans leurs plaidoyers pour les besoins de leur cause, et je .l'engage à passer au chapitre suivant, où tout ce qu'il y a d'obscur dans celui-ci sera clairement et modestement expliqué.