‹ Les aventures du Duc de Roquelaure (volume 2)Chapitre 18 sur 30 · CHAPITRE LV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LV

Sommaire : La noce d'Antonio et de Maria. — La fête dans le jardin. — La belle Espagnole. — Le volero. — Je le danse avec

Maria. — Le fandango. — Le bosquet. — Un rendez-vous. — Antonio et la senora Nerina de Xenarez. — Singulier dialogue.

— Menaces étranges. — Capitulation. — Je fais connaissance avec la jeune Inès. — Son portrait. — Sa mélancolie. — Elle ne danse pas. — A seize ans I Secret de sa tristesse. — Elle me conte ses malheurs. — - Fin de la fêle. — Minuit. — Revenons à Nerina. — Triste position dans laquelle se trouve Antonio. — Je prends la résolution de le sauver. — Le lit nuptial. — La chambre de Nerina. — L'un pour l'autre. — Façon bizarre dont je fais connaissance avec une très-jolie et très-intéressante senora. — Début périlleux. — Une conversation raisonnable. — Leçon de morale. — La toilette de nuit. — Dangers d'un tête-àtête où l'on n'est surveillé et éclairé que par la lune. — Service que me rend involontairement le vieux Valentio.

Je ne me rappelle pas avoir assisté jamais à une fête plus gaie que celle des noces de Maria et d'Antonio Carrai.

Après un repas digne de la circonstance et qui avait suivi de près la bénédiction de l'église, on s'était répandu dans le jardin de Valentio, dont les allées n'avaient point tardé à être encombrées d'une très-grande foule d'invités, hommes et femmes, jeunes garçons et jeunes filles. Ces dernières surtout étaient si nombreuses que je demandai à Antonio la cause d'une telle affluence.

— Ma femme, me répondit-il avec un accent de fierté où se peignait tout le bonheur qu'il éprouvait à prononcer ce mot, ma femme faisait partie de cinq à six confréries, placées sous les diverses invocations de la sainte Trinité, des plaies du Christ, du rosaire de la Vierge et autres encore dont le nom m'échappe. Toutes ces jeunes filles sont, pour ainsi parler, ses sœurs en religion.

Antonio achevait à peine ces mots, quand je Je vis tout à ,;oup trembler et pâlir 11 saisit mon bras avec force et murmura deux ou trois paroles qu'il me fut impossible d'enlendre.

— Qu'avez-vous? lui dis-je en le soutenant, car il chancelait.

— Rien, me répondit-il, rien.

Et, m'écliappant en quelque sorte, il disparut sous l'ombre d'une allée prochaine.

Je regardai du côté contraire à celui par lequel Antonio avait pris la fuite, espérant deviner quelle avait été la cause

de son effroi. Je ne vis rien qu'un charmant essaim déjeunes tilles qui accouraient en riant et en sautant. De plus je fus frappé de l'aspect d'une femme de vingt-cinq ans environ, laquelle, demeurant étrangère à tout ce bruit enfantin qui se faisait près d'elle, se tenait assise sur un banc de treillage et conservait, au milieu de ce mouvement joyeux, un front mélancolique et grave.

J'avoue qu'en ce moment j'oubliai un peu Antonio et son indisposition subite pour contempler, à mon aise et sans qu'elle s'en aperçût, cette très-séduisante senora.

Elle réalisait complètement l'idée que je m'étais formée des dames espagnoles. Œil noir plein d'éclairs, cheveux luisants comme le jais, teint mauresque, lèvres vermeilles, nez légèrement busqué, menton délicat, mains effilées, gorge admirable, taille fièrement cambrée, pied mignon, tout chez elle concourait à composer cet ensemble de finesse, d'élégance et de souplesse nerveuse qu'on nous donne comme le type de la perfection chez le sexe castillan. Elle me fit l'effet d'être plongée dans des préoccupations très-sérieuses. Par intervalles même, je crus remarquer à ses lèvres des contractions pareilles à celles du dépit ou de la colère. Quel que fut le fond de sa pensée, il devint bientôt évident pour moi que cette pensée n'avait absolument rien de gai.

Or, pourquoi apporter dans une fête, et dans une fête de noces encore, une pensée triste, un front rêveur?

Cette circonstance pouvait bien donner matière à réflexion et je cherchais dans mon esprit à trouver le mot de cette énigme, quand une petite voix vint me tirer de ma rêverie.

Je me retournai.

C'était Maria, Maria que j'oubliais, Maria dont j'avais promis tout à l'heure d'être le cavalier, tout en m'excusant de ma gaucherie dont j'allais sans doute faire preuve, ne connaissant pas les danses du pays.

— Ah ! pardon, lui dis-je Que dira-t-on de moi, si l'on sait que les dames sont obligées de me venir enlever de vive force ?

— Nul ne le saura que moi, me répondit gracieusement la jolie mariée, et je vous pardonne d'autant plus volontiers que votre excuse est dans les beaux yeux de celle que voujs contempliez avec une si grande attention.

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— Ah! oui... oui... balbutiai-je, comment! vous avez remarqué.. .

— Certainement ! . . . mais vous auriez tort de vous eu défendre. La senora Nerina de Xenarez passe pour une des plus jolies femmes de toute la province d'Aragon, dont elle est originaire, et il est tout naturel qu'on l'admire... cela ne s'oppose pas à ce que vous dansiez avec moi le volero.

— Si je puisl

— Je vous guiderai. Vous verrez que c'est très-facile. Mais j'entends les musiciens préluder. Venez... venez vite.

Je suivis Maria. Mais avant de m'éloigner tout à fait, je jetai un coup d'œil furtif vers celle dont je venais d'apprenle nom et lé pays. Je ne sais si ce fut une erreur ou si je vis juste; mais il me sembla qu'elle lançait à la tendre Maria un regard de haine et de défi.

Maria m'apprit donc à danser le volero. Je m'en tirai fort mal, je vous assure; mais on voulut bien user d'indulgence et ne pas trop se moquer de moi. On me jugea même digne d'une récompense, et Valentio, ayant fait disposer un siège assez élevé pour que je pusse bien voir ce qui allait se passer devant moi, m'annonça que plusieurs de ses invités se proposaient de danser un fandango en mon honneur.

J'exprimai à Valentio ma reconnaissance , et le fandango commença.

Cette danse est, sans contredit, l'expression vivante de la passion espagnole. Hommes et femmes y jouent un rôle vraiment original. C'est la déclaration d'amour avec toutes ses nuances délicates, la lutte dans ce qu'elle a de plus imprévu, la résistance sous toutes ses formes, et entin, la défaite d'une part et la victoire de l'autre, dans toute leur éloquente action. Qu'on ne suppose pas cependant les choses plus graves encore qu'elles ne le sont. Ce sont tout simplement les simulacres d'un tête-à-tête amoureux. Le "fandango est, en quelque sorte,' un long baiser.

Celle qui l'avait le mieux dansé était assurément la senora Nerina qui, à la dernière note de l'orchestre, avait quitté son cavalier et disparu.

Après ce divertissement, dont la vue avait jeté dans mon cerveau je ne sais quel trouble inexprimable, je

m'enfonçai sous les ombrages du jardin, pour aller chercher un peu d'air frais, dont ma poitrine embrasée avait grand besoin. Gomme la nuit commençait à tomber, et que Valentio venait de donner l'ordre d'illuminer les abords de la pelouse où l'on dansait, il était résulté de cette nouvelle attention du maître une explosion d'allégresse, à la faveur de laquelle je pus m'esquiver sans êtrr remarqué.

Je marchai ainsi cinq minutes, respirant a pleins poumons et réparant, tant bien que mal, le désordre de mes dentelles , car le volero m'avait singulièrement chiffonné.

Je me sentis bientôt plus dispos, et déjà je me préparais à rentrer au bal, quand il me sembla entendre des voix dans le bosquet voisin.

Je m'approchai sur la pointe des pieds, en retenant mon haleine et en essayant de distinguer quelque chose à travers le feuillage.

Quelle ne fut point ma surprise 1

C'était un couple amoureux que j'avais failli effaroucher, et dans ce couple amoureux, chose incroyable, je reconnaissais Antonio Carrai, le nouveau marié, et la senora Neiïna de Xenarez, la belle Aragonaise.

Faire un mouvement, c'était les effrayer. C'était aussi me priver de la vue d'une scène qui promettait d'être curieuse. Soit bonté d'âme, soit indiscrétion, je ne bougeai point.

Et voici, sauf l'exactitude des termes, l'étrange dialogue qui vint frapper mon oreille.

— Nonl point de grâce! s'écriait Nerina, en tapant du pied ; je n'aurai de pitié ni pour vous, ni pour elle ! Je vous perdrai tous deux!

— Nerina ! disait Antonio, vous que j'ai connue si douce! vous que je croyais si bonne!

— C'est que vous m'aimiez! répondit la jeune Espagnole avec amertume, et que j'avais réellement alors toutes les qualités, toutes les vertus que votre amour m'attribuait. Aujourd'hui, c'est différent; tout est changé,

votre cœur, notre position, tout tout excepté mon

amour, à moi; non pas que cet amour soit le même que celui dout vous m'avez tant de fois remerciée à deux ge-

noux... non ! c'est maintenant de la jalousie, de la colère, du délire... et je le répète une dernière fois, Antonio, je nie vengerai !

Il n'est pas possible de se faire une idée de la magnilique auréole qui sembla, en ce moment, environner le front de la belle Nerina de Xenarez. Un rayon de l'illumination ordonnée par le senor Valentio portait directement sur elle, et je pus me rassasier tout à mon aise d'un spectacle aussi curieux. Ses yeux, déjà naturellement vifs, lançaient littéralement des éclairs qui illuminaient les objets autour d'elle ; sa respiration avait quelque chose de large et de bruyant qui annonçait une réelle colère. Son attitude était d'ailleurs calmé, ferme et énergique. On eût dit une reine, drapée dans son manteau royal et s'apprêtant à dicter des lois à ses sujets agenouillés. Le pauvre Antonio, ainsi placé devant elle, comme un accusé devant son juge, paraissait avoir perdu jusqu'au sentiment de sa dignité. Elle le dominait de dix coudées. Sa voix qui s'était exhalée en vibrations sonores, semblait frapper le jeune homme de vertige et de stupéfaction.

Il recula devant la menace de cette femme, comme un enfant qui eût entendu résonner à son oreille la malédiction paternelle".

Puis il alla tomber sur un tertre de gazon qui régnait tout autour du bosquet, et resta là, immobile, le dos courbé, le front appuyé sur ses mains.

A.u bout de quelques secondes, il se releva brusquement et murmura:

— Que voulez-vous donc?

— Je vous l'ai déjà dit : je veux que vous me donniez cette nuit qui appartient à une femme que je déteste ! je veux vous posséder là, près de moi, seul et sans témoins; je veux que vous soyez à moi, sans partage, une suprême, une dernière fois, lâche que vous êtes!... Vous tremblez... Gomme si vous ne pouviez pas me consacrer un jour, vous qui, au mépris de vos serments, allez donner à une autre toute votre vie, toute votre àmel

— Kt si je bravais cette menace, répliqua Antonio ; — si je répondais à ce défi par la seule réponse qu'il mérite, le mépris... que feriez- vous?

— Vous avez mauvaise mémoire, Antonio ; car je vous

l'ai encore dit : j'irais chercher, dans le petit coffret de bois d'ébène dont vous m'avez fait cadeau l'an dernier, toutes les lettres que vous m'avez écrites depuis que l'enfer m'a eu jetée dans vos bras...

— Et ce coffret?...

— Serait remis dès demain à la femme du senor Antonio Carrai, à l'heure où tous deux se réveilleraient sur le sein l'un de l'autre, frémissant d'amour et de bonheur.

Cette ironie calme deNerina fit faire un bond à Antonio.

— Non! reprit-il avec violence... non !... tu n'es point capable de cela...

— Je suis capable de tout pour me venger ! D'ailleurs, je hais cette Maria, elle est trop belle ; tu l'aimes trop ! Je te répète que je la hais !

— Mon Dieu! mon Dieu! fit Antonio d'un ton suppliant, faudra -t-il donc que l'innocent paye pour le coupable !

— Mauvais chrétien, qui prends Dieu à témoin d'une perfidie! répliqua Nerina. Mais tu ne comprends donc pas que plus tu la plains, moins je l'épargnerai, et que je lui porte envie plus encore que je ne te regrette ! Tiens ! tu es comme tous les hommes: ils ne savent que parler, tromper et jouir du fruit de leur mensonge... ils ne savent pas aimer. Nous, au moins, nous avons des entrailles, des passions, du sang dans les veines! Quand nous n'aimons plus, nous haïssons... Oh! Jésus! Jésus! je souffre horriblement... je me sens tomber... je meurs !

Et Nerina s'affaissa réellement , comme si elle eût été frappée d'une blessure mortelle.

Alors, la scène changea d'une façon bizarre. Antonio, tout à l'heure si soumis, si abattu , parut retrouver, à la vue de ce spectacle navrant, un peu de l'énergie qui lui avait si longtemps fait défaut. Cette femme était là, brisée, sans force, presque mourante. Sa poitrine était soulevée par des soupirs plaintifs, et l'on sentait qu'il y avait dans ce cœur désolé des sanglots, qui voulaient et qui ne pouvaient point éclater.

C'était vraiment triste à voir.

Un sentiment de pitié sembla alors s'emparer d'Antonio, qui lui prodigua les soins les plus tendres et les plus empressés.

Quand Nerina rouvrit les yeux, elle contempla en silence Antonio, et, voyant l'air de compassion qui se manifestait 6ur son visage :

— Oui, dit- elle, je devine le fond de ta pensée. Tu te sens, pour moi, la miséricorde qu'on témoigne à une malade, à une folle ! Tu ne m'aimes plus, mais tu n'as pas l'énergie de me haïr ! Eh bien ! écoute : aide-moi à guérir cette pauvre âme qui languit et qui souffre !... aide- moi à satisfaire ce besoin de triomphe et de domination qui me possède, et dont les suites, si je ne puis l'assouvir, seront si épouvantables, si terribles... que j'en suis effrayée moimême. Voyons, ne me refuse pas cela! Donne ta vie entière, toutes tes années', tout ton avenir, à cette épouse qui m'a ravi mes droits, à moi, pauvre et misérable délaissée I... Je ne lui disputerai plus ce trésor qui était le mien, mais aune condition...

■7- Laquelle?

— Toujours la même, répondit Nerina, dont l'œil fixe semblait receler une pensée unique, obstinée, implacable. Tout à l'heure, quand on ouvrira la chambre nuptiale, quand on vous appellera tous deux, elle et toi, à ce rendezvous qui est sans doute l'objet de ses voeux, à elle, et des tiens aussi, ingrat!... Quand ce moment sera venu, dis-je, il faudra que tu inventes une raison, une excuse, un prétexte, que sais-je? tout ce que tu voudras, pour ne point franchir ce seuil qui te séparera encore de ma rivale détestée. Tu diras que tu es indisposé, souffraut, et tu te réfugieras dans ta chambre où tu diras que tu as besoin d'être seul et où tu feindras de te renfermer. Mais, au lieu de cela, tu te glisseras dans le corridor noir à l'extrémité duquel se trouve le cabinet que le senor Valentio m'a fait préparer pour cette nuit. Je serai là, je t'attendrai, je guetterai le bruit de tes pas et si je vois que tu m'as obéi, si ta présence me prouve que j'ai pu remporter un dernier triomphe sur mon odieuse rivale, si tu viens, en un mot, alors peut-être je t'accorderai sans trop de peine ce que je te refuse ici sans pitié: ton pardon.

— Et si je ne faisais pas ce que tu souhaites, Nerina? p Demain, Antonio, Maria saurait que ton cœur s'est

déjà livré tout entier à une autre maîtresse, cent fois plus adorée, peut-être, qu'elle ne le sera jamais de toi. Elle lirai'

cette correspondance que j'ai là, tiens, vois, sur mon cœur, et dont le feu la brûlerait comme il me brûle moi-même en ce moment, Je t'ai dit ce que je voulais et te laisse libre de choisir. Je n'attends plus que ta réponse.

— Mais au moins, si je vais à ce rendez-vous que tu m'imposes, Nerina, je puis compter que tu renonceras à ta vengeance?

— Sur le salut de mon âme, Antonio, je te le jure!

— C'est bien, j'irai.

Et ces deux étranges amants se séparèrent sans se dire adieu. Un serrement de main avait cependant scellé leur mutuelle promesse , puis, tout était rentré dans le silence.

Quelle étrange cnoseî Fallait-il donc venir en Espagne pour voir l'exemple d'une vengeance aussi originale, aussi inouïe ? J'aurais compris jusqu'à un certain point le fer d'un poignard, le poison, l'emportement même qui eût poussé Nerina à venir se jeter entre les deux époux à l'église, devant le maître-autel, au moment solennel où le prêtre allait consacrer leur union. La jalousie est féconde en inventions folles, je l'avoue; mais je ne me serais jamais attendu à une si bizarre idée. Voler à une épousée la première nuit de ses noces!... Il y avait là, selon moi, un raffinement de cruauté dont je n'aurais pas cru capable le cœur féminin.

Cependant, en y réfléchissant mieux, je finis par lire plus couramment dans le cœur de Nerina. Qui sait! elle avait peut-être passionnément aimé Antonio, et il y a dans le fond de toutes les passions humaines des mystères qu'il faut bien se garder d'apprécier légèrement.

C'était peut-être un excès d'amour qui lui inspirait cet excès de fureur!...

Or, l'amour, quel qu'il soit, sous quelque forme qu'il se montre, n'est-il pas déjà par lui-même une excuse?

En pareille matière, se hâter de condamner l'un ou d'excuser l'autre, c'est évidemment s'exposer à porter un jugement téméraire.

J'attendis, pour quitter mon poste d'observation, qu'ils fussent tout à fait éloignés. Je courus alors sur la pelouse où lesjeunes tilles exécutaient une ronde joyeuse autour de la mariée. J'éprouvai une vive contraction de cœur en son-

géant à l'insouciance de la pauvre enfant et au bizarre complot qui se tramait contre elle.

Le bal continuait. Je m'en allai rêveur par la première allée fleurie qui se trouva devant moi.

Je marchai ainsi plusieurs minutes, songeant à ce que je venais d'entendre, et tout effrayé des conséquences que la détermination de Nerina pouvait avoir sur l'avenir de Maria et -d'Antonio.

Je me sentais pris d'une pitié réelle pour ces deux pauvres enfants, et, me creusant la tête pour découvrir une issue au labyrinthe où je me voyais enfermé, je désespérais de pouvoir m'opposer à l'événement qui se préparait...

Dans ces dispositions, absorbé par cette idée fixe, je ne regardais ni devant moi, ni à mes côtés. C'est ce qui fit que je heurtai, sans le vouloir, une jeune fille qui me précédait et suivait le même chemin que moi.

— Oh 1 pardon, lui dis-je.

Cette jeune fille était rêveuse, elle aussi. Elle tourna vers moi ses grands yeux noirs, coupés, comme ceux de Nerina, à la mode d'Espagne, la plus jolie mode qui soit au monde.

— Eh! que faites-vous par ici, senorita, seule... sans cavalier, presque mélancolique?

Elle ne répondit pas; mais en revanche, elle rougit beaucoup.

— Est-ce que vous ne dansez pas? lui demandai-je en essayant de l'arrêter.

— Je ne danse plus, monsieur.

Ne plus danser! à son âge! Quelle pouvait être la raison d'une détermination pareille? Malgré la préoccupation sous l'influence de laquelle j'étais placé par suite de la scène qui s'était passée entre Antonio et Nerina, je ne pus me défendre d'un certain mouvement de curiosité.

— Si vous ne dansez plus, senorita, vous n'avez sans doute pas fait vœu de silence; veuillez donc accepter mon bras. Ce jardin nous offre une promenade charmante. Ne vaut-il pas bien mieux en profiter à deux, que de nous promener chacun de notre côté, comme des solitaires voués à la règle sévère de quelque ennuyeux couvant? A doux, on cause, on observe... au besoin même... on se console.

DU DUC DE ROQUELAURE 15a

Ce mot parut émouvoir l'Espagnole. Elle glissa sa main sur mon bras et nous commençâmes de cheminer ensemble.

— Puisque vous m'accordez si gracieusement la faveur que je vous demande, senorita, permettez-moi de devenir encore un peu plus exigeant. Dites-moi votre nom?

— On m'appelle Inès de Jordana et je suis de Séville.

— Et comment se fait-il, charmante Inès, qu'étant Sévillanne et jolie comme vous l'êtes, comment se fait-il, dis-je, que vous sembliez vous condamner à un rôle qui ne saurait convenir qu'à une femme laide ou à une duègne? Ne plus danser, quand on est la délicieuse Inès de Jordana, c'est faire tort à tous ceux qui vous connaissent du plaisir que vous pourriez leur donner, en tout bien, tout honneur.

— Je comprends, répondit Inès d'une voix émue, que vous Vous étonniez de voir une fille de mon âge assister à une fête aussi gaie que celle dont nous gratifie ce soir le senor Valentio, sans vouloir même essayer d'y prendre part. Cet étonnement cesserait immédiatement, senor, si vous saviez que je me suis engagée par serment envers la Vierge, et que le salut éternel de mon père est directement intéressé à ce que je ne viole pas mon serment.

Je lis en moi-même cette réflexion que toutes ces femmes d'Espagne avaient des mœurs dignes de l'antique Lacédémone. On devine d'ailleurs que la réponse d'Inès n'était point de nature à satisfaire la curiosité dont je parlais plus haut. Aussi m'écriai-je :

— Un serment, senorita ! un serment qui vous interdit la gaieté, la distraction, la danse! mais c'est un meurtre, en vérité!... voyons... ne voudriez-vous pas vous moquer de moi, par hasard ?

— • Dieu m'en garde, monsieur! dit sérieusement Inès. La raillerie ne saurait habiter qu'un cœur libre d'inquiétudes et de soucis, et le mien...

— Le vôtre ?

— Est navré d'amertume et déchiré de tortures... oh! mais, de tortures qu'on ne peut comprendre qu'après les avoir éprouvées.

Un tel langage était bien propre à soulever la compassion, d'un esprit sensible. Le mien n'était étranger à aucun élaL d'humanité. Je serrai la main d'Inès et lui dis:

— Je ne suis rien pour vous qu'un inconnu. Le hasart & ous réunit; le hasard nous séparera. Cependant, si j'étais ^ ssez heureux pour vous inspirer quelque confiance, ne consenliriez-vous pas à me dire la cause de votre "h agrin?

— Vous avez F air bon, répondit Inès... et puis vous H es Français. Ces deux motifs me décident. Tenez, je vois d' ici des sièges. Allons nous asseoir, et vous saurez dans

un instant pourquoi Inès de Jordanane peut plus, ne veut plus danser.

Je me conformai au désir d'Inès. Nous nous assîmes vis-à-vis l'un de l'aulre et nous gardâmes un assez long silence. Elle le rompit enfin en me disant:

— Senor, connaissez-vous l'Inquisition?

— Pas personnellement, senorita, ce dont je ne suis pas fâché; mais j'en ai beaucoup entendu parler. Sa réputation est européenne.

—- Alors, vous savez comment elle juge, comment elle condamne?

— Si nous n'étions pas en Espagne, senorita, je vous dirais beaucoup de mal de l'Inquisition. Mais ici, sur la terre de Ferdinand et d'Isabelle de Gastille, sur le sol où est né Torquemada, je ne sais si cela serait très-prudent.

— Personne ne nous entend, répliqua l'Espagnole, et nous pouvons parler en toute liberté.

— Eh bien ! senorita, s'il faut vous avouer ma pensée tout entière, l'Inquisition n'est pas de mon goût, et si j'avais l'insigne honneur d'être le pape, je l'abolirais sans marchander.

— Et vous feriez bien, senor, vous feriez bien! car le règne des inquisiteurs, c'est le règne des démons sur terre 1

En prononçant ces mots, le visage d'Inès s'illumina. On eût dit une sainte prêchant sur quelque sujet religieux.

— Je suis tout à fait de votre avis, repris-je après une pause assez longue, mais quels rapports peuvent exister entre vous, innocente enfant, et la toutes puissante Inquisition?

— Écoutez, répondit Inès d'un ton et d'un air inspirés. Il y a un an de cela, j'habitais, avec mon père, Séville, lieu de ma naissance. J'étais heureuse, gaie, insouciante. Je ne songeais à rien, si ce n'est au bonheur. Ce bonheur était sous ma main, en moi-même, à l'horizon, partout. Jamais jeune fille ne s'était endormie plus calme, et ne s'était réveillée plus confiante... le soir, je priais Dieu, le matin, j'embrassais mon père. Deux bénédictions!

« Un matin, mon père sortit à son ordinaire, après m'avoir baisée au front. Il était triste, soucieux. Je lui demandai la cause de sa préoccupation. 11 refusa de me répondre.

« Le soir, il ne,rentra point.

« Ai-je besoin de vous peindre mon désespoir, monsieur? Je parcourus Séville dans tous les sens. Pendant huit jours, ce fut une suite continuelle d'espérances conçues et détruites... Mon père était donc mort? Je le crus dans le premier moment... J'appris bientôt, — nouvelle presque aussi affreuse qu'eût été celle de sa mort, — qu'il était enfermé dans les cachots de l'Inquisition.

« Quel était son crime? J'allai le demander à ses juges. On me répondit qu'il avait été signalé et arrêté comme blasphémateur. On s'occupait activement, ajouta-t-on, de l'instruction de son procès.

« Son procès!...

a Ce mot seul alla tarir la vie dans le fond de mon cœur. Un procès, dans la langue du Saint- Office, veut dire condamnation.

« Je suppliai je sanglotai £n me renvoya sans

m'entendre.

« A dater de ce jour, ma vie ne fut plus qu'un long supplice.

« Un jour, — jour effrayant dont le souvenir se dresse comme un fantôme dans mon sommeil et dans mes rêves, — j'entendis annoncer à son de trompe, dans les rues de Séville, l'exécution de trois malheureux frappés par le terrible tribunal. Mon père n'était point parmi les condamnés...

* N'importe.

« Je voulais voir par mes yeux si ce qu'on disait des horreurs ordonnées par l'Inquisition était Yrai.

« Je me rendis à l'heure indiquée sur la grande place.

« Il y avait une foule immense, tumultueuse, frémissante. Tous les visages étaient riants. On eût dit une fête.

« Je m'approchai le plus possible du lieu du supplice.

« Le bûcher était dressé.

« Des alguaziJs, des soldats gardaient les avenues. Devant le bûcher on remarquait un autel. Il y avait déjà là des prêtres qui attendaient, en soutane et le missel à la main, comme s'il se fût agi de quelque cérémonie chrétienne.

« J'avais grand'peur, mais bon courage. Je résolus fermement de rester jusqu'au bout. %

« Je m'informai à des gens placés près de moi du crime qu'avaient commis les trois infortunés pour qui se faisaient ces apprêts redoutables. Ces bonnes gens me répondirent très-tranquillement que c'étaient des sorciers.

« Je voulus savoir si les blasphémateurs et les sorciers étaient rangés sur la même ligne et si la punition était la même pour ces deux genres de coupables.

« — Tout ça se brûle, me dit un homme du peuple avec un -rire stupide ; la très-sainte Inquisition n'aime point à faire de jaloux.

c En ce moment, les patients arrivaient. Ce fut dans toute cette multitude attentive un bourdonnement pareil à celui de la mer en fureur. Toutes les têtes ondulèrent. Chacun voulait passer devant son voisin. C'est un bel aspect que l'aspect de trois malheureux qu'on accuse d'un crime impossible et qu'on va froidement égorger !

« Les motifs du jugement et la sentence venaient d'être lus à l'église prochaine, en présence du tribunal assemblé. Les condamnés marchaient au supplice, couverts d'un cilice, tête et pieds nus... Quand ils furent en présence du bûcher, on les fil agenouiller et on commença les prières des agonisants. C'était horrible à voir. On me lit remarquer pourtant que l'Eglise, en frappant ces victimes, prenait un soin tout particulier de leur àme... On leur permettait de communier.

« Mes yeux, senor, ne se fermèrent pas un seul instant. Le prêtre qui était en tête du Saint-Office prononça un mot que je ne pus entendre, et le bourreau, saisissant les

trois patients l'un après l'autre, les plaça symétriquement sur Je bûcher.

« Une acclamation unanime, un retentissement immense, remplirent la ville tout entière. Je crus que c'était la trompette du jugement dernier.

« Non, c'était bien la joie du 'peuple qui s'était exaltée dans ce cri, composé de cent mille cris divers.

« On venait de mettre le feu au bûcher et la flamme montait au ciel.

« Vous dire, senor, les lamentations qui frappèrent mon oreille, les mots déchirants qui sortirent des entrailles des condamnés, l'effet épouvantable produit à la fois par les battements de mains de la foule, les crépitations du bois enflammé et Jes notes traînantes du Miserere chanté par les moines, vous dire tout cela serait chose absolument impossible.

« Mieux on a vu ces horreurs, moins ou les peut raconter...

« La mémoire se pétrifie, la langue se glace, on ne sait plus que pleurer. »

Et Inès éclata effectivement en sanglots.

— Et votre père! m'écriai-je en lui prenant les mains... et votre père?

— Mon père devait être jugé le surlendemain. Je courus à la prison comme une folle. L'image du bûcher en feu était tout entière dans ma tête... Je ne voulais pas que mon père mourût ainsi... Je demandai à genoux l'autorisation d'être introduite auprès de lui. On me refusa longtemps... à la fin pourtant, mes larmes attendrirent ces cœurs de tigres. On permit à la fille d'aller embrasser son père...

« Pauvre père! lui aussi avait supplié qu'on le laissât embrasser sa fille, et on l'avait impitoyablement refusé.

« A ma vue, il se leva, porta les mains à son front et se dirigea vers moi. Je le reçus dans mes bras, je le couvris de baisers, je le pressais contre moi le plus fort que je pouvais, pour qu'il pût sentir que c'était bien le cœur de son enfant qui répondait au sien!...

a Imprudente, cruelle que j'étais! ce que les bourreaux n'avaient pas encore fait, je le fis, moi, le propre sang du vieillard, moi sa Mlle!

« Le pauvre prisonnier, à qui l'on avait dit qu'il ne re-

verrait jamais son enfant, n'avait pu résister à une joie si inattendue, si immense...

« Quand mes bras se détachèrent de lui, je le sentis tomber et je jetai un cri.

« Il était mort ! »

Inès s'arrêta. De nouvelles larmes inondèrent son visage. J'essayai de lui faire entendre quelques consolations. Mais de sa voix douce comme celle d'un ange, elle me répondit :

— A de telles douleurs, il n'est point de soulagement possible, senor. Depuis un an, je souffre et me plais dans cette souffrance, qui est comme un témoignage perpétuel de ma tendresse filiale. Je pleure mon père et je prie Dieu pour lui. Si les établissements religieux, qui -ne manquent point en Espagne, ne me rappelaient si odieusement l'Inquisition, je serais déjà entrée dans un couvent, mais c'est au nom du catholicisme qu'on a frappé mon père, je ne veux plus rien devoir au catholicisme, pas même le repos. J'ai fait vœu de ne jamais me marier et de vivre en dehors de tous les plaisirs mondains. Si je n'étais l'amie intime de Maria, vous ne me verriez pas ici... Vous savez tout maintenant, senor... vous savez pourquoi je suis triste, pourquoi je cherche la solitude et pourquoi je ne danse plus. »

Cette simple explication me remua jusqu'au» fond de l'âme. J'éprouvai subitement pour cette innocente et malheureuse enfant une sainte et paisible affection de frère. J'aurais donné la moitié de mes jours pour lui épargner un chagrin dans l'avenir. Quelques mots lui exprimèrent ce sentiment qui, pour n'avoir pas pu encore pousser de profondes racines, n'en était cependant pas moins réel. Un regard affectueux et un serrement de main furent ma récompense.

Nous étions là, quand une vieille dame voilée vint à nous.

— Mademoiselle Inès, votre intention n'était-elle pas de vous retirer de bonne heure?

— Oui, Pépita. Donnez-moi ma mantille.

— Vous nous quittez?

— Je pars.

— Adieu, senorita. Mais avant de nous séparer, un m encore.

— J'écoute.

— Me permettez- vous, quand j'aurai quelque chose h demander au ciel, de réserver dans ma prière une place pour le pauvre vieillard que vous pleurez?

— Oh! merci... mercil s'écria-t-elle avec l'accent d'une reconnaissance sincère. Vous ne pouviez mieux me remercier d'avoir été confiante envers vous.

Et elle s'éloigna rapidement à travers l'ombre du jardin.

Quant à moi, j'eus besoin de m'asseoir pour donner à mon émotion le temps de se calmer un peu.

Le reste de la fête se passa sans autre incident digne d'être observé.

Vers minuit, on entendit une sorte de symphonie mystérieuse s'élever dans les airs et au milieu de laquelle on distinguait des voix de femmes et le son de deux ou trois luths ou guitares qui jouaient à l'unisson. C'était encore une galanterie du bon Valentio, qui voulait sans doute que sa charmante tille allât gaiement au lit de noces.

A ce moment, une grande partie des invités se retira. Quelques-uns seulement qui étaient venus de la campagne, et pour lesquels Valentio avait fait préparer des logements, restèrent et suivirent la mariée dans la maison. J'étais du nombre de ces derniers, et, en jetant un regard sur le groupe qui me précédait, je m'aperçus qu'Antonio Carrai était pâle comme la mort.

Les femmes et les filles embrassèrent tendrement Maria ; puis on la remit ensuite entre les mains de deux respectables matrones dont la fonction consistait sans doute à préparer la jeune néophyte aux combats qu'elle allait avoir à soutenir.

Une seule des femmes présentes sut se soustraire au baiser obligé dont on saluait la mariée. Cette femme était la belle Nerina de Xénaiez, dont le visage trahissait les secrètes et profondes douleurs.

Entin, on se sépara, et comme la maison de Valentia était un ancien couvent et que les chambres étaient -iisposées en cellules, ehaeun s'engagea clans [es divers couloirs qui conduisaient à chacun de ces mystérieux réduits, et les mariés prirent seuls le chemin de leur appartement.

Cependant, Antonio chancelait. Déjà il balbutiait quelques paroles pour faire croire à une indisposition subite.

Quoique éloigné de lui de quelques pas/ je compris qu'il allait subir la loi cruelle qui lui avait été imposée par Nerina, et qu'il se résignait à ce mensonge, ou, pour mieux dire, à cette comédie, pour sauver Maria, pauvre victime menacée dans son avenir, dans tout son bonheur, par les infâmes exigences d'une tête folle et d'un cœur méchant et jaloux.

Je résolus de sauver Antonio, de sauver Maria.

Et voici le moyen que j'imaginai pour y réussir.

Je revins brusquement sur mes pas et appelai Antonio.

— Qu'y a t-il ?

Je le pris à part et attendis que les matrones eussent emmené Maria un peu plus loin.

— J'ai quelque chose à vous communiquer, luldis-je, de la part d'une certaine senora qu'on appelle, je crois, Nerina de Xénarez.

— A moi... de la part...

— De la senora que je viens de nommer... Oui, tout à l'heure, en montant l'escalier, elle m'a chargé de vous annoncer, mon cher Antonio, qu'elle vous dégageait de votre parole, vous priant de vous considérer comme tout à fait libre et de ne plus vous inquiéter de ce que vous lui aviez promis. Je n'ai rien compris, je l'avoue, à cette recommandation très-obscure et très-ambiguë. Mais celle qui me l'a faite en appelait, disait-elle, à ma courtoisie bien connue et à mon amitié pour vous, et je n'ai pas cru devoir refuser la commission dont on voulait -bien me charger.

Antonio demeurait muet de surprise, ^et me regardait d'un air ébahi.

— Quoi ! sans autre explication, sans autre éclaircissement... elle... Nerina! vous aurait envoyé vers moi?...

— Pour vous dire les choses que vous venez d'entendre ; oui, mon cher Antonio. Mais, ne m'en demandez pas davantage. J'ai exécuté ma mission avec la foi scrupuleuse qui convient à un honnête ambassadeur. Permeltex-moi maintenant d'aller me coucher, et allez en faire autant. Que diable! Il me semble qu'à votre place je serais trèspressé.

— C'est juste... mais...

— Mais quoi ?

— C'est à peine si je puis comprendre.

— Si vous ne comprenez rien^ il est bien évident que je comprends encore moins que vous, mon cher Antonio. Mais permettez-moi une petite réflexion.

-—Je vous écoute.

— Si l'on ne croyait qu'à ce que l'on comprend ou à ce qu'on voit très- lucidement, la foi serait un vaiu mot, convenez-en, mon ami.

— C'est bien vrai.

— Il est des événements en ce monde qu'il faut accepter les yeux fermés, comme le sort nous les fait, comme Dieu nous les envoie. Conformez-vous pour ce soir à cette philosophie et je vous assure que vous vous en trouverez le mieux du monde. Allez, allez...

Antonio chancelait.

— Ah çà ! voyons... est-ce que vous allez vous trouver mal à présent?

— Ce n'est rien... un certain malaise... une espèce d'é blouissement.

— Oh ! m'écriai-je, homme faible qui ne sait pas supporter son bonheur! Croyez-vous, cher Antonio, que si j'étais à votre place, si la gentille Maria m'attendait, comme elle vous attend, sous le costume que je devine, je perdrais mon temps à me plaindre et à avoir des syncopes... Allons, remettez-vous, et allez bien vite où l'on vous désire...

Un feu joyeux recommença à briller sous les sombres prunelles d'Antonio.

— Vous avez raison, s'écria-t-il enfin, pendant que sa joie se trahissait par une sorte d'égarement dont je lis semblant de ne me point apercevoir. Je vais retrouver Maria. Adieu, monsieur de Roquelaure, adieu 1

Puis, revenant sur ses pas :

— Vous ne savez point, reprit-il, tout ce dont je vous suis redevable et quel service yous m'avez, rendu. Oh l mais, soyez-en sûr, la Vierge et les saints vous en tiendront compte là-haut.

Et il s'en alla en montrant le ciel et en courant comme un fou.

En attendant le résultat du vœu d'Antonio, qui venait de me recommander de si bon cœur aux célestes hôtes du

3<n* yol, 41

paradis, je songeai à achever mon ouvrage et me dirigeai le plus légèrement possible vers la porte de la belle et vindicative Nerina de Xénarez.

Cette porte, que j'avais eu bien soin de remarquer d'avance, de manière à la pouvoir retrouver malgré les ténèbres, cette porte, dis-je, était entr'ouverte. En m'approchant, je pus me convaincre que Nerina avait éteint sa lumière. Cependant, une lueur pâle et blafarde blanchissait le plancher. C'était un rayon de lune qui passait à travers les rideaux.

Ici, je ne puis m'empêclier de faire remarquer que cette nuit est peut-être celle de toute ma vie qui ait été la mieux remplie et la plus agitée. Je ne me rappelle pas que jamais, en aucune circonstance, mon cœur ait été soumis, en si peu d'heures, à tant d'émotions diverses, à tant de rudes assauts. J'avais encore l'histoire lugubre dluès, qui me tintait aux oreilles. Son père mort, sa mélancolie si attendrissante, Tlnquisition, les bûchers, la populace de Séville, l'entrevue dans la prison, les sorciers, les blasphémateurs et le Miserere, tout cela sonnait, dansait et s'agitait dans mon cerveau, à tel point qu'il y eut un instant où je crus très-fermement que j'allais perdre la raison. Néanmoins, j'étais de force à soutenir ces luttes redoublées; l'énergie de mon caractère, quand il s'agissait d'aventures à mener à bonne fin, ne le cédait en rien à la souplesse et à l'agilité de mon corps. J'étais toujours prêta tout. C'est à cela seul que je dois d'avoir agi, pensé et parlé beaucoup plus peut-être qu'un autre homme.

Ge n'était plus le moment de songer à Inès et à ses malheurs.

Une autre mission me réclamait près de Neiïna. Je m'y vouai donc tout entier.

Je me débarrassai sans bruit de mon chapeau à plumes, de mon petit manteau et de mon épée, cette dernière pièce de mon costume surtout ne me paraissait pas nécessaire pour aller causer avec une petite femme nerveuse, à laquelle, avant tout, il fallait faire entendre raison par les voies de douceur. Tout en m'avançant, je bâtissais, dans ma pensée, un magnifique échafaudage de morale et de philosophie que n'eussent désavoué ni un docteur de la Sorbonne, ni un prédicateur en renom. Je prévoyais des

après avoir essayé de l'insolence. Ni Tune ni l'autre, soyezen bien persuadé, ne vous réussira. Sortez donc... sortez sur-le-champ !

— Révoquez vous-même cet ordre sévère, senora, si vous ne voulez que je le brave encore. .. car je ne sortirai point.

— Cette violence m'étonne autant qu'elle m'indigne, monsieur, dit Nerina qui commençait à s'effrayer de ma persistance; car enfin... si j'attendais quelqu'un?

— Je sais que vous attendiez quelqu'un, senora. Mais rassurez-vous. . , ce quelqu'un-là ne viendra pas.

— De qui voulez-vous parler ?

— De celui. . . pour qui vous teniez tout à l'heure votre porte entre-bâillée. . . de celui qui m'a valu, senora, un si adorable baiser. . .

— Monsieur ! encore une fois. . . je ne vous comprends pas.

— Vous me comprendrez, senora, repris-je d'un ton plus grave, quand vous saurez qu'Antonio Carrai est en ce moment près de Maria, sa femme, et qu'il restera près d'elle toute la nuit, comme c'était son espérance, comme c'est son devoir.

Nerina oublia son ressentiment, le désordre même de sa toilette nocturne et jusqu'à sa dignité de femme offensée. Elle vint à moi, saisit mon bras et s'écria d'une voix tremblante:

— Ainsi, il me brave ! il me défie ! . . . c'est bien. Il saura demain ce que lui aura coûté ce nouvel outrage.

Et la fureur de Nerina se résolvant en un accès de sen sibilité fiévreuse, elle se mit à sangloter et cacha sa figure dans ses deux ma1' a s.

A mon tour, je me rapprochai d'elle et la fis asseoir. Je pris place à ses côtés et lui parlai ainsi :

— Voyons, senora, éloignez de votre esprit le préjugé défavorable dont je suis en ce moment l'objet auprès de vous, et veuillez m'entendre, sans me supposer aucune arrière-pensée, sans croire surtout que j'aie l'intention de vous blesser, ni de vous causer aucun chagrin. J'ai été toute ma vie, senora, dévoué à la beauté, à la grâce, en un mot, à tout ce qui inspire l'amour, et ce n'es* pas quand j'ai devant moi l'expression la plus complète,

l'idéal peut-être de ce que j'ai toujours aimé, que je me départirai de mes principes et ferai quoi que ce soit dont vous ayez le droit de vous formaliser... ou de vous plaindre.

Eile m'indiqua par un signe qu'elle se résignait à m'accorder son attention, et j'usai avec elle d'une entière franchise. Je lui avouai par quel hasard j'avais surpris son entretien avec Antonio; je lui expliquai le stratagème que j'avais mis en œuvre pour faire croire à ce dernier qu'il était dispensé d'un rendez-vous, dont elle avait, il fallait le reconnaître, arraché la promesse de vive force et par des moyens peu dignes d'elle... J'acceptai la responsabilité complète de tout ce qui s'était passé et j'ajoutai :

— Voyons, senora, soyez juste... ai-je bien fait ? ai-je eu tort? Descendez dans votre conscience, interrogez votre cœur, invoquez cette voix intérieure qui nous dit toujours la vérité, qui ne nous trompe jamais, et après cette épreuve, je consens à être jugé par vous sans appel; car je suis sûr que vous me pardonnerez, senora; car je suis sûr que vous me tendrez la main en me disant que je vous ai épargné une grande faute, un crime peut-être, et que je vous ai sauvée de vous-même.

Et tout en parlant, je cherchais sa main qui, après une certaine résistance, finit par demeurer dans la mienne.

— Senora, repris-je avec un accent de conviction qui parut la toucher singulièrement, je vous conseillais, il n'y aqu'un instant, d'interroger votre cœur. Ne le faites pas... non!... votre cœur n'est pour rien dans tout ceci... non... vous n'avez pu vouloir de sang-froid que cette jeune Maria, qui ne vous a jamais fait aucun mal, fût frappée dès le lendemain de son mariage, dans l'affection qui devait assurer le bonheur de toute sa vie... non... vous n'avez jamais eu l'intention réelle de détruire à jamais ses illusions, son repos. C'était un démon qui parlait en vous, ce n'était pas vous-même... vous vous laissiez emporter, à votre insu, sur une pente qui vous conduisait droit à un abîme. Une fois votre jalousie; passée, vous vous seriez dit : Qu'ai-je fait? et dans ce mot, vous eussiez trouvé lej-crme de toute une vie de regrets, de repentir... ou plutôt de remords I

— Oh 1 monsieur, s'écria Nerina en rapprochant son siège

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du mien, comme si elle eût été saisie d'une subite terreur, vous avez raison, mille fois raison... ma jalousie me rendait aveugle et cruelle... sans vous, j'eusse commis un crime, et le malheur dont j'aurais été cause serait impitoyablement retombé sur moi! Merci. . . merci! ! î Puis, se reprenant tout à coup:

— Pourtant, si vous saviez comme il m'a trahie?

— Je devine, senora, quels peuvent avoir été les torts d'Antonio envers vous. .. Mais Maria! qu'avez -vous à lui reprocher?... ^

— Rien. C'est vrai. La pauvre enfant est innocente detout. C'eût été infâme.

Des pleurs abondants remplirent les yeux deNerina.

— Voyons, lui dis-je, remettez-vous. Songez que tout le mal est réparé. Maria sera heureuse. Antonio croit à votre générosité. Il vous bénit. . .

— Et moi. . . moi, répliqua Nerina d'un air sombre, je le maudis encore !

— Pourquoi cela? Tenez, senora, je ne me suis encore occupé que des intérêts de Maria et d'Antonio. Permette»-, moi de m'inquiéter aussi des vôtres. Vous êtes si jolie que je souffre à mon tour de vous voir en proie à tant de cruelles douleurs. Mon Dieu! qu'est-ce donc que l'amour, dans votre pensée, senora, s'il doit conduire ceux qui suivent ses lois à des extrémités si terribles?

— L'amour, dit-elle, c est l'oubli de tout.

— C'est surtout l'oubli de la haine, répondis-je vivement, et c'est justement là que je vous attendais. Renoncez, croyez-moi, senora, aux inquiétudes de cette passion maladive qu'on nomme la jalousie et qui attaque la vie ellemême dans son principe, dans son germe. La jalousie est un double poison qui tue du même coup celui qui l'administre et celui qui le prend. Être jaloux l'un de l'autre, c'est vouloir mourir à petit feu. La confiance peut seule ranimer ce foyer qui tend chaque jour à s'éteindre et qui se refroidit d'autant plus vite qu'il a plus ardemment brillé... Et maintenant, senora, vous parierai-je de cette heure fâcheuse que l'horloge du temps ne manque presque jamais de sonner dans l'histoire des amours les plus tendres et les plus dévoués? On s'est aimé, on ne s'aime plus... qu'y pouvez-vous faire et quel est votre espoir? Rendrez-

vous l'existence à un corps mort? Essayerez- vous de tirer une étincelle d'une boule de neige, d'un morceau de glace? c'est impossible. La nature ne le veut pas et Vénus ellemême y perdrait sa peine. Est-ce à dire pour cela que vous deviez renoncer, Nerina, à ce qui est l'essence de votre vie sur terre, aux conquêtes, aux douces coquetteries, à l'amour? Non ! Quand elles sont aussi belles, aussi bien faites, aussi accomplies que vous, Nerina, les femmes sont les prêtresses d'un autel qu'elles ne sauraient déserter sans crime. Pour un ingrat qui vous délaisse, vous avez mille courtisans qui vous adorent, et la folie d'un seul ne peut empêcher que vous prêtiez l'oreille aux justes plaintes des mille autres. Vous n'êtes point l'égale des hommes, Nerina, vous êtes leur maîtresse absolue, leur reine, et en raison même de cette puissance tyrannique, de cette domination sans bornes, vous devez, selon l'occasion, faire alternativement preuve de tendresse, de clémence ou de pitié, Antonio, d'ailleurs, en vous abandonnant, vous a-t-il donc causé tant de tort? Croyez-vous, par exemple, être moins belle depuis qu'il vous a trahie?

— Taisez-vous, dit Nerina en cherchant à se dégager de mes mains, vous vous servez, pour me convaincre, d'un poison dont j'ai horreur, de la flatterie. . . je me défie de vous.

— Si je vous disais que vous êtes laide, vous m'accuseriez d'imposture et vous auriez raison. J'aime mieux flatter un peu que mentir avec impudence.

— Eh bien, ne parlons plus de ma beauté.

— Soit... c'est un sujet dont vous devez avoir les oreilles rebattues. Je voudrais d'ailleurs passera vos yeux pour quelque chose de mieux qu'un écho. Permettez-moi donc...

— Rien du tout. Sachez seulement que je vous pardonne.mieux encore, que je vous remercie.

— Oh ! vous êtes un ange . . .

— C'est bien. Partez maintenant...

Elle avait à peine dit ces deux derniers mots que nous tressaillîmes à un bruit qui se fit dans le corridor. On s'arrêta devant la porte et nous entendîmes une voix murmurer :

•— Senora! senoral

Je frissonnai de la tête aux pieds. Est-ce que par hasard ce serait Antonio qui avait perdu courage?. . . Telle fut la première idée qui me traversa l'esprit. Mais je fus bientôt rassuré.

— Qui va là? avait dit Nerina.

— C'est moi, Valentio, qui fait ma petite tournée de propriétaire prudent et soigneux avant de m'aller coucher. Ma ronde, senora, n'aura pas été infructueuse, car je m'aperçois que vous avez laissé votre clé sur la serrure. . . ces jeunes femmes... cela ne pense à rien! C'est que je ne réponds pas des voleurs, moi, et la bonne ville de Barcelonne est, sous ce rapport, très-sujette à caution. Est-ce que vous êtes déjà au lit, senora?

Elle hésita d'abord ; mais enfin, prise au dépourvu et ne sachant que dire, elle balbutia au hasard :

— Mais oui, senor Valentio... et je commençais même déjà à m'assoupir. Vous m'avez réveillée.

— Oh! j'en suis désolé, dit Valentio. Pardon. Mais à votre âge, le sommeil interrompu se renoue facilement. Tenez... pour vous déranger le moins possible, je vais donner tout simplement un tour de clé et si vous avez besoin de quelqu'un, vous n'aurez qu'a tirer la sonnette qui se trouve auprès de votre glace. Adieu, senora, je vous souhaite de beaux rêves et une bonne nuit.

Et Valentio lit ce qu'il disait. 11 nous enferma à double tour et s'éloigna.

Nerina ne trouva pas la force de hasarder une réflexion.

Quant à moi, je ne fus point fâché du procédé du senor Valentio, et sans trop savoir pourquoi, je m'en réjouis intérieurement.

Je ne sais si l'intelligente Nerina, elle, comprit le sentiment presque impertinent qui venait de s'emparer subrepticement de mon âme, mais ce qu'il y a de certain, et ce qu'il est de mon devoir de constater, c'est qu'elle ne laissa rien transpirer au dehors de sa satisfaction ou de ses craintes, et qu'elle se borna à pousser un petit soupir où l'impatience semblait s'exprimer plutôt que toute autre émotion.

Un soupir!

Rien de plusl

Il y avait là un intéressant sujet de réflexions pour quiconque avait l'esprit un peu vif et pénétrant. Que de conjectures, que de suppositions il m'était permis de faire !

Je ne m'en permis cependant aucune, j'aime à me rendre cette justice, qui fût dénature à faire le moindre tort ou à porter le moindre préjudice, soit à l'honneur, soit à la considération de Nerina. Je me renfermai vraiment dans une réserve exemplaire, et ne songeai qu'à persister dans une conduite et des intentions dignes d'un homme de bien.

Seulement, ma nature, toujours fougueuse, m'emportait malgré moi, malgré les efforts vertueux de ma conscience, beaucoup plus loin que je ne l'eusse peut-être voulu moimême..... j'avais beau tenir les rênes serrées à mon imagination, ces rênes mtï glissaient involontairement des mains ; je me sentais invinciblement entraîné vers un gouffre, vers un abîme, je marchais, je courais, j'étais haletant, je ne savais plus où je m'arrêterais. Je désirais même, que le ciel me pardonne, m'arrêter le plus loin et le plus tard possible.

Ces dispositions passablement inquiétantes me firent faire tout soudainement un retour sérieux sur moi-même. C'était comme un avertissement intime qui me disait que je côtoyais un péril et me conseillait la prudence et la modération.

Je songeai en moins de quelques minutes aux plus belles et aux plus saintes choses qui se puissent imaginer et dont les plus grands philosophes de tous les temps nous aient recommandé le culte et le souvenir. Le respect de l'hospitalité se présentait en première ligne à mon esprit, et je dois reconnaître, à ma gloire, que je me sentis très-ébranlé en ce moment par cette importante considération.

D'un autre côté, je pensais à Antonio... à Antonio dont j'avais serré la main, à Antonio qui m'avait bien prié de lui rendre un petit service, mais qui ne souhaitait peut-être pas en définitive que je l'obligeasse à ce point-là.

Antonio avait placé sa confiance en moi, il s'en était remisa mon honneur, il comptait sur ma loyauté...

Jamais je ne m'étais trouvé, je ne crains pas de le déclarer, dans une position plus délicate et plus embarrassante.

Antonio était, en réalité, après la résistance probable de Nerina, le plus réel obstacle à mes ténébreux projets : là était la vraie difficulté. Son image se dressait, entre elle et moi, car enfin, bien qu'il eût définitivement préféré l'épouse à la maîtresse, il devait y avoir au fond de son cœur un reste d'amour dont il était présumable que les dernières étincelles n'étaient pas encore absolument éteintes.

Le cœur humain est d'ailleurs ainsi fait, qu'il tient encore par un dernier instinct aux choses dont il se détache volontairement, et qu'il retourne par le souvenir vers le bonheur auquel il a renoncé de lui-même. J'avais éprouvé ce sentiment assez de fois pour ne le point méconnaître chez les autres, et j'étais certain qu'Antonio, avec ses passions ardentes comme le ciel espagnol, n'y était point étranger. H m'avait donné ses pleins pouvoirs, cela est incontestable, mais il n'avait sans doute pas entendu que je cherchasse à prélever un impôt sur la contrée belliqueuse dont j'allais entreprendre la pacification.

Une voix secrète m'avertissait donc que mes intentions étaient coupables, et que j'aurais à répondre, un jour ou l'autre, devant les divinités amoureuses, de cet acte d'indélicatesse et de félonie, disons mieux, de ce profane attentat.

Tourmenté par ces idées, je tremblais, j'hésitais. Alternativement poussé par mes désirs et retenu par mes scrupules, je risquais de ressembler à ces personnages de l'antiquité payenne qu'un Dieu courroucé changeait, avec une prestesse miraculeuse, en statue de marbre ou en rocher de granit; une pareille métamorphose, je vous prie de le croire, ne m'aurait nullement souri...

Pour qui a pu juger sainement des tendances de mon esprit, il est évident que j'en devais venir à une capitulation de conscience. »

C'çst ce qui arriva.

C'est, au reste, le seul genre de capitulation que j'aie jamais eu à me reprocher.

Et puis il fallait une circonstance comme celle-là, pour ma faire perdre la tête et me jeter dans les^voies de la trahison.

Je ne manquais pas d'ailleurs d'excellents raisonnements

pour me prouver à moi-même qu'Antonio ne pouvait m'en vouloir.

Antonio m'avait fait l'effet d'un garçon fort intelligent. . .

Or, entre gens d'esprit, n'est-il pas quelque moyen de s'entendre?

N'était-ce pas aussi, dans un certain sens, le servir trèschaudement que de rendre impossible toute réconciliation entre lui et la senora de Xénarez.

Cette dernière raison me sembla péremptoire!

Je rompis en visière, sans autre cérémonie, avec les visions cornues qui se pressaient sur mon passage, comme pour m'empêcher de prendre avec résolution mon élan et je me précipitai, tête baissée, vers l'inconnu.

La matière s'étant mise à l'unisson avec la pensée, je fis un pas en avant.

Nerina laissa échapper de sa poitrine un petit cri de frayeur.

— Où allez-vous?

— Je ne sais.

— Pourquoi vous rapprocher de moi ?

— C'est sans le vouloir.

— Rappelez votre volonté et reculez-vous.

— Vous me chassez !

— Non; mais je veux que vous vous en alliez. .. voilà tout.

— M'en aller !

— Sans doute.

— Et par où?

— Par où vous voudaez, pourvu que ce soit tout de suite.

— Mais n'avez-vous pas entendu ce que disait l'excellent senor Valentio ?

— Si fait.

•— Eh bien ! vous devez savoir, senora, que nous sommes prisonniers!... absolument prisonniers!. .. pesez bien ce mot, je vous prie. . .

— ■ N'importe, vous ne pouvez rester ici.

— Si je ne puis rester, il est bien clair qu'il faut que je sorte, il n'y a pas de milieu, mais y a-t-il une seconde porte?

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— Non.

— Alors, que faire?

— Trouver un moyen,

— C'est facile à dire.

— Ne voyez- vous aucune issue?

— Je ne vois cfue la croisée.

Nerinafit une exclamation qui m'alla droit au cœur,.. L'aimable enfant ! elle ne voulait pas que je sautasse par la croisée, la croisée lui faisait peur pour moi. De quelle "joie cette exclamation vint inonder mon âme, je n'ai nul besoin de le dire, on le devinera sans peine. Au même instant, j'eus l'idée de m 'enfuir par la cheminée; mais, outre que ce passage était malpropre, il est bien clair que, une fois sur les toits, l'inconvénient d'un péril imminent était encore plus sensible. Je passai la cheminée sous silence, et Nerina ne me fit point la mauvaise plaisanterie d'y penser pour moi. Après avoir reconnu que la retraite était entièrement impossible, pour l'instant du moins, nous demeurâmes muets l'un et l'autre.

La situation, le lecteur en conviendra, devenait tout à fait bizarre et originale.

Mon entrevue avec Nerina avait commencé par une discussion assez vive. Elle s'était prolongée ensuite par une

véritable leçon de morale Restait à décider ce que

pouvait être un dénouement après un aussi étrange début...

Tout était possible.

La belle Nerina cherchait probablement, comme moi, dans sa tête, un moyen honnête de nous tirer de là.

Je ne sais ce qu'elle attendait de moi, mais je sais fort bien, pour mon compte, que je mourais de peur qu'il ne lui prît la fantaisie d'appeler. Les femmes ont quelquefois de si drôles d'idées !

Heureusement, elle n'en fit rien.

Nous continuâmes à garder le silence.

La démarche de Valentio l'avait atterrée, car enfin elle avait beau faire, elle était bien obligée de s'avouer qu'on venait de l'enfermer comme un oiseau dan3 une cage, d'où il lui serait difficile de sortir sans laisser aux barreaux quelques brins de son joli plumage doré.

Elle voyait le péril dans toute son imminence, dans toute

sa grandeur. Moi, je le voyais peut-être aussi... Mais, sans me vanter, je puis le proclamer bien haut... il ne m'effrayait point.

Enfin le silence cessa.

Nerina, devenue peut-être plus hardie, hasarda un ou deux pas de mou côté.

— - Vous souhaitez quelque chose, senora?

— Pourquoi cela?

— Vous venez vers moi.

— Cette chambre est si petite que vous avez pu le croire; mais il n'en est rien, je marche parce que je m'impatiente, voilà tout.

— Vous êtes fâchée, senora?

— N'y a-t-ilpas de quoi?

— Voyons... ordonnez.... je jure de vous obéir pour vous rendre la tranquillité, le repos.

— Eh bien! soyez inventif, ayez de l'imagination, trouvez une issue. .. et partez.

Vraiment, les femmes sont incroyables. ... Eu voici uu curieux exemple!

Elles ne doutent de rien, voyez plutôt.

Être inventif!... avoir de l'imagination !.. . trouver une issue et partir! Madame Nerina en parlait bien à son aise, et je" fus tenté de lui demander si elle était de la race des demi dieux de la fable à qui rien n'était impossible.

En effet, tout cela était bel et bon.

Mais tout cela, on sera bien forcé d'en convenir, offrait d'énormes, d'insurmontables inconvénients. Le lecteur, lui-même, n'aura besoin que d'un peu de bonne volonté pour les apercevoir du premier coup d'oeil.

D'abord, la faculté d'inventer, l'imagination, en un mot, ne se donne pas C'est un bienfait du ciel, et généralement le ciel est avare de ces bienfaits-là. N'invente pas, n'imagine pas qui veut.

11 faut d'abord se pénétrer de cette vérité que je n'avais envie de rien imaginer du tout. Jamais mon cerveau ne s'était senti plus volontairement rétif.

J'étais entièrement décidé à me renfermer dans une stérilité complète de moyens ou d'expédients propres à faire cesser ma captivité, dût il en résulter pour moi la réputation d'un homme sans intelligence et sans idées.

Ce désagrément, je dois le dire avec franchise, m'importait réellement fort peu.

La réputation que je désirais soutenir près de madame Nerina, n'avait aucun rapport direct ni indirect avec celle que je pouvais aventurer ou compromettre par mon impuissance à lui obéir. Il s'agissait de bien autre chose.

Je ne tins donc, je l'avoue, aucun compte de cette nouvelle injonction, très-formellement motivée, comme on le voit, et prononcée par-dessus le marché d'un ton qui, pour tout autre peut-être, n'eût admis aucune réplique. Cependant la volonté de Nerina, eût-elle été exprimée en termes encore moins équivoques, n'eût jamais réussi à percer une porte ou à me fournir les moyens de sauter par la fenêtre sans me casser les reins. C'était une probabilité très-menaçante, et, en vérité, quelque souci qu'elle eût de son honneur, elle ne pouvait souhaiter mort d'homme. En Espagne surtout, on ne pousse pas la vertu jusque-là, et, soit dit eu passant, on a bien raison.

C'est du moins lillusion flatteuse dans laquelle je me plaisais à me bercer.

A l'ordre peu réfléchi et impraticable qu'on venait de me donner, il me fallait donc répliquer par* quelque raison péremploire...

Je me rapprochai lentemeut de Nerina, puis, mettant la main sur mon cœur et d'un air de conviction profonde, je lui répondis dans les termes suivants.

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