‹ Les aventures du Duc de Roquelaure (volume 2)Chapitre 19 sur 30 · CHAPITRE LVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVI

Sommaire t Snite de ma conversation avec Nerina. — Se couchera-t-elle? Ne se couchera-t-elle pas? — Longues négociations à cet égard. — Nerina au lit. — Impression que fait sur moi le délicieux spectacle qui s'offre à ma vue. — Descriptions de certains détails mystérieux. — Latte intérieure. ~ Je ne puis pas résister — Nerina et moi nous commençons à nous entendre. —

Accord parfait. — Petite allocution aux philosophes chagrins qui se formaliseraient de ma conduite. — Le jour revient. -^ Le sommeil de Nerina. — L'échelle. — La salle à manger.— Les gens de la noce.— Compliments aux deux mariés, — Reconnaissance d'Antonio. — Générosité de Nerina. — Je pars pour Madri»

— Dieu m'est témoin, repris-je après un moment de silence, que j'allais me retirer et que c'est la nécessité seule, une nécessité despotique et absolue, qui m'empêche de vous obéir. Mais n'ayez aucune crainte, senora; cette chambre n'est pas très-grande, il est vrai... cependant, nvec de la bonne volonté et de la discrétion, je puis réarranger de. manière à ne vous point trop gêner. Voici une chaise; je vais m'asseoir dans cette encoignure en vous tournant le dos. Achevez votre toilette de nuit et couchezvous. Je ne vous troublerai, j'en fais le serment, ni par un mot, ni par un coup d'oeil indiscret.

On s'étonnera peut-être de la proposition que je faisais à Nerina, la description que j'ai donnée plus haut de son costume pouvant laisser croire que sa toilette de lit était terminée. Mais j'avais mes raisons pour en agir ainsi. J'avais aperçu, à mon entrée, la fine chemise de nuit étendue sur le dos d'un fauteuil et toute disposée pour l'opération qu'on devine. Il était donc de mon devoir d'accorder à Nerina une minute ou deux de pleine liberté.

— Non, dit-elle, non... je ne me coucherai pas ; je vais plutôt remettre ma robe.

Soit. Je n'avais pas un mot à dire et je ne soufflai point; mais là encore, il y avait une difficulté. Cette robe élait une robe de bal, et, pour en attacher les agrafes, il fallait une main étrangère. De Charybde nous tombions dans Scylla. Les dangers se multipliaient autour de nous.

Elle avait déjà pris cette robe ; elle la jeta loin d'elle avec impatience.

— N'avez-vous point une mante, une écharpe ? lui dis-j( en me mettant en quelque sorte de moitié dans la contrav riété qu'elle semblait éprouver.

— Je n'ai rien, rien absolument, dit-elle.

— Alors, si vous m'en croyez, senora , vous vous réfugierez dans vôtre lit. Je me placerai sur le fauteuil, prés de vous, et nous causerons.

— Le lit... le lit... murmura-t-elle d'un air défiant. Enfin... puisqu'il le faut... allez reprendre votre place dans ce coin obscur, monsieur, et ne bougez pas.

Je ne me le fis point dire deux fois. Je devais, avant tout, justifier cette marque de confiance. J'appuyai ma tête contre le mur... je restai parfaitement tranquille... je ne vis tien...

Et pourtant !.. . pourtant. . . si j'avais voulu !...

En tout cas, le diable n'y perdit point tout à fait sa part. J'entendis, car on ne m'avait point ordonné de me boucher les oreilles, et je ne saurais dire quel trouble s'introduisit par cette voie jusqu'au fond le plus secret de mon âme. Chaque mouvement se traduisait par un petit bruit qui me donnait le frisson, et me montrait en imagination ce qu'il m'était interdit d'admirer de mes propres yeux. Le cri de l'étoffe qui se déployait, le grincement d'une chaise sur lequel son pied s'appuyait, tous ces petits riens m'ouvraient autant de mondes féeriques où ma pensée allait bondir , tourbillonner et se perdre.

Le craquement du lit fut la conclusion de cette mystérieuse scène, et iSerina me dit :

— C'est fait. Votre consigne est levée, monsieur.

11 était temps ; la patience m'échappait et, s'il eût fallu me modérer une minute de plus, j'eusse peut-être manqué à mon serment.

Je ne saurais dire alors ce qui se passa en moi. Le spectacle qui s'offrait à mes regards eût enflammé l'homme le plus sage et le plus froid de la terre. Mon sang, moins calme sans doute que celui des Esquimaux, commença de bouillir violemment dans mes veines. La lune, alors toute pleine, répandait dans la chambre une lumière vive et Manche, qui n'était pas sans quelque ressemblance avec le demi-jour d'un beau soir d'été. Nerina m'apparut dans toute la puissance de ses charmes, dans tout le développeaent de ses grâces et de ses séductions. Sa posture, sur ce lit moelleux et recouvert d'un simple drap, comme cela se pratique en Espagne pendant la chaude* saison, sa posture, dis-je , avait quelque chose de si insouciant et de si abandonné, qu'à travers ses intentions, qui étaient bien ies plus innocentes du monde, il eût pourtant été possible, si l'on eût été méchant, de voir, dans ce qui n'était assurément

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qu'un effet du hasard, la disposition préméditée d'un petit manège de coquetterie. Cette jolie tête mollement inclinée sur un oreiller blanc déneige, l'un des deux bras oublié dehors, cette poitrine à demi découverte, ces cheveux légèrement épars, ces deux jambes, dont l'une, ployée sur ellemême, aidait à dessiner la forme du corps , tandis que l'autre, négligemment étendue, disparaissait dans une sorte de nuage impalpable, tout enlin, dans celte pose gracieuse, semblait conspirer pour attaquer la raison et confondre les plus beaux plans de sagesse.

L'honneur , la délicatesse , la loyauté me prescrivaient les plus grands ménagements.

C'est vrai... et pourtant, ce lit était si blanc , la lune si riante, l'air si tiède, le silence si profond, Nerina si belle, que je vins machinalement, sans y penser, sans le vouloir, me placer tout près d'elle et chercher sa main.

0 prodige ... ô bonheur! cette main ne se retira point.

Les discours de Démosthène et de Cicéron, les oraisons les plus éloquentes, les raisonnements les plus sublimes, ne disent rien auprès de cet attouchement si simple, de cette pression si charmante.

Attiré par un invincible aimant, je me penchai lentement sur elle, de telle sorte que je pus suivre sous les plis soulevés de la couverture le développementde certaines beautés dont le peu que j'avais pu voir ne m'avait encore donné qu'un imparfait avant-goût. Lancé sur cette pente, on ne s'arrête plus. De la main qui était libre , je rejetai bien loin ces voiles importuns qui me dérobaient un si admirable chef-d'œuvre du Créateur, et grâce à ma hardiesse, Serina, dont le beau corps, ainsi étendu, calme et sans mouvement, aurait pu être comparé à une statue de la Chasteté ou de la Pudeur, se transforma, sous mon haleine et dans mes bras, en une prêtresse de Vénus, toute frémissante d'amour et de volupté.

Comment expliquer cette double ivresse , cette double folie, dont nul obstacle, nul scrupule n'arrêta l'irrésistible élan? comment expliquer?...

Fou que je suis 1 est-ce que la folie, est-ce que l'ivresse, est-ce que le bonheur sont des choses qu'on explique avec des mots ?

Femmes aimées, c'est à vous seules qu'appartient la solution de ces problèmes.

Au philosophe insensé qui voudrait raisonner sur ces matières trop profondes, il faudrait fermer la bouche par un baiser.

Il comprendrait peut-être alors, — et se tairait...

Au point du jour , j'ouvris la fenêtre de Nerina et mesurai d'un œil tranquille la distance qui me séparait du sol.

Elle étsit de vingt pieds environ. Mais, à ma droite, il y avait une toiture qui coupait cette distance en deux, et qae je pouvais gagner aisément en m'accrochant au support d'une poulie destinée à monter le foin dans un grenier. De là, il m'était facile d'atteindre le jardin par une échelle que le palefrenier avait sans doute laissée par oubli contre la muraille.

Nerina dormait. . . Je me gardai bien de l'éveiller, car le sourire de sa bouche me faisait supposer qu'elle commençait ou achevait quelque joli songe.

Après m'être assuré qu il ne restait aucune trace de mon passage chez la belle Aragonaise, je me mis en devoir d'enjamber le balcon, et ma descente, quoique passablement périlleuse, s'opéra sans incident fâcheux.

Dès que mon pied eut touché la terre, je m'assurai d'un coup d'œil que personne ne m'avait épié et je courus me blottir au fond de ce même bosquet où, la veille au soir* j'avais surpris l'étrange conversation de Nerina et d'Antonio Carrai.

J'avais justement reçu de France des lettres qui étaient demeurées dans mon pourpoint. Je les relus pour passer le temps et gagnai ainsi l'instant où un grand mouvement, qui se fit à la fois dans les diverses parties du logis, vint m'avertir que l'heure du réveil avait sonné.

Alors, ne craignant pas d'être remarqué, je courus à ma chambre , dans l'arrangement de laquelle je me hâtai de feindre un désordre qui était absolument nécessaire pour faire croire aux gens de Yalentio que j'y avais passé la nuit.

Le lit surtout fut, de ma part, l'objet d'une perturbation qui ne devait point laisser de doute sur le séjour que j'étais censé y avoir fait.

Cette opération terminée, je me rendis à la salle à manger.

Tout le monde y était réuni et Valentio y avait fait servir une collation des plus appétissantes.

Avant de se mettre à table, on complimenta fort les deux mariés qui avaient la mine voulue en pareille circonstance, c'est-à-dire le teint animé, l'aîr embarrassé et les yeux un peu battus.

Quant à moi, je cherchais Nerina du regard et ne l'apercevais pas.

Tout à coup la porte s'ouvrit, elle parut.

Antonio ne put maîtriser une sorte d'épouvante qui se traduisit, sur son visage, par une pâleur mortelle.

Moi, j'avais plus de confiance en Nerina, et la vis s'approcher sans rien redouter pour Maria.

En effet, elle alla droit à l'épousée, lui prit la main et la baisa au front en lui disant :

— Soyez heureuse, ma douce et belle enfant. Personne, croyez-le-bien, ne priera plus ardemment que moi, Dieu, la Vierge et les saints pour votre éternel bonheur.

Puis, se retournant vers Antonio et lui adressant un geste affectueux, mais auquel se mêlait néanmoins un peu de froideur :

— Ces vœux sont aussi pour vous, senor Antonio, dit-elle. Recevez-les comme un favorable pronostic ; car ils partent d'un cœur qui n'ignore point le mal que peut causer la haine, mais qui sait encore mieux les jouissances que procure l'amour.

On applaudit aux paroles de Nerina, sans en pénétrer le sens. Antonio en devina une partie ; moi seul compris tout.

Je passai encore une semaine à Barcelone. Mes relations avec Nerina continuèrent, mais si bien cachées, si scrupuleusement secrètes, que pas un mot n'en fut dit dans le faubourg où j'habitais, lequel, soit dit en passant, ne manquait pourtant ni de commères curieuses , ni de barbiers jaseurs.

Bien que cette semaine soit de celles qui m'aient légué

de longs souvenirs, je n'en exposerai point ici le tableau détaillé.

Le lecteur voudra bien, je le suppose, suppléer par l'imagination à ce qui pourra lui sembler incomplet dans cette partie de mon récit, et quitter maître INunez, l'aubergiste; Valentio, mon aimable hôte; Antonio Carrai; Maria, la jeune mariée, et la belle Nerina, pour me suivre à Madrid, où m'appellent en même temps mon impatience et mon devoir.

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