CHAPITRE XLIV
Sommaire : Le chevalier Antoine de Roquelaure. — Son caractère. — Ses blasphèmes. — Querelle avec orage. — Insulte au tonnerre. — On veut le jeter au fond de la mer. — 11 échappe à ce péril. — On le met à la Bastille. — Je l'en fais sortir. — Deuxième arrestation. — La Conciergerie. — L'épouse du geôlier. — Générosité du chevalier. — Sa bourse est à sec. — Amours de madame Dumont et du chevalier de Roquelaure. — Désintéressement. — Le cœur d'une femme. — Évasion. — Emprisonnement de madame Dumont. — Sa mise en liberté. — Le couvent de Notre-Dame-de-Bon-Secours. — Sœur Brigitte e. sœur Mandane.— Une apparition du diable. — La mélancolie du chevalier. — M. de Romainville. — Impiété de ce gentilhomme^
— Son agonie. — Il appelle les deux Roquelaure. — Le cordelier. — Les saints sacrements. — L'absolution interrompue.
— Position périlleuse dans laquelle se trouve un confesseur. — Plaisanterie du chevalier. — Eclat de rire de Romainville. — Sa guérison. — Derniers moments du chevalier Antoine de Roquelaure.
J'avais un cousin, qui prenait le nom de Roquelaure, quoiqu'il n'y eût point droit, et dont j'ai omis de parler jusqu'ici, parce qu'il n'était pas de ceux dont on s'honore dans les familles, et que ses façons d'agir n'ont pas toujours paru conformes aux grands principes d'honneur et de loyauté que nous nous vantions de tenir du maréchal notre père. Il se faisait appeler le chevalier Antoine de Roquelaure. Au fond, ce n'était pas un méchant homme, et si je devais
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avoir quelque sympathie pour ceux de ma race, c'était pour lui assurément, dont le caractère, sous bien des rapports, ressemblait fort au mien. Il était d'une gaieté inépuisable, rieur, pétillant d'esprit, et capable de toutes les folies imaginables. Jusque-là, le mal n'était pas grand; mais son impiété gâtait tout ce qu'il pouvait y avoir en lui d'acceptable et de bon.
Nous avions essayé de faire du chevalier un marin, et l'entreprise avait d'abord assez bien réussi, car cette nature folle, éventée, active, va le mieux du monde aux gens de mer. Mais il lassa tellement de ses insolences et de ses blasphèmes le comte d'Harcourt, sous qui il servait, que celui-ci donna un jour l'ordre à son équipage de se rassembler pour une exécution à mort. On ne savait de qui il était question et la surprise fut grande quand on apprit que M. le chevalier de Roquelaure allait être jeté, sans autre forme de procès, au fond de l'Océan avec un boulet au pied. Il se sauva de cette mauvaise passe en disant à M. d'Harcourt je ne sais quelle plaisanterie qui le désarma. A Malte, on le mit pendant plusieurs heures dans un puits, pour le punir d'avoir tenu tête à un orage par ses imprécations, montré le poing au ciel et injurié le tonnerre. Revenu en France, à Toulouse, il ne trouva rien de plus drôle que de transformer un jeu de paume en église, d'y figurer un tabernacle, un maître-autel, d'y dire la messe et d'y marier des chiens avec toute la solennité d'une cérémonie chrétienne.
Toutes ces gentillesses ameutaient bien des gens contre lui. Les ennemis de notre famille surtout profitaient des nombreux scandales dont il était la cause, pour jeter feu et flamme et crier à l'abomination. D'un autre côté il était jugé avec indulgence par certaines autres personnes et notamment par madame de Longueville qui, du temps de la Fronde, fit tout ce qu'elle put pour l'attirer à elle, quoiqu'à vrai dire c'eût été une assez mauvaise acquisition pour le parti.
Madame de Longueville, ayant appris qu'on linquiétait pour les peccadilles dont il ne cessait de scandaliser le monde, trouva qu'on poussait un peu loin la persécution à son égard, et disait à ce sujet:
— Mon Dieu, à quoi servira donc maintenant d'être de bonne famille et de haut lieu? Est-ce qu'on arrête un homme de condition pour des bagatelles de ce genre-là?
Et elle affecta de le convier à une fête splendide qu'elle donnait dans son hôtel, le jour même où le bruit -courut qu'il allait être emprisonné. Cette invitation le combla d'aise, et dans sa joie, il ne put s'empêcher de faire une grosse folie. Il vint à cette soirée déguisé en cardinal Mazario. La ressemblance était frappante. On l'engagea à cesser immédiatement cette plaisanterie qui pouvait le mener plus loin qu'il ne pensait et dont personnellement je devais être fort contrarié; mais loin de revenir sur ses pas, il ne lit que renchérir encore sur ce qu'il avait fait et se livra sous ce costume à tous les lazzi imaginables.
11 monta sur une chaise et se mit à prêcher en imitant les gestes et l'accent italien du cardinal.
Encouragé par les rires de l'assemblée, car il avait la verve communicative, il débita un pont-neuf fait à l'occasion des troubles et qui n'était vraiment propre qu'à être chanté dans les carrefours.
Ici, madame de Longueville le supplia de se taire.
Sur quoi, il lui dit :
— Eh quoi! madame la duchesse, vous n'êtes donc pas de votre opinion? Car enfin, si une chose au monde doit vous causer du plaisir, c'est de voir ridiculiser M. de Mazarin.
Tant d'extravagances devaient enfin recevoir leur châtiment. On conduisit le chevalier à la Bastille, et il fallut bien des efforts pour l'en tirer. 11 ne s'en conduisit pas mieux et continua de scandaliser tous les honnêtes gens. On l'arrêta pour la deuxième fois et on l'enferma à la Conciergerie, pendant qu'on s'occupait sérieusement d'instruire son procès.
Voici comment il sut encore échapper à ce nouveau péril :
Il y avait à la Conciergerie un geôlier qu'on nommait Dumont et qui avait une fort jolie femme. Le chevalier de Roquelaure s'avisa que cette femme pourrait bien s'attendrir sur son compte et lui dit que, si elle voulait s'employer à le faire évader, il ferait sa fortune. Il commença même par lui donner quelques cents pistoles qu'il avait gagnées au jeu peu de temps avant son arrestation. Cette femme les accepta, lui disant qu'elle songerait au moyen de le sauver. Une semaine après environ, elle vint dire qu'elle pensait avoir trouvé
la voie de salut qu'il souhaitait. Au fond d'un corridor qu'elle lui désigna, et dont une des extrémités communiquait avec sa chambre, madame Dumont avait remarqué une muraille qui n'avait que deux pieds d'épaisseur et qui donnait sur les derrières du bâtiment. Elle s'était mise à l'œuvre elle-même, et chaque soir un trou, qu'elle avait soin de dissimuler par des objets placés contre cette muraille, s'agrandissait sous les faibles efforts de sa main.
A une si heureuse nouvelle, le chevalier voulut être généreux. Il tira sa bourse et donna tout ce qu'il lui restait.
Madame Dumont accepta.
A la troisième visite, madame Dumont annonça que tout marchait bien et que l'ouverture était déjà assez large pour laiser passer une aiguille à tricoter dans toute l'épaisseur du mur, d'où il était aisé de conclure que l'on pourrait obtenir un résultat décisif dans un délai de sept à huit mois.
Cette perspective lit frémir le chevalier de Roquelaure : car il était décidé à payer largement les services de cette femme, persuadé qu'on n'a rien en ce bas monde que par l'or, et, en mettant, pour la troisième fois, la main à la poche, il venait de s'apercevoir qu'il n'avait plus le sol.
Il demeura tout sot et balbutia quelques paroles d'excuses. Mais, enlevant les yeux, il lui vint une idée. Madame Dumont était si belle, et* il y a tant de façons de s'acquitter avec une jolie femme! Il était seul avec elle (car M. Dumont ne surveillait que ses prisonniers); et il lui sembla, le fat, que les grands yeux noirs de la geôlière étincelaient comme deux beaux diamants enchâssés dans de l'ébène. Il l'attira sur lui, passa tout cavalièrement sa main gauche autour d'une taille qui n'offrit que peu de résistance et satisfaisant, de la main droite, aux autres nécessités de la situation, commença avec madame Dumont une de ces conversations où les muets eux-mêmes font parfois preuve d'une si abondante et douce éloquence.
Quand madame Dumont put parler, car il paraît que le chevalier de Roquelaure l'en avait fortement empêchée, elle lui dit, en tirant une bourse de sa poche :
— Tenez, monsieur, si vous m'aviez mieux connue, vous
ne m'auriez pas payée d'une monnaie que je méprise fort. Voici les pistoles que vous m'avez données et que j'ai gardées pour pouvoir vous les rendre quand vous en auriez besoin.
— Oh ! sot que j'étais et adorable créature que vous êtes! Dire que je n'avais pas même aperçu toutes ces perfections î Où diable avais-je les yeux ! . . . Et vous me rendez cet argent?
— Sans doute... car ce que vous avez obtenu de moi, chevalier, je ne le vends pas, je le donne.
A dater de ce jour, les travaux allèrent peut-être moins bon train, car enfin madame Dumont devait craindre de perdre un amant pour lequel elle ressentait vraiment une vive tendresse. Cependant, le dévouement l'emporta, et un jour que le chevalier de Roquelaure était à jouer au piquet avec un cerain La Taulade, détenu pour dettes, madameDumont vint l'avertir qu'une personne avait à lui parler. H sortit et ne rentra plus.
La Taulade fut obligé d'achever sa partie tout seul.
11 était temps que le chevalier s'enfuît, car des témoins dangereux avaient été mandés au Châtelet et son procès menaçait de prendre une mauvaise figure.
Madame Dumont, soupçonnée d'avoir favorisé cette évasion, fut arrêtée et menée dans les prisons du Châtelet. Mais on n'eut point de preuves contre elle et il fallut bien la relâcher.
Quand le chevalier revint, au bout d'un an, tout était oublié, et on le laissa libre de sa personne et de ses biens.
Il usa de cette liberté, il faut bien en convenir, de la façon la plus répréhensible du monde, et je dois consigner ici le premier usage qu'il fit de l'indulgence qu'on venait de lui témoigner, au grand mécontentement des personnes chatouilleuses sur le chapitre de la religion.
Il existait dans la rue de Gharonne un couvent de fondation récente, placé sous l'invocation de Saint-Benoist et qui avait été établi au mois de septembre 1647 par madame Claude de Bouchavanne, veuve d'un sieur Vignier. Cette dame, fort pieuse d'ailleurs et de mœurs irréprochables, avait placé à la tête de cet établissement sa sœur, Madeleine de Bouchavanne, religieuse de Notre-Dame de Soissons.
Ce couvent avait pris le titre de Prieuré de Notre-Damede-Bon-Secours.
L'année suivante, on comptait déjà soixante religieuses dans la maison.
Le chevalier de Roquelaure, très-partisan de la beauté cloîtrée, avait un jour aperçu, à travers quelque fenêtre grillée, une jeune recluse dont les yeux lui avaient sans doute fait l'effet de demander l'aumône.
Son bon cœur s'était ému à ce spectacle, et il se mit à rêver aux moyens de s'introduire dans le couvent.
Le chevalier, à part ses mauvaises qualités, était un garçon d'esprit (ce nom de Roquelaure en donnait assez à ceux qui n'en avaient pas...). Il ne fut pas longtemps à trouver ce qu'il cherchait.
Par un système d'informations adroitement prises, il était parvenu à savoir le nom de deux ou trois pensionnaires, et un beau jour, l'œil baissé, l'air contrit, il alla sonner à la porte du prieuré.
Une sœur vint lui ouvrir.
Il demanda, d'un ton timide, s'il ne lui serait pas permis de*dire deux mots à une sienne parente qui ne l'avait pas vu depuis l'enfance, et pour laquelle il s'était chargé d'une commission de la part d'un de ses oncles.
— Le nom de la pensionnaire? demanda la sœur tourière.
. — Mademoiselle d'Escalon, reprit le chevalier avec beaucoup de naturel.
— Nous avons en effet ici celle que vous demandez, dit la tourière, mais elle n'a pas conservé le' nom qu'elle portait dans le monde. On l'appelle en religion sœur Brigitte.
— Va pour sœur Brigitte, dit le chevalier. Youlez-vou^ me montrer le chemin du parloir?
— Mais, fit observer la sœur tourière, je ne puis vous laisser entrer sans savoir qui vous êtes, et si vous venez réellement de la part de l'oncle.
— Qu'à cela ne tienne, répondit le rusé compère', voici une lettre qui vous prouvera que je ne me présente pas ici comme un étranger.
— Voyons.
« Ma chère mère, disait cette lettre, soyez assez bonne, je « vous prie, pour permettre à mon cher cousin le baron
« Anatole de Vernemuse, de causer particulièrement avec « ma bien-aimée nièce sœur Brigitte. Il a à lui communi- (l quer des choses d'une haute importance. »
Et la signature était au bas de l'écrit.
Pour éclairer tout de suite le lecteur sur la signification de cet incident, il est bon de lui dire que cet oncle existait réellement, qu'il avait très-certainement un neveu nommé Anatole de Vernemuse, qu'il l'avait bien chargé de cette lettre pour la supérieure du prieuré deNotre-Dame-de-Bon- Secours, et que le chevalier de Roquelaure, par des moyens plus ou moins avouables, avait réussi à s'approprier cette pièce et à s'en servir, comme l'on voit.
Gn le laissa donc entrer. On lui envoya au parloir sœur Brigitte, accompagnée d'une autre sœur un peu plus âgée, mais beaucoup plus jolie, sœur Mandane, chargée de surveiller l'entretien, suivant l'usage adopté dans ces saintes maisons.
Le chevalier de Roquelaure comprit tout de suite le danger, et changea immédiatement son plan d'attaque.
— Si je fais la cour à sœur Brigitte, pensa-Ml, sœur Mandane ira me dénoncer. Avouons la ruse à toutes deux, sans dire tout d'abord pour qui je suis venu, et d'après ce qu'elles répondront, je déciderai à laquelle des deux je dois rn'adresser.
L'entretien, à ce qu'il paraît, fit pencher la balance en faveur de sœur Mandane. Le chevalier s'était aperçu qu'au fond du cœur de Brigitte il y avait un grand fond d'indu!*gence, et qu'elle jouerait à ravir le rôle d'ange gardien, tandis que le dépit et l'amour propre blessé, chez sœur Mandane, pouvaient tout faire manquer.
Or, comme il ne tenait pas plus à celle-ci qu'à celle-là, il arrêta son choix sur celle dont il lui paraissait plus dangereux de se faire une ennemie.
Sœur Mandane prit pour argent comptant et mit à son propre compte toutes les jolies choses dont le chevalier avait fait provision pour sœur Brigitte.
Dès le lendemain, à dix heures du soir, le jardin du prieuré était escaladé par le chevalier dé Roquelaure, — et sœur Mandane venait le trouver dans un charmant bosquet, situé tout à fait à l'extrémité du mur.
Ces entrevues nocturnes se renouvelèrent cinq à six fois,
mais, au bout de ce temps, une sœur ayant remarqué dans le jardin des pas dont l'origine pouvait paraître suspecte, on se mit aux aguets et l'on se disposa à découvrir le pot aux roses.
On aposta des sœurs dans les corridors qui aboutissaient au jardin, et on attendit.
Ce fut inutilement, rien ne bougea.
Les quatre ou cinq vieilles sœurs qui avaient été chargées de cette mission passablement ingrate, remontèrent toutes désappointées au dortoir.
Tout à coup, une ombre noire se dresse devant elles.
Des cris s'échappent de leurs poitrines.
— Voulez-vous bien vous taire, affreuses carognes d'enfer et me laisser passer !
Et comme elles se trouvaient sur le chemin de l'ombre, l'ombre les bouscula d'importance, en leur criant :
— Que le tonnerre vous confonde ! mordieu ! Si on ne m'ouvre pas la porte, je mets tous vos Jésus en capilotade, et me fais un plat à barbe de chacun de vos bénitiers.
Ce beau parleur n'était autre, on le devine, que le chevalier de Roquelaure qui avait, pour cette fois-là, changé le lieu de son rendez-vous. Il lui avait semblé piquant d'aller réclamer sœur Mandane au dortoir.
11 fil une si grande peur à toutes ces pauvres filles, qu'on le laissa passer et sortir du couvent sans le reconnaître.
Le lendemain, comme bien on pense, ce scandale eut un immense retentissement.
Les sœurs furent interrogées.
Toute la communauté fut appelée à déposer sur un événement qui pouvait avoir de si graves conséquences.
L'évêque fut appelé!
Cet évêque était un fin matois qui se douta de la vérité, mais qui comprit tout de suite le danger qu'il pouvait y avoir à la découvrir d'une façon trop absolue.
Après avoir recueilli tous les renseignements et relevé avec soin. le résultat de tous les interrogatoires, il assembla un chapitre secret qui devait se livrer à un examen approfondi des faits, pour établir son opinion sur des bases inattaquables et rendre une décision souveraine.
Ce tribunal, ainsi composé, décida, de son autorité privée, que le fantôme dont l'apparition avait si fort effrayé la
communauté de Notre-Dame-de-Bon-Secours ne pouvait être que :
Le Diable !
VoM les demandes et les réponses qui avaient déterminé les juges.