CHAPITRE LVIII
Sommaire : Louis XIV et mademoiselle Herminie de Kermouan. — Présentation à une réception de Versailles. — Portrait de monsieur son oncle. — Un vrai Breton. — La clairvoyance de 3L le baron de Kermouan. — Moyens qu'il tente pour sauver sa nièce. — Je suis désigné pour aller chercher mademoiselle Herminie et la conduire au bal du roi. — J'arrive chez le vieux baron à neuf heures. — Réception qu'il me fait. — Une question franchement posée. — Mademoiselle Herminie devient trèsrouge. — Expérience proposée par l'oncle. — Lecture d'un manuscrit auquel mademoiselle Herminie et moi prêtons une attention toute particulière.
Quelque temps après la rupture de Louis XIV et de mademoiselle de La Vallière, on amena du fond de Ja Bretagne à la cour une certaine demoiselle Herminie de Kermouan qui était une véritable merveille de beauté. Le roi Ja vit et en devint fort amoureux. Il lit même beaucoup de frais pour elle et put croire un instant que le cœur de la jeune tille avait été touché. Mais son oncle, car elle n'avait ni père ni mère, n'était pas homme à remplir le rôle qu'on aurait peut-être bien voulu lui faire jouer. C'était un de ces vieux Bretons dont l'honneur est toute la vie et qui mourraient plutôt que de laisser porter la moindre atteinte à leur blason. Avec cela, il avait d'excellents yeux, de très-bonnes oreilles et une grande intelligence.
Le tromper était chose malaisée.
Le vieux baron de Kermouan ne fut pas longtemps sans s'apercevoir des assiduités, des attentions et des petits soins de Sa Majesté. II songea à couper le mal dans le vif. La belle Herminie paraissait prendre plaisir à ces galanteries, bien que d'ailleurs elle n'en comprit pas toute la portée. Le baron avait heureusement des yeux pour sa nièce, et comme il lui connaissait une belle âme, une fierté bien placée et un grand fonds de religion, il résolut de s'adresser à son cœur pour la sauver d'elle-même et lui montrer nettement le péril, afin de n'avoir pas à se reprocher plus tard de l'avoir laissée pécher par ignorance.
Yoici comment il s'y prit pour atteindre son but.
Il y avait un soir bal à la cour. J'avais été désigné pour aller chercher mademoiselle Herminie dans un des carrosses du roi.
— Soyez exact, me dit le baron de Kermouan, je vous attendrai à neuf heures.
Je fus à la minute. Neuf heures commençaient à sonner quand j'arrivai chez le baron de Kermouan.
11 était assis sur une chaise longue, les pieds appuyés sur les chenets. Herminie se tenait sur un fauteuil de l'autre côté de la cheminée, en grand costume de bal.
— Parbleu, me dit le baron en me voyant entrer, je vous sais gré, monsieur de Roquelaure, d'être arrivé si tôt; car avant de partir pour Versailles, j'ai un petit entretien à avoir avec ma chère nièce, entretien dans lequel vous ne serez pas de trop et à la suite duquel mademoiselle Herminie de Kermouan pourra, à son choix, aller au bal du roi ou monter daus une bonne chaise de poste pour retourner au pays breton. Je la laisse d'ailleurs parfaitement libre de sa volonté.
— Gomment! répliquai-je... Mademoiselle Herminie, après ce que vous allez lui dire, pourrait renoncer à cette soirée délicieuse où elle est si impatiemment attendue...
— Par Sa Majesté, n'est-ce pas ? me demanda M. de Kermouan d'un ton singulier.
Je ne répondis pas. Herminie devint très-rouge, et le baron reprit en ces termes :
— Je n'aime pas les détours, monsieur de Roquelaure ; et, avant votre arrivée, j'avais déjà posé la question à ma
nièce en termes tout à fait clairs. Je lui ai montré la voie dangereuse où elle s'engageait... je lui ai dit ce qu'on voulait faire d'elle.., la maîtresse d'un roi...
— Monsieur le baron !
— Oh ! je sais ce que je dis, monsieur le duc ; ne m'in- j terrompez pas, je vous prie. Oui, Sa Majesté Louis XIV aime ma chère Herminie, et comme il ne peut pas l'épouser, j'imagine, il veut donc lui accorder une de ces distinctions j équivoques dont une femme honnête doit rougir, quels que ; soient les honneurs mensongers attachés à cette dégradante élévation... Mais pardonnez-moi, monsieur le duc, la solennité des termes que j'emploie pourrait donner à croire que je m'emporte ou que je sors des bornes d'une simple observation dont je désire seulement que ma nièce bienaimée fasse son profit. J'ai jeté sur le papier, d'après des documents certains, l'histoire d'une pauvre femme qui, elle aussi, fut saisie de cette folle et périlleuse envie de s'asseoir sur une des marches du trône et de régner sur son roi. Permettez-moi de faire la lecture de ce fragment, monsieur le duc, et quand ma bonne Herminie l'aura entendue, elle sera libre d'obéir aux suggestions du plaisir ou à la voix de la raison ; elle suivra, selon sa volonté souveraine, la route que lui indiquera son penchant ; et quoi qu'il arrive alors, j'aurai la conscience d'avoir, jusqu'au bout, accompli ma mission et rempli mon devoir.
Mes yeux exprimèrent sans doute ma surprise, car le vieux baron me dit en souriant :
— Ma clairvoyance vous étonne, monsieur le duc. Que voulez-vous ! Je suis un esprit original qui se permet des hardiesses interdites peut-être à la cour. Je tiens à mon honneur et à celui de ma famille. Chacun ses petites manies... C'est la mienne.
— Mais vous ne faites pas attention, lui dis-je, que vos soupçons pourraient être considérés comme une insulte pour le roi, et que moi-même...
— Je vous estime trop, monsieur de Roquelaure, me répondit-il vivement, pour supposer que vous ayez la moindre connaissance des projets de Sa Majesté à l'égard de ma nièce. C'est justement parce que je vous crois étranger à cette intrigue, que je vous ai confié mes craintes et que je désire vous rendre témoin de la résolution qu'il plaira tout
à l'heure 3 ma nièce de prendre, dans l'intérêt de sa fortune et de son avenir.
— Soit, monsieur le baron, je respecte trop vos scrupules pour les condamner, je suis absolument à vos ordres.
— Oh ! mon Dieu, ce ne sera pas bien long. Ma chère nièce a toujours aimé les anecdotes, et celle que je vais lui dire peut influer sur tout le reste de sa vie. Eu l'écoutant, elle voudra bien se rappeler qu'elle a deux partis à prendre, et qu'il y a dans la cour deux voitures attelées, l'une qui la conduira, si cela lui plaît, au bal du palais de Versailles, l'autre qui l'emportera au grand galop vers la Bretagne, si elle le veut.
— Mon oncle, dit gravement Herminie, je vous écoute
— M'y voici, mon enfant.
Et le baron de Kermouan, ayant déployé un manuscrit tracé de sa propre main, commença dans les termes suivants :
« Par un beau jour de Tannée 1556, ma chère Herminie, il y avait grande fête à Mont-de-Marsan. Les fenêtres étaient pavoisées, les rues étaient encombrées d'une foule immense de curieux, et les flots de laMidouze, une des rivières qui vont plus loin se jeter dansl'Adour, se creusaient sous une multitude infinie de balancelles qui déployaient au vent des banderolles de toutes formes et de toutes couleurs.
« Une imposante solennité se préparait.
« Le roi François I«r rentrait en France, après la captivité que lui avait value la fatale journée de Pavie, et sa mère, la duchesse d'Angoulême, dont les mains avaient tenu le sceptre pendant son absence, avait fait près de deux cents lieues pour venir à sa rencontre.
« Les deux cours, qui bientôt n'allaient plus en faire qu'une, se réunirent sous un dais de drap d'or, magnifiquement orné de fleurs et de pierreries figurant les armes de la maison de France. Les cloches sonnaient à toutes volées et c'était un admirable spectacle que celui des deux haies étincelantes que formaient, de chaque côté du cortège, les pertuisanes et les hallebardes des archers.
a A un signal convenu, les deux portières de velours que le grand maître des cérémonies avait pratiquées à chaque bout de la tente royale s'ouvrirent lentement, et l'on vit le fils et la mère s'avancer Puu vers l'autre.
⻫ vol. t3
« La duchesse d'Angoulême avait souffert et on remarquait sur son visage les traces d'un passé douloureux, dont la joie présente n'effaçait pas entièrement le souvenir.
c François 1er, Lui, avait conservé dans sa prison son caractère gui, insouciant, aventureux. Pour lui, ce triste épisode n'était, en quelque sorte, qu'un chapitre original ajouté au roman de sa vie. Il comptait bien, d'ailleurs, brave et présomptueux qu'il était, prendre un jour sa revanche et une revanche éclatante, dont ses ennemis payeraient généreusement les frais. Ces espérances, jointes au plaisir d'être libre, répandaient sur le front du roi un de ces rayonnements consolateurs, qui, du visage royal, passent bien vite à celui des courtisans, et sont comme un signal donné aux <ris d'enthousiasme et aux applaudissements. a — Vive le roi ! cria-t on de toutes parts, c — Vive la France ! répondit le roi. t Et en même temps il tendit les bras vers sa mère, qui le tint pressé contre elle l'espace de plusieurs secondes.
« Après ce premier élan, accordé tout d'abord à l'expansion de l'amour filial et maternel, le roi promena autour de lui un regard lent et scrutateur. Ce regard sembla l'avoir satisfait, si l'on doit s'en rapporter, du moins, au sourire qui glissa sur sa bouche. En effet, il retrouvait sa cour telle qu'il l'avait laissée, brillante, nombreuse, empressée. Les malheurs de la couronne ne lui avaient rien ôté de son éclat et il voyait se rouvrir devant lui cette carrière, si mal à propos interrompue, de plaisirs mondains, de succès chevaleresques et de triomphes guerriers.
« Il se livra avec ivresse aux jouissances que procurait à son juste orgueil cette nouvelle et merveilleuse perspective.
« Nous passerons légèrement sur le cérémonial par lequel la ville fit honneur au passage de son roi bien-aimé. Les clefs d'or qui lui avaient été présentées hors des murs par les échevins furent reportées en grande pompe à l'Hôtel— de-Ville, où un banquet, digue des deux hôtes illustres qu'on allait y recevoir, avait été préparé à grands frais. La nuit commençait à tomber quand le roi et sa mère prirent place à table. En même temps des feux de joie s'allumèrent sur toutes les places et dans tous les carrefours de Mout-de-Marsan .. Le retour de François l«r était réelle-
ment une fête populaire. On eût dit que la France, captive et désolée tant que son maître avait été prisonnier, venait, en même temps que lui, de secouer ses chaînes et de recouvrer sa liberté.
c Le soir il y eut réception. Toute la noblesse du pays avait déjà été présentée au souverain, et la reine mère, qui s'attachait d'abord au côté sérieux de toute chose, tandis que son fils n'en voyait ordinairement que le plus frivole, attendait avec impatience que cette cérémonie nécessaire fût achevée pour se retrouver seule avec le roi et s'entretenir avec lui des hautes destinées auxquelles il était appelé désormais ; à plusieurs reprises même, elle avait engagé de graves entretiens entre les chefs de la fidèle noblesse de la province, et, chaque fois, elle avait prié sou fils de lui venir prêter le secours de sa présence et l'appui de ses propres idées. Mais le roi chevalier avait bien mieux à fane ce soir-là que de s'occuper de politique. Des femmes charmantes se disputaient un mot, uu sourire royal, — et les galanteries qu'il distribuait à droite et à gauche étaient toutes orgueilleusement recueillies.
« La duehesse le regarda en soupirant.
« — Toujours le môme, peasa-t-elle. La prison ne Fa point guéri.
« Et un instant après, comme elle disait tout haut à son fils ce qu'elle venait de penser tout bas, il lui répondit en lançant un coup d'œil à une glace qui l'avertissait sans doute qu'il avait raison de chercher à plaire:
« — Ma mère, que voulez-vous ? Le bonheur n'est pas une maladie, et ne mériterais-je pas le surnom de fou si je voulais me guérir d'être heureux?
« La préoccupation de François, en prononçant ces paroles, n'échappa point à sa mère. Elle fixa sur lui un long, regard et vit que ses yeux se dirigeaient, avec une sorte dei persistance involontaire, vers une belle jeune tille qui était du nombre de ses demoiselles d'honneur et qu'on appelait Anne d'Heilly. Cette délicieuse créature était d'une excellente famille, puisqu'elle appartenait à la maison de Dreux, issue du sang royal, et sa beauté valait sa noblesse. Grande, élancée, la peau excessivement blanche, l'œil vif et bien fendu, elle ne craignait guère de rivales parmi les femmes de la cour. Gomme elle était aussi intelligente que belle,
elle ne fut pas des dernières à s'apercevoir des œillades que lui adressait le roi, et, soit que le démon de l'ambition lui parlât déjà en seeret, soit qu'elle fût entraînée par un mouvement de sympathie, elle ne put se défendre d'un sentiment de joie, où la satisfaction de l'emporter sur tant d'autres beautés remarquables devait avoir bien certainement sa part.
« Après le médianocbe on dansa, et pendant le divertissement qui, selon la coutume de l'époque, fut grave et compassé, le roi put offrir plusieurs fois la main à mademoiselle d'Heilly. Jamais amant passionné n'avait vu son amour dans de si magnifiques conditions de succès. L'allégresse d'étiquette qui régnait sur tous les fronts devait favoriser le bonheur intime et secret de deux cœurs qui ne cherchaient qu'à s'entendre. Avant la fin de la soirée, le muet langage des yeux et des mains avait été parfaitement compris, et quand vint l'heure du départ, les observateurs clairvoyants devinèrent que mademoiselle d'Heilly monterait dans le carrosse royal.
c 11 en fut effectivement ainsi, et la princesse, mère du roi, ne s'y opposa pas... Elle savait que les passions de son fils étaient de celles que la résistance et les obstacles ne font qu'irriter davantage, et elle était d'ailleurs assez tolérante pour penser que chez un homme delà trempe de François,. les intérêts de sa politique pouvaient marcher de front avec ceux de son cœur.
« Ce fut au point du jour que les équipages royaux se pressèrent avec fracas sous les balcons de l'IIôtel-de-Ville, pour recevoir et entraîner vers la capitale de la France le roi rendu enfin à sa couronne et à ses sujets. Le connétable de Montmorency et le chancelier Duprat se mirent à genoux de manière à servir de marche- pied à François, lorsqu'il monta dans son carrosse aux acclamations de la foule.
t Le tour de la duchesse d'Angoulême était venu et c'était à elle de prendre place dans la voiture. Par un acte presque inconcevable de faiblesse ou peut-être d'indulgence maternelle, elle prit mademoiselle d'Heilly par le bras et la fît asseoir vis-à-vis de son fils.
« Est-ce le hasard, est-ce un calcul secrètement combiné qui présida à cet arrangement ? 11 serait difficile de le dire.
€ Ce qui est certain, c'est que François fut transporté de joie et que tout Je voyage fut comme un rêve féerique qui ne se dissipa, en quelque sorte, qu'à Paris. Mais là, encore, le réveil devait être splendide, et huit jours après la réinstallation du roi sur le plus beau trône du monde, la cour et la ville ne s'entretenaient plus que de la nouvelle passion de Sa Majesté pour l'heureuse mademoiselle d'fleilly. »
Ici, Herminie tendit la main à son oncle comme pour le remercier de la peine qu'il se donnait.
Il serra cette main avec une ferveur paternelle et continua.