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CHAPITRE LIX

Sommaire : Suite de la lecture du manuscrit de M. le

de Kermouan.

t Celte favorite, ma chère enfant, que son éducation et son esprit ont fait surnommer la plus savante des belles et la plus belle des savantes, n'ignorait aucune des règles de l'art de plaire. Chacun de ses pas dans la faveur royale fut marqué par un triomphe, et ceux-là même qui avaient favorisé cette liaison nouvelle commencèrent à s'en repentir en voyant l'influence despotique dont l'idole s'environnait de jour en jour. Us firent toutefois contre fortune bon cœur et, comprenant le danger d'une lutte où ils auraient eu infailliblement le dessous, se résignèrent à partager le pouvoir plutôt que de le disputer ; d'où il résulta qu'il se forma entre la favorite et les ministres un pacte secret dont les clauses muettes et pourtant clairement stipulées les engagèrent à se >rotéger et à se soutenir mutuellement.

« Au moment où nous reprenons le cours de notre récit, un projet d'une assez haute importance occupait es

familiers du château. François Ier, peu satisfait du caractère équivoque de la position de mademoiselle d*Heilly à la cour , songeait au moyen de parer à l'espèce de réprobation publique qui, d'un moment à l'autre, pouvait rejaillir sur sa bien-aimée, car il sentait qu'elle devait avoir, en apperence du moins, un rang plus digue à la fois d'elle et de lui. Il était plongé dans de profondes réflexions à ce sujet, lorsqu'un huissier vint dire que le chancelier Duprat sollicitait l'honneur d'être admis sur-le-champ près de Sa Majesté.

« — Faites entrer, dit François avec un peu d'humeur.

« Le chancelier entra et, au froncement de sourcils du maître, il eut bien vite -compris que, dans cet instant, l'exposé d'une affaire sérieuse serait fort mal accueilli. Heureusement qu'il s'était prudemment préparé pour Ta circonstance... les premiers mots qu'il prononça déridèrent tout à fait le front du roi.

« — J'ai songé, sire, à ce que vous m'avez dit au sujet de mademoiselle d'Heilly.

« — Ah ! fort bien.

« — Et je crois avoir trouvé ce qu'il nous faut.

« — Mon cher Duprat, s'écria le roi, vous êtes un homme précieux... croyez qu'une brillante récompense ..

« — Tout mon désir est de prouver à Votre Majesté mon dévouement, reprit Duprat avec modestie. Trop heureux si ce que j'ai projeté peut obtenir son approbation.

« — Parle, Duprat, parle, mon ami.

t -— Votre Majesté souffre des propos indiscrets que soulève ici la haute fortune de mademoiselle Anne d'Heilly.

« Le roi laissa échapper de sa poitrine un soupir.

« — Votre Majesté voudrait que cette situation, quelque peu douteuse à la vérité, fût consacrée par un titre honorable, une alliance...

« — C'est cela, dit le roi, c'est cela.

« — Je crois, reprit Duprat, avoir mis la main sur notre affaire. Votre Majesté ?e souvient-elle d'un certain Jean de Brosse, pauvre gentilhomme ruiné?...

« — Qui fatigue de ses réclamations toutes les cours du royaume. Ne prétend-il pas avoir perdu tout son patrimoine?...

« — Dans les guerres qui ont ensanglanté le règne de

votre prédécesseur, oui, sire. Décidé à en finir avec lui, car en somme, on le dit brave et dévoué, je l'ai fait venir à Paris, et hier ^oir il était au cercle de la reine-mère. Votre Majesté ne l'a-t-elle point remarqué, sire?

« — Moi! es-tu fou, Duprat?... et pour quelle raison cornue, je te prie, aurais -je remarqué un gentilhomme breton, normand ou limousin, je ne sais trop lequel, qui devait avoir de la poussière à ses bottes et la tournure d'un hobereau de province? D'ailleurs, elle était là, elle, ma chère d'Heilly, ma belle Annel... et tu sais bien que tout ce qui n'est pas elle, mes yeux ne le voient point..

« —C'est juste, sire... mais c'est que lui aussi avait les yeux tournés constamment vers elle...

« — Que dis-tu ? interrompit le roi avec colère, l'insolent aurait osé!...

« — Ne vous fâchez pas , sire, le chevalier Jean de Brosse est un homme d'une naïveté incroyable et d'une vertu qui serait digne des temps primitifs. Ce que chacun sait, il l'ignore, lui... et c'est justement cette ignorance...

« — Que tu voudrais mettre à profit?... continue, Duprat, je commence à te comprendre.

a — Je n'ai plus rien à ajouter, Sire, et le peu de mots que vous venez de dire me prouvent que mon plan n'est pas loin d'obtenir votre approbation. Le chevalier est l'homme qu'il nous faut. Nous le persuaderons, nous l'éblouirons...

« — C'est assez, interrompit encore une fois le roi, qui, plus jaloux de sa dignité qu'on ne l'aurait pu supposer, voulait du moins paraître ignorer un plan dont il allait être bien réellement l'instigateur et le complice ; — c'est assez. Vous dites, Duprat, que le chevalier de Brosse est un gentilhomme dont les mérites exigent notre attention particulière. Formulez une proposition en sa faveur et nous aviserons.

« Le chancelier Duprat avait trop d'esprit pour ne pas saisir le vrai sens de cette allocution solennelle, qui servait, dans la bouche du roi, à couvrir d'un déguisement convenable une perfidie répréhensible. En homme de tact, il pen^a qu'il serait imprudent de pousser plus loin l'explication et se retira pour aller donner suite à une entreprise si savamment conçue.

«Le lendemain matin, le chevalier Jean de Brosse fut reçu en audience particulière par le chancelier Duprat. M. de Montmorency, grand connétable, se tenait appuyé à l'un des angles de la cheminée, en homme qui, sans y être directement appelé par la nécessité, va cependant prendre part officieusement à un entretien de haute importance.

« — Sur mon âme et sur mon honneur, s'écria le chevalier après avoir entendu les propositions de Duprat, vous pouvez dire, monseigneur, au roi François 1er, que je suis à lui, cœur, corps et épée, et que tout mon sang ne suftirait pas à payer les faveurs dont il me comble aujourd'hui.

« — Ce ne sont point des faveurs, messirede Brosse! ce sont bel et bien de justes récompenses, dues à votre mérite d'abord, puis ensuite au souvenir de votre père qui, dans son temps, a loyalement servi la France et le roi. Sa Majesté acquitte une dette et vous indemnise, voilà tout.

« — Voilà tout, répéta en guise d'écho la voix de M. de Montmorency.

« — Permettez, dit le pauvre gentilhomme que l'émotion faisait chanceler sur ses jambes, permettez... monseigneur... mais je me demande par moment si ce n'est pas un rêve...

« — Non, non, pardieu! vous êtes très-bien éveillé, dit le connétable.

« — Alors, reprit le chevalier, il est donc vrai que ce mariage dont vous parliez tout à l'heure...

« — Est désiré par Sa Majesté?.,, sans aucun doute.

« — Et la personne désignée...

« — Quoi ! vous le demandez encore 1...

c — Cette personne, reprit de Brosse, est bien cette... charmante...

« — Mademoiselle d'Heilly !... certainement... que, l'autre soir, au cercle royal, vous contempliez avec tant d'admiration ei d'enthousiasme...

« — Mon Dieu! que le roi est bon!... murmura le sire de Brosse devenu rêveur.

« — Le roi vous veut du bien, dit le chevalier Duprat ; voilà tout.

« — Voilà tout ! reprit une seconde fois le même écho, c'esl-à-dire la voix du connétable.'

« Le chevalier perdait la tête de joie et de ravissement. Duprat comprit qu'il ne fallait point laisser à cette fièvre le temps de s'apaiser et que si l'on ne profitait pas de cette sorte de vertige, le succès de l'entreprise pouvait se trouver compromis. Le soir même, il y eut jeu chez le roi, et les choses furent disposées de telle façon que le sire Jean de Brosse eut deux ou trois occasions de tenir la partie de mademoiselle d'Heilly. Le cœur du chevalier ne put tenir contre de si terribles assauts. Il sortit du palais amoureux fou... Le lendemain, sur le conseil de Duprat, il fit, près de mademoiselle d'Heilly, une démarche qui fut couronnée d'un plein succès. Le roi, sous le prétexte qu'il devait signer au contrat, avait voulu assister également à l'entrevue, et c'était à cette circonstance que le sire de Brosse avait attribué l'embarras très-visible qui, au moment où il adressait une humble prière à celle qui lui était destinée, avait éclaté sur tous ses traits. Cette réflexion s'était étendue pendant un instant Comme un sombre nuage sur l'horizon de son bonheur... Mais bientôt, ne songeant plus qu'à la distinction inouïe dont l'honorait son roi, il éloigna de lui toute idée qui eût été de nature à ébranler sa résolution et s'élança -fier et heureux, dans la nouvelle carrière qui s'ouvrait si belle et si séduisante devant lui...

« Huit jours après ces divers événements, lejnariage se célébrait sous les auspices du roi et de la noblesse la plus distinguée du royaume.

« Seulement, au lieu de son simple et ancien titre de chevalier, messire de Brosse inscrivit sur les registres de l'église sa nouvelle qualité et son nouveau nom : Gouver ■ neur de Bretagne et duc d'Étampes...

c Ce gouvernement et ce duché étaient le cadeau de noces du roi François Ier.

« L'époux était* rayonnant... L'épouse seule paraissait inquiète et était horriblement pâle. ..

« Cependant, autour d'eux, les compliments, les félicitations, les louanges volaient comme des paillettes d'or et des crains d'encens.

« Après la bénédiction nuptiale, il fallut revenir à la cour.

« Le roi jouissait, sans doute, du plaisir d'avoir fait deux heureux, car les mariés étaient l'objet de tous ses soins. 11

202 LKS AVENTURES

ne les perdait pas de vue... II exigea même qu'ils lai accordassent encore cette journée et exprima le souhait de les voir s'asseoir l'un et l'autre aa banquet du soir.

« Ce souhait était un ordre. Le duc et la duchesse d'Étampes s'y soumirent de bonne grâce...

« Un peu avant minuit, un carrosse emporta les deux époux vers leur hôtel. C'était la première l'ois qu'ils se trouvaient face à face et sans témoins. Le duc voulait parler, mais l'inquiétude, qui était revenue sur le front de la jeune duchesse, glaçait les mots sur sa bouche. Enfin, le trajet, qui était fort court, fut bientôt achevé. Le duc descendit le premier et, assisté de plusieurs valets, tendit le bras à sa femme qui sauta lestement à terre et franchit le seuil de la maison.

t Le duc d'Ëtampes allait en faire autant, lorsque les mêmes valets qui venaient de l'aider l'entourèrent en lui disant qu'il y avait là un grand seigneur qui voulait lui parler. Il se retourna et aperçut Duprat:

« — Monseigneur, dit-il, que signitie?

« — Remontez dans votre voiture, répondit Duprat. Nous serons plus commodément pour causer.

c Le duc regarda Duprat d'un air effaVé.

« — Écoutez, reprit ce dernier à voix basse, un grand péril menace la royauté... Des courriers arrivés à l'instant même annoncent que la Bretagne est pleine de troubles. La présence du nouveau gouverneur y est indispensable... Une heure, une minute de retard peuvent tout perdre... En retour de ce qu'à fait le roi pour vous, refuserez-vous de lui rendre un service d'où dépend peut-être la sûreté de sa couronne?...

« — Mais, monseigneur, la duchesse... ma femme !...

« — J'ai voulu vous épargner à tous deux des adieux pénibles. Je me charge de lui expliquer moi-même la nécessité de votre prompt départ... Songez que le roi compte sur vous.

« — J'obéis, monseigneur, dit le duc en baissant la tête.

« Quelques minutes après, le chancelier était redescendu du carrosse et les chevaux, lancés au grand galop, emportaient vers la Bretagne messireJean de Brosse qui, sans rien comprendre à ce qui lui arrivait, songeait involontaire-

ment à ses chagrins passés, à son élévation si rapide et à ce dénoûment imprévu.

« Un passant curieux qui eût fixé les yeux sur l'hôtel, devant lequel s'était tout à l'heure arrêtée la voiture, eût aperçu le coin d'un rideau qui se soulevait, et derrière la vitre, ainsi découverte, une ombre blanche qui semblait mesurer du regard l'échappée poudreuse de la route.

« C'était la duchesse d'Étampes, qui, émue et pourtant silencieuse, froide et cependant l'œil humide d'une larme de pitié, regardait s'éloigner celui que, par une comédie odieuse dont elle avait été forcément la complice, elle venait d'accepter pour son seigneur et mari. »

— Cette histoire est fort intéressante, dis-je au baron de Kermouan.

— Attendez, attendez, répondit-il, c'est la conclusion des choses qu'il faut voir.

Et il reprit, après avoir légèrement toussé : « Six mois environ après ces événements, un homme au teint hâve, aux yeux ardents, enfermé dans un des réduits les plus secrets d'un vieux château de Bretagne, appuyait sa tête sur ses deux mains et paraissait en proie à la plus vive comme à la plus douloureuse préoccupation.

t Devant lui se tenait un vieillard, que de sombres épreuves semblaient avoir fait arriver prématurément à la décrépitude, et dont l'âge cependant n'eût pas exclu chez un autre un dernier reste de prestance et de verdeur. Celui-là avait certainement beaucoup souffert, et chez lui les plaies de l'âme avaient hâté l'affaiblissement du corps. « Le premier de ces deux hommes était messire de Brosse, que la faveur royale avait fait gouverneur de Bretagne et duc d'Étampes.

« Le second s'appelait Jean de Montmorency-Laval, comte de Chateaubriand.

« Un long silence semblait avoir interrompu une conversation commencée. Jean de Brosse reprit en ces termes :

« — J'ai vécu longtemps en dehors de toutes les choses de la cour, monsieur le comte. Aussi n'est-il pas étonnant que je ne sache aucune des souillures qui ont déjà taché ce règne.... Vous dites donc que, vous aussi, vous avez eu à vous plaindre...

« — Écoutez, dit le comte de Ghâteaubriant d'un accent lugubre. Je vous ai jusqu'ici laissé beaucoup à deviner... Je vais tout vous raconter maintenant.

« Le duc d'Étampes s'approcha du vieillard avec une sorte d'intérêt désespéré.

« Le comte parla ainsi :

« — Celait vers l'an 1508. J'étais riche et je portais un beau nom. Ici, sous ce pâle soleil de Bretagne, brillait une fleur suave et pure, dont je me plus, fou que j'étais, à

admirer l'éclat, à respirer le parfum Ah î c'était une

belle enfant que Françoise de Foix !...

« — Françoise de Foix! murmura le duc d'Étampes, comme si ce nom lui eût rappelé un souvenir.

« — Oui... vous vous rappelez, n'est-ce pas? La réputation de sa beauté s'était répandue dans toute la contrée, et chacun s'écria, en apprenant le mariage de Françoise, que celui-là devait être bien heureux, qui avait pu, en un seul jour et d'un seul coup, lui donner le beau titre d'épouse et un nom qui valait le sien.

€ — Pourtant vous ne fûtes pas heureux? articula faiblement le duc d'Étampes.

t — Je fus heureux sept ans, répondit le comte d'une voix ferme... Sept ans pendant lesquels, à la vérité, je n'avais permis aux yeux de Françoise, de ne se reposer que sur les beaux ombrages de la forêt et les merveilles du ciel. Mais un jour, jour maudit, les soins d'un procès me conduisirent à Paris. Mon nom, mon rang m'imposaient la nécessité d'aller à la cour... le roi François s'étonna que j'eusse quitté ma femme et que je ne profitasse point de mon voyage pour la produire sur un théâtre digne d'elle... Je résistai quelque temps... mais que faire, quand le roi ordonne ?. .. Je cédai... Françoise de Foix vint me rejoindre à la cour 1

« — Ohl imprudent! imprudent! bourdonna la voix traînante de Jean de Brosse.

« — Oui... bien imprudent, vous l'avez dit... car il y a là, dans ce paradis royal, je ne sais quelle atmosphère brûlante, où les serments les plus sacrés viennent fondre comme de la neige; car il n'est pas de femme si vertueuse qui n'en sorte avec la rougeur sur le front et lé remords au cœur... car Françoise de Foix, comtesse de Château-

briant, qui avait passé pour la première fois le seuil du palais, Je sourire aux lèvres et la tête aussi haute que le cœur, en sortit un jour inquiète, rouge de honte et souillée !

« — Et alors? demanda vivement le duc.

« — Alors, alors, répondit le vieux comte dont les intonations se firent plus sombres et plus brèves, je roulai dans ma tête des projets de vengeance inouïs... J'eus un instant l'idée d'aller droit à l'infâme qui m'avait ravi mon trésor, de le souffleter du plat de mon épée, et rejetant ensuite cette arme trop noble pour un lâche comme lui, de le frapper impitoyablement d'un coup de poignard. Le ciel m'est témoin de la vérité... Si je n'accomplis point cette pensée terrible, ce ne fut ni la crainte du châtiment, ni le prestige de la royauté qui m'arrêta... Je ne craignis que le ridicule... et je vis mou épée toute prête pour l'insulte et mon poignard tout prêt pour la vengeance me tomber successivement des mains. Je ne voulais pas qu'on pût rire de moi... Je ne voulais pas qu'en me voyant passer au milieu d'eux, tous ces fades muguets du Louvre se missent à chuchoter entre eux, en se disant : Tenez, regardez cet homme !... il ose vivre, et il est déshonoré... C'est le mari de la maîtresse du roi ! ! !

c — Horreur ! horreur ! fit la voix étranglée de Jean de Brosse.

c — Que m'importait dès lors ce procès maudit qui m'avait conduit à la cour. Je quittai Paris comme un criminel qui n'ose tourner la tête et que poursuivent mille dangers inconnus. Ce fut, en apparence, une fuite sans gloire... en réalité, c'était l'héroïsme de la résignation. Les deux frères de Françoise, Lautrec et Lescun, avaient été moins scrupuleux que moi... ils avaient accepté de la même main qui leur jetait la boue au visage, des titres, des emplois, des honneurs... moi, je n'aspirais qu'à me cacher... Enfin, le roi partit pour l Italie... Ce départ fut pour la comtesse le signal d'une chute prochaine. Les favorites des rois excitent autour d'elles tant de jalousies, tant de haines ! Françoise de Foix, accablée d'outrages, songea à l'époux qu'elle avait si indignement trahi, et, se tournant vers lui dans Su détresse, elle lui demanda un asile et son pardon...

« — Et avez- vous pardonné, comte ?

« — Attendez... La loi chrétienne me prescrivait de ne pas fermer ma porte à celte qui avait partagé ma couche et porté mon nom... Je l'accueillis à son retour en Bre-

ta°"oe.

*« — Gomme le père de l'Écriture, interrompit Jean de Brosse, accueillit jadis l'enfant prodigue, en lui ouvrant

les bras...

« — Non pas,, s'écria le comte de Châteaubiand, mais bien comme un juge dont un accusé vient implorer la justice suprême. Aussi le château s'uuvrit-il pour livrer passage à la comtesse, monsieur le duc. Mais aussitôt entrée, la châtelaine devint prisonnière, de môme qu'eu se refermant sur elle, le château était devenu prison.

« — Ensuite! comte, ensuite!

« — Ensuite, ce fut une torture de toutes les heures, de tous les instants... Elle, ne m'avait pas compté les souffrances, elle; ma vengeance, à moi, ne fut pas moins généreuse, et je traitai la comtesse en femme dont le crime était sorti des limites d'une culpabilité vulgaire. Elle affectait de prier Dieu... hypocrisie ! Elle disait qu'elle se repentait... mensonge !... Elle me criait grâce... piège infâme!... Elle aurait bien ri, si je m'y étais laissé prendre... Je la lis entrer moi-même dans une chambre tendue de noir, d'où l'on apercevait le ciel à travers une grille, et là, pendant deux ans, elle put réfléchir à l'aise sur l'injure dont elle avait souillé mes cheveux blancs!...

« — Et au bout de ces deux ans ? fit le duc d'Étampes qui écoutait avidement le comte.

a — Au bout de ces deux ans, le roi revint en France. Comment l'apprit-elle, je ne sais; mais ce qui est certain, c'est que des paroles, saisies à la dérobée sur ses lèvres, prouvaient qu'un message royal ou peut-être un pressentiment l'en avait instruite... Ce fut son arrêt de mort...

« — Que dites-vous là, comte! s'écria le duc en se dressant de toute sa hauteur, pâle et l'œil enflammé.

— Je dis que le roi était en France, et que je ne voulais pas que la bien-aimée allât rejoindre le bien-aimé. Sans doute il y avait à la prison des grilles de 1er, mais le fer se lime, un gardien se corrompt, et adieu le châtiment ! D'ailleurs le cœur de celte femme vol.iit continuellement vers son ancien maître... Un soir, je vins la trouver

dans con cachot et lui annonçai qu'il fallait mourir. Elle ne poussa qu'un seul cri, un cri terrible, douloureux, infernal, dont l'écho retentit encore à mon oreille. Puis, presque aussitôt, résignée ou plutôt vaincue, elle murmura : Tuez- moi!

« — Mais le courage vous manqua, dit Jean de Brosse, dont la poitrine haletait.

« — J'avais pris mes précautions contre moi-même, reprit le comte; j'avais amené avec moi des hommes qui, jamais sans doute, n'avaient senti battre leur cœur. Sur un signe de moi, ils s'emparèrent de la comtesse de Chateaubriand, lui bandèrent silencieusement les yeux et, comme l'auraient pu faire des chirurgiens habiles, lui ouvrirent les veines en me demandant si c'était bien cela.

« — oh ! c'est épouvantable, murmura messire Jean de Brosse en se couvrant le front de ses deux mains.

« — Un instant après, la victime était morte.

« Le vieillard était calme. Le duc d'Étampes, au contraire, livide, tremblant de tous ses membres, était en proie à une agitation effrayante.

« — Pourquoi m'avoir raconté cette terrible histoire? articula-t-il enfin, mais si bas que c'est à peine si on put l'entendre.

« — Pour passer le temps... répondit froidement le vieillard à l'âme de bronze.

« Puis, se levant de son siège, il ajouta, en appuyant avec intention sur le nouveau titre de messire Jean de Brosse :

« — Monsieur le duc d'Étampes, voyez ce qu'il vous reste à faire. Adieu.

« Il y eut un assez long silence. Quand le duc leva la tête,il était seul. Le comte de Chateaubriand avait disparu.

« Cependant la duchesse d'Étampes n'était plus seulement la maîtresse du roi ; elle était aussi reine de France. Tout se faisait par elle ou pour elle; et les grands seigneurs qui étaient au timon des affaires, résignés désormais à une sorte d'autorité subalterne, ne décidaientrien sans l'avoir préalablement consultée. Elle avait même réussi à engager dans les liens d'une étroite amitié la reine de Navarre, sœur du roi, laquelle, d'ailleurs, se singularisa

parla sympathie qu'elle témoigna constamment aux maîtresses de son frère.

a 11 n'en était pas de même du Dauphin, qui n'avait pour elle qu'une affection médiocre, et de la favorite de ce dernier, Diane de Poitiers, qui la détestait cordialement... A tout soleil, il faut bien au moins uu nuage ; déjà la duchesse d'Étnmpes en était aux luttes qui finissent toujours par devenir nécessaires, quand on occupe une place enviée de tant de rivales et où l'on ne se maintient qu'à force de talents, de ruse et de beauté !

« Quinze années s'étaient passées, pendant lesquelles le Char de la favorite avait parcouru sa brillante carrière, au milieu des bravos d'une foule de courtisans idolâtres, et si parfois le souvenir de celui qu'on lui avait donné pour époux avait troublé ses rêves, jamais du moins sa présence n'éiait venue attrister le cours de ses triomphes... la duchesse du moins le croyait ainsi ; mais, dans ces moments-là, elle s'efforçait d'oublier qu'un soir qu'elle se promenait seule, sans suite, dans une des sombres allées du parc de Fontainebleau, un homme, affublé d'un manteau et couvert d'un masque, l'avait suivie quelque temps à distance, puis enfin s'était élancé sur elle, un fer nu à la main. Elle ne voulait plus se souvenir que dans son élan le masque était tombé et qu'elle avait cru reconnaître messire Jean de Brosse.

« Peu à peu, ce souvenir s'était effacé; puis la dernière trace avait fini par s'en dissiper entièrement.

« Le jour auquel correspond le présent passage de notre récit, la cour était plongée dans la plus vive affliction. On venait d'apprendre par un courrier, venu à toute bride de Perpignan, que le siège de cette ville, entrepris par le Dauphin (plus tard Henri II), avait été levé et que les troupes ennemies triomphaient. A cette nouvelle, apportée par le comte de Bossut, la maîtresse du Dauphin, Diane de Poitiers, avait pâli, car il semblait que les revers de son amant dussent rejaillir sur elle, et un signe d'intelligence fut échangé entre le comte de Bossut et la duchesse d'Élampes.

« Quelle secrète connivence pouvait donc exister entre le porteur d'une aussi triste nouvelle et la favorite du roi?... nous le saurons plus tard.

« Le roi avait un peu vieilli, et son cœur, moins susceptible d'émotion, ne ressentait plus avec autant de force que jadis l'humiliation d'une défaite.

« — Dieu se déclarera une autre fois pour nos armes, avait-il dit avec une indifférence au moins fort étrange chez un monarque français.

« Puis, jetant à la duchesse d'Étampes un regard passionné, il avait ajouté :

« — Mesdames, et vous, messieurs, j'ai besoin d'être seul... laissez-moi.

« L'ordre fut exécuté sur-le-champ. La duchesse d'Étampes seule demeura. Elle savait qu'une telle mesure ne la pouvait concerner.

« — Ma chère Anne, lui dit-il, merci d'avoir compris ma pensée. Il me lardait d'être seul avec vous.

« — Sire, je suis honorée...

« — Je sais que vous m'êtes toute dévouée, ma belle maîtresse, et en cela, vous êtes d'autant plus méritoire, que bien souvent je me suis montré indigne...

« La duchesse d'Étampes interrompit d'un gesle son royal amant qui, dans ces moments d'expansion amoureuse, s'accusait avec fianchise des nombreuses infidélités qu'il avait à se reprocher.

« — Si fait, si fait, insista François Ier ; je veux parler de mes torts, parce que j'ai résolu de les réparer...

« — Qu'enUmlez-vous parla, sire?

« — J'entends à l'avenir, ma chère Anne, vous rendre dans mon cœur la place que vous y avez si longtemps

occupée tout entière Je veux surtout que, dans ma

cour, il n'y ait pas de puissance qui ose se mesurer contre la vôtre, point de femme qui puisse vous faire ombrage, point d'a.-tre qui brille autant que vous.

s< Les beaux yeux de la duchesse étincelèrent de joie.

'< — D'ici à quelques jours, sans rien brusquer, voyezvuus, ma chère Anne, je ferai largesse au Dauphin d'un bon uouvernement dans une des meilleures provinces de France, et... tout naturellement...

« — Tout naturellement? répéta la duchesse avec

hésitation.

- Madame Diane de Poitiers le suivra.

o™. i liqâaoïijii ..

3m e vol# J4

«— Sire! sire! s'écria la duchesse en se précipitant aux genoux du roi. Comment vous remercier?

« — En m'aimant toujours, dit François.

« Le roi sortit, et la duchesse d'Étampes, pouvant donner essor à une joie qui ne redoutait plus de témoins, s'écria:

a — C'est aujourd'hui seulement que mon triomphe est complet.

« La nuit vint, et les mêmes idées d'orgueil continuèrent à la bercer. Déjà elle avait congédié ses femmes, et elle se préparait à se mettre au lit, quand un léger grattement se fit entendre à sa porte.

« — Qui peut se permettre... à pareille heure?... murmura-t-elle avec un frisson.

« Mais presque aussitôt, s'étant remise de sa frayeur, elle ajouta :

« — Ah ! le roi !

« Et rayonnante à cette pensée, car depuis peu les visites de François 1er avaient été moins fréquentes, elle se dirigea vers la porte et tira le verrou .

« Elle recula en poussant un grand cri.

« L'homme qui venait de paraître au seuil était Jean de Brosse, duc d'Étampes, de sorte qu'il n'y eut plus là une maîtresse adorée en face d'un amant épris, mais bien une femme criminelle devant un époux outragé. »

La jeune Herminieneput dissimuler ici un frémissement significatif.

Le vieillard, dont les traits s'animaient à mesure que les paroles sortaient de sa poitrine, s'arrêta un moment pour reprendre haleine et poursuivit son récit.

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