CHAPITRE LX
Sommaire : Suite et fin de la lecture du manuscrit de M. le baron de Keimouan. — Vive émotion de mademoiselle Herminie. — Kilo demande à retourner en Bretagne. — Le baron
esl triomphant. — Mes paroles en faveur de Sa Majesté. — Protestations du dévouement de la part de M. de Kermouan. — Je retourne à Versailles fort penaud. — Mécontentement de Louis XIV.. — Mademoiselle Herminie part le soir même pour Nantes avec son oncle.
« La duchesse d'Étampes voulut se souvenir qu'elle était la femme la plus haut placée de la cour, et puisant dans cette pensée un sentiment d'orgueil soudain, s'efforça de conserver son attitude hère et de recevoir sans chanceler le choc dont elle se voyait menacée.
« Mais le duc la regarda fixement jusqu'au fond des yeux, et ce regard lui fit baisser la tête et lui ôla toute son assurance.
« — Que me voulez-vous, monsieur? dit-elle tout bas.
c — Ah! ah! vous daignez me reconnaître, madame! Je vous en remercie, répondit ironiquement messire Jean de Brosse. Sur mon âme, je n'espérais pas être admis aussi facilement dans le sanctuaire d'où se répand chaque jour la rosée bienfaisante des faveurs et des bienfaits du monarque. . . Ah ! peut-être attendiez-vous quelqu'un !
c — Monsieur. ..
« — Rassurez-vous... je ne viens pas jouer ici le personnage risible d'un mari qui s'emporte et qui fait bruit... D'ailleurs, le temps, ce grand consolateur et ce grand médecin, a passé sur les plaies de mon âme et y a semé, sinon le germe de l'oubli, celui du moins d'un mépris profond et raisonné...
« La duchesse se redressa et voulut parler.
« — Je le vois, reprit Jean de Brosse avee un sourire moqueur, vos oreilles délicates ne sont pas accoutumées à des sons aussi rudes et Pépiderme en est peut-être déchirée... Mmporte, il faut bien une ombre au tableau de votre gloire. Les triomphateurs romains avaient jadis derrière leur char des insulteurs à gages, qui leur jetaient à Penvi le sarcasme et l'outrage. Je viens me faire votre insulteur, madame la duchesse, et pour vous distraire un peu de ce concert monotone d'acclamations et de flatteries qui retentissent continuellement sur votre passage, je vais vous dire, une fois enfin, ce que vous n'avez peut-être jamais entendu de votre Yie : la vérité I
« La duchesse frémit. . . Le duc continua:
« — On vous encense, on vous loue, on dit que vous régnez sur la France... moi, je dis, madame, ce qui est. Vous êtes une femme perdue, une épouse flétrie et le déshonneur dont vous vous êtes couverte rejaillit sur cette France dont vous pressurez les richesses et dont vous vendez le sang... t S
« A ce reproche, madame d'Étampes devint très-pâle et répliqua avec une vivacité sombre:
« — Que signifie ce reproche?
« — Il signifie, madame la duchesse, que la rivalité qui existe entre vous et madame Diane de Poitiers, cette autre courtisane fleurdelysée, perdra ce pays et jettera la couronne dans des désastres affreux. Gela signifie que pour nuire à madame Diane, à laquelle vous ne pouvez pardonner de répéter à tout propos qu'elle est née le jour où. Ton vous mariait, vous avez fait et vous ferez tout le mal possible à son amant, notre seigneur le Dauphin de France. Gela signifie que, poussée par ce perfide esprit de jalousie, vous avez livré à Henri Vill et à Charles-Quint ligués les secrets de l'État, sous la condition expresse que ces deux souverains élèveraient au trône le duc d'Orléans, au détriment du Dauphin son frère. . .
« —Gela n'est pas, s'écria la duchesse qui frissonnait en voyant ses desseins pénétrés par un homme à l'intelligence duquel elle avait à peine cru jusqu'alors.
« — Vous prétendez que cela n'est pas 1 Qui donc a donné avis à l'ennemi des forces du Dauphin, qui allait s'emparer de Perpignan, et qui, trahi par une influence inconnue, s'est vu forcé de lever le siège de la place?
« — Mais cet homme est fou! dit la duchesse en haussant les épaules et en rappelant à elle toute sa force.
« Et en prononçant ces mots elle tendit la main vers une sonnette . comme pour appeler.
« Jean de Brosse lui arrêta le bras et reprit:
« — Attendez. C'est la France qui vous a parlé par ma voix. Au tour de l'époux, maintenant. H y a eu dans ma vie trois instants, madame, qui sont comme des points de contact entre mon souvenir et le vôtre. Le premier se résume parle mot amour... je vous ai aimée comme un fou! Le second est tout entier dans le mot haine, car, si votre mé j
moire est aussi bonDe que vos yeux, vous devez vous rappeler l'homme armé qui vous a poursuivie dans le parc de Fontainebleau... je voulais vous tuer!... Pour le troisième, cherchez dans votre pensée, madame, quel est le sentiment le plus humiliant à la fois et le plus calme dont l'homme puisse être animé. ..
« — Monsieur, vous abusez...
« — Ah ! je vois que vous avez daigné me comprendre. . c'est le mépris.
« Jean de Brosse tenait toujours le bras de la duchesse d'Étampes. Il paraît qu'en ce moment il le serra plus fort, car elle murmura :
« — Vous me faites mal, monsieur ; lâchez donc mon brasl...
« — Non pas avant de m'être donné le plaisir de voir devant moi, à genoux, la femme qui règne sur la France... et sur le roi.
c La duchesse, brisée par le poignet de fer qui la pressait, fut effectivement forcée de se mettre à genoux.
« Un gémissement douloureux s'exhala de ses entrailles et elle s'évanouit.
« Quand elle reprit ses sens et put se relever, Jean de Brosse n'était plus là.
« Cette nuit fatale, marquée par l'apparition imprévue de l'homme qu'elle avait si gravement offensé, fut comme le signal des mauvais jours de la duchesse d'Étampes.
« Le roi François Ier, affaibli par les excès, exténué par les maladies, était sur son déclin, et malgré toutes les intrigues de la duchesse favorite qui, au bout de vingt ans de puissance, était encore la maîtresse préférée, le Dauphin se rapprochait peu à peu du trône et s'apprêtait à régner sous le nom de Henri 11.
« Enfin, par une sombre journée de 1547, on apprit qu'à la suite d'une crise terrible, François Ier avait succombé à ses souffrances.
« — Le roi est mort, vive le roi l cria-t-on tout haut.
« — La duchesse d'Étampes est morte, vive Diane de Poitiers! pensa-t-on tout bas.
« Il y eut cependant encore un simulacre de lutte entre cette fortune naissaute et cette grandeur évanouie. Diane ne conquit pas du premier coup l'immense pouvoir dont
sa rivale s'était enorgueillie pendant de si longues années. Ce ne fut, à la vérité, qu'une lutte de quelques jours, mais il y eut de part et d'autre acharnement et fureur. Au reste l'issue d'un pareil conflit ne pouvait être douteuse. Abandonnée par ceux-là même qui avaient exploité son élévation, trahie par les courtisans sans cœur qui s'étaient dits ses amis, la duchesse d'Etampes se vit, du soir d'un règne à. l'aurore d'un autre, aussi humiliée qu'elle avait été orgueilleuse, aussi abreuvée de dégoûts qu'elle avait été fatiguée de louanges, d'adulations et d'apothéoses.
« Un regard méprisant, que lui avait lancé Diane de Poitiers, au service solennel des funérailles de François Ier, lui avait révélé toutes les tortures qu'on réservait à sa vanité blessée, si elle osait reparaître à la cour. Elle prit le parti de s'en exiler elle-même.
. « Contente d'une fermeté, qui du moins donnait satisfaction à son amour-propre, elle s'imaginait priver ainsi sa rivale du facile triomphe qu'elle lui eût ménagé si elle eût eu l'imprudence de pousser trop loin une résistance inutile. Diane, à qui on donnait alors le titre de duchesse de Valentinois, ne voulut point renoncer à la joie d'écraser madame d'Etampes de tout le poids de sa générosité. Elle envoya M. de Montmorency lui porter, avec un don magnifique, la permission écrite de se retirer où bon lui semblerait.
« Celte espèce d'aumône insolente frappa la duchesse au cœur. Elle refusa tout et remit le soin de son avenir à la grâce de Dieu.
« Alors commença pour madame d'Etampes une vie d'épreuves et de persécutions, qui, pour n'avoir pas eu de retentissement dans l'histoire, n'en furent pas moins autant de coups de poignards qui firent saigner cruellement son cœur.
« Ses richesses, étaient, à vrai dire, celles du roi. Le roi mort, elle se trouva presque pauvre. Des dettes nombreuses absorbèrent les quelques propriétés foncières quelle devait à la munificence royale, et, un jour, elle se réveilla, dans le modeste réduit qu'elle avait choisi, la tôte pleine de rêves affreux et les yeux tout effrayés d'un avenir menaçant de désespoir et de misère.
« Tout à coup, une idée consolante illumina son esprit
et elle tomba dans une longue rêverie. Après avoir comparé l'éclat de son passé avec son obscurité présente, après s'être reportée par la pensée vers cette époque étincelante et splendide où les rois eux-mêmes s'inclinaient devant ellet oîi elle ne. craignait rien et où tout tremblait sous son regard, elle se rappela qu'il y avait quelqu'un au monde dont la protection lui était garantie, sinon par une affection méritée, du moins par le sentiment du devoir. Elle se dit qu'après tout elle était encore belle et qu'il lui serait facile de ranimer, même dans un cœur prévenu, l'étincelle d'un amour oublié.
« Elle quitta Paris et se dirigea vers la Bretagne...
« Au fond d'un de ces sites romanesques et sauvages qui abondent dans la vieille Armorique, s'élevait un antique château, aux murailles épaisses, aux lourds ponts-levis, aux tours crénelées. On y arrivait par un sentier profondément creusé entre deux montagnes, pareillesde loin à deux géants qui vont se mesurer. Il serait impossible de rien imaginer de plus imposant et de plus majestueux.
« Par une tiède soirée d'automne, les paysans bretons aperçurent, en regagnant leurs chaumières, une femme seule, vêtue d'un costume noir, qui tantôt gravissait lentement les rudes montées du chemin et tantôt doublait le pas, quand une pente plus favorable venait aider à la facilité de sa marche. -
« Cette femme semblait suivre une route d'après des indications précédemment données.
« Quand elle fut en vue du vieux manoir, elle fit une halte et appelant à elle un jeune pâtre qui reconduisait son troupeau :
« — Mon ami, lui dit-elle, ne pourriez- vous m'apprendre si le château qu'on découvre d'ici ne serait pas celui du duc d'Étampes?
« Le berger regarda la belle dame avec de grands yeux et hocha la tête.
c — Je n'ai pas bien entendu, dit-il.
« La duchesse répéta sa question mot pour mot.
« — Pardonnez-moi, madame, répondit-il cette fois, je n'ai aucune connaissance de ce nom-là.
« Madame d'Étampes ne s'étonna point de cette réponse. Le petit pâtre était un enfant, et à sa ligure insignifiante où
brillaient des yeux ternes et fixes, on eût cru voir un de ces pauvres idiots des Alpes qui ne savent ni pleurer ni sourire et qui vivent misérablement en dehors de tout le reste àe la création.
« — Il n'aura pas compris, pensa la duchesse.
« Et elle se remit à marcher.
« Plus loin, elle trouva un vieillard assis sur un banc do pierre, devant sa cabane. Elle l'interrogea à son tour.
« — J'ai un confus souvenir, madame, répondit le vieux paysan, du nom que vous venez de prononcer... mais le château dont vous parlez appartient à un excellent homme dont les bienfaits se répandent sur tout le pays...
« — Et qu'on nomme? interrompit la duchesse avec impatience.
« — - Et qu'on nomme messire Jean de Brosse, acheva le vieillard.
« Une amère et vive émotion serra le cœur de madame d'Étampes. Ainsi, le nom qu'elle portait, le nom dont elle s'était enorgueillie, le nom qui avait été si longtemps le talisman auquel étaient attachées toutes les faveurs et toutes les gloires de la cour, ce nom, dans le pays où elle venait chercher asile, était inconnu, méprisé, honni!...
« — Mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-elle, à quelles épreuves m'avez-vous donc réservée?
« Elle salua de la main le vieillard et poursuivit sa marche dans la direction du château, dont les tourelles avancées s'élevaient à peu de distance et jetaient déjà autour d'elle une ombre froide et triste.
« Au moment de toucher la porte, une sourde inquiétude s'agita en elle et tout son sang lui reflua au cœur.
« — Du courage 1 pensa-t-elle; du couragel iN'est-il pas mon époux? Ne doit-il pas me recevoir?
« Elle sonna. Un valet vint ouvrir.
« Cette fois, ce n'est pas le duc d'Étampes qu'elle demanda, mais bien messire Jean de Brosse.
« — Mon maître, dit le valet, a défendu de laisser entrer qui que ce soit chez lui. Cependant, si vous voulez me dire qui vous êtes, j'irai l'avertir, et peut-être...
« — Je n'ai pas besoin de vous dire qui je suis. Annoncez seulement qu'une dame désire lui parler, et je suis sûre qu'il viendra, «jiomiuu ub jun&îotè'i
« — Attendez-moi, madame, je vais essayer.
« Le valet s'éloigna. La duchesse resta à la porte du château, comme eût fait une mendiante qui eût imploré une aumône.
« Peu de temps après, on entendit résonner des pas sur le pavé de la cour, et une voix qui disait :
« — Comment tu ne connais pas cette femme?
« — Non, messire ! je ne l'ai jamais vue.
« — Une femme... chez moi ! à cette heure !
« Ici le valet se sépara de son maître, sur Tordre, sans doute, qu'il lui en avait donné, et Jean de Brosse, demeuré seul, tira lui-même le lourd verrou de la porte.
« Il faisait encore jour. Il reconnut sur-le-champ la duchesse. Un éclair de sang jaillit de ses yeux.
« — Que venez-vous faire ici ? demanda-t-il d'un Ion où la colère frémissait bien plus que la pitié.
« — Chercher un asile... et du repos, répondit madame d'Étampes, moins humblement qu'on ne l'eût pu supposer peut-être, parce que l'accent dédaigneux de son mari l'avait blessée dans un sentiment qui ne s'était pas encore éteint chez elle : l'orgueil.
« Jean de Brosse se recueillit un moment et sa pâleur témoigna du combat qui se livrait dans son âme entre ses bons et ses mauvais souvenirs. Ce furent ceux-ci qui l'emportèrent, et il répondit froidement :
« — 11 est un lieu qui s'ouvre toujours devant le repentir, c'est le couvent... un êlre supérieur à tous, qui ne refuse jamais l'hospitalité, c'est Dieu. Après ce conseil, allez où bon vous semblera, madame ; le repos que vous cherchez n'est point ici.
« Et la porte se referma, vibrante, lourde, inexorable
« La duchesse attérée, sans mouvement, sans pensée, resta fixée à sa place.
« Le valet rencontra son maître dans la cour et lui dit:
« — Avez-vous vu cette femme, messire?
c II y eut un silence. Mais bientôt, on entendit dans l'éloignement la voix de Jean de Brosse qui répondait :
« — Cette femme, sans doute, je l'ai vue, mais je ne la connais pas plus que toi!....
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c La duchesse s'éloigna du manoir d'où il lui semblait
entendre sortir des imprécations terribles et des échos menaçants.
« C'était un rêve épouvantable. Elle descendit les sentiers raboteux, sans s'apercevoir que le sang coulait de ses pieds délicats, peu accoutumés à de si pénibles efforts.
« Elle courut ainsi Joute la nuit. Elle fuyait ce pays inhospitalier, elle se fuyait elle-même...
« Dès ce jour, la vie de la duchesse d'Etampes ne fut plus qu'une série de malheurs et d'humiliations. On assure qu'elle passa les derniers temps de cette existence, devenue si obscure après avoir été si éclatante, à secourir du peu qui lui restait les partisans du protestantisme qu'elle avait secrètement embrassé.
« Quant à sa mort, nul n'en sait ni les circonstances, ni la date. Reine découronnée, favorite tombée dans l'oubli, elle n'eut pas même ce que possèdent les plus malheureux de cette terre, c'est-à-dire une tombe sur laquelle est écrit un nom, de telle sorte que, devant cette tombe et devant ce nom, un chrétien fidèle ou un ami inconnu aille parfois s'agenouiller et dire une prière. Mourir ainsi, n'est-ce pas trouver deux fois le néant?... »
A cette question, mademoiselle Herminie de Kerrnouan se leva droite et pâle devant la table, étendit le bras comme pour répondre, mais retomba aussitôt défaillante en murmurant:
— La Bretagne 1 oui!... la Bretagne!... Emmenez-moi... je veux partir.
— Vous l'entendez, monsieur le duc, dit le baron en m'adressant un profond salut, mademoiselle Herminie de Kerrnouan, ma bien-aimée nièce, demande à retourner en Bretagne. Dans une demi-heure, elle aura quitté Versailles. Veuillez, je vous en supplie, faire agréer nos humbles excuses à Sa Majesté...
— Je vous répète, monsieur le baron, rèpris-je avec une certaine amertume, que tout ceci me semble injurieux pour l'illustre personnage dont je suis ici renvoyé et le représentant.
— Non, monsieur le duc, répliqua avec un beau mouvement d'orgueil le baron de Kerrnouan, il n'y a rien ici -d'injurieux pour personne» J'ai un trésor, et je Je défends ; l'honneur, de mon nom est un dépôt que m'ont transmis
mes ancêtres, et je le garde de mon mieux. Je ne veux pas que ma nièce ait à se reprocher une action honteuse, soit !... cela n'empêche pas que je sois prêt à me faire tuer pour le service du roi.
Quelques mots s'échangèrent encore, et je revins au château sans ramener la délicieuse merveille qui devait être, cette nuit-là, la reine du bal. On me fit bien des questions auxquelles je dus répondre par des raisons plus évasives les unes que les autres, et qui, on le devine, furent loin de satisfaire Louis XIV.
Le soir même, mademoiselle Herminie de Kermouan partit réellement pour Nantes, où elle contracta mariage, environ six mois plus tard, avec l'unique héritier d'une des plus anciennes maisons du Berri.