‹ Les aventures du Duc de Roquelaure (volume 2)Chapitre 24 sur 30 · CHAPITRE LXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXI

Sommaire : Soirée chez la présidente Aubry. — D'Orgeval, le

marquis d'Alluye et Pommereuil. — Les morts tragiques. —

Événements extraordinaires. — Récits lugubres. — Chacun conte

une histoire sinistre, -r- Mon tour vient. — Le poëte Sarrazin,

— M. et madame Catelan. — Un dîner original. — L'ivresse

de Sarrazin. — Singulière attitude de madame Calelan. —

Je suis fort intrigué. — Je veux me retirer. — On me retient. —

Serment solennel que me fait prononcer Catelan. — On se remet

à table. — Correspondance amoureuse. — Effet terrible d'une

lecture à haute voix. — Un mari sans pitié. — Deux victimes.

— Les bruits publics et la vérité.— Morale très-douce tirée d'une

histoire peu gaie. — Madame de Bacqueville. — Agaceries d'une

coquette. — Je deviens difficile. — Ma résistance. — Un dizain

du poêle Maynard.

Etant un jour chez la présidente Aubry, avec d'Orgevai, le marquis d'Alluye et Pommereuil, la conversation tomba 'sur les morts tragiques et les événements qui sortent des

règles ordinaires de la vie. Chacun apportait son souvenir et disait son mot. L'un se rappelait avoir assisté à la fin déplorable du pauvre Cyrano de Bergerac ; l'autre avait été témoin du fameux duel de Guise et de Coligny ; un troisième racontait les scènes de meurtre dont il avait été le témoin oculaire pendant les troubles de Paris, au temps de la Fronde; un autre enfin affirmait avoir vu, de ses propres yeux, l'écuyer de Christine de Suède, Monaldeschi, perdre son sang à flots et rendre l'âme dans la galerie de Fontainebleau.

On battait des mains à chacune de ces noires et ténébreuses évocations.

Plus le récit était lugubre et plus on applaudissait.

— Nous avons tous dit une histoire de Croquemitaine, fit remarquer la présidente, la seule personne qui se soit tue est notre ami, le duc de Roquelaure. Cela ne me surprend pas du tout. Sa gaieté doit même se trouver ici en fort mauvaise compagnie.

— Et pourquoi cela? demandai-je à la présidente.

— Parce que nous nous occupons de sujets qui ne sauraient vous intéresser.

— Qu'en savez-vous?

— J'en juge par votre caractère habituel, cher duc. Vous êtes l'homme du plaisir léger, frivole, insoucieux. Que peuvent vous faire nos contes bleus, sinon vous assommer d'abord, pour vous assoupir ensuite?

— Il est vrai que, si j'en excepte douze ou quinze affaires personnelles où monépée a jouésonrôle tout comme une autre, j'ai plutôt vécu dans l'indifférence joyeuse d'un véritable philosophe. Cependant, que diriez-vous si je vous prouvais que tout ce que vous venez de raconter n'est rien en compara son de ce que j'ai vu moi-même, et si je vous donnais, à tous tant que vous êtes dans cette chambre, le cauchemar pour cette nuit?

— Tu veux en faire accroire, me cria de loin Pommereuil en bâillant. Pourtant, si ton intention est de nous dêgoiser un conte de ta façon, va, mon ami, ne te gène pas. J'ai fort envie de dormir. Ça m'achèvera.

— Est-ce que c'est bien effrayant? demanda nonchalamment le marquis d'Alluye. En ce cas-là, je tirerais par prévision mon épée. 11 est toujours bon d'être sur la défensive.

— Riez tant que vous voudrez, mes bons amis, raillez tant qu'il vous plaira .. mais, avec toute votre assurance, tenez-vous bien, car je vous jure que la chose n'a rien de gai.

— Cela date-t-il de loin? demanda la présidente Aubry.

— Gela doit remonter, dit le marquis d'Alluye, aux temps de Rome et de la Grèce...

— Non... aux croisades ! ajouta Pommereuil

— Nous n'irons pas si loin en arrière, répondis-je sans me démonter. L'histoire est toute récente, et vous en avez connu les personnages.

On devint plus attentif, et je repris:

— Counaissiez-vous Sarrazin ?

— Est-ce à propos des croisades que tu nous jettes ce nom à la tète? De quel Sarrazin veux-tu parler?

— De Sarrazin le poète.

— Qui était jadis à M. de Gonti ?

— Le même qui fit a Ménage cette réponse, parce que celui-ci lui conseillait d'avoir des égards pour sa femme et de coucher avec elle : « Vous en parlez bien à votre aise ! couchez-y vous-même, si cela vous convient? »

— Précisément.

— Nous le connaissons, pardieu, tous!

— Savez-vous comment il est mort?

-Assez subitement.

-la— Mais de quelle maladie?

— Ah ! il faudrait le demander à son médecin.

— Non 1 car moi seul le sais au juste.

— Oh 1 voyous, voyons, s'écria la présidente ; j'ai beaucoup pratiqué ce pauvre M. Sarrazin, qui avait toujours le talent de me faire rire, et je l'ai regretté. Nous sommes tout oreilles. Messieurs, un peu de silence, je vous prie.

— Tout marié qu'il était, repris-je après avoir remarqué que le cercle des auditeurs se rétrécissait autour de moi, tout maiiô qu'il était, Sarrazin était un fervent disciple du dieu d'amour et aimait à promener ses soupirs et ses vœux de belle en belle. Il était tombé fort épris de madame Gatelan. i89':

A ce nom, l'attention redoubla.

— Madame Gatelan, yous le savez, était une femme des

plus agréables On lui donnait même de l'esprit et une grande connaissance du monde. Malheureusement, — je veux dire, malheureusement pour elle, parce que cela ne lui a peint réussi, — elle avait le cœur très-tendre et ne savait guère résister à son caprice. Elle en eut un pour Sarrazin et les choses marchaient si bien, et ils se cachèrent si mal, que le secret fut bientôt éventé et que je l'appris, moi, par une indiscrétion de M. de Candale.

— Lequel, interrompit Pommereuil, était amoureux aussi de la Gatelan.

— Patience... nous dirons tout à l'heure deux mots de lui. Il aura son tour.

— N'interrompez donc pas Roquelaure, dit la présidente.

— Un jour, ou plutôt un soir, car six heures sonnaient, et, comme nous étions en plein hiver, il faisait fort obscur, j'arrivais de Flandre, où j'avais passé trois mois en campagne. Je n'avais pris que le temps de changer de costume et d'ôter mes bottes, et, impatient d'embrasser mes amis, je courus chez Marion Delorme, presque assuré de les y rencontrer. Tout à coup, au détour de la rue des Tournelles, je vois une fenêtre éclairée et j'entends de longs éclats de rire.

— Ah ! parbleu, me dis-je à moi-même, c'est là que Loge Gatelan... allons voir Catelan.

Je monte, je sonne, on m'ouvre.

Catelan me saute au cou.

— Eh ! s'écrie-t-il, c'est ce cher, ce bon, ce joyeux Roquelaure ! 11 ne manquait plus que lui pour que la réjouissance fût complète.

— On s'amuse donc chez vous en ce moment-ci ? demandai-je à Gatelan.

— Si on s'amuse ! vous allez vous en convaincre par vous-même. Nous avons là un ami véritable, un ami dévoué, vous savez, Sarrazin, qui est si drôle, si (in, si spirituel 1 Aujourd'hui surtout, il a un esprit d'enfer l Entrez, entrez.

Je suis Gatelan.

La table était encore mise, mais le dîner tirait à sa tin. Madame Catelan et Sarrazin se parlaient bas, mais à mon approche, ils s'éloignèrent Tua de l'autre et vinrent au-

devant de moi. Sarrazin, cependant, ne resta pas longtemps debout. Il s'assit même si brusquement qu'il faillit tomber, et que Gatelan s'écria :

— Ali ! Je pauvre sire que ce poète Sarrazin! il ne sait pas porter le vin. Il s'enivre en bavardant.

Sarrazin murmura une réponse que je ne saisis qu'imparfaitement, mais il rattrapa son verre et le vida d'un seul trait.

Catelan éclata de rire.

— Est-il drôle, ce Sarrazin ! est-il drôle !

Sarrazin, il faut que je le dise, n'avait cependant pas l'air extrêmement plaisant : ses yeux commençaient à devenir hagards, et il ne me parut pas entendre une question ou deux que je lui adressai.

Mes regards se portèrent alors sur madame Catelan.

Elle aussi s'était assise et se tenait appuyée sur la table. Un rire hébété se dessinait sur ses lèvres, et on eût juré qu'elle mourait d'envie de dormir.

— Je vous dérange, peut-être, dis-je à Catelan. Votre femme paraît fatiguée... je me retire.

— Non pas, non pas, vous resterez, Roquelaure ; quand on est en bonne compagnie, on ne se quitte jamais trop tard. D'ailleurs, j'ai besoin de vous.

— De moi 1

— Oui... de vous.

— Je suis à vos ordres.

— Roquelaure, vous êtes bon gentilhomme?

— Mon père, qui s'y connaissait, disait que les Roquelaure étaient la~ fleur de la fine fleur de Gascogne.

— Êtes-vous discret?

— Comme la porte d'un cimetière.

— Et si l'on avait à se confier à vous pour un secret d'importance?...

— On pourrait être sûr que ce secret serait aussi bien gardé qu'une bonne garnison de France par un bon régiment de Français.

— Même s'il s'agissait de l'honneur ou de la vie d'un homme?

— Surtout s'il s'agissait de son honneur et de sa vie.

— Vous avez bien pesé vos paroles, monsieur de Roquelaure?

— Je les ai pesées comme je les pèse toujours, à l'invariable fléau de ma conscience, monsieur Gatelan.

— Ainsi, quoi que vous voyiez, quoi que vous entendiez ce soir ici, vous jurez de le taire 1

— Je le jure!

— Alors, asseyons-nous et vidons ensemble un verre de vin de Malvoisie. Aimez-vous le malvoisie, monsieur de Roquelaure?

— Pourquoi pas? J'aime tous les vins, quand ils sont bons.

Madame Catelan, qui semblait accablée de fatigue, se tourna vers son mari d'un air nonchalant :

— Pourquoi n'offres-tu pas à monsieur deRoquelaure de cet excellent vin de Narbonne, que nous buvons depuis huit jours et que tu t'obstines, toi, à ne point goûter.

— Le fait est qu'il est délicieux, ajouta Sarrazin en se renversant sur le dos de son fauteuil.

«~ Goûtons le narbonne, m'écriai-je en tendant mon verre à Catelan.

— Non pas! non pas! mon cher Roquelaure, je veux que vous me disiez ce que vous pensez de mon malvoisie. Là... c'est cela. . . buvez. . . à votre santé !

— Mille grâces !

— ],ion cher monsieur de Roquelaure, pendant que ma femme et sarrazin. causent ensemble (car vous pouvez causer, mes amis, continua-t-il en s'interrompant pour leur adresser directement la parole), pendant qu'ils causent donc, permetlez-moi de vous adresser une question.

— Voyons votre question. Catelan.

— Que pensez-vous des maris trompés?

Je ne m'attendais guère à une pareille sortie. Catelan avait, sous ce rapport, une réputation parfaitement établie dans le monde. 11 n'y avait pas le plus petit doute à son égard.

— Soyez franc, me dit-il, j'attends de vous toute la vérité.

— Dame. . . vous me demandez là une chose! . . .

— embarrassante?... soit, ce n'est pas une raison pour ne pomt répondre. .. j'ai intérêt à connaître votre opinion là-iJessus.

Je restai muet.

— Tenez, reprit Gatelan, pour vous mettre plus à l'aise, je vais procéder par interrogations. Je vous demandais ce que vous pensiez d'un mari trompé. N'est-il pas vrai qu'il n'y a rien de plus drôle?

— Eh! eh!

— Et qu'on se divertit bien de sa sottise?

— Gela arrive quelquefois.

— Le pauvre homme est bafoué, ridiculisé, conspué, et il n'est pas un cuistre qui ne se croie le droit de dire sur lui son petit mot pour rire?

— Dame.. . il est possible que ce soit ainsi.

— Vous avez été marié, Roquelaure?

— Oh f trop peu de temps pour que j'aie pu avoir l'expérience de ces choses-là.

— Tout le monde n'est pas aussi heureux que vous, mon cher Roquelaure, et j'en sais plus d'un qui voudrait être à votre place.

— Pardon, dis-je à Catelan, faites-moi donc le plaisir de m'expliquer quel rapport il peut y avoir. . .

— Entre ces divers raisonnements et votre serviteur Gatelan? Je vais vous le dire. Figurez-vous que j'ai sur terre un ami que j'aime comme... un autre moi-même. Ce pauvre ami a été indignement trahi par sa femme et je lui ai promis de le venger.

— Je n'ai pas l'honneur de connaître votre ami, mon cher Gatelan, mais s'il était là, je me permettrais de lui dire que pour en venir jusqu'à la vengeance, il faut être bien sûr de son fait et n'agir point à la légère. Les apparences sont souvent trompeuses, en ces sortes de matières surtout.

— Aussi n'a-t-il résolu de se porter aux dernières extrémités, répondit Gatelan, que sur des indices parfaitement sûrs. Écoutez, voici une des épitres de la dame :

a Mon bien-aimé, quelle journée et quelle nuit ! vingtqualre heures sans te voir, c'est souffrir tous les supplices! vingt-quatre heures sans t'embrasser, c'est mourir! Figuretoi que je ne voulais pas me lever ce matin, pour essayer de rêver encore de toi. Mais Yennuyeux (c'est ainsi qu'on appelle le mari, mon cher Roquelaure) a toussé, a secoué les couvertures et s'est levé, ce qui fait que toutes mes jolies idées se sont évanouies et que j'ai bien été contrainte de me contenter de la réalité, une réalité bien laide et bien

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maussade, je te jure, mon bien -aimé, puisque tu n'étais pas là pour m'en adoucir l'amertume.

« JN'oublie pas que je serai seule demain soir. Jusqu'à ce que tu arrives, je ne vivrai pas. À demain, mon cœur et ma vie. . . à demain! »

À mesure que Catelan lisait, madame Catelan s'éloignait de la table, comme si un fantôme se fût dressé devant elle, sombre et menaçant.

Catelan mit la lettre dans sa poche, en prit une autre et dit :

— Le galant répond ainsi :

« Chère belle, un jour passé loin de ta vue chérie m'est aussi insupportable qu'à toi. Tu le sais, et cette conviction fait mon bonheur. 11 me semble que notre ennuyeux ne se contente plus de nous ennuyer, mais qu'il devient bien sédentaire. Persuade-lui donc que le soin de sa santé veut qu'il sorte et qu'il sorte beaucoup. Enfin, nous tâcherons de réparer le temps perdu. Demain soir, je serai chez toi à l'heure ordinaire. Adieu, chère belle, ou pour mieux dire à bientôt ! Je vais prier Jupiter de donner aujourd'hui de plus grandes ailes au Temps, pour qu'il me conduise le plus vite possible auprès de toi. Je le supplierai demain de rogner à Gupidon les siennes, afin qu'il nous laisse plus longtemps ensemble. »

En entendant cette invocation galante à Jupiter, Sarrazin changea de figure et imita à peu près le mouvement de madame Catelan. Il recula sa chaise- et parut chanceler.

Je commençais à entrevoir une partie de la vérité. Mais je me gardai bien de le laisser soupçonner à Catelan, et me rapprochant de lui :

— Où voulez-vous en venir? lui dis-je avec l'apparence d'un sa g-froid qui déjà n'était plus au fond de mon àme.

— Où j'en veux venir... vous allez le savoir... Mais, d'abord, qu'avez-vous donc, madame? <|u'est-ce qui vous prend, mon cher Sarrazin? Est-ce que votre dîner vous ferait mal? Tenez... mes amis... un verre d'eau... cela vous remettra tout de suite.

— Oh... oui... de l'eau... balbutia la jeune femme >n tendant le bras.

— Dj l'eau, de l'eau... répéta Sarrazin dont les dents claquaient.

Et tous deux avalèrent d'un seul trait l'eau ohp Pnfninn venait de leur verser. que utelaD

tt Mais qu'est-ce que tout cela signifie? m'écrhi ï* Pn me levant tout d'une pièce, car la scène prenait ™ ne sal s

erm^t^"1311^16 qUl m'effra^et «ne confondait — Gela signifie, répondit Gatelan d'une voix tonmnfp mie ce mari bafoué, vilipendé, conspué, c'e^ moP cela signifie que les deux amants, dont vous avez entendu tout a 1 heure un si agréable fragment de correspondance son

Lni S Z^ZrG^T et le, j°yeUX Poète Sanarin! ce?a s gmne qui faut bien que chacun ait un peu son tour et s Us ont ri de moi, eux, il est bien juste crue ie r e an^i d'eux, moi! ah i seulement mon rire £ X lugXeque le leur et les poursuivra jusqu'aux enfers ! . % qU6 m Je n écoutais plus Gatelan, j'étais près de' sa femme je la soutenais, je la pressais contre moi, je tâchaisde *.rï chauffer ses membres qu'un froid ^^SnSt^â peu ; l'émotion m'ôtait la voix, je ne pouva ai nel^r l l'aide... il eût d'ailleurs été trop tard. Ppelep a

• Madvm,e GlatelaQ n'eut 9ue le temPs de murmurer • ■~ Y 01 a huit jours, huit jours entiers que le monstre m'administre le poison dont je meurs... c'est fini ^on Dieu... mon Dieu... je brûle... de l'eau.,, pitié niS je meurs! ; pme...

Et son corps, raidi par la souffrance, s'échappa de mes mains et vint tomber à mes pieds

Je me tournai vers Sarrazin. il râlait encore mais sp« yeux étaient à peu près éteints. ' S SeS

Un instant après, il était mort.

romSelTr Sf ^ ™ *"« le silence> * *

rei7spAectacIe?0Q' m°nSieUr' m'aï0ir rendu témoin d'unPa- ^ J!°U!" qu'U existat en ce mon|le un nomme, monsieur L dSk'l*tm^ré ^ - eùt et luoi'qu'on osa trompéT ^ ne pUt Jai,!ais rire de Gatelan, le mari

- fit si j'allais tous dénoncer?

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C'était vrai!...

J'avais juré... je devais me taire.

Je sortis de cette maison maudite comme un véritable insensé, et sans regarder derrière moi.

Ce que lit Catelan, lorsque je fus parti, je l'ignore; mais ce qui se passa le lendemain fut de nature à m'étonner fort. Le bruit se répandit que madame Gatelan était morte subitement à la suite d'un dîner où elle s'était montrée, comme à son ordinaire, fort spirituelle et fort gaie. Les mêmes disaient que, par une coïncidence bizarre, Sarrazin était mort chez lui, à la même heure, des suites d'une crise qu'on croyait devoir attribuer à une mauvaise digestion.

Par quel moyen Gatelan avait-il pu transporter ou faire transporter dans son logis le cadavre du pauvre Sarrazin? Je ne l'ai pas su et je ne pense pas que ce mystère puisse jamais être éclairci. Tant que Gatelan a vécu, je me suis considéré comme lié par mon serment ; aujourd'hui, il est mort, et j'ai cru pouvoir parler.

Voyons, messieurs, et vous, chère présidente, répondez : mon histoire vous a-t-elle paru suffisamment tragique, et suis-je parvenu à vous donner le frisson?

— J'en tremble encore, dit la présidente. Pauvre madame Gatelan!... mourir ainsi!... et pourquoi, je vous le demande?...

— La chose n'en valait pas la peine. Je suis absolument de votre avis.

L'entretien prit peu à peu une tournure plus gaie, et nous tombâmes tous d'accord sur ce point, qu'il était fort heureux pour l'humanité en général, et pour les femmes en particulier, que tous les maris ne fussent point des Catelan.

— Avec de tels principes, dit Pommereuil, Koquelaure ne serait plus en vie.

— Et les maris que j'ai pu trahir ne s'en porteraient pas mieux.

— C'est bien vrai ! s'écria le marquis d'Alluye.

— Vivent les femmes inconstantes! dit d'Orgeval.

— Vivent les époux accommodants ! ajouta Pommereuil. Ceux-là, seuls, ont de l'esprit.

Et Gatelan n'était qu'un sot!

On se sépara sur cette conclusion philosophique. Elle avait rallié toutes les opinions.

J'étais venu chez le président sans mes porteurs. Madame de Bacqueville, jeune femme de quarante ans qui avait d'ailleurs encore d'assez beaux restes, m'offrit dans son carrosse une place que je ne crus pas devoir refuser Cette madame de Bacqueville, qui avait affecté une grande" émotion en écoutant l'histoire de madame Gatelan, était bien la plus incroyable minaudière qui fût au monde. Elle avait du reste beaucoup de prétentions, que l'âge n'avait pas encore affaiblies et qui la rendaient souvent assez insupportable.

Pour ne point faillir sans doute à ses habitudes, madame de Bacqueville ne me laissa pas ce soir-là un seul instant de repos. Elle trouva surtout piquant de me parler de son mari, à qui elle avait dû, je pense, donner bien du fil à retordre, mais dont les mœurs, heureusement pour elle étaient plus douces que celles du farouche Gatelan. Elle pensait peut-être m'attendrir avec ses simagrées, mais elle en fut pour ses avances, et je ne bougeai point, bien que pourtant les mantelets de la voiture eussent été soigneusement tirés et que ses deux haridelles blanches allassent au pas.

Si j'eusse eu vingt ans, peut-être me serais-je laissé prendre à ces, petits manèges de coquette. Mais j'étais parvenu à cet âge où l'on est beaucoup plus difficile et auquel l'amour d'un homme devient pour une femme à la fois moins banal et plus flatteur.

La quarantaine, que j'avais franchie, n'avait nullement affaibli chez moi le goût dominant dont ces Mémoires ont trahi le secret pour le lecteur le moins clairvoyant. Mais je mettais plus d'ordre, plus de circonspection et une meilleure entente dans le choix de mes jouissances.

Les agaceries de madame de Bacqueville me trouvèrent donc froid comme marbre et je ne pus m'empêcher de rire de ce dizain que fit pour elle, quelque temps après, le poète Maynard, bien que je lui trouve le tort d'être un peu trop brutal, défaut que je ne pardonne pas volontiers, quand on s'adresse à ce sexe charmant qui m'a valu de si charmantes heures et de si radieux souvenirs :

Alix n'a plus rien qui me touche; J'ai fait banqueroute à ses lois.

L'ébène qui reste en sa bouche Branle au vent même de sa voix.

Un rhume qui la persécute L'expose tous les jours en butte A de périlleux accidents.

Et pourtant, il faut que l'on sache Que jamais la pauvre ne crache, De crainte de cracher ses dents.

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