‹ Les aventures du Duc de Roquelaure (volume 2)Chapitre 25 sur 30 · CHAPITRE LXn · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXn

Sommaire : Coup d'œil sur les affaires du temps. — Conquête de la Flandre. — - Caractère de Louis XIV. — Séjour à Saint Germain. — Ma position à la cour. — Retour sur moi-même. — La cinquantaine. — Réflexions judicieuses sur la difficulté de ce passage. — Parallèle entre la femme coquette et l'homme à bonnes fortunes. — Conclusions différentes tirées de la diversité de la nature humaine. — Coup d'œil en arrière. — Souvenirs et regrets. — Motifs de consolations. — Il faut voir le bon côté des choses. — Mon miroir. — Petit dialogue instructif entre moi et cet intéressant meuble de toilette. — • Soirée chez la marquise de Gouville. — Les portraits en pied. — Bon mot dont madame Cornuel me rend victime. — L'esprit est sans pitié. — La table de jeu. — Minuit. — Le bal. — Une femme masquée. Mystère. — Madame la marquise de Brévannes. — Tout va s'éclaircir.

Après la mort du cardinal Mazarin, qui me causa personnellement un grand chagrin, les intrigues se multiplièrent à la cour. Comme le roi avait environ vingt-deux ans, les femmes s'étaient flattées de le gouverner aii-é aent, et dans les premiers instants de son régne cette espérance ne paraissait pas trop mal fondée, puisque le jeune souverain avait en quelque sorte voulu offrir la moitié du trône à sa première maîtresse. Les courtisans eux-mêmes se leurraient de l'espoir de renouveler le règne des favoris, mais ces illusions n'avaient point tardé à s'évanouir.

Louis XIV avait pris sur lui tout le fardeau des affaires.

Il était roi.]

Grâce à l'excellente administration de MM. Golbert et de Louvois, la France avait repris sur mer la place qui lui était due et l'armée se disciplinait avec un ordre merveilleux. La grande campagne de Flandre montra, en Tannée 1667, ce qu'on pouvait attendre de la valeur et de l'intrépidité du soldat français. Gharleroy, Tournay, Furnes, Ar~ mentières, Gourtrai firent successivement leur soumission ; et la prise de Lille, après neuf jours de siège, fut comme le couronnement glorieux de cette magnifique expédition.

Le roi, en revenant de cette campagne qui avait porté la frayeur et le découragement dans le cœur de tous ses ennemis, se rendit à Saint- Germain.

J'y possédais un pied-à-terre. C'est à partir de ce moment que j'entrai réellement dans toutes les bonnes grâces de Sa Majesté !

Jamais je n'ai vu la cour passer une aussi joyeuse saison d'hiver. L'enthousiasme pour Louis XIV était à son comble; l'affection que lui portait le peuple était universelle. On comprenait que, dans la situation précaire où. se trouvait alors l'Europe, la France ne pouvait manquer d'être appelée à de hautes destinées.

L'Espagne était livrée à une reine régente et à son confesseur; l'empire d'Allemagne venait d'épuiser ses dernières ressources dans une guerre pénible et meurtrière soutenue contre la Turquie, et l'Angleterre, affaiblie par les troubles intérieurs, avait vu tout récemment sa capitale décimée par la peste et l'incendie. La France seule, jeune et debout sur ses trophées, commandée par un roi chevaleresque et fier, se sentait assez forte pour devenir la reine du monde.

Chevalier des ordres du roi depuis l'année 1661, je me tenais continuellement à la disposition de Sa Majesté. Mes ennemis, reconnaissant enfin leur impuissance, avaient cessé de me fatiguer de leurs sourdes persécutions. Ce n'était pas qu'ils ressentissent pour moi une affection bien tendre, mais la faveur du souverain m'était trop publiquement et trop légitimement acquise pour qu'ils osassent exercer, sur les bontés dont j étais l'ob\et, un contrôle injurieux.

Je jouissais donc tranquillement du prix des services que j'avais rendus à la monarchie, et les médisances, les déni-

grations intéressées se taisaient devant la protection hautement déclarée du roi.

Je n'étais plus de la première jeunesse.

On se rappelle sans doute que j'étais né en 1617.

La date où ces Mémoires nous placent en ce moment correspond environ à l'année 1666.

J'avais donc près de la cinquantaine.

Pour les hommes qui ont eu quelques succès, comme pour les femmes à qui leur beauté a valu de nombreux hommages, cet âge est difficile à franchir.

La femme, dont la vie a eu pour but principal la coquetterie, ne saurait s'habituer à cette idée qu'un homme va passer près d'elle sans lui lancer un regard de convoitise, qu'elle assistera à un bal sans qu'on la prie à danser, qu'elle se décolletera sans qu'on admire ses épaules, qu'elle parlera sans qu'on l'applaudisse, qu'elle entrera dans un salon

sans faire tourner toutes les têtes

Ce changement de

condition lui produit absolument le même effet qu'une abdication produirait à une reine. Hier, elle avait à elle un royaume, des centaines de villes, des milliers de sujets, une armée de courtisans : aujourd'hui elle n'a plus que des serviteurs impolis qui lui font sentir toute la réalité de sa déchéance. Pauvre reine déchue ! Pauvre coquette détrônée! Tune a des amis brutaux, l'autre a un miroir impertinent qui leur disent la vérité.

J'ai toujours ressenti une grande pitié, je l'avoue, pour ces deux souveraines qui perdent leur empire à un moment voulu. Je ne sais même pas si je ne plains pas plus encore la femme qui vieillit, que l'impératrice qui abdique. Celleci a du moins encore les souvenirs de sa toute-puissance et de sa grandeur, et ces souvenirs-là sont impérissables ; l'autre n'a plus que les débris de sa beauté... et qu'est-ce que les débris de la beauté chez la femme ? qui s'en inquiète ? qui les admire ? qui les regarde ? Dire, en voyant une de ces anciennes étoiles de la Cour : Vous rappelezvous comme elle était belle / c'est lui faire monter le rouge au visage, c'est lui donner un coup de poignard.

L'homme n'est pas, à beaucoup près, aussi malheureux. Sans doute, il n'a plus pour lui celte fraîcheur juvénile qui

lui valait ces tendres œillades dont il a si souvent rêvé, dans ses nuits de flamme et de délire ; sans doute, il n'est plus le point de mire de toutes ces adorables coquettes, qui, sans l'aimer le moins du monde, tenaient à honneur de l'attacher à leur char, ne fût-ce qu'une semaine, ne fût-ce qu'un jour, ne fût-ce qu'une heure; sans doute, il n'est plus le héros indispensable de toutes les fêtes, le cavalier chéri de toutes les belles, l'objet de l'envie de mille rivaux..

Sans doute, on l'oublie un peu.

Mais il ne s'oublie pas, lui.

L'homme a cela de bon, qu'en vieillissant, il reste toujours homme, tandis qu'il y a un instant où la femme devient un peu moins femme, jusqu'à celui où elle ne l'est plus du tout. L'homme qui vieillit a beaucoup appris dans le science d'amour et il lui est permis de mettre celte science à profit. La chaleur de ses sens, loin de s'affaiblir, acquiert une énergie plus contenue peut-être, mais non moins réelle : et si le sexe charmant, dont il continue à se montrer l'adorateur, ne lui accorde plus une estime aussi publiquement affichée, il est bien rare qu'il n'en reçoive pas de temps à autre de secrets dédommagements. Les cœurs naïfs se laissent volontiers prendre à l'expérience amoureuse de l'homme vieilli dans ces sortes de combats. La coquette elle-même, sans faire montre de sa préférence, ne sait pas refuser à celui qui a si longtemps encensé ses autels une faveur dont elle sait hien que le secret sera religieusement gardé.

Personne, moins que moi, n'a la prétention de faire exception parmi la généralité de l'espèce humaine. Je ne me ferai ni pire ni meilleur, ni plus courageux ni plus résigné que je ne le suis.

Au premier moment, je fus comme tout le monde.

La cinquantaine m'effraya.

Ce que j'eus alors de retours vers le passé est incalculable. ?p

Je reportai mes souvenirs vers tous les plaisirs, vers toutes les jouissances dont la fortune m'avait, il faut le dire, si généreusement gratifié.

Je songeai à l'excellente madame de Lavernay qui m'avait si cavalièrement sacrifié le petit Groixville ; à madame de Guéménée dont j'avais si heureusement triomphé en

feignant de la prendre pour sa suivante Pelloquin ; à madame d'Alibon qui me donna l'heure du berger à sa fenêtre et pour ainsi dire en présence môme de son bêta de mari; à madame de Lesdiguières, dont l'amour fut si tendre el l'amitié si parfaite ; à madame Gorbin, charmante petite bourgeoise du faubourg Saint-Antoine, qui m'avait prouvé qu'on savait aimer aussi bien à la ville qu'à la cour ; à Madelon Tiquet dont j'avais remplacé le mari le premier jour de ses noces; à la gentille madame Tambonneau, qui, un jour, avait ri si fort qu'elle n'avait pu rien me refuser de ce que je lui demandais ; à ma femme, si vivement chérie et si promptement perdue... à tant d'autres enfin, dont j'ai consigné les noms dans ces Mémoires, comme ils sont gravés dans mon cœur.

Quelle revue ! quelle séduisante auréole ! mes yeux en furent éblouis...

Puis, rentrant en moi-même, je me demandai :

— Est-ce que je vais être obligé d'abdiquer ? est-ce que mon règne serait fini?

A cette double question, mon orgueil fît un énorme soubresaut.

— Et pourquoi abdiquer? ripostai-je avec la dignité d'un monarque à qui l'on voudrait forcer la main. Pourquoi briser moi-même ce sceptre que tant de jolies et blanches mains m'ont aidé à porter ? Suis-je paralytique, boiteux, catarrheux, courbé, cacochyme? ai-je des infirmités qui m'obligent à me coucher de bonne heure, à boire de la tisane ou à prendre des lavements?

« Non ! mille fois non !

« Tout au contraire.

« J'ai le pied leste et l'œil excellent.

« Voir et marcher, voilà les deux conditions principales de l'amour.

« Quant à mon cœur, j'ignore s'il a des rides, mais je sens parfaitement qu'il jouit de la santé la plus robuste. Oui, mon cœur se porte à merveille. Il donne, par minute, le nombre de pulsations convenu ; il bat plus fort quand c'est nécessaire ; il se modère quand il le faut. A l'aspect d'un joli minois, je le sens bondir et danser comme si je n'avais que vingt-cinq ou trente ans... J'ai encore un goût très-prononcé pour les actions héroïques et les sentiments

généreux; j'aime la campagne, les beaux sites, la fraîcheur des forêts, le bruit des ruisseaux, tout ce qui porte, en un mot, l'imagination et le cœur a rêver. Que me manque-t-il I donc pour continuer à remplir toutes les conditions d'une nature disposée à tous les genres de tendresse '? rien, ce me semble.

« J'ai plutôt quelque chose de trop, une dizaine... une » quinzaine d'années peut-être...

« Eh pardieu ! ne faut-il pas s'entr*aider, et les choses d'amour ne constituent-elles pas , entre tous les membres de l'humanité, une sorte de solidarité commune qui doit nous engager les uns et les autres à glisser sur certains inconvénients dont nous ne sommes pas maîtres et à fermer les yeux sur des défauts dont chacun de nous ne saurait être exempt, un peu plus tôt, un peu plus tard ? »

Tels étaient les raisonnements auxquels je me livrais pour adoucir l'amertume de ce passage, si difficile à franchir dans la vie de l'homme. Je dois le dire : ils réussirent à me consoler complètement et il me sembla que cette philosophie me rajeunissait.

Je me souviens, comme si j'y étais encore, du jour où je me posai à moi-même ces diverses questions. Je me rappelle toute la satisfaction intime dont j'éprouvai la bienfaisante influence lorsque je les eus ainsi résolues.

Pour achever de me consoler, j'eus recours à un moyen assez puéril qui, du reste, faillit tout gâter.

Je me rendis dans mon cabinet de toilette et me regardai dans mon miroir.

Ici, mes sensations se modifièrent.

Les miroirs ne sont pas courtisans, ils ont une langue à eux qui se fait entendre des plus sourds, de certaines façons de s'expliquer qui enlèveraient le doute à l'esprit le plus indécis et le plus rétif.

Ce miroir, sans trop se soucier des lois de la politesse, m'avertit tout bas que mon nez, légèrement épaté jadis, commençait à ressembler furieusement à un éventail ; — que mon front était rayé de certains petits sillons que les personnes jalouses ou mal intentionnées prendraient très-certainement pour de belles et bonnes rides ; — que mes yeux, dont les paupières se plissaient, n'avaient plus leur éclat d'autrefois; — que la pointe de mon menton devenait de

plus en plus menaçante ; — que mes joues pendaient outro mesure; — que les poils de ma barbe pointaient à blanc;

— que mes cbeveux étaient comme les poils de ma barbe;

— que ma bouche avait perdu ce frais coloris qui faisait passer sur l'imperfection qu'on lui pouvait reprocher; — qu'en un mot, ma tète n'avait aucune espèce de ressemblance avec celle d'un Apollon ou d'un Narcisse, et qu'en définitive, je n'étais plus le joyeux, le frivole, le brillant gentilhomme d'autrefois.

Toutes ces vérités étaient très-dures, ce qui n'empêcha nullement le miroir de me les jeter àla face, l'une à la suite de l'autre et sans le moindre ménagement.

Je fus un instant ébranlé, je l'avoue, par cette avalanche peu flatteuse de duretés auxquelles je n'avais pas le mot à répondre.

Mais bientôt, reprenant courage et adressant un dernier coup d'œii interrogateur à cet insolent mentor qui se permettait de me défiler un chapelet aussi mortifiant, je retrouvai mon assurance et ma résignation premières.

Ce visage, si rudement traité, ne me parut plus aussi désagréable qu'il m'avait semblé d'abord. J'y retrouvai de la finesse, de la causticité, je ne sais quelle expression de malignité rieuse qui avait survécu aux injures du temps. Ma taille avait d'ailleurs conservé une sorte d'élégance, et la santé parfaite dont je jouissais donnait à toute ma personne un air de satisfaction qui n'avait rien que d'attrayant.

— Bah! m'écriai-je en forme de conclusion et pour répondre à toutes les objections que pouvait m'opposer ma modestie, — en ces sortes de matières, raisonner n'est rien, agir est tout. Nous agirons, mordieu !... et nous verrons si nous sommes encore capable de plaire, oui ou non !

Et là-dessus, procédant à ma toiletteet me faisant le plus beau possible, je courus passer ma soirée chez une certaine marquise de Gouville.

C'était une maison fort gaie où il y avait toujours grande affluence. J'y trouvai madame de Brégis, dont la beauté était bien fanée, et qui, dit-on, s'occupait alors sérieusement de devenir dévote, la duchessse de Richelieu, madame de Gastelnau, M. d'Humières et madame Corn uel.

Il y avait longtemps que je n'étais venu chez cette madame de Gouville.

Mon arrivée fut saluée par une acclamation unanime, dont j'avoue que je fus infiniment flatté.

On verra, par la suite de ce récit, comment et pourquoi cette soirée chez la marquise, où il ne se passa d'ailleurs rien de fort remarquable, est toujours demeurée dans mes souvenirs.

J'y fus la victime d'un propos assez désobligeant, et le hasard voulut que j'y engageasse, à peu près sans le vouloir, une des plus agréables intrigues dont j'aie jamais été le héros.

La conversation étant venue à tomber, par je ne sais trop quelle raison, sur la manie qu'on avait alors de faire faire son portrait en pied, et de grandeur naturelle, chacun fut appelé à dire son avis. Madame de Casteluau, qui venait de se faire peindre, tenait ferme pour les bonnes raisons qu'elle avait eues d'agir ainsi, et prêchait véhémentement pourson saint, disant qu'un portrait qui ne venait que jusqu'à la taille, n'était véritablement point un portrait, mais seulement une partie de vous-même, et une partie fort désagréablement présentée, puisqu'on avait l'air de s'être fait couper en deux. M. d'Humières était d'un sentiment pareil à celui de madame de Gastelnau, et déclarait que, pour sa part, son intention était de commander son portrait en pied et de l'offrir en cadeau à sa femme le jour même de sa fête, qui devait arriver bientôt.

— Je comprends parfaitement vos raisons, dis-je alors à d'Humières, vous êtes un des meilleurs soutiens de l'armée, cher marquis, et vous avez tous les droits possibles à cette distinction dont vous vous jugez digne, et que chacun s'empressera de ratifier. Mais, là, en conscience, croyez-vous qu'il n'y ait pas quelque chose de risible dans cette singulière manie qu'ont aujourd'hui nos plus petits procureurs au Chàtelet de se faire peinturlurer, comme s'ils étaient de nobles rejetons de la haute noblesse de France ou d'illustres guerriers, anoblis en même temps par la valeur de leurs ancêtres et l'éclat de leurs propres exploits? Je suis d'avis qu'il y a là un abus criant, contre lequel devraient se révolter tous les gens de quelque valeur et de quelque esprit.

A cet endroit de ma période, je m'aperçus que j'avais for-

tement choqué, sans en avoir réellement eu l'intention, une des personnes les plus spirituelles de ce temps- là, madame Cornuel. En effet, ce que je disais tombait d'aplomb sur elle, puisque la faiblesse que j'attaquais avec si peu de ménagement pouvait être reprochée à monsieur son père, qui avait eu chez lui jusqu'à trois tableaux où il posait en grand vainqueur, bien qu'il ne fût pourtant que le très-petit et trèsmince intendant de feu M. de Guise.

Aussi, essayant de réparer, autant que possible, l'espèce de pas de clerc que je venais de commettre, m'écriai-je en me mettant moi-même en scène :

— Je vous demande, d'ailleurs, madame, si, dans la matière qui nous occupe, on ne doit pas se préoccuper tout d'abord de la valeur intrinsèque de sa propre personne? Ainsi, moi, par exemple, j'ai toujours reculé devant un honneur que j'aurais cru immérité, je me suis contenté d'un porlrait en buste que vous avez pu voir dans le grand salon de mon hôtel, à Saint-Germain, et en effet, si je voulais aujourd'hui, moi qui ne suis pas encore maréchal de France comme feu mon père, me donner les airs d une représentation pédestre, et prendre dans un tableau à cadre d'or l'attitude d'une statue, ne me trouverait on pas souverainement ridicule? je vous en fais tous témoins ! Le portrait de Roquelaure, ainsi drapé en empereur romain, ne ferait-il pas rire les moqueurs et les plaisants? à quoi ça ressemblerait-il? à rien !...

— Si lait, répondit madame Cornuel en me regardant du coin de l'œil, en y mettant une queue, ça ressemblerait à un singe.

Malgré l'amitié qu'on avait pour moi, ce mot de madame Cornue! fut accueilli par des applaudissements universels. Tous ceux que j'avais choqués par ma franchise ne furent pas fâchés de prendre, séance tenante, leur revanche, et je fus abîmé par une avalanche de quolibets auxquels il me l'ut tout à fait impossible de répondre, vu leur nombre et leur confusion.

Je dus me reconnaître vaincu, et je m'esquivai dans une pièce voisine ou l'on jouait un jeu d'enfer.

Je m'assis à une table de biribi, bien décidé à me venger sur la bourse de. mes adversaires du petit échec où madame Cornuel m'avait volontairement exposé.

Ce moyen me réussissait, et je me félicitais déjà de la protection visible que m'accordait l'aveugle Fortune cette divinité des jeux de hasard, lorsque j'entendis minui't son-

C'éfait l'heure à laquelle on devait commencer les danses et eu\ rtivement l'hôtel de Gouville se remplissait de nersonnes masquées. F

La danse n'était plus de mon âge, et je n'aurais pas quitté une partie qui me divertissait fort, si une petite voix n'eût retenti a mon oreille, prononçant avec mystère et timidité ce simp.e appel.auquel je ne pouvais m'empêcher de répondre:

-- Monsieur de Roquelaure serait-il assez bon pour me rendre service? y e

p Je retournai brusquement la tête et vis une dame masquée legerem-nt inclinée sur le dos de mon fauteuil

tette dame avait de superbes cheveux noirs, et une neau admirablement blanche. p

Je me levai avec empressement.

Un second examen me disposa encore plus favorablement envers cette belle créature... je dis belle, car ses épaules, sa gorge, ses bras, tout ce qui se voyait enfin, était d'une periection a peu près incontestable.

— Que puis-je pour vous, madame? Ai-je l'honneur de vous connaître? ue

— Vous pouvez beaucoup pour moi, me répondit-elle ^cependant nous n'avons jamais eu de relations ensem-

— Mais vous m'avez vu quelque part?

— Je vous rencontre aujourd'hui pour la première

— Alors, c'est donc sur ma réputation?...

— Précisément. Je sais que vous avez un bon cœur aue le dévouement est chez vous un besoin de nature, et que

ÏK»d^^T*4^to' V0US ^ope/ce 2™ ?ort? p0UrqU1 je m,adresse à v°us, ai-je

— Fournissez-moi, je vous en supplie, le moyen de vous prouver sur-le-champ le contraire 1

— Eh bien, suivez-moi.

— Volontiers... voulez-vous accepter mon, bras?

— J'allais vous le demander.

— Où faut-il que je vous conduise?

— Au milien de la foule, aux endroits où il y aura le plus de monde. Je vous cuirai pourquoi.

Madame de Gouville était en ce moment au milieu de son salon, faisant les honneurs de sa fête aux nombreux invités qui se succédaient sans relâche à la porte d'entrée.

Bientôt, on entendit les violons, et les danseurs se mirent en mouvement.

— Ne voulez- vous pas danser? dis-je à mon inconnue. Quoique je ne sois plus jeune, je m'acquitterais de mon rôle tout aussi bien qu'un autre; seulement, il me semble que, pour une sarabande ou une pavane, vous auriez pu faire un meilleur choix.

— Je n'ai nulle envie de danser, me répondit-elle, venez avec moi dans l'embrasure de cette fenêtre, je vois deux sièges vides, nous y prendrons place, je vous expliquerai ce que je désire de vous.

— Mais ne puis-je au moins savoir qui vous êtes?

— Je suis... au fait, pourquoi vous le cacherais-je ? Je suis la marquise de Brévannes,

— Parente de madame de Sain tôt.

— Justement.

— Tous vos amis sont les miens, marquise; puissé-je être bientôt des vôtres !

— 11 ne tient qu'à vous, monsieur de Roquelaure.

— Alors, nous pouvons déjà nous donner la main. Nous échangeâmes un serrement de main furtif, et nous

allâmes nous asseoir. On était si occupé à danser, que personne, fort heureusement, ne lit attention à nous.

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