CHAPITRE LXIV
Sommaire. — La rue Plâtrière. — Nous faisons, madame de Brévannes et moi, faction en pleine rue. — Une maison suspecte.
— Les femmes résolues. — Trois heures du matin. — Nous louons une chambre pour la moitié de la nuit. — Un poste (l'observation. — Singulière représentation que nous donnent le marquis de Brévannes et la comtesse de Choisy. — Assauts amoureux. — -. Petits détails galants. — Une crise nerveuse. — Cela va mieux. — Entretien raisonnable. — Aperçu ingénieux sur la jalousie considéré© comme passion. — Discussion régulière. — Des docteurs en Sorbonne ne feraient pas mieux. — Décidément le diable veut nous tenter. — Encore Brévannes et madame de Choisy. — La contagion de l'exemple. — Théorie de la vengeance. — Mise en pratique de la théorie. — Retour de jeunesse. — Dix minutes de bonheur. — La peine du talion.
Nous marchâmes ainsi environ une demi-heure. Tout à coup, notre cocher s'arrêta.
— Qu'ya-t-il Picard? <
— Monseigneur ne m'a-t-il pas ordonné d'imiter en tous points le carrosse qui nous devance?
— Oui.
— Le carrosse s'est arrêté, monseigneur.
— Et où sommes-nous ici ?
— Rue Plâtrière, monseigneur, à cinquante pas de l'hôtel d'Épernon.
Picard sauta lestement en bas de son siège, et tira le marche-pied.
Je descendis le premier.
Madame de Brévannes s'élança, et je la reçus pour ainsi dire dans mes bras.
La nuit était belle et chaude, car nous étions au mois de septembre, et l'été s'étanl montré cette année-là fort tardif, les étoiles couvraient le ciel, et l'obscurité n'était pas assez profonde pour empêcher absolument de distinguer (es objets. Le masque de la marquise tomba, et je pus juger dès ce moment combien Brévannes était criminel d'aller porter ailleurs des hommages que sa femme méritait à si juste titre. Je fis aussi, à part moi, cette réflexion, qu'il eût pu mieux placer son infidélité, car la petite Choisy, créature très-spirituelle, sans doute, valait tout au plus un de ces caprices dont un gentilhomme peut jusqu'à un certain point se permettre la satisfaction, mais pour lequel il aurait grand tort de sacrifier la plus mince parcelle de sa considération ou de son honneur.
Ces réflexions, assez mal à leur place d'ailleurs, dans un pareil moment, furent interrompues par le cours tout naturel des événements.
J'offris le bras à la marquise, et après avoir recommandé à Picard de remonter sur son siège pour nous attendre, nous nous dirigeâmes du côté du carrosse qui avait conduit Brévannes et madame de Choisy-
— Tenez, me dit la marquise, les voilà... c'est dans cette maison qu'ils ont affaire... voyez-vous.,- ils ne se quitteront pas... écoutez... mon mari a frappé deux petits coups... on ouvre... ils sont entrés!
Elle prononça ces trois dernières paroles avec l'accent douloureux du découragement.
Mais aussitôt retrouvant une nouvelle énergie :
— Venez, reprit-elle d'une voix tremblante, je veux savoir à quel étage ils vont monter.
— Ce sera la chose la plus facile, répondis-je en menant madamie de Brévannes vers ta maison1, car il n'y a de lumière à aucune des fenêtres, et celle qui va s'éclairer nous indiquera tout naturellemenft ce que nous désirons savoir.
— G est cela, dit-elle, attendons.
Cette maison, soit dit en forme de parenthèse, n'avait pas lamine la plus honnête du monde, non pas qu'elle fût de laide apparence... Au contraire... les murs blanchis à
neuf témoignaient de réparations récentes, et rien au de- 1 hors ne donnait lieu de croire qu'elle fût mal habitée. Et ? cependant on sentait, en la regardant attentivement, que ces murailles-là avaient dû abriter plus d'un mystère et \ cacher plus d'un larcin. On eût dit un couvent... Mais quel j couvent, bon Dieu!... un de ces couvents placés sousl'in- I vocation de la tendre Vénus, et où la seule divinité, bien véritablement reconnue, est celle de maître Cupidon.
Pendant qu'à tort ou à raison, je formais ces conjectures, la lumière attendue se montra.
C'était au deuxième étage. Atraversles rideaux de mousseline blanche qui ne s'étendaient que sur les deux vitres inférieures, nous vîmes s'agiter trois silhouettes, qui, à coup sûr, n'étaient autres que celles de nos deux amoureux, et probablement de l'hôtesse qui jouait son petit rôle innocent d'introductrice complaisante et discrète. Cinq minutes se passèrent.
Madame de Brévannes ne bougeait pas.
Elle se contentait de regarder fixement la fenêtre éclairée. J'étais fort intrigué, je l'avoue, de savoir où elle voulait en venir, et à quoi elle allait se décider.
— Marquise, hasardai-je enfin pour faire cesser cet état d'incertitude, vous devez malheureusement reconnaître que vos soupçons n'étaient que trop fondés. Brévannes vous trompe indignement. Ceci ne peut plus faire l'objet d'un doute, ni pour vous, ni pour moi. Qu'allons-nous faire maintenant ?
— Ce que nous allons faire ?
— Sans doute, il faut bien prendre un parti.
— Aussi bien y ai-pensé, répondit la marquise avec un incroyable sang- froid. Je me suis déjà donné le plaisir d'apprendre comment s'exprime mon époux, M. le marquis de Brévannes, lorsqu'il est épris de charmes plus puissants
que les miens J'ai pris la peine de le suivre au milieu
même de sa bonne fortune et de l'accompagner jusqu'au mystérieux réduit où il cache son bonheur au monde entier, — c'est bien le moins qu'après m'être si fort avancée, je ne laisse point ma besogne en chemin et que je m'assure, ici même et cette nuit même, du temps qu'il lui faut pour déclarer et prouver son amour à l'objet nouveau de sa noble passion.
— Quoi! vous voulez rester ici?
— Jusqu'à ce qu'il sorte, oui, monsieur de Roquelaure, et si vous ne vous sentez pas le courage d'en faire autant, abandonnez-moi, retirez-vous, je demeurerai seule.
— Et vous avez pu supposer que je serais assez lâche !.. La marquise me tendit affectueusement la main.
— A la bonne heure, repris-je en approchant cette main de mes lèvres, vous ne disiez pas ce que vous pensiez, j'en étais bien sûr. Mais voyons, marquise, soyons raisonnable.
— Je ne demande pas mieux, pourvu que vous ne me proposiez pas une chose impossible.
— C'est-à-dire, répliquai-je en souriant, que vous me promettez d'être de mon avis, pourvu que cet avis ne soit pas différent du vôtre. J'accepte la condition, bien décidé que je suis à ne faire que vos volontés.
— Vous êtes bon, murmura-t-elle.
— Attendez... ne vous hâtez pas de me complimenter, car c'est une objection que j'ai à vous soumettre.
— Voyons cette objection.
— Marquise, savez-vous l'heure qu'il est?
— Trois heures après minuit, peut-être.
— Savez-vous où nous sommes?
— Votre cocher nous l'a dit : rue Plâtrière, à peu de distance de l'hôtel d'Épernon.
— C'est cela.
— Vous voyez que j'ai ma tête parfaitement à moi.
— Eh bien ! croyez-vous qu'il soit très-convenable que vous, marquise de Brévannes, et moi, duc de Roquelaure, nous nous trouvions seuls à trois heures du matin, rue Plâtrière, non loin de l'hôtel d'Épernon, les pieds sur le pavé et le visage au vent ?
— Cela n'est peut-être pas très-convenable, comme vous me le faites juJicieusement observer, répondit madame de Brévannes ; mais, comme il faut que cela soit, toute réflexion devient foi cément inutile. J'ai dit que je resterai.... jeresierai...
— Cette résolution annonce un cœur déterminé, repris- 1 je en m'inclinant, et je ne puis qu'y applaudir, car j'aime S le courage, sous quelque forme qu'il se présente et en | quelque lieu que ce soit, mais...
— Encore une objection !
— Elle est de peu d'importance et n'attaque en rien votre volonté!
— Continuez alors.
— Ne serait- il pas possible de tout concilier ? Je crois en avoir trouvé le moyen,..
— Si la chose est faisable, je n'y mettrai point d'obstacle.
— Bien vrai ?
*— Bien vrai!
— Entendons-nous. Quel est votre désir? N'est-ce pas de garder votre poste d'observation pour guetter votre infidèle, savoir combien de temps aura duré son rendez- vous, et pouvoir provoquer ensuite une explication à la s.ite de laquelle, vaincu et mis au pied du mur par l'exactitude de vos renseignements, il sera obligé de déposer les armes et de confesser honteusement sa faute?
— C'est là en effet tout ce que je veux.
— Vous serez satisfaite, marquise, et bien au delà de ce que vous espérez... c'est moi qui vous le dis.
A peine avais-je prononcé ces mots que je me retournai du côté de la maison devant laquelle nous avions établi notre quartier général d'observation, et qui, par conséquent, faisait face à celle où Bré vannes et madame de Choisy avaient pénétré dix minutes auparavant.
A mon tour, je frappai deux petits coups.
Il faut dire que j'avais'apercu au-dessus de la porte d'entrée une enseigne qui m'autorisait pleinement à en agir ainsi. C'était une maison garnie.
— Que voulez-vous ? s'écria madame de Brévaanes.
— Chercher un abri.
— Est-ce que vous connaissez quelqu'un dans celte maison?
— Ce n'est pas nécessaire. On y fait tout de suite connaissance, moyennant cinq ou six écus.
— Comment! sans me consulter?
— Ah ! rappelez -vous, marquise, que vous m'avez donné pleins pouvoirs.
— Mais puis-je sans me compromettre?...
— Le danger n'est-il pas plus grand en pleine rue?
— C'est vrai... cependant...
— Marquise, vous ne songez pas à un autre inconvénient qui nous menace si nous restons dehors.
— Quel inconvénient?
— Votre mari peut nous voir.
— C'est vrai.
— La comtesse elle-même vous reconnaîtrait...
— Miséricorde !
— Et alors, vous comprenez... quelles railleries !..» quel scandale!...
— Vous avez raison.
— Nous voilà donc enfin du même avis...
— Oui... mais un mot encore.
— J'écoute.
— De cette maison, verrons-nous ce que nous voulons voir?
— Nous demanderons une croisée sur la rue.
— A la bonne heure !
— Sans cela, point d'affaires.
— Oh! de cette manière, tout est au mieux.
— Vous voyez donc bien qu'on peut se fier àmoi. Pendant ce petit dialogue, l'hôte avait eu le temps de
mettre ses chausses et de venir demander à travers le trou de la serrure, d'une voix tremblottante et aigrelette ;
— Qui va là?
— Un gentilhomme qui demandel'hospitalitépourlanuit.
— Ah! c'est qu'il est bien tard.
— 11 n'est jamais trop tard pour profiter d'une bonne aubaine, imbécile que tu es.
Et ayant avisé une ouverture en forme de losange pratiquée au haut de la porte, j'y fis passer ma bourse, en criant à l'hôte récalcitrant :
— Tiens, empoche ceci, c'est pour l'entrée, tu en recevras autant à la sortie; seulement tâche de te dépêcher.
L'argument était sans réplique.
La porte roula sur ses gonds.
C'était une bonne tête de cerbère. Agé d'une soixantaine d'années, sec comme un pendu, les cheveux d'une teinte douteuse, l'œil creux, le menton fort avancé en pointe, et la bouche complètement dégarnie de ses meubles les plus nécessaires; on eût dit un de ces vieux alchimistes qu'on brûlait autrefois en France, sous forme de passe-temps, après leur avoir persuadé qu'ils étaient sorciers, ce dont ils étaient fort loin de se douter eux-mêmes.
— As- tu à nous donner une pièce sur le devant?
— Oui, monseigneur.
— A quel étage?
— Au troisième.
— Va pour le troisième. Monte le premier, et éclairenous.
Un instant après, nous étions installés, madame de Brévannes et moi, dans une chambre, fort modeste, il est vrai, mais où il ne manquait à peu près rien de ce qui est indispensable à la vie.
11 y avait une table, un miroir, deux fauteuils, quatre chaises... et un lit.
Tout cela était fort simple, il est vrai, mais aussi trèssuffisant.
Nous nous enfermâmes, absolument comme deux bons époux qui voyagent et qui s'arrangent le plus commodément possible pour passer une bonne nuit.
La marquise n'était sans doute pas accoutumée à se donner tant de mouvement. Elle s'assit tout essoufflée, mais sans oublier toutefois de se placer devant la croisée, de façon à ne point, perdre de vue la maison qui devait être pour nous l'objet d'une surveillance si continuelle et si active.
Moi, je m'occupai d'allumer des bougies, d'inspecter un peu l'ameublement de nore petit ménage improvisé et de rajuster mon costume que le bal et cette promenade nocturne avaient singulièrement fripé.
Tout à coup madame de Brévannes laissa échapper un cri.
— Qu'est-ce que c'est? m'écriai-je, comme si j'eusse été réveillé en sursaut par quelque vacarme imprévu.
— Rien... oh! rien... Mais, c'est égal, mon Dieu!... si on allait nous voir.
— Si c'est là ce que vous craignez, rien n'est plus simple que de vous rassurer : éteignons les bougies.
Et d'un double sou (fie, je relis l'obscurité.
Puis, comme madame de brévannes ne disait plus rien et continuait au contraire de fixer ses regards dans la direction de la fameuse fenêtre, je vins à elle et réitérai ma question.
— Faites comme moi, dit-elle... et vous saurez ce que je ne puis vous dire... Regardez.
fortune avait eu des témoins invisibles, et que ces témoins n'étaient autres que la marquise et moi.
II poursuivit sans sourciller sa vie d'intrigues et de plaisirs.
Sa femme, que je suis loin de blâmer, profita de mes leçons et ne s'amusa plus aux bagatelles de la jalousie.
A chaque nouvelle maîtresse de Brévannes, elle prenait un nouvel amant.
Elle appelait cela : La peine du talion.