A LA SOEUR MANDANE
— Le fantôme avait-il une queue?
— Très- certainement.
Après des indices aussi certains, il n'était plus possible de douter.
Le chapitre, composé d'hommes éclairés, fut unanime.
C'était le diable !
Après cette équipée, dont les suites pouvaient être de nature à ne le point faire rire, le chevalier, plus prudent qu'on ne l'aurait supposé, d'après la légèreté de son caractère, ne se hasarda plus de longtemps dans le voisinage du couvent de Notre-Dame-de-Bon-Secours. On dit même, mais je ne l'affirmerais pas, qu'il fut près d'un an sans passer par la rue de Gharonne. Le fait est qu'après tout, on se fût bien gardé de l'inquiéter, car le couvent et les gens d'église eux-mêmes étaient aussi intéressés que lui à ce que l'affaire ne fût point ébruitée.
Le chevalier de Roquelaure était grand partisan des voyages. 11 serait difficile de prouver qu'il soit jamais resté trois mois de suite dans le même lieu.
Jamais on n'a vu un masque plus changeant, plus mobile que celui de sa physionomie.
D'une minute à l'autre, il prenait des airs de folle gaieté, ou bien l'extérieur d'un homme qui revient d'un enterrement.
Il avait du reste un grand avantage, c'est que lorsqu'il voulait plaisanter, il se gardait bien de rire à l'avance, comme font certains bouffons de société, qui ne savent pas que le meilleur moyen de laisser ses auditeurs froids et ennuyés est de paraître leur faire pressentir d'avance une drôlerie.
Un jour que nous étions rassemblés pour une partie de biribi, chez M. de Montbazon, le chevalier de Roquelaure entra.
On lui adressa des compliments de tous côtés. C'est à peine s'il eut l'air de les comprendre. 11 salua l'assistance d'un air indifférent et alla s'asseoir au coin du feu.
Là, il se mit à tisonner et resta une grande heure sans rien dire.
De temps en temps, on lui jetait des regards furtifs.
— Qu'a donc le chevalier? se disaient entre eux les joueurs.
— Il aura perdu son dernier écu, murmuraient les uns.
— Il est peut-être indisposé, ajoutaient les autres.
— Chevalier, lui cria M. de Montbazon, réellement inquiet du bouleversement qui se faisait remarquer' sur ses traits, chevalier, est-ce qu'il vous est arrivé quelque chose ?
— A moi? répondit- il.
— Oui, à vous.
— Ma foi non.
Mais le ton même dont cette réponse fut faite annonçait une grande tristesse.
— 11 n'est pas possible, chevalier, que vous nous disiez la vérité. Il est évident pour tout le monde que vous avez quelque chose.
11 respira péniblement.
— Vous- voyez bien, on jurerait que vous allez suffoquer.
— Que voulez-vous ! dit enfin le chevalier de Roquelaure. Est-ce ma faute à moi si j'ai du chagrin ?
— Du chagrin ! vous !
— Qui n'en a pas ?
— Mais avec votre esprit si gai, votre caractère frivole, quel événement peut avoir sur vous assez d'influence pour vous abattre à ce. point ?
— C'est une injustice dont je suis victime.
— Un passe-droit?
— Mieux que cela.
— Une part de succession dont des héritiers avides vous auront frustré?
— Plus encore.
— Eh! s'écria monsieur de Monthazon, je donne ma langue à tous les diables. Je n'y suis plus.
Je m'approchai de lui, et, me penchant sur son épaule, je lui dis :
— Voyons, mon cousin, avouez-nous le sujet de vos peines. Je vois bien, moi, que vous êtes mélancolique.
— C'est vrai, répondit-il, mélancolique est le mot.
— Eh bien, voyons, lui dit Saintôt, pourquoi es-tu mélancolique ? dis-le-moi.
— Tu le veux ?
— Je l'exige.
— Eli bien! je suis mélancolique... parce que le curé de ma paroisse m'a défendu de chanter la messe.
Tout le monde se prit à rire. Rien ne le démonta. Au plus fort de l'hilarité, le chevalier de Roquelaure continuait sa comédie...
Il avait une larme à l'œil.
Puisque nous en sommes sur le compte du chevalier Antoine de Roquelaure, je terminerai ce léger aperçu de son caractère par une petite aventure qui achèvera de le faire connaître, et qui paraîtra peut-être assez divertissante.
C'était l'année qui suivit le sacre du roi Louis XIV.
J'avais été appelé chez M. de Romainviile, qui était à toute extrémité. C'était un homme de confection étrange, qui niait tout, Dieu, la Vierge et les saints. Il n'avait jamais voulu aller à confesse et disait à qui voulait l'entendre que les prêtres n'étaient que des histrions sans esprit et sans gaieté. Quand il fut à l'agonie, on lui demanda s'il ne voulait pas voir quelque sainte personne avant de mourir.
— Si fait, dit-il, qu'on m'aille quérir les deux Roquelaure, le vrai et le faux !... Ce sont deux bons vivants qui me ragaillardiront un peu.
— Mais, monsieur,... hasarde la garde-malade
— Quoi?
— Si j'osais...
— Qu'est-ce qu'il y a?
— Je ferais observer à monsieur que dans sa position. . .
— Dans ma position... ?
— Il vaudrait peut-être mieux...
— Ah! la vilaine peste, s'écria Romainville, il faut lui tirer les mots de la gorge. Voyons! que voulez-vous dire?
— Je veux dire, monsieur, qu'arrivé où vous en êtes, vous feriez peut-être mieux de songer un peu à votre âme...
— Et puis?
— A votre salut.
— Et puis encore?
— A l'éternité.
— Est-ce que vous ne m'avez pas entendu ?
— Si fait, monsieur.
— Eh bien, faites ce que je vous dis. J'ai besoin de voir les deux Roquelaure. Mandez-les sur-le-champ. Nous causerons religion ensemble. Ça nous occupera.
On fit ce qu'il désirait et j'arrivai avant mon cousin Antoine. Mais, en même temps, il paraît que la garde-malade avait ajouté quelque chose à l'ordre et était allée chercher un confesseur.
C'était un Père Gordelier qui avait la réputation de sauver très-convenablement les âmes. Il disait lui-même que l'enfer lui en voulait, parce qu'il lui faisait tort en obtenant le purgatoire pour les plus endurcis.
Déjà le non religieux se mettait en devoir d'administrer les sacrements au malade, et Romainville, incapable de s'y opposer, allait probablement les recevoir, quand le chevalier de Roquelaure entra.
— Que vois-je, s'écria-t-il, et que faites-vous là, maître Robin ?
— Vous le voyez, dit le Gordelier, je me prépare à donner l'absolution à ce chrétien repentant,
— A d'autres! riposta vivement le chevalier.
Et sautant sur un fusil qu'il avait chargé le matin môme dans l'intention d'aller à la chasse:
— Retirez-vous, mon Père, s'écria-t-il, retirez-vous, ou je vous tue 1 Notre ami a vécu chien, il faut qu'il meure chien!
— ■ ■■ — Il M ■■ ■■■■■■■ !■ !■!-— ...- ■ ■ — ■■■ .„,— Ill.l. ■■ „ ..„,.-— —■—.., I !. H, m
Romainville, à ces mots, se leva sur son séant et poussa un éclat de rire si bruyant, si long, que l'abcès dont il souffrait creva, et qu'il entra dès le lendemain en pleine voie de guérison.
Antoine de Roquelaure mourut jeune et se repentit sincèrement à son heure suprême.
Ses sentiments religieux édifièrent tous ceux qui purent assister à ses derniers moments.
Une pareille mort après une telle vie!... quelle leçon !