‹ Les aventures du Duc de Roquelaure (volume 2)Chapitre 5 sur 30 · CHAPITRE XLV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLV

Sommaire : Le chevalier de Sercy. — Son arrivée à Paris. — La place Royale. — Sa rencontre avec M. de Montmaur. — Un ami officieux. — Les confidences. — Offres de services. — Présentation du chevalier chez madame de Lusignan. — Mademoiselle Marie du Terrail. — Soudaines amours. — Le bal. — Dialogue sentimental. — Le chevalier de Sercy est le plus heureux des hommes. — On danse jusqu'au jour. — Le chevalier remercie-Montmaur avec effusion. — Singulière façon dont Montmaur reçoit ces remerciements et coup d'oeil bizarre qui pourrait bien faire douter de la pureté de ses intentions. — Petit aparté très-propre à confirmer ses craintes.

Je ne puis omettre ici un événement tragique qui mit en même temps la cour et la ville en émoi.

Un jeune homme, le chevalier Arthur de Sercy, appartenant à une des plus nobles familles delà Bretagne, quitta, dans le courant de l'année 1658, le château de ses pères pour venir conclure à Paris un brillant mariage avec mademoiselle Marie du Terrail, seule héritière d'une excellente maison du Yelay.

Arthur ne connaissait personne à Paris; il n'apportait avec lui pour se recommander que sa bonne mine, son beau nom et une lettre d'introduction écrite par son oncle

et tuteur pour la famille dont il allait devenir l'un des membres les plus importants; nous nous trompons... il apportait encore autre chose, une excellente disposition d'esprit et un fond d'espérance justifiés par les récits qu'on lui avait faits des précieuses et innombrables qualités de sa future.

C'était le soir, le chevalier se trouvait sur le pavé de la capitale, fort embarrassé de sa personne et ne sachant guère comment se conduire au milieu de cette foule constamment agitée qui encombre de tous temps les rues de la vieille Lutèce. Il regardait de droite et de gauche, avançant d'un pas, reculant de deux, formant le projet de s'adresser à quelque âme obligeante, y renonçant presque aussitôt, et, en définitive, parcourant, sans aucune apparence de résultat probable, un espace carré d'une vingtaine de pas environ.

Le hasard l'avait conduit place Royale. Là, considérant le cercle de bâtiments qui l'environnait, plongeant l'œil sous les voûtes obscures et comptant les rues qui viennent aboutir aux galeries, il semblait dans la position d1un homme qui, pouvant choisir entre dix résolutions contraires, ne veut se décider pour aucune.

Dans ces sortes de situations, la chose la plus agréable qui puisse arriver à un homme irrésolu, est de rencontrer quelqu'un qui lui suggère une idée, et le force ainsi de prendre un parti quel qu'il soit.

C'est ce qui arriva au chevalier Arthur.

Il y avait environ un quart d'heure qu'il piétinait sans résultat sous les arbres, lorsqu'il sentit une main se poser sur son épaule en même temps qu'une voix s'écriait :

— Eh ! c'est ce cher Arthur !

Il se retourna et répondit :

— Quoi ! c'est vous, cher monsieur de Montmaur? Et les deux amis se serrèrent la main.

M. de Montmaur avait passé l'année précédente trois mois en Bretagne et c'est pendant ce séjour qu'il s'était lié avec le chevalier ; à son retour à Paris, il avait été nommé maître des requêtes, ce qui n'avait changé en rien son caractère, l'un des plus gais qu'il soit permis d'imaginer, trop gai môme quelquefois, ainsi que le prouvera la suite de ce récit. L'accueil de M. de Mont-

maur parut si cordial à Arthur qu'il fut charmé de sa rencontre et qu'il résolut de se confier à cet ami que semblait lui envoyer le ciel dans la grave circonstance où il se trouvait engagé. Les questions de Montmaur aidèrent encore aux bonnes dispositions du chevalier, et, au bout d'une heure, il avait raconté à celui qui consentait à être son guide les intentions de son oncle, le sujet de son voyage et l'impatience avec laquelle il attendait d'être présenté à la jeune fille qu'on lui destinait pour épouse et dont on s'était accordé à lui dire le plus grand bien.

Montmaur écouta les confidences du chevalier avec une attention scrupuleuse ; puis, quand il eut fini de parler, il sembla se recueillir dans une réflexion pleine de gravité et lui répondit enfin très-sérieusement :

— Mon cher Arthur, recevez mes compliments sincères. Le choix que monsieur votre oncle a fait de mademoiselle Marie du Terrail est une preuve certaine de sa sagesse profonde et de son amitié pour vous. Mademoiselle du Terrail, que je connais beaucoup, est une fille aussi ravissante de figure que d'esprit, et si vous voulez bien accepter mes petits services, je me charge de vo.us présenter à elle demain soir.

— J'aurais désiré d'abord, dit Arthur, remettre à son père la lettre dont je suis porteur.

— Cette lettre est inutile quant à présent, répondit M. de Montmaur. M. du Terrail habite en ce moment une terre qu'il possède dans les Pyrénées. Sa fille seule est ici, confiée à une de ses amies, madame de...

Montmaur hésitait, Arthur l'interrogea du regard.

— De Lusignan, acheva enfin Montmaur, et c'est chez cette dernière que je suis prêt à vous conduire demain.

Arthur accepta avec transport les aimables propositions du maître des requêtes. Il s'en rapporta encore à lui pour l'indication d'un bon hôtel, mission dont Montmaur s'acquitta également avec une grâce parfaite, en exigeant que le chevalier s'engageât à déjeuner le lendemain matin avec lui. Les choses ainsi convenues, on se sépara. Le chevalier s'installa rue Saint-Antoine, dans la maison garnie que Montmaur venait de lui recommander comme une des mieux tenues du quartier, et s'en-

dormit bercé par des songes plus riants les uns que les autres. Il se voyait déjà en rêve le mari d'une femme

riche, jeune et jolie son arrivée à Paris s'annonçait

sous d'excellents auspices et ce début heureux avait doublé son courage...

Quant à M. de Montmaur qui, ainsi que nous l'avons dit plus haut, était déjà connu à cette époque pour un joyeux compagnon, très-enclin à plaisanter et partisan des bons tours, il s'en retourna chez lui tout radieux, en riant dans sa barbe et se frottant les mains. Le lendemain matin, le chevalier Arthur et M. de Montmaur déjeunèrent ensemble, ainsi que cela avait été convenu, et le repas fut animé par une gaieté cordiale en même temps qu'arrosé par d'excellents vins. Le chevalier pressa son ami de questions sur la conduite la meilleure qu'il y avait à tenir pendant son séjour à Paris, eu égard principalement à l'objet d'importance qui l'y amenait, et Montmaur eut réponse à tout. Mais c'est surtout en parlant de sa fiancée que le chevalier ne tarissait point. Impatient, et déjà, pour ainsi dire, épris par anticipation, il voulait savoir quelle était sa taille, de quelle couleur étaient ses cheveux, si ses yeux étaient bleus, noirs ou gris, en un mot, si elle valait tous les éloges qu'il avait entendu faire de sa beauté. Les renseignements de Montmaur étaient, il faut le dire, les plus agréables et les plus rassurants du monde, si bien que le chevalier ne vécut plus qu'imparfaitement jusqu'au soir. Il se sentait inquiet, brûlant de fièvre, malheureux... Cette journée lui parut un siècle.

Le soir vint et nous laissons à penser au lecteur quelle toilette fit notre amoureux sur parole. Il y employa bien deux bonnes heures. Montmaur avait promis de le venir prendre chez lui en carrosse. Mais bien avant l'heure marquée, à chaque bruit de roues qu'il entendait dans la rue, le chevalier se précipitait à la fenêtre, rayonnant d'espérance tant que le carrosse n'était pas arrivé à sa porte, morne et triste aussitôt qu'il l'avait dépassée. Enfin, au moment convenu, Montmaur parut et Arthur fut bien obligé de convenir qu'il avait été parfaitement exact.

On se mit en route. Gomme le cœur du chevalier battait!

L'hôtel de Lusignan était situé vers le milieu de la rue Saint-Antoine. On y arriva promptement.

Des lustres élégants décoraient les plafonds, sur lesquels les pinceaux des maîtres de l'art avaient semé mille sujets gracieux empruntés à la mythologie. Le feu des bougies se reflétait dans les glaces comme une illumination sans fin et déjà un nombre de femmes, éblouissantes d'or ou parées de fleurs, remplissaient le salon. C'était un coup d'oeil vraiment magnifique. On se fut cru dans un palais de fées.

Le chevalier, dans l'état où il se sentait déjà, n'était que trop disposé à recevoir les impressions d'une nouvelle ivresse, puisée dans l'admirable spectacle qu'il avait devant lui et qui devait nécessairement doubler celle dont son cœur était déjà inondé. 11 se laissa conduire avec cet aveuglement insoucieux qui résulte d'une parfaite confiance dans le succès d'un événement qu'on désire. Il lui sembla, au milieu de cette foule séduisante et parfumée, que toutes les mains s'étendaient vers lui, que tous les regards l'attiraient comme un tendre aimant et que toutes les bouches lui souriaient. Celte présentation lui faisait l'effet d'un rêve. Or, à quoi bon se réveiller, quand le sommeil est si doux !

Cependant, l'idée fixe le poursuivait au sein même de cette jouissance paisible.

— Et mademoiselle Marie du Terrail, dit -il tout bas à Montmaur, ne me la montrerez-vous pas ?

— Elle n'est pas encore ici, répondit le maître des requêtes, elle viendra tout à l'heure.

— Eh bien, puisqu'elle ne vient pas encore, pourquoi, mon cher monsieur de Montmaur, ne me donneriez-vous pas sur elle les derniers renseignements dont je puis avoir besoin ?

— Des renseignements ?

— Je veux dire : quelques traits de sa physionomie, au moral comme au physique.

— Interrogez-moi, je suis absolument à vos ordres.

— Eh bien, vous m'avez dit que mademoiselle Marie du Terrail avait de l'esprit. Il y a plusieurs genres d'esprit. Connaissez-vous assez le sien pour contenter mon impa tience à cet égard?

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— Son esprit, mon cher ami, répondit Montmaur après s'être recueilli comme pour bien peser le sens de ses paroles, son esprit est celui d'une femme du monde, capable d'apprécier tout ce qui est beau, tout ce qui est noble, tout ce qui a enfin une valeur universellement reconnue. Je ne vous dirai point que son ingénuité soit exactement celle de l'Agnès de notre excellent Molière. Vous êtes homme de sens et vous vous méfieriez d'une vertu dont les dehors exagérés pourraient faire croire à une comédie adroitement jouée pour tromper les honnêtes gens. Au contraire, vous lui trouverez peut-être l'air un peu dégagé pour une personne de son âge et de sa condition, mais cela tient sans doute à l'éducation qu'elle a reçue, éducation singulière dont son père lui-même a posé les bases et grâce à laquelle mademoiselle Marie du Terrail est devenue, pour ainsi dire, une fille de la nature, aussi naïve dans les idées qu'elle émet, que dans les impressions qu'elle reçoit.

— Vous piquez ma curiosité au plus haut point , dit M. de Sercy.

— Au demeurant , poursuivit Montmaur, il ne faudra pas vous effaroucher de quelques petites inconséquences dont elle pourrait bien se rendre coupable à vos yeux , surtout si vous vous mettiez, pour la juger, à votre point de vue de gentilhomme breton, habitué à vos sociétés de province, si ennuyeuses et si guindées. Par moments, elle vous paraîtra peut-être folle et insouciante à vous pétrifier d'étonnement. Mais ce ne sont là que des éclairs. Le fond de son caractère est la bonté d'âme et un dévouement à toute épreuve. 11 est rare qu'elle marchande quand il s'agit d'être utile à quelqu'un, et quoiqu'elle soit bien jeune, elle peut se vanter d'avoir inspiré déjà plus d'un seutiment de gratitude et de reconnaissance.

Le chevalier de Sercy réfléchit assez longtemps. Pui^ enfin, serrant la main de Montmaur avec effusion :

— Ce que vous venez de me dire là m'enchante!

— J'en suis ravi !

— Vous ne sauriez croire, mon ami, combien ce portrait me séduit et m'exalte. J'y vois un trait dominant : la franchise ; et puisque vous me rappeliez tout à l'heure ma qualité de gentilhomme breton, vous devez savoir à quel

DU DUC de roquelaur:

point nous autres, enfants de la vieille Armorique , estimons cette noble qualité. Souvent, à nos yeux, elle tient lieu de toutes les autres. La plus belle femme du monde perdrait pour moi tout son charme, si je la croyais capable d'un mensonge , et je pardonnerais volontiers certains défauts, si on me les avouait naïvement. Quant à son air insoucieux et frivole, serais-je assez insensé pour lui en faire un crime? A son âge , la gaieté, l'insouciance, ne sont-elles pas des présents du ciel? Loin de moi l'idée de les lui reprocher. D'ailleurs cette disposition d'un esprit jeune n'est-elle pas d'un excellent augure pour l'avenir? Qu'elle garde longtemps cette frivolité , qui est une sorte de brevet d'innocence... On devient raisonnable , c'est-àdire, on vieillit toujours assez tôt. Vous dites aussi qu'elle est bonne et dévouée. Dès les premiers traits de votre esquisse , cher monsieur de Montmaur, je l'avais deviné. L'amabilité de caractère implique les douces qualités du cœur, et s'il est vrai, comme vous l'assurez, que mademoiselle Marie du Terrail ait la conscience de tout ce qui est noble et beau, elle doit être capable d'aimer...

— Oh! pour cela, je vous le garantis!

— Reste à savoir si elle me jugera digne...

— Déjà des inquiétudes... mon Dieu, soyez donc tranquille ;' vous n'en êtes pas à vos premières armes et vous triompherez !

— Le croyez-vous?

— J'en suis sûr.

— Maintenant, reprit le chevalier de Sercy avec une anxiété enfantine , il faut que je vous confesse une chose , cher monsieur de Montmaur

— Laquelle?

— J'ai peur.

— De quoi?

— Je crains que la beauté de mademoiselle du Terrail ne soit au-dessous de ce que j'ai rêvé. Et ce serait votre faute, à vous, Montmaur; car si vos couleurs ont été vives dans la description que vous m'avez faite de ses vertus, elles ne l'ont pas été moins en ce qui regarde les perfections du corps. Ne m'avez-vous pas flatté de trop d'espérances ?

— Voulez-vous que je vous parle franchement?

— Je vous en supplie.

— Eh bien, je suis resté fort au-dessous... oui... fort au-dessous de la vérité.

— Est-il possible?

— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.

— Ainsi, elle est jolie?

— Jolie! quelle expression froide!... Ce serait là le langage d'un amoureux de marbre!

— Elle est belle?

— Au delà de ce que vous pouvez supposer. Faites tous les rêves que vous voudrez , amant trop heureux ! Ils se réaliseront tous.

— Ah! pardon, fit observer M. de Sercy. Vous ne savez pas combien je suis difficile...

— Preuve de bon goût.

— Vous ignorez aussi que certaines femmes qui plaisent beaucoup à d'autres ne sauraient obtenir un regard de moi.

— Moi , je vous affirme que vous ne vous lasserez pas de contempler celle-là!

— Vous me comblez d'aise, cher monsieur de Montmaur. Eh mais , tenez , je puis vous donner la preuve de ce que j'avance. Nous sommes ici entourés de bien des beautés qui peuvent nous servir de point de comparaison. Passons-les en revue, s'il vous plaît, et vous pourrez vous convaincre , en m'entendant exprimer mon opinion sur chacune d'elles, qu'il faut, pour conquérir mon cœur, certains attraits qui se rencontrent peut-être plus rarement que l'on ne saurait croire.

— Peste ! vous m'effrayez , dit Montmaur. Madame de Lusignan a la réputation de réunir chez elle la fine fleur des femmes de Paris. Si ce que vous voyez ici ne vous satisfait pas déjà très-raisonnablement , je pourrais bien craindre de m'être trop avancé. Voyons... commençons par la maîtresse du logis. C'est une brune fort agréable, n'est-il pas vrai ? un peu forte peut-être , niais faite au tour et potelée à faire envie à un moine de Cîteaux ! Comment la trouvez-vous, chevalier?

— Trop bien portante , répondit celui-ci en souriant. Je n'aurais guère confiance en sa tendresse. Elle a trop de santé pour avoir beaucoup d'amour.

— Ge n'est pas une raison , reprit Montmaur. Je connais

des gens, moi entre autres , qui boivent bien , mangent encore mieux , et n'en sont pas moins quittes envers le dieu Gupidon. Tout cela, croyez-moi, peut marcher ensemble sans se nuire. Mais enfin , je vois votre affaire.. . Vous auriez plus de penchant pour une beauté plus frêle , plus idéale , plus svelte. . .

— Je l'avoue.

— Eh bien, jetez les yeux de ce côté et voyez un peu cette ombre légère qui semble glisser sur le parquet , qu'elle effleure à peine de ses pieds mignons. On l'appelle madame de Belesbat. Son mari, qui prétend aussi avoir l'air d'une apparition, a reçu dans le monde la dénomination de beau ténébreux/ Pour l'époux d'une nymphe, c'est vaporeux en diable ; qu'en dites- vous ?. .. Pour en revenir à madame de Belesbat , n'admirez vous pas ce cou de cygne qui se balance avec tant de grâce, cet œil langoureux qui assassine à bout portant , ce front chargé de nuages,* ces cheveux un peu désordonnés et cependant symétriquement disposés dans leur désordre, cette bouche qui sourit avec mélancolie, cette attitude morne et cependant provoquante, et enfin cette démarche qu'on pourrait prendre pour celle d'une reine , tant elle est majestueuse et lente. Que pensez-vous de tout ceci?

— Je pense , dit le chevalier de Sercy, qu'il y a là plus d'étude que d'inspiration , plus d'art que de naturel, et plus de prétention que de naïveté. Cette femme me fait l'effet de jouer un rôle et de tout rapporter à un but qu'il n'est pas difficile de deviner. Je ne sais si je me trompe et si l'accusation que je vais lancer n'est pas un peu trop sévère, mais je crois que madame de Belesbat est une franche coquette.

— Pas ruai conclu, je vous jure. Chevalier, vous êtes physionomiste, à ce que je vois.

— JNon. Je juge d'après mes impressions, voilà tout. Montmaur fit une grimace imperceptible, comme s'il eût

été peu satisfait de trouver tant de sagesse et tant de clairvoyance dans son ami le chevalier de Sercy. Puis, comme s'il eût voulu tenter une dernière expérience, il lui demanda, en lui désignant du geste une dame qui se tenait près de la cheminée et qui jouait de l'éventail en tenant ses yeux baissés :

— Aurîez-vous confiance, vous qui êtes si susceptible en ces matières, dans la physionomie ingénue de cette femme si rose, si fraîche, si accorte, qui rêve à je ne sais quoi, dans ce petit coin, en pensant à je ne sais qui?

Le chevalier l'examina longuement, et répondit en lin à M. de Montmaur:

— Elle me semble avoir une qualité qui en fait supposer ordinairement plusieurs autres: de la modestie. Elle se tient à l'écart, parle peu et paraît aimer à se concentrer dans sa pensée. Elle doit vivre principalement par le cœur. Ai-je touché juste, cher monsieur dé Montmaur?

— Oh! parfaitement, parfaitement juste, répondit ce dernier avec un signe d'approbation très-accentué.

Et en même temps une joie railleuse se peignit sur son visage.

La personne qu'il venait d'indiquer au chevalier de Sercy, lequel avait si bravement entonné son panégyrique, était madame d'Orgères, qui avait tant fait parler de ses aventures galantes, que son mari avait obtenu arrêt de séparation contre elle. Cette fois, le pauvre chevalier s'était complètement fourvoyé.

Cette conversation fut interrompue ici par madame de Lusignan, qui vint faire au chevalier les avances les plus gracieuses et les plus obligeantes. Elle lui parla longuement de l'honorable famille du Terrai!, avec laquelle il devait se considérer comme très-heureux de contracter alliance. Elle lui parla surtout de mademoiselle Marie du Terrail, sa fiancée, dont il allait faire la connaissance sous des auspices si rassurants.

— Une fête, un bal ! disait madame de Lusignan ; n'est-ce pas là le meilleur lieu du monde pour se voir une première fois? Le souvenir de cette entrevue ne se sépare plus jamais dans la mémoire du riant entourage où elle s'est passée. Et puis, ces riches toilettes vont si bien à la beauté!

— Oh! sans parure, répliqua Montmaur, mademoiselle du Terrail rendrait encore des points à toutes ses rivales. N'est-ce pas vrai ?

— Assurément, répondit madame de Lusignan avec un mouvement de tête approbatif.

— Mais elle tarde bien, observa tristement le chevalier.

— S'il faut avouer mes torts, dit madame de Lusignan,

il y a dans ce retard un peu de ma faute. Comme mademoiselle Marie du Terrail est pour l'instant seule à Paris, c'est moi qui me charge, toutes les fois qu'elle vient passer la soirée ici, de la faire amener et reconduire. Aujourd'hui, par une fatalité que je déplore, mon cocher n'est pas rentré à l'heure ordinaire. Je l'ai fait chercher; on a battu le quartier dans tous les sens, et enfin on l'a découvert, il n'y a pas dix minutes, sous l'une des tables d'un cabaret, à deux pas d'ici; le drôle était ivre-mort. Un de ses camarades s'est immédiatement offert à le remplacer, et vous pensez si j'ai accepté ses services. Bref, la voiture a été attelée... elle est partie il n'y a qu'un instant; mais j'ai recommandé qu'on brûlât le pavé.

Le chevalier devint tout rouge, comme s'il eût eu honte de voir deviner le sentiment secret qui débordait de son cœur.

Il n'y avait plus que patience à prendre. Arthur se résigna. La maîtresse de la maison, madame de Lusignan, ne lui laissait d'ailleurs pas le temps de s'ennuyer. En femme d'esprit, elle continua à lui parler, non pas d'elle-même, ni de sa société, ni de Paris, mais bien de la Bretagne, de sa famille, de ses projets d'établissement, en un mot, de ce qui pouvait réellement l'intéresser. Le chevalier ne pouvait lui prouver sa reconnaissance qu'en s'ennuyant un peu moins qu'il ne l'eût fait sans cela. Madame de Lusignan le comprit et lui en sut gré. Les femmes seules savent tenir compte aux cœurs épris de ces petites délicatesses de sentiment.

Enfin, il se fit vers la porte d'entrée un murmure d'admiration. Le chevalier Arthur devina instinctivement que nulle autre femme que sa fiancée ne pouvait produire un pareil effet. Il se retourna et fît un pas en avant. Le valet aunonça effectivement :

— Mademoiselle Marie du Terrail !

La foule s'empressa autour d'elle, et Arthur, frappé d'une vue aussi séduisante, resta immobile, les yeux fixes, perdu dans les profondes jouissances d'un élonnement heureux.

— Hein! lit tout bas Montmaur en passant près de lui, comment la trouvez-vous ?

Le chevalier ne répondit pas, mais ses yeux se levèrent, éloquemment vers le ciel.

Mademoiselle Marie du Terrail était réellement une créature délicieuse, une peau blanche comme de l'ivoire, des yeux tendrement fendus en amande, de magnifiques cheveux frisés dont les tire-bouchons floconneux venaient caresser des épaules royalement taillées: tout en elle respirait la fraîcheur, la grâce et la perfection. Peut-être le feu qui étincelait dans sa prunelle n'était-il pas absolument celui que l'on recherche d'ordinaire chez les jeunes tilles, mais le coup avait été trop bien porté, le cœur du chevalier était trop complètement pris, pour qu'il pût se permettre une semblable réflexion. Il ne vit qu'une merveille: rien de plus, rien de moins.

La présentation se fit au bout de quelques minutes par l'entremise de la maîtresse de la maison qui y mit toute sorte de prévenance et de bonne volonté. Le chevalier Arthur, malgré son assurance apparente, tremblait comme un enfant. Quant à mademoiselle Marie du Terrail, plus maîtresse sans doute de son émotion, elle lui fit un accueil tout plein d'aisance noble et de gracieuse amabilité. Bientôt les violons donnèrent le signal de la danse, et, soit hasard, soit calcul, il se trouva que les deux fiancés se tenaient déjà par la main. Ils ouvrirent le bal au milieu d'un concert de louanges, aussi flatteur pour la dame que pour son cavalier.

Ce fut une soirée d'enivrement et de gloire. L'orgueil du chevalier égalait son bonheur. Tous les yeux étaient fixés sur lui ; il était bien évidemment le héros de la fête, et jamais Paris, même dans ses songes les plus exaltés, ne lui était apparu avec un pareil entourage de joies et de séduction.

Après la danse, Arthur reconduisit Marie à sa place et prit la liberté de s'asseoir près d'elle, la charmante tille lui fit de la meilleure grâce une place à ses côtés, assez grande pour qu'il y pût tenir, assez petite pour qu'il leur fut aisé de se parler sans craindre les indiscrets.

Le chevalier, si nouveau qu'il pût être en fait de philosophie galante, se trouva pourtant beaucoup plus éloquent qu'il ne l'avait espéré.

— Je m'étais toujours méfié, dit-il à Marie, de ces amours convenus d'avance entre grands parents et qui aboutissent à des mariages, la plupart du temps malheureux, où nul

des deux conjoints n'a le droit de reprocher son malheur à l'autre, puisque leur volonté n'a pas été consultée. J'en suis d'autant plus émerveillé de la faveur du sort qui m'a destiné, sans que je la connusse, celle à qui j'aurais voulu consacrer ma vie. Le hasard a joué ici le rôle de la Providence, mademoiselle, et je sens que le souvenir de cette soirée ne s'effacera jamais de ma mémoire.

— De mon côté, répondit mademoiselle Marie duTerrail, je dois à la vérité de convenir que je serais loin de tenir rancune aux événements qui nous ont rapprochés, et puisque la volonté respective de nos familles nous engage à être francs l'un envers l'autre, je vous avoue, chevalier, que je n'oublierai pas plus que vous le jour qui nous a réunis.

Nous l'avons dit tout à l'heure, les deux sièges du chevalier et de Marie se touchaient. Sans nécessité cette fois, car ce n'était point pour danser, leurs mains se rencontrèrent furtivement, et leurs doigts s'enlacèrent avec une de ces pressions nerveuses dont la communication électrique arrive jusqu'au cœur.

Déjà ils s'entendaient; déjà leurs cœurs communiquaient entre eux par cette mystérieuse sympathie, qui est quelquefois le résultat d'un coup d'œil; déjà ils adressaient au ciel les mêmes vœux; déjà ils formaient les mêmes projets pour l'avenir.

Jamais une joie aussi pure n'avait inondé l'âme ardente du chevalier.

Le joyeux signal de l'orchestre interrompit ce muet et éloquent entrelien. Il y eut là un crève-cœur pour le pauvre chevalier; car il fallait bien se conformer aux convenances, et la belle Marie, ne fût-ce que pour ne point s'afficher par une préférence ridiculement exclusive, se vit obligée de danser avec un autre. Cependant, comme l'amour n'est jamais à bout de ressource, Arthur se mit à admirer sa fiancée pendant qu'elle rentrait dans la foule du bal et put juger ainsi, du poste d'observation qu'il s'était choisi, de mille beautés et d'autant de grâces qui avaient jusqu'alors échappé à ses regards.

On s'oublie dans une fête aussi délicieuse. Les rayons du jour, passant à travers les vitraux des croisées vinrent seuls donner le signal de la retraite. Il fallut se quitter. Les

yeux du chevalier et de Marie se renvoyèrent un adieu

enivrant

Arthur rencontra Montmaur à la porte de sortie.

— Ah! moucher ami, s'écria-t-il en l'embrassant, quel bonheuri comme elle est belle!

— Je ne vous avais doue pas trompé?

— Non, certes !

— Avais- je raison quand je disais que mes éloges resteraient au-dessous de la réalité?

— Assurément !

— Mais vous êtes tout ému, mon cher chevalier.

— Gela vous surprend-il?

— Pas le moins du monde. Mais votre enthousiasme ne serait pas naturel, s'il ne s'agissait que des avantages

corporels de cette charmante demoiselle Ah çà ! le

cœur est donc pris? ajouta Montmaur avec un petit sourire dont l'expression eût fort intrigué Arthur, s'il eût eu sa tête à lui.

— Oh ! mon ami, reprit notre amoureux avec explosion, j'ai fait ce soir provision de bonheur pour toute ma vie!...

— Et moi provision d'économie pour toute ma semaine, car j'ai gagné à la bassette cent louis au président Tambonneau.

Et Montmaur, ayant dit ces mots, s'éloigna en jetant au chevalier un coup d'œil narquois.

— Pauvre garçon! pensa-t-il en souriant, s'il savait de quoi il retourne et où peut le mener ce rare et parfait amour! Gordieu ! l'affaire marche à merveille, et si ça continue, nous rirons bien!

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