‹ Les aventures du Duc de RoquelaureChapitre 10 sur 28 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Jommaire. M. de Brancas. — Ses absences. — La perruque. -- Mademoiselle Garnier. — La bénédiction. — Etrange disparition du mari. — Inquiétudes. — Les regrets de l'épousée. — Tristes rêves. — Contraste. — Le petit billet. — Un fin souper. — - M. de Barillon. — Nous sauvons Brancas de lui-même.

— Il court où le devoir l'appelle. — Nuit de noces. — Gomberville. — ■ Tout est réparé. — L'abbé de Mauroy. — Les lunettes volées. — M. de Lesdiguières. — Le lever d'Anne d'Autriche. — Un mot renouvelé. — Relique de la reine. — Ma liaison avec Bassompierre. — Portrait de ce seigneur. — Principes de galanterie française. — Modèle à suivre. — Réflexions.

— M. de Valazé. — Ses terreurs paniques. — Autres originaux,

— M. et Madame Lombard. — Le cornette Restaut. — Jalousie de l'époux. — Naïvetés de la dame. — Serment grotesque prononcé sur un lit de mort.

L'on s'amusa fort en ce temps d'une singulière déconvenue qui advint à M. de Brancas, frère du duc de Villars et chevalier d'honneur de la reine mère. Ce M. de Brancas ne savait pas comment il vivait. Il prenait invariablement une heure pour l'autre et le jour pour la nuit. Sa distraction n'avait point de hornes. Il crachait sans se gêner dans la salle du trône, et fredonnait aux églises. Le nombre de querelles qu'il s'est attirées en bousculant les passants est inouï, et il a eu trois ou quatre duels pour avoir traité malhonnêtement des amis à lui fort intimes qu'il ne reconnaissait pas. Je J'ai vu un matin au petit lever du Palais-Royal avee un galant bleu à la jambe gauche et un galant jaune à Ifc droite. On se fût cru en carnaval. Une autre fois, il sortit dans les rues avec son fourreau sans épée et la tête nue. Tout le monde a ri de son aventure chez la reine. Un jour de bal, étant passé sous un lustre pendu plus bas que les autres, n'y laissa-t-il pas sa perruque accrochée? de là, comme on le pense, de longs éclats de rire et des moqueries sans fin. Brancas se laissa lui-même gagner par cette hila-

rite bruyante, et ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure qu'il s'aperçut que tous les regards étaient tournés vers lui et qu'il était le héros de la pièce dont il avait ri de si bon cœur.

Mais tout cela n'est rien auprès de ce qui lui arriva le jour de son mariage. Il avait courtisé longtemps mademoiselle Garnier, et la grande affaire des noces était enfin venue. Tout naturellement, il rassembla pour ce jour-là tout ce qu'il pouvait avoir de présence d'esprit, mais il paraît que, malgré ses efforts, lalprovision ne se trouva pas suffisante, ainsi que va le prouver la suite de cette anecdote.

Les deux époux avaient reçu la bénédiction de l'évêque et étaient rentrés au domicile conjugal, où les témoins les avaient accompagnés, lorsque Brancas, prétextant une affaire pressée, demanda la permission de s'absenter un instant. C'était une chose si simple en elle-même, que personne ne s'en inquiéta autrement. La mariée n'y fit pas plus attention que les autres. On se mit d'abord à jouer pour tuer l'ennui. Puis, les violons ayant été mandés, Ton dansa une courante afin de se mettre en appétit. Cette courante est une des plus jolies danses que je sache ; il est rare qu'elle ne dispose pas les esprits à l'insouciance et à la bonne humeur. Et de fait, on alla si bien qu'on oublia tout à fait M. de Brancas qui ne reparaissait point, et dont la femme se trémoussait à faire plaisir.

Toute chose a cependant son terme et l'on finit par s'apercevoir que le mari, — un des acteurs les plus indispensables de la comédie, —n'était pas là.

— Où est M. de Brancas?

— Qui a vu M. de Brancas?

— Quand reviendra M. de Brancas? demandèrent trente bouches à la fois?

Pas un mot ne répondit à ce chœur formidable d'interrogations. La mariée se confondait en exclamations de surprise et commençait presque à bouder. Les plus vieux de la société criaient à l'impertinence et à l'impardonnable oubli des premières règles de la galanterie. Comme la jeune délaissée était assez gentille, les plus jeunes souriaient dans leur barbe, pensant bien, après tout, qu'elle ne serait pas plus veuve pour cela et que l'époux en campagne ne manquerait pas de remplaçants.

Le soir vint. Personne. L'heure de se coucher sonna : personne encore.

Après une légère collation où l'inquiétude de la mariée avait répandu parmi tous les convives une certaine froideur augmentée encore par un malaise et une préoccupation bien concevables, chacun se retira discrètement et la pauvre abandonnée gagna tristement sa chambre, qui, — selon toute apparence, — allait se transformer en un stérile et froid désert!

Quelle perspective pour une mariée de douze heures I Quelle nuit lugubre ! quel avant-goût des joies futures de l'hymen!...

Mademoiselle Garnier, — car nous n'osons encore lui accorder le nom de madame de Brancas. — dut en cette conjoncture faire des rêves d'une couleur bien sombre et prendre la vie en horreur!

Brancas, lui; pendant ce temps, prenait la vie, ainsi qu'on va le voir, le plus philosophiquement et le plus gaiement du monde. Le soir, vers neuf heures, Barillon, qui avait été de la bénédiction du matin, trouva chez lui un petit billet où l'on voyait ces mots griffonnés de la main de Brancas :

« Cher ami, vous savez à quel point j'aime mademoiselle « Garnier, — mais vous savez aussi combien j'aimais ma « vie de garçon. Gomme je dois épouser demain et que c'est « aujourd'hui mon dernier jour de liberté, j'en veux user « à discrétion et j'ai résolu de m'en donner cette nuit à « cœur-joie. J'ai écrit à plusieurs de nos amis communs. « Venez vite. Les verres sont prêts, les bouteilles débou- « chées et je n'a pas besoin de vous dire que le vin surit « à trop attendre. *

Qui fut bien étonné? Ge fut Barillon qui rentrait paisiblement chez lui et se serait plutôt attendu à voir le diable en personne qu'à recevoir une invitation pareille 11 rebroussa chemin cependant et courut chez Brancas. Il arriva le premier.

jNotre homme était au milieu de sa salle à manger où il faisait disposer une tabie de six couverts. Les deux valets qui s'acquittaient de cet office étaient bien quelque peu intrigués par cet ordre inattendu et se demandaient tout bas

ce que signifiait cette fantaisie étrange. Mais ils avaient conclu, dans leur sagesse, que très-probablement, au retour de la fête qui devait avoir lieu chez le père de mademoiselle Garnier, M. de Brancas avait l'intention de ramener sa femme chez lui, et de lui offrir un fin souper en compagnie de quelques amis sans façon. Mais ces braves gens ignoraient qu'une des clauses du contrat livrait à Brancas, le jour même de son mariage, une maison appartenant au père Garnier à condition qu'il y habiterait surle-champ. C'est là en effet que nous avions dansé, goûté, joué; c'est là que le lit nuptial était préparé.

Barillon venait à peine d'entrer chez Brancas, que j'arrivai également.

— Boquelaurel Barillon! s'écria notre hôte enchanté. Voilà de l'exactitude ! Pardieu ! si l'affection doit se juger d'après l'empressement qu'on met à répondre à une invitation faite du fond du cœur, vous êtes mes deux meilleurs amis... et j'espère — à part toute mauvaise pensée et en tout honneur— que vous serez aussi les amis de ma femme... quand je serai marié.

— De sa femme! fit Barillon en me regardant.

— Quand il sera marié! fis je en regardant Barillon.

— Eh bien! dit Brancas, qu'est-ce qui vous prend? quand vous vous regarderez ainsi de cet air blême et encharibotté!

— C'est un peu fort, me dit Barillon.

— Pauvre femme ! murmurai-je entre mes dents.

— Ah çà, m'expliquerez-vous?... perdez-vous la tête?

— Ecoute, Brancas, lui repartis-je assez vivement. On ne perd jamais que ce qu'on a et on ne pourrait t'adresser — à toi — une semblable question. Tu nous demandes si nous perdons la tête... mais la tienne, malheureux, où est-elle? qu'en as-tu fait? Quelle incurable folie s'y est donc logée ? si tu n'es pas encore fou, mon pauvre Brancas, tu es bien près de l'être.

— Moi? et pourquoi cela?

— Il le demande ! fit Barillon en croisant les mains.

— Est-ce, continua Brancas, parce que je crois à votre amitié et que je vous ai priés de me venir tenir compagnie? Est-ce parce que j'ai eu l'idée assez bizarre, j'en conviens, de consacrer la veille de mes noces à une partie de

garçon ? Trouvez-vous la table mal mise, et me croyezvous capable de vous empoisonner avec du vin d'Orléans ? Ne suis-je pas dans mon bon sens ? Me Irouvez-vous la tournure d'un échappé d'hôpital? Ai-je l'air égaré?

— Tu as l'air de tout, — lui répondis-je, — excepté de ce que tu es réellement...

— Moi ! que suis-je donc?

— Marié !

— Marié ! ! !

Brancas n'en dit pas davantage. Ses yeux s'ouvrirent démesurément, il laissa tomber ses bras de tout leur poids et une fatigue extrême sembla s'emparer de tous ses membres.

— Marié... répéta-t-ii plus doucement comme s'il eût essayé de déchiffrer quelques caractères illisibles dans les ténèbres du passé.

— A mou tour de t'interroger, lui dis-je aussitôt afin de profiter du travail intérieur qui s'opérait dans son esprit. Est-ce que nous ne sommes pas allés hier ensemble chez le joaillier Simon qui uous a vendu une parure de diamants pour ta femme? Est-ce que je ne t'ai pas mené. à confesse, le soir, à Saint-Germain-des-Prés? Est-ce que tu as déjà oublié, depuis ce matin, la superbe oraison de l'abbé qui t'a dévotement béni? Il t'a pourtant dit les plus belles choses du monde !...

— Attends donc, attends donc, bégaya Brancas qui parut sortir d'un rêve...

— Et tantôt, n'as-tu pas ramené au logis, et cela en la tenant amoureusement par la main, ton épouse ?

— Hein ?

— Ta femme !

— Ah ! mon Dieu ! s'écria Brancas complètement réveillé... je me rappelle... je me souviens... c'est vrai... et moi qui allais... voyez un peu... distraction maudite, où me conduiras-tu? Mais enfin, dites-moi tous deux ce qui est arrivé.... Ya-t-il longtemps que j'ai quitté... ma femme?

— Six heures environ.

— Six heures ! qu'aura-t-on pensé de moi î

— Que tu étais mort.

— Et ma femme ?

— Que tu te souciais peu d'elle...

— Mais c'est désastreux.

— Ce n'est guère rassurant.

— Crois-tu qu'elle me pardonnera?

— La clémence des femmes est comme celle des rois : capricieuse et inépuisable en même temps. Tu peux touj uirs essayer.

— Quelle heure est-il?

— Bientôt onze heures.

— Je vais courir à l'hôtel...

— Je te conseille d'aller vite.

— Mais où sont les gens de la noce?

— Chez eux, où ils dorment sans doute d'un profond sommeil.

— On est mon beau-père?

— Au milieu de la cour de sa maison, d'où il guette, à fa belle étoile, le bruit de tous les carrosses qui passent, espérant que cela finira par être le tien.

— Et ma femme?

— Chez elle.

Ce mot acheva de produire surBrancas l'impression salutaire qui devait le rendre à lui-même et à ses devoirs de mari. Il jeta un coup d'œil rapide sur ses habits, les fît rafistoler par ses gens, et s'élança hors de sa demeure comme s'il eût eu le feu derrière lui... Cependant, il lit encore une toute petite halte pour dire à ses laquais ébahis :

— Je sors pour ne pas rentrer. Servez à souper à ces gentilshommes que je charge de faire les honneurs de ma maison en mon absence. Adieu, Barillon; adieu, Roquelaure : excusez-moi près de mes amis et buvez Terme. Placé entre Bacchus et Vénus, j'ai failli me tromper d'autel. Faites au premier des libations copieuses pendant que je prierai la seconde de me pardonner mon erreur.

Et il partit.

— Pourvu qu'il ne se trompe pas de chemin, dit Barillon, et qu'il n'aille pas coucher ailleurs.

— S'il en était capable, répondis-je, le pape devrait le démarier... Sans cela, il n'y aurait plus pour les femmes ni justice ni sûreté.

Le reste des invités ne tarda pas à paraître. L'aventure fut racontée à chacun d'eux, et il n'est pas besoin de dire

2« sér. - 8. 8

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