‹ Les aventures du Duc de RoquelaureChapitre 11 sur 28 · J14 LES AVENTURES · texte numérisé non relu

J14 LES AVENTURES

qu'on en rit à gorge déployée. Le festin succulent apprêté par notre ami le roi des distraits acheva de nous monter sur un ton de plaisanterie fort respectable, et nous passâmes la nuit à nous divertir. Gomberville, l'auteur de Polexandre, s'y grisa à nous étonner tous, car il était habituellement aussi paisible que sobre. Nous le priâmes de nous lire quelques pages de sa Cythérée qui n'avait point encore paru et dont il portait presque toujours des feuillets manuscrits dans ses poches. Il voulut nous satisfaire, mais il n'en put jamais venir à bout, tant sa tête était lourde et son œil incertain. Il s'endormit à la troisième ligne et bien lui en prit, car s'il eût poussé plus loin sa complaisance, c'est nous à coup sûr que le sommeil eût gagnés.

Le lendemain, nous apprîmes que Brancas était bien allé où il devait et qu'il avait conté je ne sais quelle bourde à son beau-père, qui s'en était heureusement contenté. Le bonhomme avait même consenti à ne lui point tenir rancune, malgré un rhume obstiné qu'il avait pris à Fattendre en plein air. Quant à sa femme, il paraît que les raisons qu'il lui avait données l'avaient pleinement satisfaite. La chronique assurait qu'elle s'était rendue, sans difficulté aucune, à toutes ses excuses. Ces bruits nous furent confirmés par ce que nous vîmes le lendemain soir de nos propres yeux. Elle tenait la main de Brancas dans la Sienne de manière à prouver que, non-seulement on ne lui en voulait pas, mais qu'on était aussi satisfait qu'on le pouvait souhaiter.

Après M. de Brancas, le plus grand distrait de l'univers a été, sans contredit, 1 abbé de Mauroy, qui fut aumônier de mademoiselle de Montpensier. Un jour qu'il était allé à la campagne rendre visite à son père, ancien maître des comptes, il se trompa de chambre et fut se coucher dans le lit d'une fille de service qui, heureusement, lorsqu'elle rentra chez elle à son tour, s'aperçut à temps de la méprise. Elle était pourtant déjà déshabillée et c'est le ronflement de l'intrus qui l'avertit du danger. Elle se sauva en chemise et ne trouva rien de mieux que de remplacer elle-même l'abbé dans le lit qu'on lui avait préparé. Le lendemain, Mauroy se leva sans s'apercevoir de rien et ne se fût jamais douté de l'histoire si l'on n'eût pris le soin de la lui raconter. Une autre fois, bien pénétré d'instructions importantes que

Mademoiselle lui avait données pour le père La Chaise, il ne cessa de traiter l'abbé d'Altesse Royale, tandis qu'à son retour, il n'accorda à la princesse que le titre de Révérence. Il lui arriva souvent de dire vêpres pour la messe et la messe pour vêpres. 11 n'aurait fait aucune difficulté d'entonner, à une célébration de mariage, les psaumes du baptême ou l'office des morts. L'aventure qui lui arriva un jour avec le prieur de son abbaye est digne de figurer entre les plus comiques de ce genre. Le digne homme l'était venu visiter, et après son départ, Mauroy s'était mis en devoir d'expédier quelques affaires et de lire sa correspondance. Mais, avant tout, il lui fallait ses lunettes et il commença par brouiller toutes ses paperasses pour les y chercher. Voyez un peu la fatalité! les lunettes avaient disparu. L'abbé Mauroy cria, pesta, s'emporta. Il alla jusqu'à traiter le prieur de malhonnête homme, attendu que lui seul était entré dans son cabinet et que seul, par conséquent, il devait être soupçonné d'avoir détourné l'objet, qui était de prix. Tout le presbytère se mit en mouvement. On chercha partout, on fureta dans la chapelle, on fit perquisition dans la sacristie, au chauffoir, dans la fabrique et jusque dans les caves! tant d'efforts ne pouvaient demeurer infructueux. On retrouva les lunettes de l'abbé Mauroy. . . sur son nez ! A côté de ces exemples d'une disposition excessive à la rêverie, ne pourrait-on pas placer la réponse si connue de ce savant à qui un domestique vint annoncer en courant que le feu était à la maison :

— Avertissez ma femme, répondit-il en continuant de feuilleter tranquillement un livre ; vous savez bien que je ne m'occupe pas du ménage.

Quelques jours après notre souper chez Brancas, je me rendis au Grand-Mesnil où M. de Lesdiguiéres avait établi ses quartiers d'été. Je rencontrai chez lui Bassompiere. On sait que ce seigneur, envoyé à la Bastille par la jalouse susceptibilité de Richelieu, en était sorti à sa mort, ce qui avait donné lieu de sa part à cette réflexion dont on s'était amusé dans le temps :

— Je suis entré en prison par le service de Mgr le cardinal et j'en sors pour son service.

La captivité n'avait ôté à Bassompierre ni la distinction de ses manières ni la vivacité de son esprit. Seule-

ment, il se faisait bien vieux. C'est à cette époque que, me trouvant avec lui au grand lever de la reine, je fus le héros d'une petite scène qui eut aussi pour témoins MM de Saint-Simon, de Grammont, madame de La Roche-Guyon, deux ou trois abbés, le cardinal Mazarin, et je ne sais plus quelle dame d'honneur.

Anne d'Autriche était ce jour-là plus gaie que de coutume et, entre autres choses dont Sa Majesté voulut bien nous faire part, elle nous annonça que son intention était de faire restaurer avec grand soin le château de Versailles, qui deviendrait ainsi une des plus jolies résidences royales. Elle ajoutait que, grâce à ce moyen, elle aurait un pied à Versailles et l'autre à Paris.

— Marie de Médicis, murmurai-je en m'inclinant, dit un jour exactement iamême chose à propos de Saint-Germainen-Laye. Les grandes reines ont les mêmes pensées.

Un quart d'heure environ après cet incident, Anne d'Autriche s'était retirée dans ses appartemments, et je me préparais moi-même à traverser la salle des gardes, quand je me sentis arrêté par le bras. Je me retournai. Bassompierre était derrière moi et me dit en souriant :

— Pardieu! monsieur de Roquelaure, je vous connaissais homme d'esprit , mais je ne vous savais pas flatteur. Rappeler à la reine Anne d'Autriche un mot que j'ai dit à la reine Marie de Médicis, mais c'est là m'im poser une grande obligation envers vous ! Si j'étais roi, je dirais que vous voulez être un de mes courtisans.

— Les rois peuvent désirer des courtisans, lui répliquaije avec vivacité. Bassompierre ne peut avoir que des admirateurs... ou des amis.

— Ce dernier titre est le seul que j'ambitionne auprès de vous, reprit le maréchal avec une grâce parfaite.

Ei en achevant ces mots, il me serra affectueusement la main.

Jusqu'à cette heure, nous n'avions pas été, M. de Bassompierre et moi, dans une grande familiarité. La captivité qui l'avait tenu éloigné de la cour pendant de si longues années, et aussi la disproportion de nos deux âges, avaient contribué à établir entre entre nous une distance que nous n'avions pas encore cherché à franchir. Cet incident nous réunit dans une étroite et sincère amitié. Malheureuse-

ment, cette liaison fut rompue presque aussitôt que formée. Deux ans environ après l'entrevue que je viens de raconter, nous conduisions à sa dernière demeure l'homme célèbre dont le nom seul représentait la réunion brillante de toutes les illustrations et de toutes les gloires. Que de fois depuis, en passant devant la tombe qui renfermait ses restes précieux, j'ai songé atout l'esprit, à toute l'élégance, à toute la valeur que renfermait, sous son couvercle scellé de fer, le lit de pierre où nous l'avions couché ! Après une existence si remplie, après tant de succès éclatants, de bruits victorieux et de lueurs éblouissantes, je ne connais rien de plus incompréhensible et de plus étrange que le néant.

Bassompierre était, sans contredit, le modèle le plus accompli de ce que nous appelons en France un galant homme. Peu de gens savent ce qu'il faut pour mériter ce titre, parce qu'on imagine généralement qu'il suflit pour cela d'avoir l'air doux, poli, civil et insinuant auprès des dames, et qu'à proprement parler, un homme n'est galant qu'autant qu'il s'attache à leur plaire et qu'il réussit près d'elles. Mais ce jugement s'appuie sur la base la plus fausse du monde, car la galanterie véritable, loin d'être contenue dans des bornes aussi restreintes, embrasse à la fois tous les sentiments qui constituent une belle âme et toutes les qualités auxquelles on reconnaît un grand cœur.

Il ne suffit donc pas d'être bien fait, d'avoir le jugement prompt et vif et d'observer les règles de la courtoisie. Il faut qu'à toutes ces conditions, indispensables d'ailleurs, se joigne une aisance noble et en quelque sorte paresseuse qui ne saurait se rencontrer que chez l'homme de bonne maison. Bassompierre avait un certain air d'élévation et de familiarité tout ensemble, qui lui conciliait toutes les sympathies. Il savait donner à ses paroles, à ses actions, un tour particulier dont le cachet n'appartenait qu'à lui seul et qui étonnait, au premier coup d'oeil, ceux que leur habitude de la cour rendait bons juges en cette matière. Quand il raillait, c'était avec une finesse, une vivacité et une circonspection incroyables. 11 attaquait sans offenser et piquait sans blesser. C'est une science précieuse que celle qui consiste à effleurer l'épiderme sans faire venir le sang, et Bassompierre la possédait au plus haut point. S'il venait à aborder des sujets sérieux concernant l'histoire, les arts ou la philoso •

phie, il se servait des termes propres sans affectation sany fatuité et d'un ton qui semblait indiquer que sor intention était de rappeler aux gens la mémoire des faits et non de les leur apprendre. Il évitait surtout les insupportables airs de docteur et de pédant dont se défendent difficilement ceux qui croient en savoir un peu plus que les autres. Personne aussi n'obligeait mieux que lui. Jamais il ne faisait valoir ses services et il eût regardé comme une honte de s'en vanter.

On jugera aisément, d'après l'estime que je faisais de M, de Bassompierre, de la douleur que je ressentis quelques années plus tard à la nouvelle de sa mort. S'il est vrai que la cour soit un paradis, — et la cour de France méritait bien alors ce nom, — on peut dire qu'elle perdit ce jour-là un de ses astres les plus resplendissants.

Mais je me suis laissé aller à une digression qui m'a éloigné du droit chemin de mon récit. Le souvenir et le nom de M. de Bassompierre en ont été cause, et je demande grâce pour ma faute, si c'en est*une, en faveur du héros qui en a été le sujet. Je parlais plus haut d'un séjour que je fis alors au Mesnil, chez M. de Lesdiguières. Ce séjour dura peu de temps et ne fut pas très-bien rempli : c'est chez ce seigneur, dont nous aurons à parler plus bas, que je vis, sans le reconnaître, bien que je l'eusse rencontré plus d'une fois, un nommé M. de Valazé, qui fut depuis au service de M. de Gonti, dans les intrigues de la Fronde, et qui était bien un des originaux les plus curieux qu'on se pût figurer. Ce brave homme, âgé à peu près d une quarantaine d'années, avait été dans son jeune temps frais, pimpant, dodu. On assure même qu'il avait tourné la tête de quelques douairières et d'un nombre assez considérable de petites maîtresses de province qui aimaient ses airs béats de séminaire et son enbon point réjouissant.

Aussi, quelle ne fut pas ma surprise à la vue d'un homme presque maigre, à la démarche lente, à la mine préoccupée, et dont le front semblait obscurci par les pensées les plus noires... Je n'en pouvais croire mes yeux et je demandai plusieurs fois à M. de Lesdiguières si c'était bien là le Valazé avec qui j'avais eu deux ans plutôt quelques rapports insignifiants lors de mon voyage militaire dansles Ardennes.

— C'est lui-même, me répondit M. de Lesdiguières. Seulement, ce pauvre M. de Valazé est atteint d'un mal ou plu-

tôt d'une folie quoi ne lui laisse pas une minuté de répit, ce qui explique jusqu'à un certain point le dépérissement général dont vous vous apercevez.

— Une folie ! Et laquelle ?

— Le brave homme, pénétré de son mérite et btuffi d'importance, ne s'est-il pas fourré dans l'esprit que tout te inonde lui porte envie et qu'il n'est entouré que d'espions qui le surveillent, et de jaloux qui le déchirent à belles dents? Il croit avoir d'innombrables ennemis et ne rêve que d'attaques insidieuses, de médisances traîtresses et de calomnies révoltantes dirigées contre sa personne. Il en dessèche, il en jaunit ; si l'on chuchotte à quelques pas de lui, c'est sa réputation qu'on attaque; si Ton soupire en le regardant, c'est sa conduite qu'on prend en pitié. En un mot, il s'occupe, jusqu'à s'en rendre malade, de ce qu'on pent dire ou penser de lui, et je puis vous aflirmer qu'il a d'autant plus tort que personne ne s'inquiète ni d'où il vient, ni où il va, ni de ce qu'il dit, ni de ce qu'il fait.

J'eus l'occasion de m'assurer dès le lendemain par moimême de l'existence très-réelle de cette idée fixe. J'entamai une discussion en forme avec le bonhomme Valazé, et fis adroitement tomber l'entretien sur son sujet favori. Alors, ce furent des doléances à n'en plus finir, des plaintes à me fendre les oreilles et le cœur, enfin une diatribe en forme contre les méchants, les indiscrets et les envieux.

— Je suis très-riche, s'écria-t-ii dans un moment de chaleur oratoire... Eh bien ! je donnerais... je ne sais quoi... (il ne fixa pas la somme) à qui m'indiquerait un moyen infaillible pour échapper aux médisances, dans toutes les compagnies où je suis reçu.

— J'en ai un tout prêt à votre service, lui répondis-je avec un grand sérieux et je ne demande rien pour vous le livrer sur-le-champ.

— Voyons ce moyen.

— Que désirez-vous ? empêcher que, dans une maison où vous vous rendez innocemment et en toute confiance, le premier cuistre venu ne puisse profiter de votre absence pour vous ridiculiser et se moquer de vous ?

— C'est cela même.

— Arrivez le premier, mon cher monsieur, et allez-vous- . en le dernier.

Je ne sais s'il pratiqua le conseil, dont il trouva la tbêo-

|rie excellente, mais dont l'application eût été fort difficile.

I Au surplus, il était d'une famille à manies ; son beau-frère,

ML de Villoutrel, dormait le jour et veillait la nuit, et il avait

un oncle au parlement de Bordeaux qui prétendait que, pour

bien se porter, il ne fallait manger que de deux jours l'un.

En parlant tout à l'heure de M. de Bassompierre, j'ai oublié de citer une personne dont le portrait, tout secondaire qu'il puisse être, mérite de figurer dans la galerie que je passe ici en revue. 11 s'agit au surplus d'une simple bourgeoise dont le mari était au service du maréchal.

Avant comme après son incarcération à la Bastille, la maison de ce seigneur a toujours passé pour une des plus brillantes et des mieux montées de la gentilhommerie de France.il avait entre autres serviteurs un intendant nommé Lombard, dontl'extérieur et le caractère étaient parfaitement appropriés à sa condition. 11 était gras comme un chanoine et d'une rapacité incroyable. 11 passait pour avoir fait à la fortune de son maître d'assez considérables accrocs, et ses pareils le traitaient de voleur, lis avaient raison. M. Gomart, de l'Académie française, ne disait-il pas que les deux mots étaient synonymes?

- Mais ce que Lombard avait de pïus curieux chez lui, c'était, sans contredit, sa femme. Elle avait bien près de quarante ans lorsque je la connus ; mais, bien que la fleur de sa première jeunesse fut flétrie, elle conservait assez de beaux restes pour n'être condamnée ni àun isolement absolu ni à une complète inaction. Elle donnait bien du fila retordre à Lombard avec tous ses galants, et, pour ma part, j'en savais un qui lui faisait une vigoureuse chasse. C'était un homme de vingt-six ans, bien taillé, carré d'épaules et large de poitrine, qui s'appelait Restaut et qui avait été cornette d'une compagnie de cavalerie aux ordres de M. de Brissac, Le pauvre homme ne fit pas de vieux os. Il lui prit, au moment où il s'y attendait le moins, une violente pleurésir qui le mit en peu de jours à l'agonie. Étant au plus bas cl après avoir reçu les derniers sacrements, il conservait encore une arrière-pensée de jalousie contre ce Restaut, dont il n'avait pas deviné l'intrigue avec safemme, mais pour lequel il était intimement persuadé que celle-ci nourrissait un secret sentiment. Il ne voulait pas mourir sans avoir pris

toutes ses mesures contre ce maudit rival et il réclama de madame Lombard la promesse formelle de ne jamais se marier avec lui.

— Soyez tranquille, lui disait-elle. Ce Restaut m'est fort indifférent.

— Est-ce bien sûr?

— Bien sûr.

— Tu ne l'épouseras jamais, n'est-ce pas?

— Jamais. G'est une affaire entendue.

— Mais quelle garantie emporterai -je ? murmura le moribond obstiné.

— Mon serment ! fit la dame en levant la main.

— Ce n'est pas assez.

— Que vous faut-il donc ?

— - Uue assurance plus formelle encore... Enfin, plutôt que d'appartenir à ce vilain cornette, j'aimerais mieux que tu épousasses... n'importe qui...

— S'il ne faut que cela pour vous rassurer, répondit naïvement madame Lombard, n'ayez pas peur. J'ai donné parole à un autre.

Qu'il faut parfois peu de chose pour faire plaisir aux gens ! Lombard mourut tranquille et content!... Il n'était pas difficile.

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