‹ Les aventures du Duc de RoquelaureChapitre 9 sur 28 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Sommaire. Coup d'œil sur l'an 1643. — Les inondations. — Une

soirée chez Du Ryer. — Madame C — Histoire de M. et de

madame de Charmontel. — Le conseiller du Parlement de Rennes. — La lune de miel changée en lune rousse. — Froideur excessive du mari. — Recrudescence des sentiments de la dame. — Les épreuves. — Essai de larmes. — Essai de coquetterie. — Essai d'infidélité. ■— Le comte de Chamblard. — Le flagrant délit. — Charmontel est inébranlable. — Le verrou. — Une séparation. — M. et Madame Biassou. — L'innocent abbé Guibert. — Une surprise. — Flegme admirable d'un grammairien, — Une leçon de français.

Les commencements du printemps furent occupés, cette année là, par deux événements de nature fort diverse qui iirent, dans des proportions inégales à la vérité, le sujet des conservations de tous les cercles de Paris. Je veux parler d'abord de la bataille de Rocroy, à laquelle je regrettai bien de n'avoir point assisté et qui couvrit d'une gloire si pure le nom de M. Je duc d'Enghien. Jamais les Espagnols n'avaient subi un' si rude échec, et il est de fait qu'ils en ont gardé un triste souvenir. L'autre événement, où l'intervention des bommes n'eut point de part et qui pourrait passer pour un acte de sévérité de la Providence, fut une série d'inondations, qui produisirent sur plusieurs points à la fois des ravages si énormes que des prières publiques furent ordonnées de tous côtés par les évêques. La crue des eaux avait été tellement effroyable à Bruxelles, que le canal qui conduit à Anvers avait inondé la basse ville presque entière. La Meuse avait également grossi, de sorte que ses eaux, en traversant la ville de Liège, avaient emporté quatre ponts.

Un soir que nous étions chez Du Ryer, où se réunissait assez souvent une compagnie de gens connus par leur l science ou leur esprit, on s'appesantit à tel point sur cet inépuisable sujet d'inondations, de villages submergés et

de malheureux noyés, que madame G... se plaignit de la tournure par trop lugubre que prenait l'entretien et offrit d'y introduire une diversion agréable en nous racontant l'histoire de M. et madame de Gharmontel, laquelle, s'il fallait l'en croire, valait réellement la peine d'être écoutée. Il n'était pas un de nous qui n'eût connu mademoiselle de Bonneuil, fort agréable créature, fille unique de l'ancienne sénéchale de Saumur, et qui s'était mariée, il y avait une année environ, avec Gharmontel, conseiller au Parlement de Rennes. Il n'y eut qu'une voix pour accepter la proposition de madame G... qui n'avait pas pour habitude de se faire prier et commença ainsi sur-le-champ:

— Vous avez tous vu la charmante Gélestine de Bonneuil, lorsqu'à sa sortie du pensionnat, elle revint habiter avec sa mère à Saumur. Il y a tout au plus deux ans de cela, et je vous assure qu'elle a tenu tout ce qu'elle promettait. Sa taille est haute, dégagée, bien prise ; son dehors, on ne peut plus avantageux. Elle a les cheveux d'un blond cendré, le tient fort net, les yeux admirablement bien fendus et des sourcils qui dessinent l'arc mieux que ne le saurait faire le plus grand peintre du monde. Vous savez que chez elle un agrément en cache un autre et que c'est vraiment dommage qu'elle ait une si petite bouche, car ses lèvres si frai hes et si pures ont le défaut de cacher ses dents qui sont bien la plus délicieuse rangée de perles dont un amateur puisse rêver la -possession. Le son de sa voix est d'une douceur augélique, et vous devez vous rappeler qu'elle joint à un aimable parler un geste noble et distingué qui lui donne l'air d'une princesse.

« Eh bien! autant Gélestine est pourvue de beautés corporelles, autant son âme est ornée de nobles et généreux sentiments. Elle n'a voulu suivre, en se mariant, que le penchant de son cœur, et elle a épousé Gharmontel... par amour. »

Ici, une grimace imperceptible parcourut tous les visages. Madame G... s'en aperçut, et continua :

— Gela vous étonne et je le conçois. Gharmontel est aussi froid, aussi guindé, aussi positif que. Gélestine de Bonneuil est ardente, impétueuse et exaltée. Mais je répondrai a cela que lorsque Gharmontel fit la cour à mademoiselle de Bonneuil, il dissimula son caractère au point d'eu

imposer à mademoiselle de Scudéry elle-même, qui avait eu un instant l'idée de faire de ce grave conseiller le héros sentimental d'un de ses admirables romans. Il joua si bien l'amour, que Gélestine devint folle de lui. Le mariage fut conclu en moins de rien. Il n'y eut aucune difficulté sérieuse d'affaires ou d'intérêts, le tout ayant été réglé d'avance, et Saumur retentit pendant plus de huit jours des éclats delà noce et du bruit des violons. M. et madame de Gharmontel partirent immédiatement pour Rennes, et c'est là seulement que l'aventure commence à devenir piquante.

« Le conjungo n'avait nullement refroidi l'impétuosité de Gélestine; mais il paraît qu'il n'en était pas de même de maître Gharmontel. On aurait dit que les cinquante mille écus de dot qu'il avait touchés avaient produit sur lui l'effet d'une énorme douche d'eau froide, car dès le troisième jour, il signifia à sa femme qu'ils feraient chambre séparée, et sa conduite fut à son égard, de l'aveu même de Gélestine, celle qu'on pardonnerait tout au plus à un mari après quinze ou vingt ans de communauté.

« Vous pensez bien, mes amis, que ce n'était pas là ce qu'avait rêvé la pauvre demoiselle de Bonneuil. Une autre, à sa place, aurait peut-être jeté feu et flamme, se serait posée en victime dans sa famille, aurait fait faire des démarches officieuses près de l'ingrat Céladon.

« L'âme élevée de madame de Gharmontel ne s'accommoda pas de ces petits tempéraments qui ne font que pallier le mal et dont une conscience aussi irréprochable que la sienne devait naturellement avoir horreur. Elle résolut de ramener Gharmontel à ses pieds par la seule influence de l'amour. »

Du Ryer hocha la tête et fit raine de vouloir dire un mot. Madame G..., qui n'aimait pas à être interrompue, lui dit avec un peu d'impatience :

— Mon cher poëte, quand vous faites vos tragédies, Dccupez-vous de vos dénoûments, rien de mieux ; mais au moins, laissez-nous faire les nôtres comme nous l'entendons. Ceci, d'ailleurs, est de l'histoire, et toutes vos imaginations ne changeront rien à ce qui est. »

Du Ryer fit signe qu'il se conformerait aux désirs de madame G..., et elle continua ainsi :

— Voilà donc notre .pauvre Gélestine à la recherche d'un bon moyen pour attendrir Charmontel ou plutôt pour le tirer de cette espèce de léthargie apparente, dont bien des femmes cependant eussent largement usé dans l'intérêt de leur liberté.

a Elle commença par les reproches, — de ces reproches que vous savez, doux comme miel et plaintifs comme des chants d'alouette. Gharmontel n'y répondit qu'à son corps défendant et prétexta que le Parlement lui donnait trop d'affaires pour qu'il pût penser beaucoup à autre chose. Le mauvais caractère des Bretons fit les frais de ce mauvais plaidoyer. Madame s'en alla boudant et monsieur sortit pour aller au tribunal.

« Madame de Gharmontel n'était pas femme à quitter la partie du premier coup. Elle possédait au plus haut degré l'entêtement de l'amour. Elle se flatta de vaincre son adversaire par la pitié. Elle négligea dès ce moment de dissimuler sous une couche de fard la pâleur de ses joues et se montra à son époux, chaque fois qu'elle en put trouver l'occasion, dans tout l'éclat de son chagrin. A déjeuner, au dîner, dans les courtes promenades qu'ils faisaient sur le cours, c'étaient des soupirs à fendre l'âme, des allusions lugubres à n'en plus finir, des silences obstinés à faire damner l'homme le moins causeur. C'est au point que tout le monde à Rennes remarqua la noire mélancolie de Gélestine, tout lemonde, excepté pourtant Gharmontel, qui, à cette occasion, lui dit un jour avec un grand sang-froid :

t — Vous n'avez pas bon visage, madame, vous ferez sagement de soigner un peu votre migraine ; elle vous jouera certainement un mauvais tour.

« Après cette épreuve ci, une autre. Célestine voulait à tout prix être aimée, et elle avait entendu dire que la coquetterie était quelquefois un terrible stimulant. Toutes les bonnes maisons de Rennes lui étaient ouvertes, et Charmontel ne faisait pas difficulté de l'y conduire. Célestine devint la reine des coquettes de l'endroit. Elle n'encourageait personne, mais elle agaçait tout le monde et bientôt elle fut suivie d'un incroyable cortège de soupirants et d'adorateurs. On peut dire de Célestine qu'elle poussa l'innocence de la coquetterie jusqu'au scandale. Une nuit

cependant, c'était au bal de M. de Lagneau, riche auditeur des comptes, elle parut accorder une préférence marquée à un certain comte de Gbamblard, tils d'un bon gentilhomme du Berry qui a jadis guerroyé sous Henri IV. Il y eut parmi les concurrents déroute complète et grand désarroi. D'amants malheureux qu'ils étaient, ils devinrent tous à la fois des gazetiers médisants et attaquèrent de concert l'honneur de la pauvre dame, par cela même qu'ils n'avaient pas réussi à battre en brèche sa vertu. Pour le coup, Gharmontel parut prendre lui-même une part notable à l'événement du bal. Il ne quitta pas Ghamblard des yeux et on eût juré qu'il comptait les provocations multipliées que semblait lui adresser Gélestine en le choisissant à chaque instant pour chevalier. Ses regards même jetaient un feu inaccoutumé. Tout allait bien. Enfin, il fallut rentrer et Gharmontel accompagna sa femme jusque dans son cabinet de toilette. CéJestine s'attendait à une explosion. L'explosion n'eut pas lieu. L'époux glacial se contenta de lui dire en bâillant :

« — Quelle admirable fête, madame, et quelle gloire pour moi que vous en ayez été la reine ! En vérité, vous étiez charmante 1

<* — Ah ! vous avez remarqué ma beauté ?

« — Oui, certes, et j'ai même vu que toutes ces dames en enrageaient de bon cœur. Pour les hommes, ils étaient tous éclipsés par le comte de Ghamblard. .. ah ! parlez-moi de celui-là ! voilà un élégant cavalier. . .

« — Vous trouvez peut-être... balbutia madame de Gharmontel. . . vous n'avez peut-être pas jugé convenable que je choisisse si souvent ce jeune homme... mais c'est qu'en vérité...

« — Nul autre ne le valait ? Vous avez parfaitement raison, ma chère amie, et à votre place j'en eusse fait autant. Mais la nuit est avancée, vous devez avoir besoin de repos, adieu.

a Et après avoir déposé un tendre baiser. . . sur le front de Gélestine, Charmontel alla tranquillement se coucher.

« La pauvre femme passa une nuit affreuse. Quelle neige, quelle glace, quels frimas ! Décidément, cet homme était ensorcelé et Gélestine, en voyant se refléter dans son miroir les blanches lignes de son cou, les gracieux contours d'une poitrine admirable, se persuada d'abord qu'il était sous Tin*

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fluencede quelque charme infernal. Mais bientôt, revenue à des pensées plus raisonnables , elle conclut de tout ceci qu'il n'y avait là rien que de très-naturel et que tout simplement son mari ne l'aimait pas.

« Certes, fit observer judicieusement madame G ,

pour une autre il n'y aurait pas eu dans cette belle découverte de quoi fouetter un chat. L'amour des hommes n'est assurément pas chose si rare qu'on s'en doive tourmenter si fort. LYlais Gélestine est une nature à part, qui a des idées et à qui il faut des satisfactions à part. Elle en fut malade pendant vingt-quatre heures.

« Le surlendemain, —qui le croirait? — ma pauvre amie songea sérieusement à se tuer. Elle avait pris la vie en dégoût et il est positif qu'elle passa une bonne partie de la journée à feuilleter un gros livre de physique , espérant y trouver un moyen prompt , certain et le moins effrayant possible pour se donner la mort. Heureusement qu'elle a été élevée dans un couvent très-saintement administré et que les idées de religion lui ont fait abandonner ce projet.

« Que faire, cependant? Vivre désespérée, autant vaudrait mourir. Elle en était Jà de ses réflexions quand on lui annonça la visite du comte de Ghamblard. Elle ordonna qu'on le fit entrer.

a Le comte était sur son trente-et-un. Sa toilette était éblouissante. Sa fraise était de la dentelle la plus merveilleuse et le satin de ses chausses d'une fraîcheur dont Bas- Bompierre eût été jaloux. Il avait des manchettes de point du travail le plus exquis , et toute sa personne exhalait un arôme à faire tomber en syncope les petites maîtresses les plus sucrées de Paris. Jugez de l'effet qu'il dut produire sur la femme d'un conseiller au parlement de Rennes. Notre provinciale eut comme un petit mouvement d'embarras et de malaise devant un cavalier si bien fait.

c Vous devinez le coup. Ghamblard avaitreçu de Gélestine tant d'avances au bal de l'auditeur, qu'il l'avait crue folle de lui. Il voulait profiter de cette bonne fortune, à laquelle il n'attachait peut-être pas grande importance, mais qui ne déparerait pas une liste déjà passablement composée et qui ferait nombre dans tous les cas. Il entra de piain-pied dans son rôle de galant.

« Quelque jours avant, Célestine l'eût reçu de manière à

lui ôter l'envie d'y revenir. Mais alors ce fut bien différent. — Mon mari, pensait-elle, ne pouvait effectivement prendre de l'ombrage à propos de trente ou quarante soupirants ; mais un seul l'inquiétera bien davantage. Faisons semblant d'écouter Ghamblard.

« Comme Ghamblard est un peu fat, elle n'eut pas de peine à lui faire entendre qu'il était assez de son goût. Sa bonne volonté favorisa singulièrement son projet. Il ne passa plus un jour sans la venir voir. Elle l'amusait par de vagues promesses, par des mots à double entente qui n'engagent rien, et se montra seulement très-exigeante sur le chapitre de l'assiduité. Aussi Gharmontel ne rentrait-il jamais sans le rencontrer au logis.

« Cette comédie aurait-elle enfin un résultat ? l'époux aurait-il enfin la complaisance de se fâcher un peu ? lui viendrait-il au moins un soupçon? Ah bien oui! Au lieu de prendre en haine le comte de Ghamblard, Charmontei se sentit attiré vers lui par la plus vive amitié. Gélestine l'invitait à venir le plus souvent possible. Gharmontel fit mieux. Il exigea qu'il demeurât tous les jours à dîner.

« Il n'y avait donc rien à faire. Gharmontel était un aveugle volontaire . et ce sont, je crois, les seuls incurables. Gélestine comprit alors qu'elle n'avait plus qu'à se résigner et déjà elle y mettait un grand zèle , quand elle s'aperçut qu'elle ressentait un certain plaisir à recevoir les hommages du comte. Gela devait du reste arriver. On ne saurait toucher au feu sans se brûler, et la nature très-inflammable de Célestine ne put résister à ce contact dangereux. Gomme elle en était à son coup d'essai , elle ne comprit que trop vite qu'elle aurait grand'peine à tirer son épingle du jeu. L'art de la coquetterie exige des études particulières, et, en thèse générale, n'est pas coquette qui veut. Madame de Gharmontel fut enveloppée dans ses propres filets. Elle avait voulu jouer à un jeu où Ghamblard était beaucoup plus habile qu'elle, et sans aucun doute, elle devait perdre la partie.

« Elle se faisait cependant illusion. Elle croyait encore aux innocents badinages et aux amours sans reproche et sans tache. Il faut être bien jeune pour avoir de ces idéeslà, et de fait, Gélestine n'avait pas vingt-trois ans. Quoi qu'il eu soit, un jour que Gharmontel était allé à trois lieues

de Rennes pour assister à l'interrogatoire d'un croquant jadis affilié à la bande des Nu-Pieds, le comte de Chamblardse montra plus pressant et plus entreprenant que jamais. Gélestine avait pris sa dignité à deux mains et faisait, pour le calmer, ce qui lui était humainement possible. Ni les larmes ni les menaces n'avaient réussi. Cbamblard continuait à pousser sa pointe et il est bon de dire qu'il a, dans les circonstances décisives, une éloquence de démon. Enfin elle allait prendre le parti de se retirer quand des pas de chevaux retentirent dans la cour. Point de doute! c'est son mari. Tout à coup, une étrange inspiration la saisit. II lui monte subitement à la tête une bouffée d'amour, non pas pour Ghamblard (elle ne s'occupe pas plus de lui que s'il n'était pas là), mais pour Charmontel. Les réflexions les plus bizarres se pressent dans son cerveau et la pensée qui lui vient est, au fond, d'une logique si rigoureuse et si vraie, qu'elle en est réellement terrible. Puisque Charmontel l'outrage chaque jour par sa froideur, puisqu'elle n'a pu le toucher par ses larmes, le ramener par la tristesse, l'exciter par la coquetterie, — puisqu'il a résisté à tout, elle va tenter une suprême, une épouvantable épreuve. Il y a désormais dans son fait moins d'exaltation amoureuse que de curiosité. Elle veut savoir s'il est au monde une chose, quelle qu'elle soit, qui ait le don d'arracher cet homme à son incroyable insensibilité. Il en sera ce qu'il pourra. S'il crie, elle l'entendra bien ; s'il se plaint, elle saura du moins qu'il a au cœur une corde plus délicate que les autres ; s'il la tue, tant mieux. Elle ne demande qu'à brusquer le dénoûment d'une existence qui l'ennuie. Ghamblard qui, tout épris qu'il puisse être, ne perd pourtant pas tout à fait la tête, regarde avec inquiétude du côté de la croisée, quand il entend le bruit de la cavalcade. 11 s'en irait bien volontiers. Mais, un insiant, cher comte ! Il faut être heureux... malgré vous ! la retraite est impossible. Gélestine, emportée par la fièvre que je vous ai dite, le retient de ses deux jolis bras. C'est lui maintenant qui voudrait se dégager; c'est elle qui s'y oppose. Elle le rassure d'ailleurs en lui affir-, mant que son mari ne peut être de retour avant la fini de la journée. Ma foi, Ghamblard pense avec raison qu'elle est au moins aussi intéressée qui lui à user de prudence et il ne s'inquiète plus de rien.

« Gharmoiitel paraît.

« Gélestine joue la surprise, le saisissement, l'effroi, et Ghamblard se met en garde !

« Que croyez-vous que fit Gharmontel? J'en vois parmi vous qui s'attendent à un éclat épouvantable... Ceux-ci parient pour des injures, ceux-là pour un duel, d'autres pour le sacrifice des deux victimes. Aucun de vous, mes amis, ne devinera juste, et je vais vous tirer d'embarras...

« Gharmontel jeta à peine un coup d'œil sur cette scène peu réjouissante, et refermant la porte, il s'éloigna. »

L'histoire de madame G... fut fort applaudie, et d'un concert unanime on déclara qu'il y avait sur terre peu d'individus capables d'un aussi grand sang-froid que Gharmontel...

— Permettez, permettez, fis-je en interrompant ces exclamations bruyantes. Gharmontel est un mari bizarre, j'en conviens, et sa tranquillité merveilleuse est d'un effet vraiment original... mais j'ai eu dans mon enfance un maître de grammaire nommé Antoine Biassou, brave garçon qui était au moins de sa force, ainsi que vous pourrez en juger vous-même si vous m'autorisez à vous raconter un fait dont le récit a couru pendant assez longtemps tous les recoins de la Guyenne, ce qui se conçoit aisément, puisque Biassou était de Lectoureet que c'était dans cette ville qu'il avait reçu de mon père le maréchal la mission de me dégrossir et de me donner les premiers éléments de l'éducation.

— Parlez parlez, s'écria-t-on de toutes parts.

— Biassou, répondis-je sans tarder davantage, avait une de ces femmes, — ni belles ni laides, ni spirituelles ni bêtes, ni grosses ni minces, qui sont aux yeux d'un jeune clerc frais échappé des bancs de l'étude l'idéal de ses innocents rêves de quinze ans. On n'est pas très- difficile à cet âge-là, par la raison si vulgaire — mais en même temps si incontestable, — que l'appétit fait trouver tout bon. Or, madame Biassou qui, après tout, n'est point dénuée de quelques attraits véritables et dont les manières sont surtout fort engageantes, avait, l'an dernier, tourné la tête à un jeune homme nommé Guibert. Tant il y a que l'aventure s'emmancha à plaisir et que pendant assez longtemps nos deux amoureux firent merveille. Tout le monde à Lectoure se doutait de quelque chose, — et quelques bonnes âmes,

plus malicieuses que charitables, avertirent même Biassou de Taccroe fait à son honneur. Biassou valait -Charmontel. Il fit la sourde oreille et n'en fut pas moins exact à ses leçons. L'enseignement de la grammaire était passé chez lui à l'état de passion, et il ne rêvait que verbe, adjectif, déclinaison et syntaxe. Un jour cependant, il rentre un peu plus tôt que de coutume et trouve Guibert en train de causer avec sa femme.

« A l'aspect du mari, Guibert pâlit, regarde autour de lui d'un air effaré, et dans son désordre, n'ayant plus entièrement la tête à lui, dit à madame Biassou :

« — N'avais-je pas raison, madame, ^t n'aurait-il pas mieux valu que je m'en aille tout à l'heure?

« La pauvre femme ne répondit pas aune question si bête, et surtout si inutile. Mais Biassou, s'approchant d'un pa£ solennel et posant lourdement sa main sur le bras de l'abbé, s'écria d'une voix de tonnerre:

« — Que je m'en allasse, ignare que vous êtes, que— -je — M'Eft — allasse !

« Et s' étant contenté de cette petite satisfaction bien digne d'un grammairien de province, Biassou reconduisit Guibert hors de la maison sans lui dire un seul mot. »

— Et depuis ? me demanda-t-on avec empressement.

— Depuis?... il n'a plus été question de rien. Les amants ne se sont pas revus, et Biassou semble avoir tout à fait perdu le souvenir de cette scène, ce qui, dju xeste, n'aurait rien d'étonnant, attendu qu'il est sujet à d'incroyables distractions. Seulement il est devenu, depuis cette époque, plus intraitable que jamais sur les fautes de grammaire.

— Et madame Biassou? fit une petite voix dans l'auditoire.

— On assure,répondis-je directement à la fluette baronne d'Hervieux qui m'avait interpellé, on assure que, jalouse de contenter son mari, elle est en ce moment à la recherche d'un amant... qui sache le français.

L'histoire du grammairien Biassou fut accueillie avec autant d;^ faveur que celle de Gharmontel, et je puis dire que je partageai avec madame G... les honneurs de la soirée»

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